‹ Le docteur rougeChapitre 3 sur 14 · n: docteur i\ou<;t · texte numérisé non relu

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C'était un rez-de-chaussée qui tenait à ui:e grande maison sans se trouver sous la clé commune des locataires. C'avait été une petite boutique avec ses dépendances, mais le déplacement d'industrie qui arrive assez souvent dans les capitales où des rues se font vieilles et inhabitées à mesure que s'élèvent de brillans quartiers, ce déplacement avait nui à la rue d'Odensée, et la petite boutique ne se louant pas, avait été transformée avec assez de goût en appartement meublé.

Il n'est pas inutile de dire la disposition de cette sorte de petite maison que j'allais avoir à moi tout seul.

D'abord , on n'entrait plus par la boutique ;

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la boiserie de l'entrée avait été fortement clouée et peinte de façon que le plein-cintre et la vi trière en petits carreaux , sur laquelle se drappaient deux rideaux de serge écarlate , figuraient assez passablement une de ces larges ogives de château seigneurial par où le jour entre à flots.

À dix ou douze pieds de là et vis-à-vis cette croisée, présentaient leurs deux faces deux armoires à rayons qui avaient servi à tenir les marchandises, et qui maintenant , appuyées de chaque côté contre les murailles latérales , tenaient lieu de corps de bibliothèque.

L'espace assez large qui les séparait pouvait passer pour l'entrée d'une alcôve , et

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cet intervalle était rempli par un rideau, aussi de serge écarlate, qui cachait un vieux lit de chêne noir assez grossièrement sculpté, mais d'un bon eftet.

Le reste de l'ameublement répondait à ceci : tout était propre et lustré , et avec un peu d'imagination, c'est-à-dire en supposant derrière soi de beaux jardins et en avant de soi deux tours et un pont-levis , on eût pu se croire dans l'antique chambre d'un vieux manoir.

Cette pièce était précédée par une autre moins grande, laquelle autrefois était la chambre à coucher, mais qui, aujourd'hui, servait d'entrée et donnait sur la rue, car le pro-

priétaire, dont F industrieuse adresse était si bien parvenue à déguiser la boutique intérieurement , avait fait couper en porte l'ancienne croisée de cette pièce-ci.

La se bornait tout le logement , mais en faut-il davantage pour un ménage de garçon? Une chose me plaisait dans ceci , c'est que je sortirais et rentrerais a ma fantaisie et ne serais sous l'œil de personne.

Je ne m'étais point encore informé du docteur Struensée. J'ai dil que j'avais son adresse, je me proposais d'aller le voir lorsque je serais installé.

Je donnai d'abord un petit air scientifique à ma belle chambre. Je garnis de manuscrits

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et j'y déposai aussi plusieurs pierres aimantées, tout cela en attendant que j'eusse pris à l'académie de chirurgie quelques belles pièces préparées pour orner les planches qui restaient vides. Je drapai le rideau du fond qui masquait le lit et fis tomber celui de l'ogive par laquelle on voyait la rue 7 de façon que ma chambre avait une teinte pourpre du plus bel effet , et qnand un rayon de soleil venait frapper la vitrière, j'étais vraiment dans une gloire.

Ces détails ne sont pas inutiles pour comprendre ce qui va suivre.

Après que cet arrangement fut fait, je passai quelques jours à me préparer à l'entrevue que

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je désirais; je m'armai de ma théorie , et disposé comme un étudiant qui va fièrement passer son examen, un après-midi je m'acheminai vers la demeure de Struensée.

— Struensée? me dit d'un air moitié mécontent, moitié étonné le vieux domestique qui vint ouvrir.

— Oui, le docteur Struensée, répéiai-je. N'est-ce pas ici qu'il demeure?

— Le maître des requêtes de Struensée , riposta fièrement le vieillard , le médecin de sa majesté Christian VII a demeuré ici. Mais il faut être bien étranger à la ville pour venir l'y chercher encore.

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— Je suis étranger à la ville, en effet , el j'ignorais la grande ibrtune de mon confrère.

Pourtant je suis une connaissance du jeune docteur.

— Vous êtes un de ses confrères?... vous seriez docteur comme mon maître? car vous saurez , monsieur, continua-t-il par une sorte de parenthèse reconnaissante, vous saurez que cette maison qui a été la sienne l'est encore quoiqu'il ne l'habite pas; et comme c'est le meilleur des maîtres et le plus généreux des hommes , il a la bonté d'y garder encore son vieux serviteur.

Puis, tout à coup, avec Se geste d'un étourdi qui se ravise, il s'écria :

— Mais, mon Dieu ! seriez- vous par hasard le docteur Rouge ?

— Je ne connais aucun docteur de ce nom, répondis-je , et vous voyez que mon habit est noir.

— Alors , monsieur, je n'ai plus rien à vous dire... Mais si vous étiez le docteur Rouge, vous pourriez vous confier à moi , comme de mon côté j'aurais toute confiance en vous... après toutefois que vous m'auriez montré la clé du coffret.

— La clé du coffret! lui répliquai-je avec étonnement, car cette demande me rappelait une circonstance futile en apparence et dont

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pour cria je n it encore parié — la clé

du coffret!... et ce coffret, mon Dieu! ce coffret ? comment est-il?

— Assurez-moi ('abord que vous êtes le docteur Rouge, me répéta le domestique, dont cette fois le regard se promena sur moi avec méfiance.

— Et non , mordieu ! non î je ne suis pas le docteur Renie . et cependant...

J'allais poursuivre et dire : « Et cependant je pourrais bien être l'homme à la clé; » or voila pourquoi.

î'4i faisant la visite de mon appartement et

l'inventaire de mes meubles , j'avais trouvé dans le tiroir de la table toutes les clés qui ouvraient les placards et le buffet de ma pièce d'entrée. En tout, j'avais cinq serrures et cependant j'étais possesseur de six clés!

Après que chacune fut essayée et mise à sa place 3 je ne pus jamais trouver la destination d'une petite clé luisante et polie qui frappa mes yeux tout d'abord. Son acier lin brillait parmi les autres clés bien nettoyées, mais toutefois revêtues de ce brun d'agathe que le temps imprime sur le vieux fer comme sur les vieux tableaux.

J'avais cherché si je ne découvrirais pas dans un coin caché quelque tiroir ou quelque boîte

oubliée par ceux qui jadis avaient tenu boutique là; n'ayant rien trouvé, je remis la brillanto clé où je l'avais prise , sans plus y songer.

On doit comprendre l'étonnement que m'avait du causer l'interrogation du domestique, mais après la première minute donnée à cette sorte de recherche qui se fait dans le cerveau quand certains rapprochemens viennent nous frapper, je m'arrêtai.

J'étais bien docteur, j'avais bien une clé , mais je n'étais point le docteur auquel on put accoler le singulier adjectif que je venais d'entendre.

Je n'avais connaissance d'aucun coffret, Struensée n'était convenu de rien avec moi ; je devais même être oublié de lui depuis longtemps, et le bonheur inouï de ce jeune docteur en m'expliquant l'interruption de sa correspondance ne me laissait guère l'espoir d'une entrevue.

Pendant que ces idées glissaient dans ma tête,, le domestique se faisait attentif, attendant la suite de ma phrase interrompue, mais je ne l'achevai pas. Je mécontentai de lui demander où je pourrais trouver maintenant le docteur Struensée.

— Le maître des requêtes Struensée , me répéta cet homme , le médecin de noire noble

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Christian, habite le palais de Sa Majesté depuis que les affaires vonf mal et que la santé du roi est affaiblie.

En même temps que j'adressais mes questions au vieillard , j'avais atteint au fond de mon gousset une demi-rixdale que je voulais lui donner; mais au ton do fierté qu'il prit en gratifiant son maître du titre de ministre

— Et vous , qui avez été de sa maison ? qui l'occupez encore , ne sauriez-vous me dire comment on peut le voir ?

— Comme on peut voir un ministre d'état dirigeant. Il faut écrire une requête et vous obtiendrez audience.

d'état dirigeant , a la manière dont alors se dressa sa vieille taille voûtée , bien que son habit m'eût paru tout à l'heure simple et uni, le crus le voir subitement galonné sur toutes les coutures. Je laissai échapper de mes doigts la chétive pièce d'argent que je n'aurais plus osé offrir : je saluai et partis.

— Allons ! je n'aurai pas de conférence scientifique avec le ministre dirigeant, me disais-je en retournant sur mes pas. C'est dommage qu'un homme comme Struensée soit perdu pour îa science!... à moins qu'il ne s'en occupe encore secrètement avec le docteur Rouge.

Ce docteur Rouge me tenait en cervelle,

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On l'avouera , ce nom était au moins singulier, et si , relativement à moi, Ton ajoute la façon toute mystérieuse dont ce docteur devait se faire reconnaître , si l'on se souvient surtout de ma trouvaille de la clé d'acier, on conviendra que je devais avoir à penser.

Je me trouvai en pointe de curiosité, et pour la satisfaire ou pour l'évaporer, si on l'aime mieux, je m'acheminai vers l'académie des études et j'entrai chez un libraire auquel je demandai à acheter un almanach , espérant y trouver le nom et la demeure de tous les professeurs et de tous les hommes de science connus à Copenhague.

Apparemment que je laissai percer quelque

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chose de mon désir ; car bien que je m'adressasse à un commis, je vis un homme d'un âge mûr, le chef libraire lui-même, s'avancer vers moi.

— Si c'est pour savoir une adresse, meditil honnêtement, il n'est pas besoin, monsieur, que vous fassiez l'emplette du livre. Voilà l'almanach où vous pourrez trouver ce qu'il vous faut. Parcourez-le à votre aise...

— Avancez un siège à M. le docteur, poursuivit-il en s'adressant à son commis.

C'était la journée aux étonnemens ! Ce libraire ne m'avait jamais vu , et pourtant il me nommait « M. le docteur. » Je lui deman-

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