‹ Le docteur rougeChapitre 6 sur 14 · LA VISION · texte numérisé non relu

LA VISION

Il paraît que mon épouvante et l'air de bonne foi que j'avais pris en adressant ma question avaient quelque chose de comique, puisque celui qui venait d'entrer si à l'impro-

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viste se pril à rire de toutes ses forces, et bientôt, entraîne par l'exemple, le libraire en

iil autant .

Pour moi, j'étais fort sérieux et j'allais témoigner combien une telle hilarité à mes dépens m'était désagréable, quand le rieur, en s'efforçant de se contenir, m'adressa de nouveau la parole :

— A quoi pensez- vous donc, monsieur ?

me dit-il. La question que vous venez de m'adresser est au moins étrange.

— Mais vous, monsieur, répliquai-je, vous conviendrez que vous venez défaire vousmême une étrange entrée. Votre exclamation,

en vous présentant, a paru se lier si naturellement à la conversation que j'avais avec monsieur, que j'ai dû penser...

— A la bonne heure! Mais ce que j'ai dit n'est que la suite de mon étonnement d'une nouvelle que je viens d'apprendre...

— Oui , mon ^her Wisby, poursuivit-il en s'adressant plus particulièrement au libraire qui, comme moi, attendait une explication, il faut que votre ami Struensée soit le diable en personne ou qu'il y ait entre lui et le démon quelque mystérieuse alliance . . . Commen t donc ! le docteur vient de faire une révolution de palais. Tout est en combustion chez sa majesté. Les partis se dessinent. Les deux

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reines se sont prononcées. Le comte de Rantzau, qui protégeait Strnensée médecin, s'est mis contre le conseiller novateur ; mais le novateur l'emporte... Le comte de Rantzau est exilé et la reine douairière Marie-Julie est en disgrâce.

Ici le libraire devint triste et s'écria :

— Oh! mon Dieu! mais c'est plus qu'une révolution de palais, cela... c'est une révolution dans l'état.

— Je l'espère bien! Nous avons des hivers si monotones à Copenhague. Avec les bals, ceci jettera quelque mouvement. Noire nation est devenue une bonne fille, qui depuis près d'un demi-siècle ne fumait guère plus parler d'elle;

elle vient de prendre un bon moyen pour recommencer sa vie active : elle s'est jelée dans les bras d'un parvenu.

— Et ce parvenu, dit le libraire, qui semblait vouloir prendre son parti sur le coup audacieux de son ami , ce parvenu sauvera le Danemarck de la puissance des nobles et tirera le roi de tutelle.

— Oui, riposta le premier interlocuteur, ils étaient plusieurs à tenir l'enfant par la lisière ; maintenant un seul fera celte besogne... ïl s'agit de savoir si la main du docteur sera ferme.

<— Pourvu qu'il ne trouve pas en rôuto

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qu< -Iqucs unes de ces distractions que l'on appelle les faiblesses des grands cœurs... On assure que le maître des requêtes y est sujet.

C'était un nouveau survenant qui avait dit ces dernières paroles ; il faut ajouter ici que le pétulant individu dont l'apparition avait coupé court mon entretien avec le libraire parlait avec une telle action que plusieurs personnes de la connaissance du maître du logis entrèrent et se mêlèrent à l'entretien.

La nouvelle d'ailleurs, d'abord mystérieusement annoncée, se propageait dans la ville. Le coup qu'avait porté Struensée frappait sur l'aristocratie, et pendant que les nobles s' agi-

taient afin d'y parer, la bourgeoisie voisinait pour se conter l'affaire.

On voyait les marchands quitter leurs magasins et se montrer sur le pas de leur porte. Despassansles abordaient. On se parlait bas : quelques uns fronçaient le sourcil , d'autres souriaient. Le nom de la jeune reine était mêlé à tous les propos.

Pour moi, j'écoutais; l'élévation inouïe de Struensée me fut contée par plusieurs et par chacun au point de vue de ses passions, de ses intérêts ou de son caractère.

L'on avait parlé long-temps autour de moi

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et j'étais toujours attentif, tant je prenais d'intérêt à ce qui se disait.

Cependant les heures avaient marché, et dans cette saison et dans ce pays, c'est-àdire en plein hiver danois , il y a si peu de transition du jour aux ténèbres, que le soleil s'éteignit subitement comme un flambeau que l'on souffle.

Ce fut presque un spectacle pour moi que de voir tout-à-coup tomber le voile noir de la nuit et tout-à-coup aussi éclater les lumières des appartemens qui apparurent alors comme un jeu de feux follets, dont les lueurs eussent été effacées près d'un foyer trop ardent.

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Le libraire Wisby, chez lequel je me trouvais en bonne et nombreuse compagnie à ce moment, avait fait allumer, lui aussi, toutes les lampes de son magasin, dont ce soir-là la porte était ouverte malgré le froid.

On s'était mis pour ainsi dire en communication avec les bruits de la rue, et notre groupe savant, qui commençait prèsdu tabouret du maître, s'étendait jusque sur le seuil où il allait se mêler aux groupes bourgeois, et ceux-ci se reliaient aux rassemblemens populaires parmi lesquels on remarquait plus d'agitation. On aurait pu croire que ce qu'il y avait de mystérieux dans l'anecdote politique du jour pouvait s'écouter plus à l'aise ou du

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moins sans autant <!<' danger dans l'obscurité.

Mais je n'irai pas plus loin sur ces faits ; mou intention ne saurait être de rapporter une histoire trop connue. Je n'en parlerai que lorsque les événemens qui vont suivre se rapporteront à mes propres aventures.

Il était plus de minuit quand je m'avisai de retourner au logis. A médire comme on l'avait fait, la soirée s'était prolongée dans le quartier où j'étais venu chercher des nouvelles ; aussi pensai-je qu'à pareille heure la rue où j'habitais devait être à peu près déserte.

Je me mis donc à marcher assez vite. Un bras passé hors de mon manteau, tenant ma

canne, non point cette fois en médecin qui tâte le pouls à un malade , ainsi que l'avait remarqué le libraire observateur, mais la tenant comme un homme vigoureux tient une massue, prêt à m'en servir vigoureusement en cas de besoin.

Cette précaution était inutile ; je m'aperçus au bout d'un instant que j'étais accompagné. Le jeune rieur dont l'interruption m'avait été lâcheuse, marchait à quelque distance de moi, non pas qu'il me suivît, mais nous tenions le même chemin.

Gela dura long-temps ainsi sans que ni l'un ni l'autre fît aucune, démonstration. Je l'avais un peu boudé , et je comprenais pourquoi il

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De m'abordait pas ; mais comme il me semblait que j'approchais de ma demeure, avant de nous séparer, je résolus de lui adresser quelques bonnes paroles.

— Si je ne me trompe, dis-je en me dirigeant de son côté, j'ai eu l'honneur de causer avec vous, monsieur, chez le libraire Wisby.

— Oui, me répondit-il aussitôt, et c'est moi qui vous ai interrompu, sans doute mal à propos. Mais que voulez-vous? j'étais tout plein de la grande nouvelle que je venais apporter.

— Grande nouvelle, en effet, pour les doc-

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leurs en médecine!... Cela jette la pourpre sur la robe noire de la corporation.

— Mais, si j?ai bien compris, vous en êtes, me dit-il.

— Comme vous, jeune homme ! Aussi me trouvé-je heureux d'être venu dans une ville où les docteurs montent aussi haut que le trône.

— Struensée montera plus haut que le trône, monsieur ! répliqua mon interlocuteur d'une voix lente et solennelle ; mais je ne vous souhaiterais pas de dominer la foule comme il lui arrivera de la dominer tin jour.

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— Pour un homme qui s Cs! fait connaître à moi en riant, voilà un lugubre propos... Vous m'effrayez ! Que voulez-vous dire ?

— Que je connais mon pays ; que le docteur a engagé une lutte où, pour enjeu un homme comme lui n'a que sa tête, et que sa tête tombera comme...

— Comme?

— Ah ! mon Dieu ! s'écria à ce moment le jeune homme qui s'interrompit. Voyez, monsieur ! voyez !... Ne dirait-on pas que c'est un présage ?

Et d'une voix pleine de terreur, en me dédésignant l'objet qui l'effrayait , il répéta :

— Voyez !

Nous nous trouvions alors dans une rue que nous remontions ; à quelque distance devant nous, à droite et à gauche , s'en rencontrait une autre qui coupait celle-ci à angle droit. Là, juste en face de nous , nos regards furent frappés de cette vision.

C'était comme la gueule d'une immense fournaise au milieu de laquelle éclataient des flammes.

Vives et pénétrantes en certains endroits, en d'autres, elles paraissaient sombres et pour ainsi dire obscures, comme si elles se fussent

attachées à quelque corps qu'elles eussent eu

a dévorer.

Vers le coté le plus éclairé de cette sorte de foyer se dessinaient en noir les lignes correctes d'une table contre les pieds isolés de laquelle semblaient monter ces flammes qui la parcouraient sans la consumer; puis, sur cette table, toujours se découpant en noir, se détachait l'affreux profd d'une tête de mort qui paraissait maintenir des livres ou des papiers... livres ou papiers infernaux sans doute ainsi que tout le reste !

Après la première surprise occasionnée par le cri perçant de mon compagnon et dès que j'eus bien envisagé J'objet de sa terreur, je

vis que nous étions dans la rue qui faisait face à la mienne.

La grande fournaise était simplement l'ouverture de ma fenêtre à plein cintre, devant laquelle tombaient à plis capricieux mes rideaux écartâtes, éclairés à ce moment par le feu de charbon de terre que ma femme de ménage ne manquait jamais d'allumer le soir.

Le reste de la fantasmagorie était tout aussi facile à expliquer.

Par exemple, ma table , au lieu d'être à sa place ordinaire ce soir-là, se trouvait en avant de l'àtre, et la silhouette en était portée sur mes rideaux qu'agitait un peu de brise, intro-

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duiledu dehors sans doute par quelques feules des planches ou quelques échappées du vitrage.

L'illusion était telle que tous les objets, dont les lueurs, tantôt vives tantôt rougeâtres,détaehaient les ombres, semblaient avoir un mouvement intermittent rendu plus terrible encore par la découpure noire de la tête de mort qui me servait de presse-papiers.

J'allais donnera mon jeune effrayé l'explication d'un phénomène si terrifiant, lorsque je le vis se jeter de côté et, après avoir fait quelques pas, pousser la porte en ce moment entr'ouverte d'un boulanger occupé à son travail de la nuit.

— Que se passe-t-il donc là-bas au bout de votre rue? dit— il à l'ouvrier qui s'était avancé au bruit.

— Rien d'extraordinaire que je sache, monsieur, répondit ce dernier sans être ému ; a moins que vous ne me montriez quelque chose que je ne vois pas.

— Ce que je vous montre est. pourtant assez visible.

— Ça ? dit l'homme de peine en suivant le doigt indicateur de mon compagnon, cest l'ancienne boutique d'un honnête homme dont on a fait depuis une demeure bourgeoise... 11 y a là un savant qui étudie la nuit et lait du feu, voilà tout... Ça a un peu effrayé le quar-

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lier dans le commencement, mais on s'y est fait. On a même donné un nom d'amitié à ce nouveau voisin que l'on ne connaissait guère.

— Un nom? m'écriai-je alors, mu par je ne sais quel pressentiment; et quel nom?

— Oh ! un nom bien simple , mais qui lui restera tant qu'il sera établi à Copenhague... Comme il lui arrive souvent de se promener la nuit de long en large , et qu'au travers de ses rideaux il a l'air dîme àme en peine qui se débat dans un immense bol de punch...

— Eh bien? inlerrogeai-je avec anxiété, — eh bien?

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— Nous l'avons appelé... le docteur Rouge.

— Le docteur Rouge ! est-il bien vrai ? Le docteur Rouge !

El j'étais parti ; et sans m'enquérir de ce que deviendrait ma nouvelle connaissance , j'étais rentré chez moi.

Le docteur Rouge! c'était donc moi?

C était à moi que Struensée avait pensé en laissant le coffret dans sa maison ! coffret plein de secrets ? de mystères et de découvertes sans doute !

C'était moi que cet homme extraordinaire avait recommandé au libraire le plus célèbre

<h' Copenhague pour qu'il eût à nV envoyer des malades et songeât aux affaires du nouvel arrivé !

Ainsi le mystérieux qui charme si bien la vie et le positif si nécessaire pour la soutenir m'attendaient dans la capitale du Danemarck , et je devais cela à Struensée î

Mon âme débordait , et dans la vive impulsion de cet accès de bonheur, rien plus ne me semblait extraordinaire dans ce qui m'arrivait.

Struensée ministre n avait-il pas à sa disposition mille ressources secrètes?...

Mais cette clé trouvée chez moi ?. . . Eh bien !

pour la faire tomber sous ma main , n'avait-il pas tous les moyens que donnent facilement la puissance, l'or, ou des agens toujours discrets , toujours actifs et habiles.

Je l'avais saisie dans mon tiroir cette bienheureuse clé! je la tenais, je la. regardais ! Assis au coin de mon feu que je tisonnais, j'en essuyais l'acier dont je faisais pailleter à la flamme le tube brillant. Il me semblait voir s'en échapper , en vives étincelles , je ne sais quelle électricité jaillissante qui montait jusqu'à mon cerveau.

J'étais fou ! mais de quelle folie !... Que n'en a-t-on souvent comme celle-là ! . . . Encore une fois , bienheureuse clé !

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Quand je me couchai , j'en passai l'anneau dans un cordon <*i je me rattachai en sautoir comme mie clé de chambellan ; puis, je m'endormis, rêvant, certes, plus délicieusement qu'un chambellan nouvellement nommé ; rêvant la fortune que donne la science , la renommée qu'on acquiert en faisant du bien aux hommes.

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