‹ Le docteur rougeChapitre 7 sur 14 · UN CLIENT NOCTURNE · texte numérisé non relu

UN CLIENT NOCTURNE

Je ne saurais dire combien de temps s'était écoulé ainsi lorsque je fus réveillé en sursaut par un coup assez brusque frappé aux vitres de mon cabinet.

Je levai machinalement la tête; mais, sans sortir de celle espèce de sommeil éveillé qui laisse arriver comme voilées et engourdies les sensations du monde extérieur , je me laissai bientôt retomber sur l'oreiller pour retrouver les belles chimères que je voyais s'évanouir à regret. Je cherchai pour ainsi dire à rattraper le fil des scènes charmantes qui faisaient fête à mon imagination quand se fit entendre un autre coup suivi d'une plainte ou dune prière.

Cette fois, je ne me trompais pas, quelqu'un était bien là!

Je sautai à bas de mon lit.

À ce moment ma chambre était plongée

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dans la plus grande obscurité. En deux bonds je fus à la fenêtre que l'on connaît et j'ouvris les rideaux. La nuit était épaisse et sombre, cependant je vis se bouger devant moi, dans la rue, je ne sais quelle masse indistincte.

Ce pouvait être un homme portant un fardeau, ce pouvait être deux hommes ensemble.

Quoi qu'il en soit, cela poussait des soupirs et murmurait des paroles suppliantes.

Il me vint un instant la pensée que des malfaiteurs tendaient un piège à mon humanité ; mais ceci ne fit que traverser mon esprit.

Il y a chez les médecins une sorte de brat. i. 15

voure acquise qui leur vient soil de la vue fréquente de la mort , soit du sang-froid dont il leur faut faire si souvent usage dans les circonstances les plus difficiles.

Ce courage que donne la profession , je l'avais autant qu'un autre, et, en ce moment, il ne m'abandonna pas, ou plutôt il me saisit, dirai-je , comme cette fièvre de courir à l'action qui pénètre l'âme du soldat à l'heure de livrer bataille!

J'allumai vivement ma lampe , et du cabinet où j'étais je passai aussitôt dans la chambre qui donnait sur la rue.

Du dehors on avait sans doute suivi mon

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mouvement; car on élait déjà à la porte d'entrée, et j'entendais l'homme qui avait parlé dire en collant sa bouche contre la serrure :

— Ouvrez , ouvrez vite !... au nom du ciel, ouvrez!

Je fis glisser le verrou et, à l'instant, un homme entra portant dans ses bras un autre homme.

— Secourez-nous ! dit le premier d'une voix éteinte.

A peine eut-il prononcé ces paroles qu'il laissa glisser son fardeau sur le plancher.

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Son œil , que j'avais vu briller un instant , se ternit; ses genoux fléchirent ? et il tomba à côté du malheureux à qui je dus penser qu'il avait voulu porter secours.

Un froid piquant avait pénétré par la porte quand je l'eus ouverte. Je la refermai et courus à ces deux hommes.

Etaient-ils morts? et celui qui était venu si généreusement chargé , après avoir puisé un instant de force dans l'énergie d'un grand devoir à accomplir ou d'un vif sentiment de sainte amitié, était-il venu succomber au port, pour ainsi dire ? Tous deux, pâles et sans mouvement, ne donnaient aucun signe de vie.

Je soulevai le manteau de celui qui était tombé le premier.

Horrible chose ! son Jinge était teint de sang.

Une profonde blessure traversait la poitrine de cet homme , ses mains étaient froides ; il me sembla que son cœur ne battait plus.

Je m'approchai de l'autre... taché de sang aussi ! Mais aucune blessure n'étant apparente , peut-être était-ce seulement le sang de son ami.

Dans le doute, auquel aller d'abord? lequel secourir le premier ? ,

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Si l'homme couvert de blessures est mort , je dois mes secours à son compagnon que je suppose seulement évanoui, mais qui va mourir peut-être.

Que Ton se figure cette situation d'un médecin placé entre deux hommes près desquels est si décisive une minute suprême.

A genoux au milieu des deux inconnus qui semblent deux cadavres , j'étends en même temps vers eux la main droite et la main gauche. Pour donner un jeu libre à la respiration , je détache la cravate de celui que je pense être évanoui , tandis que . pour mettre à découvert la blessure de celui qui est frappé, je déchire sa chemise.

Quoique troublé, j'exécute ce double mouvement à propos. J'agis et je prie ardemment.

Dieu m'exauce ! Je sens se soulever la poitrine de l'homme évanoui, et une pulsation est ébauchée au cœur du blessé. Tout doit aller tout seul maintenant ; je sais quel est le plus malade !

J'étanchai le sang du pauvre blessé 7 j'examinai la plaie ; elle me parut profonde. Je posai un premier appareil et soulevai doucement le malheureux que j'appuyai contre moi.

Pendant que j'étais tout à ce devoir, un soupir large et soutenu m'annonça que le compa-

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gnon du blesse revenait à lui : j'en fus bientôt lout à fait convaincu.

— La blessure est-elle mortelle? me dit-il d'une voix dont le timbre, sans être doux précisément , allait à lame comme les notes de ces instrumens qui font vibrer tout ce qu'il y a d'intérieur en nous.

— On ne peut encore rien décider, répondisse; mais pourtant je crois qu'il y a des chances de salut.

— Dieu soit loué !

Cette parole d'action de grâce sortit libre et dégagée. On eût dit que l'espérance que je ve-

nais de donner dégonflait le cœur du jeune homme.

Je dis jeune homme, quoique bientôt je dusse avoir la preuve que c'était un homme d'un âge plus avancé que je ne le crus d'abord. Mais l'inconnu avait un de ces visages privilégiés , doués de jeunesse dans le regard et dans la physionomie ; ses forces n'étaient pas tout à fait revenues encore.

Etendu par terre, mais appuyé sur le coude, pâle , les cheveux rejetés en arrière , !e front découvert, sa large paupière baissée, malgré la préoccupation du moment , il me rappelait l'Abbadona de Klopstock.

Tih LE DOCTEUR ROUGE.

Ainsi jeté sur le carreau , c'était un beau séraphin dont les ailes venaient d'être foudroyées.

A ce moment , un court et animé dialogue s'engagea entre nous deux.

— Qui a assassiné cet homme? dis-je.

— Non point assassiné, mais puni.

— Puni!... parlez- vous ainsi d'un ami que vous avez secouru ?

— Un ami!... c'est un misérable qu'on avait mis sur mes traces... Il a voulu pénétrer

un secret qui donne la mort... avant qu'il ait pu rien découvrir : j'ai frappé.

Vous , monsieur ?

— Moi! dit en se levant fièrement mon étrange visiteur ; et il portait la main à sa ceinture où brillait un riche poignard.

A la beauté de cette arme sur le manche de laquelle ruisselait un di amant fin, je dus penser que j'avais devant moi quelque gentilhomme du premier rang ou quelque haut dignitaire de la fortune.

Quoi qu'il en soit, épouvanté de l'aveu qu'il venait de me faire ? confondu de toutes les

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contradictions qu'il y avait dans tes paroles et dans sa conduite, car il venait de frapper cet homme et voulait le sauver ; il l'appelait « un misérable » et s'écriait : « Dieu soit loué! » quand le médecin espérait qu'on pourrait le rendre à la vie ; confondu , dis-je , de ces contradictions, je crus penser à part moi, mais en effet je dis tout haut :

— Terrible mystère !

— Oui, monsieur, bien terrible ! s'écria le jeune seigneur dont le regard et le geste allèrent se fixer sur le moribond comme s'il eût ajouté : Voilà ce qu'il en coûte de vouloir en soulever le voile !

Mais tout-à-coup je vis fléchir sa fière attitude et son regard brillant se voiler.

— Silence ! dit-il ; silence !... cet homme a parlé.

Le blessé venait en effet de balbutier quelques paroles inintelligibles. Sa paupière trembla convulsivement ; il semblait faire des efforts pour ouvrir les yeux.

Placé en face de moi et par conséquent en face de l'homme frappé , le meurtrier passa rapidement derrière nous deux. Je ne bougeai pas.

On se souvient que je tenais le malade sur

231 iv. DOCTKUR ROUGI.

mes genoux, mais je suivis des yeux les i:iouveuiens dont je nie déliais.

Le jeune homme paraissait fort troublé ; il me sembla qu'il cherchait autour de son cou la cravate que j'en avais détachée. Ne la trouvant pas, il fouilla dans ses poches sans en tirer rien. Sa main ? qu'agitait une crise nerveuse j rencontra enfin dans sa poitrine un •tissu fin et délié qu'il roula aussitôt. Je le vis ensuite tenir suspendu cette espèce de bandeau sur la tête du blessé. J'avoue que j'eus peur.

Une idée affreuse me traversa l'esprit.

Je crus que cet homme , que je tenais là ,

possesseur d'un terrible secret , après avoir payé son indiscrétion d'un coup de poignard qui n'en avait pas fini avec lui, était menacé d'être étranglé.

Ceci, qu'il faut dire en tant de mots, passa promptement dans ma pensée , et un seul coup d'œil le résuma ; mais à ce coup d'œil un sourire amer et triste passa sur les lèvres de l'inconnu et me fut comme un reproche dont je rougis.

Il avança doucement sur le front du malade le mouchoir qu'il avait préparé et lui en banda les yeux.

— Il ne faut pas qu'il me voie! dit-il; -j'i-

•2'i() il- DOCTEl R l'.OK.K.

gtiôre encore s'il m'a reconnu quand il m'a contrainte le frappera portons-le snf votte lit.

A nous deux nous transportâmes facilement le blessé qui fui placé sur le lit, où je l'arrangeai du mieux que je pus, sans pourtant encore lui ôter le bandeau.

— Ce n'est guère l'usage qu'un malade vienne usurper le lit d'un docteur, me dit le jeune homme , mais il faut céder à d'impérieuses circonstances. Vous seul peut-être pouviez sauver ce malheureux ; j'ai dû le porter ici. Prenez-en soin ; vous n'obligerez point un ingrat.

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— Cet homme est à la mort, à mes yeux cela seul le recommande ; je le garde donc, mais permettez-moi de vous dire combien est en désaccord votre recommandation d'à-présent et le coup de poignard de tout a l'heure.

— Tout s'expliquera, docteur... Oui, bienlot, pour vous, tout doit s'expliquer. La nécessité a fait donner le coup de poignard, la conscience exige maintenant que le mal soit réparé. L'une et l'autre sont deux despotes qui ont eu leur heure dans cette soirée.

— Quoi qu'il en soit, et à tous risques, continua-t-il, sauvez cet homme, si vous ne voulez pas que je sois malheureux tonte ma vie.

Dieu a écrit : «Tu ne tueras point. » t. i. 10

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Pendant qu'il parlait ainsi, le jeune homme se rajustait, sa figure pâle prenait, s'il se peut, plus de dignité et de noblesse, ses cheveux flottaient avec plus d'ordre, son col balançait plus fièrement sa belle tête ; maintenant sa parole vibrait comme un timbre d'argent ; son œil qui me regardait vibrait aussi.

Tout son ensemble avait quelque chose de supérieur qui imposait : qu'on me pardonne cette expression, mais par intervalle il y avait en lui comme des éclairs de physionomie et d'attitude dont on était ébloui.

Avant qu'il eût parlé, on eût pu croire qu'on voyait au dehors les soudaines clartés que la

naissance des pensées doit faire sourdre dans l'âme.

Pendant un de ces courts instans, je me surpris à n'oser pas l'envisager parce que ses yeux étaient sur moi, et cependant, attiré vers lui, je portai mes regards dans la glace qui me donnait son jeune et solennel profil.

En ce moment, il leva sur ma tête ses deux mains avec le mouvement lent et pensé d'un prêtre qui bénit.

— Soyez calme ! me dit-il ; vous aurez de mes nouvelles... Adieu!

Il sortit et je me sentis tout autre.

2/i4 pi DOCTEUB ROUGE.

Sans oublier les événepaens *io celle journéeetde celle nuit d'agitation, ce que leur empreinte avait de trop profond se modifia doucement.

J'allai veiller sur mon blessé comme un médecin doit veiller au chevet d'un malade. Calme, maître de moi, empressé, j'étais redevenu ainsi qu'autrefois lorsque j'étais à l'hospice de Vienne, sans aulre préoccupation que de prendre la nature sur le fait et de guérir.

TJN JVOM PRÉDIT.

J'eus pendant deux jours fort à faire pour dompter le mal.

Toutefois, la médecine et Dieu aidant, les accidens graves disparurent; mais à mesure

2'kS LE DOCTEUR ROIOE.

que s'en allaient les chances de mort de mon malade, me sentant moins cloué à mon devoir, les pensées que cet incident avait si subitement interrompues me revenaient plus que jamais en mémoire.

On comprend qu'il s'agit de nouveau de ma clé et du coffret sur lequel il me semblait que je perdais mes droits à mesure que je laissais passer le temps.

J'avais fait de ma femme de ménage un garde-malade, un aide intelligent. Adroite et discrète, je pouvais me fier à elle.

D'ailleurs les précautions qu'exigeait la prudence étaient prises : je m'étais fait ma leçon.

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Je ne savais pas ce que dirait le blessé quand il parlerait ; mais s'il parlait au moment où je serais absent, tout était disposé à l'avance pour que cette femme dût mettre sur le compte de la fièvre les révélations qu'il pourrait faire.

Je dois ajouter même que je ne craignais pas ces révélations; plusieurs circonstances m'avaient fait apercevoir que l'homme que je traitais regardait comme un moyen de salut d être secret.

Par exemple , au premier moment où ma femme de ménage l'aperçut chez moi, à la première question qu'elle me fit, je vis se plisser d'appréhension le front de cet homme ; cela

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dut métonner, parce que je ne lui croyais pas le cerveau assez libre encore pour comprendiv ce qui se disait autour de lui.

Je l'observai donc davantage, et, au moment ou je répondis : — Oh ! querelle de jeunes gens ! affaire d'amour ; un duel pour une belle, — je vis sur les lèvres du malade un sourire de satisfaction et de sécurité.

Donc, de moi à lui, la fable était désormais convenue pour les curieux, en attendant que je susse la vérité.

Mais je tenais moins à connaître cette vérité que le mystère qui semblait exister entre moi et Struensée. Aussi , le matin du troisième

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jour, après avoir fait le pansement nécessaire et donné au malade une potion calmante, le docteur Rouge s'achemina vers la demeure où, pour la première fois, il avait entendu prononcer ce nom.

Il était huit heures et demie du matin quand j'arrivai devant la maison où Struensée avait habité, modeste médecin comme moi.

Huit heures et demie du matin, c'est de bonne heure dans l'hiver; mais non point cependant assez pour qu'une maison ne s'ouvre pas à ce moment : toutefois, les volets de celle du docteur parvenu restaient clos, et rien n'annonçait qu'on se mît en disposition de les ouvrir.

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