ACTE I
vous craint et le roi m'aime. Nous avons conservé, même sur sa jeunesse, ce pouvoir que notre âge avait le droit de s'arroger sur son enfance, et contre lequel, croyezmoi, il est tout prêt à se révolter. Que la lutte s'engage sérieusement, — je connais ce caractère altier, — il nous courbera tout aussi bien que les autres, monsieur! Son cœur est comme ces lames flexibles mais puissantes : leur valeur, tant qu'elles restent au fourreau, est ignorée de tous, excepté de celui qui les a trempées. Eh bien! M. le cardinal, c'est moi qui ai trempé le cœur de Louis !
MAZARIN
Eh! eh! madame, ze souis forcé d'avouer qu'il y a beaucoup de vrai dans ce que vous dites là.
ANNE
Oh ! tout, monsieur, tout est vrai !
MAZARIN
Eh bien! qu'a résolou Votre Mazesté?
ANNE
Une chose que je vais vous dire, M. le cardinal, et que je n'ai encore dite à personne. J'ai écrit à ma belle-sœur Christine de France, veuve du duc Amédée Ier de Savoie, de venir passer quelques jours avec nous, et d'amener sa fille Marguerite, charmante enfant de dix-sept ans, dont j'espère que le roi deviendra amoureux. La maison de Savoie est une des premières du monde, apparentée tou-
jours soit à l'Empire, soit à l'Espagne, parfois à la maison de France. A défaut de l'infante Marie-Thérèse, Marguerite ferait un parti fort convenable à mon fils. Ne trouvez-vous pas, monsieur le cardinal?
MAZARIN, pensif.
Si fait ! ze le trouve, madame.
ANNE
Voilà pourquoi j'ai besoin d'un appartement en dehors des appartements déjà préparés. J'attends, ce soir ou demain, la duchesse Christine et la princesse Marguerite.
MAZARIN
Bon.
ANHE.
Et j'ai fait prévenir, par Beringhen, le roi de venir me joindre ici.
MÂZAR1N.
Sa Mazesté veut le mettre au courant de ses projets?
ANNE
Non pas! ce serait le mettre en garde contre ce que je désire.% Je veux, au contraire, qu'il ne voie dans sa cousine Marguerite qu'une visiteuse ordinaire... Ah! voici mon messager !