PARIS LIBRAIRIE NOUVELLE
BOULEVARD DBS ITALIENS, 15, KFC FACB DB LA MAISON DOBBE La traduction et la reproduction «ont mei-rée*.
LE
En 1820, il y avait dans la petite ville de G..., sur tas bords du Rhin, un vieux médecin connu sous le nom du docteur Serrans.
Ce brave homme habitait avec un seul domestique, à peu près du même âge que lui, une petite maison isolée. Ne croyez pas pour cela que le docteur fût un misanthrope qui repoussât la fréquentation des hommes; n'allez pas croire non plus qu'il fût détesté de ses compatriotes ? bien au contraire, le docteur Servans était aimé et vénéré de tous, car jamais, à quelque heure du jour ou de la nuit que ce fût, quand on était venu le chercher, il n'avait refusé le secours qu'on réclamait de lui.
Les dimanches et les jours de fête il assistait aux saints offices, et il n'y avait pas dans la ville une famille qui ne connût son nom. 11 est bien entendu que le pauvre, quand il était malade, pouvait l'envoyer chercher sans crainte, et que le docteur, non-seulement le soignait dans
sa maladie, mais l'aidait dans sa misère ; de sorte que si de temps en temps il n'avait eu quelque riche malade qui payât pour tous, le bonhomme eût couru grand risque de manger la petite fortune qu'il avait et d'en arriver, un jour, à n'avoir plus lui-même de quoi 3e soigner lorsqu'à son tour il tomberait malade. ;
Il faut dire , à la honte de notre pauvre humanité, qu'il n'avait pas toujours été récompensé selon ses mérites, et que là où il avait semé la bienfaisance, quelquefois l'ingratitude avait germé.
Avec ses revenus fort restreints et malgré son existence plus qu'économique, le cher homme se trouvait souvent limité dans ses bonnes actions ; car, outre qu'il voulait donner à tous ceux qui souffraient, c'était bien le moins qu'il en gardât un peu pour lui, afin de n'avoir pas lui-même recours à la bienfaisance, vertu qu'on admire fort chez ceux qui la pratiquent, mais que pratiquent peu ceux qui l'admirent.
H en résulte que les mauvaises natures auxquelles le docteur Servans avait rendu service avaient vu en lui, non pas un envoyé de la Providence qu'elles devaient bénir, mais un bonhomme qu'on pouvait exploiter, et le jour où guéris, les malades de cette sorte avaient dû se remettre au travail, ils avaient continué à garder le lit, trouvant fort agréable de se donner du bon temps aux frais du médecin.
Maître Servans avait bien été pris à ce jeu-là dans le commencement; mais, outre qu'il étajjt naturellement philosophe, le contact de ces égoïsmes avait fini par l'en* durcir, et, quand il était convaincu qu'il avait fait tout
ce qu'il devait faire, et que son malade était guéri, il lui disait impitoyablement : Maintenant vous pouvez travail* 1er. Et il s'en allait à un autre.
JI y avait donc dans la petite ville de C... quelques mauvais garnements qui, arrêtés dans leur spéculation sur la bonté du docteur, calomniaient maître Servans; mais celui-ci paraissait ne rien entendre de ce qu'on disait, ne rien croire de ce qp'on venait lui rapporter et continuait son œuvre de guérîson et de charité.
11 y a encore une chose qu'il faut que vous sachiez, c'est que le docteur Servans n'était pas seulement un médecin, c'était encore un observateur, un philosophe, un savant. Il n'était pas de ceux qui concentrent leur intettigenoe sur un seul point, qui réunissent leurs forces pour un seul but, de ces médecins matérialistes qui ne voient dans l'homme qu'une charpente osseuse, qu'un mécanisme de muselés et de nerfs, et qui réduisent l'âme à la circulation du sang. Non, le docteur Servans avait, avec son scalpel et ses ordonnances, opéré bien des membres gangrenés et chassé bien des maladies, mais il avait avec sa science' profonde, sa religion éclairée, guéri bien des esprits malheureux, sauvé bien des âmes entraînées, pansé enfin beaucoup de ces blessures qui ne saignent pas au dehors, qui n'ont de trace que dans un pli du front, et qui rongent le cœur de ceux qui les ont reçues.
Aussi au sentiment de respect et d'admiration qu'on avait dans la petite ville de G... pour le docteur Servans, se mêlait-il un sentiment de superstition et même de crainte chez la plupart de ceux qui connaissaient le docleur. Sans parler de la prédisposition du peuple aile-
mand à croire au fantastique, il est ordinaire que les gens qui ont acquis une grande expérience des choses et des hommes, soit qu'ils aient beaucoup étudié, soit qu'ils aient beaucoup souffert, aient toujours un côté de leur personne incompréhensible pour le vulgaire, qui aime beaucoup mieux croire à un don surnaturel qu'à une lutte et à une volonté. De cette façon, il ne tente pas de sortir de sa sphère étroite, et l'intervention céleste qu'il suppose avoir guidé les gens supérieurs, est pour lui une excuse à son ignorance et à son infériorité. •
Il y avait donc des gens dans la ville qui, lorsqu'ils rencontraient le docteur, le saluaient au moins autant par superstition que par respect. Cet homme, dont on citait des merveilles, qui avait rendu à la vie des êtres qu'on croyait appartenir déjà à la mort, qui avait opéré des métamorphoses étranges, comme de faire laborieux, sages et chrétiens des pécheurs paresseux, dissolus et impies; cet homme, enfin, qui, par amour pour son prochain, faisait tant de bien, dans un jour de haine, pouvait faire du mal, et vous comprenez qu'il fallait rester en bonnes relations avec un pareil homme.
Quant au docteur, qui savait cette opinion de certains de ses compatriotes sur son compte, soit que cette opinion lui fût utile pour son influence, soit qu'elle fût vraie, toujours est-il qu'il ne la démentait pas, et que lorsqu'un de ceux que sa grande science étonnait lui disait, en ouvrant des yeux énormes :
— Père Servans, on dit que vous vous occupez de choses fantastiques?
— Qu'on le dise, répétait le docteur en souriant; et
sans plus de détails, il amenait la conversation sur un autre sujet.
Cependant l'existence du médecin ne prêtait en rien à ces suppositions, et il n'y avait de fantastique dans sa maison que la maigreur de son domestique.
En effet, Ivarius, c'était le nom du serviteur de maître Servans, était d'une maigreur peut-être inconnue jusqu'alors.
Il était grand, et sa taille paraissait double à cause de la finesse du corps, des bras et des jambes, un balancement de la partie supérieure était résulté de la flexibilité de toute sa personne, semblable aux peupliers dont la cime est éternellement agitée. Les pieds d'Ivarius étaient trop longs en comparaison même de la taille de leur propriétaire ; on eût dit que le corps, n'osant plus se continuer en ligne perpendiculaire, profitait de l'occasion que lui offraient les pieds de se continuer en ligne horizontale. Ivarius eût pu se gratter le genou sans se baisser, non pas que ses bras s'étendissent disproportionnément, mais il avait au bout des bras des mains dont les doigts secs se mouvaient comme les pattes de ces araignées appelées des faucheux. Toutes les parties du corps qui avaient pu s'étendre s'étaient étendues chez ce singulier personnage. Ainsi le nez et le menton paraissaient être en lutte continuelle, comme si chacun d'eux avait voulu arriver le premier à un point impalpable de l'horizon. Les quelques dents qui habitaient encore la bouche du domestique étaient jaunes et longues ; les yeux, d'une douceur poussée jusqu'à l'humilité, étaient surmontés de sourcils qui étaient destinés à avoir la forme d'accents
circonflexe si k nature ne s'était plu à user la partie qui tendait aux tempes; la peau du visage, d'un ton de vieux parchemin, était sillonnée en tous sens par des rides sans raison et qu'on n'eût pas retrouvées chez des individus aussi maigres et plus vieux qu'lvarius; l'oreille était toute petite : pourquoi? la nature s'amuse ainsi à donner une perfection isolée et inutile à un être qu'elle semble avoir voulu disgracier complètement; des cheveux ébouriffés en broussailles rouges surmontaient un front jaune comme l'ivoire et se réunissaient par derrière dans une petite queue étroite, cerclée de taffetas noir»
Cette tête était supportée par un cou maigre, au ndilieu duquel, dans l'immobilité, ce qu'on appelle la pomme d'Adam, faisait une bosse ; mais, dès qu'lvarius parlait ou avalait, cette bosse semblait s'animer et courait du haut en bas du col avec une rapidité surprenante.
Donnez à lvarius des souliers à boucles, des bas couleur cendre, la culotte, le gilet et l'habit vert myrte avec des reflets blancs de vétusté, et vous aurez au physique le personnage complet.
De ce que l'habit complet d'ivarius était vieux, n'allez pas en conclure que son maître fût avare et lui en refusât un neuf; cela servira seulement à vous apprendre qu'lvarius était économe, et que son avis à lui, serviteur exceptionnel, était que quand on a un maître qui emploie aussi bien l'argent que le faisait maître Servans, il est inutile de lui en faire dépenser pour une futilité comme un habit.
Cette réflexion vous donne tout de suite un aperçu du
caractère d'Ivarius, et puisque nous avons commencé à esquisser le portrait moral, nous allons l'achever si vous le permettez.
Ivarius était un honnête homme dans toute l'acception du mot. H y avait si longtemps qu'il était au service de maître Servans, qu'il ne se rappelait plus le temps qui avait précédé son entrée dans la maison du docteur, ou plutôt il lui semblait n'avoir vécu que du jour où il en avait franchi le seuil pour la première fois. Déshérité de famille dès son enfance, sans fortune et sans compensation physique à cet isolement de toutes choses, il avait pris de bonne heure sinon le mépris, du moins la défiance de lui-même, et il en était arrivé à la timidité du caniche.
Le grand regret de sa vie avait toujours été que sa famille ne lui eût pas pu faire donner d'éducation; et lorsqu'on lui proposa une place chez le docteur Servans, qui passait déjà à cette époque pour un savant homme, il se promit bien de mettre ses loisirs à profit et de s'instruire. Chez les natures privilégiées, l'étude et la religion sont les refuges de toute douleur, et Ivarius avait un cœur et des iustincts excellents qui lui indiquaient le principe. Quand le pauvre garçon, désenchanté dans ses premières illusions, avait cherché autour de lui sur quoi il pouvait s'appuyer, il n'avait rien trouvé. Une grande rêverie s'était emparée de son âme; mais cette rêverie se traduisait en larmes et en soupirs. 11 lui semblait, cependant, que des hommes plus forts, plus savants, avaient souffert comme lui et qu'ils avaient dû traduire leurs souffrances afin d'en faire un enseignement pour
les autres. Il lui semblait que la lecture de ces livres dont il avait bien entendu parler dans sa vie serait l'asile de ses premiers désenchantements, et, une fois chez le docteur Servans, il n'avait plus eu de cesse que la magnifique bibliothèque qu'il devait épousseter tous les matins ne fût intégralement entrée dans le cœur et dans la tête.
Comme nous l'avons déjà dit, ce besoin d'étude n'avait pas été chez ïvarius un principe, mais un résultat. Ivarius était venu au monde avec une dose d'ambition qui ne devait pas le mener fort loin. Il comptait bien laisser aller sa vie dans l'humble chemin où ses parents avaient traîné la leur. Il ne la raisonnait même pas. Son père et sa mère étaient des paysans; il lui semblait tout naturel qu'il fût paysan, qu'il cultivât la terre, et que comme eux il vécût de son travail.
Une injustice du propriétaire de leur petite ferme les avait ruinés, et ils s'étaient faits domestiques pour vivre, ïvarius en avait fait autant, et avait apporté ce qu'il gagnait à ses parents, chez lesquels, dans les temps meilleurs, il avait toujours trouvé le soir sa place à la table et au foyer, alors même qu'il avait passé la journée à ne rien faire. Puis, ses parents étaient morts; ïvarius avait senti le besoin de remplacer par une autre cette double affection qu'il venait de perdre, et il avait fait la cour aux filles de la ville, aux filles de sa condition, bien entendu. Il n'avait pas d'économies; il était maigre, timide, il était loin d'être beau ; les filles lui avaient ri au nez, et c'était de fille en fille qu'il était tombé de déception en déception, et que se croyant une victime de la fatalité, il
en était arrivé à vouloir oublier dans une étude assidue les malheurs qui le poursuivaient.
Comme on le comprend bien, quand maître Servans, qui avait cru, en prenant Ivarius, prendre un domestique ordinaire, s'était aperçu, qu'une fois son ouvrage fini, Ivarius se rendait à la bibliothèque, prenait le plus gros livre qu'il pouvait trouver et se sauvait, Tété dans le jardin, l'hiver dans sa chambre avec ce* livre, maître Servans s'était mis en grande colère et avait, la première fois qu'il s'en était aperçu, promis au délinquant de le chasser s'il y avait récidive. Mais dès la première fois, Ivarius, en se jetant avec des larmes aux genoux de son maître, lui avait dit que s'il devait ne plus pouvoir lire, U préférait quitter la maison. Le docteur avait aussitôt réfléchi qu'il vaut mieux après tout qu'un domestique lise que d'aller au cabaret, d'autant plus que de cette façon, il l'avait toujours sous la main, et il avait abandonné au studieux valet un rayon de sa bibliothèque auquel depuis longtemps il ne touchait plus, et dont les livres, inutiles maintenant à la science du docteur, devaient servir de base à l'éducation d'ivarius.
Ivarius baisa les pieds de son maître et resta dans la maison.
Peut-être nous sommes-nous un peu trop appesanti sur le portrait moral d'ivarius, qui n'est pas destiné à jouer un rôle important dans cette histoire, mais nous avons trouvé un type assez rare, celui d'un homme du peuple qui, au lieu de demander au vin et à la débauche une compensation grossière à ses chagrins et à son infirmité, a cru, sans éducation première et sur les simples conseils
<le 800 cœur, que l'homme, dans quelque classe qu'il soit né, est appelé au même but, et peut, avec sa seule volonté, faire ce que d'autres ont fait avec t'aide de leurs parents et de la fortune, et nous n'avons pu résister au désir de faire connaître ce type à nos lecteurs.
Quelques lignes encore prouveront qu'Ivarius, dans U route qu'il s'était tracée, devait non-seulement se consoler, mais encore aider et consoler les autres.
Quant au docteur Servans, que nous avons négligé pour nous occuper de son intendant, de son ami, car Ivarius, comme on le devine, n'en était pas resté#aux simples fonctions de domestique; quant au docteur Servans , disons-nous, il avait remercié la Providence, qui avait mis sur son chemin un homme comme Ivarius.
Soit habitude, soit volonté , le docteur Servant vivait toujours seul. Dire que le docteur n'avait jamais enfreint cette habitude, n'avait jamais oublié cette volonté, ce serait mentir. Il y avait même dans la ville de G... quelques vieilles clientes du docteur qui eussent pu, bien mieux que nous, donner des détails sur sa vie passée. Mais toutes ces infractions avaient eu lieu sans scandale, et outre que maître Servans passait avec raison pour le meilleur médecin à dix lieues à la ronde, il n'y avait pas non plus à vingt lieues à la ronde un homme aussi aimable que le docteur, malgré son âge. 11 avait gardé les bonnes traditions. 11 ne faisait pas de l'amour, lui l'homme des théories, cette passion dévastatrice que nous en avons faite. L'amour effacé laissait un doux souvenir dans son cœur, même aux plus orageux temps de sa jeunesse, et
US DOCTEUR SERVÀNS. îi
il ne reconnaissait pas à l'amour, si violent qu'il fût, le droit de faire tomber la poudre à la maréchale qui parfumait sa tête, ni de chiffonner les manchettes qui encadraient sa main blanche.
Il consentait à aimer, mais à aimer sans secousses, sans fatigue, sans regret* 11 n'était pas de ceux qui s'iraposent à une femme et ne permettent à cette femme que l'amour qu'elle a pour eux. Il comprenait le changement et le regardait même comme la preuve d'un esprit original et d'une bonne constitution. 11 consentait volontiers à être matérialiste sur ce point, et admettait parfaitement l'influence du sang sur cette folie du cœur qu'on appelle l'amour et sur ce sommeil des sens qu'on nomme la fidélité.
11 ne s'étonnait donc en aucune façon que sa maîtresse le quittât; mais une chose à laquelle il tenait, c'était qu'elle refilât son amie, que la porte de sa maison lui fût toujours ouverte, que son couvert fût toujours mis à sa table lorsqu'il lui prendrait fantaisie de dîner avec elle, et que dans le cas où le veuvage auquel elle l'avait condamné se continuerait longtemps, elle eût assez de souvenirs du passé pour le consoler un peu de ce veuvage.
Du reste , il était adoré des maris, qui, aveugles, égoïstes ou peu scrupuleux, tenaient à le conserver dans la maison une fois qu'il y avait mis le pied. En effet, à partir de ce jour tout le monde se portait à merveille chez le bienfaisant mari, depuis le chef de la famille jusqu'au bichon de la maîtresse. Et voyez comme il était heureux que la Providence eût limité les passions de Servons, car avec cette science qu'il possédait, il lui eût été
facile de se débarrasser d'un mari jaloux ou de se venger d'une maîtresse infidèle. Heureusement il était et avait toujours été ainsi que nous venons de le dire.
Mais, nous direz-vous, ce n'est pas avec un semblable caractère que Servans pouvait en arriver à cette science des hommes et des choses que vous nous assurez qu'il avait acquise, et pour comprendre, connaître et éviter les passions, il faut les avoir éprouvées soi-même. D'abord je nie ce principe : du moment où l'on a éprouvé les passions, l'expérience qui doit garantir le cœur de leur atteinte devient une expérience inutile. L'homme qui a beaucoup souffert n'est pas sage, il est fatigué, et il n'est pas étonnant que le cœur étant usé, les passions ne le blessent plus. Le sage est celui qui, spectateur des misères et des passions des hommes, en fait son profit, et apprend l'expérience sur le désenchantement des autres, comme les médecins apprennent la vie sur des cadavres inconnus. C'est ce qui était arrivé à Servans à la fois comme médecin et comme homme.
Puis par les déceptions de fortune et d'amour, par les événements du cœur on n'arrive qu'à la science étroite de l'égoïsme, et à l'époque où Servans était jeune encore, de graves événements politiques, de grandes passions humaines avaient posé sous les yeux de ce rêveur solitaire, de ce philosophe ignoré. Les agitations d'un pays* les passions d'un peuple avaient ébranlé le monde entier, et Servans, perdu dans son coin, avait suivi avec intérêt ce grand drame qui se jouait en France, dont Bonaparte était l'auteur, et qui se déroulait aux acclamations d'une nation tumultueuse et au grand étonnement des peuples
attentifs. Servans, l'observateur, le médecin du corps et de Tàme, avait vu dans cet immense cataclysme matière à méditations%raves, et il s'était bien promis d'étudier d'un seul coup toutes les passions humaines quand le géant qui emplissait le monde serait tombé et livrerait aux anatomistes le cadavre de sa vie. Gomme tous ceux qui n'avaient aucun intérêt dans l'œuvre qui s'accomplissait, Servans en avait prévu le dénoûment, et le jour où Bonaparte devint Napoléon Ier, Servans secoua la tête et cessa de regarder.
Pour lui, l'œuvre était finie, et autant par pitié que par indifférence, il s'en allait avant le dernier acte. .
C'était au commencement de ce siècle de grands hommes et de grandes choses, que Servans avait connu Ivarïus. Or, par un besoin des contrastes, le docteur s'était amusé à suivre les progrès de cette grande ambition qu'on nommait Bonaparte et de cette volonté qu'on nommait Ivarius; c'était pour lui une étude curieuse et qui semblera peut-être trop minutieuse à quelques-uns de nos lecteurs, que celle de ces deux hommes, l'un sur lequel le monde entier avait les yeux fixés, qui, pour arriver au but, faisait tuer sur son chemin des millions d'hommes; l'autre qui, parti de la dernière classe du peuple, voulait arriver à l'intelligence des plus savants, et qui y arrivait sans avoir eu dans toute sa vie une mauvaise action. à se reprocher. Quel était celui des deux dont la vie était le plus utile aux hommes et le plus agréable au Seigneur? Voilà ce que se demandait Servans, et il se répondait: L'un est une grande leçon, l'autre est un bel exemple !
A l'époque où le docteur avait connu Ivaritfs, ea 4800, il avait déjà quarante-cinq ans. Sa vie commençait à s'asseoir, comme. on dit, ce qui signifie que, sans avoir été des orages ni même des folies, les. quelques amours ou plutôt les quelques liaisons qu'il avait eues commençaient à ne plus tenir grande place dans sa pensée.
L'étude et le travail, avec cette exigence qu'ils font subir aux organisations d'élite, dominaient complètement le médecin.
D'ailleurs, les femmes qu'il avait aimées avaient vieilli comme lui et peut-être plus que lui. L'amour, recommencé avec ses ombres d'autrefois, lui semblait une caricature inutile d'une chose charmante dont il voulait garder le souvenir intact. Quant à des liaisons nouvelles, il lui paraissait niais de vouloir demander à de jeunes femmes ce qu'elles devaient garder pour ceux de leur génération, et bref, l'ami de toutes les femmes, il ne voulait plus être l'amant d'aucune. 11 savait vieillir: science qu'on devrait acquérir tous les jours, et qui manque bien souvent à des presque centenaires. ,
Sa vie s'était donc isolée peu à peu, autant par habitude que par goût. Ce monde élégant et riche qu'il avait
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trouvé bon pour lui demander les quelques plaisirs dont il avait brodé sa vie, ce monde superficiel où rien ne durait , ne lui suffisait plus du jour où son existence prenait un caractère vraiment sérieux. Si ses sympathies physiques étaient pour ce monde, ses sympathies morales étaient pour la classe inférieure. Ainsi , le docteur Servans, dans sa jeunesse, n'eut pas voulu d'une mattresse dans la classe ouvrière, parce qu'avec les amours tissus d'air , il avait besoin que ces amours se promenassent dans des boudouotie -satin et de soie. Il fallait à ses lèvres des mains douces, comme à son cœur des sentiments paresseux. Nous le savons, peu lui importait qu'on ne l'aimât pas , mais il voulait s'entendre dire qu'il était aimé dans les chambres parfumées.
Lui, l'homme du travail intelligent, il n'admettait pas une seconde qu'on puisse avoir même une fantaisie pour une femme dont la main est durcie par un travail quelconque ; puis cette aversion > qui n'était dans le principe qu'affaire de goût , s'était changée en un respect sans bornes pour cette classe qu'il avait étudiée. La jeune fille travaillant pour nourrir son père, la mère travaillant pour nourrir ses enfants, n'étaient plus pour lui des femmes comme celles qu'il avait connues. Si belles qu'elles fussent, leur beauté physique n'était pour le docteur que le complément nécessaire de leur beauté morale, que l'encadrement magnifique d'un saint tableau. 11 n'eût pas aimé ces femmes, non plus parce qu'elles étaient vêtues de toile et qu'elles avaient les mains laborieuses, mais parce qu'il lui semblait que cette simplicité môme et ce travail quotidien devaient
être les anges gardieps de ces pauvres créatures qui n'ont de bonheur à espérer que dans la famille. et la fidélité aux sentiments purs.
Pour l'homme le plus honnête, abstraction faite du côté religieux et moral, être l'amant d'une femme riche est la chose la plus simple et la plus inoffensive. En effet, est-ce prendre quelque chose à une femme que de lui prendre une partie du temps qu'elle consacre à sa toilette ou qu'elle donne à ses plaisirs? Est-ce un crime que de baiser ces blanches mains qui dépensent Fargen' sans être forcées de le gagner? Est-ce abuser d'une âme que d'entrer comme distraction dans la vie d'une femme désœuvrée , et en admettant même qu'elle prenne son amant au sérieux, n'a-t-elle pas, le jour où il ne l'aime plus, tous les enchantements du luxe et tous les plaisirs du monde pour se consoler?
lie mari riche, libertin le plus souvent, occupé de ses maîtresses et de ses chevaux, a-t-il le droit, excepté au point de vue de l'honneur, car notre société stupide fait consister l'honneur d'un homme dans le plus ou moins de vertu de sa femme, a-t-il le droit, disons-nous, de maudire sa femme et de s'en venger comme celui qui rapporte chaque soir à la maison le pain des enfants et delà famille gagné à la sueur de toute une journée? Ne prend-on pas plus à celui-ci qu'à celui-là, et les larmes |que l'ouvrier versera sur la faute de la femme à laquelle il doit sacrifier sa vie ne sont-elles pas mille fois plus amères que la résolution que prend l'homme du monde ou de ne rien voir, pour éviter le scandale qui retombe sur les enfants, ou de rendre à
fia famille, avec la moitié de sa fortune, la femme qui a sali son nom?
Puis, si les résultats sont affreux pour l'homme du monde, car nous ne voulons par dire que la fortune exclue l'amour réel elle chagrin, ils sont terribles pour l'ouvrier. Celui-ci n'a pas en face de la douleur les conseils et l'appui d'une bonne éducation. Le premier besoin qu'il éprouve devant le chagrin inattendu, c'est le besoin de l'oublier. La prière est insuffisante, car elle est souvent inaccoutumée ; le travail du corps est impuissant, car c'est l'esprit qu'il faut distraire, et surexcité par la douleur, le corps ne se fatigue môme pas au travail manuel, si acharné qu'il soit; reste l'ivresse et la débauche, dans lesquelles le pauvre martyr se jette avec tous les débordements d'une nature vigoureuse et d'un cœur ulcéré. Une fois le premier anneau de cette chaîne qu'on appelle le travail quotidien rompu, il est impossible de le renouer, et les jours de l'ouvrier jadis laborieux se perdent comme les perles d'un collier dont on brise le fil, qui roulent on ne sait où et qu'on ne retrouve jamais.
C'étaient ces réflexions qui avaient amené le docteur Servons à ce grand amour du peuple qu'il professait hautement et qui le faisait généralement aimer dans la ville. Il encourageait le travail, cet hôte au franc sourire qui ne laisse jamais pleurer ceux qui le reçoivent. Il n'avait pas pour eela cessé de fréquenter le monde qui avait eu ses premières sympathies; seulement l'un pouvait le distraire, l'autre seul pouvait le rendre heu-» reux.
Sa vie, de plus en plus paisible, s'était ainsi continuée dans le bien qu'il essayait de faire et dans la science qu'il s'efforçait d'acquérir. Peu à peu il avait pris plaisir à cet isolement presque total que partageait Ivarîus en l'adoucissant. Ivarius , en effet, était complètement métamorphosé. Depuis vingt ans que tous les matins et tous les soirs il s'enfermait avec d'énormes livres qu'il dévorait, il en était arrivé à une science profonde, que son maître, curieux du résultat, avait encouragée de tous ses efforts. La société de ce brave garçon avait donc fini par suffire au docteur Servans , qui avait bientôt cessé de voir en Ivarius un domestique, pour le considérer d'abord comme un élève, puis comme un compagnon, puis comme un ami.
Cependant, Ivarius avait voulu continuer à servir le médecin comme il avait été convenu qu'il le servirait le le jour où, pauvre et ignorant, il avait été reçu par maître Servans.
— Je suis devenu savant, disait-il, mais ce sont là Ie9 bénéfices de ma place, et j'ai fait des économies morales au lieu de faire des économies d'argent. C'est à vous que je dois tout, maître, ajoutait-il, et je ne demande pas mieux que vous me traitiez en ami, mais je n'accepte votre amitié qu'à la condition que je remplirai les devoirs pour lesquels vous m'avez pris et que vous me gronderez si je ne les remplis pas comme autrefois.
En effet, Ivarius se levait de grand matin, faisait ce qu'on appelle le ménage, brossait les habits de son maître et lui préparait un déjeuner qu'il partageait toujours avec lui, après quoi ils sortaient ensemble, le plus
souvent pour visiter les malades, qui avaient fini par avoir autant de confiance dans le domestique que dans le maître. Ivarius rentrait toujours le premier pour préparer le dîner , et il était rare que les deux convives ne bussent pas quelque bonne bouteille de vin du Rhin tout en faisant le soir leur partie de cartes ou d'échecs. On se séparait de bonne heure... Ivarius rentrait alors dans sa chambre, que son maître avait dotée d'une grande quantité de livres auxquels Ivarius lui-même avait joint ceux que ses gages, ses étreunes et les quelques bénéfices qu'il faisait de temps en temps en aidant son maître lui avaient permis d'acheter. Les murs avaient disparu sous les livres, les manuscrits, les sphères, les oiseaux empaillés et les instruments de chimie. Ivarius s'asseyait alors dans un grand fauteuil à oreilles, recouvert en cuir jaune; il allumait sa lampe , ôtait son habit pour ne pas l'user inutilement, ouvrait à côté de sa lampe un de ses livres favoris, et le coude sur sa table, la tête appuyée sur une main, tandis que de l'autre il tournait les feuilles, il restait ainsi jusqu'à une heure ou deux du matin, et souvent même il avait vu le jour faire pâlir sa lampe en riant sur les sombres caractères du livre étudié.
Quant au docteur Servans, au milieu de cette vie si régulière qu'elle fût, il avait fort changé ; cependant, il était toujours coquet, mais il n'était naturellement plus jeune, et si le cadre est toujours neuf, le tableau commençait à vieillir, et cependant c'était un charmant vieillard à voir que notre docteur.
Au contraire de la plupart des savants qui semblent avoir secoué sur eux la poudre de leurs livres et avoir
oublié dans l'étude les soins les plus indispensables de la vie, comme nous venons de le dire, le docteur Serrans était resté coquet. D'ailleurs, le soin de lui-même était nécessaire à sa profession. C'est déjà bien assez pour un malade de voir venir un vieux médecin, sans que le médecin soit, de plus, sale et mal mis.
Le docteur Servans était ce qu'on peut appeler un vieillard ragoûtant, frétait petit, mais la vieillesse n'avait rien fait perdre à ses membres de leur élégance première. Il avait le pied et la jambe faits comme un abbé de cour, et s'il portait ordinairement des bas chinés bleus, il y avait des jours où il ne pouvait résister i la tentation du bas de soie-
Ses mains étaient blanches et potelées-; quant au visage, il était réellement charmant. Des yeux fins et vifs, des dents blanches, un sourire bienveillant et plein de franchise, un menton rose sur lequel la barbe toujours soigneusement rasée laissait des petits tons bleus d'une grande finesse, des joues grassouillettes sur lesquelles se reflétaient dans un gai vermillon une vie tranquille et un estomac conservé sain par une nourriture saine et régulière. 11 avait bien sur ce front les rides de l'âge et de l'étude , les cheveux étaient bien blancs là où ils étaient encore; mais l'oreille était petite et ornée d'un anneau d'or, mais la figure était rafraîchie par des ablutions fréquentes qui conservaient la jeunesse au sang ; et elle était recouverte d'un chapeau si coquettement posé, le col était emprisonné dans une cravate si blanche d'où s'échappait un jabot si élégant que, nous le répétons, le docteur Servans était un de ces rares vieil-
lards qu'on a du plaisir à voir et que Ton aime vite. Une culotte grise , un habit tantôt rouge foncé , tantôt vert clair, tantôt grenat, un gilet à ramages, une montre à breloques , un fort beau diamant au petit doigt de la main gauche, une canne à pomme de rubis et de turquoises, donnée par un héritier qui croyait devoir remercier le docteur, complétaient l'ensemble de notre héros.
Maintenant, nous avons dit que le docteur Servans et Ivarius commençaient à passer pour s'occuper de sciences surnaturelles.
Nous allons dire comment ce bruit s'était répandu et raconter la circonstance qui fit que Ton donna créance entière à ces bruits.
Un soir, une vieille femme vêtue de noir était venue chercher le docteur Servans.
La pauvre vieille pleurait beaucoup, et, à peine entrée chez le docteur, elle se laissa tomber sur une chaise en criant, au milieu de ses larmes, que sa dernière fille allait mourir.
Le docteur, qui faisait une partie d'échecs avec Ivarius, se leva, mit son habit grenat, prit sa canne et suivit la vieille qui ne cessait de baiser les mains du médecin que pour essuyer ses yeux.
lvarius, sans déranger les pièces de l'échiquier, prit un livre et attendit.
Ce fut un spectacle étrange que celui qui s'offrit aux yeux du docteur quand il arriva à la maison de la mourante.
11 entra par une grille à chaque côté de laquelle s'élevait un tilleul. On était aux derniers jours de septembre, et une petite pluie fine fouettait le visage de ceux qui étaient forcés de sortir.
Le docteur traversa une cour pavée, et à l'aide d'une lampe fumeuse qu'un enfant apporta à la vieille femme, il distingua une maison de trois étages dont pas une le-
uêtœ n'était éclairée. Le rez-de-chaussée de cette maison était remplacé par un hangar sous lequel des charrettes renversées attendaient les brancards en l'air, puis un couloir dont la lampe, en approchant, ne pouvait sonder les ombres, traversait le dessous de cette maison, et conduisait "à une autre porte qui donnait sur une autre rue. Les yeux, habitués peu à peu à l'ombre, distinguaient au milieu de ce couloir une rampe de bois et un escalier dont les marches sales et raboteuses conduisaient dans l'intérieur de la maison, puis enfin, dans le corridor, avant l'escalier, et parallèlement au hangar, une chambre, une loge, un chenil.
Le docteur se dirigeait vers l'escalier, dont la lumière avait fini par indiquer la rampe, quand la vieille femme, M montrant du doigt la loge, lui dit :
-C'est là.
L'enfant essaya d'ouvrir la porte vitrée et vitreuse de ce taudis, mais il ne put y parvenir, et ce fut la vieille femme qui fit jouer la clef dans la serrure.
— Entrez, maître, dit-elle au docteur.
Celui-ci mit le pied sur la marche qui précédait cette chambre, mais la porte ouverte donnait passage à un air . infect qui fit pâlir le médecin et qui le prit à la fois au cœur et à la tête.
— Ah! c'est juste, dit la vieille, vous n'êtes pas habitué comme moi, vous; et, entrant la première, elle alla ouvrir une fenêtre de deux pieds de haut et de large tout au plus, qui donnait sur la cour, et dont la lampe, que l'enfant venait de déposer sur une table, éclairait les châssis sombres et les vitres vertes.
U LE DOCTEUR SBRVÀNS.
. Une bouffée d'air, humide de pluie, rafraîchit un peu la loge, et le docteur, faisant un effort, entra.
C'était lugubre!
Cette chambre s'étendait du point où finissait la cour à l'endroit où commençait l'escalier. Elle était étroite et longue, huit pieds de large sur quinae pieds de profondeur environ,
Du côté qui touchait à l'escalier était une couchette de bois peint, au-dessus du chevet de laquelle une fenêtre condamnée, parallèle à celle que venait d'ouvrir la mère, laissait voir à travers ses verres jaunis les marches de l'escalier .dont nous avons parlé.
Sur ce mauvais grabat était une jeune fille de quinze ans environ, dont le corps grêle n'indiquait plus aucune forme sous la mauvaise couverture, et le pauvre châle noir dont elle était recouverte.
Comme l'avait dit sa mère, la pauvre enfant se mourait; un râle sinistre s'échappait de sa gorge, ses cheveux coulaient pour ainsi dire le long de son visage amaigri, et ses yeux ouverts, mais déjà voilés par la mort, semblaient regarder fixement une des sombres solives du plafond.
. Accroché à la fenêtre, un Christ en bois penchait la tête comme pour murmurer à la moribonde des mots de consolation, et sur le mur, fixée avec quatre épingles, une lithographie représentant la première communion, et rappelant la date où la mourante avait fait la sienne, était le seul point du mur que la fumée et le mauvais air de ce lieu eussent respecté.
Sur la cheminée, une petite glace entourée de papier
LE DOCTEUR SERYÀN8, 2$
doré et surmontée de branches de buis verdissait quiconque voulait se mirer dedans. Un enfant Jésus en cire rose souriait sous un giobe de verre, et le portrait d'un jeune homme en uniforme militaire était accroché au mur, dans un cadre de bois noir.
Un papier tantôt gris, tantôt bleu, tantôt vert, recouvrait quelquefois la muraille; nous disons quelquefois, car il y avait de larges places où l'humidité avait dévoré le papier, et soit paresse, soit misère, on ne l'avait pas remplacé.
Sur la table où l'enfant avait posé la lampe, traînait un pain, une assiette ébrécbée et une fourchette de fer»
Dans la cheminée, un fourneau de terre avec quelque» charbons allumés supportait une marmite inclinée dans laquelle bouillait de l'eau ; une tjsse avec du miel et du sucre dans une vieille soucoupe complétaient avec une chaise, sur laquelle dormait un grps chat, tout l'ameubiement de cette pauvre demeure.
Le docteur était consterné par l'aspect de cette misère.
La vieille femme à peine entrée se laissa tomber sur la chaise, le chat effrayé s'enfuit; quant i| l'enfant, il regardait la mourante avec étonnement et sans oser bouger de place. ^
Le docteur s'approcha de la jeune fille qui ne fit pas Vombre d'un mouvement.
La mère leva alors les yeux pour interroger le visage du docteur. .
Celui-ci secoua la tête comme un homme qui désespère tout de suite.
26 LE DOCTEUR SEKVANS.
— Pourquoi ne m'avez-vous pas appelé plus tôt? dit-il.
— C'est fini, n'est-ce pas? fit la vieille femme.
Et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues sèches et ridées.
— Non, répondit le docteur, mais...
— Mais ce sera fini bientôt, voilà ce que vous voulez dire.
Il se lit un silence à travers lequel on entendait la respiration rauque de la jeune fille.
— Ma pauvre enfant! s'écria la mère en venant tomber à genoui devant le lit et en couvrant de ses baisers et de ses larmes la main déjà froide de sa fille. Pardonnez-moi, monsieur, continua-t-elle, de vous avoir dérangé pour rien. #
— Vous n'avez que cette chambre? dit le docteur.
— Oui.
— Et il n'y en a pas d'autre libre dans la maison.
— Si fait.
— Pourquoi n'en avez-vous pas demandé une pour cette enfant, un air pur lui eût été favorable?
— Je l'ai demandée ; mais la propriétaire, qui est une vieille fille et qui n'a jamais eu d'enfant, m'a répondu : C'est vingt thalers par mois; et comme je ne les avais pas, il a bien fallu laisser mourir ma pauvre enfant ici.
— Mais, ma brave femme, votre fille n'est pas encore morte.
— Oh ! reprit la vieille en se relevant et en secouant la tète à son tour; oh! je sais bien ce que cette immobilité veut dire. C'est ainsi que les deux autres sont mortes,
voyez-vous; elles ont commencé par tousser, puis les joues ont maigri, les yeux sont devenus caves, l'enrouement et les crachements de sang, les frissons, la fièvre, le lit, le râle et la mort. H faut uq an au plus pour tout cela.
Voilà trois ans que je suis entrée avec trois filles dans cette maison, et voici la dernière.
Et la pauvre femme, chez qui la source des larmes semblait être tarie, s'assit sur le pied du lit sans ajouter une parole et sans oser regarder le visage de la moribonde. •
En ce moment, l'enfant qui avait apporté la lampe se mita tousser; mais, comme il croyait que la jeune fille dormait, il mit sa petite main sur sa bouche pour éteindre \e bruit qu'il faisait en toussant , et ne pas la réveiller.
— Pauvre cher , dit la femme en regardant le petit, ça va être ton tour, il n'y a donc que moi qui ne meurt pas ici.
Le vieillard avait les larmes aux yeux.
— Écoutez, ma brave femme, dit-il, vous êtes forte, n'estrce pas?
— Oh ! je sais bien ce que vous m'allez dire, il n'y a pas d'espoir.
— Cest l'air de cette chambre qui tue vos enfants, continua le vieillard, et celui-ci, lui-même, est atteint, ajouta-t-il en regardant l'enfant dont les joues, colorées à la suite de la toux, reprenaient peu à peu leur pâleur maladive.
— Maintenant il va être tout seul avec moi, dit la
2g LE DOCTEUR SERVANT.
vieille femme, je n'aurai plus à m'occuper que de lui, le
pauvre chérubin.
Et elle prenait dans ses mains \& tête du petit qu'elle embrassait convulsivement.
— Alors, c'est le dernier ? demanda le docteur Servons avec un affreux serrement de cœur.
— Oui, répondit la mère d'une voix triste, mais il n'ira pas loin non plus, il a sucé la mort avec le lait de sa mère.
Le docteur regarda la vieille femme.
— Cet enfant n'est pas *otre fils? reprit-il.
— Non, c'est le fils de la première qui est morte.
— Et son père?
— - Croyez-vous que Dieu ne maudit qu'à moitié ? Cet enfant n'a pas de père. Que voulez-vous, quand une tille est malheureuse comme elle Tétait, peut-on lui en vouloir de s'être laissée aller à une promesse de bonheur? Quand le père de l'enfant a vu que ma fille était enceinte, il l'a quittée, et nous nous sommes trouvés cinq au lieu de quatre. C'est alors qu'abandonnées, dénuées de tout, nous sommes venus tous quatre louer cette misérable chambre. Nos ressources ont été s'amoindrissant $ la propriétaire avait besoin d'une surveillante pour sa maison qui a deux entrées, elle nous a offert ce logement pour rien et six thalers par mois pour surveiller. Nous avons accepté. 11 y avait deux lits dans cette chambre que vous voyez ; ma fille est accouchée ici, au milieu de cet air infect et humide, sans soins, et c'est elle qui la première s'en est ailée en nous recommandant l'enfant, qui avait six mois à cette époque. Les deux sœurs ont hérité de
son lit, et au boutvi'un an la seconde tombait malade. Je fis alors coucher celle que vous voyez là avec moi pour laisser ses aises à la pauvre malade, et pour préserver le plus possible de la contagion celle qui restait. La seconde est morte, et j'ai vendu son lit pour payer sa bière. Nous sommes restés trois ; mais la maladie n'a pas tardé à s'emparer de la troisième. Une nourriture de légumes, de pain noir, d'eau malsaine, des nuits d'un sommeil fiévreux passées côte à côte d'une vieille femme, au milieu de l'atmosphère empestée d'une chambre où l'hiver on ne renouvelait jamais l'air pour ne pas avoir froid, et où l'été l'air qui entrait par la fenêtre et par la porte était insuffisant, le souvenir de la mort de ses deux sœurs, le pressentiment d'une mort pareille pour elle-même, c'était plus qu'il n'en fallait pour achever la dernière. Moi seule ai réasté par cette force que Dieu donne aux êtres qui doivent protéger, car cette fois nous n'avions plus qu'un lit, et voilà un mois que je veille; mais quand elle va être morte, je ne sais pas si j'aurai le courage de me laisser vivre. Quant à l'enfant, soit qu'ayant grandi dans cette misère infecte, sa nature s'y soit habituée, soit que les journées qu'il passe dehors emplissent ses poumons d'assez d'air pur pour que les exhalaisons de cette loge n'aient pas autant d'influence sur lui pendant son sommeil, soit enfin que Dieu me le laisse comme une dernière consolation , le pauvre petit ne s'est pas encore plaint, et il a toussé ce soir pour la première fois. La vieille se tut, et le vieillard, qui la regardait avec un serrement de cœur horrible , entendait cette respiration rauque de sa fille qui diminuait, comme pour annoncer
que la vie s'en allait peu à peu de oe corps qui n'avait
même plus la force de se plaindre.
— Et vous n'avez trouvé personne pour vous aider? reprit le docteur. -
— Personne.
— Et votre mari? demanda le vieillard.
— Mort.
. — Et ce portrait de soldat?
«— C'est le portrait de mon fils.
— Et il n'est pas ici ?
— Le pauvre enfant s'était fait soldat pour ne pas rester à ma charge; ça n'a pas été long : la première fois que son régiment a été à l'ennemi, mon Ferdinand n'est pas revenu.
— Et il y a longtemps qu'il est mort?
— Un an après mon mari, un an après l'aînée de mes filles.
— Pauvre mère !
— Oh ! vous me plaignez, vous ! soyez béni, mais laissez-moi.
— Pourquoi?
— Parce que vous êtes âgé, et que l'air qui tue les enfants tue les vieillards.
— Écoutez, reprit le docteur Servans en prenant la main de la vieille femme, le ministère du médecin est inutile ici : dans une heure, la pauvre fille sera morte. Pourquoi vous donner une espérance qui ne se réaliserait pas? Mais il faut sauver cette pauvre petite créature qui grandira et qui résumera dans son amour reconnaissant toutes les affections que vous avez perdues.
LE ROCTEUR SERVANS. 31
— 11 mourra comme les autres.
— Non, car pour éviter le résultat, nous détruirons la cause ; vous déménagerez d'ici, je me charge de vous.
— Merci, monsieur, dit la vieille femme en essuyant ses yeux, mais je veux mourir dans la maison où sont mortes mes filles.
— Eh bien ! vous louerez ce logement de vingt thalers par mois, et je payerai une année d'avance.
— Oh ! c'est inutile, répliqua la mère, il y aurait au moins neuf mois de perdus, car si je survis trois mois à celle-ci, ce sera tout ce que je pourrai faire.
La pauvre femme, à ces derniers mots, prit la main de sa fille qui commençait à s'humecter d'une sueur froide ; aussi la vieille mère, habituée à ces terribles avertissements de la mort, se pencha-t-elle sur le visage de la mourante en interrogeant son œil terne et sa bouche flétrie.
Elle respirait encore.
Le docteur avait compris le mouvement et il avait saisi l'autre main dont il avait tâté le pouls qui battait encore, mais de ce mouvement rare et lent d'une montre qui n'a plus que quelques secondes à marcher.
— Espérez, fit le docteur.
La mère hocha la tête.
— Vous me parlez d'avenir, à moi qui ai quatre fois l'âge de cet enfant qui va mourir.
Et elle suivait du regard sur le front étiolé de la malade les progrès de la mort.
Le docteur s'avança pour lui dire quelques mots, mais de la main elle lui fit signe de se taire, et ce fut
32 LE DOCTEUR SERVAM,
elle qui se pencha pour écouter si la vie murmurait encore chez sa fille. Sa main tressaillait aux frissons de la main qu'elle pressait et dont le froid humide s'infiltrait jusqu'à son cœur. Après avoir écouté quelques instants, la pauvre mère regarda fixement comme si elle allait devenir folle ; une larme, une seule brilla à sa paupière brûlée, elle abandonna la main qu'elle tenait, se laissa glisser le long du lit et tomba à genoux.
— Trois, murmura-t-elle .
Alors sa tête, comme si elle eût fléchi sous une pensée trop lourde, s'inclina sur son sein.
A son tour le docteur laissa retomber la main de la morte, et vit que jusqu'au lendemain il n'avait plus rien à faire dans cette chambre»
Il s'approcha doucement de la cheminée sur laquelle il déposa sa bourse et sortit.
Quant à l'enfant, accroupi sur la chaise, il s'était endormi les deux bras et la tête Sur la table.
Gomme on le comprend, le docteur rentra chez lui fort ému de la scène qui venait de se passer sous ses yeux.
Il trouva Ivarius qui lisait en attendant que son maître revînt terminer sa partie d'échecs, et son maître ne serait pas rentré de la nuit, qu'ïvarius l'eût attendu jusqu'au jour sans même songer à dormir.
Le docteur lui raconta ce dont il venait d'être témoin.
Ivarius comprit tout de suite qu'après pareille aventure on ne jouerait plus, et il remit les pièces dans leur botte, tout en étudiant la figure de son maître qui, outre
une émotion toute naturelle, reflétait ;une rêverie profonde et une pensée continue.
— Bonsoir, Ivarius, dit tout à coup maître Servaus sans rien ajouter de plus.
— Bonsoir, maître, répondit le brave homme, sans songer même à questionner le docteur sur la préoccupation peut-être exagérée qui résultait pour hii d'un de ces événements sur lesquels en sa qualité de médecin il devait être blasé depuis longtemps,
Si quelqu'un eût pu, sans être remarqué, suivre le docteur dans sa chambre, il l'eut vu, après avoir congédié Ivarius qui avait voulu déposer lui-même la lampe de son maître sur la table, il l'eût vu, disons-nous, s'arrêter au milieu de cette chambre et tomber, sans songer à s asseoir, dans des réflexions profondes dont de temps en temps un reflet passait sur son visage, car de temps à autre un sourire séparait ses lèvres, ses yeux brillaient de désir et de volonté, et des: Pourquoi pas? — Essayons, — s'échappaient de sa bouche comme pour encourager les projets qu'il semblait méditer.'
Il se coucha cependant, mais il parait qu'il ne s'endormit pas sans que la pensée qui le préoccupait eût pris une certaine consistance, car il ferma les yeux avec le sourire d'un homme qui vient de résoudre un problème ou de fixer sa résolution. Il se réveilla de bonne heure. Un court sommeil suffisait à cette merveilleuse organisation, et d'ailleurs pour lui les jours où il avait une bonne action à faire, il regardait comme de son devoir de ne pas dormir plus tard que l'aurore. En descendant, il trouva Ivarius qui rôdait déjà dans
la maison et qui lui offrit de l'accompagner; mais comme il pensait que ce qu'il allait faire lui prendrait peut-être une moitié de sa journée, il donna à son compagnon les adresses des malades qu'il devait visiter; et comme, ainsi que nous l'avons dit, les malades en étaient arrivés à avoir la même confiance, ou à peu près, dans l'élève que dans le maître, celui-ci laissa Ivarius fier, comme toujours, d'être chargé des instructions du docteur et d'une responsabilité dont il tirait grande gloire.
Ivarius était en effet l'homme le plus heureux de la terre. Ce partage des heures de son maître avait été le rêve de sa vie pendant quinze ans, et voilà qu'à force d'études, lui, l'être destiné à ne faire jamais qu'un paysan stupide ou qu'un domestique ordinaire, il devenait, avec le docteur Servans, le meilleur médecin de la ville de C. dont il n'avait jamais cru pouvoir être qu'un des plus obscurs habitants.
H n'y a pas de fortune, si patiemment amassée qu'elle soit, il n'y a pas d'amour, si profondes racines qu'il ait jetées au cœur, qui puisse donner à l'homme la satisfaction et le bonheur de la science acquise, et surtout de la science utile aux autres. Le moindre événement peut ruiner un homme, le moindre caprice tuer un amour, mais la mort seule, ou la folie, cette mort de l'intelligence, peuvent détruire ce que la science a amassé. La certitude qu'Ivarius avait de trouver tous les matins à son réveil le trésor portatif que son esprit avait recueilli depuis vingt ans, donnait à sa vie une sécurité presque orgueilleuse, et nul, si heureux qu'il fût, n'au-
LE BOCTEUR SERVANS. 55
rait pu, sans ridicule, mesurer son bonheur à celui d'Ivarius.
Aussi le brave homme, lorsque le docteur fut sorti, mit-il son plus bel habit, sa chemise la plus fine, pour accomplir l'honorable mission dont il était chargé.
Pendant ce temps maître Servans était arrivé à la maison de la vieille femme ; la pluie avait cessé, de gros nuages couleur de plomb roulaient au ciel, chassés par un veut d'ouest, tandis qu'un pâle rayon de soleil d'automne essayait de sécher les pavés humides.
Le docteur entra dans la maison, qu'il n'avait vue que la nuit, et il lui trouva le même aspect sinistre que la veille. Il traversa la cour, et regarda dans la chambre de la pauvre mère.
C'était le même tableau que la veille ; seulement la lampe s'était éteinte, et c'était le jour qui F éclairait de son froid rayon.
L'enfant s'était réveillé, et, tout debout, les larmes aux yeux, ses petites mains réunies par derrière, il contemplait le lit, kt morte et sa grand'mère d'un air à la fois étonné et craintif.
11 ne comprenait rien à cette même immobilité des deux êtres, dont l'un était mort, mais dont l'autre vivait; et, quand il entendit venir le docteur, il se précipita instinctivement sur lui, et se mit à pleurer abondamment, mais sans oser crier.
— Va jouer, mon enfant, lui dit le vieillard, et, après l'avoir embrassé, il lui montra la cour. L'enfant alla s'asseoir dans un coin, et le docteur entra dans la loge.
La mère était plongée dans une douleur si profonde qu'elle était muette.
Le docteur n'osait la tirer de cette immobilité, dans laquelle s'était peut-être endormi le souvenir de la pauvre mère.
En ce moment un homme traversait l'allée qui venait d'une rue à l'autre. 11 regarda d'un œil curieux ce qui se
— Mon ami, lui dit le docteur, où demeure la propriétaire de cette maison, le savez-vous?
— Oui, monsieur, au rez-de-chaussée.
— Qu'a donc la mère Jeanne? demanda à son tour celui qui s'était arrêté.
— Sa dernière fille est morte.
— Pauvre femme !
— Vous la connaissiez?
— Oui, monsieur, je passe tous les jours par ici pour aller à mon travail, et de temps en temps, je lui apportais quelques douceurs, mais j'ai une femme et des enfants, et vous comprenez, nous ne sommes pas riches non plus.
Le brave homme avait les larmes aux yeux.
— Si jamais vous, votre femnfe ou vos enfants êtes malades, dit le docteur, adressez-vous à M. Servans, c'est moi, et j'aurai soin d'eux ou de vous comme vous le méritez.
Et le docteur, tendit la main à l'ouvrier.
— Puis-je vous être bon à quelque chose^ monsieur Servans ? reprit celui-ci.
— Non, mon ami, fit le vieillard, allez à votre travail, et bonne chance.
L'ouvrier s'éloigna après avoir jeté un dernier regard
plein de tristesse et de compassion sur la pauvre mère
Jeanne, comme il rappelait.
Le docteur se rendit chez la propriétaire.
A peine eut-il sonné que des aboiements auxquels il devinait un de ces affreux roquets de vieilles, égoïstes comme leurs maîtresses, se firent entendre. Quelques instants après, une vieille femme venait en effet ouvrir la porte, et l'on devinait sur sa figure le désir bien évident que celui qui venait la déranger à pareille heure s'en allât vite ou même n'entrât pas.
Aussi continua-t-elle à tenir la porte, tandis qu'elle disait :
— Que demandez-vous? d'un ton qui pouvait se traduire par : — Je ne vous dois rien, je ne vous connais pas, d'où vient que vous venez me déranger à pareille heure?
Le docteur comprit tout de suite à quelle nature sèche il allait avoir affaire.
— La propriétaire de la maison? répondit-il à la question de la vieille.
— C'est moi.
— J'aurais à vous parler.
— Tout de suite?
— Tout de suite.
— Entrez, fît la vieille en lâchant la porte, et en in-
traduisant maître Servans dans une salle à manger dont la fenêtre donnait sur la rue parallèle à celle par où était entré le docteur.
La propriétaire allait, disait-elle, s'habiller plus convenablement. En effet, elle était venue ouvrir en camisole A en bonnet, et du moment qu'il s'agissait d'un entretien qui avait l'air d'être sérieux, à en juger par l'heure à laquelle il était demandé, elle ne voulait pas, malgré ses soixante ans, paraître dans un pareil déshabillé devant un homme.
• l«e docteur resta seul dans la salle à manger, car l'affreux chien roux qu'il avait fait aboyer en entrant, après avoir en grommelant flairé le visiteur, avait fini par suivre la maîtresse.
On pouvait juger de la divinité par le sanctuaire.
Tout y était de cette propreté qui, chez les gens peu aisés, annonce l'ordre et l'économie, mais qui, chez les gens connue riches, malgré leur dire, dévoile l'avarice et l'égoïsme. Les meubles étaient en noyer; quand nous disons les meubles, nous voulons parler d'une table ronde, d'une espèce de bahut et de quatre chaises.
Une horloge, appelée vulgairement coucou, scandait de son bruit monotone le silence triste de cette chambre. Pas un tiroir n'avait sa clef et ils étaient tous fermés au double tour.
Deux gravures, venues de France et encadrées de bois noir, essayaient de décorer les murs.
Une grande cheminée, qui ne gardait aucune trace du feu de la veille, quoiqu'il eût fait la veille un temps à se chauffer, ne contribuait pas peu, avec sa large gueule
noire, à assombrir cette méchante demeure ; mais en revanche une chaufferette, placée sous la table, indiquait que la maîtresse du lieu n'avait besoin, sans doute à cause du peu de temps qu'elle restait à table, que d'entretenir juste assez de chaleur à ses pieds pour que sa digestion ne fût pas interrompue et ne lui fît pas mal.
Sur cette cheminée, une lampe, deux chandeliers sans chandelles, une paire de mouchettes. Au côté de cette cheminée était pendu un porte-allumettes en fer verni rouge, avec des ornements qui avaient été dorés, et renfermant de l'amadou, une pierre à feu et ces grande^ allumettes soufrées que les briquets phosphoriques ont remplacés jusqu'au jour où pierres à feu et phosphores ont été détrônés par les allumettes chimiques, dues au progrès de l'Allemagne.
Le sourire qui succéda à l'inspection que le docteur fit de cette chambre était un résumé de son opinion sur la maîtresse du logis. •
A cette seule inspection, il avait compris ce qu'avaient dû souffrir la mère Jeanne et ses deux filles.
La propriétaire reparut.
— Monsieur, je vous écoute, dit-elle.
Et elle fit signe au docteur de s'asseoir.
— Voici ce dont il s'agit... dit maître Servans en s'asseyant. La dernière fille de la mère Jeanne est morte.
— Quand donc?
— Hier soir.
— Ah ! tant mieux pour la pauvre femme.
— Pourquoi tant mieux, madame?
— Parce que c'était une charge pour elle, et que,
maintenant qu'elle n'aura plus à s'inquiéter que d'elle, elle sera moins malheureuse.
— Vous avez raison, madame, lit le docteur en s'inclinant et en regardant celle qui Tenait de prononcer cette atroce parole, tout en caressant son chien-renard, qui avait sauté sur ses genoux, et qui était le seul être qu'elle eût jamais aimé.
— Elle sera d'autant moins malheureuse, reprit le vieillard, qu'elle quittera la loge qu'elle habite en ce moment.
— Se trouve-t-elle mal chez moi?... J'ai pourtant fait pour elle tout ce que mes moyens me permettaient de faire.
— Elle est la première à le dire; — mais il lui reste un petit enfant.
— Ah! oui, un fils de sa fille aînée, une coureuse.
— J'ignore si c'était une coureuse... Tout ce \ que je puis dire, c'est que ce pauvre enfant est déjà atteint par le mauvais air qui règne dans cette espèce de chenil que la pauvre femme habite.
— Il y a encore bien des gens qui se contenteraient de ce que vous appelez un chenil.
— Enfin, madame, je viens pour que vous louiez à la mère Jeanne ces deux chambres garnies qui sont vacantes dans' votre maison.
— Et avec quoi payera-t-elle, la malheureuse? je n'ai pas le moyen de loger pour rien.
— Aussi, ne logerez-vous pas pour rien, je payerai pour elle.
— Mais qui êtes-vous, monsieur?
«—Je guis le docteur Servant
— Ah! c'est vous le docteur- Servans? on dit que vous êtes bien bon pour les pauvres gens; aussi* si jamais je suis malade, je me recommande à vous,
— Très-volontiers, madame, nous décompterons les visites que je vous ferai sur les mois de loyer de la mère Jeanne.
La propriétaire se mordit les lèvres.
H était impossible dans les expressions ordinaires de trouver une figure plus sottement égoïste que celle de cette femme , une physionomie plus servilement avare. On la devinait capable de tout, excepté de donner. Mais quand cette créature, dont le nombre n'abonde que trop, était trompée dans ses vues, quand son coeur éprouvait un sentiment de haine, sa figure revêtait à l'instant même une expression sinistre* Aussi, quand elle vit, d'après la dernière phrase du docteur, qu'elle ne pouvait l'abuser sur sa position, elle ressentit contre lui un mouvement de rage, et se promit bien de se venger de ce qu'il ne s'était pas laissé tromper»
— Enfin, monsieur, reprit-elle, arrivons au fait.
— Volontiers, madame. Quel est le prix de ces deux chambres?
— Vingt-cinq thalers par mois, reprit la vieille, qui croyait se venger en augmentant de cinq thalers le loyer
, mensuel de ces deux mauvaises chambres qui, du vivant de ses filles, avaient fait l'ambition de la mère Jeanne»
— G!est bien bon marché, reprit le docteur, qui avait compris l'intention de la vieille femme et qui n'aurait pas été fâché de l'exaspérer. C'est bien bon marché.
Ce que souffrit la propriétaire est impossible à dire.
— Aussi est-ce pour madame Jeanne que je fais ee sacrifice ; pour une autre, ce aérait trente thalers, répondit-elle.
— Veuillez me donner un reçu de trois mois payés d'avance, fit le vieillard eu tirant soiiante-quinne thalers de sa poche»
La vieille donna le reçu après avoir compté la somme qu'elle venait de recevoir.
Le docteur se leva alors, demanda la clef du logement et sortit. Une fois la porte fermée, la propriétaire revint prendre sur la table les soixante-quinze thalers, lés recompta, alla reposer à la place où elle l'avait pris l'encrier orné de ses deux plumes, et tirant une clef de sa poche, elle ouvrit, dans sa chambre à coucher, un secrétaire qui était tout près de son Ut et dont un des tiroirs avala les soixante-quinze thalers.
Pendant ce temps, le docteur était monté aux deux chambres qu'il venait de louer, en avait ouvert les fenêtres, et s'était aperçu qu'à part quelques objets qu'il allait faire apporter, c'était tout ce qu'il fallait pour la mère Jeanne et son petit-fils.
Alors il redescendit, rentra dans la loge, où le spectacle était toujours le même, à l'exception de l'enfant, qui était sorti et qui jouait sous les tilleuls de la porte, mais qui jouait parce qu'on lui avait dit de jouer, regardant de temps en temps et d'un air inquiet du côté de la loge de sa grand'mère.
Le vieillard sortit, alla constater le décès et commander tout ce qu'il fallait pour l'enterrement.
Ce fut seulement pour cette dernière cérémonie qu'on parvint à séparer la mère d'avec la fille.
Le soir, sans qu'elle sût comment, mais sans chercher à comprendre comment cela s'était fait, la mère Jeanne était couchée dans son nouveau lit, et en proie à une fièvre ardente; elle succombait, maintenant que son œuvre était finie, au sommeil qu'elle repoussait depuis un mois.
Quant à l'enfant, il s'était endormi en riant dans sa chambre, au milieu des joujoux que maître Servans lui avait donnés.
Après le souper, maître Servans, qui avait raconté à Ivarius la douleur de la pauvre vieille, ajoutait :
— L'homme qui pourrait ressusciter une enfant aussi regrettée serait un heureux homme.
—Malheureusement c'est impossible, avait répondu le vieux domestique.
— C'est ce que nous verrons.
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire que pour un médecin qui comprend sa mission, prolonger la vie est déjà un beau résultat, mais que la rendre serait encore bien plus beau, et j'essaierai.
— Vous! s'était écrié Ivarius, croyant que son maître devenait fou.
— Moi-même.
Et comme le lendemain Ivarius avait raconté partout la conversation qu'il avait eue la veille avec son maître, c'était à partir de ce jour que le bruit s'était répandu dans la ville de C... que le docteur Servans s'occupait de choses surnaturelles.
Nous allons voir maintenant comment le docteur poursuivit cette œuvre nouvelle, et quels furent les résultats qu'il obtint.
Mais avant tout, nous recommandons à nos lecteurs d'avoir une foi entière dans l'histoire que nous leur racontons, et dont nous ne pouvons pas nous vanter d'avoir imaginé le plus petit détail.
Le lendemain du jour où le docteur avait pris cette résolution, il retourna de grand matin chez la vieille mère Jeanne.
Elle était déjà sortie.
Il ne trouva que l'enfant, que la joie d'avoir des joujoux avait réveillé de bonne heure et qui les regardait en extase, presque sans oser s'en servir, tant il doutait encore que le trésor fut à lui.
— Où est ta grand'maman? dit le docteur à l'enfant, qui, le reconnaissant, lui souriait.
— Au cimetière, répondit celui-ci en riant.
Le vieillard quitta la maison, se dirigea vers le cimetière, chercha l'endroit où il avait fait enterrer la jeune fille et trouva la mère agenouillée sur le tombeau récent.
Il resta longtemps en contemplation devant cette douleur sincère ; puis s' approchant de la mère Jeanne, il lui toucha l'épaule.
Celle-ci se releva comme si on l'eût tirée d'un rêve.
— Ah! c'est vous, dit-elle; merci, mille fois merci à vous qui avez fait enterrer ma fille dans un endroit où je suis sûre de la retrouver. Les autres ont été jetées dans la fosse commune, et quand je prie pour elles, je suis forcée de prier au hasard. Mais celle-ci recueillera
maintenant mes trois prières, et c'est à vous que je dois cette consolation. Merci, maître, merci!
Et la vieille femme baisait les mains du docteur.
— Voyons, dit maître Servans,- calmez-vous, il vous reste un enfant, et Dieu aidant, nous le sauverons, toute douleur n'est pas éternelle.
— Celle des mères ne meurt pas, reprit la vieille femme, ««-Aussi votre douleur m'a-t-elle inspiré une grande
— Laquelle?
— Celle de m'occuper de la résurrection des morts.
— Vous ressusciterez mes enfants?
~~ Je ne vous dis pas cela, ou du moins je ne vous l'assure pas; seulement, je crois que je ferais bénir mon nom de tous ceux qui ont perdu quelqu'un de cher si je parvenais à leur rendre celui ou celle qu'ils pleurent
'—Oh! oui, l'on vous bénirait; et si, pour l'œuvre que vous tentez ; si en échange de Sa vie que vous reprendrez à Dieu, il faut que vous lui en donniez une'autre, rendez la vie à mes enfants et prenez la mienne, mais seulement lorsque je les aurai revus.
— Et vous penserez toujours de même?
— Vous le demandez! Voilà quatre ans que je pense ainsi.
— J'essaierai.
~ Quand?
~ Dès demain.
•— Et dès demain vous me les rendrez?
— Non» D'abord, je ne pourrai pas vous les rendre tous.
— Pourquoi?
— D'abord, votre fils est mort sur le champ de bataille, et il faut que j'aie le corps en ma possession pour agir.
—C'est vrai, fit la pauvre femme, qui voyait déjà s'évanouir un côté de son espérance; mais mes filles?
—La dernière seulement pourra vous être rendue, dans le cas où je réussirais. Les deux autres sont mortes depuis trop longtemps, et la terre a détruit les organes indispensables à la vie; or, dans cette tentative étrange que votre douleur me conseille, je pourrai peut-être faire revivre le corps, mais je ne pourrai jamais le reconstruire, et je ne pourrai opérer que sur des individus morts depuis peu ou sur des corps auxquels j'aurai fait subir une opération préparatoire immédiatement après la mort.
— EtmaftUe?
—Votre fille peut rester un an dans cette tombe, et si je réussis, elle se réveillera telle qu'elle était.
— Mais quand essaierez-vous? dit la vieille femme, qui dans tout cela ne comprenait qu'une chose, c'est que •et homme disait pouvoir lui rendre sa fille.
— Bientôt.
«"Demain, tout de suite?
— Oh ! non, mais daus un mois peut-être.
— Un mois! dit la mère Jeanne en laissant retomber sa tête dans ses mains, tout un mots encore à souffrir!
— Non, un mois à espérer, reprit le docteur, et d'ailleurs pendant ce mois vous aurez une occupation de tous les instants; car ce que je vais faire pour vous rendre
votre fille, vous le ferez pour l'enfant qui vous reste;
ayez donc confiance et courage, mère Jeanne.
— Et vous jurez de me rendre ma fille?
— Je vous jure de faire tout ce que la science humaine peut accomplir. Et maintenant, rentrez chez vous, ne songez plus à celle qui dort au cimetière, mais à celui dont vous répondez devant Dieu, et songez à vous mettre bien avec Dieu, car son consentement va vous être utile dans ce -que je vais tenter, ajouta le docteur en souriant.
«—Ainsi, dans un mois...
— Dans un mois.
— Et je vous verrai d'ici là?
— Tous les jours.
— Oh ! merci, fit la mère Jeanne en se précipitant sur les mains du docteur et en les baisant avec des larmes.
Puis, elle s'agenouilla une dernière fois, et s'éloigna en souriant à cette tombe comme si elle eût été un berceau.
Comme on le comprend, la pauvre femme n'avait plus qu'une pensée : c'était ce jour qui devait dans un mè lui rendre sa Thérèse.
Cette espérance, si elle y avait réfléchi, lui eût semblé folle ou tout au moins invraisemblable, mais elle lui avait été donnée avec tant de conviction par le docteur Servans, qu'elle l'acceptait comme elle lui avait été donnée; puis, allez donc dire à une mère qui vient de perdre son enfant de ne pas espérer en l'homme qui lui promet de la lui rendre.
Aussi la mère Jeanne, qui n'avait d'autre éducation
que celle de la douleur, ne se donnait-elle pas la peine de raisonner l'espérance reçue. Il lui semblait bien de temps en temps, quand son amour craintif mettait en doute la réalisation d'un aussi grand bonheur, il lui semblait bien, disons-nous, qu'il n'avait pas été donné à l'homme de refaire ce que Dieu a défait, mais elle se hâtait de repousser le doute et de se dire que le docteur n'avait aucune raison de lui promettre pareille chose, rtl n'avait été sûr de tenir ce qu'il promettait; que d'ailleurs, elle, pauvre ignorante, ne pouvait pas comprendre avec l'esprit les progrès qu'avait dû faire la science, qu'elle devait se fier à l'espoir de son cœur, et qu'en outre, Dieu, qui avait permis tant de miracles, allait sans doute en permettre encore un pour apaiser cette grande douleur qui ne pouvait être un châtiment, et qui n'était sans doute qu'une épreuve.
Aussi, quand la mère Jeanne rentra, une métamorphose complète s'était opérée en elle.
Les objets nouveaux au milieu desquels elle s'était laissé transporter la veille , sans 1$ remarquer, sans même les voir, attirèrent toute son attention, car ces objets n'étaient plus maintenant pour elle seule, et sa fille Thérèse , en revenant au monde, allait envisager la vie sous un aspect plus gai. En effet, la misère avait si étroitement cerclé la vie de la pauvre fille, que les moindres choses alhtient lui paraître des enchantements au moment de son étrange réveil, et c'était la pensée du bonheur de sa fille qui rendait la mère Jeanne doublement heureuse.
A son retourelle trouva l'enfant qui s'était endormi au milieu des joujoux ; elle le prit dans ses bras et Fem-
brassa si fort, que l'enfant se. réveilla en criant, puis ayant reconnu sa grand'mère, il lui sourit de ce sourire clair et pur, reflet de la sérénité des anges que l'enfant perd en devenant homme.
— Nous la reverrons, dit la bonne femme, qui avait besoin de communiquer son bonheur à quelqu'un, fût-ce même à un être qui ne pût pas la comprendre. Quand on éprouve une grande joie ou une grande douleur, il semble que tout le monde en soit prévenu, et qu'en s'adre*sant à la première personne qu'on rencontre, l'on doive trouver un ami qui sympathisera à la douleur ou sera heureux de votre joie.
Et avant même que l'enfant eût pu lui répondre, la bonne femme l'avait repris dans ses bras et couvert de baisers.
A partir de ce jour la vie physique et morale de la mère Jeanne fut complètement changée.
La secousse produite par cette dernière mort sur l'esprit de la mère avait été si violente, qu'il avait fallu un moyen comme celui que le docteur avait trouvé pour la calmer. Dans l'état où était la mère Jeanne, le calme était impossible, à moins que ce calme n'eût été l'anéantissement complet de la mort. La fièvre qui avait résulté de ses insomnies et de sa douleur avait pris une autre direction. Et ce chagrin profond s'était fait joie insensée, confiance sans bornes, conviction sans réserve. L'espérance, une fois sa dernière fille morte, lui avait semblé une chose si impossible, qu'elle ne croyait pas, avec cette religion que conseille le chagrin , que Dieu l'eût permise s'il n'avait pas voulu la réaliser.
La réaction avait été si violente qu'un rien eût suffi pour changer en folie cette incessante pensée de la résurrection de Thérèse qui éclairait et soutenait la vie de la mère Jeanne.
Puis cette espérance lui revenait si bien accompagnée des consolations physiques, qu'à moins d'être une ingrate ou une athée, il fallait bien qu'elle y crût. Le soin tout particulier que le docteur prenait d'elle, l'argent qu'il lui avait donné, le logement plein d'air salubre et pur qu'elle lui devait, achevaient de la convaincre.
Elle avait repris à la loge durez-de-chaussée les pauvres meubles que nous connaissons; elle les avait nettoyés, et de la chambre où couchait momentanément le petit, elle avait fait la chambre future de Thérèse. Il fallait voir avec quel amour la pauvre mère entretenait cette petite chambre que sa fille devait revenir habiter un jour. Le lit était blanc, des rideaux blancs ornaient les fenêtres, et le christ de bois qui avait assisté à la mort de la jeune fille attendait son retour dans sa même attitude de prière, de consolation et de foi.
Tout était préparé dans cette chambre pour enchanter Thérèse quand elle allait revenir. Des robes neuves et des parures bien simples, mais qu'elle n'avait jamais connues , accueilleraient l'enfant à son réveil, et lui feraient une seconde vie plus douce que la première. La mère avait une telle certitude de ce réveil, certifié chaque jour par le docteur, qu'elle avait quitté le deuil qu'elle portait depuis cinq ans. Elle allait tous les' jours au cimetière, non plus triste et désolée, comme la première fois, mais souriante et joyeuse. Elle jetait des fleurs sur la
tombe de Thérèse, et lui parlait de l'avenir comme si
l'enfant eût pu l'entendre et lui répondre.
Nous le répétons, ce n'était pas encore la folie, mais c'était le dernier degré de la raison .
Gomme on le pense bien , la douleur traditionnelle et connue de la vieille femme ne s'était pas si brusque-* ment convertie en une joie plus grande chaque jour, sans étonner les habitants de la petite ville de C... On avait cru d'abord que le chagrin avait tourné le cerveau de la mère Jeanne. Mais aux condoléances des gens qui, devant elle-même, avaient l'air de s'apitoyer sur son sort, elle avait si clairement répondu que sa fille allait revenir, que ces gens n'avaient plus su que penser. Le nom du docteur Servans mêlé à toute cette histoire, la promesse faite par lui de ressusciter Thérèse était si formelle, et la science du docteur était si connue, que toute la ville attendait avec impatience le jour fixé. Thérèse était devenue le sujet de toutes les conversations, et le docteur, qui, depuis qu'il avait donné cette espérance à la pauvre affligée, se renfermait plus que jamais chez lui et envoyait Ivarius visiter ses malades, commençait à passer pour un être extraordinaire ; les uns le croyaient un élu du Seigneur, les autres un charlatan, ceux-ci un fou , ceux-là un accolyte du diable : des rassemblements se formaient le soir autour de sa maison, et le moindre geste d'Ivarius, devenu un personnage encore plus important, était interprété de mille façons différentes. Cependant, deux ou trois fois, maître Servans, sorti pour des visites indispensables ou pour des achats que lui seul pouvait faire, avait été rencontré par des gens de la ville.
LE DOCTEUR SEHVANS. 53
U avait semblé à ces gens que ce n'était plus le vieillard coquet d'autrefois.
A son costume négligé, ils avaient reconnu l'homme qui, forcé de sortir au milieu d'un travail assidu, ne veut pas perdre de temps àr s'habiller et sort tel qu'il est, sans s'occuper de ce que disent le» gens qui le rencontreront. L'œuvre qu'il accomplit, et dont tout le inonde parle, lui semble une excuse suffisante à ?on costume négligé, et l'homme qui sort pour aller faire une drogue, acheter un instrument, ou visiter un moribond qui ne peut se passer de lui, n'a pas besoin de se mettre comme l'oisif qui va courir une bonne fortune.
Cependant le docteur était si connu pour les soins de sa toilette et sa coquetterie, que tous ces détails étaient remarqués.
Ajoutez à cela que les jours où maître Serrans avait été vu, il avait paru maigri. Sa barbe n'était plus rasée aussi soigneusement, ses joues s'étaient décolorées et creusées, enfin l'étude constante, la veille, la recherche de l'œuvre qu'il tentait, avaient marqué leur empreinte sur ce visage aux pommettes roses.
Les gens chez qui on l'avait vu entrer, mécaniciens ou pharmaciens, avaient été questionnés, et il était résulté de ces informations que le docteur commandait des drogues et faisait faire des instruments auxquels ceux-là même qu'il employait pour les avoir ne pouvaient rien comprendre.
Ivarius, qui avait été questionné aussi, car Ivarius était plus souvent rencontré que son maître, avait répondu
que celui-ci, enfermé tout le jour dans son cabinet, mangeant à peine, ne dormant presque plus, ne lui parlait que pour lui donner des ordres et non des éclaircissements; qu'il exécutait ces ordres sans pouvoir se rendre compte de ce qu'il faisait, et que, quoiqu'il eût essayé de deviner ou de surprendre les moyens dont se servait le docteur , il était toujours aussi ignorant, et comme tous attendait impatiemment le résultat.
Tous les jours on voyait venir chez maître Servans la mère Jeanne avec son petit-fils. L'enfant revenait visiblement à la santé, grâces aux soins du docteur et de sa grand'mère ; la toux avait disparu, l'œil s'animait et le visage perdait ces boursouflures jaunes qui présageaient une décomposition du sang et le mal héréditaire dans la famille.
La mère Jeanne ressortait de chez le docteur, des larmes de joie dans les yeux, et à ceux qui l'interrogeaient sur ce qu'elle avait vu, elle répondait simplement :
— Il m'a promis de me rendre Thérèse; peu m'importent les moyens qu'il emploie, pourvu qu'il me la rende.
Cependant il y avait des joues où la mère Jeanne perdait sa confiance et devenait triste; c'étaient les jours où le ciel devenait gris, où la pluie tombait à flots et détrempait la terre.
Sa raison combattait alors sa foi, et quand elle songeait au corps de sa pauvre enfant, que la pluie devait atteindre sous la terre mouillée, à ce pauvre corps enveloppé d'un simple linceul qui ne pouvait le défendre, et enfermé dans une bière que l'humidité avait dû déjà détruire, elle courait comme une folle chez le docteur qui lui disait :
— Rassurez-vous, ne craignez rien, je travaille pour Thérèse, et au jour convenu, vous la reverrez telle que vous l'avez quittée!
La pauvre femme, dont la vie tenait à sa confiance, s'en allait au cimetière , s'agenouillait malgré la pluie sur le tertre qui s'élevait à l'endroit où sa tille avait été enterrée, et elle lui disait: Aie courage, mon enfant, nous viendrons bientôt te chercher.
Rentrée chez elle, elle priait Dieu de faire cesser cette pluie qui mouillait la terre et glaçait le corps de son enfant.
Puis, ces jours-là, elle ne pensait pas qu'à Thérèse, elle pensait à ses autres enfants que la science du docteur ne pouvait lui rendre, et elle se reprochait amèrement de sacrifier leur souvenir à l'espérance qu'elle avait de revoir Thérèse. Elle trouvait son amour égoïste, et quelquefois elle doutait que Dieu lui pardonnât d'avoir accepté l'offre de maître Servans. Elle se disait qu'il était de son devoir de mourir avec ses quatre enfants, plutôt que de consentir à n'en jf voir qu'un, que tous étaient dignes du même amour, et que le cœur d'une mère ne doit pas avoir de préférence. Mais elle se disait aussi que l'enfant que Dieu allait lui rendre réunirait sur elle toute l'affection de sa mère sans cependant chasser de son coeur les souvenirs et les regrets légués par la mort des autres. Elle se disait que, dût-elle travailler jour et nuit, dûtelle donner un de ses membres pour revoir un an, un mois, un jour chacun de ses enfants, elle ferait tout ce qu'exigerait d'elle celui qui pourrait les lui rendre en échange de son sacrifice, mais que le docteur ne pouvait en faire revivre qu'un, et elle demandait à la mémoire des autres l'absolution de cet amour permis à sa douleur. Elle ne voyait dans Thérèse que l'ange qui devait la conseiller pendant ses derniers jours, l'éloigner du désespoir et du blasphème, et la mener sans effort dan» le monde où elle retrouverait ceux que la terre aurait gardés.
De temps en temps , quand cette pensée pesait trop sur sa conscience ou sa raison, elle allait trouver un prêtre et lui demandait son avis et ses conseils.
L'homme du Seigneur lui répondait que cette espé-
rance était une consolation que le ciel enrayait à son chagrin, puis lorsqu'elle le questionnait sur la promesse que lui avait faite le docteur, et lorsqu'elle lui demandait s'il croyait à la réalisation de cette promesse, il lui répondait qu'il ne pouvait que prier Dieu d'aider à l'homme qui tentait une pareille œuvre, et il lui rappelait que le Christ avait ressuscité ht fille de Jaïre et Lazare.
Pendant ce temps-là, si 1% lecteur le veut bien, nous qui ne sommes pas de la petite ville de C..., nous pénétrerons chez le docteur, que, malgré son dure, Ivarius ne quitte pas.
Arrivé au degré de science où maître Servans était parvenu, il était tout naturel qu'il essayât d'avancer encore , et qu'après avoir vaincu les difficultés, il se jetât dans l'impossible. Pour l'homme qui a passé cinquante ans de sa vie à étudier le mécanisme de la matière humaine, qui a souvent rendu à ce mécanisme son jeu altéré, mais qui, plus souvent encore, a vu sa science s'arrêter devant la destruction d'un de ces organes qui entraînaient la destruction totale, il doit y avoir une tentation continuelle de triompher de cette force inconnue qui crie incessamment : Tu n'iras pas plus loin, et qui rejette le savant avide dans l'impuissance et le doute. Il en est de l'homme, ainsi arrêté dans son élude, comme du voyageur hardi qui tente de gravir une haute montagne, et à qui l'air manque avant qu'il ait pu sonder de l'œil ou de la pensée le sommet mystérieux auquel il voulait atteindre.
Dieu a limité la vie de l'homme. De cette façon il
peut acquérir assez de science pour le respecter, jamais
assez pour le comprendre.
S'il avait été donné au premier homme qui a soupçonné la cause et le but du monde de poursuivre son œuvre, le monde serait peut-être fini maintenant, car il doit finir le jour où il sera tellement savant et tellement bon, qu'il n'aura rien à apprendre ni à racheter, et qu'il se fondra sans obstacle dans l'éternité de sagesse et de bonté qu'on appelle Dieu. *
Mais ce n'était pas le but du Seigneur; l'homme a une faute à rachejter, un autre monde à conquérir, et voyant qu'il n'a pas été compris , Dieu envoie le déluge à la terre et recommence l'œuvre de l'humanité.
A compter de ce moment la lutte commence pour ceux qui veulent éclairer la route, et pour les phares qui doivent guider l'avenir qui tâche incessamment de les éteindre. Aussi voyez, depuis Socrate qui boit la ciguë jusqu'au Christ qui meurt au Calvaire, ce qu'ont à souffrir les êtres prédestinés. A chaque pas, à chaque idée les obstacles se soulèvent, les nations sont sourdes et aveugles, et comme Dieu ne peut arriver au résultat que par des moyens humains, ceux qu'il a choisis pour ces élus tombent comme des coupables sous les coups de leurs contemporains insensés ; puis, comme si l'air avait recueilli leurs pensées, d'autres viennent.qui les respirent, qui les absorbent, qui les renouvellent. Le monde étonné fait des haltes d'un siècle, quelquefois il prête l'oreille à cette voix qui part d'un coin isolé et domine tout à coup la rumeur de l'univers. Ces paroles se recueillent, ces martyrs grandissent, et une fois le mot d'ordre donné
pour ainsi dire, l'humanité marche tout entière à la conquête du monde que lui promettent des fous sublimes, et qui manque à l'équilibre de l'âme, comme l'Amérique manquait, avant Christophe Colomb, à l'équilibre de la terre.
Le christianisme est devenu l'étendard sous lequel marchent les régénérateurs de tous les coins du monde ; chacun apporte sa pensée, son livre, sa foi, et la nouvelle Babel se construit, non plus cette Babel stupide qui veut avec des pierres toucher au ciel impalpable, mais cette Babel de la pensée et de la régénération, qu'on bâtit avec la foi, et à laquelle un monde qui parle la même langue vient d'époque en époque, de jour en jour, ajouter une marche, une idée, une preuve.
De temps en temps l'humanité s'arrête dans sa nouvelle voie et se retourne pour voir le chemin qu'elle a fait, et, satisfaite de la route parcourue, elle reprend sa course, l'œil fixé sur l'horizon qu'une légère vapeur cache encore le but qu'elle veut toucher.
On dirait le prince vertueux des contes des fées qui veut délivrer la princesse qu'il aime , qu'un géant a enfermée au sommet d'une montagne qu'on ne peut gravir, dans une tour qu'on ne peut prendre. Les précipices s'élargissent, les torrents débordent, les démons sortent de la terre, le chaos obscurcit la route, le saint conquérant lutte, prie Dieu, se signe, et les précipices se comblent, il se désaltère à l'eau des torrents, les démons rentrent dans les entrailles de la terre, la lumière se fait, et après avoir tué le géant qui gardait la porte de la tour mystérieuse, il pénètre, et le front inondé de rayons, il
s'agenouille devant la compagne qu'il a conquise, et qui, trop pure et trop belle pour habiter la terre, lui fait partager son ciel.
Cependant l'humanité se trompe quelquefois, souvent. Les événements encombrent tellement la route, que, comme le voyageur lassé qui croit abréger son chemin, elle prend un sentier qui régare, et marche longtemps sans avancer au milieu de l'orage qui l'inonde, des broussailles qui la déchirent, et lorsque le jour reparaît s'aperçoit qu'elle est au fond d'une vallée sans horizon, et qu'il lui faut revenir sur ses pas. Elle revient alors, et au point où elle a commencé de s'égarer elle trouve les guides sages qui l'ont attendue et qui la remettent dans «a voie.
Rien n'est donc inutile à l'œuvre générale du monde. Apportez donc, philosophes, penseurs, écrivains, artistes, historiens, ce que vous aurez appris, donnez votre science, votre foi, vos œuvres ; comme au jour du combat un peuple apporte tout ce qui peut être une arme, apportez tout ce qui peut être une preuve, et laissez Dieu choisir et faire le reste.
Avec de telles pensées, et c'est ainsi que pensait le docteur Servans, il n'y a rien qu'on ne tente. Notre docteur, nous l'avons dit, savait sur les hommes et sur les choses tout ce que l'étude des cœurs et des faits peut apprendre. Arrivé à ce point il devait né* cessairement vpuloir quelque chose de mieux, et comme il savait que l'homme ne peut créer, il voulait refaire. H disait : Ou l'âme est une essence divine qui retourne à Dieu à l'heure de la mort, et le cadavre n'est que le
vase de eette essence, alors ce que je tente est inutile.
Ou ce qu'on appelle rame n'est que le résultat du mouvement régulier des organes, et ce qu'on appelle la mort n'est que la suspension momentanée de cette harmonie; alors, avec les organes en ma puissance, je puis rétablir le mouvement, en remplaçant même* s'il le faut, les ressorts indispensables que la secousse aurait détruits.
Quelle était la conviction sincère du docteur ? Nous ne le dirons pas. Ce que nous pourrons affirmer, c'est que le docteur était un grand médecin, un grand philosophe, et qu'à ce double titre il faisait une étude doublement sérieuse.
Du reste, de* résultats satisfaisants avaient été obtenus par maître Servans; des oiseaux tués par lui avaient été rendus immédiatement à la vie. Ces expériences avaient eu lieu devant Ivarius et devant la mère Jeanne, qui en avait conçu une grande joie et les avait racontées partout.
Ivarius, impénétrable au dehors comme son maître lui avait recommandé de l'être, était toujours le même au dedans, si ce n'est que son amour pour l'étude s'était encore augmenté dans la nouvelle direction que venait de prendre son esprit, et, travaillant sur les indications du docteur, il ne dormait plus, et eût donné ce qu'il lui restait d'années à vivre pour trouver avant lui ce qu'il cherchait, lui en laisser l'honneur, et récompenser par une pareille découverte les vingt années de joie qu'il devait à son maître.
Malheureusement, Ivarius, malgré cette grande instruction qu'il avait acquise, manquait de ce côté d'imagination qui lait les grands hommes. Ainsi, dans la pra-
tique même de ce qu'il avait appris, il était sans hardiesse. Il n'eût jamais osé, quelque danger qu'eût couru le malade confié à ses soins, inventer un de ces moyens inouïs, incroyables, auxquels certains médecins ont dû la guérison de maladies sans espoir. Il aimait mieux laisser le patient mourir suivant Hippocrate,que risquer de le faire vivre suivant lui. Il avait pour ceux auxquels il devait sa science, longtemps ambitionnée, un tel respect, qu'il eût cru commettre un sacrilège en faisant autre chose que ce qu'ils ordonnaient.
Pour lui c'étaient les dieux de l'art et Ton ne pouvait pas aller plus loin qu'ils n'avaient été* Il gardait, nous l'avons dit, de sa première condition une humilité, un doute de soi-même qui était devenu de la déférence pour ses maîtres, et s'il consentait à sortir quelquefois des pratiques apprises, ce n'était que sur la triple injonction, ou plutôt sur le triple conseil, car depuis longtemps il n'ordonnait plus, de maître Servans pour lequel il conservait une reconnaissance irréfléchie.
Or, tout en s'occupant de l'œuvre de son maître, sans cependant que son maître le lui eût demandé, Ivarius n'avait pas en lui-même la conviction qui fait tout oser. Avec son simple bon sens, fortifié d'éducation, avec sa religion de campagne et ses superstitions d'enfance qui ne s'effacent jam&s, il lui semblait impossible de rendre à la vie un être mort, et comme en médecine il n'admettait pas le progrès, il se disait que si cela avait dû être les grands maîtres d'autrefois l'eussent trouvé.
Il cherchait donc par acquit de conscience, et il avait
toujours une conviction qui le tirait par le raisonnement et le mettait dans l'impossibilité de faire un pas.
Pour nous résumer, Ivarius était un de ces hommes désireux d'acquérir la science des choses passées, mais incapables, une fois cette science acquise, de bâtir dessus le moindre résultat pour l'avenir ; sans les autres, il n'eût jamais rien été; bref, c'était un excellent médecin, incapable de faire progresser la médecine.
Nous insistons sur cette différence parce qu'il nous semble qu'en art comme en science, cette différence existe. C'est-à-dire qu'il y a des hommes savants et des hommes hardis, que ceux-là sont nécessaires et que ceuxci sont utiles, que les uns sont les résumés des sciences acquises , et les autres les bases des progrès à venir, après avoir cependant les uns et les autres puisé aux mêmes sources.
Les premiers ne consultent que leurs livres, les autres n'écoutent que leur inspiration. Ce sont ceux-ci que leurs contemporains appellent des fous et dont la postérité fait des dieux, ce sont ces derniers enfin qui sont destinés à dire un jour : Hommes, arrêtez-vous ; vous êtes arrivés.
Servans était du nombre de ces élus ; il était convaincu que là où il y a eu, il y a encore quelque chose à trouver, et qu'un corps complet ne peut être éclairé en même temps de tous les côtés.
Maintenant, si nous voulons connaître les avantages qui résulteraient de la résurrection, nous verrons bien vite qu'une pareille découverte serait un grand malheur pour l'humanité. Dieu n'a donné à l'homme des forces
capables de supporter l'existence que pendant un certain temps. Si en lui rendant la vie qui a succombé sous la maladie physique ou morale, sous l'épuisement des facultés, on pouvait lui rendre en même temps l'oubli du temps reçu, la jeunesse, la force et les illusions, il n'y aurait pas grand'chose à redire, si ce n'est qu'on irait sur les brisées de la génération , que le monde n'aurait plus besoin que d'un total d'individus qui mourraient et renaîtraient incessamment, et que Pœuvre de la nature serait inutilement et peut-être dangereusement désor-
Malheureusement, en admettant qu'un homme pût rendre la vie un moment interrompue , il ne pourrait jamais la rendre que par les organes que le corps aurait possédés avant de mourir et qu'à partir de l'âge que le mort aurait eu. Ce ne serait donc que pour consoler l'amour de ceux qui aimeraient le mort qu'on le ressusciterait, et que pour l'égoïsme des autres qu'on forcerait à revivre un être qui aimait peut-être autant avoir déserté les misères de cette vie.
Nous discutons en ce moment une question impossible, et par conséquent absurde. Mais il se fût trouvé évidemment de nos lecteurs qui se seraient dit : Ce n'était pas la peine de nous poser le docteur Servans comme un homme exceptionnel pour le faire ensuite s'occuper " d'une découverte, d'une conception stupide, et d'une réalisation impossible ; et c'est pour ces lecteurs que nous avons soulevé cette question.
A ceux-là nous disons encore que le docteur Servans venait d'être témoin d'une grande et sincère douleur,
qu'il n'avait vu à cette douleur qu'un remède, et qu'il avait appelé sa science à son secours pour tâcher de consoler la pauvre femme qu'il voyait ainsi souffrir.
Maintenant, le médecin comptait-il seulement sur cette résurrection pour consoler la mère Jeanne? Nous ne Je pensons pas, et il croyait, comme nous le croyons tous, que le temps est la panacée de toutes les douleurs. Aussi, quelques jours avant la date fixée pour l'expérience, il avait été voir la mère Jeanne et lui avait dit :
— Écoutez, mère Jeanne, tout me porte à croire que je réussirai dans l'expérience que je tente. Le temps qui s'est écoulé depuis la mort de votre fille vous a-t-ii fait envisager cette mort sous un aspect moins sinistre et avec des résultats moins sombres? Ne commencez- Touspas enfin, répondez comme à un frère, à vous consoler de l'absence de Thérèse, et la petite existence que j'ai eu le bonheur de pouvoir vous faire ne vous sembie-t-elle pas un commencement de consolation? Ne croyez-vous pas, soyez franche, que vous finiriez par vous habituer tellement à cette mort, qu'un jour vous n'y songeriez même plus? Rappelez-vous combien de grandes douleurs vous avez vu crier qui se sont tues, et qui ont oublié ceux qu'elles pleuraient.
La vieille femme avait regardé attentivement le vieilx lard, sans rien comprendre d'abord à ce langage nouveau, puis elle lui avait dit, en secouant la tête :
— Vous ne pouvez pas me rendre ma fille.
— Au contraire, tout me porte à croire que je le pourrai.
— Eh bien, alors, d'où vient que vous paraissiez croire
qu'une mère peut se consoler de k mort de son enfant?
— Ainsi, vous rainiez toujours autant?
— Et je me suis tellement habituée à l'idée de la revoir, que, si vous ne me la rendez pas, je mourrai, et que nous nous rejoindrons; seulement ce ne sera pas eHe qui viendra à moi, ce sera moi qui irai à elle.
— C'est bien, fit le docteur en se levant.
— Écoutez^ avait repris la vieille femme en tombant à ses genaui, reprenez-mot ce que vous m'avez donné, dites-moi qu'il faut creuser la terre avec mes mains, veiller toutes le» nuits, souffrir incessamment, mourir de faim et de soif, et je subirai tout cela sans murmurer, si vous me rendez ma Thérèse.
— Priez Dieu alors, avait dit te docteur en sortant, car je ne crois plus pouvoir faire autre chose que ce que j'ai fait.
— Et vous espérez?
— J'espère.
— La mère Jeanne avait baisé la main du docteur, et était tombée à genoux.
On disait dans la ville qu'elle avait prié depuis ce moment jusqu'au jour où Servans devait lui rendre sa fille.
Ge jour arriva enfin.