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Le matin du jour où devait être tentée Feapéfience tant attendue , le docteur Sérvat» vint chez la mère Jeanne.
H la trouva en prière, et quand il ouvrit la porte, la pauvre mère était tellement absorbée qu'elle ne l'entendit pas.
Le docteur s'approcha donc lentement et en laregaN dant avec émotion, puis, quand il n'eut plus qu'à étendre le bras pour la toucher, il lui posa la main sur l'épaule.
La vieille femme tressaillit en reconnaissant le docteur, elle lui'baisa les mains, tout en le regardant d'un air inquiet et qui voulait dire :
— Ne vfenez-voùs pas m'anhoncer que vous n'allez pas me rendre ma fille?
— Asseyez-vous, dit le docteur en prenant une Chaise, et écoutez-moi.
La mère Jeanne s'assit sans dire une parole.
— Mère Jeaiihê, repHt te docteur, vous avez cru à ce que jevbusai promis?
r- Oui* bâlbutià-t-eltè ; car le ton dont cette phrasa
lui avait été dite semblait indiquer, sinon une déception, du moins un doute.
— Vous croyez à tout l'intérêt que je vous porte et à toute la sympathie que j'ai eue et que j'ai encore pour votre douleur?
— Oui.
— Enfin, vous êtes bien convaincue que je n'ai pas voulu me jouer de vous et que. j'ai fait tout ce que la science peut faire pour ressusciter Thérèse?
— Oui, eh bien...
— Eh bien, je voulais être bien sûr de tout cela avant de me rendre au cimetière.
— Nous y allons donc toujours?
— Oui.
La vieille femme respira et un sourire illumina son visage.
— Et pourquoi vouliez-vous vous entendre dire une chose que vous saviez déjà, maître ?
— Parce que je voulais avoir la certitude que vous me pardonneriez dans le cas où j'échouerais.
— Que dites-vous?
— Je dis que dans un instant il va y avoir une lutte entre un homme et Dieu, et, continua le vieillard en hochant la tête , il se peut bien que Dieu triomphe de l'homme.
— Ainsi , vous ne me répondez pas de ressusciter Thérèse?
— Je vous réponds que tout ce qu'un homme peut faire, je le ferai; que tout ce que la science peut tenter, je vais le tenter pour vous. Mais je ne .vous réponds pas
que Thérèse vivra, quoique je vous dise fermement d'espérer.
— Cependant vous me Faviez promis, reprit la pauvre mère qui devenait de plus en plus pâle à mesure qu'elle voyait s'éloigner cette consolation qui, depuis uu mois, avait fait sa vie.
— Il y a pour que je réussisse deux fois autant de chances que pour que* j'échoue, mais il suffît d'une chance contre, si c'est Dieu qui a cette chance.
— Oh! ce n'est pas cela que vous m'aviez dit!
Et elle laissa retomber sa tête dans ses mains en sanglotant, car depuis qu'elle avait espéré, elle avait retrouvé les larmes.
— Ce n'était pas une espérance qu'il fallait donner à votre douleur, répliqua le docteur Servans, votre coeur ne s'en fût pas contenté ; c'était d'une conviction qu'il avait besoin pour se soutenir. Aujourd'hui, c'est le jour solennel; aujourd'hui, vous êtes forte, car vous attendez ce jour avec confiance , aujourd'hui donc, je viens vous dire : Je doute de ma science, comme tout homme doit douter de ce qu'il invente et de ce qui vient de lui ; aujourd'hui, je viens vous dire : Votre fille, morte il y a un mois, va vous sourire, je vous le promets ; elle va rouvrir les yeux pour vous voir, je vous en réponds; elle va se lever de son tombeau et tendre les bras à sa mère, je vous le jure, et aucun homme ji'a jamais fait ce que je vais faire. Maintenant, Dieu m'a-t-il rendu assez savant, et s'est-ii laissé assez surprendre pour que la vie momentanée que je vais rendre à Thérèse se continue ? je l'espère, mais je ne l'affirme pas, et si vous êtes
forcée de rendre à la tombe celle que tous Uii avez
donnée, je ne veux pas que vous me maudissiez.
-*- Partons, répondit la mère Jeanne; je la serrerai si fort dans mes bras, que les battements de mon coeur réveilleront le sien, et que Dieu me voyant si heureuse me la laissera.
— Partons alors, dit Je vieillard.
La mère Jeanne embrassa reniant qui jouait sur âoa lit; et lui dit :
— Joins les mains, mon eaCant, et fais la prière que je t'ai apprise.
— - Tout est prêt pour la recevoir, conttnua-t-ejte en retournant vers le docteur et en lui montrant la chambre de Thérèse toute blanche et toute parfumée.
-~ Venez, fit le vieillawi.
— Maître, dit la mère Jeanne en arrêtant le docteur sur te seuil de sa parte, vous voyez, je suis résolue et prête ii tout Ma vie est dans ce qui va se passer. Une fois l'expérience que vous allez faire tentée, si elle ne réussit pas, pourrai*^ conserver l'espoir que vous me rendrez Thérèse un jour?
Lç docteur hésita.
— Parler, lui dit-eJJe ? en me mentant, vous me tuerez plus vite.
—Cette expérience .sera la seule.
~* Manchons ! reprit h viejlje avec une sorte de fièvre.
— Jeanne, continua le docteur en prenant la main de la pauvre femme, vous me promettez, quoi qu'il arrive, de ne pas attenter à vos jours.
LE DOCTEUR SERVONS, Il
— Pourquoi se tuer, quand l'on sait que l'on ira mourir ?
— Si je ne vousYends pas votre fille, je veux vous la faire oublier, répliqua le vieillard en regardant la mère de Thérèse.
— Vous n'avez donc jamais eu d'enfants? reprit celleci. Marchons, maître, marchons!
— La vie n'est pas que daas une affection, croyezmoi, et vous n'êtes pas encore assez vieille pour perdre toute joie en ce monde. Vous serez ma soeur.;
— Faut-il que vous passiez chez vous?J
— Non, Ivarius m'attend au cimetière.
— Tant mieux.
vEt malgré le tensps, qui était froid et gris, de grosses gouttes de sueur ruisselaient sur le front de la mère.
— Vous viendrez chez moi, reprenait le vieillard; vous verrez comme Ivarius et moi nous aurons soin de vous. Après avoir été malheureuse, vous ferez à votre tour du Wen aux malheureux. Le bien qu'on fait console de tous tes chagrins. J'ai vingt-cinq ans de plus que vous; je mourrai bientôt; vous partagerez mon héritage avec Ivarius, et vous serez heureuse encore, vous verrez.
—Enfin nous voilà arrivés, s'écria la vieille femme qui n'écoutait même pas ce que lui disait le vieillard et qui voyait la porte du cimetière auprès de laquelle se pressait une foule de curieux.
— Que veulent ces gens? deraanda-t-efle.
— Ils viennent voir.
— Ah ! c'est juste, c'est un spectacle comme un autre.
n LE DOCTEUR SERVÀNS.
La douleur d'une mère, ce n'est pourtant pas une chose rare. Ils vont vous gêner, ces gens-là.
— Non.
— Entrons vile.
La foule reconnaissant le docteur et la mère Jeanne s'écarta respectueusement, puis quand ils furent passés, elle se rua derrière eux , car la porte du cimetière ne devait être ouverte que quand le docteur arriverait.
Il y avait eu exception pour Ivarius.
Comme on le pense bien, c'était un jour grand pour la petite ville. On avait parlé partout de cet événement, et les opinions différentes que nous avons dites dans un autre chapitre allaient enfin savoir à quoi s'en tenir.
Les habitants de cette ville n'étaient pas fort instruit»; aussi était-ce pour eux bien plus une question de résultat qu'une question de science , sans compter la vanité de pouvoir dire : Notre ville est la patrie de l'homme qui a fait cela.
Et parmi ceux qui auraient été les premiers à le dire, il y en avait au moins les trois quarts qui souhaitaient ardemment que cela ne fût pas.
C'est étrange, qu'on nous permette cette remarque en passant, comme il y a peu de gens qui désirent voir réussir l'homme qui a eu une grande pensée et qui prépare une grande chose.
Nous n'avons pas besoin d'autre preuve de cela que la misère dans laquelle ont vécu et sont morts, pour la plupart, les grands novateurs, bien heureux quand on ne les jetait pas, comme Salomon de Caus, dans une maison de fous.
11 y avait donc ce jour-là dans le cimetière beaucoup de gens qui espéraient que maître Serons ne réussirait pas. Pourquoi?'Nous n'en savons rien. Si ce n'est que l'homme a reçu, nous ignorons de qui et d'où, une telle dose de vanité et d'envie, que si obscur qu'il soit, si perdu qu'il puisse être dans la foule , si convaincu qu'il soit qu'il n'en sortira jamais , il est humilié quand un grand homme se révèle , et au lieu de voir la lumière que tout génie porte, il ne voit que l'ombre que tout colosse jette.
Du reste , la foule qui accompagnait le docteur marchait silencieusement. Comme on se le rappelle, il faisait froid ; ce silence était donc plutôt le résultat de la température que du respect.
Puis, ce qui nous a enhardi à faire la digression que nous avons émise tout à l'heure, et à croire qu'on avait peu de confiance dans la découverte du docteur Serrans, c'est que depuis qu'il en était question, pas un de ceux qui en avaient entendu parler, et personne ne l'ignorait dans la ville, n'était venu lui redemander un parent.
Il est vrai de dire aussi, pour être juste, qu'il avait lui-même annoncé que comme c'était à la mort de Thérèse seulement que cette idée lui était venue, il avait préparé le cadavre et l'avait fait ensevelir de façon qu'il fût propre à l'expérience trois mois même après son ensevelissement.
Cependant, d'autres gens étaient morts depuis Thérèse, pour lesquels on eût pu prendre les mêmes précautions, mais personne ne l'était venu réclamer.
La foule des curieux «'augmentait à chaque minute, et en un instant le petit cimetière fut envahi.
Vous saveï ce que c'est que le cimetière d'une petite ville. Un jardin de trois arpents au plus dont, de temps en temps, on repousse le mur pour faire place à l'envahissement de la mort. Des croix de bois noir avec quatre cyprès, des pierres avec .des inscriptions simples, et quelquefois le caveau du Crésus du pays, objet d'admiration pour ceux qui, moins riehes dans leur vie, seront moins bien logés après leur mort.
Dans ces jardins tranquilles, qui ne sont pas devenus, comme les cimetières des capitales, la promenade des oisifs, dans ees champs pieux qui, dignes de ceux qu'ils reçoivent et de ceux qui les visitent, ont gardé intacte la sérénité du Dieu qu'ils promettent, le cœur se sent inondé d'dne poésie inconnue, la pensée revêt une forme nouvelle, et il y a une rosée bienfaisante, quoique invisible, à laquelle tout l'être se désaltère abondamment.
Le cimetière dans lequel Thérèse était endormie était de ces cimetières-là.
Les deux premières filles de la mère Jeanne avaient été placées dans un coin, puis le vent avait abattu la croix que , par pitié , le jardinier avait mise sur leur tombe et qui indiquait à leur mère à quel endroit elle pouvait prier ; puis , le mur auquel elles étaient adossées avait été reculé, le cimetière avait été bouleversé en cet endroit, et un jour que la mère Jeanne était venue pour prier, elle avait trouvé un caveau en pierre de taille qui recouvrait l'humble place où elle priait d'ordinaire.
Le jardiMer, questionné, avait répondu que les bières retrouvées à cette place achetée par une riche famille avaient été jetées ci et là dans le cimetière, et qu'il ne pouvait pas dire ce qu'étaient devînmes celles des filles d$ la mère .Jeanne.
Quant à Thérèse, comme on le sait, maître Serrans lui avait acheté un petit terrain , i) avait l'ait poser sur la tombe un marbre blanc portant le nom de la jeune fille, et quelques fleurs d'automne se mouraient à l'entour.
C'était là que depuis plus d'un mois sa mère venait tous }eg jours.
Au moment où nous en sommes arrivés, quelque chose avait été changé à l'aspect de ce tombeau.
En effet , la tablette de marbre avait été déplacée et posée à côté de la place qu'elle occupait la veille : un fossoyeur, sa bêche à la main, attendait.
Ivarius, assis auprès du marbre, avait devant lui divers instruments sur lesquels les curieux jetaient des regards étonnés.
La foule s'était groupée comme elle avait pu autour de la tombe, les uns s'appuyaient aux croix, les autres aux arbres, tous attendaient impatiemment.
Le fond du tableau était, du reste, bien composé pour la scène qui allait se passer sur le premier plan. Des nuages gris de plomb roulaient au ciel, et un vent froid sifflait dans les arbres sombres du champ des morts.
Le docteur s'approcha de la tombe.
— Allez, dit-il au fossoyeur.
Les premiers coups de la bêche se firent entendre.
La mère Jeanne tomba à genoux.
Le silence était grand, il devint solennel.
A chaque nouveau coup de bêche, le cteur de la pauvre mère tressaillait comme si le coup avait frappé le corps de son enfant.
Deux fossoyeurs descendirent dans la fosse et voulurent soulever la bière.
Mais la bière était- en chêne, doublée de plomb, et lourde par conséquent.
Les fossoyeurs appelèrent à leur aide deux ou trois individus de ceux qui étaient là, et cette fois ils parvinrent à lever le corps emprisonné dans sa double boîte et à le déposer à côté du marbre.
On dévissa la première enveloppe en chêne et Ton en tira la bière de plomb.
Ivarius s'approcha alors avec un fer qu'il venait de faire rougir et se mit à la dessouder.
Quand il eut séparé la planche supérieure des autres, il l'enleva. Le vent qui soufflait emporta le son dont on avait couvert le corps pour qu'il ne heurtât pas les parois de sa couche de plomb, et un corps amaigri se dessina sous un linceul blanc que tachait de place en place le sang perdu par la morte après l'ensevelissement.
Ivarius et le docteur tirèrent alors la jeune fille de son cercueil et la posèrent sur le marbre qu'on avait placé à côté de sa tombe.
La mère regardait tous ces préparatifs en retenant son haleine et en joignant les mains.
La foule, suspendue autour de la tombe, attendait sans bouger. On eût dit les morts voisins sortis de terre pour assister à cet étrange spectacle.
Le docteur écarta le voile qui couvrait le visage de Thérèse.
— Ma tille ! s'écria la mère Jeanne en tendant les mains vers l'enfant qui restait inanimée et dont le visage portait bien les traces de la mort. Les yeux étaient fermés et un cercle vert les entourait, la bouche était entrouverte, et les cheveux, secs, durs et raides, paraissaient prêts à se casser sous la première main qui les toucherait.
Dire l'impression des spectateurs de la scène que nous racontons serait chose impossible.
Puis, le docteur ayant touché le front de la morte avec une baguette de fer, tandis qu'Ivarius lui frottait les paupières avec une liqueur rougeâtre , la jeune fille commença de lever la tête, puis les épaules, puis le corps entier, et le regard fixe, la bouche entrouverte, vacillant sur ses pieds, elle alla tomber dans les bras de sa mère, qui s'était levée en même temps qu'elle et qui la reçut sur son sein.
A peine avait-elle vu Thérèse se lever que la foule, sous une impression de terreur et d'étonnement, s'était écartée, mais sans perdre du regard celle que la volonté d'un homme ressuscitait ainsi.
Le docteur étudiait attentivement le visage de la vieille femme. Tout à coup il la vit pâlir, il l'entendit pousser . un cri, et le corps de Thérèse retomba de toute sa hauteur sur le marbre de sa tombe. Les yeux s'étaient re-
fermé» , les lèvres étaient devenues vertus è! da sang
s'échappait du eew de la morte.
A cette vue , trois cris forent poussés, et \k foule stupéfaite se retira pâle et atterrée.
— Dieu ne l'a pas voulu, dit le vieillard en recouvrant le visage du cadavre et en le rendant aux fossoyeurs. Femme, résigne-toi.
Mais la mère Jeanne n'entendait déjà plus le docteur, ear, succombant à toutes ses émotions, elle venait de s'évanouir, la tête sur les pieds de sa chère morte.
On transporta lanière Jeanne chez ette, où l'accompagna le docteur.
Une fièvre ardente se déclara, maître Servant» était là, et au beut de quinze jours la malade était guette de te fièvre, mai» ne» du souvenir qxtt la pourstrivait.
Cependant ce souvenir s'anéantissait de temps en tefmps dans une granée faiblesse. Dieu a permis âne souvent une violente maladie succédât à un violent chagrin, afin que la souffrance morale, qui tueront au boa* d'un certain temps de continuité, s'épuisât bientôt dans tes douleurs physiques, et que le malade eût tant à s'occuper de son corps qu'il oubliât l'esprit
Quand la mère Jeanne fut convalescente, elle douta si ce qui lui était arrivé n'était pas un rêve, car ses facultés, épuisées par des saignées fréquentes, la fièvre et la diète, ne se rendaient pas lucidement compte des causes de la maladie. Puis, avec là convalescence, le corps reprit des forces, et la pensée, tendue vers une seule chose, redevint claire, nette et précise.
Maître Serrans, qui était bien un peu matérialiste, avait compté que k matadife serait la guérison» des chagrins; mais maître Serrons s'était trompé. Il y a des don-
leurs sans guérison, des chagrins sans convalescence, et la douleur des mères est de ces cbagrins-là. A peine la pauvre femme eut-elle recouvré sa raison entière, à peine eut-elle tu en pénétrant dans la chambre de sa fille que Thérèse était toujours morte, à peine se fut-elle rappelé que le docteur lui avait dit que l'expérience qu'il allait tenter serait la seule, qu'elle devint calme, mais calme comme le sont les esprits résignés, les saints martyrs qui savent que la mort veille à leur porte. La mère Jeanne croyait en Dieu; puis, outre que toute grande douleur fait croire, on n'est pas athée lorsque comme elle on a assisté à cette lutte de la science et de la nature, et qu'on a vu la nature triompher si impitoyablement.
La mère Jeanne n'avait donc plus qu'une crainte, après avoir été séparée de sa fille dans ce monde, c'était d'en être encore séparée dans l'autre, et le suicide n'est qu'un rapprochement trompeur. Puis, comme elle l'avait dit elle-même au docteur, à quoi bon se tuer quand on sait qu'on va mourir?
Elle mesura donc son chagrin, comme* un homme qui tombe dans un précipice en mesure tout à coup la profondeur et calcule instantanément dans combien de temps il sera tué. La mère Jeanne sourit à cette conviction qu'elle ne survivrait pas longtemps à sa fille, et il s'opéra en elle un changement qui dut bien étonner les témoins de sa douleur.
Vous avez vu souvent des arbres couverts de feuilles à leur sommet sourire au premier soleil du printemps, et s'emplir d'oiseaux, et se parfumer de fleurs comme les autres. Cependant vous étiez étonné, quand vous veniez
LE DOCTEUR SEKVANS. 81
vous asseoir à l'ombre de eet arbre, de voir sous ce sommet fleuri se dresser des branches mortes et dépouillées, et le tronc lui-même, qui perdait d'endroit en endroit son écorce, semblait avoir été oublié de la sève, réfugiée à l'extrémité supérieure de l'arbre. Avant l'automne, l'arbre avait perdu ses feuilles et n'avait pas donné de fruits. Puis, si vous reveniez au printemps suivant, tous vous aperceviez que l'hiver l'avait achevé et que, malgré le soleil et la chaleur, l'arbre n'avait plus que ses branches mortes que le moindre vent brise et dont les vieilles femmes font des fagots pour le foyer de leur chaumière.
11 en est de même pour la mère Jeanne : la certitude de sa mort prochaine, c'est-à-dire de son rapprochement avec sa fille, lui mit sur les lèvres un sourire auquel les indifférents pouvaient se tromper, mais qui ne trompait pas le docteur. Les gens de la ville qui avaient vu lechagrin de la mère Jeanne, ou qui en avaient entendu parler, avaient pris la pauvre femme en pitié, de sorte que chacun voulait l'aider, et que les secours et le travail lui venaient si abondamment, qu'elle avait plus qu'il ne lui fallait pour satisfaire la vie qui n'est qu'extérieure, et le désir qui n'est que temporel.
Cependant, le chagrin, qui la rongeait comme un ver rongerait un cœur vivant, allait toujours envahissant, et sous le bonnet qui couvrait sa tête, les cheveux avaient blanchi, les yeux étaient d'autant plus vifs qu'un cercle bistré les entourait, et si la bouche avait adopté une espèce de sourire, la vie n'était plus que factice dans tout cet être, et les bras et le corps étaient amaigris et sem-
blables à ces branches mortes dont je vous parlais tout à
l'heure.
Pendant ce temps, l'enfant avait hérité de ce qui res- . tait d'amour pour ce monde clans le cœur de la mère aux quatre douleurs. Elle s'était demandé avec inquiétude si cet enfant qui lui souriait ne parviendrait pas à la retenir sur cette terre, mais elle s'était aperçue avec joie qu'aucun lien terrestre n'était assez fort pour la retenir, et cependant elle s'était dit que tout le temps qui lui restait à vivre, elle l'emploierait à la guérison et au bonheur de l'enfant; aussi, elle acceptait tout ce qu'on faisait pour elle, faisait tout le travail qu'elle pouvait faire, et amassait un petit trésor pour l'enfant, qui allait rester triplement orphelin.
. Tous les jours elle allait au cimetière, tous les jours elle priait, mais ne croyez pas qu'elle priât Dieu de la rappeler à lui, ne croyez pas qu'elle restât exposée au temps froid, qui était venu avec l'hiver, assez longtemps sur la tombe de sa fille pour qu'une maladie en résultât et vînt en aide à la pensée qui la tuait. Non, la pauvre femme était trop craintive dans son espérance, trop superstitieuse dans son amour, pour que la pensée lui vînt une seule minute de prévenir ce que Dieu allait faire. Le feu intérieur qui la faisait vivre encore était trop violent pour ne pas consumer jusqu'au foyer qui essayait en vain de le contenir, et elle savait qu'elle vivait encore parce qu'une nouvelle impulsion venait d'être donnée àjsavie, et qu'il fallait qu'elle allât comme est forcé daller le ressort stupide d'une horloge qu'on a remonté pour un temps connu.
Tous les jours maître Servans venait voir la vieille femme, et la pensée de la mère Jeanne ne lui échappait pas. Il étudiait les progrès de cette douleur dont il présageait l'issue. Souvent il avait demandé à la mère de Thérèse de lui pardonner s'il n'avait pas réussi dans ce qu'il avait tenté, et toujours elle lui avait répondu en lui.tendant la main qu'elle n'avait rien à lui reprocher, et que, bien au contraire, elle lui serait reconnaissante toute sa vie, et à ce mot elle souriait de l'espérance avec laquelle il l'avait soutenue pendant un mois entier.
— Nous nous sommes trop hâtés, disait le docteur, mais je réussirai un jour.
— Faites ce que vous pourrez pour cela, répondait la mère Jeanne, et vous serez béni de toutes les mères.
— Il n'y a pas que les mères qui soient inconsolables, reprenait le docteur.
A ce mot la vieille femme hochait la tête en signe de doute et ne répondait rien.
Quand le docteur ne pouvait venir lui-même, c'était Ivarius qui venait voir la mère Jeanne. Le brave garçon faisait alors tout ce qu'il pouvait pour distraire la bonne femme; mais ses efforts étaient aussi inutiles que ceux de son maître, et ses paroles n'arrachaient à la mère Jeanne que des sourires pâles, semblables aux rayons du soleil qui traversent un jour brumeux et ne fécondent rien.
La mère Jeanne avait repris ses habits de deuil, mais un jour on s'aperçut qu'elle les avait quittés de nouveau, et qu'une certaine coquetterie présidait à sa toilette.
84 LE BOCTEOR SERVANS.
Avail-elle ce pressentiment du bonheur qui l'attendait, ou plutôt du moment qu'elle ne cessait d'appeler? Toujours est-il qu'on ne l'avait vue qu'une fois depuis la mort de Thérèse quitter la robe noire, car le lendemain du jour où elle l'avait quittée, elle avait pris le lit et n'était plus sortie de chez elle.
Le docteur, qui était venu la. voir selon sa coutume, la trouva donc dans son lit et lisant un livre saint.
— Eh bien! me voilà en chemin, fut le premier mot de la mourante lorsqu'elle vit entrer maître Servans.
— Pas encore-, espérez, avait répondu le docteur.
— Vous me prenez donc pour une malade ordinaire, docteur, et vous n'avez donc pas deviné?
— Si, fit le docteur en s'asseyant près du lit.
— Eh bien! soyez franc alors, et dites-moi combien j'ai encore de temps à vivre.
Le docteur examina la malade, lui mit la main sur le cœur, lui tâta le pouls, et fit enfin à la nature cette question de mort à laquelle la science la force quelquefois à répondre.
— Quinze jours si vous faites ce que je vous ordonne, trois jours si vous ne faites rien.
— Merci, fit la malade.
Et elle joignit les mains dans une fervente prière.
Le docteur écrivit une ordonnance qu'il laissa sur la table ; puis, comme il avait d'autres malades à visiter, il rentra chez lui dire à Ivarius d'aller aussitôt chez la mère Jeanne et de ne la quitter que lorsqu'elle serait morte ou sauvée»
LE DOCTRUR SERVANS. 8S
— J'ai laissé une ordonnance sur la table, dit le docteur, tu la feras exécuter.
— Oui, maître.
— Peut-être 4a malade refusera-fcelle de prendre ce que tu lui présenteras.
— Faudra-t-il l'y forcer?
Le docteur réfléchit un instant.
— Non, dit-ii ; laissons Dieu faire ee qu'il veut.
— Adieu, maître, (it Ivarius.
— A bientôt, répondit le docteur.
Ivariug s'apprêta à sortir.
— Quand la pauvre femme sera morte, tu amèneras ici l'enfant dont je me charge.
— Oui, maître.
Trois jours après, Ivarius reparaissait, tenant par la main l'enfant, qui pleurait.
— C'est fini? dit le docteur.
— Oui, maître.
— Quand est-elle morte?
— Il y a une heure.
— Elle n'a rien voulu prendre?
— Rien.
— Que t'a-t-elie dit?
— Un instant avant de mourir, elle m'a pris Ja main, m'a montré le ciel en me disant : Enfin ! puis ses mains se sont réunies et elle est morte avec un sourire d'une indicible béatitude.
— Mène l'enfant dans ta chambre et occupe-toi de faire transporter sa grand'mère à la salle des morts.
Nos lecteurs savent sans doute aussi bien que nous ce
que c'est que la salle des morts en Allemagne. Comme il peut s'en trouver cependant qui ne le sachent pas, nous allons, en quelques mots, leur donner ce détail, qui a besoin d'être connu du reste pour la fin de cette histoire.
C'est tout simplement une salle attenante au cimetière et disposée en dortoir, avec des lits plus ou moins nombreux , selon le nombre de la population. Quand un individu meurt, avant de le faire enterrer on le transporte dans cette salle, on le couche sur un de ces lits, où il reste trois jours et où le veille son plus proche parent.
Les sages Allemands ont donc prévu le cas léthargique, mais ils ont aussi prévu le cas où le parent chargé de veiller celui qu'on croit mort s'endormirait ou même aurait quelque intérêt à ce que le mort ne se réveillât pas. Des sonnettes auxquelles correspondent des fils ont donc été disposées de façon qu'au moindre mouvement du mort elles s'agitent et préviennent un gardien qui ne s'endort jamais et qui n'a autre chose à faire qu'à écouter.
Il est bien entendu (et nous disons cela pour les lecteurs minutieux) que les gardiens se relayent toutes les nuits, et que les sonnettes font un tel carillon dans leur chambre, que, fût-il endormi, celui qui est chargé de veiller est forcé de l'entendre.
La mère Jeanne vint donc prendre place dans cette salle, et ce fut Ivarius qui la veilla ; car la pauvre femme n'avait ni parent proche ni parent éloigné qui pût lui rendre ce dernier devoir.
Quant à l'enfant, il était trop jeune.
Les trois jours se passèrent sans un mouvement de la morte.
L'âme était donc bien retournée à Dieu et à Thé-
Le temps révolu, le corps de la vieille femme fut enseveli et déposé dans une tombe que le docteur lui avait fait creuser à côté de celle de sa fille.
Ivarius, le docteur et l'enfant furent les seuls qui accompagnèrent le corps.
Quelque temps après, maître Servans fut appelé près d'un procureur de la ville qui était un peu souffrant; il raconta l'enterrement auquel il avait assisté.
— C'est à cause de cette femme, dit alors le fils du malade, que vous avez tenté cette expérience qui malheureusement n'a pas réussi?
— Mais qui réussira un jour.
— Vous le croyez?
— J'en suis sûr.
— Tant mieux, et bien des gens vous en seront reconnaissants.
— J'en doute, car la pauvre femme qui vient de mourir, et qui avait l'expérience qu'ont ceux qui ont souffert, paraissait en douter.
— Pourquoi vous obstinez-vous dans cette recherche, alors?
— Parce que quand elle ne serait utile qu'à dix individus sur mille, il est de mon devoir de la poursuivre.
— Ainsi, vous croyez qu'il y a des gens qui ne regrettent pas ceux qu'ils perdent?
— Je crois, répondit le vieillard, qu'il n'y a qu'un
amour profond, sincère, inaltérable, c'est l'amour maternel.
— Oh ! ne croyez pas cela, dit le jeune homme en se jetant au cou de son père; il y a encore l'amour des enfants pour ceux à qui ils doivent le jour.
— Nous verrons bien, murmura le vieillard.
— Que dites-vous? fit le jeune homme, qui n'avait pas entendu.
— Je dis que nous verrons bien si ce que vous dites est vrai, repartit maître Servans en se levant et en fixant son regard perçant sur ce fils pieux.
Et après avoir écrit son ordonnance, il se retira. En rentrant chez lui, il dit à Ivarius, qui lisait à coté de l'enfant endormi :
— A partir de demain, nous nous mettons à l'œuvre.
— Oui, maître, mais il nous faut une occasion. •
— Je l'ai, fit le docteur en souriant.
— Ah ! et qui est-ce?
— Tu le verras, curieux.
Et le bonhomme rentra dans sa chambre après avoir embrasse l'enfant qu'il avait adopté.
Comme on le pense et quoique nous n'en ayons pas reparié, la résurrection tentée par le docteur avait fait grand bruit dans la ville, et quoiqu'elle n'eût pas réussi complètement, le résultat qu'il avait obtenu avait cependant été assez étrange pour que la réputation du docteur s'en augmentât.
Les moindres paroles de maître Servans après cet étrange événement avaient donc été recueillies, et lorsque Ton avait appris que loin d'être rebuté par l'insuccès de cette première expérience, il avait au contraire juré d'en arriver à ses fins, tout le monde, sachant le docteur homme de tête et de résolution, avait recommencé à attendre patiemment cette seconde épreuve, et les commentaires sur la première avaient continué.
De ces commentaires, il était résulté que ceux qui avaient été confiants dans la tentative du docteur en devinrent fanatiques et que ceux qui avaient douté commencèrent à croire.
Puis chacun savait maître Servans sérieusement occupé à son œuvre, et cet entêtement était une garantie de réussite, car le docteur était un homme d'un sens trop profond pour suivre une idée fausse.
Cependant, si grande que fût la préoccupation du docteur, il n'en continuait pas moins ses visites aux malades, car son avis était qu'il n'aurait le droit de négliger les vivants que lorsqu'il serait sûr de ressusciter les morts, et encore n'était- il pas bien convaincu de ce droit.
Seulement il se permettait de temps en temps d'envoyer Ivarius voir si ceux qui l'envoyaient chercher avaient réellement besoin que ce fût lui qui y allât.
Nous l'avons déjà dit, Ivarius était heureux et fier à la fois du bien qu'il avait appris à faire ; et, à moins que la responsabilité ne fût réellement trop grande, il était rare qu'il dérange** son maître; il avait alors la double joie d'être utile à son bienfaiteur et de mener jusqu'au bout la cure entreprise.
Donc, le lendemain du jour où nous avons vu maître Servans visiter le procureur qui ne paraissait pas dans une position fort alarmante, on vint le chercher en lui disant que le malade se trouvait plus mal. Mais , en même temps que le domestique du procureur, arrivait ou plutôt se précipitait un jeune homme dans la chambre du docteur, en demandant à grands cris le docteur Servans.
— C'est moi, monsieur, fit le docteur étonné de cette brusque entrée.
— Pardonnez-moi si je me présente ainsi, docteur, fit le jeune homme en se laissant tomber sur une chaise et en essuyant son front en sueur, mais il y a danger de mort, et je n'ai pas même pris le temps de mettre mon chapeau, vous le voyez.
— Je suis à vos ordres, monsieur, répondit le docteur; de quoi s'agit-il?
— Il s'agit d'une jeune fille qui vient de s'empoi* sonner.
— Ah! mon Dieu, une de vos parentes, monsieur?
— Non, fit le jeune homme, mais une jeune fille qui m'est aussi chère, plus chère que la sœur la plus aimée.
— Partons, monsieur, partons.
— Ivarius, continua le vieillard en se tournant du côté de son domestique, va-t'en chez le procureur, qui ne doit pas être très-gravement malade; en tout cas, dans une heure au plus tard, je serai ici.
Puis ouvrant la porte : **
— Passez, monsieur, je suis prêt.
Le jeune homme marchait d'un pas qtitt le docteur avait peine à suivre. Cependant, comme la circonstance paraissait être grave, maître Servans, fit les enjambées doubles, et en moins de cinq minutes il se trouva devant une maison à la porte de laquelle son conducteur, qui ne lui avait pas dit une parole tout le long du chemin, venait de s'arrêter.
— Cette maison n'avait qu'un étage, et l'on voyait derrière les arbres d'un petit jardin effeuillés à cette époque de l'année.
Le jeune homme monta les deux marches qui conduisaient à la porte d'entrée, et soulevant le marteau de cette porte, il heurta violemment.'
Une femme de chambre vint ouvrir.
— Eh bien! fit le jeune homme.
— Rien de nouveau, monsieur Henry, fit cette femme,
la pauvre enfant souffre toujours horriblement, mais elle
ne se plaint pas.
— Au nom du ciel, monsieur, sauvez-la, dit le jeune homme en se tournant du côté du docteur.
— Conduisez-moi, monsieur, répondit celui-ci, et hâtons-nous.
M. Henry, comme l'avait appelé la femme de chambre , fit monter au docteur Tunique étage de la maison et l'introduisit dans une chambre d'une grande simplicité, mais où l'on devinait la présence d'une femme par ces mille objets souvent inutiles dont. une femme s'entoure.
Le docteur s'approcha du lit sur lequel la pauvre enfant se tordait dans d'affreuses convulsions.
Une écume blanche tombait de sa bouche, les traits étai$fiitj contractés d'une effrayante manière, et ses yeux a^ v • déjà l'étrange fixité de l'agonie douloureuse.
- i>e l'émétique à l'instant! fit le docteur.
Le jeune homme disparut et un instant après il rêvena'* 'vec ce que le docteur avait demandé.
ftaître Servans fit prendre une forte dose du vomitif à la malade, et les vomissements se déclarèrent bientôt.
Le plus grand silence avait régné parmi les spectateurs de cette scène tout le temps qu'elle avait duré.
A peine le premier vomissement eut-il lieu que le docteur étudia les matières que venait de rendre la jeune fille, et qu'il s'écria :
— C'est avec de l'arsenic que la pauvre enfant a été empoisonnée.
— Ainsi, dit le jeune homme d'une voix altérée, il n'y a plus d'espoir?
Le vieillard ne répondit pas, mais ce silence avait une éloquence terrible.
— Ah! mon Dieu! mon Dieu! fit le jeune homme en se laissant tomber sur une chaise et en fondant en larmes.
— Voyons, monsieur, calmez-vous, peut-être la sauverons-nous, lit le vieillard, peut-être la dose de poison prise par cette enfant est-elle trop forte ou trop faible pour occasionner la mort.
En ce moment les vomissements recommencèrent, après quoi la jeune fille parut un peu soulagée, car sa respiration, bruyante encore, avait du moins perdu le râle convulsif qu'elle avait à l'arrivée du docteur et qui avait tant épouvanté le jeune homme.
— Espérez, dit alors maître Servans à celui q» v;,jit venu le chercher.
— Oh! sauvez-la, monsieur! au nom de tout ce q,ie vous avez de plus cher, sauvez-la, car si elle meurt ie mourrai.
Et Henry se laissa tomber à genoux près du lit, et prit dans ses mains et couvrit de baisers la main glacée de la jeune fille qui sourit dans son immobilité au contact des lèvres de son amant.
—Pardonne-moi, mon pauvre ange, murmurait le jeune homme, pardonne-moi, je souffre tant.
la jeune fille, à qui ces paroles arrivaient au milieu de ses douleurs, essaya de faire un mouvement, mais un tel abattement avait succédé aux convulsions que ce
fut à peine si elle put remuer la tête, et encore, une contraction instantanée du visage prouva-t-elle la souffrance qui résultait de cette tentative.
— Parle-moi, parle-moi ! me reconnais-tu? sanglotait le jeune homme en proie au plus violent désespoir. Oh! mon Dieu! pourvu qu'elle ne meure pas sans m'avoir pardonné.
Et Henry laissait retomber sa tête dans ses mains et s'anéantissait dans sa douleur.
— Monsieur, lui dit alors maître Servans, cet appartement a-t-il une autre chambre?
— Oui.
— Eh bien ! veuillez vous y retirer; je crains que votre présence ne nuise à la réaction que j'espère, car mademoiselle fait des efforts énormes pour vous parler; retirez-vous, et dans un instant j'irai vous rejoindre, car j'ai à oùs parler.
Le jeune homme se leva pâle, défait, et d'un pas chancelant il gagna la porte qu'il ouvrit et qu'il referma sur lui.
Puis heurtant les murs, car il avait peine à se soutenir, il arriva dans une chambre voisine, et.se laissant tomber dans un fauteuil, il dit :
— Pauvre tille! qui m'aimait tant.
Et il sanglota en se couvrant le visage de son mouchoir, comme pour étouffer les cris qui sortaient de sa bouche et soulevaient sa poitrine. Puis, cette nouvelle irruption de sa douleur un peu calmée, il se mit à parcourir la chambre, entr'ouvrant de temps en temps la porte et écoutant ce qui se passait.
Mais il n'entendait aucun bruit, et c'était avec les yeux pleins de larmes et le cœur plein d'angoisses qu'il refermait la porte.
Puis il recommençait à marcher, s'arrêtant de temps en temps devant quelque objet qu'il reconnaissait pour l'avoir vu toucher par celle qui se mourait dans la chambre voisine, et qui lui rappelait un des moments de sa vie passée, heureuse jusqu'à la veille.
Le portrait de la jeune fille souriait, dans un cadre doré. Les yeux d'Henry se fixèrent sur ce portrait qui s'effaça bientôt dans le voile de larmes qui couvrit son regard.
— Mon Dieu! mon Dieu! murmura le jeune homme en tombant à genoux devant ce portrait, ne la laissez pas mourir ainsi, la pauvre enfant qui m'a tant aimé.
Et comme malgré le froid, son front était brûlant, Henry ouvrit la fenêtre et aspira avec bonheur l'air glacé d'une matinée sombre.
Puis, peu à peu sa fièvre sembla s'engourdir à ce contact du froid extérieur, et sa douleur violente se fondit dans une rêverie profonde, dont il ne sortit que lorsqu'il sentit une main sur son épaule.
Il se retourna et vit maître Servans.
— Eh bien ! monsieur, dit le jeune homme, le cœur haletant.
— Eh bien! monsieur, dit le médecin, la malade dort en ce moment et sa femme de chambre la veille.
— Et vous la sauverez?
* — Je n'en sais rien encore.
— Mais l'espérez-vous, au moins?
— Je l'espérerai demain matin si les convulsions ne se sont pas renouvelées, mais il était temps qu'en m'appelât.
— Ah! soyez béai, monsieur, pour être ainsi venu.
— C'était mon devoir, reprit le docteur d'une voix grave, comme il est de mon devoir, monsieur, et vous le comprendrez, de vous demander si vous savez qui a empoisonné cette jeune fille.
— C'est elle-même, répondit Henry.
— Elle avait donc un bien violent chagrin, fit le docteur en s'asseyant.
— Oui, monsieur.
— Et de qui lui venait chagrin?
— De moi, monsieur.
Et à ce souvenir, le jeune homme se rejeta au fond du fauteur! sur lequel il était assis, car les larmes débordaient de nouveau ses y-eux.
— Et qu'avez-vous pu faire à cette enfant pour l'amener au suicide, vous qui paraissez être si désolé de sa mort?
— Oh ! répliqua le jeune homme, c'est à la fois bien affreux et bien simple, ce que j'ai fait. Vous avez une grande expérience et une grande sagesse, monsieur; mieux que personne, vous êtes donc apte à juger.
— J'écoute, fit le vieillard en s'inclinant.
—Eh bien, que vous dirais-je, docteur? continua Henry en essayant de contenir les larmes qui semblaient monter de son cœur à ses yeux et qui étaient près de le suffoquer à chaque instant; en sortant de F Université, j'ai fait la connaissance de Madeleine. La pauvre enfant était
une simple ouvrière; mais il y avait en elle une telle douceur, elle était si belle, que je me passionnai vite et violemment.
Ma famille avait de la fortune, il me sembla que je pouvais rendre heureuse la femme qui se confierait à mon amour, et cette certitude donnait un tel ton de conviction à mes paroles que Madeleine^ laissa convaincre, et qu'elle se fia à cet amour que je lui promettais. Elle se donna sans restriction comme se donne un noble cœur à l'homme qu'il a choisi et dans lequel il croit; elle me dit seulement que le jour où je l'abandonperais serait le jour de sa mort. Je n'eus pas de cesse qu'elle n'eût quitté la maison dans laquelle elle travaillait ; elle y consentit enfin, et je lui louai cette petite maison que je meublai simplement, car les goûts de la pauvre enfant étaient simples, et son amour pur se fût offensé d'un luxe qu'elle eût cru être le prix de cet amour. Elle était orpheline, et n'avait d'autres parents qu'une vieille tante qui, ayant appris ce qui s'était passé, ne voulut plus revoir sa nièce, et mourut en effet sans l'avoir revue.
le restai donc le seul être qui pût aimer Madeleine qui, voyant mon amour sincère, mon dévouement continu, ne me rappela jamais le sacrifice qu'elle m'avait fait, et ne m'entretenait jamais de l'avenir qu'avec l'assurance qu'il serait le même pour tous deux.
Tous les jours je .venais ici et j'avais pris une telle habitude de ce bonheur quotidien, que j'en étais arrivé à ne plus m'apercevoir de ce bonheur. 11 me semblait que cette vie devait durer toujours ; je n'envisageais pas la possibilité qu'elle changeât, car je trouvais à la fois dans
Madeleine une maîtresse passionnée et une amie sincère.
Il y a deux ans que nous vivons ainsi, et depuis deux ans l'ombre d'une autre femme n'a jamais passé entre Madeleine et moi, comme je suis sûr que l'idée qu'il y a sur terre d'autres hommes que moi n'est jamais venue à la pauvre enfant. «*
Et cependant elle n'avait pas de grandes distractions. Tous ses plaisirs consistaient à venir se promener le soir sur les bords du Rhin avec moi; là nous causions assis tous les deux au bord du grand fleuve, berçant notre amour du bruit de son courant, du souvenir de ses légendes, et nous rentrions.
Toute la semaine elle travaillait comme au temps où elle n'était qu'ouvrière ; car, disait-elle, l'oisiveté laisse en entrant dans la maison la porte ouverte à tous les vices et à tous les malheurs, et quand je pense que c'est moi qui suis cause du suicide de cette pauvre créature, je suis prêt à me briser la tête sur le pavé.
Et le jeune homme pouvait à peine contenir ses larmes.
• Enfin, reprit-il, je ne puis pas définir l'aveuglement de mon cœur.
Il y avait si longtemps que Madeleine m'avait dit qu'elle mourrait de mon abandon, elle me l'avait si peu répété, convaincue qu'elle était qu'une pareille pensée ne me viendrait jamais, j'avais si bien pris peu à peu l'habitude de voir en elle une sœur dévouée, que j'en arrivai comme on égoïste, comme un sot, comme un lâche, à lui faire la confidence dont elle mourra peut-être demain.
LE DOCTEUR 6ERVANS. 00
Moo père avait fait de mauvaises spéculations; toute sa fortune, ou peu s'en fallait, était perdue. Mon père et ma mère ont toujours été les meilleurs parents qu'on poisse avoir et les meilleurs amis que j'aie eus.
Mati père me fit appeler un matin, m'annonça la rame dont nous étions victimes, et me dit que de moi seul dépendait la fortune de la maison, la' tranquillité de ses vieux jours et le bonheur de ma mère. Il s'agissait d'un riche mariage arrangé pour moi. entre mon père et un de ses amis, riche et désireux d'unir sa famille à la nôtre*
— Je connais ton amour pour Madeleine, mon enfant, me dit mon père, et sans cette catastrophe je ne t'eusse jamais détourné de ton amour ; mais ta mère et moi nous sommes vieux, et nos dettes payées, nous serons réduits à la misère. Je n'ai pas besoin de te rappeler ce que nous avons toujours été pour toi ; notre honneur ou notre espoir est entre tes mains, vois si tu dois nous rendre ce que nous t'avons donné.
Il n'y avait pas à hésiter, maître, la ruine de mes parents était la mienne, et par conséquent celle de Madeleine. L'idée de l'abandonner sans la prévenir ne me vint pas, mais la fatale espérance qu'elle comprendrait la nécessité où j'en étais réduit me vint, et hier je lui avouai tout.
Contre mon attente, je la trouvais calme; je lui jurai que je ne me marierais qu'à la condition d'assurer son sort, et lorsque je la quittai, hier au soir, je la crus résignée.
Cependant cette prompte résignation m'étonnait quand, rentré chez moi, j'eus tout le temps d'y songer sérieuse-
100 LE DOCTEUK SERVAIS.,
ment, après avoir annoncé à mon père que je me marierais, et qu'heureusement Madeleine avait compris les raisons de cette nécessité.
Cependant un secret pressentiment m'empêchait de m'endormir, et je comptais me rendre de bonne heure chez Madeleine, car elle n'avait pas dû dormir non plus, quand sa femme de chambre arriva tout effarée cnez mon père et m'annonça que Madeleine se mourait.
C'est alors que je courus chez vous, maître, et vous savez le reste.
Vous comprenez , n'est-ce pas , poursuivit le jeune homme après avoir essuyé de nouveau ses larmes, vous comprenez qu'il faut qu'elle vive ou que je meure : car, si elle succombe à cet empoisonnement, c'est moi qui l'aurai tuée!
— Êtes-vous bien sûr de ne pas vous exagérer, dans tout ceci, la part que vous y avez prise , et ne faut-il pas plutôt remettre sur le compte de l'exaltation de cette jeune fille la résolution fatale qu'elle a prise? Vous avez le seul tort, à mon avis, d'avoir agi trop loyalement, trop promptement, et peut-être , si vous aviez habitué Madeleine à vos absences, le jour où vous seriez venu lui annoncer votre mariage, cette nouvelle lui eût-elle produit moins d'effet.
— Oh! non, monsieur, réprit Henry, Madeleine n'était pas une femme ordinaire ; son amour était sans expansion, parce qu'il craignait d'être ennuyeux, et elle ne s'est empoisonnée que parce qu'elle croyait mourir à l'instant même.
Si elle avait pu supposer un instant que j'arriverais avant qu'elle fût morte, et que je parvinsse à la rappeler à la vie, elle se fût jetée dans le Rhin, tant elle eût
craint que cet empoisonnement ne parût manquer de franchise et ne semblât qu'un moyen violent et suprême de me ramener à elle.
— Mais , lit le docteur, vous deviez cependant assez connaître Ja nature de votre maîtresse, pour ne pas lui faire aussi brusquement un aveu qui allait bouleverser sa vie; puis, l'ayant fait, comment avez-vous pu la quitter aussitôt et ne pas pressentir qu'en la laissant seule avec ses pensées, vous l'exposiez au désespoir?
— J'ai tort, je suis coupable, mille fois coupable, mou~ sieur, répliqua le jeune homme en contenant avec peine gçs larmes ; mais que voulez-vous , Dieu aveugle ceux qu'il veut perdre. Je vous l'ai déjà dit , je crois, Madeleine était si douce avec moi , notre vie se continuait si tranquille, qu'on eût plutôt dit un frère et une sœur i qu'un amant et sa maîtresse* •
Je savais à Madeleine un grand raisonnement, et j'étais ( convaincu qu'elle ne s'était pas donnée à moi sans peser I d'avance toutes les conséquences de ce consentement; or, à l'air résigné et quelquefois rêveur que je lui avais vu , il me sembla, au moment de lui avouer le désir de mes parents devenu un ordre pour moi , c'était de la folie, une brutale stupidité, je le vois maintenant ; mais il me sembla, dis-je, que parmi les conséquences qu'elle avait prévues, mon mariage , par les relations de ma famille, avait dû être une des premières qui se soient présentées à son esprit, et qu'elle en avait d'avance pria son parti. Nous autres hommes, vous le savez, nous avons toujours besoin, tant la vanité nous enveloppe, tant le doute nous cuirasse, nous avons toujours besoin
LE DOCTEUR SEKVÀNS. 103
que la femme que nous aimons ou plutôt qui nous aime nous parle de son amour et nous le prouve quelquefois même par des folies.
Les preuves extérieures, les preuves des yeux et du scandale arrivent à nous convaincre bien plus vite et bien plus fortement que le sacrifice unique qu'une jeune fille nous fait de sa virginité et de son avenir, et que le bonheur sans effort qu'elle goûte dans la retraite que sa pudeur lui impose. Que vous dirai-je enfin? j'en étais arrivé non pas à croire que Madeleine ne m'aimait pas, mais au contraire qu'elle m'aimait tant, qu'elle était prête atout.
— Voilà, monsieur, la pensée à laquelle j'ai obéi, qui fait mourir cette pauvre enfant et qui me tuera.
— Oui, je comprends, répondit le vieillard, et vous n'êtes pas coupable, monsieur. Vous avez fait ee qu'eût fait tout autre bomme à votre place, et elle a fait ee que bien peu de femmes eussent songé à faire. Mais mainte* nant, réfléchissons, monsieur, et voyons si vous avez le droit de vous abandonner & ce violent désespoir.
11 y avait dans les paroles du docteur une intention visible pour nous qui le connaissons, mais que ne pouvait deviner celui qui 1 écoutait et qui le voyait pour la première fois.
— Je vais vous parler comme parle la nécessité, continua le vieillard, c'est-à-dire au nom du devoir, de la famille, au nom de la religion, au nom de l'honneur. Vous avez agi sans prévoir les résultats, donc vous êtes innocent, demain cette jeune fille sera morte...
— Ah ! mon Dieu ! interrompit l'amant de Madeleine
en comprimant son front entre ses mains , mon Dieu ! que vous ai-je fait pour me foire souffrir ainsi? Et le pauvre enfant se tordait dans le désespoir.
— Écoutez-moi, monsieur, reprit le vieillard.
— Oh ! laissez-moi , fit Henry en se levant , il faut qu'elle me voie, il faut qu'elle me pardonne, il faut que je meure avec elle.
— Asseyez-vous, ajouta maître Servans en prenant la main d'Henry et en le faisant asseoir, asseyez-vous, prenez courage et écoutez-moi. Il y a de grands malheurs dans la vie, et Dieu a permis, monsieur, qu'en m'appelant, vous n'appelassiez pas seulement un médecin, mais un vieillard qui a vu bien des douleurs morales, et qui s*en est fait une expérience, inutile pour lui, mais utile aux autres.
Écoutez -moi donc, la mort de Madeleine ne changera en rien la position de vos parents, et le Seigneur fait preuve de clémence eu la rappelant à lui. Elle meurt par vous, mais, je vous le répète, sans que, dans votre conscience, vous deviez vous regarder comme coupable. Elle morte, les liens qui vous unissaient ù elle sont brisés douloureusement, mais brisés à jamais, et vous pouvez accomplir sans remords l'action que votre piété filiale vous commande. Croyez -moi donc, monsieur, calmez- vous; laissez 4a destinée faire son œuvre, et souvenez-vous que votre mort serait la ruine d'un père et d'une mère à qui vous devez tout et qui viennent aujourd'hui vous réclamer la dette que votre jeunesse toujours heureuse a contractée envers eux.
Au dermier mot, Henry se leva.
— Monsieur, dit-il au vieillard, vous ne me connaissez pas, il est donc tout naturel que vous m'ayez dit ce que vous venez de me dire , et même je vous en remercie; mais, Madeleine morte, je me regarderais comme un être infâme si je lui survivais. Je dois beaucoup à mes parents, c'est vrai, monsieur, mais mes parents étaient heureux, riches, et en faisant ce qu'ils ont fait, ils ont obéi à la voix de leur conscience, de la nature et de Dieu. Cette jeune fille n'avait que son honneur, elle me l'a sacrifié sans reproche hier; elle n'avait plus que sa vie, elle Ta immolée sans une plainte; si elle meurt, je mourrai ; elle a partagé ma vie, je partagerai sa mort. Quant à mes parents, ils sont deux pour souffrir, c'està-dire qu'ils peuvent supporter toutes les douleurs que la fatalité leur enverra , car il n'y a pas «de douleurs assez fortes pour faire ployer deux cœurs bien unis sur lesquels elles tombent.
Et le' jeune homme, qui avait lait un violent effort sur lui-même pour dirç ce que nous venons de rapporter, retomba sans force sur sa chaise.
Le docteur, après l'avoir considéré quelques instants, s'achemina vers la porte.
— Vous me quittez? fit Henry.
— Non, je retourne auprès de Madeleine.
— Et moi?.
— Attendez encore un peu ici.
Le docteur entra dans la chambre de la jeune iille.
La domestique de Madeleine était auprès du lit et regardait avec effroi le visage contracté de sa maîtresse, dont elle tenait une des mains dans les siennes.
106 LE DOCTEUR 8ERVANS,
— Elle est morte, fit le vieillard.
La femme de chambre poussa un cri et se recula.
— Silence ! dit le docteur. Vous savez où demeurent les parents de ce jeune homme?
— » Oui, monsieur.
~~ Allez chercher son père , et priez-le de venir tout de suite.
La pauvre femme fut enchantée de quitter ce spectacle qui l'épouvantait, et elle sortit précipitamment.
Le vieillard, resté seul, considéra cette belle enfant morte; et une larme mouilla ses yeux, qu'on eût pu croire séché» depuis longtemps. Il s'était assis , et il était encore en contemplation devant le cadavre quand le père d'Henry arriva.
Le docteur lui raconta tout jusqu'à la résolution que son fils avait prise de mourir avec Madeleine.
— Il faut l'emmener d'ici, ajouta maître Servans.
Le père lui-même ne put retenir l'émotion que lui causait ce sombre événement,
— Où est mon fils? dit-il enfin en passant la main sur ses yeux.
— Dans cette chambre. Ne lui dites pas que Madeleine est morte, il ne voudrait pas vous suivre.
— Soyez tranquille, répondit le père, et il alla retrouver Henry.
Quelques minutes après le jeune homme sortait ^de sa chambre, appuyé au bras de son père, qui essayait mais vainement de le consoler.
En passant devant la chambre de Madeleine, il voulut entrer; mais le docteur, qui veillait à la porte, lui
dit tout bas qu'elle dormait *t qu'il ne fallait pas la réveiller.
Une heure après la jeune fille était transportée h la salle des morts.
Tout ému par ce qui venait de se passer, maître Servans était rentré chez lui, et il avait trouvé Ivarius presque aussi ému que lui.
— Eh bien ! que diable as-tu à ton tour? lui avait dit le docteur.
— * J'ai, avait répondu Ivarius, que ee pauvre procureur a tout bonnement une fièvre pernicieuse intermittente, et qu'il en est à son second accès,
— Ah çà ! toute la ville va done mourir?
— Sans compter, ajouta Ivarius, que le comte de Diksen vient de vous envoyer chercher pour sa femme qui est, dit-il, gravement maladç.
— Allons, voilà qui s'annonce bien; moi qui croyais n'avoir qu'une occasion de nous mettre à l'œuvre, je crains bien que'nous n'en ayons trois.
-~ Tant mieux, fit Ivarius, trois est le nombre cabalistique agréable au Seigneur.
Le soir, le père d'Henry annonça à son fils la mort de Madeleine, avec les mêmes précautions que celui-ci avait prises pour annoncer son mariage à sa maîtresse.
Mais à cette nouvelle Henry fut pris d'un désespoir si violent, que son père fut forcé d'appeler les domestiques à son aide pour le contenir et l'empêcher de se tuer.
Dans la journée, maître Servan* était allé faire visite à ses nouveaux malades.
108 LE DOCTEUR SERTANS.
Nous allons voir ce qui en était résulté.
Quand le docteur arriva chez le procureur, celui-ci était dans cet état d'affaissement qui succède aux accès de ces sortes de fièvre, et qui fait croire que le malade est sauvé.
Tout le monde sait que si le troisième accès a lieu, le malade en meurt. C'était donc ce troisième accès qu'il fallait prévenir.
Le fils était dans la chambre qui précédait celle où reposait son père, car la douleur du pauvre jeune homme était telle que, pour pouvoir lui donner un libre cours et ne pas en étouffer, il avait quitté le chevet auquel il avait veillé toute la nuit.
C'était chez le fils du procureur la même douleur que chez l'amant de Madeleine : mêmes cris, mêmes attaques nerveuses, mêmes sanglots. — Sauvez mon père, avait été le premier mot du jeune homme. Le docteur avait essayé de dire quelques mots de consolation, mais Francis l'avait supplié de ne pas faire attendre son père et de venir lui dire immédiatement après s'il fallait craindre ou espérer, car il ne se sentait pas la force d'assister à la consultation de- maître Servans.
En entendant ouvrir la porte , le malade avança la tête, et ayant reconnu le médecin, il lui dit :
— Ah! c'est vous, cher ami, je suis bien aise de vous voir.
— Comment allez-vous? reprit le docteur en prenant la main du procureur.
— Je suis calme, merci, mais en tout cas il faut que je vous parle.
— Voyons, qu'avez-vous à me dire? fit maître $ervans en s'asseyant sur le fauteuil qui se trouve toujours auprès du lit des malades.
— Une chose que vous seul et moi devons savoir, et que si je meurs vous serez chargé de dire à quelqu'un. .
— Mais pourquoi présager déjà le moment de votre inort? rien n'est moins certain que cela, et, Dieu aidaut, vous serez sur pied dans trois jours; car, dans la maladie que vous avez, il y a cela d'agréable que la guérison est aussi prompte que l'attaque, quand on a affaire à un malade sage et qui ne fait pas d'imprudence.
— Mais si la guérison n'a pas lieu le troisième jour, on en meurt, je sais cela aussi, répliqua le malade; vous me permettrez donc, docteur, non pas de douter de votre science, mais de prévoir le cas où elle ne pourrait rien contre l'âge et la maladie, et vous me rendrez le service que je vais vous demander. Vous connaissez Francis, n'est-ce pas ?
— Oui.
— Vous savez qu'il est impossible d'être meilleur fils que lui?
— Certes...
—Eh bien? c'est cette piété filiale que je veux récompenser ; je vais donc vous dire ce que j'ai fait et ce qui vous restera à faire.
Ma femme est morte jeune, continua le père, me laissant un fils et une petite fortune de cent cinquante mille francs. Je me suis dit que cette fortune appartenait à Francis, et je me suis promis de n'y pas toucher,
et de l'augmenter au contraire des revenus annuels qu'elle pouvait rapporter dans des mains intelligentes. En 4814, au lieu de se perdre comme tant d'autres dans le bouleversement général, cette somme fructifia si bien qu'elle se doubla, ce qui ne m'empêcha pas d'appeler mon fils et de lui dire que nous avions tout perdu, et qu'il lui fallait travailler à partir de ce jour. Je demandai et j'obtins ma charge de procureur, et Francis se résigna à sa nouvelle position. C'était une épreuve que je tentais, docteur; elle réussit. Je voulais habituer au travail un enfant que l'espérance d'une fortune à venir eût peut-être fait paresseux et dissipé. Puis, j'avais vu tant de fils souhaiter la mort du père dont ils devaient hériter* que, quoique je connusse à Francis un coeur excellent, je ne voulais pas qu'une seule fois, au milieu des passions qui dominent la jeunesse, cette mauvaise pensée pût lui venir; je voulais faire de mon fils un ami qui m'aimât sincèrement et pleurât sincèrement ma mort le jour où il plairait à Dieu de me rappeler à lui; j'ai voulu faire de mon fils enfin un homme courageux, aimant le travail et prêt à lutter contre toutes les adversités de la vie. J'ai réussi, maître, Francis est un honnête homme, un homme laborieux et un bon fils ; j'ai fait mon devoir, Dieu sera content, et mon fils bénira ma mémoire, je l'espère.
Maintenant, reprit le malade après une pause, voici ce qui se passe : Francis est amoureux d'une jeune fille, mais vous le savez, amoureux comme le sont tous les jeunes gens, et il est venu dernièrement me prier de demander pour lui la main de cette enfant, qui n'est autre
que Mlle 8.... Ce n'eût pas été la peine de tenter l'œuvre que j'avais entreprise pour m'arrêter à moitié chemin et décider en un instant de l'avenir de Francis sur le premier mot de son cœur. Je lui fis donc observer que M11* S.... est fort riche, que nous n'avons, moi que ma charge, lui que son travail, et que dans le cas où il serait accepté, il allait se trouver dans la dépendance d'une famille étrangère. J'essayai de lui faire comprendre en outre que le mariage était une chose trop sérieuse pour la conclure ainsi, et qu'avant de faire cette démarche, je préférais attendre que [certains soupçons que j'avais sur la jeune fille fussent détruits par les informations qne je comptais prendre.
le dois dire que cette décision jeta pendant quelques Jours un peu de froid, entre Francis et moi ; mais sur ces entrefaites, je tombai malade, et vous^vez vu la douleur du pauvre enfant.
Aujourd'hui, docteur, c'est à vous que je veux conûer les titres de cette fortune, qui monte à trois cent cinquante mille francs, et qui permettra à Francis d'épouser Mu* S...., si son amour a survécu à la douleur qu'il éprouvera de ma perte» Mot mort, il sera libre de ses actions ; mot vivant, il ne ferait jamais ce mariage, que je regarderais Comme un malheur. Tous ces titres sont là dans ce secrétaire, parfaitement en règle et cachetés. Prenez-les, docteur, et quand mon fils m'aura fermé les yeux, remettez-les-lui.
Je vous connais depuis longtemps, vous êtes mon ami, et j'aime mieux vous charger de cette mission, vous qui savez maintenant ce que j'ai fait pour le bonheur de
mon fils, qu'un notaire qui ne songerait qu'à faire une
affaire sans s'occuper d'adoucir une douleur.
— Vous le voulez absolument, répondit maître Servans, je le veux bien; mais dans deux jours je vous rendrai ce paquet, car dans deux jours vous serez sur pied.
— Je suis vieux, j'ai une vie sans reproche à mettre aux pieds de Dieu, j'ai été bon pour mon fils, juste pour tous, et au lieu de maudire Dieu du bonheur qu'il me retire, je le bénis pour celui que je lui dois.
Et le vieillard, que ce long récit avait épuisé, reposa la tête sur l'oreiller, et ferma les yeux. Le docteur s'approcha de lui, étudia le pouls.
— Voilà la fièvre qui revient, murmura-t-41.
Et il écrivit son ordonnance; puis étant passé dans la chambre voisine, il remit cette ordonnance à Francis, en lui disant :
— Espérez, mon ami, et s'il y a quelque chose de nouveau, passez vous-même chez moi.
Le jeune homme pleurait toujours.
Maître Servans sortit.
A la porte il rencontra Ivarius tout essoufflé qui venait le chercher jusque chez le procureur, et qui lui dit :
— Maître, maître, le comte de Diksen vous attend. J'ai offert d'y aller, mais c'est vous qu'il veut; il n'est peutêtre plus temps, courons bien vite.
— Où est-ce?
— Je vais vous y mener.
Servans et Ivarius se mirent à courir.
Le docteur et Ivarius arrivèrent bientôt à la maison du comte de Diksen; maître Servans fut contraint de s'arrêter à quelques pas de la porte; son front ruisselait de sueur , et tout en reprenant haleine et en tirant son mouchoir, il dit à Ivarius :
— Ils me feront mourir.
— Pas encore, maître, répondit le serviteur.
Et tous deux échangèrent un regard confidentiel. Pendant ce temps-là, Ivarius avait été frapper à la porte du comte, et une vieille femme était venue ouvrir.
— C'est le docteur? fit-elle en s'adressant à Servans.
— Oui.
— Ah! arrivez vite, monsieur, ma pauvre maîtresse est au plus mal.
La vieille femme courut devant pour montrer le chemin aux nouveaux venus.
Ils pénétrèrent dans une chambre à coucher d'une grande élégance, que voilait momentanément le désordre inséparable de toute maladie grave. Un demi-jour éclairait cette chambre, dont tout le fond était occupé par un lit à colonnes, en bois sculpté, dont les rideaux de lampas cramoisi jetaient leur reflet sombre sur le
visage pâle de la comtesse , immobile comme une
morte. x
Un homme d'une trentaine d'années environ se promenait à grands pas dans cette chambre , écartait de temps en temps les rideaux du lit, interrogeait du regard le visage de la malade, et laissant retomber le rideau, revenait à la croisée, regardait dans la rue, et s'écriait en frappant du pied :
— Cet imbécile de médecin ne viendra donc pas ! Puis il recommençait sa promenade de long en large ;
il regardait de nouveau la comtesse, et s'impatientait encore.
Enfin , il ne pouvait y tenir et avait une seconde l'ois envoyé la vieille domestique chercher maître Servans.
C'était à cette seconde visite de la vieille femme que Ivarius avait couru chercher son maître chez le procureur.
Pendant ce temps, le jeune homme qui attendait si impatiemment, le comte de Diksen enfin, s'était approché du lit de sa femme, et lui avait dit :
— Souffrez-vous toujours autant, Emilie?
La jeune femme avait essayé de répondre, mais la parole avait expiré sur ses lèvres.
— Le docteur va venir, patientez un peu, avait continué le comte, je vais renvoyer Marianne le chercher.
Un pâle sourire, qu'on eût pu traduire par un remercîment, s'était dessiné sur la bouche de la comtesse, et son mari avait de nouveau laissé retomber le rideau, et il était revenu à la fenêtre, l'air rêveur, préoccupé.
Quand cet homme s'approchait du jour, on pouvait
voir les traits bien caractéristiques de son visage, que la pénombre de la chambre confondait dans un ensemble assez insignifiant.
Il avait des cheveux noirs qu'il ramenait ordinairement avec beaucoup de soin sur. les tempes, où se montraient déjà quelques mèches blanches. Mais ce jour-là le comte était occupé de choses beaucoup plus importantes que de cacher les signes d'une jeunesse déjà vieillie, et lorsque son visage apparaissait dans la lumière que donnait la fenêtre, on voyait tout de suite les ravages que la vie y avait déjà faits.
Cet homme, né pour être beau, avait le teint terni par les veilles; ses grands yeux noirs, auxquels une fièvre intérieure donnait de l'éclat, devaient depuis quel- . que temps être à peu près' éteints. Ses joues étaient creuses, et sa moustache épaisse cachait sa lèvre supérieure; mais la lèvre inférieure, qui, tombant un peu, semblait usée par l'orgie et la volupté, laissait voir des dents noires et déchaussées pour la plupart.
Cet homme était bien le résultat incarné de la débauche précoce, à en juger du moins par les apparences.
Au moment où nous faisons sa connaissance, il paraissait en proie à une agitation violente plutôt qu'à une douleur profonde.
— U ne viendra donc pas! répétaît-il de temps à autre.
Il en était à un de ces mouvements d'impatience qui se manifestaient par des juron», quand Ivarius et Servans entrèrent dans la chambre conduits par Marianne.
—Enfin! avait dit le comte en allant au-devant d'eux.
Maître Serons avait fait d'un seul coup d'œil les remarques que nous venons de faire.
— Où est la malade? fit le docteur.
— Ici, monsieur, répondit M. de Diksen en écartant le rideau du lit, que l'on avait ramené devant la comtesse pour que le peu de jour qui entrait dans la chambre ne la fatiguât pas.
Le médecin s'approcha, et ayant considéré la malade, il dit:
— Pourquoi ne m'a-t-on pas fait appeler plus tôt? ~- Mais c'est la seconde fois, dit assez sèchement le
comte, que je vous envoie chercher aujourd'hui. Lé docteur regarda celui qui venait de lui parler.
— Ce n'est 'pas cela que je veux dire, monsieur, répondit maître Servans, et ce n'est pas d'aujourd'hui seulement qu'il fallait m'envoyer chercher, car ce n'est pas d'aujourd'hui seulement que votre femme est malade.
— Il est vrai, monsieur, répliqua le comte, mais nous avions envoyé chercher un autre médecin qui se nomme...
~- Je ne veux pas savoir son nom, dit Servans; tout ce que jô puis vous dire, c'est que vous m'avez envoyé chercher trop tard, et pour ;ce qu'il y a à faire maintenant, j'aime mieux que ce soit celui qui a entrepris la guérison qui la continue. C'est une trop grande respon- Mbilité à prendre à cette heure.
— Il n'y a donc plus de ressources? fit le comte en pâ- Ustant encore.
— Non, répondit le docteur, il faudrait un miracle
pour sauver cette femme, et malheureusement nous ne sommes plus et pas encore au i temps des miracles, jyouta-t-il en regardant Ivarius.
— Ob! je suis maudit! fit le oomte en se laissant tomber comme anéanti dans un fauteuil.
— Écoutez, monsieur, reprit-il en se relevant, il faut que vous sauviez cette femme, il le faut!
Et dans le ton dont ces paroles avaient été prononcées, il y avait du désespoir, mais du désespoir prêt à retomber en colère sur ceux qui ne tenteraient pas de le consoler.
— Je vous ferai observer, monsieur le oomte, reprit le docteur d'une voix calme, qu'on ne dit pas à un médecin : Il faut vous emparer de la vie que Dieu reprend, comme un général dit à une armée : Il faut vous emparer de ce bastion.
—Pardonnez-moi, dit le comte en tendant une main fiévreuse au docteur, pardonnez-moi, mais je souffre tant que c'est à ma douleur seule qu'il faut s'en prendre du ton de mes paroles. Ce que je voulais dire, docteur, c'est que la moitié de ma fortune appartient à celui qui sauvera cette pauvre femme.
Et cette fois le comte parut s'attendrir réellement.
— Résignez-vous, monsieur le comte, lit le docteur, mais je n'y puis rien, et ce n'est pas par vanité que je vous le dis, mais du moment que je ne puis sauver la comtesse, personne ne la sauvera.
—Alors, s'écria le comte en portant la main à son front comme pour s'arracher les cheveux , alors j'en mourrai !
H8 LE DOCTEUR SERVÀNS.
— Pourquoi ne ni'avez-vous pas envoyé chercher plus tôt? répétait sans cesse le médecin.
Et chaque [fois que maître Servans répétait cette phrase, le comte devenait plus pâle et se promenait avec agitation.
Cet homme ne criait pas, ne pleurait pas, mais à ce silence, à l'altération de ses traits, on devinait une grande douleur, une des plus grandes même qu'il eût dû éprouver.
De temps à autre, son regard prenait une fixité étrange, et s'approchant du lit où la comtesse agonisait, il s'agenouillait en murmurant :
— Pauvre femme ! pardonne-moi !
Le docteur regardait attentivement cet homme en se disant : « Ce n'est pas ainsi que souffrait la mère Jeanne, ce -n'est pas ainsi que souffrent Henry et Francis; je crois plutôt chez cet homme à un remords qu'à une douleur. »
Et du regard il questionnait lvarius, qui sans doute avait deviné la pensée de son maître, car il lui répondait par un signe de tête affirmatif.
Cependant ils étaient venus tous deux pour secourir une malade, et non pour voir agoniser une mourante. Leur présence devenant inutile, maître Servans s'approcha du comte poui prendre congé de lui.
— Vous vous en allez? dit M. de Diksen au docteur.
— Je ne puis plus vous être bon à rien, monsieur le comte, et il y a dans la ville d'autres gens qui m'attendent.
— Ainsi, tout est fini ! reprit le comte en se levant.
— Dieu seul peut sauver la comtesse.
— Mais il est impossible qu'elle meure ! s'écria le comte en se jetant sur le lit de sa femme et en agilant ce corps qui avait déjà l'immobilité du cadavre. Comment! la science est impuissante à ce point! Comment! tant qu'il reste un souffle à l'être ;qui se meurt, vous ne pouvez pas rattacher la vie à ce souffle! Au nom du ciel, monsieur, prolongez les jours de cette femme; voyez, elle est jeune encore : un effort, et la vie rentrera peut-être dans le corps qu'elle déserte; faites-la revivre un an, six mois, huit jours, mais, je vous en conjure, qu'elle ne meure pas aujourd'hui !
— Vous aimez donc bien la comtesse? fit le docteur en se rapprochant du lit et en regardant le comte, comme s'il eût voulu, à travers son visage usé, lire dans le cœur de cet homme.
— Eh ! pardieu, oui, je l'aime! répondit M. de Diksen en se dérobant au regard du médecin. Pourquoi voudrais-je qu'elle vécût si je ne l'aimais pas !
— - C'est juste, répliqua maître Servans, mais vous vous contenteriez qu'elle vécût huit jours, dites-vous ; huit jours, c'est bien peu.
— Ne savpz-vous pas que le cœur de l'homme est lâche devant la mort de ceux qu'il aime, et 'combien le rend heureux un sursis, si court qu'il soit, accordé à lavie de ceux qu'il va perdre ?
— C'est vrai, monsieur le comte, mais la nature a permis que toute douleur s'effaçât un jour; vous êtes jeune encore, vous avez un grand nom, vous êtes riche.
A ce moment le comte tressaillit, et involontairement
regarda le médecin, comme s'il eût pensé que celui-ci
prêtait une intention à la conclusion de sa phrase.
— Oui, je suis riche, continua le comte eu se promenant de long en large dans sa chambre, j'ai aujourd'hui cent mille francs de rente, ce qui ne m'empêche pas, ajouta-t-il avec un sourire amer, de vous en offrir la moitié si vous sauvez ma femme.
— Il vous resterait encore cinquante mille francs de revenu, répliqua le docteur, ce qui vaut toujours mieux que rien.
Et en disant cela, maître Servans regardait Ivarius, qui, l'œil fixé sur le comte, attendait la réponse qu'il allait faire.
— Que voulez-vous dire? répondit M. de Diksen en s'arrêtant devant le vieillard.
— Je veux dire que quand on aime sa femme comme vous aimez la comtesse, on peut bien donner la moitié de sa fortune pour la conserver, surtout quand la moitié que Ton garde est encore de cinquante mille francs de rente. Mais j'allais ajouter que, dussiez-vous me donner le double de votre fortune, je ne pourrais sauver madame de Diksen, qui sera morte dans une heure.
Le comte était horriblement pâle.
— Ainsi elle est déjà dans l'agonie? balbutia-t-il.
— Oui.
— Et vous ne pouvez pas lui faire recouvrer la raison et la parole pendant dix minutes?
— Non.
— Quoi que vous fassiez?
— Quoi que je fasse?
LE DOCTEUR SERYÀNS, 1B1
Le comte était blême.
— C'est bien, reprit-il en ouvrant un meuble duquel il tira quelques pièces d'or qu'il tendit au docteur, je regrette de vous avoir dérangé, mais voilà pour votre visite.
Le médecin prit les pièces d'or, mais en les recevant, il sentit que la main du comte tremblait.
— Vous ne voulez pas me faire l'honneur de me devoir une visite, monsieur le comte? dit le docteur, c'est mal.
— Je veux être sûr qu'elle vous soit payée, voilà tout.
— Vous auriez pu attendre que je revinsse.
— Mais vous auriez pu ne pas me retrouver.
— Vous partirez?
— Non.
— Je ne comprends pas, alor^.
— Docteur, avez-vous entendu quelquefois des gens dire qu'ils allaient se tuer?
— Oui.
— Se tuaient-ils?
— Jamais.
— Eh bien! docteur, dans deux heures d'ici, vous pourrez dire que vous en avez vu un.
-Qui?
— Moi.
— Ainsi, vous êtes résolu à mourir si la comtesse meurt?
— 11 le faudra.
— Et pourquoi?
— Parce que je l'aime à ne pouvoir lui survivre.
Cette phrase fut dite avec une intonation qu'on ne peut définir, tant elle renfermait à la fois d'ironie, de rage et d'amertume.
— C'est bien... reprit le docteur. Adieu. Et il tendit la main au comte.
— Adieu, reprit celui-ci en se laissant tomber sur une chaise, après avoir répondu à la poignée de main du docteur.
Ivarius sortit avec maître Servans.
A la porte, les deux hommes rencontrèrent Marianne.
— H faut que vous me cachiez dans un endroit d'où je puisse voir tout ce qui va se passer dans la chambre de votre maîtresse, dit le docteur à cette fille.
— Et pourquoi, mon Dieu?
— Parce que je crains un malheur que je veux empêcher.
Marianne examina maître Servans, et comprit tout de suite que ce vieillard était incapable d'un mauvais dessein.
— Mais il ne suffit pas, reprit le docteur, que je puisse voir, il faut que je puisse entrer.
— Eh bien! monsieur, mettez-vous dans ce cabinet, et vous y serez à merveille.
Et la vieille femme entrouvrit une porte par laquelle passa le docteur, après avoir dit à Ivarius d'aller savoir > des nouvelles du procureur et de rentrer l'attendre chez lui.
En effet, le poste d'observation que Marianne avait donné au docteur était excellent. En écartant un rideau, il lai était facile de voir tout ce qui se passait dans la chambre de la comtesse.
11 posa sa canne dans un coin, écarta le rideau et re^ garda.
Le comte resta quelques instants assis et plongé dans ses réflexions, puis, comme si le résultat de ses pensées eût été Je regret de voir s'évanouir une espérance conçue, il se leva brusquement et repoussa avec un mouvement d'impatience le siège qu'il quittait.
Ensuite il s'approcha du meuble dans lequel il avait pris de l'or quelques minutes auparavant, et tira d'un autre tiroir une liasse de papiers qu'il feuilleta avec le plus grand soin ; mais il paraît que cet examen ne changea en aucune manière le résultat de ses réflexions, car il rejeta les papiers dans le tiroir, le referma violemment et murmura :
— Allons, décidément, il le faut.
Après quoi, il s'approcha du lit de sa femme et l'appela deux ou trois fois, mais sans qu'elle répondît autrement que par un râle obstiné.
Le comte resta alors en contemplation devant la
mourante qui était vraiment belle, et s'étant agenouillé devant le lit, il prit une des mains amaigries de la comtesse. %
D'autres réflexions que celles qui avaient paru l'occuper jusqu'alors envahirent tout à coup son cœur: des souvenirs heureux s'emparèrent de son esprit sans doute, car la figure pâle et froide du comte s'éclaira, des larmes vinrent à ses yeux, et laissant tomber sa tète sur la main de la mourante, il s'écria :Oh! mou Dieu! mon Dieu ! rendez-la-moi ! 9
Puis, comme si Dieu eût dû exaucer cette courte prière, le comte releva la tête et interrogea de nouveau le visage de sa femme sur lequel les contractions de l'agonie s'étendaient de plus en plus.
— Je suis maudit, murmura M. de Diksen en se redressant.
Puis il alla s'asseoir devant une table, et écrivit :
c Madame la marquise,
« Lorsque vous recevrez cette lettre, votre fille sera morte, et moi, qui vous annonce cette triste nouvelle; moi, que vous maudirez peut-être encore, je l'aurai suivie dans la mort comme elle m'a suivi il y a deux ans.
« Vous voyez, madame lr marquise, que mon amour peut aller plus loin que vous ne l'aviez prévu.
« Cest à ceux qui vont mourir que Dieu donne le droit de pardonner, et, au nom de votre fille et au mien, je vous pardonne, pour qu'à l'heure où Dieu vous rappellera à lui, vous nous pardonniez à votre tour, et
LE DOCTËUH SERVANS. m
pour qu'il réunisse là-haut ceux qu'il a séparés icibas. »
Puis il signa : comte de Diksen.
Au moment où il allait plier cette lettre, il sembla au comte que le râle avait cessé. 11 tourna la tète du côté du lit, le regard fixe, le front livide ; il écouta...
Tl n'entendit plus rien.
Alors il courut au lit, posa son oreille sur la poitrine de la comtesse, et se releva plus pâle qu'il ne l'avait jamais été.
— Morte ! morte ! morte ! s'écria-t-il.
Et chancelant, il se laissa retomber sur le lit et pleura abondamment. Rien de tout cela n'échappait au docteur.
— Voyons, reprit le comte, du courage, finissons-en. Il ouvrit une armoire, en tira une paire de pistolets,
les arma, et vint les poser à côté de la lettre qu'il venait d'écrire.
L* comte paraissait si résolu, que maître Servans jugea que le moment était venu de se montrer.
Il ouvrit doucement la porte du cabinet, et sur la pointe du pied s'approcha de M. de Diksen qui pliait la lettre, et tendant la main, il lui dit :
— Vous permettez que je lise cette lettre ?
Le comte tressaillit à cette voix qu'il s'attendait si peu à entendre, et regarda celui qui se permettait cette demande. .
— Que venez-vous faire ici, monsieur? lui dit-il.
— Je viens empêcher un suicide.
4âô LE DOCTEUR SERVÀNS.
—Et de quel droit?
— Du droit que tout homme a de sauver sou semblable, monsieur le comte, et, quoique vous soyez un grand seigneur et moi un simple médecin, je pourrai peut-être vous sauver.
— Mais pourquoi voulez-vous lire cette lettre?
— Parce qu'il ne faut pas que vous ayez de secrets pour moi.
— Je ne. vous comprends pas, monsieur.
— La comtesse est morte?
— Oui, I
— Vous avefc supplié Dieu de vous la rendre ? i
— C'est vrai.
— Et il ne vous a pas écouté, de sorte que vous allez vous tuer. J'ai bien vu et bien compris, n'est-ce '
Et le vieillard fixait ses yeux perçants sur le comte.
— Oui, répondit M. de Diksen subissant malgré lui l'influence de ce regard, oui, c'est bien cela.
— Vous m'avez offert la moitié de votre fortune si je vous rendais votre femme.
— Et l'offre encore.
— Vous croyez donc que, quoique morte, je puis vous la rendre?
— Je suis au moment de me tuer, monsieur, et je suis prêt à croire à la moindre espérance qu'on me donnera.
— Eli bien ! répondez-moi franchement alors.
— Et vous me rendrez la comtesse ?
— Qui sait?
Le comte regarda le vieillard comme s'il eût eu affaire à un fou, mais le regard du médecin était si clair, ses questions étaient si précises, que M. de Diksen voulut voir jusqu'où irait cette conviction que paraissait avoir le docteur; aussi il reprit en s'asseyant :
— Voyons, monsieur, interrogez.
— Vous aimez la comtesse?
— De toute mon âme.
— Vous l'aviez épousée par amour?
— J'avais fait mieux, je l'avais enlevée.
— Bien! et quoique vous l'eussiez enlevée, vous l'avez
— Je ne l'aimais pas seulement, je la respectais.
— A merveille ! et tout à l'heure vous écriviez?
— A sa mère.
— Je puis lire cette lettre?
— La voici.
Le docteur prit la lettre et la lut. . Le comte le regardait attentivement pendant cette lecture.
— Eh bien! fit-il quand maître Servans eût fini.
— Eh bien, c'est tout ce que je voulais savoir.
— Et maintenant.
— Maintenant, vous allez désarmer vos pistolets, enfermer cette lettre dans un tiroir, car vous avez un devoir pieux à accomplir. »
— Lequel?
— Celui de veiller votre femme pendant les trois jours qu'elle va rester à la salle des morts.
— A quoi bon, si vous êtes sûr qu'elle est morte?
^-La science de l'homme peut se tromper; ai elle so réveillait tout à coup !
— Que dites-vous là?
—Je dis> reprit maître Servans de l'air le plus naturel, je dis qu'il peut arriver ce qui est arrivé souvent, c'est que la comtesse ne soit qu'en léthargie, et qu'il est de votre devoir de la veiller le temps voulu.
— C'est juste, je la veillerai, fit le comte avec résignation.
— Vous voyez que j'ai bien fait d'écouter aux portes.
— Merci, fit le comte en tendant la main au docteur, mais pour me donner ce conseil, vous n'aviez pas besoin de lire la lettre que j'écrivais.
— Oh! cela, c'était pour un intérêt personnel, répliqua le docteur en souriant, je voulais être sûr de quelque fchose.
— Et vous l'êtes?
— Oui.
En disant ce mot, maître Servans regarda fixement le comte, et celui-ci baissa les yeux.
— Ainsi, vous me jurez de ne pas attenter à votre vie d'ici trois jours.
— Je vous le jure ; mais après ce délai?
— Vous serez libre : mais....
— Mais quai ?
— Rien, espérez.
— En qui?
— En tout!
— Vous êtes un homme étrange, docteur.
LE DOCTEUR SERVANS. m
-C'est ce qu'on dit. Mais vous Je verrez mieux que personne. ^
— Nous devons donc nous revoir?
— Probablement.
-Où?
— A la salle des morts ! Adieu, monsieur le comte.
— Adieu, docteur.
Quand maître Servans quitta la maison du comte la neige tombait à gros flocons. '
Le vieillard se mit à courir de toutes ses jambes et rentra chez lui tout en sueur. '
-Eh bien, maître, lui dit Ivarius, comment va la comtesse?
— Elle est morte !
— Et le procureur? demanda le médecin.
— Mort aussi! .
— Sais-tu, mon pauvre Ivarius, que voilà trois malades que nous laissons mourir et que nous nous déshonorons, disait le vieillard en s'asseyant auprès du feu car il grelottait.
— Hélas! oui, maître, répliqua Ivarius, et il nous faudrait maintenant une belle cure.
-Je crains bien, fit le docteur, que mon premier malade, ce ne soit moi.
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-Aussi, maître, tous faites des imprudences vous vous levez de grand matin, vous sortez légèrement vêtu,
vous courez la ville avec la neige, vous rentrez en sueur, vos habits sont mouillés et vous n'en changez pas. Vous n'avez plus vingt ans, et il y a là de quoi vous tuer, si vous n'y prenez pas garde.
— Ma foi, jVsuis presque content ne n'avoir plus à m'inquiéter de mes malades, de cette façon je vais me coucher et je n'aurai plus à m'inquiéter que de moi.
Ah! mon cher Ivarius, je ne sais pas ce que j'ai, mais je suis vraiment très-mal.
. Et en effet lorsque maître Servans se leva pour se mettre au lit, c'est à peine s'il pouvait se tenir et il trem-, blait de fièvre.
— Voilà déjà plusieurs jours que je me sens peu à mon aise, mais dans notre métier il n'y a de malades pour nous que les autres; j'ai soixante-dix ans bien sonnés, fit le vieillard après une pause, et je crois que le moment est venu d'arranger nies affaires.
— Que diable ! vous imaginez- vous là, maître ; un peu de repos et demain vous serez frais et gai comme hier.'
— J'en doute, répliqua le vieillard, qui, à l'aide d'Ivarius, s'était déshabillé et venait enfin de se mettre au lit. J'en doute fort, tu me permettras donc de prendre mes précautions. Couvre-moi d'abord bien. Maintenant, fais-moi de la bourrache; je n'ai pas besoin d'autre chose. Tu iras ensuite chez mon notaire lui dire de passer ici à sept heures et demie; de là tu passeras chez madame de Languers, tu sais; et en disant cela le vieillard faisait à Ivarius un signe facile à comprendre, et tu la prieras de venir ce soir de neuf heures à dix. 11 fyut que je la voie, on ne sait pas ce qui peut arriver,
, LE DOCTEUR SE$VANS. i5i
et il y a des choses que je ne dois remettre qu'à elle.
— Bien, maître, ce sera fait.
— Tu prieras en outre le curé de notre église de se rendre chez moi, de onze heures à minuit,
— Ah çà ! maître, vous yous croyea déjà mort?
— Fais toujours ce que je te dis; tu sais bien qu'il faut tout prévoir à mon âge. Je n'affirme pas que je mourrai de cette indispositon, mais il se peut que j'en meure, et je veu*, fi cela arrive, mourir en bon chrétien. Et maintenant, va-t'en promptement et reviens vite.
lvarius sortit; mais il n'avait pas, nous devons le dire, l'ajr peiné d'un hpmme qui voit mourir celui à qui il doit tout.
Peut-êtrç était-il convaincu que le malade s'exagérait sa position, car il est impossible de croire à une pareille indifférence de la part d'ivarius.
Toujours est-il qu'il s'enveloppa d'un grand manteau, et qu'il s'en alla faire les commissions dont il venait d'être chargé.
Pendant ce temps, maître Servans se mit à réfléchir, et si profondément que, lorsque lvarius revint une demiheure après, il ne l'entendit pas rentrer.
Alors celui-ci s'approcha doucement du lit de sou maîlre qu'il croyait endormi; et le voyant Jes yeux parfaitement ouverts, il lui dit :
— Docteur, vos commissions sont faites.
«- Tu as vu le notaire?
— Il siéra i#i à sept heures et demie.
— Tu as vu madame de Langhers?
— Oui.
— Elle viendra?
— A neuf heures.
— Et le curé?
— De onze heures à minuit.
— Très-bien ; maintenant ouvre l'armoire et prends la fiole sur l'étiquette de laquelle il y a un a.
— Voilà, maître.
— Emplis le petit flacon qui est à côté de la liqueur que cette fiole contient, et jette la fiole et le restant de la liqueur.
Ivarius ouvrit la fenêtre, jeta dans le jardin la fiole qui se brisa en morceaux, et referma la fenêtre.
— Donne-moi ce flacon.
Le docteur cacha le flacon sous son oreiller. *
— Après ? dit Ivarius.
— Quelle heure est-il?
— Six heures.
— Va dîner et reviens; j'ai encore quelque chose à te faire faire.
— Aimez-vous mieux que je le fasse avant de dîner?
— Non; tu sais que chaque chose doit venir en son temps : voilà vingt ans que nous dînons tous les jours à la même heure, va dîner; seulement, dîne vite.
Le docteur, resté seul, retomba dans ses réflexions que le retour d'Ivarius avait interrompues. Un quart d'heure après, celui-ci reparut.
— Ivarius, lui dit son maître en lui tendant une clef, ouvre le premier tiroir du haut de ce chiffonnier; il y a des lettres dans ce tiroir.
«— Oui, maître.
— Donne-les-moi.
— Mais il y en a plusieurs paquets.
— Donne-moi le plus gros.
Ivarius obéit.
Le vieillard mit ce paquet à côté du flacon, sous son oreiller.
— Et les autres lettres? demanda Ivarius.
— Jette-les au feu; celles qui les ont écrites sont mortes, et eu conscience je ne puis les rendre à leurs héritiers.
— Avez-vous encore quelque chose à réordonner, maître?
— Oui, ce soir, avant que madame de Langhers ne s'en aille, je te demanderai à boire, tu me verseras dans ma tisane dix gouttes de la liqueur étiquetée B, que tu trouveras dans l'armoire où tu as pris la première fiole, et sans que l'on te voie, tu jetteras cette seconde bouteille dans le jardin. Puis quand je serai mort, tu feras remettre au fils du procureur les papiers qui sont dans mon secrétaire, et qui portent sur l'enveloppe : A Francis. Tu as bien compris?
— Oui, maître.
En ce moment, on frappa à la porte de la rue.
— Eh bien! maintenant va ouvrir, car voici le notaire.
— Eh bien! qu'avez-vous donc, mon cher docteur? dit le notaire en entrant.
— J'ai, mon pauvre ami, que Je veux faire mon testament.
— Quelle idée !
•*- Une idée bien naturelle; j'ai plus de soixante-dix ans, je suis malade, je fais mon testament, c'est la chosela plus simple du monde. Reste avec nous, Ivarius ; ce que nous avons à dire, tu peux, tu dois l'entendre.
Le notaire s'assit, sur un signe que lui fit maître Servans.
— Pour qu'un testament ne soit pas discutable, dit le docteur, il vaut mieux qu'il soit olographe, n'est-ce pas?
— - Certes.
— Je vais donc écrire le mien ; veuillez me dicter les formes usuelles.
Le notaire dicta.
Quand le testament fut fini, le docteur ajouta :
— 11 se peut que je ne meure pas de cette maladie, ce testament n'en est pas moins le seul que je ferai. Je vais lé lire, et vous le garderez chez vous, mon cher notaire.
Maître Servons lut ce qu'il venait d'écrire. Il avait douze mille francs de rente environ, il les laissait à Ivarius, à la charge par ce dernier de constituer une rente de mille écus au petit-fils de la mère Jeanne, et de lui abandonner le tout à sa mort, s'il mourait sans enfants.
11 laissait au notaire sa bague, et différents legs à différents amis et amies,
Ivarius pleurait de reconnaissance.
On cacheta le testament, et le notaire l'emporta.
Tout cela avait pris plus de temps que nous n'en avons mis à récrire, et le notaire était à peine parti qu'on frappa de nouveau. C'était madame de Langhers.
C'était une grande femme maigre toute vêtue de noir, et les cheveux blancs. De grands yeux noirs, un nez droit, des dents blanches encore, prouvaient que cette femme avait dû être belle.
Quand elle entra dans la chambre du malade, il fit signe à Ivarius de se retirer.
— Vous m'avez fait demander, mon cher Servans, dit le visiteur; êtes-vous donc malade ?
— Oui.
— Mais sans danger, j'espère ?
— A mon âge, aucune indisposition n'est sans danger ; aussi ai-je voulu vous voir, car il m'eût été douloureux de mourir, ma chère baronne, sans vous avoir dit adieu.
La baronne s'assit près du lit du docteur.
— En outre, reprit maître Servàns, j'avais des papiers qui vous concernaient, et que je voulais vous remettre.
— Suis- je donc la seule à qui vous fassiez pareille restitution? dit en souriant la baronne.
— La seule; vous savez, baronne, que j'ai toujours eu un faible pour vous.
— Ne parlons plus de cela, docteur.
— Voici vos lettres par ordre de dates; la première est du mois de février 1780, c'était le bon temps; la dernière est du mois de juin de la même année. Gela n'a pas été long, baronne.
— . Mais il m^semble, mon cher docteur, que les lettres seules avaient cessé.
— C'est vrai; aussi est-ce des lettres que je parle; les voici, reprenez-les.
La baronne en ouvrit une.
— Les lettres d'amour, dit-elle, sont les miroirs où la femme vieille se revoit jeune; docteur, je garderai toujours ce miroir.
— D'autant plus que le fabricant se meurt, dit en riant maître Servans.
— Pauvre cher ami, comme nous sommes changés ! fit la baronne en tendant la main au malade.
— Vous êtes devenue dévote.
— Et vous, savant.
— Cent trente ans à nous deux, baronne.
— Ah ! mon ami, il n'y a que Dieu qui ne change pas !
— Et qui ne trompe jamais, répliqua le docteur. Écoutez, baronne, j'ai un service à vous demander.
— Dites, mon ami.
— Je vais mourir, c'est certain.
— Que me dites-vous là !
— Rien qui doive vous étonner; je désire que vous ne quittiez cette maison que lorsque je serai mort et que vous en serez sûre..
— Pourquoi?
— Vous le saurez plus tard; pour le moment consentez-vous? c'est tout ce qu'il faut.
— Vous le demandez, mon pauvre ami! Certes, j'y consens, mais avec l'espérance que votre conviction ne se réalisera pas.
— A une heure du matin je serai mort.
— Oh! mon Dieu! mais qui me reconduira chez moi, à pareille heure?
— Ah! baronne, voilà un joli mot.
Maître Servans sonna. Ivarius parut. '
— Mon ami, dit-il à son élève, quand je serai mort, cette nuit, tu reconduiras madame chez elle.
— Oui, maître, lit Ivarius d'un ton lugubre.
— Donne-moi à boire.
Ivarius versa de la tisane dans une tasse, prit la iiole qui était dans l'armoire, jeta dix gouttes de son contenu dans la potion, et donna le tout au malade.
— Bien, dit le docteur; maintenant, retire-toi. Ivarius sortit emportant la fiole.
La baronne avait les yeux baissés.
— Oh ! ne rougissez pas dé ce que vous venez de dire, vous avez eu plus de franchise que vous ne vouliez, voilà tout. Maintenant que vous êtes sûre d'avoir quelqu'un pour vous reconduire, vous resterez jusqu'au moment convenu?
— Je vous le jure!
— Bien. A présent, ma chère baronne, voulez-vous passer un peu avec Ivarius? le prêtre va venir, et il va falloir que je me confesse du souvenir heureux que je rappelais tout à l'heure. Quand il sera parti, vous reviendrez.
La baronne se retira.
Maître Servans étendit la main, but ce qu'lvarius lui avait donné, et attendit.
Le prêtre vint à son tour, et maître Servans se confessa.
Quand sa confession fut terminée,
— Mon père, dit le médecin, la maladie a fait de tels progrès depuis ce matin, que la mort est inévitable; mais si Dieu permet que je réussisse dans une œuvre que je vais tenter sur moi, ma mort peut avoir pour la science et pour l'humanité les plus grands résultats. Vous demanderez, comme je l'ai consigné dans ce papier que je vous remets, que mon corps ne soit pas transporté à la salle des morts, et qu'au contraire il reste exposé ici aux regards de quiconque voudra le voir. Dieu aidant, mon père, dans trois jours je serai vivant.
— Vivant I s'écria le prêtre.
— Oui, mon père.
— Ainsi, l'expérience tentée sur Thérèse.. .
— Je la renouvelle sur moi, mais par d'autres moyens, et cette fois, je l'espère, je réussirai.
— Dieu vous exauce, mon fils, et vous consolerez de grandes douleurs.
— C'est ce que nous verrons, mon père, répondit Servans. Quand je serai mort, continua-t-il, vous me veille-
rez, n'est-ce pas? mais vous laisserez Ivarius approcher de moi quand il voudra, car j'ai besoin de son secours.
— C'est bien, mon fils, tous serez obéi.
— Alors au revoir, mon père, car la fièvre que j'ai se gagne, et je sens déjà ma tête qui s'appesantit.
En effet, le vieillard eut grand' peine à atteindre de la main la sonnette qui devait appeler Ivarius. Celui-ci parut.
— La baronne est encore là? lui dit le docteur.
— Oui, maître.
— Que fait-eile?- .
— Elle lit.
— Amour des femmes, que deviens-tu? murmura le vieillard. Prie-la de revenir auprès de moi, dit-il tout haut, et reviens avec elle; je ne veux plus que tu me quittes.
— Mais, maître, demanda Ivarius, pouvez-vous me dire pourquoi vous tenez à ce que la baronne reste ici jusqu'après votre mort ?
— Tu ne comprends pas?
-7 Non.
— • 11 faut qu'il soit bien constaté que je suis mort, n'est-ce pas?
— Ne suis-je pas là pour le dire?
— Mais toi, on peut ne pas te croire, tandis que l'on croira la baronne, qui l'aura vu, et le prêtre qui me veillera.
— C-eât juste, et vous êtes sûr que votre expérience réussira, maître?
— Sûr, si tu me secondes.
— En pouvez- vous douter?
— Ma vie est entre tes mains; prends cette fiole qui est sous mon oreiller, et après-demain soir à cette heure fais-moi boire son contenu. Si je ne reviens pas à moi i une heure après, c'est que tout sera inutile. '
— Bien, maître; comptez sur moi.
— Où est l'enfant de la mère Jeanne ?
— 11 dort.
— Surtout ne l'oublie pas au milieu de tout cela.
— Soyez tranquille, maître. j
— Fais rentrer la baronne.
Madame de Langhers reparut.
— Eh bien! mon cher malade, comment allez-vous? dit-elle d'un ton qu'elle essaya de rendre peiné.
— Mal, mal, baronne, et je crois même que vous pourrez vous en aller à minuit et demi.
En effet, à partir de ce moment, la respiration du docteur devint de plus en plus oppressée, la fièvre le brûlait, et ses lèvres balbutièrent déjà les mots du délire.
La baronne ne pleurait pas, mais elle avait peur. Ivarius n'avait pas peur, mais il pleurait.
— Ainsi il n'y a plus d'espoir! murmura madame de Langhers.
— Pour aujourd'hui, non, répondit Ivarius.
— Je ne vous comprends pas, dit la baronne. Ivarius lui expliqua alors l'expérience que le docteur
allait tenter sur lui-même.
La baronne regarda le domestique comme' s'il eût été fou, et involontairement elle se recula.
Minuit sonna.
— Écoutez, dit Ivarius.
— Quoi?
— Il ne respire plus.
* — Oh ! mon Dieu, s'écria la baronne, que vais-je devenir ici !
— Donnez-moi votre main, madame, fit Ivarius.
La baronne tendit machinalement sa main au domestique, qui la posa sur le cœur du médecin.
— Il est mort, dit-elle tout bas, le cœur a cessé de battre.
— Eh bien, madame, c'est ce dont il fallait que vous fussiez convaincue.
— Pourquoi?
— Parce que dans deux jours, je vous le répète, mon maître vivra.
— La douleur vous égare, mon ami, le docteur est mort et bien mort.
— Alors, madame, amenez demain ici tout ceux que vou£ connaissez dans la ville, faites-leur mettre comme vous l'avez fait la main sur le cœur du mort, et aprèsdemain à minuit, réunissez tous ces gens chez vous pour fêter la résurrection du docteur.
— Cest impossible, dit la baronne en regardant fixement le docteur pâle et immobile.
— Cela sera cependant, répliqua Ivarius, et croyezvous que je serais calme comme je le suis, si cela ne devait pas être?
— Que ce soit vrai ou non, dit la baronne effrayée, puisque vous exécutez si bien les ordres de votre maître, emmenez-moi de cette maison.
— Quand vous lui aurez fermé les yeux, madame.
Et Ivarius alla prendre sur la cheminée la lampe qui éclairait la chambre; il l'approcha du visage du docteur, et la baronne vit le regard éteint et fixe, de son aneieir amant.
— Faites, madame, lui dit Ivarius.
Alors elle approcha en tremblant la main des yeux de maître Servant *et Tune après l'autre elle abaissa les paupières sur les yeux du mort.
— Maintenant, monsieur, dit-elle, au nom du ciel, partons.
Un quart d'heure après, la baronne priait Dieu chez elle, et Ivarius frappait à la porte du prêtre. Celui-ci vint ouvrir lui-même».
— Mon père, lui dit Ivarius, le docteur Servans est mort.
— C'est bien, mon ami, répondit le saint homme, je vous suis.
fit U vint en effet s'asseoir au chevet du mort.
Comme on le pense, la mort de maître Servans fit sensation dans la ville, sensation d'autant plus forte que, ni plus ni moins que le Christ, le docteur avait prédit sa résurrection. Aussi la maison ne désemplissait pas de curieux ; pauvres et riches, nobles et bourgeois se pressaient autour du lit du mort et venaient toucher du doigt le cadavre et le constater.
Les autres médecins de la ville avaient été mandés, pauvres diables qui mouraient de Daim, écrasés qu'ils étaient par le talent et la réputation de maître Servans, et tous ils avaient affirmé, avec une joie in~
térieure, que leur collègue était bien et dûment décédé.
Quant à fo résurrection, ils n'y croyaient pas une seconde, et leur conviction avait peu à peu gagné les autres, surtout devant la certitude de la mort.
Le docteur était réputé savant, il y avait même des gens, comme nous l'avons dit plus haut, qui le croyaient en relation avec Satan, mais de là à se\endre la vie, ii y a loin, et beaucoup se disaient que s'il eût possédé cette science, il eut sauvé les trois personnes qu'il venait successivement de laisser mourir, et dont la mort imprévue a? ait fait tant de bruit»
A tout ce qui se disait ivarius répondait par un calme dédaigneux et par une confiance sans bornes dans la pré* diction de son maître
L'autorité avait été prévenue de la mort et du miracle qui devait en résulter, et elle avait cru de son devoir de s'opposer à cette expérience. L'autorité, avec son scepticisme ordinaire, niait hautement la possibilité du résultat et refusait de prêter les mains à cette mystification; mais le papier écrit par le docteur, et remis par lui avant de mourir au prêtre qui devait le veiller, promettait si clairement ce résultat; quelques savants, ennemis de Servans, avaient tant supplié ladite autorité de laisser aller les choses comme l'avait demandé le mourant, non parce que ce point intéressait la science, mais parce que, convaincus que le docteur n'en reviendrait pas, ils voulaient perdre à jamais sa mémoire dans l'opinion publique, que, cédant à toutes ces prières, l'autorité avait laissé les choses suivre leur cours.
Quant à la baronne, comme l'avait prévu Servans, elle faisait tapage.
Elle allait racontant partout qu'ayant apprfe la maladie de ce docteur si bon pour tous, elle l'avait été voir, que le pauvre homme n'ayant pour toute famille qu'Ivarius, elle n'avait pas voulu le quitter jusqu'au dernier moment, les soins d'une femme étant toujours dans ces extrémités-là plus précieux que les soins d'un homme; elle ajoutait encore qu'elle l'avait entendu dire que deux jours après sa mort il ressusciterait; que là-dessus, il était mort devant elle, qu'elle lui avait mis la main sur Je cœur, qu'elle lui avait fermé les yeux, qu'Ivarius l'avait priée de donner une soirée où elle réunirait tous ses amis, et qu'à minuit sonnant le docteur se présenterait à cette soirée.
Vous jugez de l'effet que produisait un semblable récit ; tous les amis de la baronne étaient allés voir le cadavre et tous étaient revenus en disant :
— Je l'ai vu; s'il en revient, ce sera fort!
On attendait donc avec la plus grande impatience.
Le jour arriva enfin où devait avoir lieu ce grand événement.
On s'était arraché les invitations pour la soirée que devait donner la baronne.
Dès huit heures du soir, ses salons étaient inondés d'amis curieux. Les conversations roulaient sur ce qui allait se passer, et les regards étaient fixés sur la pendule, dont l'aiguille semblait marcher avec une lenteur inaccoutumée.
Tous les esprits forts de la ville étaient là.
J'aurais voulu que vous les entendissiez discutant les uns avec l'aplomb de l'ignorance, les autres avec la conviction que l'on a toujours quand on nie, et s'accordant tous à dire que le docteur était un charmant homme, fort gai, qui avait voulu qu'on parlât un peu plus longtemps de sa mort, et qui avait imaginé le moyen de la rendre exceptionnelle,
Si tel avait été le but du docteur, il était atteint.
La Tille entière était sur pied.
Le peuple avait appris de quelle façon maître Servans devait se montrer, et il y avait une double haie de curieux de la maison du docteur à la maison de la baronne.
Comme dans.le salon de madame de Langhers, les commentaires couraient de bouche en bouche, et toute cette
14G LE DOCTEUR SERVÀNS.
canaille, comme l'eussent appelée les nobles invités, discutait beaucoup mieux avec ses impressions que tous ces superbes sots avec leurs théories.
11 ne manquait à la réunion de la baronne qu'Henry, Francis et le comte de Diksen, qui pleuraient, l'un sa maîtresse, l'autre son père, le dernier sa femme.
Aussi, un monsieur avait-il fait cette observation ;
— Mais si le docteur revient ce soir, nous allons avoir un bien autre spectacle encore.
— Lequel?
— On m'a assuré qu'il avait promis au comte de Diksen de lui rendre sa femme.
— C'est juste; puisqu'il peut bien se ressusciter, il pourra ressusciter les autres.
— Ce sera très-amusant.
— Pas toujours, avait répondu un invité plus franc que
les autres.
— Il n'y a qu'un inconvénient à cela.
— Quel est-il?
— C'est que le docteur ne viendra pas.
— C'est ce que je crois.
— Et moi aussi.
— Qui sait? qui sait, messieurs? L'homme n'est que matière, avait dit un brave voltairien.
— En tous cas, dit la baronne, si Servans ne vient pas il faut espérer qu'il aura la politesse de nous le faire dire; car sans vous offenser, messieurs, c'est le grana invité de ce soir.
— Certes ; mais à minuit un quart nous sommes dégagés; un quart d'heure de grâce, cela suffit,
— Pour les vivants, dit madame de Langhers, mais pas pour les morts, qui viennent de plus loin.
— C'est juste, nous attendrons jusqu'à minuit et demi.
— Jusqu'à une heure.
— Jusqu'au matin, s'il le faut; j'espère que nous lui faisons la partie belle.
—Écoutez, reprit la baronne : je suis dame de charité et je propose une chose.
— Parlez, madame, parlez.
— Que ceux qui croient à la résurrection du docteur s'inscrivent sur cette feuille.
Deux personnes mirent leur nom.
Ce doute général fut, comme on le pense, le signal d'un rire universel.
— Maintenant, reprit la baronne, je n'ai plus besoin de faire inscrire ceux qui n'y croient pas.
— Mais vous, madame, y croyez-vous?
— Moi, je me range du côté de la majorité. —Ainsi, les croyants sont au nombre de deux.
— Et encore il y en a un qui s'en repent, dit le premier qui s'était inscrit.
— Tant pis pour lui, dit la baronne en souriant, il n'avait qu'à ne pas s'inscrire. Eh bien ! messieurs, pour occuper le temps, car il n'est que neuf heures, voici ce que que nous allons faire. Vous allez déposer chacun cinq thalers pour les pauvres. Si notre cher docteur se rend à son invitation, car c'est lui-même qui s'est invité, ceux qui se sont inscrits contre, et il y en a beaucoup, perdront leur enjeu, sinon les pauvres continueront à l'être, car ceux qui se sont inscrits pour ne forment à
148 LE DOCTEUR g&ftVANS.
eux deux que dix thalers, ce qui ne soulagera pas beaucoup d'infortunes.
— J'offre cent thalers pour ma part, dit un des deux croyants.
— Et d'où vous vient cette confiance? demanda la baronne.
— De ce que je suis le notaire (Je M. Servans, et que je le sais un homme d'une exactitude proverbiale pour l'exécution de ses engagements.
— Allons, vos cent thalers sont acceptés, dit la baronne, qui ne put s'empêcher de rire du sérieux avec lequel le notaire avait donné les raisons de sa coqfiance.
— Et cependant, reprit le notaire en s'inscrivant pour la somme qu'il venait d'offrir, je réfléchis à une chose qui pourrait donner gain de cause à nos adversaires.
— Voyons! voyons! fit-on de toutes parts.
— Le docteur ne peut pas revenir sans le secours d'Iyarius.
— Eh bien?
— Eh bien, avant de mourir, il a fait lvarius son héritier.
— Oh ! charmant t
— De sorte que si ce garçon trouve plus agréable, ce qui ne serait pas extraordinaire, d'hériter de neuf mille livres de rente que de ressusciter son maître, il n'a qu'à se coucher ce soir bien tranquillement.
— C'est juste, dirent les parieurs contre.
— - Et cela sera, fit un jeune homme.
— Et je parie £60 thalers pour ma part, ajouta le voltairien, maintenait que j'ai appris ce détail.
LE DOCTEUR 8ERVANS» U9
~ Iriscrivez-vous alors.
En un instant, les listes furent chargées de paris très* importants contre la résurrection du docteur.
Comme on le toit, il y a des gens qui font le bien même après leur morti
Tout à coup un domestique entra et vint parler à la baronne.
—Certes certes* n'est-ce pas* messieurs» dit-elle, t°ut le monde est réuni?
— Oui* ouik4. Pourquoi?
—Parce qu'Ivarius l'envoie demander.
— Oh ! cela se complique*
— Le docteur fait-il dire qu'il viendra plus tôt?
— Non, mais Ivarius affirme qu'il sera exact.
— Nous triomphons, dit le notaire.
— Pas encore.
—Voyons, eh votre âme et conscience, dit uti mon-1 sieur en s'approchant du notaire, croyee-vous qu'il reviendra?
— Je le crois.
— Mais cet Ivarius, quel homme est-ce?
— H m'a fait l'effet d'un honnête homme, et je suis sûr qu'il exécutera tous les ordres de son maître.
-* Vraiment?
— Et savez-vôus, continua l'interlocuteur du notaire , si maître Servans doit employer pour lui les mêmes moyens que pour la petite Thérèse?
—Je ne pense pas,
— Cette première expérience avait été faite par le galvanisme.
— Cette fois, c'est autre chose, et une simple fiole qui contient une liqueur brune doit rendre la vie au mort.
— - Je suis bien curieux de voir le résultat.
— Encore deux heures et vous le verrez.
— Ainsi, vous êtes convaincu que la résurrection aura lieu?
— Convaincu.
— Je suis bien content alors de n'avoir parié que cinq thalers.
Comme on le voit, la sympathie qu'aurait pu exciter la mort inattendue du docteur était remplacée par la curiosité, et tous ceux qui se trouvaient là, parmi lesquels beaucoup avaient dû la vie à ses soins, ne voyaieut dans cet événement qu'un sujet à paris.
Cependant l'heure avançait et à mesure qu'on sentait approcher le moment décisif, la conversation, la conversation même des plus sceptiques, cessait d'être frivole pour devenir grave, et les sourires d'incrédulitéavaientdisparu.
Chaque fois que la porte s'ouvrait, un frisson involontaire courait parmi ceux qui attendaient, et les moindres bruits extérieurs faisaient tressaillir les femmes.
Un grand nombre de ceux qui se trouvaient là et qui tout à l'heure niaient la possibilité de cette résurrection, étaient enchantés de l'attendre au milieu du monde et dans un salon bruyant et bien éclairé.
Par une étrange unanimité, les conversations avaient cessé de rouler sur le docteur, mais si les paroles avaient un autre sens, les esprits avaient tous la même pensée.
Du reste, il en est ainsi de tous les événements graves que l'on prévoit dans la vie.
Si ces événements surtout ont, comme celui dont les invités de la baronne allaient être témoins, un côté à peu près impossible, la première fois qu'il en est question, comme ils sont loin encore, on en parle avec dédain.
Puis, à mesure que la distance s'amoindrit, il semble que les possibilités grandissent, comme ces points noirs que les voyageurs voient à l'horizon, et qui, la route parcourue, se trouvent être des montagnes. Ce qui les faisait nier, cette impossibilité-là même, qui ne semblait pas discutable un instant, leur donne tout à coup une apparence fantastique qui étonne, un côté merveilleux qui effraie; on voudrait presque reculer, tant on est épou vanté des proportions qu'ils premient, et pour arriver jusqu'à eux, on suit ce sentier que l'on appelle la superstition, et qui semble être le chemin vicinal de la foi. Enfin, l'événement prévu se révèle au milieu des étonnements de la foule, on est prêt à croire qu'après ce qui arrive, on n'aura plus rien à faire qu'à en parler éternellement; et cependant, après s'être arrêté un instant, on reprend $a route, la montagne s'efface peu à peu, à mesure que les voyageurs s'en éloignent, et se fait petite quand on s'en retourne, comme elle était petite quand on venait.
Cest ce qui se passait pour ceux qui attendaient l'arrivée du docteur.
Certes, après avoir bien constaté, de la main et des yeux, la mort de maître Servans, ils avaient, avec cette négation inhérente au caractère de l'homme, été parfaitement convaincus que cette résurrection prédite n'aurait pas lieu. Ils avaient accepté en riant l'invitation de la
baronne; ils s'y étaient rendus comme ils l'avaient acceptée, et les convictions particulières s'étaient résumées tout à coup en une négation générale, car deux personnes ! seules osaient ne pas être de l'avis commun.
Les heures, que l'on trouvait lentes à sonner > avaient | sonné les unes après les autres et le doute s'était un peu | ébranlé. Personne ne le disait, mais il était facile de le ! voir. La causerie cessait d'être vive, et comme s'ils eussent pu être entendus, des anciens amis du dooteur disaient déjà tout haut qu'ils seraient enchantés de le revoir, ce qui admettait déjà la possibilité qu'ils le revissent. On n'avait plus qu'une heure à attendre, et Ton se regardait avec inquiétude, avec embarras.
Les femmes s'étaient groupées autour du feu, qui était si grand qu'il eût suffi pour éclairer le salon, et dans un ordre qui résumait l'impression de tous; la baronne avait fait apporter de nouvelles lumières, sous prétexte que l'on n'y voyait pas.
Enfin, il y avait un sentiment de contrainte générale, et pour trancher le mot, on avait peur.
Onze heures et demie sonnèrent.
Bien des gens eussent voulu s'en aller en ce moment.
— Encore une demi-heure, dit la baronne d'une voix dans laquelle perçait une émotion qu'elle ne pouvait dissimuler.
Un des premiers effets de la peur, quand plusieurs individus ont peur ensemble et dans le même lieu, c'est d'affecter de découvrir cette peur chez quelqu'un et de la discuter tout haut.
Aussi à peine madame de Langhers eut-elle dit la phrase
LE &OCTËUR SËftVÀNS. \M
que nous tenons de rapporter, à peine eut-on deviné Témotion qu'elle éprouvait, que l'un de ceux qui se trouvaient là et de ceux qui certes eussent voulu ne pas y être, lui dit s
— On croirait, madame la baronne, que vous redoute* le moment que nous attendons tous.
Les femmes* ainsi attaquées, sont impitoyables dans leur défense.
— Si on le croit à ma voix, mon cher comte, répliqua la baronne, on peut le croire à votre visage, car je ne vous ai jamais vu aussi pâle que ce soir.
— Allons, altens, dit-on avec un faux rire, le comte a peur.
— Ma foi, messieurs, répliqua le comte, qui comprit qu'il était inutile de nier un sentiment que subissait tout le monde, et qui pensa qu'il valait mieux s'immoter tout desuite, ce qu'il ne fit cependant pas sans restriction; ma foi, messieurs, je ne dirai pas que j'ai peur, parce que Ton n'avoue pas ces choses-là, et que d'ailleurs cela n'est pas vrai; mais je confesse que je suis très-ému. La prédiction du docteur me paraît bien invraisemblable, matBc'eàt cette invraisemblance qui me fait réfléchir,, et je suis très-superstitieux. Et si vous êtes aussi francs que moi, messieurs, vous avouerez que vous n'êtes pas maintenant comme au commencement de la soirée.
Ce qui retient les sentiments dans cette prison qu'on appelle le silence, c'est l'amour-propre, et il suffit> au milieu d'une réunion d'hommes, que l'un d'eux sacrifie son amour-propre, pour que les autres se croient dégages et en fassent autant.
— Eh bien! le comte a raison, dit un vieux monsieur avec un élan de franchise qu'il n'aurait jamais eu sans la tirade du comte ; il a raison, et il est inutile de nous faire plus forts que nous ne sommes. D'ailleurs il n'y a pas seulement, dans l'événement de ce soir, une question de science ou de fantasmagorie : il y a une question d'amitié. Nous aimions tous le docteur, qui est un des plus honnêtes gens et des plus grands médecins qu'on puisse rencontrer, et nous serions tous heureux de le. revoir. Il est donc tout naturel que nous soyons émus en ce moment, qui va décider de sa mort ou de sa vie. J'ai parié tout à l'heure qu'il ne reviendrait pas, et je ne sais pas, si cela était à recommencer, si je parierais encore, et beaucoup de ces messieurs pensent comme moi, j'en suis sur.
— Certainement, répondit-on de toutes parts.
Nous devons dire que la fausse franchise de ces deux personnages leva en* grande partie la contrainte qui pesait sur tous. Du moment que l'émotion de tous fut reconnue et approuvée, on ne se gêna plus, on se communiqua ses sentiments, sûr que l'on était que l'amourpropre de celui à qui l'on parlait était sauvé par la confidence générale.
On en était à causer bruyamment de l'événement prochain quand une grande rumeur se fit dans la rue.-
— Qu'est-ce que cela? dit la baronne.
En ce moment minuit sonnait, l'heure traditionnelle de tous les revenants.
La porte du salon s'ouvrit.
On eût dit que tous ceux qui étaient là étaient changés
en marbre, ou que le froid des tombeaux les glaçait déjà.
Le domestique parut.
— M. le docteur Servans, dit-il.
Tous les yeux se fixèrent sur la porte, et le docteur parut, le sourire sur la bouche, vêtu de son costume le plus coquet et souriant à tout le monde. Seulement ce sourire paraissait étrange, tant le visage du docteur était pâle.
Quand ils furent revenus de leur surprise, nous dirions même de leur épouvante, ceux qui attendaient le docteur allèrent au devant de lui. Le' premier qui le toucha se regarda comme un héros.
On l'entoura, on le questionna, on l'eût tué de nouveau si la baronne, le prenant par la main, ne l'avait fait asseoir à côté d'elle.
— Pardon, lui dit maître Servans, mais j'ai encore trèsfroid, et si vous le permettez, je m'approcherai du feu.
Le docteur alla donc à la cheminée, s'y appuya en tournant le dos à la pendule et en regardant ceux qui, la bouche Déante, ne pouvaient. croire à ce qu'ils voyaient.
La résurrection de cet homme paraissait si étrange qu'il n'y eut chose qu'on ne lui fit faire pour être convaincu que c'était bien un homme. On le fit asseoir, ou le fit manger, on le fit boire, on le fit causer.
11 s'assit, mangea, but et causa, au grand ébahissement des invités. Chacun s'approcha de lui à son tour, et vint lui faire part à la fois du bonheur qu'il éprouvait à le revoir et de l'admiration dans laquelle le jetait sa magnifique découverte.
A toutes ces amitiés, à tous ces éloges, le docteur
répondit avee son affabilité ordinaire, assurant que ce n'était pat) tant pour lui que pour les autres qu'il avait tenté cette seconde expérience.
Vous répéter enfin tout ce qui lui fut dit est chose impossible, et d'ailleurs notre récit nous presse trop pour que nous perdions notre temps à des détails d'une si faible importance,
Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il y eut réjouissance dans la ville, fête chez la baronne, et que le lendemain la petite ville de G... emporta plus de lettre qu'elle n'en avait jamais emporté.
Cependant le docteur avait annoncé que la première pbose qu'il allait taire allait être d'utiliser sa découverte au profit des trois derniers morts, ajoutant qu'il ne pouvait encore exercer que sur des gens morts depuis deux ou trois jours au plus,
Comme si, avec cette nouvelle vie, il eut reconquis la force d'un homme de vingt ans, le docteur passa la nuit chez la baronne à causer joyeusement.^ Lorsque vint le matin, on l'écoutait encore ; mais à sept heures, il annonça qu'il allait rentrer, changer de costume et commen* cer ses nouvelles expériences.
Les médecins, les savants, les prêtrts et toutes les autorités de la ville vinrent en grande pompe le féliciter. De jeunes filles lui apportèrent des fleurs; une messe d'actions de grâces fut dite par le prêtre qui avait veillé le mort, et la maison du docteur fqt tendue de festons magnifiques, comme dit Racine.
Puis tout le monde rentra chez soi, et maître Servana, revêtu de son petit habit rouge e{ couvert de son man-
teau, se rendit chez le père d'Henry, où se trouvait ce pauvre jeune homme, qu'il avait vu en proie à un si violent désespoir le jour de la mort de Madeleine*
La nouvelle de la résurrection dû docteur était arrivée aux oreilles des parents d'Henry, et ce fut avec des félicitations bien sincères qu'ils accueillirent le nouveau venu, lui demandant à quoi ils devaient l'honneur de sa visite.
— Je voudrais parler à votre (ils, dit le vieillard.
— Il est dans sa chambre.
— Est-il malade?
— Il va mieux^ mais le pauvre enfant a failli mourir de chagrin; aujourd'hui, il est plus calme, nous ne l'avons pas quitté, et il va être bien heureux de vous voir.
On introduisiUnaître Servans dans la chambre d'Henry.
En effet, le jeune homme était couché et il était fort pâle; il paraissait plongé dans de profondes réflexions qui l'empêchèrent mêmç d'entendre l'entrée du docteur.
Celui-ci le considéra quelques instants en silence, puis s'approchant deson lit, il lui prit la main.
Le jeune homme tressaillit à ce contact qui le réveillait brusquement de ses pensées.
— Ah! c'est vous, docteur, dit-il d'une voix faible.
— Oui, mon ariài.
— Asseyez-vous près de moi, mon cher docteur. Est-ce un délire de la fièvre? mais il me semble qu'on m'avait annoncé votre mort.
— On ne vous a pas trompé.
Le jeune homme regarda maître Servans, se demandant si c'était lui ou le docteur qui était fou.
— Je n'ai pas compris, ajouta-t~il.
— J'ai dit, répliqua le médecin avec un grand sangfroid, qu'en effet j'étais mort, mais vous ne m'avez pas donné le temps d'ajouter, ce qui du reste est un pléonasme, puisque me voilà, que je suis ressuscité.
— Vous vous moquez de moi, docteur.
— En aucune façon; demandez à votre père, qui a été informé de tout cela.
— Pourquoi mon père, qui m'avait annoncé votre mort, ne m'a-t-il rien dit de votre résurrection?
— Je l'ignore. Toujours est- il que cette résurrection a eu lieu, et que c'est pour cela que je suis venu vous voir.
— Je continue à ne pas vous comprendre, docteur.
— Vous allez comprendre, écoutez-moi.
Le docteur regarda le jeune homme et lui dit :
— Vous comprenez l'importance de la découverte que j'ai faite, n'est-ce pas? et si cette découverte n'eût dû servir qu'à moi, qui suis vieux et qui ai fait mon temps, je ne l'eusse pas tentée, mais j'ai pensé à ceux qui sont jeunes, qui regrettent de jeunes morts et qui ont toute une longue vie à pleurer.
J'ai pensé aux désespoirs que j'avais vus avant de mourir, et ma première pensée en revenant à la vie a été de consoler ces désespoirs. Comprenez-vous maintenant? '
— Oui, répondit le jeune homme en baissant la tête et en évitant sans affectation le regard du docteur.
— Dans ces dispositions et sûr de mes expériences à venir, ajouta le vieillard en appuyant avec intention sur ce dernier membre de phrase, mon premier désir a été
i6Q le; docteur seryàns.
de vous voir, mon jeune ami vous que j'avais quitté si désespéré, que je n'ai pas osé prendre la responsabilité de vous annoncer la mort de Madeleine, vous qui vouliez mourir comme votre maîtresse, vous enfin que je retrouve si faible, que je vois que votre douleur ne s'est pas démentie un instant.
Henry pâlit, et des larmes parurent à ses yeux.
-T- Voyons, ne. pleurez pas, dit le vieillard, puisque tout peut se réparer. Cette belle Madeleine vous aimait tant» que son souvenir a été pour beaucoup dans mon œuvre, et que j'attendais impatiemment l'heure de la revoir et de vous la rendre.
-r* Elle ! . . , me la rendre ! balbutia le malade. Ob ! mon Dieu ! mon Dieu ! qpe me dites-vous là I
Et le jeune homme! tout en larmes., se jeta la face contre son oreiller, qu'il étreiguait de ses mains crispées!
Le médecin l'observait ea souriant, comme s'il eût deviné ce qui arrivait,
-s- Eh bien, Henry, qu'ave*-vou&? çontimia-t-il, n'aimezyous plus Madeleine?
— Moi, ne plus aimer Madeleine! s'écria le jeune bomme en montrant son visage inondé derpleurs et en se redressant tout à coup; mai, ne plus l'aimer, docteur! mais je donnerais ma vie pour elle !
— Alors, tant mieux, et ce que je viens vous demander pourra se faire tout de suite.
— Et que demandez-vous?
— Une chose que je ne puis faire sans votre consentement.
— Qu'est-ce donc?
— Vous aimiez Madeleine, répétez-le-moi.
— Vous le savez bien, docteur.
— Eh bien ! voulez-vous que je vous la rende?
— Vous le pouvez? dit le jeune homme en pâlissant.
— Puisque me voilà.
— Oh! je suis maudit! s'écria Henry en éclatant en sanglots.
— Pourquoi?
— C'est que vous ne savez pas ce qui s'est passé. 0 mon Dieu ! mon Dieu ! répétait le jeune homme en se tordant les mains.
— Voyons, parlez, que se passe-t-il?
— Il se passe, mon bon docteur, que je comprends maintenant pourquoi mon père ne pas m'a parlé de votre découverte. 11 se passe enfin, qu'aujourd'hui je ne puis plus vous redemander Madeleine, car sa vie serait son malheur éternel et le mien, et que vous ne voulez pas notre malheur à tous deux, n'est-ce pas?
— Expliquez-vous, reprit maître Servans, qui rivait ses yeux aux yeux d'Henry.
— Voua ne me^croirez pas sans m'accuser ; c'est qu'en effet c'est affreux ce que je vais vous dire.
— Au nom du ciel, parlez.
— Eh bien! maître, fit le jeune homme en s'essuyant les yeux; eh bien! c'est au milieu même de mon désespoir que mon père a entrepris ce qu'il voulait më faire faire; ma mère s'est jointe à lui, et pour souffrir tranquille, je leur ai accordé ce qu'ils me demandaient.
— Et que vous ont-ils demandé?
— Mon consentement au mariage projeté, répondit Henry d'une voix éteinte.
— Mais, dit le docteur, ce mariage n'est pas encore fait.
— Non.
— Vous pouvez reprendre votre consentement.
— Impossible, docteur, et mon père et ma mère ruinés qui me maudiraient! Certes, si Madeleine n'était pas morte, je lui sacrifierais tout; mais, hélas! la pauvre fille n'est plus, elle est déjà auprès de Dieu, qui voit mon sacrifice, et dégagée des passions de la terre, elle me pardonne et prie pour moi.
Et le jeune homme cacha sa tête dans ses mains. Le docteur parut réfléchir, puis il se leva et dit :
— Vous avez raison, Henry, et vous devez la vie à à votre père et à votre mère; seulement, si votre douleur est vraie, à partir d'aujourd'hui, vous êtes quitte avec eux.
— Mon cher docteur, répondit le jeune homme en tendant à maître Servans une main que celui-ci prit dans les siennes, vous me pardonnez, n'est-ce pas?
— Je n'ai rien à vous pardonner, mon any, répondit le docteur; vous obéissez à une loi toute naturelle qui veut que les enfants se sacrifient au bonheur de leurs parents, et c'est Dieu qui a voulu vous rendre ce sacrifice encore plus facile en rappelant à lui Madeleine. Adieu, mon jeune ami, soignez-vous bien, consolez-vous et soyez heureux.
— Oh! je ne le serai jamais! murmura le jeune homme.
— On ne désespère pas à votre âge et avec les sentiments que vous avez. Je viendrai vous revoir; adieu.
— Docteur?
— Eh bien?
— J'ai un service à vous demander, dit Henry. • — Dites, je suis tout à vous.
— Madeleine est encore à la salle des morts.
— Qui la veille?
— Sa femme de chambre.
— Pauvre fille, dit le vieillard les larmes aux yeux.
— Oh ! oui, pauvre fille ! répétale jeune homme; mais ce n'est pas tout, ajouta-t-il d'une voix éteinte, et comme s'il n'eût osé faire cette dernière confidence.
— Faut-il oue je vous répète que tout ce que vous me demandez sera fait? répondit maître Servans en se rasseyant.
— C'est demain qu'on l'enterre, dit à voix basse Henry, qui semblait éviter de prononcer le nom de sa maîtresse.
— Oui.
— Eh bien ! mon bon docteur, il faut que vous vous chargiez de cette triste mission.
— Volontiers, mon ami, mais vous n'êtes pas assez malade pour ne pas assister à cette dernière cérémonie, d'autant plus que la pauvre fille n'avait que vous dans ce monde. *
— Ces! vrai et cependant je ne puis y aller.
— Et pourquoi?
— Parce que sa mort a déjà fait un assez grand scandale dans la ville, et que ma présence à son enterrement ne ferait qu'augmenter ce scandale. Ma future famille
l'apprendrait, et quoique ce soit un devoir pieux et jiaturel, peut-être cette simple action empêcherait-elle mon mariage, le seul et dernier espoir de mon père et de ma mère.
— Vous raisonnez justement. Je me chargerai de tout.
— Tenez, docteur, fit le jeune homme, en tirant une bourse pleine d'or de dessous son oreiller, voici tout ce qui me reste; prenez-le, et faites faire à la pauvre fiUe un enterrement digne d'elle et un tombeau où je puisse de temps en temps aller prier Dieu.
— Comptez sur moi, lit le vieillard. Vous n'avez plus rien à me dire?
— Rien, sinon à vous demander encore une fois si vous croyez bien fermement que je fais mon devoir.
On n'a pas de meilleur juge que sa conscience ; interrogez-la, mon ami; quant à moi, je ne puis que regretter de ne vous avoir pas rendu le service que je comptais vous rendre. Adieu.
— Vous reverrai-je, docteur?
— A votre mariage, si vous n'oubliez pas de m'en prévenir.
— Suis-je capable de cela, mon bon docteur! Oh! il faut que vous me connaissiez bien peu pour me dire une pareille chose.
Maître Servans regarda celui qui venait de lui dire cette phrase, sourit amèrement, et se retira en disant une dernière fois : Adieu.
Henry crut deviner une intention à l'intonation avec laquelle cet adieu avait été prononcé, et il fut sur le
LE DOCTEUR SEflVANS. 465
point de rappeler le docteur, mais il paraît qu'il réfléchit, car il se laissa retomber sur son lit sans rien dire.
Dans la chambre voisine, le docteur trouva le père et la mère d'Henry, qui s'approchèrent de lui, disant ;
— Comment va-t-il?
— Bien, fit le docteur.
— Est-il résigné?
— Parfaitement.
— Que lui avez-vous dit, docteur? peut-on le savoir?
— Je lui ai offert de ressusciter Madeleine.
— Et... demanda le père.
— Et il a refusé.
— Tu le vois, dit le père à sa femme, il ne l'aimait pas autant que nous le croyions.
Nous n'avons pas besoin de dire quelles furent les réflexions du docteur lorsqu'il quitta la maison d'Henry, nous laissons le lecteur le deviner.
Tout ce que nous dirons, c'est que maître Servans rentra tout soucieux chez lui, où il trouva ïvarius qui lui dit :
— Que vous a répondu M. Henry, maître? »
— Qu'il se marie.
Les deux hommes échangèrent un regard et un sourire. — Personne n'est venu? dit le docteur.
— Personne.
— Francis ne m'a pas envoyé chercher?
— Non.
— Alors, je vais chez lui. Tu lui as fait remettre les papiers qui le concernaient?
— Oui, dit ïvarius, j'attends ici.
Le docteur sortit de nouveau et se rendit chez le procureur dont le cadavre avait déjà été transporté à la salle .des morts.
Francis, comme le plus proche parent du procureur, devait l'accompagner à la salle des morts et le veiller, mais la douleur qu'il avait éprouvée de la mort de sou
père était si grande, qu'on n'avait pas consenti à l'y laisser aller, et qu'il avait pris le lit, agité d'une fièvre ardente.
Cependant quand le docteur arriva, il trouva Francis assis dans sa chambre, devant sa table et écrivant.
— Ah ! c'est vous, mon cher docteur, fit le jeune homme en se levant et en tendant la main au vieillard, qui chercha en vain sur le visage de Francis les tracea qu'il semble que toute douleur doive laisser.
— Oui, mon cher Francis, j'ai voulu vous voir après le déplorable malheur qui vous est arrivé.
— Hélas! dit le jeune homme en poussant un de ces soupirs auxquels un homme de cœur se laisse rarement tromper.
— Vous avez bien dû souffrir, mon ami, reprit impitoyablement le médecin .
— Vous l'avez vu, docteur.
— Et maintenant.
— Les larmes s'usent, dit avec emphase le jeune homme, mais la douleur ne s'use pas.
— On vous a donné les papiers que votre bon père m'avait donnés pour vous.
— Je vous en remercie.
— Vous en avez pris connaissance.
— Oui; mais parlons un peu de vous : quelle magnifique chose vous avez trouvée !
— Comment! vous saviez déjà cela.
— On ne parle que de vous dans la ville.
— Eh bien! ne comptiez-vous pas par cela même un peu sur ma visite?
— Je savais que vous n'apprendriez pas la mort de mon cher père sans venir me Voir; vous êtes si bon î
— Eh bien! réjouissez-vous, Francis.
— Pourquoi?
— Vous reverrez votre père.
— Comment cela?
— Ce que j'ai fait pour moi, je puis le faire pour lui.
— Ah î fit le jeune homme en pâlissant et en regardant le docteur; c'est juste, ce que vous avez fait pour vous, vous pouvez le faire pour lui.
Et il traînait sur les mots, comme s'il ne se fût pas attendu à ce que lui disait le docteur, et comme si sa pensée eût été bien loin de ce qu'il lui répondait.
— Et la vie de mon père pourra se prolonger longtemps? demanda avec intérêt le jeune homme.
— Vingt ans peut-être.
— Vous êtes sûr de réussir?
-Sûr.
— Certainement, dit le jeune homme d'un ton froid, c'est un bonheur sur lequel je ne comptais plus.
— Comme vous me dites cela, mon ami. Ne seriez-vous pas heureux de la résurrection de votre père?
— Si fait, docteur, je serai trop heureux de me sacrifier à lui.
— Qu'entendez-vous par là?
— Il est inutile que vous le sachiez, dit Francis les larmes aux yeux.
— Au contraire, il faut que je l'apprenne. Avez- vous donc des secrets pour moi, et ne suis-je donc plus voire ami d'enfance? Je vous aime comme mon fils, et je suis
prêt à vous servir et à vous excuser si vous avez quelque petite faute de jeune homme sur la conscience.
— Vous me promettez d'être indulgent, docteur?
— Je vous le promets, et de faire tout ce que je pour* rai pour vous être agréable. — Parlez.
- — Eh bien, vous avez vu ma douleur pendant la maladie de mon père.
— Certes , et je n'ai jamais vu de chagrin plus sincère.
— Merci de cette consolation, mon cher docteur. Quand on a emporté le corps de cette maison j'étais si désolé que je n'ai pu l'accompagner à la salle des morts.
— Je le sais encore.
— C'est au milieu de cette douleur qu'Ivarius est venu m'apporter les papiers que mon père vous avait remis pour moi. Je les ai ouverts avec avidité, tant ce qui me venait de mon père me faisait de bien, et vous pouvez vous douter de ma joie, de mon étonnement, veux-je dire, quand j'appris que mon père me laissait trois cent cinquante mille francs, dont je ne soupçonnais pas l'existence.
— Je savais encore cela. • *
— Mais ce que vous ne saviez pas, ajouta Francis, c'est que j'étais amoureux d'une jeune fille que j'aime encore plus depuis que la mort de mon père a déshérité mon cœur d'une de ses plus chères affections. J'avais prié mon père de demander pour moi la main de mademoiselle S..., mais il s'y est formellement opposé, ayant sur cette jeune fille je ne sais quels soupçons, et prétextant, d'ailleurs, que nous n'avions pas assez de fortune pour
nous allier à cette famille. Comme vous le voyez, docteur, ce n'était qu'un moyen de corroborer son intention que je n'épousasse pas celle que j'aimais.
Ai-je besoin, cher maître, de vous détailler le cœur humain? La mort de mon père me rendait bien malheureux, mais Dieu a permis que, sous tout désespoir, il se 5 glissât une espérance nouvelle, comme toute feuille qui tombe laisse à l'arbre qu'elle quitte la sève qui doit la remplacer. Mon père était âgé, il avait vécu sa vie; peut-être se trompait-il dans ses soupçons, mais en tout cas il faisait le malheur de ma vie par son refus obstiné, car il savait que je l'aimais trop pourjui désobéir jamais; mais j'aimais trop mademoiselle S... pour être jamais heureux sans elle ; tout en pleurant la mort de mon père, je vous l'avoue, docteur, il m'a semblé voir dans cette i mort et dans cette fortune inattendue, la volonté du Sei- 1 gneur; et je me suis mis à espérer une félicité'dans laquelle, c'est peut-être mal, j'oubliais le coup qui venait de me frapper.
— Je savais tout cela, dit maître Servans, et je savais surtout la volonté bien formelle de votre père sur votre mariage avec mademoiselle S...
— Vous voyez, je ne vous trompe pas. Et il n'eut jamais consenti.
— Jamais.
— Hélas! murmura le jeune homme.
— Que décidons-nous? demanda le vieillard. Francis hésita.
— Répondez franchement, fit maître Servans en regardant le Qls du procureur comme il avait regardé Henry;
nous ne sommes que nous deux ici, et je vous jure que personne ne saura jamais ce que vous m'aurez dit.
— Eh bien, répondit Francis en tombant à genoux et en couvrant son visage de ses deux mains; eh bien, je mourrai si je n'épouse pas celle que j'aime.
— C'est bien, c'est la loi du Seigneur, c'est la volonté de Dieu; priez pour votre père, Francis, et il priera pour vous.
— Oh! s'écria le jeune homme en se relevant, c'est bien horrible ce que je fais là, n'est-ce pas? un fils à qui l'on propose de lui rendre son père mort depuis deux jours et qui refuse. Oh! docteur, docteur, ditesmoi que Dieu ne me maudira pas pour ce refus.
Et Francis se jeta dans les bras de maître Serrans et pleura quelques instants sur la poitrine du vieillard.
11 y a des gens qui demandent pourquoi Dieu permet que l'on meure, dit tout bas le médecin.
— Que dites-vous, maître? Vous me maudissez ! s'écria Francis.
— Non, mon ami, je reconnais comme vous la sagesse du Créateur qui donne à la vie cette succession d'espérances qui la soutient jusqu'à la mort.
— Si l'on savait ce que je vous ai répondu! docteur.
— On ne le saura pas.
— Ah ! que vous êtes bon, et que je vous aime.
— Pauvre enfant, dit le vieillard en embrassant Francis, vous avez bien fait d'être confiant avec moi.
— Vous me pardonnez donc?
— Je prévoyais ce que vous alliez me dire, et je vous excusais d'avance. Adieu, mon ami.
— Je vous reverrai.
— A l'enterrement de votre père.
— Mon pauvre père qui m'aimait tant. Ah! c'est affreux ce que je viens de faire; et ce sera le remords de ma vie.
En disant cela, le jeune homme laissait tomber son front sur le mur et pleurait abondamment.
— A demain, dit maître Servans.
— A demain, docteur.
Le médecin quitta la chambre de Francis, en disant : Mes deux premières tentatives ne sont pas heureuses; voyons la troisième.
Oh ! pauvre mère Jeanne, ce n'est pas vous qui m'auriez répondu ce que je viens d'entendre.
Et tout en réfléchissant à ce qui se passait, il se dirigea du côté de la salle des morts.
11 n'y avait que trois cadavres,
Celui de Madeleine,
Celui du procureur,
Celui de la comtesse.
Après s'être signé devant les deux premiers et leur avoir jeté de l'eau bénite, le docteur s'avança vers le troisième, auprès duquel, pâle et les yeux fixés comme s'il eût voulu surprendre un mouvement dans l'immobilité de la mort, veillait le comte de Diksen qui ne put s'empêcher de dire : — Enfin ! en voyant entrer le docteur.
— Depuis quand êtes'-vous là, monsieur le comte? demanda maître Servans.
-— Depuis sa mort, répondit celui-ci en montrant sa femme.
— Et vous ne l'avez pas quittée ?
— Non, je n'ai ni bu ni mangé depuis deux jours.
— Vous m'attendiez?
— Oui, docteur.
— C'est bien !
— Pouvez-vous quelque chose pour moi ?
— C'est selon ce que vous demanderez.
— Je demandais tant la vie de ma femme à Dieu, que je me suis laissé aller à cette espérance que *vous me donniez, que pendant ces trois jours elle se réveillerait peut-être.
— Vous l'aimiez donc réellement?
— Serais-je ici, Si je ne l'aimais pas.
— C'est juste.
— Et maintenant, pensez-vous toujours de même?
— Pourquoi penserais-je autrement?
— Maudiriez-vous l'homme qui vous rendrait votre femme?
— Je le bénirais ; mais cet homme, s'il existe, où est-il ?
— C'est moi.
— Vous!
— Moil vousdis-je.
— Vous me trompez.
— Pourquoi vous tromperais-je?
— Oh ! docteur, si cela est vrai, si vous me rendez Emilie, je ferai votre fortune.
— Je n'ai besoin de rien, monsieur le comte, et je serai assez récompensé par le résultat.
— Et quand me la rendriez- vous?
— Aujourd'hui.
— Dans combien de temps?
— Dans une heure.
— Mais d'où vient donc ce pouvoir merveilleux?
— C'est un secret que j'ai trouvé, monsieur le comte, et si vous aviez quitté cette salle, vous le sauriez depuis hier au soir.
Le visage du comte s'éclaira d'une joie étrange.
— Et... que faut-il faire pour cela?
— Rien; m'attendre ici.
— Je vous attends, maître, comme j'attendrais Dieu. Songez que c'est aujourd'hui le dernier jour avant l'enterrement
— Je le sais. Mais j'ai encore besoin d'un serment, ajouta le médecin en fixant les yeux sur le comte et en tâchant de lire dans ce visage flétri à la lueur de la lampe terne qui l'éclairait.
— Parlez.
— Vous me jurez que c'est par amour seul pour votre femme que vous voulez sa résurrection?
— Je le jure!
— Sur le Christ.
— Sur le Christ
Rien ne s'émeut dans les traits du comte a ce serment.
— Tout est dit, répondit le docteur, et dans une heure je serai ici.
— Et elle vivra?
— Oui.
— J'attends.
Le comte se rassit auprès du cadavre de sa femme, et regarda le docteur s'éloigner lentement, se demandant s'il n'était pas le jouet d'un songe.
Maître Servans revint à la hâte chez lui.
— Quoi de nouveau, maître ?
— Francis a refusé.
— Ah! dit Ivarius, comme si cette nouvelle n'eût été que l'accomplissement de sa conviction.
— Et le comte?
— Il accepte.
— Et vous avez consenti ?
— Certainement.
— Il aime donc bien sa femme.
— Tu le vois.
— Cela m'étonne, lit Ivarius.
— Pourquoi cela?
— Parce que ce n'est pas ce qu'on disait dans la ville.
— Les gens sont méchants, mon ami, et il vaut mieux croire le bien que le mal. D'ailleurs le comte me Ta juré sur le Christ.
— Alors, c'est autre chose, répondit Ivarius, et nous n'avons plus qu'à nous préparer.
En ce moment on frappa.
— Qui vient nous déranger? dit maître Servans. Ivarius entr'ouvrit la porte.
— C'est le notaire, dit-il. — Va lui ouvrir.
Et pendant ce temps, maître Servans s'assit devant sa table, réfléchissant et recueillant sans doute toutes ses pensées pour l'œuvre qu'il allait entreprendre.
Quand le notaire entra, maître Servans était toujours absorbé par ses réflexions.
Le notaire s'arrêta dans une admirative contemplation devant cet homme qui venait de ravir à Dieu ce secret que le Christ seul avait connu.
Voyant que le docteur ne le remarquait pas, le notaire se hasarda à lui dire :
— Maître, c'est moi.
Le vieillard se retourna.
— Ah ! c'est vous, cher ami, dit-il en tendant la main au nouveau venu; à quoi dois-je votre bonne .visite?
— Mon cher client, je viens d'abord pour vous complimenter.
— C'est bien, c'est bien.
— Ensuite pour rendre une réponse à M. Ivarius.
— Quelle réponse?
— Au sujet de l'enfant que vous avez ici.
— Le petit-fils de la mère Jeanne?
— Oui, maître.
— Que lui est-il donc arrivé? demanda le docteur avec intérêt.
* — Il lui est arrivé, maître, interrompit Ivarius, que,
dans les circonstances actuelles, nous ne pouvions guère nous occuper de cet enfant, qui d'ailleurs avait besoin de soin et de bon air, et comme je disais cela devant monsieur, monsieur a bien voulu me dire qu'il connaissait une brave femme, à deux lieues d'ici, qui se chargerait volontiers du petit. Il m'a même offert de le faire conduire, et j'ai accepté. Ai-je eu tort?
— Du tout, mon ami, tu as très-bien fait.
— Et c'est la nouvelle de l'heureuse arrivée de l'enfant que je venai& apporter à monsieur lvarius.
— Mille remercîments, mon cher notaire.
— En outre, continua celui-ci, j'avais encore quelque chose à vous remettre.
— Quoi donc ?
— Eh bien! mais, votre testament; puisque vous n'êtes pas mort, je ne puis le garder qu'avec votre aveu.
— Eh bien, gardez-le, cher ami, gardez-le. Je me suis donné la peine de l'écrire une fois, c'est bien assez, et, comme je vous l'ai déjà dit, il est définitif.
— C'est tout ce que je voulais savoir, et il ne me reste plus qu'à vous demander pardon de vous avoir dérangé.
—-Vous ne m'avez dérangé en aucune façon, cher ami.
— Si fait, dit le notaire, vous paraissiez réfléchir profondément.
— Ah! il est tout naturel que maître Servans réfléchisse, dit lvarius; il va recommencer son expérience aujourd'hui.
— Bah! et sur qui?
— Sur la comtesse de Diksen, dit lvarius.
— Au fait, on en parlait chez la baronne, et je voulais même vous parler de cela.
— Vous connaissez la comtesse?...
— Parfaitement, je suis le notaire du comte.
— Ah ! c'est vous, fit le docteur en sortant de la rêverie dans laquelle il était retombé de nouveau; ah! c'est vous le notaire du comte?
Et maître Servans échangea un regard avec Ivarius.
— Asseyez-vous donc un peu, cher ami, continua le médecin. Le notaire prit une chaise et s'assit.
— Oui, oui, ajouta-t-il avec une intention évidente de raconter sur M. de Diksen quelque chose qu'il savait; oui, oui, le comte est de mes clients.
— Ce pauvre homme, répliqua le docteur, il aimait bien sa femme !
— Vous dites?
— Je dis qu'il adorait la comtesse.
— Lui! le comte de Diksen?
— Lui-même.
— Vous rêvez, maître.
— En aucune façon.
— On voit bien que vous êtes mort et que vous revenez d'un monde d'indulgence et d'oubli.
— Comment ! le comte de Diksen ne serait pas amoureux fou de la comtesse Emilie, sa femme ?
— Nullement.
Ivarius, appuyé contre le mur, écoutait attentivement cette conversation, et regardait de temps en temps son maître, dont le regard confidentiel se croisait avec le sien.
— Voilà qui est étrange, reprit le docteur.
— Cela est cependant.
— Mais je l'ai vu en proie à une douleur affreuse.
— Mensonge !
— Mais je l'ai vu pleurer.
— Comédie !
— Mais je l'ai arrêté au moment où il allait se brûler la cervelle.
— Que vouliez-vous qu'il fît?
— Qu'il mourût! c'est juste, c'est toujours ce qu'il faut répondre à cette phrase-là. Mais enfin il avait enlevé la comtesse?
— Oui.
— Par amour?
— Par intérêt.
— Elle était fort belle.
— Elle était fort riche, vous voulez dire.
— Ah diable! mais comment savez-vous cela?
— Écoutez, maître, je ne vous le dirais pas, car un notaire est un confesseur, si vous n'étiez au moment de rendre la vie à une créature morte de chagrin, et pour qui cette vie sera un supplice. Servez-vous, si bon vous semble, de ce que je vais vous raconter, mais ne dites pas que vous le tenez de moi.
— Je vous écoute.
— 11 y a environ dix jours que la comtesse tomba malade, et que la maladie morale se combina d'une maladie aiguë très-dangereuse. Le comte,, qui savait bien ce qu'il faisait, envoya chercher un mauvais médecin de la ville, qui se nomme...
— Le nom n'y fait rien, je les connais tous, répondit le docteur en souriant, continuez.
— Donc la maladie, au lieu de céder, s'aggrava, et le comte me fit demander. J'accourus, et M. de ûiksen me montrant son contrat et différents papiers qu'il tira d'un meuble, me dit sans hésiter:
— Ma femme morte, j'hérite, n'est-ce pas?
— Vous n'avez pas d'enfants? lui dis-je.
— Non.
— Alors, monsieur le comte, vos affaires sont en trèsmauvais état ; et si la comtesse meurt sans avoir fait de testament, sa fortune entière retournera à sa mère, et vous n'aurez rien.
— Rien? dit-il.
— Absolument rien.
Vous rendre, mon cher docteur, ce qui se montra sur le visage du comte est chose impossible.
— Alors elle fera un testament, me dit-il.
— Pour cela, lui fis-je observer, il faut qu'elle puisse écrire, ou tout au moins parler; il faut enfin qu'elle recouvre connaissance, et la comtesse me parait bien malade.
Alors il se passa une chose inouïe.
Cet homme s'approcha du lit de sa femme, et oubliant que j'étais dans la même chambre que lui, il commença par l'appeler doucement, puis plus fort ; et voyant qu'elle ne répondait pas à sa parole, il lui prit la main, et secoua si violemment le bras qu'il tenait, que la pauvre malade poussa un gémissement, et que je me jetai entre elle et lui, en le suppliant de calmer sa douleur.
J'aurais dû dire sa colère; mais quand un homme fait un étranger le témoin de passions semblables, je crois qu'on n'a rien de mieux à faire que de paraître ne pas les comprendre.
Le comte était anéanti.
-f-Que faire t que faire? dit-il avec rage.
— On sauvera peut-être la comtesse.
— Cest vrai, me répondit-il, ce serait un moyen. J'eus encore Tair de ne pas comprendre, car, avant
tout, je croyais qu'il était de mon devoir de sauver la vie à la pauvre femme. J'étais encore de ceux qui se figuraient que pour tous les malades le retour à la vie est le bonheur.
— Le médecin n'en répond plus, fit le comte. — QueJ est donc ce médecin ? demandai-je.
H me le nomma.
-«-Je crois bien, lui dis- je, c'est le plus mauvais de la ville.
Ce fut à Pair dont me regarda M. de Diksen, que je compris ce que je vous ai dit tout à l'heure, c'est-à-dire que dans son désir d'hériter plus vite, il avait envoyé chercher ce médecin-là.
Cet homme me faisait honte.
Comme il voyait que la seule manière d'en arriver à ses fins était de sauver sa femme, il me dit :
— Connaissez-vous un homme qui la guérirait ?
— Je connais un homme, lui dis-je, qui seul peut la sauver, s'il y a encore un moyen.
— Son nom?
— On me l'avait dit ! s'écria imprudemment le comte, comme s'il' n'avait pu me laisser douter un seul instant du sentiment qui avait dicté son choii étrange.
11 donna Tordre qu'on vînt vous chercher.
— Maintenant, me dit-il, si la comtesse fait un testament en ma faveur, comment faut-il qu'il soit fait pour être indiscutable?
Je lui donnai les renseignements qu'il me demandait.
— C'est bien, fit-il alors, vous pouvez vous retirer. Je ne me le fis pas dire deux fois.
Il me tendit la main, mais je parus ne pas voir ce mouvement, et je sortis après l'avoir simplement salué.
Cet homme a eu une vie très-débauchée, dans laquelle il a mangé toute sa fortune. Il a trouvé cette jeune fille dans un voyage qu'il a fait en France ; c'était un moyen de rétablir sa fortune, il l'a enlevée, et depuis qu'elle est sa femme, Dieu sait ce qu'elle a souffert de ses vices et de ses déportements.
Vous savez le reste; et si j'ai, mon cher docteur, un conseil à vous donner, c'est de laisser cette pauvre corn* tesse où elle est. Sa vie a été trop malheureuse, je vous le répète, pour qu'elle y revienne avec joie.
— Merci, fit le docteur. Cet homme est un lâche. Maintenant, sortons.
— Où allez-vous?
— A la salle des morts.
— Quoi faire?
— Retrouver le comte, qui m'attend.
— Et la comtesse?
— Sera enterrée demain.
~ Et lui?
— Lui, fil le vieillard, il se brûlera la cervelle ce soir. Maître Servans sortit et alla [retrouver M. de Diksen,
qui l'attendait les yeux fixés sur la porte, et qui en le voyant entrer se leva le cœur haletant, et pâle à la fois de crainte et d'espérance.
Le docteur s'approcha lentement de lui.
Le comte, debout, une main appuyée sur le lit de sa femme, un peu incliné du côté par lequel arrivait le médecin, murmura ces deux mots seuls :
— Eh bien?
— Eh bien ! monsieur, dit le vieillard d'une voix qui fit tressaillir le sombre veilleur, et en mettant un pied sur la première marche de l'estrade du lit, jurez-moi de nouveau sur le Christ que vous n'avez rien à vous reprocher vis-à-vis de la comtesse, que vous avez toujours aimé cette femme, et que c'est votre amour seul qui redemande sa vie.
M. de Diksen se recula malgré lui ; mais il fit un effort, et, d'une voix qu'il essaya d'assurer, il répondit :
— Je le jure !
— Vous mentez! monsieur le comte, fit le vieillard en faisant un pas de plus et en se trouvant face à face avec M. de Diksen, lequel fut forcé de se rasseoir pour ne pas tomber à la renverse devant le ton de ce démenti.
— Vous mentez ! reprit maître Servans avec une énergie dont on l'eût cru incapable.
Le comte était brave, de cette bravoure de guerre et de duel qui n'est que le courage de l'honneur et de la
i84 LE DOCTEUR SERVÀNS.
vanité. Mais là où il n'y a plus honneur, il n'y a plus courage, et cette bravoure s'évanouit devant le visage calme du médecin, en présence du cadavre de sa femme et dans cette salle où veillait le Christ, qu'il avait insulté de son serment.
Il semblait au comte que sa conscience avait pris une forme palpable, une voix réelle, et se dressait ainsi devant lui.
— Monsieur, ajouta le docteur, vous avez enlevé cette femme pour sa fortune, vous l'avez épousée pour sa fortune, vous voulez que je vous la rende pour sa fortune. Croyez- vous que Dieu consente à ces trafics humains, et que moi, l'envoyé de Dieu, je puisse être votre complice ?
— Et qui vous a dit cela? bégaya le comte.
— L'homme qui a le pouvoir de reprendre ta vie à la mort ne peut-il pas faire parler le passé? Je sais tout, monsieur le comte.
— Que vais-je faire, mon Dieu ! dit M. de Diksen.
— Rien n'est changé dans votre situation , rien ne doit être changé dans vos projets. Vous vouliez vous tuer il y a deux jours.
— Mais depuis deux jours j'ai espéré.
— Ah! vous ne me laisserez pas mourir ainsi, reprit le comte en levant les yeux sur le médecin, puisque vous pouvez me sauver; qu'elle vive seulement deux heures, ajouta M. de Diksen avec cette lâcheté qui fait croire que les autres peuvent être lâches aussi; c'est tout ce que je vous demande.
Maitre Servans comprit que tout sentiment honorable était inutile avec un pareil cœur.
11 se contenta de hausser les épaules et .de dire au comte :
— Tuez- vous, monsieur, c'est ce que vous avez de , mieux à faire; car si vous vous êtes ri de moi, je nie suis moqué de vous.
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire qu'il y avait une chose que je soupçonnais, mais dont je n'étais pas sûr et dont j'ai voulu m'assurer par moi-même. Je veux dire, monsieur, que j'ai vu trois morts, et qu'à côté de chaque mort veillait une grande doufcur, un amant, un fils, un mari. Sur les trois, il n'y en a eu qu'un qui ait redemandé Fêtre qui! pleurait deux jours auparavant, et celui-là, c'est vous.
Je voulais tout simplement savoir combien de temps on pleure les morts, et pourquoi on les pleure.
Et maintenant que je le sais, je m'en vais me reposer de cette science et prier Dieu qu'il me ta pardonne.
A ces mots le vieillard se retira en riant, malgré la sainteté du lieu où il se trouvait, mais en riant de ce rire' qui n'est pas un blasphème contre le Seigneur, mais l'expression du mépris qu'il avait des hommes.
— Ah! [mon pauvre Ivarius, dit le vieillard en rentrant chez lui et en posant soigneusement saftanne et son chapeau dans un coin de la chambre et en venant s'asseoir auprès du feu, je te l'avais hien dit : il tfy a qu'un amour profond, sincère, inaltérable; c'est Ywamm maternel.