ACTE I
MOLIÈRE
Mon Dieu, sire, la crainte que j'avais de me trop hâter m'aurait-elle fait tomber dans cette faute, que le roi aurait eu l'ennui de m'attendre?
LE ROI
Oui, je vous ai attendu; mais rassurez-vous, je n'ai pas perdu mon temps en vous attendant.
MOLIÈRE
Sire, je tâcherai d'exposer ma demande en deux mots; d'ailleurs, si je fatigue le roi, un signe de Sa Majesté, et je me retire.
LE ROI
Non pas, monsieur Molière ! je suis homme de premier coup d'oeil, et, au premier coup d'œil, vous me plaisez.
MOLIÈRE
Sire!...
On vous tourmente dans votre famille; on vous persécute; on vous rend fort malheureux, n'est-ce pas?
MOLIÈRE
Sire, il m'est impossible d'en vouloir pour cela à mes bons parents : ils ont la conviction bien sincère qu'en suivant la carrière que j'ai embrassée, je perds mon corps . en ce monde, et mon âme dans l'autre.
LE ROI
Et ce n'est point votre avis, à vous?
MOLIÈRE
Mon avis, à moi, sire, est que, dans toutes les conditions, on peut demeurer honnête homme, et que Dieu est trop juste pour damner les honnêtes gens.
LE ROI
M. de Conti a été votre condisciple?
MOLIÈRE
Oui, sire; nous avons étudié ensemble au collège des jésuites de Clermont.
LE ROI
Il est plus jeune que vous, cependant.
MOLIÈRE
Oh! oui, sire, beaucoup plus jeune; ce n'est que fort tard, c'est-à-dire à l'âge de dix-huit ans, que j'ai obtenu de mon père la permission d'étudier.
LE ROI
Vous avez étudié le droit?
MOLIÈRE
J'ai même été reçu avocat, sire; mais là n'était point ma vocation.
LE ROI
Vous savez que M. de Conti fait grand cas de vous...