ACTE I
Il prétend que, s'il était roi, il vous consulterait sur toutes les choses de la politique; il dit que tous savez la rhétorique, la philosophie, la poésie.,.
MOLIÈRE
Sire, M. de Conti est trop indulgent pour moi ! Il est vrai que j'ai appris la rhétorique avec le père Thuillier et la philosophie avec Gassendi; mais, quant à la poésie...
LE ROI
Quant à la poésie?... Achevez, monsieur.
MOLIÈRE
Eh hien, sire, je crois que l'on, n'apprend pas la poésie, et que celui qui n'est pas né poète ne le deviendra jamais.
LE ROI
Ah! vraiment? Et, dites-moi, monsieur Molière, voyons, qu'est-ce qu'un poëte?
MOLIÈRE
Mais, sire, n'avez-vous point à la cour, près de Votre Majesté, sous ses yeux, des gens qu'on appelle ainsi?
LE ROI
Qui cela?
MOLIÈRE
Mais M. de Benserade, par exemple; M. de Saint-Aignan, sire.
LE ROI
Voulez-vous que je vous dise une chose, monsieur Mo-
Itère? Eh bien, j'ai l'idée que ce ne sont pas de véritables poètes.
MOLIÈRE
Vraiment, sire?
LE ROI
Oui. (Le regardant fixement.) Tandis que vous en êtes un, vous ! Voilà pourquoi je vous demande, à vous : « Qu'estce qu'un poète ? »
MOLIÈRE
Sire, vous avez lu autrefois, dans Virgile, la fable du pasteur Aristée?
LE ROI
Pastor Ari&tcms fugiens Peneia Tempe ! Oui, monsieur Molière.
MOLIÈRE
Eh bien, dans cette fable, sire, il y a un certain Protée, lion, serpent, flamme, fumée, nuage, éther, échappant sans cesse à la chaîne qui veut le lier, à la main qui tente de le saisir, à l'œil qui essaye de l'analyser... Sire, c'est le poëte! Comment donc voulez-vous que je* vous explique ce qu'est un pareil personnage?
LE ROI
N'importe, essayez toujours. Ce que vous me dites est si différent de la langue en usage dans,le pays que j'habite, qu'il me semble entendre parler un homme pour la première fois.