UN CAS DE RUPTURE
Sur un large et long divan, au bout duquel les coussins amoncelés et adossés au mur forment oreiller, une femme est étendue dans la pose rêveuse qui ressemble le plus au sommeil. Cette femme, on la prendrait pour une jeune fille, grâce à la limpidité de ses yeux, à la blancheur rosée de son teint, au charme de son sourire, à la netteté de son front, à l'élégance svelie de sa taille, qui se devine sous le peignoir blanc dont elle est vêtue, lequel, s'entr'ouvrant un peu par en haut, trahit, entre ses dentelles souples et légèrement froissées, les broderies de la chemise et la naissance d'une poitrine mignonne, aux veines nacrées, qu'abaisse et soulève mollement une respiration douce et harmonieuse. De grands cheveux blonds entourent la toute petite tête de cette belle "personne. Un peigne d'écaillé retient à peine cette riche chevelure, que bien certainement la main de cette femme a deux ou trois fois dans la soirée ramassée au hasard, sans le secours du miroir; l'irrégularité des bandeaux et des mèches récalcitrantes sied on ne peut mieux à cette charmante physionomie.
11 est bon de vous dire que cette femme est une Anglaise de la race la plus pure. Je vous en préviens tout de suite, parce que vous en douteriez peut-être en regardant, ses -petits pieds. Les Anglaises ont de ce côté une assez pauvre réputation chez nous ; celle-ci ment à cette tradition. Est-ce par coquetterie qu'elle les montre dans la pose où elle est? Non, la personne qui se trouve auprès d'elle les connaît mieux qu'elle-même. Elle ne les montre donc pas, elle les laisse voir sans savoir même qu'on les voit. En ce moment la belle lady songe à tout
autre chose; mais nous, qui la voyons pour la première fois et n'avons pas les mêmes raisons de rêverie, profitons de tous les détails que sa préoccupation met sous nos yeux.
Or, un des plus remarquables est ce petit pied, pour moi du moins, qui regarde le véritable joli pied comme à peu près introuvable. Les Françaises, cependant, passent pour n'avoir pas de rivales sous ce rapport. C'est vrai; dans aucun pays du monde, les femmes ne savent se chausser comme en France : la bottine de cuir boutonnée sur le côté, et dont le petit talon, en faisant légèrement sonner le pas de la femme, donne à sa marche une crânerie pleine de promesses, est certainement, en matière de coquetterie, une des plus heureuses inventions qu'il y ait. Mais un pied, même petit, même bien fait, enfermé dans une de ces bottines, est-il sans discussion un joli pied? Non. Un petit pied bien chaussé est une ravissante chose, mais cela ne suffit pas.
Voyons, madame, vous avez été vous promener; tout le monde s'est retourné pour voir vos petons vernis, trottinant comme des oiseaux qui ne volent pas encore. Vous voilà rentrée, ôtez vos bottines, tirez votre bas et montrez-moi votre pied nu. Vous refusez? pourquoi? Vous êtes fatiguée, dites-vous; c'est tout ce que je voulais savoir. Vous avez un vilain pied, madame; les plis de votre bottine les ont rougis, le talon est dur, les doigts sont serrés les uns contre les autres, vous avez un cor peutêtre!... Gardez votre bottine, c'est moi qui vous en supplie maintenant. Avouez-moi que vous avez eu dix amants, mais ne m'avouez jamais que vous avez un cor.
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Savez-vous ce que c'est qu'un joli pied? C'est un pied qu'à toute heure du jour l'homme qui vous aime peut prendre dans ses mains, déchausser, baiser, sans que vous fassiez le moindre mouvement pour l'en empêcher; c'est un pied étroit, souple et frais, dont les doigts s'écartent et jouent à votre volonté, comme font les doigts de votre main, sans garder entre eux la plus petite empreinte l'un de l'autre. Je n'y veux pas un point rouge qui indique la pression de la chaussure, je tiens à ce qu'il soit blanc comme de la neige nacrée de veines bleuâtres imperceptibles; pas de vaisseau brisé qui égratigne la transparence de la peau de la moindre ligne de carmin, et surtout pas de trace de la main d'un pédicure; le coude-pied un peu haut, la plante cambrée; je l'autorise à être un peu long. Montrez-moi un pied comme celui-là, madame, et je vous dirai : Vous êtes de noble race, vous êtes sensuelle, paresseuse, tière, riche, faite pour l'amour; vous avez la beauté la plus rare chez une femme, vous avez de jolis pieds. Je vous citerai un vers d'Ovide que vous ne comprendrez pas, qui sera le plus graiîd éloge que je puisse vous faire, et, selon toute probabilité, je deviendrai amoureux fou de vous, ce dont vous vous souciez peu, et vous avez raison.
Le pied dont je viens de vous donner le signalement n'appartient proprement à aucun pays. Une Allemande même pourrait l'avoir. C'est une affaire de nature, d'éducation, de soin et de fortune. Cependant les Anglaises, accusées faussement d'avoir devilains pieds et de vilaines mains, ont, au contraire, plus de chances que les autres femmes à la perfection des extrémités : leur tempéra-
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meut lymphatique, leurs habitudes d'indolence, leur climat humide, en les renfermant dans leurs appartements ou dans leurs voitures, leur donne ee repos du sang, cette blancheur irisée de la peau qui les faisait comparer à des cygnes par leur poète Shakespeare. Rien n'est plus joli qu'une Anglaise, quand elle se met à être jolie.
Ces yeui bleuets, ces cheveux, épis, ce teint neige et rose, celte bouche cerise, presque toujours entrouverte par le sourire, cette diaphanéité de la peau, qui leur donne des apparences de vapeurs moulées, cette marche silencieuse qui semble les tenir à deux pouces au-dessus de la terre, tout cela fût de ces femmes des incarnations vivantes des amours idéales. La langue anglaise ellemême, si dure en apparence, s'attendrit pour elles; leurs noms sont doux, harmonieux, câlins : Miss et Ladg sont deux dénominations adorables.
Une Anglaise jolie paraît toujours être de bonne maison. Une grande dame anglaise qui a des amants n'a jamais l'air d'une lille; une fille anglaise a toujours l'air dîme grande dame qui a dérogé. L'aristocratie des formes est poussée là aux dernières limites : on la retrouve jusque dans cette écriture mince, svelte, allongée, comme les mains qui la tracent. Qui n'a pas été aimé d'une Anglaise n'a pas été aimé. Leur amour a une distinction inconnue aux autres femmes; car il ne va jamais jusqu'à l'oubli de la pudeur; et, dans l'oubli de la raison, il conserve éternellement le charme d'un rêve. Au milieu de la gaze et de la batiste dont elle s'enveloppe, on ne sait jamais si l'on a rellement possédé une Anglaise. Elle ne se donne, pour ainsi dire, que dans un nuage, comme
une déesse ; aussi resle-t-il toujours quelque chose à supposer, et l'imagination, forcée de compléter les sens, se se blase pas aussi vite que sur des contours arrêtés et définitifs.
On a beau dire que la pudeur des Anglaises vient des imperfections qu'elles tiennent à cacher; cette pudeur n'en est pas moins un grand charme, et conserve à l'amour une dignité sans laquelle il n'est plus que l'expression brutale de sensations vulgaires. Le désir intelligent de l'homme a même besoin d'un peu de voile entre lui et l'objet de sa convoitise.
Le nu le plus beau n'est pas tentant. Demandez aux peintres, qui voient tous les jours des créatures admirables se dévêtir complètement devant eux : ils vous diront que leur nudité est maladroite, et qu'étalée franchement, elle ne leur inspirerait pas ce que leur inspirerait chez la même femme, surpris par hasard, le plus mince détail de toute cette beauté.
Saint Antoine a résisté à la tentation, parce qu'on lui montrait trop de choses à la fois. Il n'eût peut-être pas autant résisté à deux petites mains tirant un bas de soie sur une jambe ronde, à deux belles épaules se cachant à la hâte sous un corsage de mousseline, ou bien à un cou blanc et rond, penché tout simplement sur un livre de prières.
Tout cela est pour vous dire que l'héroïne de l'aventure que j'entreprends de vous raconter était une adorable personne. A cette heure, chaussés de bas à jour qui laissaient pénétrer la fraîcheur de l'air, ses petits pieds reposaient dans des pantoufles de satin à larges
bouffettes et douillettement doublées de soie. Leur iramobilité aurait prouvé à elle seule la douce lassitude où se complaisait la personne à qui elles appartenaient. D'où venait cette lassitude? Sans doute des préparatifs du départ prochain ? Je ne crois pas. Cette femme est une grande dame qui part, voyage, arrive, sans s'occuper de quoi que ce soit. Elle a, pour ces détails ennuyeux, ses filles de chambre, son intendant, son courrier. Peut-être est-elle sortie dans la journée? Non, elle n'a pas quitté son appartement. Alors elle a eu des visites d'adieu, et les conversations banales ont lassé ce corps délicat? Elle n'a reçu personne. D'où lui vient donc cette fatigue? Qu'importe? Elle est fatiguée; ses yeux le disent suffisamment à demi clos et souriant à travers les palpitations de leurs paupières légèrement cernées. Quels yeux charmants ! quelle tendresse caressante dans leurs regards fixés avec attention sur le visage de l'autre personne qui se trouve là, comme s'ils voulaient garder éternellement en eux son image !
Cette personne a vingt-six ans au plus ; elle est Anglaise aussi et d'un type aussi pur dans son genre que celui de cette femme dans le sien. Cheveux noirs, ondes et bouclés comme ceux de lord Byron, front haut, grands yeux bleus fendus hen amandes, nez droit et fier, bouche ferme et nette comme un arc au repos. Je ne sais pas de qui est cette comparaison, mais, comme elle est juste, je m'en sers; dents régulières et blanches, ovale gracieux, pas de barbe, cou libre dans son col blanc, gracieusement évasé, telle est cette tête de jeune
homme que bien des femmes ont dû regarder aussi tendrement que notre héroïne le regarde.
Vous ne compteriez pas quatre pouces de distance entre les deux visages, concentrés tous deux dans la muette contemplation l'un de l'autre. Ils se regardent depuis un quart d'heure. H y a mille chances contre une pour que deux êtres qui se regardent ainsi aient l'air souverainement ridicules et finissent par se rire au nez. Eh bien! ceux-là peuvent se regarder deux heures encore, sans se dire une parole, et non-seulement ils ne seront pas ridicules, mais ils seront charmants, parce qu'ils s'aiment et que le souvenir récent qui tient encore leurs mains enlacées, nuance de toutes les poésies possibles l'expression de leurs yeux, qui se voilent de temps en temps, comme pour puiser intérieurement dans le frémissement de bonheur qui les agite encore une nouvelle raison de contemplation mutuelle.
Entre deux êtres jeunes et forts, l'amour est toujours une belle chose; mais il est des individus privilégiés, que la nature a dotés matériellement et moralement de tous les moyens, de toutes les délicatesses nécessaires pour le bien comprendre, le bien ressentir et le bien exprimer; leur naissance, leur position, leur fortune, leur santé, tout en eux, jusqu'à leur nom, concourt aux jouissances de sentiment. -
Les deux personnages que nous mettrons en scène étaient de ces élus. Jeunes tous deux, riches tous deux, libres tous deux, il semblait tout naturel qu'ils se fussent rencontrés, connus, aimés.
Mariée à un vieillard, lady Holway était absolument maîtresse de ses actions. Elle voyageait pendant neuf mois de l'aimée, et pourvu qu'elle passât deux ou trois mois par an avec lui, son mari ne lui demandait pas autre chose.
Orphelin, possesseur d'une fortune immense, lord Effild pouvait disposer de sa vie comme bon lui semblait. H avait vu milady aux eaui, deux ans auparavant; il lui avait fait sa cour, et du jour où il lui avait parlé, il avait pour ainsi été tacitement convenu qu'il réussirait. Elle, de son côté, avait toujours pressenti que, dans un temps donné, elle aurait un amant, c'était la conséquence inévitable de sa situation conjugale. Elle ne pouvait trouver mieux que notre lord, gentilhomme accompli, noble, beau, brave, élégant, discret, spirituel.
Elle résista assez de temps pour s'assurer de la solidité de l'amour par la persévérance des assiduités ; après quoi elle céda, comme cède une Anglaise. Elle aimait sérieusement, elle était sérieusement aimée.
Quant au mari, eût-il eu connaissance de ces relations, il eût fermé les yeux, en vrai gentleman, et de plus en homme d'esprit qui sait qu'à soixante ans on n'a le droit dé demander à une femme de vingt-quatre que de faire généreusement, noblement, gracieusement les honneurs de sa maison.
A vrai dire, on ne saurait marquer du nom d'adultère les liaisons posées dans ces conditions-là. Il n'y a adultère que là où il y a amour et confiance de la part du mari, mensonge et trahison de la part de la femme. Puis, dans [les très-hautes classes de la société, il est à
peu près convenu qu'on bénéficiera en tous sens de la supériorité fortuite de la naissance et de la fortune. La loi sociale s'y trouve perpétuellement éludée par l'usage.
Ces belles personnes nées comtesses et marquises, accoutumées aux flatteries des hommes et même du sort, héritières de noms illustres et de domaines immenses, traînant à leur suite tout un monde de courtisans, de domestiques, d'inférieurs, de gens de toutes sortes, qui vivent pour elles et par elles, épiées par le monde qu'elles dédaignent, excusées par le monde qu'elles fréquentent, habituées dès l'enfance à vouloir, à ordonner, à régner, ne sauraient s'assujettir aux petites raisons qui maintiennent dans le devoir les femmes de leurs valets de chambre, de leurs intendants, de leurs four* nisseurs et de leurs notaires.
Quand le cercle social dans lequel le mariage les fait entrer les gêne par trop visiblement, elles en sortent tranquillement sans le dire, mais sans le cacher trop. Les liens de famille perpétuellement détendus par ce qu'on appelle les convenances n'ont plus assez de force pour les retenir. Le père et la mère qui disent vous à leur fille, l'enfant livré dès sa naissance aux nourrices étrangères, aux gouvernantes, la religion réduite le phis souvent à une charité mécanique, ne peuvent avoir sur ces femmes l'influence qu'exerce dans les classes inférieures la vie intime et continuelle de la femme avec les parents et les enfants.
Dans la classe bourgeoise , dans la classe ouvrière surtout, la femme est le centre de la famille. L'éducation de ses enfants résulte cj'elle aussi bien que leur
naissance. Ils se retrouvent devant toutes les portes que leur mère doit franchir pour déserter la maison conjugale. La mère partie, tout s'étiole, tout meurt autour de sa place restée vide. Là, le mari n'a pas le moyen d'aller aimer autre part: il aime sa femme; là, la mère n'a pas le moyen de payer des gouvernantes : elle aime ses enfants. Si elle les abandonne, qui les soignera? qui les lèvera le matin? qui les promènera le jour? qui les couchera le soir? qui les embrassera? La faute de la femme a donc, dans ces classes-là, des conséquences bien autrement dangereuses, bien autrement fatales que dans les hautes sphères. En bas, au milieu même de la société, la mère qui abandonne le foyer, c'est la sève qui se retire de l'arbre, c'est le cœur qui se sépare du corps. En haut, la mère absente peut n'être qu'une personne de moins dans la maison.
Et cependant les exemples de ces désertions sont plus fréquents dans les classes moyennes que dans les classes élevées. Celles-ci sont-elles donc plus vertueuses? Non! Seulement la liberté dont elles jouissent, les privilèges qu'on leur accorde, leur permettent de faire pénétrer un amour étranger dans l'ensemble de leurs occupations frivoles, tandis que, chez celles-là, la présence continuelle du mari, les occupations sérieuses, les comptes à rendre de la vie de chaque jour, sont autant d'obstacles qui les irritent quand elles aiment, autant de remords qui les poursuivent quand elles ont failli, et qu'avec le faux raisonnement de la passion elles arrivent un beau jour à trouver immérités, injustes, et à fuir. Puis il y a moins de grandes dames que de bourgeoises.
Notre lady était une grande dame, dans l'acception ia plus étendue de ce mot. N'ayant pas trouvé, à l'âge où elle devait se marier, l'idéal de l'amour, elle avait accepté l'idéal du bien-être matériel. Riche de dix à douze millions, elle avait épousé une fortune trois fois égale à la sienne. Elle avait le goût des grandes et belles choses, des fêtes princières, des aumônes splendides, des fantaisies ruineuses. Douée du génie d'invention propre aux natures aristocratiques et paresseuses, elle avait ébloui de son luxe Londres, qui n'est pas facile à éblouir. Mais elle avait beau jeter à pleines brassées tout ce tapage, tout cet éclat, toute cette prodigalité dans le vide moral de sa vie, elle sentait bien qu'elle ne le comblait pas. Alors, par un nouveau caprice, elle éteignit cette illumination générale, elle se retira à la campagne et vécut de nature; mais la nature, loin d'abreuver les âmes solitaires, leur donne des soifs nouvelles, les inquiète de désirs inconnus.
Un matin elle écrivit à son mari qu'elle s'ennuyait et qu'elle allait partir. Elle partit en effet; elle visita l'Espagne, l'Italie, l'Egypte. Elle eut son patio à Séville, son palais à Venise, sa cange sur le Nil, après quoi elle s'en vint tout bonnement demeurer à Paris, rue d'Anjou- Saint-Honoré. Elle devait n'y passer que trois jours; elle y resta neuf mois. Il est vrai qu'elle avait rencontré lord Effild, et que, de ce jour, le mur de la chambre où il prenait l'habitude de la venir voir parut, à ses regards lassés de montagnes, de forêts, de déserts, d'océans, de perspectives interminables, le plus charmant horizon de la terre.
Le jeane homme, libre, riche, enferma sa liberté, sa jeunesse, sa fortune dans cette douce habitude et suivit sa maîtresse partout où sa fantaisie l'entraînait.
Heureux homme! Pour ma part, voilà comme je comprends et comme j'aime l'amour. Ce sentiment délicat, qui, selon la définition du poète, naît de rien et meurt de tout, est un vin qui, à mon avis, a besoin d'être goûté dans une coupe d'or. Il ne nous viendrait pas à l'idée de boire du Johannisberg dans une écuelle. Ainsi de l'amour. Qu'il ait ses difficultés, ses dangers, ses mystères, je le yeux bien; mais qu'il marche sur le velours, qu'il couche dans la dentelle, qu'il ait les mains blanches, les pieds petits; qu'il prenne beaucoup de bains, qu'il sente bon; qu'il ne s'embarrasse jamais dans une incertitude matérielle de la vie, qu'il ait enfin pour ses manifestations extérieures des splendeurs dignes de son origine céleste.
L'amour est exigeant, il n'admet pas qu'on s'occupe d'autre chose que de lui. Si vous voulez aimer, n'ayez que cela à faire.
Je n'entends pas que la main que je baise fasse la cuisine; que la voix qui me dit : Je vous aime, compte le linge de la blanchisseuse; que le corps que je presse dans mes bras connaisse une fatigue autre que celle du plaisir.
L'amour est paresseux; qu'il ait des chevaux pour se promener.
Il est frileux; qu'il ait des tapis, du satin et de l'hermine.
Il aime la campagne, la rêverie sous les grands arbres,
la promenade dans les larges avenues; qu'il ait des parcs à lui.
Il a des caprices; qu'il les satisfasse tous si bon lui semble ; qu'il se couvre aussi facilement de diamants qu'il se couvrirait, en été, de bleuets et de marguerites.
Est-ce à dire que les gens riches peuvent seuls s'aimer? Erreur. D'abord il ne suffit pas d'être riche pour comprendre l'amour; il faut être jeune, beau, bien portant, spirituel et aimé. La jeunesse supplée à la fortune, me direz-vous, la gaieté au luxe, le coucou à la calèche, le bois de Romainvilie au parc héréditaire : la mansarde éclairée d'un rayon de soleil et parfumée d'un pot de fleurs à l'hôtel majestueux du faubourg Saint-Germain. Oui, une fois par semaine et pendant deux ou trois ans de la vie.
Jjlrtout où il y a nature, me direz-vous encore, il y a amour; c'est possible, mais je ne vous parle pas de la nature, je vous parle de la civilisation, qui nous a créé des besoins plus exigeants que les besoins naturels, et qui a réduit la nature au rôle de remède et de gardemalade. Je dis donc, en dépit des chansons de Béranger, des traditions des commis et des grisettes, des romans de Paul de Kock et des contes de Florian, que je préfère les grandes dames aux grisettes, qu'il m'est plus agréable de voir ma maîtresse aller au bois en calèche qu'au marché en tartan ; que j'aime mieux la voir vivre pour aimer que travailler pour vivre, et qu'à moins d'être un malhonnête homme, totit homme riche aimant une femme pauvre enrichira cette femme, tant est grand le besoin d'un cadre d'or à ce tableau de l'amour.
La fortune ne fait pas le bonheur ! C'est là une vieille maxime inventée certainement par un millionnaire pour un de ses amis pauvre auquel il aimait mieux donner cette consolation que la moitié de ses rentes. La fortune ne fait pas le bonheur, parce que le bonheur de l'homme n'a pas de thermomètre fixe et que son désir n'a pas de limites certaines; mais je déclare que, parmi les choses qu'il recherche le plus obstinément, et qui, par conséquent, sont pour lui sinon le moyen unique de parvenir au bonheur, au moins un des plus certains pour se le procurer, la fortune doit être placée au premier rang, et .que, non-seulement, je ne le blâme pas, mais que je l'approuve de la rechercher, à la condition toutefois qu'il saura en jouir quand il l'aura acquise. Je déclare en outre que les gens nés de familles nobles et opulentes sont dans des conditions de bonheur plus probables que les fils de laboureurs, de commis et d'ouvriers, si philosophes qu'ils soient; et je dis enfin qu'en simplifiant, en annihilant même les exigences matérielles de l'existence, la fortune ouvre la porte à toutes les jouissnaces morales dont T%mour est sans contredit, pour la jeunesse, l'expression la plus poétique, la plus naturelle et la plus désirable. C'est ce qui explique en tout temps le succès des courtisanes, ces bijoutières en faux de l'amour, chez lesquelles on achète du strass, mais si bien monté, qu'on croit un instant que la pierre est vraie, et qu'on la paye comme du diamant.
Certainement un beau jeune homme et une belle créature s'aimant bien, se le disant tous les deux au milieu du silence excitant d'une nuit de juin, loin du monde,
en plein air, sur les lits de loin odorant qui bombent les plaines récemment fauchées, certainement c'est là un tableau ravissant; mais voyez comme il se complète, si, à deux cents pas de là, les attend une voiture rapide qui les ramène mollement bercés l'un à côté de l'autre vers quelque château magnifique où ils retrouveront leur amour couché sur des coussins de soie, entre une table chargée des fruits aimés de Vénus Aphrodite et les draps de batiste d'une couche noyée dans une demi -teinte mystérieuse et fraîche.
C'est ainsi que nos deux amants s'aimaient, et ils ne s'en lassaient pas, je vous, en réponds. Cependant ils étaient au moment de se séparer, mais momentanément. Lady Hohvay devait partir pour rejoindre son mari, qu'elle n'avait pas vu depuis un an, et près duquel les convenances exigeaient qu'elle allât passer deux ou trois mois. Elle avait setardé ce départ tant qu'elle avait pu, mais il n'y avait plus à le remettre, et le jour où nous faisons connaissance avec elle était le dernier qu'elle dut passer à Paris.
Nous n'avons pas besoin de dire les pensées, qui se cachaient derrière les regards de nos deux héros.
Cette séparation ne pouvait cependant pas être une douleur sérieuse. Au bout de quelque temps, la voyageuse reprendrait ses voyages , c'est-à-dire sa liberté. Jusque-là elle se contenterait d'écrire à son amant et de recevoir ses lettres. Les Anglais aiment tant écrire, et le papier anglais est si beau 1 Puis cette petite halte ne pouvait être préjudiciable à leur amour : au contraire, c'est dans les séparations momentanées
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que les liaisons se reposent et reprennent des forces.
Les amants ont quelquefois besoin de se retrouver seuls, vis-à-vis d'eux-mêmes, pour puiser dans la solitude, avec le désir de se revoir, une nouvelle raison de s'aimer. Seules, les natures vulgaires ne savent pas résister à Téloignement de la personne, et lord Effild et tedy Holway étaient deux âmes loyales, deux esprits élevés, incapables de mentir à la parole que leurs cœurs s'étaient donnée une fois pour toutes. Ils avaient déjà été séparés ainsi, et ils s'étaient retrouvés ensuite plus amoureux que jamais. Us s'appréciaient l'un l'autre, et jamais ils n'avaient entrevu la possibilité d'une rupture. Sans se l'être dit, il était bien convenu que, dans le cas où le mari de lady viendrait à mourir, le jeune lord l'épouserait. Ils associaient franchement, non-seulement leur présent, mais leur avenir.
Mais elle a beau être millionnaire, belle, grande dame et Anglaise, une femme est toujours femme; autrement dit, elle ne se sépare jamais de l'homme qu'elle aime, pour si peu de temps que ce soit, sans quelques vagues inquiétudes, et trouve toujours le moyen d'être jalouse de quelqu'un ou de quelque chose. Lady n'avait aucune espèce de prétexte pour être jalouse présentement; mais quand une femme est avec un homme dans les termes où elle était avec lord Effild, elle connaît certainement une partie de son passé, et, dans ses amours d'autrefois, elle choisit immanquablement la femme qu'il a le plus aimée avant elle, pour utiliser sa jalousie, pour lui en vouloir un peu de cet amour antérieur, et même pour paraître en craindre l'influence dans l'avenir. Au lieu de
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redouter toutes les femmes que leur amant ne connaît pas, elle se plaît à en redouter une qu'il a eue, qu'il a quittée et qu'il ne songe plus à revoir. Il lui arme même parfois de pousser la maladresse jusqu'à inspirer à l'homme un désir posthume pour cette sensation morte.
Lady savait que son amant avait été jadis en liaison assez longue avee une femme jeune, belle, distinguée, qui l'avait aimé, qui l'aimait encore, et qui faisait vers lui* depuis quelque temps, quelques tentatives nouvelles. Soit pour prouver à sa nouvelle maltresse que ce souvenir n'avait plus de racines en lui, soit par la Simple habitude de la mettre au courant des moindres détails de sa vie , soit par èe petit sentiment de vanité qui pousse l'homme à montrer à la femme qu'il aime qu'il a été aimé, qu'il l'est, et que par conséquent il lui sacrifie quelque chose, lord Eftild avait montré à lady Holway les dernières lettres de cette femme, qui était à Paris. Il n'en fallait pas davantage pour effrayer notre héroïne, surtout au moment de son départ, quand elle songeait qu'elle allait laisser son amant exposé aux tentations de ce souvenir, dont elle s'exagérait l'importance.
Il lui avait bien promis de ne pas revoir cette femme; mais le hasard, au défaut de sa volonté, pouvait le ramener près d'elle et faire naître un rapprochement.
De là sa préoccupation, son inquiétude , sa prolongation de séjour à Paris. Cependant ce départ, nous le répétons, devait avoir lieu irrévocablement le lendemain à deux heures, et lady avait passé ces derniers temps à
donner à son amant assez de preuves d'amour pour espérer que le souvenir en serait plus fort que toutes les séductions étrangères.
Mais, direz- vous, puisque lord Effild était complètement maître de ses actions, elle avait un moyen bien simple de s'assurer de sa fidélité; c'était de le faire par-. tir avec elle : c'est vrai. Malheureusement, ou heureusement, cette femme avait des loyautés de race qui ne lui permettaient pas d'introduire son amant dans la maison de son mari, d'exposer au ridicule l'homme dont elle portait le nom, et de forcer à la duplicité l'homme qu'elle aimait.
Il s'agissait donc de faire bravement les choses, d'aller passer trois mois avec le mari, d'avoir confiance et de se contenter pendant <çe temps des lettres de l'amant.
Deux heures sonnèrent à l'horloge du salon.
Milord se leva, alla prendre son chapeau déposé sur la cheminée, et revint baiser tendrement la main de lady, en lui disant : A demain !
— A demain! répéta-t-elle de sa douce voix, que la fatigue du moment rendait plus douce encore. Mais pourquoi me quitter sitôt?
— Deux "heures viennent de sonner.
— Eh bien?
— Eh bien ! c'est déjà tard pour sortir de chez vous.
— A demain, soit. A quelle heure ?
— Ordonnez.
— Je pars à deux heures, vous le savez.
— Bien décidément cette fois?
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— Bien décidément. Avez-vous peur que je ne me rétracte?
— Enfant!
— Je veux vous quitter le moins possible d'ici là. Venez à dix heures, Venez à neuf, nous prendrons le thé ensemble.
— A neuf heures, c'est dit.
— Où allez- vous maintenant?
— Chez moi. Où voulez-vous que j'aille?
— Vous savez ce que vous m'avez promis?
— Soyez tranquille, je vous aime.
Milord se pencha sur le visage de sa maîtresse, et tous deux échangèrent un de ces baisers silencieux qui ponctuent si harmonieusement la fin d'une soirée comme celle qui venait de s'écouler.
Le jeune homme partit. Une heure après son départ, milady était encore dans la pose où il l'avait laissée. Les femmes* se plaisent à garder, quand elles sont seules, l'attitude où elles étaient avec leur amant. Elles s'y confinent comme pour absorber tout ce qui reste d'amour dans la chaleur et dans les plis de leurs vêtements. Elles y tressaillent sous la caresse du souvenir, comme sous la sensation même des réalités rapides qu'il rappelle. Nous leur sommes tout à fait inférieurs sous le rapport de ces délicatesses mystérieuses du plaisir. Notre organisation plus puissante, plus énergique que la leur, dans la manifestation extérieure de l'amour, se refuse à une perception aussi étendue, aussi fine, aussi prolongée des sens. La volupté est en elles ce que le son d'un instrument juste est dans un air pur. 11 ne s'éteint que graduellement
et palpite en infiniment petites vibrations, longtemps
encore après que l'on ne l'entend plus.
Enfin lady passa dans son cabinet de toilette et rentra bientôt dans sa chambre à coucher. Parmi toutes les poses que j'ai vues dans le monde, et que, si j'étais peintre, j'aurais aimé saisir, il en est une qui fn'a toujours paru plus charmante que les autres et dont tout homme a dû être frappé : c'est celle d'une jeune femme au moment où elle se met au lit, quand elle a déjà plié le genou gauche sur la couche, que le pied droit abandonne sa pantoufle, que de ses deux mains posées en ayant elle cherche un point d'appui pour s'enlever tout à fait, et que, retournant un peu la tête, elle dit à son amant, sachant bien qu'il lui désobéira : Ne me regardez pas ! Lady, avec son petit bonnet aux barbes flottantes, avec sa chemise de batiste, longue comme un peignoir, était adorable dans cette pose, où, malheureusement pour lui, milord ne l'avait pas encore vue. Jamais elle ne s'était mise au lit devant personne, pas même devant une femme de chambre. Ne l'oublions pas, elle était Anglaise. Et dire qu'il y a de belles jeunes femmes qui couchent ainsi, sans témoin, sans même penser à se regarder elles-mêmes! Que de tableaux charmants perdus pour des yeux qui se les rappelleraient?
Elle resta deux heures la tête sur sa main, immobile et songeant ; puis ses yeux se fermèrent peu à peu , et elle s'endormit avec un sourire de confiance. Elle venait de se convaincre qu'elle était aimée. Elle avait raison, elle l'était. Si elle avait pu voir ce qui s'était passé chez milord lorsqu'il était rentré, elle en eût eu une preuve
de plus. Parmi les lettres que son valet de cbambre lui avait remises, il y en avait une de la femme dont il avait été quelquefois question entre les deux amants. 11 avait pris cette lettre, reconnu récriture, porté la main au cachet pour l'ouvrir, puis le souvenir de la soirée lui avait fait faire une chose d'autant plus méritoire qu'elle devait rester inconnue* Il avait déchiré cette lettre sans la lire.
Était-ce dédain réel pour la personne qui lui écrivait? Était-ce, au contraire, un sacrifice à la personne qu'il venait de quitter? ou bien, se rappelant qu'il était homme selon le précepte antique qui recommande aux hommes de se le rappeler sans cesse, ne voulait-il même pas accepter la lutte avec un souvenir qui avait gardé quelque influence sur lui et qui pourrait en reprendre, d'autant plus qu'à partir du lendemain, le départ de sa maîtresse allait le laisser sans auxiliaire? Tout cela est possible. En tous cas, comme il y avait de l'amour pour notre héroïne au fond de ces trois hypothèses, nous ne pouvons que féliciter notre! héros.
Cependant il faut tout dire. Si, dans le premier moment, milord fut heureux d'avoir tenu sa parole en cessant tous rapports, même écrits, avec le passé dont lady était jalouse, il éprouva quelques instants après une sorte de remords/
Le droit le plus incontestable de la femme qui nous a aimé, c'est le droit de nous écrire, et quand on n'a rien à reprocher à cette femme, il y a une sorte de lâcheté à déchirer sa lettre sans savoir ce qu'elle contient; surtout dans le seul but d'être agréable à une autre femme qui
n'a d'autres droits à cette faiblesse que de nous aimer comme l'autre nous aimait, peut-être moins. Si cette femme se trouvait là, cela s'expliquerait encore; mais quand on est seul, quand on peut lire cette pauvre lettre qui renferme nécessairement quelques souvenirs respectables pour notre cœur, qui demande peut-être notre appui, pourquoi la déchirer sans l'ouvrir? Il en sera toujours temps quand on l'aura lue, et du moins une voix qui jadis nous était chère ne se sera pas en vain élevée vers nous. La plus simple politesse exigeait que milord ouvrît cette lettre. On lit bien une lettre de son bottier.
Il se fit toutes ces réflexions, et il en éprouva, nous le répétons, le véritable remords qui devait en résulter pour un homme de cœur aussi bien élevé que lui.
Par un revirement naturel, il en voulut presque à lady de l'action qu'il venait de commettre. H se dit, avec raison, que les femmes qui se sentent aimées d'un homme ont la manie de vouloir effacer de sa vie tout ce qui les a précédées. Son cœur n'a dû s'ouvrir que le jour où il les a connues ; sa mémoire, mourir du moment où le son de leur voix l'a frappé. Leur céder sur ce point, c'est leur donner une satisfaction dans le présent, mais c'est leur retirer une garantie dans l'avenir. En effet, qui leur répond qu'un amour nouveau n'exigera pas le même sacrifice à leur sujet, et que leurs lettres et leurs noms ne s'en iront pas dormir dans la fosse commune creusée par elles? Du reste, si leur vanité se réjouit quelque temps de ce petit despotisme, leur cœur n'en est pas précisément reconnaissant. La femme est née pour être do-
minée; elle aime à l'être, et, quand on s'asservit trop facilement à elle, on baisse peu à peu dans son opinion.
La première chose que fait une femme , quand elle voit chez son amant le portrait d'une ancienne maîtresse, c'est de lui demander de le renvoyer à la femme ou de le détruire. Eh bien ! que celles à qui leur amant a fait cette concession soient franches, elles avoueront qu'en voyant un homme décrocher du mur cette image souriante, et qui ne pouvait se défendre, elles ont rougi de lui tout en le remerciant. Qu'au contraire, si leur amant leur a répondu noblement, simplement : « Non, je ne ' renierai jamais un sentiment vrai, ce sentiment fût-il remplacé par un plus fort; jamais je n'insulterai à un souvenir loyal et je ne me séparerai pas plus de ce portrait que je ne me séparerais du vôtre ! » Si leur amant leur a répondu ainsi, elles avoueront que, tout en se plaignant de ne pas être aimées, tout en le menaçant de ne plus le revoir, elles ont été forcées de l'estimer ; qu'elles ont été fières d'appartenir à un cœur noble et ferme et qu'il leur a été doux d'acquérir ainsi la certitude que, quoi qu'il arrivât, cet homme respecterait toujours leur mémoire et la ferait toujours respecter.
Ce que nous disons là n'est pas pour iady. D'abord elle n'était jamais allée chez son amant; elle était trop grande dame pour aimer autre part que chez elle. Il eût fallu que milord fût malade pour la voir venir chez lui. Ensuite, y fût-elle allée, elle ne lui eût jamais demandé aucune concession de ce genre. En détruisant cette lettre, il s'était *même exagéré la promesse qu'il lui avait faite. Elle lui avait demandé de ne plus aimer, de ne
plus revoir cette rivale imaginaire, mais elle n'eût
jamais pensé à exiger de lui qu'if fût impoli avec une
femme.
Le lendemain, à neuf heureé, il arrivait à f hôtel. Bien qu'il fût rentré tard la veille , il n'avait pas eu besoin que son valet de chambre le réveillât pour être etact. (1 avait mal dormi, il aimait réellement sa maîtresse, et la pensée de son départ prochain mettait préventivement en lui le germe de tristesse que la séparation ne ferait que développer. Le cœur se déchire toujours un peu en se séparant d'une personne aimée, pour si peu de temps que ce soit. En somme, on peut ne plus la revoir. Nos affections les plus sérieuses sont à la merci des accidents les plus bêtes.
Telle fut la raison qu'il donna à Ittdy quand elle lui demanda ce qu'il avait, car sa préoccupation était visible.
— C'est bien le seul motif de votre tristesse? demanda la jeune femme en passant les bras autour du cou de son amant.
— Vous le savez bien.
— Voulez -vous que je ûe parte pas?
. — Quelle folie!
— Me croyez^vous donc incapable de cette résolution, si vous m'aimez véritablement?
— Me croyez-vous capable d'accepter quand nous pouvons faire autrement? A quoi bon un scandale que nous pouvons éviter avec un peu de patience?
On se mit à table, le déjeuner n'était que le prétexte d'une réunion plus matinale; ni l'un ni l'autre n'avait le
cœur à manger. Chacun prit une tasse de thé pour avoir l'air de prendre quelque chose,
Lady se rapprocha du jeune homme, lui prit les mains, posa sa tête sur son épaule, et le regardant avec tendresse :
— Vous m'écrirez? lui dit-elle, ■s- Souvent.
— Tous les jours, je le veux. Vous me direz tout ce que vous ferez.
— Tout.
— Qu'allez-vous faire aujourd'hui, quand je serai partie?
— Rien.
— Vous n'avez aucun projet?
— Aucun.
— Quelle belle journée et comme il doit faire bon à la campagne! Vous rappelez-vous notre promenade, il y a trois jours?
Pour toute réponse, milord serra la petite main qu'il tenait et rapprocha ses lèvres du front qui reposait sur sa poitrine.
H se fit un silence.
On frappa à la porte, lady recula sa chaise avec cette rapidité de contenance si facile ehez les femmes»
— Entrez, dit-elle.
C'était l'intendant.
— Milady n'a plus d'ordres à donner? demanda-t-il en tenant la porte refermée derrière lui.
— Non,
— Milady part toujours à deux heures ?
— Oui.
— On peut faire transporter tous les bagages au chemin de fer?
— Quelle heure est-il donc?
— Midi.
— Certainement.
— A quelle heure milady désire-t-elle sa Toiture?
— A une heure.
L'intendant se retira.
Lady se leva, considéra quelques instants son amant, et lui dit presque avec timidité :
— Si je ne partais que demain?
— Ce serait charmant à vous.
— Vous seriez content?
— Vous le demandez!
— Et vous ne me quitterez pas?
— Pas une minute.
— Eh bien, attendez un peu, je vais arranger cela. Et, gaie comme une pensionnaire à qui sa mère permet
de rester à la maison au moment où l'on va la ramener au couvent, eDe courut vers la porte par laquelle l'intendant était sorti, et disparut.
! Depuis le matin elle préméditait cette résolution où la malice féminine avait bien un peu sa part. En effet, elle voulait s'assurer que tout le temps de son amant, fût-elle absente, lui appartenait, et qu'il n'avait en aucune façon disposé à l'avance de la liberté que lui laissait son départ. Il acceptait ce sursis avec reconnaissance, avec émotion, avec joie; il était donc tout à elle :-elle élait heureuse.
Elle reparut, habillée, voilée, toute prête à sortir.
— Venez, dit-elle.
— Où allons-nous?
— A la campagne. Tout le monde me croit partie; profitons de ce dernier jour.
Us coururent les bois toute la journée, coiQme deux vrais amoureux, se souriant, s'embrassant, g'isolant Je plus possible. Jamais elle n'avait été plus charmante, jamais il n'avait été plus tendre. C'eût été malheureux qu'ils n'eussent pas ce jour-là dans leurs souvenirs.
A dix heures ils étaient de retour à Paris.
La première chose que fit lady en rentrant chez elle fut de congédier ses gens, en disant qu'elle n'avait plus besoin d'eux.
Elle resta donc toute seule avec milord.
— Encore seize bonnes heures à passer ensemble, ditelle en regardant la pendule.
— Comment, seize heures?
— Oui, puisqu'il est convenu que vous ne me quittez pas jusqu'à ce que je parte.
— Vous voulez que je reste avec vous jusqu'à demain?
— Pourquoi pas?
— Ici?
— C'est la première fois, depuis deux ans, que pareille idée vous vient.
— Il y a commencement à tout
Le jeune homme parut presque contrarié de cette
nouvelle fantaisie, plus inattendue encore que celle du
matin.
— Malheureusement , reprit-il , la chose est impossible.
— Pourquoi donc?
— Que penseront vos gens ?
— Vous avez bien vu que je les ai congédias. — • Mais demain?
— Ils ne vous verront pas.
— Et s'ils me voient?
— Que m'importe ?
— Vous serez compromise.
— Croyez-vous donc qu'ils ne se doutent de rien? •—Raison de plus.
— Et vous dites que vous m'aimez?
— Cest justement parce que je vous aime que je dois veiller sur votre réputation.
—11 ne vous serait donc pas agréable de passer tout ce temps avec moi?
— Si.
— Eh bien, restez : je ne vous prie pas. — Je le veux. Et Ton eût dit que tous les rayons de cette belle journée avaient passé dans les yeux de la jeune femme.
— Soit, reprit lord Effild; mais alors....
— Quoi?
— Vous me permettrez de vous quitter pendant dix minutes.
— Où allez-vous donc?
— Chez moi, dire un mot.
— A qui?
— A un ami qui m'y attend.
— Un ami? •
— Oui.
— Son nom?
— Vous ne le connaissez pas.
— Qu'avez-vous à lui dire?
— J'ai une réponse à lui donner.
— A propos de quoi?
— A propos d'une affaire.
— Et il vous attend chez vous?
— Oui.
— Gomment lui avez-vous donné rendez-vous ce soir?
— Je croyais que vous partiriez dans la journée.
— Je comprends maintenant pourquoi vous me refusez de rester. Vous avez sacte doute quelque chose de plus agréable à faire ?
— J'ai un mot à dire, voilà tout. Je vous demande dix minutes.
— Toute la nuit, si bon vous semble.
— Voilà que vous vous fâchez.
— Non; seulement je trouve extraordinaire qu'au momnet où je vous prie de ne pas me quitter vous vous souveniez tout à coup que vous avez donné rendez-vous à un ami. Si vous n'étiez rentré qu'à deux heures du matin, comme hier, comment aurait fait votre ami ?
— Il m'aurait attendu.
— Eh bien, il vous attendra.
—-Ce n'est pas la même chose.
— * C'est seulement un mot que vous avez à dire?
— Oui.
— Eh bien, écrivez-le; on va le porter à votre ami. Milord parut assez embarrassé; cependant il reprit
contenance et réporidit :
— Non, il faut que j'aille moi-même.
— Soit; je ne vous retiens plu», allez.
Le jeune homme se leva, malgré le ton de reproche dont ces dernières paroles avaient été prononcées, il prit son chapeau et se dirigea vers la porte.
— Reviendrez-vous?
— Vous le savez bien.
— Dans dix minutes?
— Au plus.
Elle n'ajouta pas une syllabe ; elle se leya, s'approcha de la table, ouvrit un livre de Fafr le plus naturel, comme pour occuper' le temps qu'elle allait rester seule ; mais elle jetait un regard de côté eur son amant, espérant surprendre k vérité dans la manière dent il sortirait.
11 revint sur ses pas, l'embrassa sur le front et lui dit:
— Je suis à vous tout de suite.
Lady entendit les pas s'éloigner, «courut à lu fenêtre, vit milord franchir la porte de la rue et s'acheminer rapidement dans la direction de sa demeure. Une voiture passait, il l'arrêta, sauta dedans, donna au cocker une indication qu'elle ne put entendre, et la voiture s'éloigna.
Alors notre Anglaise ne pendit pas une minute ; elle prit à la hâte son châle, son chapeau, et descendit à son tour, en proie à toutes les agitations du soupçon et de la
jalousie. Il fallait qu'elle fût bien agitée pour faire ce qu'elle faisait.
Arrivée dans la rue, elle prit une voiture de place, et promit un louis au cocher s'il marchait bien.
|>e fiacre partit aussi vite qu'il pouvait. Il arriva.
La voiture que milord avait prise attendait devant sa porte.
-~ Jusqu'à présent, il ne m'a pas trompée, se dit lady en respirant un peu mieux,
Elle entra.
«r- Milord est-il ici? demanda-t-elle au valet de chambre quand celui-ci lui eut pu vert la porte, à laquelle elle avait frappé aussi doucement que possible.
— Oui, milady.
— Seul?
— Seul.
— Vous en êtes certain ?
— Très-certain.
— Dites-lui que quelqu'un le demande tout de suite, sans lui dire que c'est moi.
Le domestique la fit entrer dans le salon, dont il s'apprêtait à allumer toutes les bougies.
— Hâtez-vous, lui dit-elle, une seule lumière suffira* Le valet de chambre sortit.
— Seul ! seul ! répétait lady; ainsi il m'a menti; personne ne l'attendait : ou bien ce valet ment, et il est avec quelqu'un de l'autre côté. Me mentir ! à moi !
Trois ou quatre minutes s'écoulèrent ainsi.
— Il y a quelqu'un avec lui, lit-elle; une femme sans doute, qu'il ne sait comment congédier*
Elle baissa son voile.
— 11 faut que je m'en assure, reprit-elle, et alors tout sera dit, je ne le reverrai plus.
Elle se leva et se disposait à quitter le salon et à parcourir cet appartement, qui était vaste et qu'elle ne connaissait pas, car, on se le rappelle, elle n'y était jamais venue.
Elle mettait la main sur le bouton de la porte, quand cette porte s'ouvrit et que milord parut.
— Comment! c'est vous? lui dit-il avec étcinnement.
— Oui, répondit-elle en cachant de son mieux l'émotion de sa voix; je m'ennuyais, je suis venue vous chercher.
— C'est charmant de votre part; je suis prêt, partons.
— Et votre ami?
— Il n'est pas venu.
— Il faut l'attendre.
— Ma foi, non.
— Vous ne disiez pas cela tout à l'heure?
— C'était à lui d'être exact.
— Vous avez l'air bien gai?
— Pourquoi ne le serais-je pas, puisque je vous vois?
— C'^t que moi je suis loin d'être joyeuse.
— Pourquoi donc ?
— Vous me trompez.
— Je vous trompe?
— Oui.
— Êtes-vous folle?
— Vous aviez une réponse à donner à un ami ?
— Oui.
— Une réponse importante?
— Très-importante.
— Savez-vous, milord, gue vous souriez de façon à me faire croire que vous vous moquez de moi?
Milord prit les mains de sa jeune maîtresse.
— Je ne puis m'empêcher de sourire, lui dit-il, en voyant quel mal vous vous donnez pour une chose qui n'en vaut pas la peine, je vous assure ; de plus, je suis enchanté de ce qui arrive. Gela me prouve que je ne vous suis pas indifférent, et que vous voulez bien être un peu jalouse de moi.
— Tout cela n'est pas répondre, milord, et c'est justement paroe que je vous aime que je ne veux pas que vous me meatiez, même dans les plus petites choses. Répondez-moi donc clairement : Votre ami n'est pas venu?
— Non.
— Alors vous avez dû lui écrire un mot pour lui donner cette réponse si importante?
— Oui.
— Où est ce mot?
— Je le lui ai déjà fait porter.
— Mensonge 1
— Vous êtes charmante, lady, et je vous aime comme un fou.
— Je vous répète que c'est très-sérieux, et voulez-vous savoir ce dont je suis convaincue?
— Dites.
— Vous aviez rendez- vous avec une femme, et cette femme est là.
Et du doigt lady montrait l'autre partie de l'appartement.
— Voulez-vous visiter toutes les chambres?
— Cest qu'elle Tient de partir.
— Pas davantage.
— Alors c'est chez elle que tous Aviez fendez-vous; vous comptiez que je serais partie ce matin et que vous seriez libre ce soir. Voyant que je restais et ne pouvant lui écrire de chez moi, vous êtes rentré ebez tous pour la prévenir. Jurez-moi sur l'honneur qu'il n'y a rien de vrai dans tout cela.
— Je vous jure sur l'honneur que, non-seulement il ne s'agissait pas d'une femme, mais encore que je n'ai pas parlé à une femme depuis que je vous connais, et qu'hier j'ai déchiré sans la lire une lettre que j'ai reçue d'une femme avec qui je vous ai promis de n'avoir plus aucun rapport.
— Soit, je vous crois; mais jurez-moi alors que la raison que vous m'avez donnée pour venir ici est la véritable raison qui vous y amenait.
— Ceci, c'est autre chose : je ne puis le jurer.
— Vous voyez bien que vous me trompiez.
— Je ne pouvais pas faire autrement.
— Pourquoi?
— Parce que vous êtes la seule personne au monde à qui je ne puis pas dire la vérité dans cette circonstance.
— 11 faut pourtant que je la sache, ou bien...
— Ou bien?
— Ou bien je ne reviendrai plus en France,
— C'est à ce point-là?
— Oui.
— C'est mal : on peut être forcé de cacher quelque chose à la femme qu'on aime le plus.
— * Ai-je *tes secrets pour tous, moi? est-il une action dans ma fie que vous ne connaissiez? est-ce que je ne vods rends pas compté de ffiod temps minute par minute? Ne stiis-je pas toute à vous? Ce matin, Chez moi, que vous prdposaifr-je ? de tout quitter, mari, monde et famille, pour être à vous seul : j'y suis prête encore. Eh bien! je vous jure, et tous savez qu'une femme comme moi ne manque pas à sa parole, je vous jure que, si je n'ai pas l'explication du mystère de ce soir, vous ne me reverrez plus.
— C'est votre dernier mot?
— Demandez-moi tout ce que tous voudrez, excepté cela.
— Adieu.
Elle marcha résolument vers la porte, milord se mit devant elle.
— Cest sérieux ? lui dit-il.
— Très-sérieux.
— Plus tard, je vous dite! tout.
— Non, tout de suite.
— Vous lé voulez absolument?
— Oui, je le veux.
— Et, si je tous dis la vérité, vous ne m'en voudrez pas?
— Non.
— Quelle que soit wfcte vérité?
Uh un cas
— Quelle qu'elle soit. *
— Eh bien...
Il hésita.
— Eh bien? reprit lady avec la même intonation et les yeux fixés curieusement sur les lèvres de son amant.
— Non, décidément, jahiais je ne vous le dirai I je ne puis pas vous le dire. Croyez tout ce que vous voudrez : que je conspire, que je fais de la fausse monnaie, supposez les choses les plus étranges, mais ne me demandez pas cet aven : il est impossible ; à ma place, vous feriez comme moi.
Des larmes de colère brillèrent dans les jeu de la jeune femme.
— C'est bien : laissez-moi passer ! dit-elle d'une voix tremblante.
Il essaya de s'opposer à sa sortie.
— Pas un mot de plus, railord : tout est fini entre nous } je vous défends de me suivre.
En disant ces mots, elle ouvrait la porte et disparaissait.
Le jeune homme ne put s'empêcher de rire, malgré la gravité de la situation.
— Cependant, reprit-il, je ne puis pas la laisser s'en aller ainsi, ce serait trop ridicule. Perdre tout son bonheur pour une pareille raison! Je vais courir après elle, arrivera ce qui pourra.
Il allait effectivement courir après lady quand la porte du salon se rouvrit et qu'elle parut de nouveau, rouge comme une cerise, sous un voile plus épais que jamais, toute confuse, mais riant aussi malgré elle.
— Venez, dit-elle, comme si rien ne s'était passé.
— Vous me pardonnez donc? demanda milord en rougissant involontairement.
— Oui; mais, je vous en prie, ne parlons jamais de cela.
Les deux jeunes gens se prirent le bras et quittèrent l'appartement, se tenant à quatre pour ne pas éclater de rire tous les deux.
Quand lady vit le domestique leur ouvrir la porte, elle cacha presque complètement sa tête dans le sein de son compagnon, tant elle était honteuse.
En effet, c'était du domestique qu'elle tenait la vérité ; il était impossible que cet homme n'eût pas envie de rire aussi, et que lady le regardât sans rougir.
Au moment où elle avait voulu s'en aller, jalouse, irritée, furieuse, elle avait rencontré le valet de chambre et lui avait offert cinquante louis s'il voulait lui dire ce que son maître était venu faire chez lui. 11 fallait qu'elle aimât bien son amant pour questionner un domestique, elle, grande dame et Anglaise. Le valet de chambre, qui était Français et qui ne demandait pas mieux que de gagner cinquante louis, ne crut pas devoir refuser cette vérité, même à une Anglaise, et il la lui révéla le plus convenablement possible.
— Ainsi vous m'emmenez tout de même chez vous? demanda milord d'une voix un peu railleuse quand ils furent près des voitures.
— Oui.
— Soyez franche, lui dit-il en route.
— Parlez.
— M'auriez-vous pardonné de vous avoir eaché la vérité?
— Peut-être.
— Et de vous l'avoir dite?
— Jamais.
— J'avais donc raison?
— Oui.
— Et vous m'aimez tout de même?
— U le faut bien.
Les deux jeunes gens s'embrassèrent avec l'effusion qui convient aux réconciliations franches.
Le lendemain, lady partit ; elle revint au bout de trois mois, et nos 4eu& héros s'aiment encore comme ait premier jour.
Seulement, quand milord demande maintenant à sa maîtresse la permission de s'absenter pendant dix minutes, elle ne tient plus à savoir où il va. Elle sait trop que, de la chose la plus naturelle, les pudeurs de l'éducation, et surtout de l'éducation anglaise, peuvent faire naître un cas de rupture.
Si vous n'avez pas compris, lecteur, j'ajouterai,... Allons bon! voilà sept heures et demie qui sonnent, mon gardien entre et me ditque je suis libre.
Que le diable l'emporte ! mais non, soyons franc, que
Dieu le bénisse !
La prison est une bonne chose, mais décidément la
liberté vaut mieux.