‹ Le docteur ServansChapitre 4 sur 201 · COURT ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

COURT ÉPILOGUE

Le procureur, Madeleine et la comtesse furent en* terrés le lendemain.

Francis seul parut au cimetière.

Henry, comme on le sait, craignait de se compromettre davantage.

Quant au comte, la prophétie du médecin était réalisée : il s'était brûlé la cervelle.

Quand maître Servans l'apprit, il se rappela la mère Jeanne, qui était morte aussi parce qu'il ne lui avait pas rendu celle qu'elle pleurait, et il tira de ces deux morts, si différentes dans leurs causes, une bien triste conclusion pour l'humanité.

Quelqéfe temps après, dans une soirée que donna la baronne , le docteur raconta la vérité sur sa découverte. On apprit alors ce qu'il avait dit au comte, qu'il avait pris un narcotique après avoir recommandé à Ivarius de le réveiller le second jour de son sommeil, curieux qu'il était d'apprendre par lui-même si, des trois grandes douleurs dont il avait été le témoin, il s'en trouverait une assez vraie et assez dégagée d'intérêts

personnels pour vouloir encore, trois jours après la mort, la vie de celui ou de celle qu'elle pleurait.

Quand la ville de C... fut instruite de la vérité, elle ne put s'empêcher de rire des discussions sérieuses et scientifiques auxquelles cette mystification philosophique avait donné lieu dans toutes les académies du monde.

Maître Servans ne perdit rien de sa considération ; seulement, au lieu de n'être cité que comme un grand médecin, il fut cité à la 'fois comme un grand médecin et comme un grand philosophe.

Henry et Francis épousèrent, l'un celle que son père lui avait choisie, l'autre celle qu'il s'était choisie luimême.

Jamais, disait-on dans le pays, on n'avait vu mariages plus gais ni maris plus heureux.

En 1835, le docteur tomba mortellement malade. Ivarius envoya chercher un prêtre, auquel maître Servans dit, après s'être confessé :

— Mon père, j'ai donné autrefois à une pauvre mère une espérance que je n'ai pu réaliser, mais qui Ta rendue heureuse pendant trois mois. Dieu me compteraitil cela comme une faute ?

— Non, mon fils, répondit le prêtre, et au contraire il vous bénira pour cette action.

Enfin maître Servans mourut comme un chrétien, aimant d'autant plus Dieu qu'il avait acquis la triste expérience des hommes.

Ivarius pleura beaucoup, mais il n'y eut fiole qui pût rendre la vie au mort.

On parlait encore de cette histoire en 1843, quand je

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traversai la petite Tille de C...., et elle me fut racontée par Ivaritts lui-même, que l'on aimait eomme on avait aimé son maître, et qui était le seul médeein distingué de trente lieues à la ronde.

Il a même, ee qui avait toujours été son ambition, écrit un fort beau livre sur la médecine, livre qu'en* cherchant bien on se procurerait peut-être à Paris.

Quant au petit liïs de la mère Jeanne, il était naturellement devenu un grand garçon, et malgré les conseils d'Ivarius, il avait pris du service et se distinguait même déjà dans les armes.

Contre toutes les habitudes reeues, il ne parlait de maître Servans qu'avec amour et vénération.

Le monde, quoi qu'en disent les vieux, irait-il en s'amélioraut?

Nous ne le croyions pas en écrivant ce livre, nous l'espérons maintenant que nous l'avons fini.

Figurez-vous, cher lecteur, que je sois en prison. Tranquillisez-vous, je ne tous demanderai pas de venir m'y voir; cependant je suis en prison, véritablement : la maison a des murs noirs, les portes ont des verroos, les fenêtres ont des grilles, ou plutôt les grilles ont des fenêtres. Il y a un préau, il y a un parloir, il y a des sentinelles, il y a un drapeau, il y a des cellules, il y a ttéme des prisonniers; mais il n'y a ni l'humidité qui paralysait Latude, ce qui ne l'empêchait pas de se sauver, ni l'araignée qui consolait Pélisson, ce qui ne l'empêchaR pas de s'ennuyer beaucoup.

Laissez-moi vous mettre au courant des laits, mais vous avez peut-être déjà deviné.

Je suis de la garde nationale j quand je dis que j'en suis, je me trompé, je devrais en être. Si j'en étais, je ne serais pas où je suis. Mais, ma parole d'honneur, ce n'est pas ma faute; mon éducation a été complètement

faussée à l'endroit de cette institution; j'ai bu le lait de l'insubordination dans le shako de mon père, le plus mauvais garde national connu; je soupçonne même ce shako de n'avoir jamais servi qu'à cela. Je dois dire que, jusqu'au 29 du mois dernier, cette insubordination m'a parfaitement réussi. Ce n'est pas faute d'avoir reçu des billets de garde, j'en pourrais faire un album, si je les avais gardés. Ce n'est pas faute non plus d'avoir été cité devant le conseil de discipline, voire même d'y avoir été condamné; mais tantôt une fuite intelligente, tantôt un déménagement heureux, tantôt la fête du roi, tantôt la naissance d'un prince (je parle du règne de Louis-Philippe); ou bien une Constitution nouvelle, ou bien une émeute (je parle des années suivantes), enfin un événement quelconque, me débarrassait toujours de mes condamnations.

Mais les temps sont bien changés; je suis devenu un homme presque sérieux : je n'ai pas déménagé depuis trois ans, et, depuis trois ans, j'ai reçu des billets de garde de toutes les couleurs.

J'ai bien eu pour moi le 2 décembre, la proclamation de l'empire, le mariage de l'empereur; mais tout cela n'a qu'un temps, et je me suis trouvé un beau jour en face de trois refus de service.

Je ne savais même pas de quelle compagnie j'étais.

J'ai imploré l'indulgence du tribunal, et le tribunal a été indulgent, trop indulgent; car la seule raison que je faisais valoir était que je n'avais pas d'habit. Quelle mauvaise raison! Enfin elle m'a réussi; il n'y a rien à lui dire. J'ai été condamné à la simple réprimande, ce qui

ne m'était pas arrivé depuis ma première année de collège.

Je me suis senti à la fois blessé dans ma dignité par cette punition, et vaincu dans mon insubordination par cette clémence. Je me suis promis de réparer mes torts, de devenir un citoyen complet. Je me suis fait faire un habillement complet aussi, en drap superbe, un shako avec un aigle qui mange une cocarde, des buffleteries blanches comme la neige, et un briquet que, par parenthèse, je n'ai jamais pu tirer du fourreau; je crois qu'il n'y a pas de lame : bref, le tout m'a coûté cent trenteneuf francs.

Là-dessus, nouveau billet de garde; je ne dors pas, tant j'ai hâte de montrer mon zèle. A sept heures du matin, je me lève et je m'habille; mais, une fois habillé, le croiriez-vous? je me suis trouvé tellement laid, tellement ridicule, tellement peu soldat, que je n'ai pas osé passer devant mon portier dans cet accoutrement. J'ai baissé la tête avec résignation en me disant : « Dieu ne le veut pas, je ne serai jamais garde national », et je me suis recouché, un peu consolé par l'idée qu'il pleuvait à torrents. Vous comprenez que je n'ai pas eu la pensée de faire valoir cette raison auprès du conseil de discipline. J'ai tout bonnement accepté d'avance toutes les conséquences de ma rébellion, et, le 29 mai dernier, j'ai vu entrer chez moi le garde chargé de m'arrêter.

'J'ai trouvé en lui un homme fort bien élevé, fort obligeant, qui m'a accordé le sursis de trois jours que je lui demandais, et qui m'a dit avoir eu l'honneur d'arrêter mon père, il y a quin2e ans, pour la même cause.

1«2 IÎN CAS

Nous causâmes de cette histoire, mon garde et moi ; il daigna se la rappeler, et sourire de ce sourire qu'un souvenir de quinze ans fait voltiger au moins une minute sur les lèvres les plus inintelligentes; puis il tira de sa poche un papier qu'il me pria de signer, et par lequel je m'engageais sur l'honneur à me constituer prisonnier le 1er juin, avant huit heures du soir; je signai. À partir de ce moment, j'étais le Régulus'de la garde nationale.

Donc, aujourd'hui 1er juin, j'ai fait mon paquet, j'y ai mêlé des phames, un canif et du papier, et à sept heures et un quart, je suis arrivé à la maison d'arrêt, maison bien aérée, bien placée entre le débarcadère d'Orléans et le Jardin des Plantes, et qui laisse aux prisonniers le «pectacle de la liberté des autres, si c'est être libre que de n'être pas en prison.

Car tout le inonde, mon pauvre lecteur, est le prisonnier de quelqu'un ou de quelque chose; nous avons tous au pied une chaîne invisible qui nous retient au moment «où nous comptons franchir la limite morale assignée à chaque individu.

Je regarde passer sous ma fenêtre tous ces gens qui se croient libres parce qu'ils ne sont pas derrière un mur sur lequel on a éerit : « Maison d'arrêt. »

Je les plains, ces braves gens.

D'abord, s'ils étaient libres, ils ne sortiraient pas par la pluie qui tombe ; ils resteraient chez eux. * Puis, en réalité, l'homme est né prisonnier.

Prisonnier dans le sein de sa mère, prisonnier dans ses langes, prisonnier au collège.

Dès qu'il atteint l'âge où la loi, cette prison perpé-

tuelle, lui dit : « Tu es libre, » il se hâte d'enfermer sa liberté dans ce qu'il peut trouver de plus étroit : il prend une maîtresse, il a des amis, il fait des affaires, il se marie.

Sa maîtresse, ses amis, ses correspondants, ses associés, ses enfants, ses rivaux, ses ennemis, ses flatteurs, ses domestiques, sa famille, ses habitudes, sa paresse, son travail, sa profession, son ambition, son indifférence, ses amours, ses douleurs, ses besoins, ses intérêts, sont autant de barreaux ajoutés à cette prison naturelle qu'on appelle la vie.

Plus il est civilisé, plus il s'emprisonne.

Il emprisonne son corps dans des habits, son cou dans une cravate, sa tête dans un chapeau, ses mains dans des gants, ses pieds dans des bottes.

Il veut voyager; rien ne l'embarrasse, rien ne le retient. Vous croyez qu'il va partir librement, sa canne à la main, par les grandes routes, à pied ou à cheval, en plein air? pas le moins du monde. Il s'emprisonne dans un waggon, il tâche d'avoir un coin pour être bien serré ; mais au moins il regarde la nature? Ah bien, oui! il ferme la glace et il dort.

L'homme est fait pour la prison, je vous le répète.

De temps en temps quelques fous lui parlent de liberté ; il ne sait pas ce que c'est, il se soulève, il conquiert celle liberté. Le lendemain il ne sait plus qu'en faire et court la porter au premier venu, en lui disant : Débarrassez nous vite de cette chose-là, nous vous donnerons pour votre peine tout ce que vous voudrez.

Il a tellement peur qu'on ne lui rende un jour ce dc-

pôt, qu'il accepte d'avance pour maîtres, avant qu'ils soient nés, fussent-ils idiots, fussent-ils cruels, fussentils bâtards, les enfants de celui qui veut bien se charger du fardeau qu'il lui porte et qui, lourd à la main de tous, l'est bien certainement à la main d'un seul, car de toutes les prisons, la plus effrayante doit être celle du pouvoir absolu.

Demandez à Charles-Quint , qui se faisait enfermer dans une bière, et qui s'y trouvait plus à son aise que sur le trône ;

Demandez à Louis XVI, qui se disait plus libre au Temple qu'aux Tuileries;

Demandez au grand Frédéric, qui mourait en déclarant qu'il était las de régner sur des esclaves.

Donc bénissons éternellement ces hommes, ces héros, , ces rois, qui, pouvant être des prisonniers ordinaires, se font exceptionnels; qui sont gardés à vue par une ar- i mée de soldats, de ministres, de courtisans, de valets; i qui ne peuvent ni se coucher, ni dormir, ni se lever, ni i manger, ni boire, ni entrer, ni sortir, ni pleurer, ni rire, ni aimer, ni haïr, sans être surveillés, épiés, discutés, raillés; qui ne peuvent même pas mourir, car à peine la mort les a-t-elle pris par une^main et couchés dans leur tombeau, que l'histoire les prend par l'autre main, les relève et leur dit : A nous deux maintenant! 0 mon Dieu! faites de moi tout ce que vous voudrez, excepté un roi absolu.

Ainsi, et bien décidément, tout est prison dans ce monde, en haut comme en bas.

Que l'homme soit emprisonné dans les neuf mille

lieues qui forment la circonférence du inonde, on dans les quarante pieds carrés de sa chambre, peu importe.

Si son désir le pousse au delà du détroit de Beringhen et qu'il ne puisse pas y aller, son chagrin est aussi grand que s'il a envie de descendre dans le jardin qui est sous sa fenêtre et que cela lui soit impossible. Seulement, dans le premier cas, il lui faut plus de courage et plus de peine pour revenir au point de départ qu'il ne lui en faut dans le second.

Eb bien, prison pour prison, mieux vaut la prison de pierres de taille, de barreaux et de verrous où la loi nous met, que les mille prisons morales où nous nous mettons nous-mêmes.

Je ne parle, bien entendu, que des prisons où nous entrons et d'où nous sortons avec notre conscience et notre honneur.

Au contraire de Dante, qui lisait sur la porte de l'enfer : Ici finit toute espérance, il me semble lire sur la perte de ces prisons-là : Ici commence toute liberté.

En effet, une fois entré, voyez comme la position se simplifie. On n'est plus un père, un fils, un époux, un amant, un ami, un homme, on est un numéro.

On laisse derrière soi toutes les nécessités de la vie commune.

Ceux dont vous devenez le compagnon vous voient entrer avec joie, ceux qui vous ont accompagné jusqu'à la porte vous voient entrer avec peine. Aux uns vous apportez une distraction, aux autres vous causez un regret.

Quel homme, dans la vie ordinaire, peut se vanter d*

faire ainsi coup double sur les [sensations d'autrui, en

franchissant tout bonnement une porte?

En dehors, les visiteurs ennuyeux, les lettres d'affaires, les demandes de billets de spectacle, l'indécision sur l'emploi du temps, la crainte qu'il ne pleuve, les dépenses inutiles, les nécessités de visites, les entraînements dangereux, l'envie de ne rien faire, les [discussions politiques et les journaux.

En dedans, peu importe le temps qu'il fait, on est sûr de ne pas sortir. On trouve la solitude, la liberté, la nécessité du travail, le droit de boire, de manger à bon marché, de dormir à son aise, de ne recevoir personne et de voir passer tout le monde.

' Que 'de gens se rendent au chemin de fer qui me fait vis-à-vis pour aller bien loin, et qui voudraient être à ma place ! Combien, parmi ces voyageurs rapides, ont la conscience moins libre que moi, et cependant moi, je suis enfermé, et, parmi ,les mille personnes que j'ai déjà vu passer, pas une n'a levé les yeux vers ma fenêtre, pas un regard ne m'a dit de loin : Pauvre prisonnier! Vous le voyez, les hommes trouvent tout naturel qu'on soit en prison.

Mais, me direz-vous, nous savons bien ce que c'est qu'une prison de la garde nationale, c'est une plaisanterie, et l'on serait bien bon de s'apitoyer sur votre sort. Comment ! une plaisanterie ! Vous êtes dans l'erreur. Je ne connais pas de prison plus prison que celle-ci. C'est la seule d'où l'on ne puisse pas se âluver, d'abord parce qu'on est libre avant d'en avoir eu l'idée, ensuite parce que c'est impossible.

DE RUPTURE. i07

11 n'y a que deux moyens pour se sauver d'une prison : l'argent, moyen employé par M. de Beaufort; la ruse, moyen employé par Latude.

Eh bien ! supposons que je veuille corrompre mon geôlier, et que je lui offre une forte somme pour qu'il aide à ma fuite; je n'aurai même pas la consolation d'être dénoncé au directeur : le brave homme rira tellement de ma proposition, qu'il ne me restera plus qu'à en rire comme lui.

Un garde national condamné à quarante-huit heures de prison, et proposant sérieusement à son geôlier de le laisser évader, il y aurait là, en effet, de quoi désopiler toutes les rates du voisinage.

Reconnaissant l'inutilité de ce moyen, supposons maintenant que je scie un de mes barreaux, ce qui ne serait pas bien difficile : je les crois en carton ; que j'attache mes draps aux barreaux restants et que je tente de m'évader, la sentinelle ne me ferait pas même la politesse de tirer sur moi; elle n'a rien dans son fusil, elle se contenterait de me crier : « Voyons, mon cher monsieur, pas de bêtises, vous allez vous faire du mal, rentrez donc chez vous. »

On me ferait payer les dégâts, et tout serait dit.

Je suis donc un prisonnier véritable, sans être un prisonnier sérieux. C'est humiliant.

Alors pourquoi me mettre en prison? Pour me punir.

Voilà justement où le conseil de discipline se trompe.

Qu'un commerçant, un homme d'affaires, un boutiquier, un mari, un jaloux, un homme soumis au travail quotidien d'un métier ou d'une passion, ait peur d'aller

passer en prison deux ou trois jours, qui laisseraient aller toutes seules ses affaires, sa femme, sa boutique, sa maîtresse, toutes choses qui ont besoin de sa direction et de sa surveillance, je comprends cela.

Mais à nous, artistes, que font deux ou trois jours de prison?

Gela nous change, nous disirait, nous occupe, nous profite, nous repose.

Entre la faction stupide, le costume ridicule, les cartes grasses, les conversations banales, les odeurs nauséabondes, les plaisanteries grossières du poste, et une bonne chambre bien propre, avec une belle vue, un bon lit, une bonne table, une bonne chaise, une bonne nourriture, une bonne petite physionomie de prison qui fait tout ce qu'elle peut pour avoir l'air méchant, de bons verrous qui ne grincent pas, et de bons geôliers qui ont l'air de garçons de bureaux, qui vous répondent dès que vous les appelez, qui font faire vos commissions, qui sont là moins pour vous garder que pour vous servir, un être doué de quelque sens doit-il hésiter une seule minute?

Aussi les êtres doués de sens n'hésitent pas.

C'est chose si connue dans cette prison, qu'il y a la chambre spéciale des artistes! Un véritable artiste se croirait déshonoré, s'il n'avait pas inscrit sou nom sur le mur de cette salle, où les détenus seuls sont admis. Je viens de la visiter, car on ne la donne plus à personne, dans la crainte qu'on ne détériore les oessins, les inscriptions, les vers, les mélodies, dont les murs sont littéralement couverts, sans préjudice des dessins particu-

liera, des épigrammes et des chansons qui ornent tes autres cellules.

On se ferait mettre ici rien que pour voir ce musée indestructible, qui ne peut disparaître qu'avec la maison même et qui fiait l'orgueil des gardiens.

Ici, le portrait d'un ours, par Decamps; — là, le portrait du portier, par Couture; — des dessins de Devéria; — des aquarelles de Ciceri ; — des charges de Dauflaer; — des croquis de Nanteuil; — des caricatures d'Andrieui ; — des pochades de tout le monde. — Des chevaux, des potences, des clairs de lune, des vaisseaux, des arbres, des paysages, des fleurs, des pipes, et cela, en haut, en bas, à droite, à gauche, dans tous les coins.

Du reste, on dirait que les murs ont été faits exprès pour recevoir ces images. Us sont d'un ton très-heureux ; ils prêtent du gras au crayon , de ta vérité aux clairs , de la vigueur aux ombres, du modelé aux formes, de la fermeté aux couleurs, de la netteté aux lignes. J'ai dans ma chambre une étude de tête de femme de Lévesque qui serait un adorable portrait.

Enfin, au milieu de tous ces tableaux, aux encadrements bizarres, aux légendes burlesques, on trouve des vers de nos noms les plus connus, et entre autres ce quatrain sans signature, que je vous recommande :

Oui, -voilà des dessins charmants, originaux, Que pourrait envier une maison royale ; Qui te feraient honneur, garde nationale, Si leurs auteurs étaient gardes nationaux.

Le but que se propose la loi disciplinaire de la garde

nationale est donc complètement manqué en ce qui nous

concerne.

Quel artiste n'est resté huit jours, quinze jours, un mois, sans sortir de sa chambre, en face de son œuvre, sans préoccupation des choses extérieures, sa porte close à toute visite, mangeant sur le coin de sa table, sans autre distraction que son tabac, sans autre repos que la contemplation de ce qu'il faisait?

Que lui importe donc une incarcération dont il a l'habitude, et qui est la première condition de sa vie?

Quel esprit un peu sérieux ne sera enchanté de deux jours de solitude, de méditation et de recueillement, pendant lesquels il continuera le travail commencé, ou jettera d'une main plus sûre les bases d'un travail nouveau?

Pour ma part, voilà vingt-quatre heures que je suis ici, car, tout en causant avec vous, le temps s'est écoulé, j'ai écrit ce que vous venez de lire; j'ai lu, j'ai dormi, j'ai mangé quatre fois avec un grand appétit, ce qui prouve que l'exercice n'est pas indispensable à l'estomac, et je n'ai même pas accepté d'aller me promener aux heures de récréation. Je ne donnerais pas deux sous pour être dehors; et quand, demain, on viendra me dire que je puis m'en aller, je donnerais peut-être vingt francs pour rester encore, surtout si je n'ai pas terminé cette nouvelle.

Et remarquez que je n'ai demandé à personne de venir me voir.

A quoi bon déranger ses amis? A quoi bon se déranger soi-même pour si peu de chose? Je vous assure que

l'homme peut parfaitement vivre un très-long temps dans la position où je me trouve; le spectacle du mouvement des autres lui suffit.

Avec de l'encre et avec du papier, c'est-à-dire de quoi animer tout autour de ma table le petit monde que j'ai dans la tête; avec la double promenade d'une heure accordée chaque jour aux détenus, c'est-à-dire la quantité d'air respiré librement nécessaire pour alimenter les poumons jusqu'au lendemain ; avec la conversation périodique du gardien, aux heures des repas, c'est-à-dire avec ce qu'il faut de la voix des hommes pour utiliser ses oreilles et sa parole; avec des cigares et des livres, je passerais bien un mois ici, sans demander autre chose, sinon que le directeur de l'établissement me permît de garder toute la nuit ma lumière, qu'il me fait reprendre à dix heures; ce qu'il autoriserait bien certainement, quand il saurait que je ne m'endors pas comme une brute, au risque de mettre le feu, sans éteindre ma lampe et ma bougie.

Un mois ici!... et l'amour, que de viendra-t-il pendant ce temps-là?

C'est vous qui me dites cela! Où en êtes-vous donc? qui est-ce qui croit encore à l'amour? Qui est-ce qui s'en occupe? qui en veut? Existe-t-il seulement?

Non, vous le savez aussi bien que moi. En état de nature, l'amour est un besoin stupide de nos sens ; en état de société, c'est une surexcitation factice de notre imagination.

L'amour est complètement inutile à l'homme; plus on s^'éloigne de lui, plus on se rapproche de la vérité.

L'amour n'est que le moyen de la perpétuité humaine ; nous en avons lait une passion par politesse pour ces dames, et ces dames en ont fait tout ce qu'elles ont pu en faire.

Pour qu'une cbose soit Traie, il faut qu'elle soit pitre : le talent, la vertu, la foi, l'honneur, la gloire ne se vendent pas: l'amour se vend.

Des créatures belles comme des statues antiques vous le proposent effrontément à tous les coins de rue.

Il ouvre sa boutique au milieu de la civilisation, comme un commerçant patenté; seulement il ne la ferme jamais.

Il se vend, il se loue, il s'échange.

Ayons raison une bonne fois de ce petit Dieu malin, que les peintres nous représentent avec un corps gelée de groseille, des cheveu* chiendent, et dont Jes flèches de carton s'émoussent depuis des siècles sur les corsets des femmes et sur les bretelles des hommes.

Voyons, où es- tu, amour vrai, rêve de notre jeunesse, tradition dé nos pères?

Nous te connaissons, nous t'avons retourné, nous 'avons secoué ton vieux carquois, il n'y avait rien dedans.

Nous avons levé ton vieux bandeau, il n'y avait rien

Nous t'avons flanqué le fouet, et nous t'avons renvoyé à ta mère Vénus.

Amant de Psyché, précepteur de Daphnis, bote des forêts, ami des dieux, enfant étemel, où diable es-tu?

Nos pères t'ont chanté; ils se moquaient de toi, nos

pères! Ik ne pensaient pas un mot de ce qu'ils disaient: ils jouaient à l'amour avec des jetons faux, ils trichaient au sentiment.

Es-tu toujours aux champs où M. de Ftoriaa fa mis?

Nous n'en voulons pas, de l'amour des champs.

Des fausses bergères du dix-huitième siècle ooub ayons fait des paravents, des médaillons et des dessus de portes. Les vraies bergères, nous les connaissons : elfes ont les cheveux en broussailles, les pieds sales, elles «wt bêtes et sentent mauvais.

Es-tu dans le grenier où Béranger logeait Lisette, entre un lit de bois peint et un pot de réséda?

Allons donc, qu'est-ce que tu y ferais? 11 y a longtemps que Lisette a jeté son pot de réséda aux ordures et donné son lit à son portier.

11 n'y a plus de Lisette, il n'y a plus de grenier où l'on soit bien à vingt ans; il n'y a plus de réséda : Lisette demeure au premier étage; elle achète ses meubles diez Monbro, elle prend ses fleurs chez Barjon, elle a une voiture, et un groom qui porte des lettres sans orthographe à des messieurs sans esprit.

Es-tu dans le mariage, cet institut de l'amour?

Non, je vois bien un notaire qui a écrit au premier étage de sa maison : « L'étude est au-dessus », qui a écrit sur sa porte : « Tournez le bouton, S. V. P. » ; qui a une cravate blanche à six heures du matin; qui prend deux intérêts, qui les réunit dans un contrat, qui les envoie à k mairie et à l'église; mais toi, je ne te vois pas dans tout ce tripotage.

Notre philosophie t'a pincé dans un raisonnement, fa

ouvert, et nous savons tout ce que tu es et tout ce que tu vaux.

A vingt ans, tu es un rêve,

A trente ans, un besoin,

A quarante ans, une habitude,

A cinquante ans, un regret,

A soixante ans, une impolitesse.

Entre petits cousins et petites cousines, on t'appelle maintenant immoralité,

Entre Lisette et Lindor, dévergondage,

Entre femme mariée et garçon, adultère,

Entre époux, ridicule.

L'opinion te flagelle, la loi te poursuit, le commissaire t'arrête.

Tu te réfugies dans le marbre de quelques statuaires, dans les couleurs de quelques peintres, dans le sucre des confiseurs, dans les devises des mirlitons.

Il n'est plus un livre sérieux qui veuille de toi.

Va geindre dans les romances,, et fiche-nous la paix.

Comment! nous ne croyons plus à nos traditions monarchiques, nous ne croyons plus à la liberté, nous croyons à peine en Dieu, et nous croirions encore en toi !

Allons donc ! ce serait trop fort.

Tu n'étais qu'une illusion, meurs comme toutes les autres ! une illusion de moins, c'est une vérité de plus»

Nous sommes enfin dans le vrai : des forêts que les poètes et les romanciers avaient peuplées tour à tour de dieux et de déesses, de faunes et de nymphes, de bergers et de bergères, de grisettes et de commis, nous

avons fait du bois pour nous chauffer, des promenades publiques et des tracée de chemins de fer.

Aujourd'hui tout le monde sait faire l'amour, comme tout le monde sait jouer du piano, monter à cheval, aller en ballon; cela fait partie de l'éducation.

A peine avons noua seize ans, que le réalisme nous montre le dessous des chimères d'autrefois.

Le monde a changé son cœur contre une bibliothèque. Nos impressions sont reliées et numérotées avant que nous les ressentions.

Nous sommes usés avant d'avoir servi.

Nous nous sommes fait un amour en rapport avec nos mœurs nouvelles, notre civilisation, qu'on appelle notre progrès.

Ce n'est plus qu'une grande table d'hôte où nous mangeons tous en .commun. Le voisin nous passe le plat sans nous prévenir, nous le prenons sans lui dire merci. Nous payons et nous nous en allons avant le dessert, rassasiés, dégoûtés, écœurés.

Est-ce un mal? est-ce un bien? Voilà la, question.

Pour ma part, je crois qu'il, vaut mieux qu'il en soit ainsi.

Parmi tous» les malheurs auxquels l'homme est exposé, celui d'être aimé véritablement m'a toujours paru un des plus cruels.

Avez-vous quelquefois songé à la triste position de l'homme aimé véritablement, qui se laisse convaincre par la voix d'une femme, qui met son bonheur là où il y a le plus de chances pour qu'on le prenne et qui abdique toute personnalité pour se faire l'hôte habituel

des exigences soupçonneuses d'un amour véritable? . -Si vous avez entendu un homme tous dire qu'il était aimé, tous l'ayez regardé comme un fat; s'il le croyait, vous Taves regardé comme un sot ; si c'était vrai, avouezle, vous l'avez plaint. L'amour le plus sincère n'a jamais été que l'ombre du bonheur, le plaisir n'est que l'ombre de l'amour.

Ombre pour ombre, autant la dernière, qui ne laisse pas de traces.

Mais l'homme supérieur ne laisse même pas la plus petite de ces deux ombres se profiler un seul instant sur sa voie lumineuse. I) ne considère plus l'amour, quelque sens qu'on donne au mot, que comme un dérivatif inutile, dangereux, des forces qu'il a besoin de concentrer sur l'enfantement d'une pensée unique.

Jésus-Christ, Godefroy de Bouillon et Newton sont morts vierges.

La vraie divinité, la vraie foi, la vraie science, répugnent au commerce matériel des sens; elles ne le soupçonnent même pas.

Sans être les élus que nous venons de nommer, tout individu qui entre en lutte avec un travail quelconque et qui veut faire produire à son esprit une œuvre difficile sent peu à peu se refroidir, s'éteindre, s'annihiler les ardeurs imaginaires de sa fragile organisation; il sent courir en lui la sève vigoureuse et féconde que le repos des sens alimente. Son œuvre, à laquelle tout son individu concourt, se moule solidement dans son cerveau, dégagé de toute sensation matérielle, il ne veut plus vivre que par la pensée, et il s'aperçoit enfin que

DE RUPTURE. Wt

* ce qu'on nomme l'amour n'est, chez l'homme que Dieu a doté de l'intelligence^ qu'une distraction passagère et sans absolue nécessité.

C'est ce qui explique pourquoi presque tous les grands hommes ont été trompés par leurs femmes ou leurs maîtresses, car la femme a l'orgueil de vouloir être toujours au premier plan dans te vie de son mari ou de son amant, et quand ils l'en écartent, elle s'en venge.

Vous comprenez qu'avec de pareilles théories je ne suis pas homme à redouter deux jours de solitude. Je me suis condamné souvent à plus que cela. Je resterais donc bien volontiers un mois dans cette prison, sans demander à la charmante personne qui m'a écrit ce matin qu'elle s'ennuyait fort de ne pas me voir, de venir m'y visiter une seule fois.

D'ailleurs un peu de prison fait bien dans k vie, je vous assure.

Ne faut-il pas connaître tout?

Le style y gagne cette teinte calme et harmonieuse qui tombe sur le papier avec l'ombre massive des murs gris de la cellule. /

A force d'imagination, j'arriverais, par moments, si je restais quelque temps ici, à prendre ma captivité au sérieux, et une sorte de mélancolie monacale s'infiltrerait peu à peu dans ma production. Ce ne serait pas à dédaigner, une fois par hasard.

De quoi vivons-nous?

De ce que nous voyons et ressentons.

Le cerveau de l'écrivain n'est que l'estomac de sa pensée. U se nourrit de ce qu'il perçoit, le décompose et

le répartit généreusement, sous une autre forme, dans toute -l'économie du corps social. Notre esprit, cependant, n'a pas besoin des réalités précises, l'habitude d'analyser les complète; l'ombre d'une prison, fut-elle la prison de la garde nationale, nous suffît, à l'aide d'un certain travail d'assimilation, pour que nous puissions peindre les tristesses de teutes les captivités.1

Voulez-Yous que je vous .fasse venir les larmes aux yeux?

Je vais doubler les barreaux de ma fenêtre, substituer au petit mur qui me laisse voir la rue un mur de cinquante pieds, rétrécir ma cellule, remplacer mon lit par une paillasse, mon parquet par une terre humide, ma solitude volontaire par un arrêt forcé. Je vais vous dire le nom du prisonnier, vous y reconnaîtrez un ami que vous ne reverrez peut-être jamais; et, au lieu de rire de mon sort, vous pleurerez sur le sien.

Ai-je besoin même de ces couleurs sombres pour vous émouvoir? La prison est-elle toujours entre quatre murs étroits? Des centaines de lieues diaprées de soleil, de verdure et de fleurs, ne sont-elles pas, loin de la patrie aimée, le plus douloureux cachot où l'homme puisse languir? Faut-il vous nommer maintenant ceux à qui ce souvenir s'adresse, qui pensent à nous souvent, et que nous oublions trop?

Mais pourquoi aller si loin? Il y a dans la cellule à côté de la mienne un monsieur qui prend sa situation au tragique.

Il est ici pour quarante-huit heures. Il se plaint de l'injustice cte son capitaine, il jure de se venger de son

sergent-major. Depuis midi qu'il est arrivé, il n'a pas voulu manger, il n'a pas voulu descendre, il n'a pas voulu qu'on fît son lit. Il s'est enveloppé tout babillé dans sa couverture, il a refusé les draps qu'on lui apportait, en disant qu'il ne veut rien accepter d'un gouvernement arbitraire, qui abuse de sa force. Il va peutêtre se laisser mourir de faim.

J'ai fait cette observation au gardien, qui m'a répondu assez judicieusement que cela ne se pouvait pas, puisqu'il n'a que deux jours à passer avec nous.

En attendant, ce pauvre homme est très-malheureux. On l'a arrêté hors de chez lui. Il n'a pas pu provenir sa femme, elle va être inquiète, il l'adore. Il n'a jamais passé une soirée loin d'elle. C'est pour ne pas la quitter un instant qu'il n'a pas monté sa garde.

Cette bonne idée ne lui a pas réussi, comme on voit.

Sa femme a vingt-quatre ans, elle est blonde, elle est de Joigny; il l'a épousée par amour, il a d'elle une pe^ tite fille charmante, avec laquelle il joue un&heure tous les soirs, et qui doit pleurer en ne voyant pas son père.

Il tient une laiterie du côté de la barrière d'Enfer. H avait pourtant trouvé une excellente combinaison pour esquiver la garde nationale : il avait pris une chambre dans le quartier Saint-Denis, si bien que, quand il y recevait un billet de garde, il répondait en montrant celui qu'il avait reçu barrière de l'Étoile, et vice versa.

C'était très-malin; mais on a découvert la supercherie, et le voilà en prison, condamné dans les deux quartiers!

Il a conté tout cela au guichetier, qui vient de nie 1«

conter à son tour, quand je lui ai demandé ce que c'était que mon voisin qui faisait tant de bruit.

Car il est bon de vous dire qu'en arrivant dans sa cellule il a commencé par se promener à grands pas, par faire des monologues à haute voix, par casser sa pipe, par frapper à plusieurs reprises de toutes ses forces à sa porte, en appelant : Geôlier ! geôlier ! tout cela pour qu'on fît descendre le directeur, à qui il voulait absolument parler.

Le geôlier lui a répondu patiemment et poliment, en lui conseillant de se calmer, en lui offrant une autre pipe, et en lui proposant de faire tenir une lettre à sa femme... Il a fini par accepter.

11 a écrit à sa femme de venir le voir demain ; il vient de manger un gros morceau de bœuf, et, en ce moment, il fume ; mais ce n'a pas été sans peine.

H a mis toute la prison en révolution. Il voulait une aiguille à tricoter pour la passer dans sa pipe, qui était bouchée, disait-il.

Le gardien lui en apportait une autre; non, il tenait à celle-là.

Cet homme n'est pas d'un caractère tout à fait agréable.

Enfin sa pipe est débouchée ; il fume, il crache, il tousse, il se dandine sur sa chaise ; et tout fait espérer qu'il acceptera les draps du gouvernement.

Quant à moi, qui suis d'un tempérament tout à fait différent de celui de mon' voisin, je viens de dîner d'une façon féroce, avec un bouillon exquis, gras, doré, miroitant comme un lie 4e Suisse au coucher du soleil,

deux côtelettes d'un mouton qui, s'il était aussi tendre de son vivant que depuis sa mort, devait être un petit animal de relations bien agréables, un pigeon aux petits pois, rôti, rutilant à l'œil dans son plat de faïence, comme une ébauche de Rembrandt dans le milieu d'une toile, une bouteille de mâcon de trente sous, et, pardessus, une tasse de café brûlant comme l'été, noir comme le diable, et sucré comme un prétendant.

Me trouvez-vous bien à plaindre?

Maintenant je fume un cigare sec comme un pendu, en regardant, à travers mes barreaux, passer les omnibus tapageurs, et en préparant dans ma, tête la nouvelle que je vous dois, et à laquelle il faut bien que j'arrive après toutes ces divagations.

Allons-y tout de suite et bravement.

Je n'ai pas de temps à perdre ; adieu, cher lecteur, •u plutôt au revoir.

Nous sommes rue d'Anjou-Sain t-Honoré, au premier étage, dans le salon d'un grand hôtel à haute porte cochère verte, dont les poignées de cuivre brillent à la lueur de deux becs de gaz qui éclairent la façade de cette maison, maison aristocratique, avec cour pavée, écurie et remises à droite, concierge à gauche, perron de pierre, fenêtres à glaces, persiennes repliées, jardins derrière.

Dans un des angles de cette chambre, un piano ouvert, çà et là des malles et de larges coffres, attendant des robes, des châles, des chiffons de toutes sortes, déposés sur les chaises et les fauteuils ; enfin partout le désordre opulent qui précède le départ d'une jeune femme. En entrant dans cette chambre, on la croirait déserte, mais il n'y a pas de danger qu'on y entre ; ordre a été donné de ne recevoir personne, et, d'ailleurs, il est une heure du matin.

Nous disons donc qu'au premier aspect on la croirait déserte : en effet, les deux personnes qui s'y trouvent y restent dans une immobilité complète et n'échangent pas une parole. Leur silence et leur attitude peuvent, il est vrai, passer pour tout un poème.

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