LE PROBLEME DU SALUT
Au nombre de ces termes de la langue religieuse qui semblent prédestinés à la discussion et à l'équivoque, celui de Rédemption occupe incontestablement une place de choix. Et la raison en est dans la complexité des idées qu'il évoque, comme aussi dans la variété quelque peu confuse des systèmes qui s'en réclament.
Quiconque professe le christianisme, si rudimentaire ou vaporeuse que puisse d'ailleurs être sa foi, admet une Rédemption. Mais encore qu'est-ce à dire? 11 ne serait sans doute pas impossible de trouver des croyants qui, tout en prononçant le mot, seraient incapables de réaliser en idées claires la signification de son contenu, tout comme on pourrait signaler des théologiens qui n'en donnent que des définitions insuffisamment précises. D'autre part, on n'est pas
LK 1)0(;>IE DE L.4 REDEMPTION. l
peu surpris de constater que le même terme qui désigne une vérité si importante de notre foi, non seulement peut être associé à des conceptions théologiques assez diverses, mais encore incorporé en bonne place dans ces vagues formes de philosophie religieuse, si communes aujourd'hui, où n'apparaît plus aucun élément du christianisme positif ^ Chez les historiens, le bouddhisme et l'orphisme ne passent-ils pas communémentpour des religions rédemptrices? Le panthéisme allemand et même certaines formes mystiques du socialisme athée ne prétendent-ils pas réaliser la rédemption de Thumanité? C'est pourquoi, avant de s'engager dans une étude où l'on voudrait exposer le dogme de la Rédemption, il importe d'en préciser tout d'abord exactement l'objet : ce qui revient à dégager le concept général de Rédemption impliqué dans la révélation chrétienne, à déterminer le sens spécial et propre que l'Église entend lui maintenir.
Dans son acception la plus large, le mot Rédemption s'applique à tout ce qui est susceptible de produire le relèvement spirituel de l'humanité. Et nous pouvons, de ce chef, lui donner une signification tout à la fois très importante et très précise, proportionnée à ce que la raison et la foi nous enseignent sur les conditions du salut, sur les agents qui travaillent à sa réalisation.
Pour l'homme, créature raisonnable et libre, le salut
\. Comme spécimen de ce genre de transposition, on peut citer l'article Erlmung, ])ar le professeur Tkoeltsch, dans Fr. M. ScinixE, Die Religion in (iesc/iic/ttr und in Gegcnwart, Tuhinsue, 1910. lasc. 29, col. 481-488.
\.K nUJBLEMK 1)1 SAr.I T. 3
consiste à c.onnaitiv^ et sc.rvir J);('ii ici-bas, afin dcî l«; poss(''(Jer dans la vie future; il en a l(;s moyens dans son intelli«^enc(^, et sa volonté, assis'tées de ee coneonrs que le (Iréateur ne refuse à aucune de ses œuvres. A cette fin naturelle Dieu cefx'ndant. par un don tout f,n*atuit, a voulu ajouter une destin<'u^ supérieure, associant riionime à son infinie perfection par une connaissance et un amour plus intimes : la f^-ràce est à la fois le principe et le signe de cette vie nouvelle; la vision béatili([ue en est le terme. Telle est la vocation, aussi grandiose que redoutable, que la bonté divine lixe à notre race et où toute conscience; d'homme entrevoit plus ou moins confusément la loi suprême de son bonheur.
Mais qui n'a senti les obstacles de toutes sortes qui se dressent sur nos pas? Les plus nobles aspi- -^ations de l'âme sont contrariées par l'obscure et incoercible puissance des appétits inférieurs. D'où les égarements de l'esprit ou des illusions pires encore, les caprices du cœur, les faiblesses et les capitulations de la volonté. Tout cela se traduit par un fond habituel de grande misère morale et trop souvent par le désordre positif du péché, dont il nest sans doute pas un homme sincère qui oserait se dire exempt. A ces constatations de l'expérience individuelle la foi vient d'ailleurs ajouter la notion d'une déchéance collective ; car une mystérieuse solidarité nous rend tous participants de la faute du premier père, et tous les enfants d'Adam sont désormais privés de leur fin surnaturelle, en même temps que plus ou moins « blessés » dans leur nature même. C'est ainsi que l'humanité, faitepour les sommets, s'enfonce dans le mal ou se traîne dans les ornières, tandis que ses fautes multipliées accumulent contre elle au regard de la divine justice les plus graves responsabilités. Ce mal serait-il incurable ? D'un mouvement quasi
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instinctif le cœur proteste contre cette désolante hypothèse; et cette impression première se justifie devant la raison, qui pressent en Dieu des trésors de miséricorde que la grandeur de nos méfaits ne saurait épuiser, qui sent en elle-même, dans cette liberté qui lui permet de défaillir, une puissance eflicace de relèvement. L expérience révèle, en effet, qu'il est donné à l'homme, par l'effort de sa conscience et de sa volonté, de se soustraire progressivement à la tyrannie de ses instincts, de rendre à la loi du bien son rayonnement et son autorité. Même dans le cas d'une défaillance coupable, il peut suffisamment regretter et réparer sa faute pour en espérer le pardon. Et ce qui est vrai de chaque individu peut s'appliquer dans une certaine mesure à l'ensemble de l'humanité, dont Thistoire, malgré de trop nombreux fléchissements, semble bien décrire une courbe ascendante vers les cimes de la vie morale.
A travers cette œuvre de progrès, dont Texpériencene peut qu'enregistrer les mouvements superficiels, la raison et la foi nous font reconnaître l'action divine. Bien loin que Dieu ait abandonné sa créature, il travaille en elle et par elle à manifester dans le monde les perfections de son être infini. Il est le Bien absolu, et, suivant l'adage, bonum estsui diffiiswum. C'est pourquoi il ne cesse de rayonner sur les intelligences, les acheminant vers plus de vérité; il ne cesse pas davantage d'agir sur les volontés, leur imprimant une direction perpétuelle vers une plus grande perfection, les aidant à réagir contre les tendances vicieuses, tout comme à se relever après les chutes. Aussi peut-on croire que l'humanité, séparée de Dieu par tant d'obstacles, se rapproche pourtant peu à peu de celui qui, étant son principe, demeure toujours sa fin.
Si telle est l'action divine qui se déroule dans le
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monde, il (îsl l'acilc, d'y apercîcvoir un douhhî ;is|)(;cr : raspecl iiiitiaUîur ot positif (jui assure dans les innoH rcxpansion ])roorcssive du bien, l'aspect négatif et libérateur qui les arracbe à la domination du mal. ('/est ainsi que la Providence d(^ Dieu ne fait pas autre chose que d'accomplir dans riiumanit('î, au s(îns le plus vrai du mot, une ceuvre d'immense et universelle Rédemption. Kl si tout cela demeure vrai d'un point de vue scudement ex|)érimental, la tlu'olo^ie permet de concevoir que, par cette économie normale, se fût renouée la tram(î interrompue de Tordn; surnaturel.
C'est dans ce plan providentiel que F Incarnation vient s'encadrer à titre de moyen. Le prologue inspiré du quatrième Evangile en a décrit la raison d'être en un magnifique langage, bien fait pour alimenter les méditations de l'âme croyante.
Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu... En lui était la vie; et la vie était la lumière des hommes; et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point étouffée... Il était la lumière véritable, qui éclaire tout homme venant dans le monde. 11 était dans le monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne le connut pas. Il vint chez lui, et les siens ne le reçurent pas. Mais tous ceux qui l'ont reçu, il leur a donné de devenir enfants de Dieu... Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous..., plein de grâce et de vérité... Et tous nous avons reçu de sa plénitude, et grâce pour grâce ; car la loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ. (Jean, i, 1-17).
L'œuvre du Christ n'est-elle pas, en effet, une ma-
nil'estation ëmiiiente, une parfaite réalisation de l'œuvre divine dans le monde? « Je suis la voie, la vérité et la vie », disait-il ; et cette formule est comme le résumé de tout l'Evangile.
En lui l'humanité trouve totit ce qui lui est nécessaire pour reprendre le chemin de ses destinées glorieuses. Il est la lumière des intelligences, devant lesquelles il découvre les secrets du royaume, auxquelles il apporte la connaissance du Père qui est aux cieux. Aux volontés débiles et médiocres il offre hardiment pour but la perfection dans l'amour et le sacrifice. Dans les cœurs égoïstes et grossiers il fait naître les plus délicates aspirations. Faut-il ajouter que l'enseignement de Jésus n'est pas demeuré à l'état d'idéal stérile? Les faits sont là pour montrer que l'Evangile a ouvert dans le monde la source la plus pure et la plus abondante de vie spirituelle.
Tout spécialement le Sauveur a fixé son attention sur le mal du péché et s'est préoccupé d'y porter remède. C'était dans le programme messianique; aussi, dès avant sa naissance, l'ange avait-il dit de lui : c( Il sauvera son peuple de ses péchés » (Matth., I, 21). Au cours de son ministère, il prêche la pénitence et promet le pardon à ceux qui recevront sa parole. Lui-même, au risque de scandaliser le puritanisme des pharisiens, il fréquente les pécheurs ; mais c'est pour les ramener aune vie pure : ne s'est-il pas donné mission de ramasser « les brebis perdues de la maison d'Israël» ? C'est ainsi qu'il se préparait cette Eglise que saint Pierre devait appeler « un peuple de saints » (/ Petr.^ ii, 9) et que saint Paul comparaitàune épousée sans ride ni tache (/?/>//., v, 27). En fait, le christianisme n'est-il pas la plus haute école de sainteté ? Nulle doctrine n'a donné aux hommes un sentiment plus avivé du mal, ni une plus grande force pour se soustraire à ses atteintes.
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l*()iM' exprimer* ceth» nuvre ^cnéi-ahi de salut, la llié()lo^i(^ |)r()teslanl<i adopte volonlicM-s la distino Lion d'un triple oHicc du Christ : prophéticjue, royal et sacerdotal. Cette division, dit assez paradoxalcîment M. Grétillat, « est de tradition dans la do<^^matique chrétienne et cWo se n.'commande d'autan I mieux qu'elle parait artificielle au premier abord ^ ». Toujours prompt à la polémique, Calvin en tirait argument contre les Papistes.
AHn que la foy trouve en Jésus Christ ferme matière de sahitpour se reposer seurement, il nous convient arrester à ce principe : c'est que l'office et charge qui lui a esté donnée du Père quand il est venu au monde consiste en trois parties. Car il a esté donné pour Prophète, Roy et Sacrificateur. Combien qu'il ne nous profîteroit guère de savoir ces noms, si nous ne cognoissons aussi quelle en est la fin et l'usage. Et de fait on les prononce aussi en la Papauté ; mais froidement et sans fruit, pource qu'on ne sait à quoy ils tendent^ ne ce qu'un chacun vaut 2.
Il est très vrai que les théologiens catholiques ne se sont nullement passionnés pour cette trichotomie des fonctions médiatrices du Christ. Aussi bien n'estelle pas autre chose qu'un cadre de convention et dont Tordonnance même est sujette à de nombreuses critiques^. C'est le fond des idées qui seul importe; et si Ton veut se rendre compte que nos auteurs n'ont pas négligé cet ordre de considérations, il n'est besoin que de parcourir les longues pages consacrées
1. A. Grétillat, Exposé de théologie systématique, Neuchâtel, 1890. î.IV, p. 263.
-2. Calvin, Institution chrétieiine. U, xv, 1, édition Baumgartnek, i.enève, 1888, p. 2-26.
3. " Cette division ternaire des olfices du Christ, étrangère aux spéculations messianiques des Juifs, à peu près inconnue des Pères..., ne convient pas du tout à la théologie pauUnienne. » F. Pr.vt. La théologie de saint Paul, deuxième partie. Paris, 101:2, p. 247.
par Petau à classer les textes patristiques sur les fins de rincarnation^
On peut donc à bon droit considérer l'Evangile comme un vaste système de salut, un principe de régénération et de vie pour les âmes — ce qui revient à dire que le christianisme tout entier est synonyme de Rédemption. Tout cela est inhérent à la personne même et à la mission de Jésus-Christ; la Rédemption ainsi comprise est le résultat complexe qui s'attache à l'ensemble de sa vie et de sa mort. Aussi bien ne fait-on, ce disant, qu'énoncer les postulats élémentaires de la foi ; il n'est pas une âme chrétienne qui les puisse mettre en doute.
Mais la division commence dès qu'il s'agit d'en comprendre l'application — et c'est ici que nous rencontrons, dans son sens précis, le problème dogmatique de la Rédemption.
Ne pourrait-on concevoir que le Christ rachète et, plus exactement, délivre nos âmes du fait qu'il nous montre la malice du péché par sa parole et ses exemples, qu'il nous arrache à notre égoïsme par la générosité de son amour poussé jusqu'à la mort, qu'il nous rend confiance en Dieu et en nous-mêmes en excitant les consciences assoupies et leur révélant un Dieu prêt à leur pardonner? S'il est vrai que ce sont les sentiments réels de l'âme chrétienne, ne faudraitil pas y voir l'essentiel de l'œuvre rédemptrice? Telle est, dans ses grandes lignes, la conception déve-
1. Petau, De Jncarnatione Verbi^ lib. H, c. v-xii. Opus de theoL dofjm., Bar-le-Duc, 1SG8, t. V, p. 421-472.
Li<: rKOhiJOMi': du sali t. îi
loppcT, (1rs 1(^ wT' sic'clc. pai- Socin et son «'colc, entnîteniKî par 1(5 ratinnalisine du wiiT', r(*pris(î (l(! nos jours, sous (Iiv(;rscs l'ornies, pai' les partisans da proU^stantisnic libùral. Klh; a [)ris, suivant 1ns individus et les époques, une allure purement cthicpic et rationnelle, ou elle s'est teintée de mysticisme (;t de reli<^iosit(';; mais chez tous — et ceci demeure la caractéristicpie du système — Tœuvre r('Mlemj)tric(î du Clirist est tout entière en nous et s'épuise par son action sur les consciences croyantes.
Tout en rc^connaissant ce qu'il y a de fondé dans cette analyse psycholoj^ique, on peut entreprendre de la dépasser. La vie et la mort du Christ, qui exercent sur nos âmes une sollicitation puissamment victorieuse, n'auraient-elles pas aussi une valeur objective, pour rendre possibles, en dehors de nous et avant toute application personnelle, les conditions mêmes de notre salut? S'il est vrai que Dieu a voulu remettre l'humanité sur le chemin de ses destinées surnaturelles, ne faudra-t-il pas voir dans rincarnation du Fils de Dieu un moment historique, peut-être même un élément nécessaire, du plan providentiel? Ce serait dire que le péché — et toujours, bien entendu, le péché d'origine, encore que la même loi s'applique subsidiairement aux autres — en même temps qu'il est en nous, constitue encore une réalité de l'ordre spirituel; qu'il est comme un obstacle entre Dieu et l'humanité ; que, par conséquent, quelque chose peut être fait pour sa réparation indépendamment des sentiments de l'âme coupable. Ainsi l'œuvre rédemptrice du Christ vaudrait d'abord devant Dieu d'une valeur propre et absolue: là serait son véritable prix, comme aussi le secret de son influence.
11 est facile de voir que cette conception nous transporte, par delà les observations de 1 expérience, dans ces mystères du monde divin qui ne sont plus accès-
sibles qu'à la foi. C'est pourquoi elle devait être écartée par le rationalisme de tous les âges, pour qui le mystère ne représente que Tabsurde; c'est aussi pourquoi elle ne saurait être compatible avec le subjoctivisme religieux, qui tient le dogme pour essentiellement inconnaissable. Mais l'Église l'a toujours retenue comme un fragment de la révélation chrétienne dont elle a la garde. Aussi bien la notion objective de la Rédemption dont nous avons esquissé les principaux traits — encore qu'elle puisse être exprimée en des conceptions diverses et d'inégale valeur — n'est-elle pas une opinion individuelle, ni un simple système d'école; c'est un article fondamental de la foi chrétienne, autour duquel se rallient tous les fidèles de l'Église catholique et tous les croyants de la Réforme.
Néanmoins une première divergence sépare les deux églises, quant à l'objet ou à la cause finale de la Rédemption. Le protestantisme, ne concevant pas l'ordre surnaturel, ne songe qu'à la réparation des fautes personnelles et, de ce chef, doit établir toute sa théologie sur les données de l'expérience chrétienne. Dans le système catholique, l'action du Sauveur est principalement ordonnée vers la guérison du péché originel .
Une autre divergence non moins capitale existe dans la manière de concevoir l'appropriation de l'œuvre rédemptrice. Pour l'orthodoxie protestante, cette application se fait par la seule foi, qui abrite pour ainsi dire l'âme pécheresse derrière les mérites du Christ Rédempteur. D'après l'Église, au contraire, la Rédemption n'est efficace pour chacun de nous que lorsque et parce qu'elle devient une source effective de sainteté personnelle.
I. a Chr'i^ius 2^rtnci2ja II US venit ad tollendum orit?inale peccatum % dit saint Thomas, Sum. th., pars. IV\ qu. 1% art. 4.
i.i<: i»k()Iuj:mk nr saujt. m
Ainsi 1,1 (loctrinii (^a(,li()Ii(|Hr li(3nt uncî ^ia niadia rntni k^ snhjciclivisinc l'.ilioiialisljî ri lobj^ictivismo (î\lrins(''(*isl(Ml(' la l^'loriiic cnlrccclti; softo(l(; pra^"malisiiH^ (lui rainrnc louh* 1 allairc du salut a l'effort individuel et un j)seu(lo-n»yslicisnio qui prati- ([uement ranéantit. i/étudcî de cette innportante (|U(îstion apy)arlieiil à la tli('M)lo<j;*ie d(» la justilieation et delà ^ràee. Il snllisail d(î la si<^nal('r ici pour lixer exîictenru^nt la position adoptée par 1 l^lglivse, comme il nous arrivera sans doute encore çà et là de la rencontrer au passade; mais on entend concentrer toute la discussion, dans la présente recherche, sur le problème fondamental de la Rédemption, à l'eflet d'exposer et de justifier la solution que la tradition chrétienne oppose aux n(''^'ations brutales comme aux subtiles volatilisations du rationalisme.
Si donc il est vrai que le mot Rédemption peut revêtir des significations multiples, on voit aussi dans quel sens il le faut entendre, sous peine d'entretenir les pires confusions. Tout homme réfléchi admettra sans peine que 1 Evangile et le christianisme représentent dans le monde un foyer de régénération morale ; le croyant y reconnaît en plus la manifestation suprême du plan divin et le moyen préparé par la Providence pour rétablir la vocation surnaturelle de rhomme. suivant le triple stade si ingénieusement caractérisé : institution destitution restitutio. On peut développer à plaisir cette synthèse de notre restauration intégrale, on peut joindre l'éloquence à la piété pour en décrire les splendeurs, sans avoir seulement effleuré le problème — si par là on ne l'a peut-être délicatement esquivé. Sous le nom de Rédemption dans la langue théologique, ce qu'il faut déterminer, c'est le sens propre de l'œuvre du Sauveur : il s'agit de savoir si elle n'est qu'un moyen de stimuler les énergies de la conscience,
OU bien si et comment elle a une valeur devant Dieu pour la réparation delà faute originelle et, par conséquent, bien qu'à titre secondaire, pour la réparation aussi de nos fautes personnelles, puisqu'elles en sont la suite.
Pour exprimer le dogme traditionnel, multiples sont les termes en cours, suivant les aspects du mystère.
Comme le Christ s'est interposé entre Dieu et l'humanité coupable, on peut parler de médiation, de substitution et de solidarité ; et ces mots sont à retenir parce qu'ils cherchent à qualifier le mode de cette intervention bienveillante, mais ils n'en désignent pas l'objet et demeurent donc insuffisants. On a cherché à les compléter en empruntant au langage biblique les expressions de réconciliation, de rançon et de sacrifice; mais ces analogies, prises dans les choses de la vie sociale ou religieuse, ont au moins le tort, si fondées soient-elles, de ne pas offrir par elles-mêmes un sens bien précis. 11 y a, au contraire, tout un système derrière le mot d'expiation, qui est classique chez les Protestants ; et ceci est un inconvénient d'une autre sorte. Nous en dirons autant de (( propitiation », adopté par M. Grétillat^ outre que ce terme a le désavantage d'être peu français. Sans renier aucun de ces vocables usuels, la théologie catholique a préféré celui de satisfaction. Engagé lui aussi par ses origines dans une systématisation particulière, il n'en a pas moins été suffisamment assoupli par Tusage de l'Eglise pour exprimer le dogme lui-même dans ce qu'il a de plus universel. Voilà pourquoi, réunissant ensemble le mode général et l'objet précis de l'œuvre rédemptrice, l'Ecole s'est ralliée autour de la formule technique : satis-
i. A. r.IlLTHJ.AT, Op. cit., p. 278.
LK riu)hLi:\n<: du salut. • 18
factio s>icnria ^ . Les llic'()lo<,neiis de la H^'IoriiK; ado])lerit d'ailleurs celte expression, si nirinr ils ww 1 ont créée, et raccommodent à leurs vu(îs i)arti(ijlière8 : c'est dire qu'elle n'offVi; pas lont(Ma ri^nn^nr (|u'on ])Ourrait croire au premier abord. Au surplus, ces termes scolastiques ont l'infortum^ dépasser diflicilement dans notr(^ lan^i^ue ; vaw scitisfaclion s^icdirc. est d'allure bien r('hai'l)alive et c'est au delà des frontières seulement que Ton oserait parler de sdlisf action ^icarin/c'^ .
De cet inventaire il appert que la périphrase s'impose le plus souvent à qui veut être bien compris, mais aussi qu'on peut employer, sous le bénéfice de; ces observations préalables, l'une ou l'autre des expressions traditionnelles. Quoi qu'il en puisse être de leur signilication et valeur propres, on voit qu'elles traduisent à tout le moins une vérité commune. Ceci nous donne le droit de nous en servir pour désigner la foi catholique, dont elles sont, chacune à sa manière, le véhicule plus ou moins imparfait.
Tel est le dogme de la Rédemption et la donnée fondamentale qu'il faut d'abord établir, suivant les principes de la méthode théologique, pour discuter ensuite les systèmes qui en ont, au cours des âges, diversement réalisé l'interprétation.
1. Nous mentionnerons pour mémoire l'expression : substUutio vicaria. C'est un pléonasme barbare que l'on voudrait pouvoir attribuer à un lapsus.
2. Ce néologisme a été commis par M. Tobac dans sa thèse, d'ailleurs excellente, Le problème de la justification daris saint Paul, Louvain, 1008, p. 150 et 153, note 2. De la même famille est 1' • œuvre médiatoriale » forgée par quelques protestants.
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