‹ Le dogme de la RédemptionChapitre 5 sur 183 · PREPARATION PROVIDENTIELLE · texte numérisé non relu

PREPARATION PROVIDENTIELLE

Tandis que certains théologiens se plaisent à maintenir nos dogmes dans une sorte de splendide isolement, d'autres s'attachent, avec une ardeur au moins égale, à leur chercher dans l'histoire de loin-taines origines ou des points de contact qui soient comme le correctif de leur originalité. Et il est curieux de constater que cette méthode comparative, où la science athée croit avoir découvert contre la révélation son arme de choix, fut longtemps maniée par des mains croyantes. Ces mêmes traditions de l'humanité, que notre apologétique exploita si volontiers comme un contirmatur de la foi, permettent à certaine critique moderne dénoncer, avec quelque apparence de fondement, son postulat bien connu d'une évolution religieuse universelle dont les croyances chrétiennes représenteraient la survivance à peine modifiée.

Le dogme de la Rédemption est un de ceux que

16 RÉVÉLATION DU MYSTEKE.

Técole traditionaliste croyait le plus sûrement rencontrer dans ce qu'on appelait alors le « catholicisme primitif ». Tout le monde a présentes à Tesprit les pages vigoureuses de Joseph de Maistre sur « le cri prophétique du genre humain annonçant le salut par le sang^ », qui ont inspiré depuis tant d'apologistes et de prédicateurs. D'après ces principes, Tallemand B. J. Schmitt écrivit sur la matière tout un volume, aujourd'hui bien oublié, mais dont le titre seul est un programme : La Rédemption du genre humain annoncée par les traditions et les croyances religieuses^ figurée par les sacrifices de tous les peuples'^.

Ces sortes de synthèses étaient aussi fragiles que brillantes. En devenant plus rigoureuse sur la constatation et la coordination des faits, la critique en a ébranlé le fondement et détruit les parties principales : l'édifice entier n'est plus aujourd'hui qu'une ruine, si ce n'est qu'avec ses matériaux épars les tenants de la méthode religionsgeschichtlichpvéiendenl bâtir un christianisme sans le Christ. L'excès n'est pas moindre de ce côté que de l'autre et la nouvelle entreprise apparaît vouée à la plus retentissante faillite.

Mais, à défaut d'une démonstration proprement dite, ces faits ne contiendraient-ils pas une indication et une sorte d'esquisse ? L histoire permet cette hypothèse et la théologie peut s'en accommoder. C'est un lieu commun de répéter que les dogmes chrétiens

1. J. DE Maistke, Soirées de Saint-Pétershourg , 9« entretien, Lyon, '183r>, p. 452. Voir Éclaircissement sur les sacrifices, ibid., p. 392 : " La Rédemption... est une idée universelle », et p. 388-389 : « Comment ne pas croire que le paganisme n'a pu se tromper sur une idée universelle et aussi fondamentale que celle des sacrifices, c'est-à-dire de la Uédemplion par le sang? » Plus haut (p. 379), l'auteur proclamait ce principe : « Quelle vérité ne se trouve pas dans le |)aganisme? »

2. Traduit en français {)ar H. A. Hemuon et reproduit dans Migne, Démonstra lions cvangéliques, l. Xin, col. 1081-1208.

PIUa»AH\rM)t\ PKOVIDKN'ni'il.LlO. 17

répondent aux b(^soins les pins prol'onds de l'A nie, (|u'ils (ipportont nno solnlion divine nux pr()l)lèrnes (pii l()urni(Mitairnl liminanilc religieuse. Ainsi 1(î (logme do la lliklemption, qui est d'origine autlienli(pi(Mnent chrétienne, a-t-il cc[)endant, coinnno bien d'antres, bénéficie' d'une providenticdb^ ])réparation, dont il est possible de relrouv(M' la trace à travers rAncien Testament et les religions païennes.

S'il est vrai, comme on Ta dit, qu'en un sens la Rédemption est le but de toute religion, il faut reconnaître que la tendance est bien imparfaitement réalisée au sein du paganisme. « Ils sont assis dans les ténèbres et l'ombre de la mort », disait un croyant du judaïsme (Luc, i, 79). En voyant la pauvreté morale des religions païennes, tout ce qu'il y a d'absurde dans leur doctrine, tout ce qui se mêle de puéril et de grossier dans leur culte — quand ce ne sont pas des pratiques immorales qui en font les frais — plus que jamais aujourd'hui on est tenté de partager la même impression. Cependant il n'est pas de nuit si obscure où ne brillent quelques étoiles : les ténèbres du paganisme ont aussi connu quelques clartés'.

Il est un groupe de religions à qui les historiens appliquent l'étiquette de religions rédemptrices, et jadis une revue spéciale exposait favorablement, dans une série d'articles, la thèse de Pfieiderer sur « la foi en la Rédemption et au médiateur dans les principales religions ^ ». Mais on s'aperçoit vite que c'est

1. Voir un bon exposé de la question dansK. Sïaar, D/e Le /ire von dcr stellvertretenden Genugtuung Christù Paderhorn, 1908, p. 6-38.

2. Revue de Vhistoire des religions, d881, t. IV, p. 378-382; 1882, t. V, p. 123-137, p. 380-397.

une Rédemption au sens tout à fait général et telle qu'elle est compatible avec l'absence de toute idée proprement religieuse. Qu'il s'agisse d'Héraclès délivrant l'humanité des maux qui Taccablent ou de Zarathustra découvrant à ses compatriotes la parole divine qui défait les démons, et quel que soit d'ailleurs le sens moral qu'il faille attacher à ces mythes, ces vagues promesses de délivrance n'ont rien de commun avec la Rédemption chrétienne.

^4 fortiori la même conclusion s'impose-t-elle devant la doctrine pessimiste du Bouddha, qui prêche, comme la loi suprême du salut, le mal de l'existence et l'extinction du désir, jusqu'à l'évanouissement définitif de l'existence personnelle dans le Nirvana.

Celui qui triomphe de ses passions est le meilleur vainqueur. Aucun dieu ni démon ne peut convertir son triomphe en défaite. Aucun feu n'égale le plaisir, ni aucune prison la haine, ni aucun fleuve le désir. C'est pourquoi exterminez le plaisir, de peur que le tentateur ne vous brise comme le torrent brise le roseau... Les dieux mêmes portent envie à celui dont les sens sont parvenus au repos, comme à un cheval bien attaché, à celui qui a rejeté tout orgueil et est exempt de tout désir. Le plus grand de tous les hommes est celui qui, libre de toute crédulité, connaît l'incréé, a rompu tous les liens, repoussé toutes les tentations, renoncé à tous les désirs. Est libre déjà dans ce monde quiconque est fondé dans les éléments de la connaissance, a renoncé à tout attachement et se réjouit sans attacher son cœur à quoi que ce soit, a surmonté ses faiblesses et est plein de lumière^.

Voici encore quelques principes caractéristiques pris dans le fameux sermon de Bénarès :

Ouvrez les oreilles, moines; la Rédemption de la

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