V^HZC ST LA CIVILISATION
le. Enfin le ponnle artUle, le peuple capable 31'tiis d'observation , de réflexion et de mesure Btigées pour la production et!e culte du beau, ne peut lire que le peuple législateur, iuveuleur, savant et philosophe. La « discnsaion des principes » descend de téme source que l'Odyasèe, le Parthénon , les seciftconîques, la cité d'Athèaes et le drame de Pro-
Ea énuniérant les aptitudes et les principales in- Tentions de l'esprit grec, M. Renouvier pense avoir nommé les conditions essentielles de ce qu'on entend par civilisation moderne. Imaginons que nous ayons retranché du milieu où nous vivons tout ce qui descend pour nous de la source classique et tout ce que nous avous fait de semblable à ce qu'elle coulient. Plus de libre esamen, plus de discussion, la politique, la religion et les mœurs se fixeront à cet état tout autorilaii'e et traditionnel, tout abandonné aus dëtermioalioDS et aux suites des chances des événements antérieurs, dont le vrai nom unique est l'habitude, et dans lequel il peut bien s'opérer des changements lents, ou même en éclater de violents par des révolutions de l'âme humaine, mats où aucun ne peut uaE- Ira par l'action de la raison exercée systÉmatiquement et de la volonté publique délibérée. Il n'y aura donc plus ni assemblées, ui pouvoirs électifs, ni autonomie de citoyens, ni exercice de mandats volontairomenl donnés, ni Jugement public des égaux par leurs égaux,
droit de se réunir et de s'entendre, en dehors de ce que permettent la coutiiiue ou la loi vivante son organe. 11 n'y aui-a ni science libre, ui écoles libres ; il
n'y auradoDC bientôt plut; de ^rjeiice, à moins gu'oa nomme ainsi l'amas des dogmes intijrprétés, des n tines de l'enseignement immobilisé et des recettes l'applicatioii <?t do l;i pratique; car tonl ce qui estn thode, analyse et théorie, transmission etdécourer est inséparable du doute et de l'exameii, et des effo de la recherche personnelle, et du conflit des hyp thèses. EnQn la poésie et tous les arts, l'imitation l'homme et de la nature et le culte du beau, que la berté a créés, se réduiront à ce qu'ils peuvent ô comme produits de la coutume ou d'une imaginatii que la servitude même pousse dans la voie des esti vagaiices tolérées. En un mot, il n'y aurait plus civilisation. Du moins il est imi>ossible de comprend oe que l'ou continuerait de nommer ainsi, et où rien n'entrerait de ces attributs de la grécitéqui nent d'ôtre éuiimérés.
M. Reuouvier se croit donc autorisé à formul cette double conclusion :
i" L'hellénisme est la civilisation même.
2° Il n'y a pas de civilisation cbrétienae.
Ceux qui se servent de celte dernière expressif très répandue dans le monde chrétien, ont Inconte tablement une idée; mais, en déânissant la civilii liou, sa place et ses attributs dans l'histoire, on rencontre ni le christianisme, ni rien qui lui si inhérent.
Donc les aptitudes et les principales iuventions' l'esprit grec sont les conditions essentielles de qu'on entend par civilisalion moderne. Ces coud tioUH avaient toutes été détruites ou étrangement ^
)ar lo moyen âge. C'est depuis la Roiiais- 3 la méthode grecque s'est remontrée dans sa titiide. Le moyen âge st3 l'était assimilée quant à fogi<]ue et anx procédés de définition et de formudoctriiies; maii^, hormis quelquet^ parties conservées, et restées sans développement, de l'acquis sciantiQque des anciens, il avait banni cette méthode, ou la liberté d'en faire usage, et désaccoutumé de la vraie discussion un monde noué dans les habitudes héréditaires. A mesure qu'un régime de discussion universelle s'est rétabli, les modernes se sont détachés intellectueUement et moralement de li'urs pères dn moyen âge, et se sont rapprochés des anciens, leurs générateurs spirituels, les créateurs de la civilisation, m biun qu'en dépit des traditions catholiques persistantes d'une part et d'un changement notable de mcDurs et d'acquisitions matérielles importantes d'autre part, provenant du progrès si considérable des sciences, un historien peut dire aujourd'hui sans paradoxe que, de tous les hommes qui ont vécu, les a cieus Grecs sont ceux avec lesquels nous avons lefl plus d'atflnités. Et l'on a eu raison de dire : l'histoir't ^ classique esl une partie de i'hisloire moderne, c'est (hUloire du moyen âge seule qui est a^icicwie. Les Grecs furent des civilisés comme nous; nous tenons d'eus, ou des Romains leurs disciples, toute la tradition civilisée , avec l'esprit de division qui la maintient, et qui produit, développe ou perpétue les souveraineté^ ] «iviles, le droit public et privé, les religions indépendantes, les sectes, les écoles, les lettres, les sciences; J les arts, les académies. Nous leur ressemblons plus
142 LK DOQHB QBBC.
que nous ne l'essemblons, uoii seiileincnt aux i dtis anciens uioiiurques, ou uun cbréliens des^ miera siècIeB, ou aux croises, mais ménie aux' t sans et aux bourgeois des siècles de François ] de Louis XIV. .
Leurs chers-d'fiBuvres littéraires noua apparlien* nent. Ce sont les écrits d'hommea dont la cul* ture est la même que la nôtre, qui raisonnent avM la môme logique, qui s'inspirent de seiitimeiits semblables aux nôtres. Ils ont étudié las problèmes mO' raux et sociaux par les mêmes méthodes que nousî ils en ont exposé les données dans un langage analogue à celui que nous voudrions employer; mot, ils sont tout h l'ait modernes, plus modernes même que les œuvres d'époques bien plus rapprochées de notre temps. Holisezles sentences dÔE'.ousueï du moraliste égyptien et les métaphores confuses du prophète hébreu, puis demandez-vous ce qu'ils deviendraient si on les trausplantait dans notre vie et si on leur enseignait notre langue. Ptab-Hotep on Ëzéchiel ne sauraient faire un pas. Au contraire, Aristote ou Ménandre n'auraient besoin que d'âp prendre les noms inventés pour nos découvertes me dernes. Ils s'orienteraient tout de suite dans toutes | les questions sociales et morales ; ils Jouiraient rnêma I da notre poésie et de nos romans. Mais, ce qui est ' encore plus frappant, le baron ou le saint du moyflti âge se trouveraieiU bien plus dépaysés parmi non» que le G;ec iulelligeut. L'esprit satirique et sceptique de notre sociétù moderne, la décadence de* croyances posiiivus, la loutc-puissancu de la discus^
^^^V 'bB JMOUB.aBEC BT LA CIVIUBATION, 143
^^Hîbi'e telle qu'elle se produit !i la fois ôann la H^Peetàla Lribuiie, l'intërét privé t'umporUnt sur Iff patriotisiiiu el li; dévoueineitt, tous ces traits seraient facilemeiil saisis par le Grec, tandis qu'ils choqueraient et embarrasseraient le croisé. Le commerce et la spéculation, la politique et la diplomatie en- Chanleniient l'esprit souple el délia de l'Athénien. Il , retrouverait les enseignements de sa nation dans la po§8iH, l'architecliire et la peinture ; en même temps, kaiipériorilé évidente des modèles antiques l'empêcherait do se sentir humilié de nos autres progrès. Keuvei'aons l'hypothèse et lo résultat serait à peu près le même. Si l'un de nous éL.ait transporté dans l'Athènes de Périclès, pourvu que ce ïùl un homme d'iiiift haute culture, il trouverait la vie el les mœurs Ètraiigemunl semblables aux nôtres, étrangement inodtinxjâ, pourrait-il dire. Les pensées et lus sentirtienis de la vio contemporaine se rencontreraient là iaiis les applications, et l'état supérieur de la culture géoÉrale ferait plus que de contrebalancer ce qui manquerait an iioint de vue du hien-ètre matériel... Ces dernières réflexions sont empruntées par M. Heflouyier à un auteur irlandais distingué, M. Mahaffy, 4 U fois philosophe et lillératcur.
Sans sortir du Royaume Uui, nous pouvons ajouter ^ Ce lêmoisnage d'uuties témoignages analogues, par MBinpIe celui-ci, du fameux théologien écossais Mai'cus Ltods :
■ Dans notre pays , il n'est pas iicsoin ili; dire q
A bien des égards, les anciens Grecs étaient plu; <|ue nous ne le aommes (I). "
Voici encore u» mot de Sheltey :
notre religion
Grecs ; nos lois . notre littérature, , ont liinrs racines en Grèce. ■ '
Et il oe serait [ms difficile de trouver en France, parmi nos ëcriva'ins émiaents, de pareils homma^ rendita à la perpétuité, à l'immortalité de la culture gr'ecfjue et de la civiiis.ition grecque.
Oans un livre récent, la Grèce d'aujourd'hui^ M. Gallon Deschamps s'exprime en ces termes :
u Je ne serais pas éloigné de croire que la race grecque, ainsi que la race juive, doit être éternelle. Elle a tout subi et résisté k tout. Un des journalistes les plus féconds de l4 presse atliénionnc compni-ait le peuple grec à une cariatide snr lat|uelle le sort se serait amusé â accumnler les poids les plus divers : il a porté, si l'on remonte un peu loin dans son liistoirc, des Romains , des Golbs , des Wisigotlis, des Ostrogollis. des Vaud.'ilea, des Avares, des Slaves, des Francs, des Giitalans, des Vénitiens, des Florentins Génois, des Turcs. Il n'est jias fatigué (2)... ■
Et V
ici ce que nous trouvons dans M. Egger :
I la Grèce libie surtout, les Grecs aiment h r
(1) Erasmus and otlisr Essaye, p, îtjî.
(!) Cf. p. 20 : « Commo Va démontré rècamment un illustre bistorien [Ferdinand Gregorovîua, Athènes au moyen âg^ "i vol., Stuttgard, I8SD), il j* a une ralîgion ijui n'a pas péri, ( qui est plus vivace que jnmais au cceur do l'huninuilé : c'eH le cnlto d'Atliènes. *
nomoiei- qu'IleUènes, et, puuv eux , ['helléniime est redevcoH
le sjmbok' abi'égë de toute civilisation. Dans un discours
■' prononcé, le 3 mai 18711, devant une société littéraire â
iCoDBtanlinople, un orateur disait : ■■ L'hellénisrac , ponc noua, n'est pas autre chose que l'ensemble des actes, des idèea et des lois qui nnt illustré l'antiquité et qui ont Éclaii-ê cl écluirent encore l'dumanité tout entière; j'entends les arts, les sciences, la charité, l'égalité, la liberté 'elle-même comme les anciens l'ont comprise, à savoir TobéissaDce aux lois... >• Il j a quelques luuis à peine (1) , uti publjciatc philosophe, M. Brallas Armenî, ministre de Grèce à Londres, ; prononçait en grec et faisait insérer, dans la Pandore d'Athènes, deux conférences sur la miitt'on de l'hellénisme , où sont exprimées, avec une grande élévation de pensée et de lanfjage, ces conditions du progrès moderne , cette concorde néceasairu entre le principe cbrêtien et les doctrines libérales de la philosophie antique, oii surtout la Grèce ancienne est Justement oiaintC'- Que, sans indulgence d'ailleurs pour ses fautes et pour ses vices, à son rang comme institutrice de l'esprit moderne dans le domaine des arts et de l'idéal. ■>
El M. Eggiîr couclut :
o Telle est l'histoire des deux ou trois mots qui , depuis plus de vingt siècles, ont eu tant do retentissement dans le monde; tel est le résumé sommaire des idées qu'ils ont Buccessivemeiitcxprimées, de celles surtout qu'ils peuvent, qu'ils doivent exprimer encore et qui ont leur place dans DOS plus chères convictions. Aussi bien, demander si rtiellénisme est lonjours un utile objet d'étude, s'il doit conserver un rôle dans notre éducation classique, c'eal
(I) M. Rsgnr c
n IS72.
mander si jamais nous voudrons l'caier notre histoire e traditions communes à tous les Eurojjéens civilisi^, i le souvenir de tout ce que luGif^ce a fait pour nous, tement ou par l'intermédiaire de Rome. Une telle quel n'est-elle pas aussitôt résolue que posée (1) ? «
Et ailleurs :
a théâtre, où s'est déployée sous tant de fornii e grecque , théâtre assurément petit par com,
l'éloqui
Ta.ison avec nos sociétés modernes, les Hellènes on que une science et un art de la parole qui sont de t temps et de tous les pays, Au milieu dos agitations de leur politique, au milieu des luttes qui déchii-aient iocessammeut leurs cités, par l'exemple comme par le précepte , ils ont travaillé pour l'humanité tout entière. Leur philosophie des choses humaines est encore pleine pour nous d'enseignements utiles (2). »
[1) La littérature grecque, par Em
(2) ma., p. 313-314. — Cf. Gaston nisme. t. I, p. 154 : < cette union de la sag ;ur laquelle repose li 171 : n Julien voulail
e grecque
i des civilisations antiques ,
Eggcr, p. 7-8.
issier, La fin du paga-
coTnmcnçait il se faire
I faut bie:
:t qui devaient servir à constituer les d^rnos. Mais ces éléments, le christianisme était en train de se les ojâsimiler; ils s'y insinuaient, ils y pènêtr3.ient do ti les côtés, depuis qu'il était devenu moins sévère et so luélait davantage au monde; ils devaient finir par se fondre avec hij, sans en altérer le caractère général. L'entreprise do Julien était donc iniitilo; elle s'ncconipliïîKail ailleurs iVv nièrc et dans de incîllouii's conditions. Son œuvre pouvait
Bu'après cela oa vienne nous assurer que le chrisi ne dit plus rien à nos philosophes, à ao!
TTommes cultivés, par suite de son alliance funeste avec l'hellénisme , et que le meillenr moyen le remettre en faveur auprès des philosophes et des hommes cultivés, c'est de le débarrasser de tout ce qu'il peut avoir admis de grec, nous saurons ce qu'il faut penser de ces déclamations, car nous saurons ce que les philosophes et les hommes cultivés en penseraient, si elles parvenaient jusqu'à eux.
Mais revenons k M. Renouvier dont les idées nous intéressent tout particulièrement pour cette raison
échouer, 1c momie n'avait rien à y perdre... Ce mclango d( idées païennes avec lo chmtiauismo , qui qu'il y avait do meilleur dans l'ancion monde, dcvi pour nous les plus grands et les plus beureux résultatg. u Ibiii., t. II, p. 500 : n ., C'est ainsi (]u'une religion qui devait, i. c« qu'il semble, détruire les lettres sncicnaes, en réalité les a Bauvéos. C'est un grand service qn'elle nous a rendu. Quand nous cherchons à savoir de quels éléments essentiels uotri CÏTilisatlon se compose, nous trouvons, comme base et fondement du reste, dcui legs du passé, sans lesquels le présent serait pour nous inoïpiicablo, Iojî lettres anciennes et le christianisme. ...Nous tes sentons en nous qui vivent ensemble, et quel que soit celui qui domino, aucun dos deux ne parvient & supprimer l'autre. On peut doue dire que, lorsque les gens du quatrième siècle cbercboienC quelque moyeu de les u: travaillaient pour nous, et qu'ils nous ont aidés à être nous sommes. Malgré la distancée qui nous sépare d'eux, leur histoire ne nous est pas étrangère ; elle nous fa: aux origines mêmes de la civilisation moderne, et voilà pourquoi olle m'a paru luériier cotte longue étude que je lui
qu'il les exprime directement, non accidentelle] et qu'il envisage en face le problème même qui occupe de Vhelténisme et du chrislianisme.
La théorie de M. Renouvier nous montre que sertioo dont les honorailes adversaires aprioristîi de la philosophie grecque partent comme d'un incontestable (savoir l'existence d'une civilisai chrétienne, spécifiquement chrétienne, distinci différente de la civilisation grecque) peut être sans parti-pris contre le christianisme. M, Renoi protesta en effet qu'il n'a rien voulu dire et même qu'il n'a rien dit en fait de contraire à la religion chrétienne, en soutenant qu'il n'existe pas de civilisation chrétienne, mais que l'hellénisme est ce qui répond le mieux à la civilisation même, en son origine et en son essence, quelque imparfaite qu'elle se réalise :
« Des chrcHiens qui se plaindraient que j'eusse fait ici, • écrit-il, < d'intention au moins, le procès à leurs croyances, montreraient bien par là, ce qui d'ailleurs est souveat trfea vrai, que la foi n'occupe plus qu'un rang subalterne dans leurs âmes. Ce qui les toucherait dans les mérites de la religion et ce qu'on ne mettrait pas en question sans les it au fond ce qui n'est pas elle, ils seraient plD§ mmodaols sur les mystères , ainsi que sur la voie da salut! Cependant, s'il n'y a pas de civilisatinn chrétie il y a certes une religion cbrétienne... qu'on ne saurait confondre avec aucune autre chose au monde, ni lier nécessité avec quelques institutions temporelles que soit : il y a le mystère , il y a le salut. Je proteste n'a;.,» cherché à amoindrir ni la valeur de cette religion quani k sa foi caractéristique, ni la valeur d'une religion en gé
^ U DOQBIB GBIC Bt LA CTVILIBATIolT Ï40 j
uéral.i. Bien plus , j'admets que la religion puisse être sapérieare à toute civilisation aux yeux de ceux qui croient, Elle est autre en tout cas. Ce que Je n'admets point, c'est la nécessité d'opter. Cette nécessité n'existe pjia pour le chrétieD. Si elle se pose pour le catholique orthodoxe de notre temps, ou plutôt pour les meneurs de l'orthodoxie, c'est qu'ils transforment la religion en politique ; en une politique dont tout l'objet est précisément de détruire la civilisation et de k remplacer pai- la loi vivante du prêtre. »
Ce n'est pas h. dire que noua soyons dispose , pour notre compte, à accepter toutes les idées de M. Renouvier. Il établit, semble-t-il, une séparation exagérée entre la civilisation et la religion en général, une séparation qu'on n'a pas coutume de faire. Car M. Littrè définit ainsi la civilisation :
a Etat de ce qui est civilisé , c'est-à-Jire ensemble defl opinions et des mceura tjui ri^sulte de l'action réciproqufl des arts iudustricis, de la religion, des beaux-arts et dofl sciences, n m
Et l'Académie, parmi les exemples qu'elle donna au mot civiiùaleur, l'ournit celui-ci : religion civiliia^ Irice. Ri enfin M, Guizot, que M. Renouvier, il en vrai, a en bien médiocre estime... intellectuelle, n(l fait que traduire l'opinion courante lorsqit'il écrit, a« début de son volume sur la civilisation en Kurope : I
1 De tout temps, dans tout |jajH , la religion s'est gloi'i-l j^AÉe d'avoir civilisé les peuples. » *
: collaborateurs et amis i
. Renouvier, M. Louis Ménard, ne partage pas sur ce poiut la manière du voir du chef du criticisme. Voici comment W. Pillon résume la doctrine de M . Ménard :
■ L'art grec explique la religion grecque, et la religion grecque explique la politique grecque : telle est, selon M. Ménord , la formule de la civilisation hellénique, »
Oa le voit, cette formule comprend trois termes : art, religioo, politique.
<i Cicttc rormule, « continue M. Pillon, •> se rattache A la correspondnace aatufeltc et nécessaire des religions et des formes sociales , dans laquelle il voit lo grand principe de la pbilosophio de l'histoire. Les religions sont des conceptions du monde; les sociétés s'organisent d'après ces con- OGptions; ceilus-ci sont les causes, les institutions puliliques sont les effets (1). n
Ce qui amène M. Pillon (qui parait accepter les vues de M. Renouvier sur la civilisation) (2) à conclure :
(1} Critique philosophique, 1887, !, Philosophie <le Vhisloirt grecque (à propos de VHittoire des Grecs de M, Louis Mènard], par Pillon, p. 4'27.
(2) Cependant, dans l'Annie philosophique pour 189! (Paris, Alcaa, 1833), noua trouvons, dans la Revue bibliographiqu» de M. Pillon (p. 312), les lignes suivantes ; <• Nous tenons que la civiliBation repose sur ta croyance au devoir et au droit; ^ que celle-ci, pour âlre séi'ieuse, ferme et vivante, a besoin d« trouver son complctnGnt otson développement dans la croyance m ordre moral du monde, c'oBt-à-ditc dans une croyance
nooin awta n u, cktiijbâtion. l&l
; Telles sont lea vues pcnr-inIcH de M. Ménard sur la cî- BsatioD L-eligieuae ut |iolitii|ue de la Grèce, sur ce qu'on ''^iit appeler la pliilosopbie de l'Iiistoire gi'ecque... Je n'ai joint aux citatioas ni critiques ni réserves, bien que j'en eusse à faire sur quelques points, notamment sur la corrfr- ' lalion des religions et des formes politiques en général, et, en parlictilier, du poljlbéiame et de la république (1). ■
Quant à nous, oous croii-ious vulouliers que la religiou est une partie de la civilisatiou , et une partie qui a une influence souveraine sur le tout. Nous comprenons qu'on repousse complètement la religion ; mais nous ne comprenons pas qu'admettant sa légitimité et sa valeur, on veuille la cantonner dans un réduit d'où elle ne puisse rien avoir à faire avec la civilisation, ï La religion n'est rien , » disait M"' de Staël, » ai elle a'est pas tout dans la vie. n La foi religieuse véritable pénètre l'âoie entière, et il est impossible qu'un seul domaine de la vie humaine reste étranger et fermé à sou action.
• La civilisation et la religion sont profondément distinctes, B dit M. Renouvier, a ont des domaines qui ne devraient point se mêler. Un cerlain accord, une certaine unité sont possibles entre les deux classes d'esprits : rationalistes et palitiques, hommes de ia justice, d'un côté; religieux et utopistes, hommes de la grâce, de Ja charité et de l'altruisme , de l'autre. Mais la première condition de leur accord est précisément leur séparation stricte et l'absence
proprenicnt rcligieusa; eafin, que le théisme chrétien bien compris réalise la religion parfaite et dâSnilive. u (1) Critique philotophiqite, ISS7, I, p. i39.
ihî LB DoaifB aBEo.
(io tout traité et de toute tentative d'alliance entre eux (4j
AiOËi l'antithèse entre la civilisatioti et la re est ramenée à d'autres antithèses bien coiiaues de la raison et de la foi , celle de la justice el ii charité. Ce serait nous perdre dans des di sans fin que de nous Laisser entraîner ici à disci les droits respectifs et les rapports de la raison et la toi, la distinction de la justice et de la charité. -Disons simplement, eu nous contentant d'affirmer puisque nous ne pouvons prouver ou expliquer, qu'il est difficile de souscrire à cette séparation stricte, à celle absence de tout traité et de toute tentative d'alliance que M. Reiiouvicr veut statuer entre la foi et la raison , entre la justice el la charité.
La raison ne peut faire un pas sans la foi — prenant le mot foi dans son sens le plus général. — El qu'est-ce que la foi, en son sens général comme en son sens particulièrement religieux, qu'est-ce que U foi sans la raison, absolument en dehors de la raison?
Quant à la justice et à la charité, elles sont si étroitement unies entre elles que la charité coutieiit eu soi la justice et la justice la charité (?).
Mais laissons \h la question générale des rapport! de la religiou en soi , de la religion abstraite, quelconque, avec la civilisation. Venons-en à la question
(1) Critique phUoiopUique, 2S septembre 187G, p. 142.
(3) Ç'ft été là jadis le sujoi d'une longue discussion enlrt M. Sotrètan et M. Benouvior. Il nous semble que la vérité art du côté do M. Secrétan (Gf, Le principe de la morale, p. 196; Discours laïques : Is Conscience, p. 316-318).
Ll DOOHB ORBO BT LA CIVILISATION.
spéciale qui nous intéresse davantage .•celle des rapports de la religion chrétienu? avec la civilisation.
Le chrislianisrae, lui, prétend exercer sur la civilisation une influence bien plus grande que celte que M. Keûouvier lui accorde.
H La religion, u i^ci'it Vinet en parlant du christianisme , a peut être envisagée comme un fait prenant place entre tous ceux dont se compose la vie humaine , les dominant , leur imposant son caractËre, les contraignant à l'unité, soit avec elle, soit entre eux; vuus la voyez pénétrer, tantAt avec le poids de sa masse, tantôt avec l'énergie de son action , oii l'irréaistible douceur de son influence, dans les plus vastes espaces et dans les derniers recoina de 1' tence humaine, sève puissante dont le tronc de l'arbre est inondé et qui coule imperceptible jusqu'aux extrémités les plus déliées de ses rameaux. La vie privée et la société publique, les lois et les mœurs, la littérature et les arta, tout, jusqu'au gouvernement des intérêts matériels, devient chrétien sous l'influence du christianisme; il convertit toutes choses en sa propre subs(a.nce ; avec lui, toutes choses deviennent de la religion ; une conséquence parfaite , logique à la Cois et morale , s'établit entre toutes les parties de la vie humaine ; cette vie ne perd aucun de ses éléments. naturels; elle no sacrifie que les superfluités dangereuses i déjà condamnées par les sages de tous les temps; elle conserve même plus que n'auraient voulu conser' esprits austères, que la faiblesse de leurs moyens trainls n l 'e x âgé rn lion , et qui ont d'autant plus imposé à I& nature, qu'ils étaient en état de lui inspirer moins (i).
^^H ^t) DiecoMis sur quelques Sujets religieux, par Viuet. ^Hélude sans lerme, p. 403-404.
Rappelleroas-aous ce ijne li? Nouveau Testai^ nous enseigne sur VËglise et le royaume de Dié Qu'est-ce que l' Bglise ? c'est la société des cbrétieas , c'est une institution essentiellement et exclusivement religieuse. Qu'est-ce que le royaume de Dieu? c'est l'univers, c'est la création entière réalisant le plan de Dieu, parvenant à sa destination, c'est la nature, c'est l'humanité pénétrées par le levain de l'Eglise, remplies de l'Esprit de Dieu , c'est la science , c'est l'art, c'est tout ce qui existe existant comme Dieu veut que cela existe. Lorsque le royaume de Dieu sera réalisé, c'est grâce à l'Eglise qu'il sera co qu'il sera , comme c'est par l'Eglise qu'il le sera devenu. C'est l'E qui est et qui sera son principe, son iDspiration. Tels sont les rapports que le christianisme établit, quant à lui, entre l'Eglise et le royaume de Dieu , — entre la religion et la civilisation.
Qu'est-ce d'ailleurs, pour M. lieuouvier, que la civilisation ?
■ La science émancipée, d oci-it-il, » l'art libre el U liberté dans la cité composent la civiJisatioD... La civilisf tion est l'Hasociation huinuUie fondée aui' la raison, la justice et la liberté. »
Par là, la porte est ouverte toute grande au chriatianisme. Ou voit eu effet le rôle que la morale joue dans la civilisation — directement et liidireclenieut, car ce n'est pas M. Renoovier qui voudrait affranchir de toute influence morale la science même émancipée, l'art même libre. Il est donc vrai que, suivant le heau mot d'EmerBoa, u une moralité plus pure cîvi'
B la civilisatioQ » et qu'\ï n'y a pas do civilisatioa
^sfaisanle ou durable sans moralité. Or le christia-
me est précisément une religion de morale , non
8 seulement une religion morale, mais la religion
|la morale, la morale elle-même complétée, ache-
iflée. Comment donc le christianisme reste-
t-il une cbose à part, eu dehors de la civilisation?
lest à priori impossible. Et ce n'est pas ce qu'on con-
~ state en fait.
n 11 ne peut y avoir, » a dit M. Marcua Dods, u de civilisation satisraisaote et durable sans inoralitë. Et certainemenl, quel que soit le jugement que l'on puisse porter d'ailleurs sur lu cbrialiaiiisme, c'est une religion dont l'objet est de rendre les hommes moraux. Sans doute, le christianisme peut n'avoir pas toujours visiblement réussi à atteindre son but. Mais, comme Rousseau a été assez iutelligent et loyal pour le remarquer, cela ne prouve pas que le cbristianisme soit superflu; cela prouve seulement que jusqu'à présent peu de personnes sont vraiment chrétiennes. Et quiconque afQrme que le cbrisliaaisme n'a pai introduit dans le monde de nouvelles forces morales , se convainc lui-même purement et simplement d'ignoranci l'histoire. Admettons que l'iiglise chrétienne ait commis beaucoup d'errcui'sct perpétré beaucoup de crimes; accordons qu'elle a, en certaines occasions, rel&rdé la science et fait obstacle à de salutaires mouvements politiques : pourtant on nu peut pas nier que la religion chrétienne tende ft rendre les hommes moraux, et y tende avec une force de persuasion effective qui n'appartient à aucune autre influence qui ait jamais été employée pour agir sur les bonv mes. L'individu est nécessaii'e H la société, et la moralité de l'individu est essentielle au bien-être de la société. Donc
dans les intérêts de la civilisation , le christiaabme i dispensabie comme le sciii r.ictcur jusqu'ici décon^ comme le seul con serval «s ui' univeracliement applicat la moralité de i'iiidividit <1). »
. Effeclivemeiit, il semble malaisé à ceux qui oafl site des pays prolestants de nier absolumeut l'9 tence d'une civilisation chrétienne, Gommeol s'y soudre quand on constate l'influence que la i y exerce de plus en plus sur tout ce qui touche lïj vidu et la société, au point de vue politique comia^ tous les autres points de vue'!*
Dans tous les cas, les exemples que M. Henouvier * avance pour montrer que le christianisme n'a rien j fait pour la civilisation ne sont pas absolument concluants et peuvent être suspects de n'être pas correctement présentés. Ainsi,
a on revendiquerait avec raison pour a la civilisation chré- B tienne s [jiua qu'une liberté, dit l'éminent criticiate, l'extension de toutes les libertés possibles à tous les hommes, sans accL'iitiou de race ou de naissance, si l'impartiale histoire était fondée à attribuer au cbristianisme l'abulitioa de lu grande distinction des humains en libres et esclaves. >
Mais certainement l'histoire impartiale est fondée i la lui attribuer. Si l'abolition de celte distinction n'est pas partout accomplie , si elle a tardé si longtemps à se produire, si cette conséquence du christianisme a mis des siècles à se manifester, c'est la faute des chrétiens, non Sa faute du christianisme qui la coQ-
Bit en germe et qui a fini, malgré la coalition des Èrêts et des égoïsmes , par l'emporter. Et il en est ■ da même pour la liberté religieuse. M. Renouvier oe veut pas qu'oH eu fasse honneur au chriBlianisnii parce que les chrétiens l'ont présentée comme une revendication pour eux seuls, avec intolérance et nalisme à l'endroit des croyances d'autrui, parce que les chrétiens entre eux ne l'ont pas aimée ni pratiquée. N'est-ce pas encore une fois confondre le christianisme et les chrétiens ? Certes , il est vrai que de prête chrétiens, ou des chrétiens réels, mais imparfaits, égarés, ont fait régner en Kurope un système d'oppression des coaaciences et d'unité de la foi, cimeni par le sang et la ceudi'e des bûchers, dont il ne trouve guère d'autre eAomple dans le monde. Mais affirmer que tout ce qu'on peut souhaiter du chrislia' nisme, c'est qu'il subisse la complète liberté religieuse, réservée à un futur diWeloppemeut de la civilisation assurer que
m 81 le chriuliaiiisiue fait mieux que de la subir, ei nous, avons jainaia ce bonheur iju'il y Iravailli;, c'est que la civi' lisatiott aura étendu sur lui son esiirit et son empire ,
N'est-ce pas méconnaître l'esprit du christianisme et ses tendances latentes? La liberté religieuse, pour qui sait lire ce que renferme eu soi le christianisme, est impliquée dans la religion du Christ. Et c'est la religion du Christ qui, en dépit souvent des chrétiens, l'a enfantée et la conduira jusqu'à son parfait développement — si elle y arrive. M. Renouvier écril :
u Le clirisliunJsrnti a fuvorisô , par la doctrine de la de&-
cendaDce commui affranchis se m e n l s moins iobtunab.
c et [lar la |)ri;(iicatioD de la charitéri
et la préférence donnée a
Ëoregisti'Ons cet aveu , qui n'est pas mince, et a ravauche reconuaisBons Le bien fondé deB reproc que M. Reoouvier adresse aux chrétiens. Il n'est qil trop certain que les chrétiens ont souvent manque f chanté. Toutefois c'est aller un peu trop loin qn d'écrire :
« Les cliréticiiB, qui reprochent ai souvent A la philos phie sa nature théorique et le peu d'efficacité de BUL' le peugile, les chrétiens aussi n'ont guère, en fait d'h munité, que des sentiments de théorie. Leur v histoire prouvent suïabondammeat que leur doclriae i charitë n'est qu'une abstraction et un idéaJ. ■>
L'accusation est outrée. M. Renouvier lui-même, aussi bien, en réduit la portée, lorsqu'il ajoute un peu plus loin :
■ Il faDt reconnaître que les sentiments cbrétiena ont lendé cei'taine dureté de cœur dont l'antlquilé classique I nous montre de terribles effets h chaque pas de son his- I toire. Les aumônes, les hôpitaux, les hospices et tout l'en- I Bemble des fondations pieuses d'éducation et d'assistance I ont le droit de s'opposer aux faits d'abandon de l'enfance ^"M de la maladie, et aux mœurs cruelles des anciens... >
ËQ somme, nous nous trouvons en face de deux V opinions extrêmes : d'un côté, celle qui prétend que I la civilisation chrètienue a succédé à la civilisatioa
I^DOlMtEi ORBC ST Li CIVIUËATION.
grecque, l'a dépassée el i:il dlETeiu tolalemeDt; d'uD autre côté, cftlle qui soutient qu'il n'y a pas de civilisation chrétienne, que la civilisation des peuples chrétiens est et demeure la civilisation grecque, parce qui l'hellénisme, c'est la civilisation. Qui faut-il croire? Notre civilisation n'est plus du tout la civilisation grecque, prétendent certains chrétiens, c'est la civilisation chrétienne. Erreur! réplique M. Renouvier, notre civilisation n'est pas du tout une civilisation chrétienne, car il n'y a pas et ne saurait y avoir de civilisation chrétienne; aoti-e civilisation est encore et sera toujours la civilisation grecque.
La vérité vraie est peut-être entre les deux extrêmes. Disons, si l'on veut, que l'hellénisme, en effet, c'est la civilisation. Mais ne consentons pas à adruettre qu'il n'y ait pas de point de contact entre la civilisation et la religion. L'etfetdn christianisme sur la civilisation hellénique est et doit être le même que celui de la grâce sur l'individu naturel. La grâce ne détruit pas l'homme naturel, elle le relève, elle le corrige, elle le transforme, elle le sanctifie, elle l'illumine. Le christianisme — le christianisme vrai , authentique — ne détruit pas la civilisation hellénique, il l'influence, il la redresse, il l'améliore , il la purifie, il l'éclairé. Et c'est ainsi qae la civilisation , la civilisation grecque, devient de plus en plus chrétienne sans cesser d'être et de rester la civilisation grecque, de même que l'homme naturel devient de plus en plus une image de Christ et un membre du corps de Christ, sans perdre de ce chef le sentiment (le sou identité.
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160 LB DOGMB GREC.
Dans tous les cas, concluons que la civilisation chrétienne n'exige nullement la rupture pure et simple, la rupture absolue avec la civilisation grecque.