LE CHEF D ORCHESTRE
Le chef d'orchestre est le centre de l'exécution musicale. Ce mot dit, à lui seul, l'importance et la responsabilité d'une telle fonction.
Et d'abord, c'est entre les mains du chef d'orchestre que repose Vanité de mouvement sans laquelle il n'y a pas d'ensemble possible. Gela saute aux yeux et se passe de démonstration. C'est ici qu'il est, à la fois, le plus facile et le plus nécessaire au chef d'orchestre de
aire sentir son autorité ; son bâton est un bâton de commandement.
Mais, en dehors des ensembles, combien de fois ce commandement ne se change-t-il pas en servitude ! Que de condescendances aux caprices des chanteurs ! Que de complicités funestes aux intérêts de l'art et à la réelle valeur des œuvres!
Certes, il ne faut pas que le commandement du chef d'orchestre se réduise à une intraitable et implacable rigidité mécanique qui serait le triomphe absurde de la lettre sur Yesprit.
Un chef d'orchestre qui, d'un bout à l'autre d'une composition musicale, ne
ferait qu'un métronome inflexible, verserait dans un excès aussi insupportable que l'excès contraire.
Le grand art du chef d'orchestre, c'est cette puissance que l'on pourrait appeler suggestive et qui obtient du chanteur une obéissance inconsciente en lui laissant croire que c'est lui qui veut ce que l'on veut de lui. C'est, en un mot, de persuader le chanteur au lieu de le contraindre. L'autorité n'est pas dans la volonté, mais dans la lumière.
On ne la discute pas; on la sent. C'est donc au chef d'orchestre de comprendre et de faire sentir jusqu'où peuvent aller ses concessions en ma-
tière de mesure, sans altérer le sentiment de la mesure. C'est à lui de saisir la différence qui existe entre une souplesse et une lourdeur, et de compenser, sans secousse ni sécheresse, un relard accidentel par un retour insensible au mouvement normal et régulier.
Une autre qualité essentielle du chef d'orchestre, c'est de ne pas prendre la précipitation pour de la chaleur, sous peine de sacrifier la puissance rythmique de la déclamation et l'ampleur des sonorités. On se figure assez communément qu'un cj'escendo doit être pressé et qu'un diminuendo doit être ralenti.
Ain'KNDICK 213
Or c'est précisément le contraire qui est presque toujours vrai. Il tombe sous le sens qu'on doit être porté à élargir un son dont on augmente l'intensité, et vice versa. Mais ce n'est pas tout.
11 s'en faut que le chef d'orchestre soit tout entier dans le bâton ou dans l'archet qu'il tient à la main. C'est toute sa personne qui doit instruire et animer ceux qui lui obéissent.
Son attitude, sa physionomie, son regard doivent préparei* les chanteurs à ce qu'il va leur demander; son expression doit faire pressentir son action et orienter l'intelligence de l'exécutant.
Il n'est point nécessaire pour cela de se démener comme un énergumène. La vraie lumière est tranquille; et quand le poète antique veut exprimer la puissance de Jupiter, il nous le montre « faisant trembler d'un signe de tête l'Olympe tout entier ». En somme, le chef d'orchestre est l'ambassadeur de la pensée du maître ; il en est responsable devant les artistes et devant le public, et doit en être l'expression vivante, le miroir fidèle, le dépositaire incorruptible.
On pourrait écrire des volumes sur cette importante fonction de chef d'orchestrC;, et je tiens pour certain qu'on
en devrait faire l'objetd'un cours normal dont la place est toute indiquée dans l'ensemble d'éducation musicale représenté par nos conservatoires. Il y a là une lacune qui, je l'espère, sera comblée dans l'avenir. Outre le profit considérable qui en reviendrait aux œuvres musicales, ce serait un débouché offert à tout un groupe d'aptitudes spéciales aussi rares que nécessaires, et une garantie sérieuse d'autorité devant les artistes à la direction desquels on serait appelé.
Et maintenant, je m'en remets à la sincérité du lecteur pour juger ce livre où j'ai mis toute la mienne^ et qui m'a
élé dicté par le désir et l'espoir de servir les intérêts d'un art auquel j'ai consacré ma vie.
Paris. — Typ. Chamerot. — 26038
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ML
Gounod, Charles François Le Don Juan de Mozart
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