E D O N J U A NI 5 M E
cieuses créatures qui Pont notre éternelle tentation et damnation: Toutes celles qui sont aimables, sans qu'aucune considération arrête notre passion? Qu'est-ce que la morale en face de l'amour) Une vieille mégère à laquelle le malicieux enfant se dérobe en se moquant. Courez après dame Morale et ramenez l'écolier au lutrin : l'enfant va pâlir et dégénérer.
Qu'est-ce que l'adultère, la séduction, l'inceste même > Des obstacles, des difficultés? Mais l'amour vit de cela.
1 jus nos arts, toutes philosophics et toutes littératures ne nous offrent autre chose, ni rien déplus poignant, que cette lutte de la morale et de l'amour, de la conscience et de la passion, du moi
rifi au non moi, de l'individu sacrifié au groupe.
La morale en face de l'amour: c'est le plus souvent un coeur broyé 1 Quand la
ssion l'emr. sur la morale, c'est
l'abomii tion d s< tlation. Le mon
n'est pas fait pour supporte- : Le
désordre est réel, mais il est si profond
sans remède. C'est peut-être le
seul dommage qui ne se puisse réparer.
On panse bien des plaies avec de l'argent. Les maux causés par l'amour sont définitifs. L'honneur se venge encore avec du sang: mais comment venger la séduction ?
Aussi cette race juanesque est-elle considérée par les moralistes comme un des fléaux de l'humanité. Comment se protéger? Le législateur, toujours ingénieux, y a pourvu dans tous les pays, plus ou moins heureusement, par des lois contre la séduction, l'adultère, l'inceste, par la séparation, par le divorce. — Don Juan n'est qu'un grand divorcé en répétition de divorces. — Malgré tous les garde-fous, le mal persiste et se montre endémique. L'est-il donc, en effet?
Il y aura toujours variété, disproportion et inégalité parmi les hommes. Les uns sont monogames, les autres bigames ou polygames : et cela de nature. Ce n'est pas une loi uniquement de climat et de population, la suite d'un rapport du nombre des femmes au nombre des hommes sur un même point du globe; c'est un
effet du tempérament, des facultés indiluelles. Chacun naît, à cet égard, avec
une prédestination inévitable et vient se classer dans l'une ou l'autre de ces races morales qui la déconcertent la morale et la déconcerteront toujours. Car la morale a la prétention d'être universelle; mais c'est une \ .euse qui n'a pas encore accompli le tour du monde et l'humanité est si essentiellement perverse, en ces choses d'amour nommément, que la voyageuse aurait à recommencer le voyage avant même de l'avoir achevé, et cela sans repos pour elle ni pour nous.
1 t puis; leur fait-on si grand tort en les aimant, I t sensibles petits êtres?
Don fuan ne le pense pas. Il ne voit pas le mal qu'il laissera derrière lui et c'e un sujet de lui être moi . Il les
honore au contraire. Quelle est do: eelie qui ne se montrer, ut pas flattée de la distinction qu'il lui accorde >. Mais les flatteurs manquent ï ce lion qui dévore-
I l'univers féminin , si « l'éternel féminin » ne devait pas toujours faire équilil'éternel juanesque.
LEDONJUANISME 97
Le repos du monde est sans doute intéressé à ce que la ruse ait autant de triomphes que la force, et à l'homme d'amour la femme d'amour n'aura jamais rien à reprocher sérieusement.
a maîtresse d'un Don Juan sera enviée des femmes et désirée des hommes. 11 y a tant de ! vL Z- . • i vanité dans le désir de bonheur! Mais le désir de bonheur sera plus sincère de la part des femmes : C*eS1 la destinée des êtres faits pour recevoir plutôt que pour donner.
le jsanesque prête aux femmes une sort [nation, un pouvoir magnéti-
que qui attire l'homme : c'est le mil aux alouettes; tous voudront s'y voir et s'y trouver don Juans. La femme « Don
juanisée » affole le désir mâle. L'amour juanesque lui donne le viatique qui la conduira à l'oasis conjugale, à cette Terre Promise de toutes les ambitions féminines : avoir « un homme à soi » et vivre tranquille ; instinct-né de la femme, de sa véritable destinée et si fort, qu'il se retrouve au bout même de toute dépravation. Aussi bien , se rencontrera-t-il toujours, et ailleurs même qu'aux arrièreplans sociaux, d'indulgents rédempteurs pour ces épaves juanesques d'une saveur si agréable au vice.
Les ducs cïHam'dton sont moins rares qu'on ne croirait. Mais pour une Emma Lyon devenue duchesse d"Hamilton combien d'autres moins fortunées, moins renommées mais épousées, pourtant, nous faudra-t-il compter en tous temps et en toutes civilisations de quelque corruption? C'est que le cas de ces pécheresses rédimées répond à un de ces désordres «réguliers» de mœurs, aussi indestructible que les passions et l'inconséquence humaines qui l'engendrent.
Si les femmes dédaignées ne pardon-
nenr pas « leur inattention » aux hom: dont les hommages semblent de quelque prix, comment pardonneraient-elles à ceux dont les faveurs mettent des couronnes aux fronts > Couronnes d'épines, souvent! Mais la souffrance peut être une distinction, et l'âme humaine sait mettre de la gloire et jusqu'à du bonheur dans le martyr.
Les Juancsques ont deux genres d'ennemies: lesdédaiLMicesetlesabandonnées, les ennemies d'avant et les ennemies d'après, les abandonnées qui auraient bien voulu être dédaignées et les dédaignées qui ne peuvent se consoler d'avoir été abandonnées, ((trompées », comme elles disent; ce qui e^t un effet de leur ignorance autant que de leur faiblesse. i\imi-
Ùnet race nouvelle qui oppose à la îetion du Beau la libre expérimen- • • m delà vie, est rarement tromp ; sitivisme f.iit opposition et contre-
nisme, sans que les méthu rit, 1' tion puissent autre
chose que corriger la nature.
Parmi les dédaignées, il y a les prudes,
genre ingrat mais qui peut mettre du piquant et jusqu'au comique dans l'amour.
Le juanisme néglige le moins de femmes qu'il peut: car, pour lui, la femme, après tout, n'a ni âge, ni condition, elle est «le sexe.» C'est à celle qui aura le plus de féminité que Don Juan est à l'avance acquis.
Aussi , c'est le sexe qui proteste en celles que Don Juan a paru dédaigner, peut-être simplement parce qu'il n'avait pas le temps de s'y arrêter. C'est le sexe et c'est aussi l'amour propre, et le plus féroce: celui qui naît de la préférence marquée aux autres. Il arrive ainsi que le juanisme met contre lui, à la fois, celles qu'il néglige et celles qu'il abandonne. Le dépit a sa haine autant que la vengeance. Châtiment injuste infligé à l'amour en Don Juan : Ce qu'il a refusé lui est reproché à crime autant que ce qu'il a accordé. C'est que le bonheur qui passe laisse autant de regrets que le malheur qui le suit inévitablement, et quele cœur humain préfère jouir et souffrir à n'être pas ému. L'amour propre des fem-
mes a plus de vanité que le nôtre dans les choses du sentiment. 11 n'admettra jamais l'indifférence ou l'oubli.
\)on Juan portera, avec une fatuité légère, ces haines amassées sous ses dédains. 11 n'a pas à regretter celles qui lui paraissaient négligeable .
Pour les prudes : il aurait trop de jouissances de conquérant à perdre s'il manquait au jeu de les vaincre. 11 verra toujours en elles, plus qu'en toutesautres; l'ennemi. Et il y est bien : car, ces sortes de femmes roient au-dessus de toute atteinte. Elles Mesurent à l'homme. S'adresser à elles est déià faire injure à leur impeccabilité. leur réputation n'a pas même à redouter ii il ri . . ces flirtât ions qui suf-
firaient (promettre »» celle des au
très. L'accueil qu'elles réservent aux 1
• .mer à la gloire de leur ■ î. Mais bientôt la sourde em teint sous la vanité flattée, l'orgueill lïsme ' ' nces invincibles
' sous le désir naissant, et entre le
r et i • tance qui rend 1 I faute
table, 1I3 »u jours place pour une
LE DONJUANISME I O }
dernière et complaisante hypocrisie. Et, elles en pourront être dupes elles-mêmes : car, plus elles se seront vues jusqu'alors délaissées et vieillissantes dans le désespoir de connaître jamais les ardeurs d'un entraînement irrésistible, plus, la folie d'amour venue, elles se montreront possédées et extravagantes. Si la prude est une vieille fille, sa passion sera du délire. Il ne restera à Don Juan d'autre embarras que de la détacher de lui. C'est un des rares cas où il consentira à perdre, aux yeux des femmes, quelque chose de sa prestigieuse et fascinatrice puissance. Il se noircira pour pouvoir s'aller plus vite, blanchir ailleurs.
C'est l'art souverain, de détacher une maîtresse en la dégoûtant de nous. Pour mettre les cœurs et les consciences au repos, la Providence n'agirait pas autrement. Le plus bel ouvrage de Don Juan sera d'aveugler assez sa victime pour l'attacher et la détacher au gré de son caprice; et où il aura passé, s'il le veut, tout autre amant paraîtra fade ou insupportable.
I \ IE DONJUANISME
Aimer c'est préférer un être au reste du monde et lui en donner la sensation. Le Juanisme excelle à cette tromperie.
11 est toujours prêt à sacrifier l'infini de toutes les existences, de tous les temps, de tous les biens à la très-mortelle et très-finie petite personne qu'il veut séduire. C'est parce qu'il les convainc!
toutes qu'il donnerait sa vie contre un instant de bonheur que Don Juan demeure Pâmant idéal. 11 scintille comme l'étoile fixe au ciel de leurs rêves d'amour.
D'instinct, la vertueuse, qui n'est pas la prude, la femme, ; dûment forte,
redoute et hait le séducteur, comme la plus vaill ilère redoute la tcmp< I
comme la force moindre hait la force
plus gratl ;i peut l'engloutir. Et, «
lt, de vanité ou d'envie, elle s'esn à braver sa puissance OU le dispul aux autres femmes. Si elle est dévote, elle tentera de ramener ï Dieu i i vertu |'h( qui à ! es veux, leur
porte la plus irrémissible offense. Ne tiennent- elles pas toutes l'honneur des
femmes pour aussi sacré que la religion)
Le plus souvent le désir, amer pour leur orgueil, d'une jouissance unique qu'elles ne pourront consentir à abandonner aux autres, mettra leurs mâles esprits à la torture. Elles aiment à s'estimer plus encore qu'à conserver l'estime des hommes, et il se rencontre toujours assez de sexe en elles pour les rendre victimes de cette idée toute féminine que «l'honneur» est dans la privation. Sans doute, elles se priveront et résisteront longtemps. La femme de la Bible, forte, calme, belle, de la beauté de Tordre «comme une armée rangée en bataille»
— (le Texte n'ajoute pas si cette majestueuse ordonnance assure toujours contre la défaite), — cette femme modèle, certes, se rencontrera encore. Mais là où passe Don Juan, passe un vent de folie. Combien y échapperont? Quelle est celle qui ne se sera pas sentie, un jour, atteinte ou menacée de ce vice d'intention, de ce «Vice suprême,» si magistralement peint par J. Péladan, et qui met une souillure aux âmes les plus pures?
N'entre-t-il pas quelque envie dans la
IOÔ LE DON JUANISMF
pitié des femmes honnêtes pour les bienheureuses qui ne le sont pas?
Les femmes d'autrefois croyantes, superstitieuses, sans défense, se voyaient dans leurs chutes, les moins criminelles, abandonnées de Dieu. Les plus enragées de luxure étaient <• ensorcelées. » Les femmes d'aujourd'hui croient aux fatalités scientifiques. Le souffla d'irresponsabilité et d'innocentement qui va des laboratoires s'étendantsur la justice et le monde moral les caresse en passant, les fait plus légères, leur jette les chaudes haleines du plaisir bestial, de curiosité malsaine, au ]uel elles ne sauraient résister sans faire mentir la science.
Elles connaissent les lois de l'hérédité, les suites inévitables des altérations morbides. Aussi, n'est-il plus besoin d'être
n Juan pour les séduire. Elles sont trop près de céder. Ou bien elles verront en 1' m fuan le principe de 1 irrésistible iu lieu d'y voir le séducteur endiablé, ou l'irrésistible divin. — Tel est " le déterminisme» de leur chute. Les • dé] I les femmes d'un autre age:
Les petites dames Bovary sont partout.
Femmes et hommes croient, moins que jamais, les uns aux autres. Dès lors, quelle sorte de bonheur ont-ils à s'offrir? Le vice devient innocent à force d'être répandu et l'on excuse volontiers celui que l'on partage.
n fait digne de remarque est
qu • Don Juan est l'homme du monde le moins soumis aux (/if habitudes: Ces étroites prisons ou les hommes divers qui sont en chacun d US se dépouillent et meu-
rent sivement.
Il n'a qu'une habitude, lui, c'est d'en r. Rien ne le peut fixer Le genre de s.i vie est " le genre varié, a II échappe à l'ennui qu'entraîne l'uniformité.
)in d'imprévu est insatiable. M. lisc'est l'im ' : dans le même genre et dans
un genre si connu, si familier que la découverte d'un plaisir véritablement nouveau devient rare.
Si le Don Juanisme est le plus souvent l'amour, sans danger pour son égoïsme, il y a des cas où le danger peut apparaître, c'est précisément dans un imprévu si attachant que la liberté du séducteur pourrait s'engager. Ainsi : c'est quand il aurait le plus de bonheur à jouir longuement d'une conquête que Don Juan doit s'alarmer et vider la place sans regarder en arrière.
Combien la nécessité de quitter une maîtresse doit gâter le bonheur d'en jouir! Un homme qui réserve quelque chose en amour diminue fatalement son plaisir. Le premier besoin de la bête humaine, en quelque occasion qu'elle s'expose, et l'amour est une de celles où elle se découvre le plus : est la sécurité. Don Juan ne conçoit pas même que cette sécurité puisse ne pas être pour lui absolue.
Sentir le péril que pourrait courir sa liberté, serait donc l'insécurité même et
1 i LE DON JUANI <i
elle produirait dans l'âme de Don Juan l'effet de l'humiliation. Ainsi, il faut qu'il
aime en toute sûreté, ou plutôt, il but qu'on l'aime sans atteinte possible à la belle ordonnance de sa vie qui est l'amour, l'amour per jas et nefat, l'amour quand même, l'amour incessant et incessamment renouvelé.
Il est certain qu'en nous faisant échapper au joug des habitudes qui dominent ordinairement la vie, le Don Juanismc nous assure une supériorité indéniable. Mais à une condition : c'est que l'action \n rête pas.
Le châtiment est dans la tyrannie du désir. Si Don luan s' ri \ s'il n'en peut mais; au I I il éprouve amèrement le d'une habitude qui le fixe. Et il ire en pitié, car il est près de sa fin. Dans cette sorte l'a-
nour : qui s'arrête, s'égare. ( l'homme qui franchit W sur une
le riil-: Qu'il détourne un instant . point vers lequel il marche; il est |
lu inisme n »u \ c >nd imne au
LE DONJUANISME III
mouvement perpétuel de l'amour. Si Don Juan était capable, par exception, d'un sentiment unique, arrivé au bout de la corde, il n'aurait plus dans le vide de son âme qu'à se faire brûler la cervelle en prononçant le nom de celle qu'il aurait véritablement aimée: si jamais il en aima une seule plus que les autres. Ce qui le sauve de cette extrémité c'est sa léeèrete, son insouciance, c'est le diabolisme de sa nature qui lui montre toujours le prix de la vie dans une femme.
Pour lui donner seulement l'idée du suicide, il faudrait qu'il n'y eut plus une femme sur la terre. L'impuissance même ne le désarme pas. Entre un Don Juan jeune et triomphant et l'impuissance la plus extrême, il y a toujours place pour un vieux libertin. Alors Don Juan devient une espèce de Hulot qui se fait le serviteur de quelque petite fille, très-simple de cœur et d'esprit.
Le mieux pour lui serait de mourir dans la force et l'éclat d'un amour capable de lui donner encore de l'or°ueil
Cet orgueil ne sera pas moins dans la
113 LE DONJUANISME
qualité de ses victimes que dans leur nombre.
Bien qu'il soit peut-être le seul homme qui fasse quelque cas de celles mêmes qui en mériteraient le moins: car, auprès de toutes, il veut faire « sensation », la conquête d'une duchesse le flattera toujours plus que celle d'une grisette. Mais il p y trouver beaucoup moins de plaisir. Entre l'orgueil de cette conquête et le plaisir de l'autre, il n'hésitera pas. Mais ce ne sera pas l'orgueil seul qui lui fera préférer la duchesse : c'est la difficulté de l'entrepr Si la grisette montre, ce qui peut bien se rencontrer, plus de vertu et de résistance, elle acquerra aussitôt plus de prix aux veux de Don Juan.
On l'accuse «de tenir registre des femmes qu'il a séduites: lin Italie, « six cent trois. En Espagne, "mille et trois! » t l.i le Don Juan d'opéra-comique : r para n thèse, le chef-d'œuvre de Moet, peut-être, le chef-d'œuvre de la musique). Le Don Juin éthologique, le type de cette race d'hommes que nous étudions, met moins de soins à compter
ses victimes. S'embarrassera -t-il même de compter? Ce qui le tente, nous le répétons, c'est moins le nombre que la qualité et moins encore la qualité que la variété, et par-dessus tout : la difficulté. Il est amoureux de l'impossible.
Poursuit-il un idéal, voire l'idéal absolu, comme le croit Hoffmann? Certes,, oui : à sa manière. L'homme juanesque porte en lui l'image indécise mais charmante, irrésistible, d'une femme idéale à qui toutes celles qu'il séduira ressemblent sans être celle-là. « Toutes lui ressemblaient. — Ce n'était jamais elle, » dit Musset dans Namouna. — Et ce ne peut être elle, en effet. Don Juan cesserait d'être Don Juan. Diabolique ou divin, il est insatiable et porte en lui un infini qui le dévore. Où donc est l'idéal réalisé?
L'idée reste plus grande que les choses : la femme rêvée demeure plus belie, plus désirable que la femme désirée, à plus forte raison que la femme possédée.
Pas plus que les autres : le génie de l'amour ne connaîtra jamais son dieu.
l y a plus d'une différence entre le l) n Juanisme et le £ D
Le Dandysme est la science de l.i fatuité. 11 s'agit le rendre la fatuité non seulement supportable mais aimable ime la grâce même. — Le fuanisme le la sédu l. 11 s'agit de
se : istible. Les dandys vh
à l'effet. Les Don fuans à la jouissance. — ; nient paraître supérieurs
,iu\ autf les 1 1 m luans n'en
ju'aux fcmii. .
Spencer, d'Orsay, Brummel, le Brummel de d'Aurevilly, et d'Aurevilly luimême sont impassibles, impertinents, imperturbables. Ils dédaignent les petits moyens de produire de l'effet. Ils sont supérieurs aux résultats : Don Juan, nullement. Il n'est aucun moyen capable de l'amener au but qu'il ne finira par employer. Il n'a pas recours à cette grande faculté essentiellement anglaise toute nationale : V excentricité.
11 sait qu'excepté en Angleterre, l'excentricité produit partout le ridicule. D'ailleurs l'excentricité agit plus sur les hommes que sur les femmes qui aiment la coutume.
Les manières, le costume, les modes intéressent les femmes mais ne les persuadent pas; et l'homme qui s'en occupe se met trop à leur niveau pour les dominer.
Or. les Dandys apparaissent dans une coupe d'habit, ou du moins on s'obstine à lçs y voir. — On ne remarque pas assez que le Dandysme n'est pas dans le costume mais dans la manière de le porter. Et combien de femmes, malgré
il LE DONJUANISME
leur tact naturel, sont-elles eapables de faire cette distinction?
L'impertinence n'est pas toujours sentie, tandis que la force qui est en Don Juan a des effets certains.
Don Juan est un dandy qui ne veut pas donner la peine de l'être ; les dandvs le lui rendent bien! Mais un dandy ne peut pas être un Don Juan. 11 aura toujours trop de morgue et pas assez de feu.
Le dandy a une tendance à l'ennui, le juanesque à 1 1 gaîté. Le spleen lui demeur t inconnu et lui paraîtra toujours incompréhensible. L'un s'accommodera delà solitude; il la recherchera même nme une distinction : car il y a encore de l'élégance à aller seul. L'autre cherchera toujours à sortir de lui-même, à se projeter, à s ter,
bservez le dandy. sa marche est lente, à replis; l'ucil est demi-clos, mépris.mt. Don lu, m va rapide, le flair au vent, l'œil est brii' :iercheur, s'arrête
à tout.
I e dandy ne peut pas dépasser la galanterie a moins de vaincre p.ir le seul effet
LE DONJUANISME I I 7
de l' imposition; une force qui lui est propre. Il peur exciter la convoitise d'une femme ou sa vanité, mais non son amour. 11 en impose: il n'émeut, ni n'entraîne. 11 passe méprisant, ironique, superbe, à iravers les salons et les foules, lançant un mot qui révèle la profondeur de l'art plutôt que celle de la nature. Il a plus de caractère que de tempérament. Il disparait une fois l'effet produit: C'est un des principes du Dandysme. Mais Don Juan aussi disparaît après ses ravages : l'effet aussi est produit, seulement il est d'un tout autre ordre.
Lequel vaut le mieux? — Le plaisir de vanité est-il supérieur au plaisir de volupté ? Don Juan ne songe qu'à être heureux. Les grands savants de la vie à effet que sont les dandys, songent-ils à autre chose? Ce ne sont pas eux toutefois qui descendraient à se faire aimer de leur servante. Ils se contenteront de l'étonner chaque jour.
yyy
-' n Juan est un artiste et un i artisti
te d'un «joùt très-sûr.
) Celui-là ne cherche pas un rc. 11 l'a trouvé et son genre ne varie que de mode!
Il laisse les amateurs de subtilités disserter sur l'art et sur le beau. Il les r lise dans un enlacement voluptueux , nant le plus admirable marbre qui puisse sortir du ciseau d'un Canov.i. — Debout, frémissants dans leur étreinte, o le manteau de l)on Juan dr.tj
LE DONJUANISME Iiç
leur impudeur : Elle, abandonnée, la tête penchée, la bouche entr'ouverte , les paupières basses; Lui, soufflant la vie sur ces lèvres et perçant d'un regard de flamme la nuit de son bonheur, mystère de la Création. —
Sa beauté à lui est une certaine beauté qu'il reconnaît au désir. Le désir : voilà son guide. Tout ce qui l'excite, doit être beau et si Don Juan est l'homme que nous avons peint : ce qui l'excite répond infailliblement à son idée de la Beauté. Est-il beaucoup d'artistes aussi sûrs de leur génie?
Le sentiment du beau a sa source dans la partie de l'âme la plus naturellement délicate ou la plus soigneusement cultivée: En la race juanesque il est spontané. Il est tissu de chair et d'âme, il exulte de toutes les sensations, et comme ces sensations sont les plus vives, et en même temps les pl'JS compliquées, les plus savantes, celles qui ne peuvent naître que des foyers d'impression les plus parfaits, il en résulte que ce désir fou de toutes les puissances de l'amour mises en
IE DONJUANISME
éveil devient comme la pierre de touche la beauté absolue.
Et cette beauté même, dans son instinct de se faire distinguer, ira au devant de ce suffrage ou l'attendra avec émotion comme ne pouvant avoir pleine conscience de sa supériorité qu'après l'avoir obtenu. N'est-ce pas là un témoign certain >
Au reste, la beauté est femme, et en fait de femme, le jugement de Don Juan est souverain. Les prudes en appellent aux plus jeunes qui ne répondent que par le silence : cet éloquent aveu des sentiments féminins. Il n'y a plus qu'à regretter. Don .luan n'aura négligé que es qui méritaient le dédain et toutes les rancunes de l'amour-propre n'empêcheront pas qu'il soit un artiste dont le r fait la loi, et une loi qui ne trompe
Don luan est égalementun philosophe.
11 sait qu'il est des moments psycholoui-
s différents qui rendent l'être humain
tout neuf en ses aspects. Sous l'amour,
,mc se révèle souvent. Pourquoi les
plus froides sont-elles, dans l'abandon, les plus tendres et les plus attachantes? L'insatiable curiosité de l'homme de plaisir trouve sa raison dans l'instinct philosophique le plus sur. On ne connaît tout à fait une femme que dans l'amour. Don Juan ne veut pas seulement jouir, il veut savoir, et savoir n'est-ce pas jouir? En chaque savant sommeille un libertin. Il se trouve toujours en lui un désir qui n'est qu'une violence entreprise sur la rature et sur la vérité qui ne cède qu'à l'effort. Désir, effort et jouissance, c'est tout le libertinage: et aussi toute science humaine.
Ç utre point de vue :
Il y a en Don Juan un homme d'État qui d le l'être.
L'amour l'attache plus que le pouvoir: n'y a-t-il pas dans l'amour un pouvoir supérieur lui que la fortune
nner sur les hommes ? El ce pouvoir là ne vaut-il pas mieux que l'auti
luvernement d'un cœur est pour
affaire d'un autre intérêt
que le misérable n rnement d'un
, si nombreux se:
U ' ; t'il s'al t ) ", il
LE DONJUANISME 12
faudrait que la puissance d'Etat lui parût un moyen d'arriver à l'amour triomphant, qu'une Cléopàtre follement désirée lui imposât d'assujettir un peuple3 avant de l'arracher à la gloire de le gouverner après l'avoir conquis.
Il peut y avoir du Don Juan dans un dompteur de peuples. Mais le principe qui soutient un despote est la jouissance de gouverner ses semblables, tandis que celui qui soutient Don Juan est plutôt le plaisir de s'en faire aimer.
Toutefois : l'un et l'autre ne vivent que de dominations. Les dominations juanesques s'exercent sur un empire féminin.
C'est aussi ce qui se rencontre. Les despotes comprennent peu les femmes, quelquefois même, comme Napoléon, ils les redoutent. Il n'y a qu'en Orient, d'ailleurs, que les femmes ne soient pas facilement redoutables aux princes absolus.
Mais le diplomate, l'homme d'État, le despote, et un despote généreux., est en Don Juan. Les hommes ne se doutent pas de ce qu'ils perdent à en être dédaignés. Qu'ils demandent donc aux femmes le
124 IE DON JUANISMF
prix inestimable d'une telle domination > Là, au moins, les sujets tiennent plus à leur souverain qu'il ne tient à eux.
Don Juan enfin est optimiste. Il a raison. Le monde est optimiste, et comme le monde le tient de partout il faut qu'il soit de son avis. Le moyen d'agir sur les autres est, le plus souvent, de partager leurs passions. Si en les partageant on en voit le ridicule, on se moque d'eux et on les dupe. Si on ne le voit pas ce ridicule, on le r irtage avec le reste et la position est bien dangereuse. C'est à qui redoublera de faiblesse et d'aveuglement sur le prochain.
Les pessimistes s >nt dans la vérité, mais ils ne sont pas dans les conditions du succès. Les hommes n'aiment pas la vérité: ell rait trop en contradiction
avec leur bonheur présent. Ils aiment des gens tout comme eux, plus bas qu'eux, s'il est possible li donnent sanscesec
• flatteries i tous dires et Paires de leurs cervelles.
Il arrive donc que les pessimistes qui • : <its poui ivemer le monde
LEDONJUANISME I 2 5
sont sans cesse menés et malmenés, et ils en souffrent; c'est tant pis pour eux.
Pourquoi n'ont-ils pas l'esprit de leur temps. Il est vrai que cet esprit de leur temps est toujours le même depuis Socrate. C'est toujours la sottise et la passion humaines sous des latitudes différentes décorées du nom de pouvoir, de civilisation, de moralité.
Don Juan est optimiste, avons-nous dit. Comment ne le serait-il pas ? Quand un homme réussit neuf fois sur dix, comment ne trouverait-il pas lemonde admirable? Mais Don Juan n'est pas dupe, ni de lui-même ni des autres. C'est lui qui fait les dupes et quand il est dupé, ce qui est inévitable, même à un homme de sa force, il le sait et ne songe qu'à en rire. — Ce qui, par exemple, le renversera de pile à face et le rendra le plus sombre des sujets de l'humaine nature : ce sera sa première attaque de goutte. Il s'agit de ne jamais l'avoir ou de mourir avant.
Sa grande, sa seule surprise sera la mort. 11 ne pouvait la croire faite pour lui et n'aura jamais eu le temps d'y pen-
Et sans doute, il aura eu raison. Car il est éternel et nous le retrouverons par delà les mondes, s'il s'y rencontre encore des hommes pour séduire et des femmes pour être séduites.
Paris. — Imp. A. Lemerre, 25, rue des GranJs-Auarustins.
CD
en
3F Hayem, Armand
f>75 ^e don juanisme