DON J U \ N
vingt-dix-neuf cas sur cent. D'ailleurs tout le monde se ressemble dans notre société, parce qu'en dépit des apparences chacun ne vit que dans un milieu d'êtres semblables à lui.
Les lois peuvent décréter la destruction des castes, les mœurs les conserva Imaginez-vous Gcrv amie intime de
la duchesse de Langeais et partageant sa vie r — Non, Gervaise ne voit et ne verra quedesGen etCou n'aura d'au-
tres amis que les tristes :
.moir », l'antre moderne des convul-
•is sociale .
Chacun, en - I rivé à son
n monde une chain
et le malheur est qu'il : comme
; supp un Don Juan se
cro: ■ femme du peupleou quel-
que ii ■ nte 1 I C'est une
• Richelieu pour M " 'lin. ( 'est Charles
istne Eugénie. — Un
pour Don Il dissemblance entre lui el
I livres femmes sont
condamnées à voir des hommes, qu'il lui suffit de paraître pour les faire mépriser. La chute des femmes du « petit monde » n'a pas, le plus souvent, d'autre cause. Elles cèdent à la magie toute puissante de la renommée. Pendant que leurs maris encensent leurs idoles politiques, elles adorent Don Juan. Il a pour lui, ce César voluptueux , le suffrage universel des femmes.
Les programmes de bonheur qu'il jure
valent bien ceux par lesquels les peuples aiment à se laisser tromper. Peuple et femme : deux enfants qui croient à l'Absolu !
L'infidélité juanesque n'est pas d'ordre moins humain, ni de conséquence moins nécessaire que l'infidélité politique : la pire de toutes, d'hommes à hommes, celle qu'ils se reprochent entr'eux le plus volontiers et à laquelle ils se montrent parfois plus sensibles qu'à l'infidélité domestique même.
On dit que l'amour vit de fidélité. Il est vrai aussi qu'il en meurt. La fidélité est le plus beau don de l'amour, mais c'est le
don de « joyeux avènement ». Malheureusement ou heureusement, le pouvoir gâte assez vite ceux qui en jouissent ; et si Louis XII ne veut pas se souvenir des injures du duc d'Orléans, Don Juan n'oublie pas moins tôt les serments du I e teur.
Être fidèle c'est sacrifier sa vie à un être unique quand on pourrait la dépenser joyeusement avec plusieurs.
La fidélité est I à l'aveugl
des premiers transports : mais l'aveuglement doit durer. La fidélité dont le poids se fait sentir devient vertu. La vertu n'est I juanesqu
Certains trouvent 1 heurdanscette
: eux nullement. D'ailleurs l'a-
mour juanesque est le plus Facile aux
feu. il n'exi \s la fidélit ,
avoir plus de justice que l'amour n'en
ule d*< K :
-, • qui ne lui serait qu'<
1 i femme d'amour n' ; ichant
!ité que pour qui n'en mon-
trent [ | --ut l'attacher: son
LE DONJUANISME 7 I
caprice la prostituera toujours. Mais sa faiblesse pour l'homme d'amour, pour le juanesque, ne sera qu'une compensation de la justice divine: Elle se la reprochera éternellement. Car la créature juanesque considère l'infidélité comme un droit exclusif.
L'amour d'une femme de plaisir pour un homme de plaisir venge mille vertus offensées.
i qui s'appelle du joli nom de
Ijy concessions dans le mén ',i entre mari et femme, dans le
commerce entre associes, en voyage entre .unis partis ensemble dans le meilleur accord et en brouille à cent lieues de chez eux. n'est que l'effet des
hes asservissements du i moi » : un •ntinuer. Si l'aimable « moi »
t un ; mpre les chaîi
il faut i*il n'y m inquerait pas.
î moi est ;able »; dit Pascal ; c'e t
possible. Mais il ne se hait point et il a
raison. Sans lui, le monde périrait par abandon. Ce qui répugne, c'est l'égoïsme. L'égoïsme, en effet, c'est le sacrifice des autres au moi : C'est l'excès de la nature, l'excès du droit. Le moi peut vivre et faire vivre, et fort bien, sans rien coûter à autrui.
On est porté à qualifier d'égoïste celui qui se montre peu disposé à tout sacrifier au prochain. Le prochain! Nous lui devons beaucoup : Il ne nous doit guère moins. Au profit de qui sefera la balance? N'a-t-on pas le droit, et quelquefois raison aussi, de se préférer aux autres? Les autres? — Quand ce n'est pas tout le monde; c'est un frère, un parent. Mais un ami peut vous être plus cher que toute votre famille. Quant aux femmes, ne leur sacrifie-t-on pas tout?
Le cœur d'un homme est toujours ouvert à quelqu'un ; il n'y entre jamais lui-même que le second. Combien étaient faits pour aimer qui n'ont rien trouvé à aimer, ni personne?
Les cœurs « de pierre » ne sont parfois que la pierre d'un tombeau. Ce tombeau
IO
- 4 1.E DON JUANISMt
lie la dépouille d'une âme, le secret d'une vie perdue. Comment de nobles fîmes en viennent-elles à aimer des chiens, des singes, des perroquets avec une ardeur à nous rendre jaloux de ces jolis animaux si nous nous croyons des droits à leur être préférés? La solitude, la mort de l'être le plus cher, ne sut il -on': pas à explique: enre d'amour.
Le coeur humain, comme la nature, a horreur du vide. C'est pourquoi l'amour juanesque semble si révoltant : de tous les amours humains c'est celui qui passe le plus sûrement s.ms remplir la place.
On ne fait point difficulté de reconnaître que l'amour épuise la nature, que . >ur, même heureux et sincère, absorbe l'être. C'est un printemps sans automne. Qui a ai: vécu. Qui n'a plus
la i pi ■ limer disparaît. Il n'y a d' me à l'amour que pour le libertin.'
: le Juanisme qui est le seul
mour qui puisse offrir toutes les
r parce qu'il n'est
ur où l'être entier loutit,
luan'u isse pour un amour sans
LE DONJUANISME 7 5
pardon. On lui reproche l'égoïsme dans l'amour, tandis qu'il n'est peut-être que la conscience du « moi » dans son abandon : contradiction apparente. Rare puissance : se posséder tout en se livrant ! se contenir et s'épandre ! Les hommes voudraient l'amour toujours jeune et triomphant et ils condamnent le juanisme qui tend à la conservation du « moi » dans un état fait pour le dévorer !
Mais le « moi » ne fait-il pas le fond de tout ce qui est humain ? Nature ou artifice : tout ce qui vit et résiste doit vie et résistance au moi. C'est un bonheur pour nous que nous ne le voyions pas en nous. Là, il ne nous effarouche, ni ne nous scandalise. Mais nous le découvrons facilement chez les autres où il nous fait image, fort laide et grimaçante.
Il n'y faudrait voir toutefois que ce qui s'y trouve : le plus constant motif de nos actions et un principe universel de conservation. Il y a de l'utilité jusque dans l'amour: Et alors qu'ils ont perdu tout autre sentiment, les hommes conservent celui de l'utilité.
Ce mot atroce: « voilà mon affaire »
donne le secret de toutes les dominations et de toutes les injustices. Sans doute, le « moi » dévore toute justice et si la justice et le « moi » se trouvent d'accord, c'est un accident. Mais il entre, apparemment, dans la moquerie des choses que pour se satisfaire, le « moi » méprise toute justice. Aussi le sacrifice du « moi » est-il si rare et si admirable.
Mais le sacrifice du « moi » c'est la douleur. Tel est le problème. Il n'embarrassera pas Don Juan. Voilà pourquoi Don lu ..ri épouvante l'humanité qui se reconn son égoïsme et se fait horreur.
Mais quel e t celui qui pouvant et Don Juan se contenterait, en ce m n d'être Sg m i relie \
3^m£t0os qualités et nos défauts sont I des êtres avec qui nous habile tons. Ce sont les pénates que
■SSjS notre âme affligée retrouve partout avec une désespérante constance, quelque part qu'elle s'égare, dans la chimère même des plus nobles dégagements.
Il s'agit de ne pas contraindre les autres à partager ces habitations malsaines. Ils n'en ont pas généralement de meilleures à nous offrir, il est vrai. Mais ce n'est pas une raison pour forcer leur goût. Plus
- S LE DON JU A N I r
elles sont malsaines d'ailleurs, plus ils s'y portent, par nature.
Les plus forts n'ont que l'avantage de voir les autres s'en aller avec eux. Tenir la maison propre est une âpre besogne.
11 faut trouver soi-même plus d'agrément à l'habitation que ne feraient même les amis les plus assidus et les plus épris de nous. Il en est tant qui se trouvent mal en leur peau ! C'est beaucoup de leur donner le désir d'habiter la notre où ils rencontreront meilleure compagnie. M lis il s'en faut défe , de hasard, l'habi-
tation est su}- ble, fermons-en soi-
gneu tics abords: Ce serait envahi -
sèment. Il est incroyal imbien de
•ns aiment à se chauffer et s'éclairer au t ver du v tisin.
Ainsi donc : il faut nous défendre de l.i r-ntition de mettre les autres chez
. lorsque nous nous y troui ; s-
Sablement et il faut nous garder tout autai ' leur invasion.
( ■ . ilités et ces défaits, ces étr
com; ns inséparables de notre vie,
nous doivent r ; et ils nous |
gent bien en effet. Ils éloignent de nous ou attirent à nous, selon ce qu'ils sont, et toujours en raison de ce que sont euxmêmes les gens qui commercent avec nous.
Les Don Juans, plus qu'aucuns, possèdent ces rares facultés qui attirent et repoussent: Et ce fort à propos. Seulement, ces diables d'hommes ont plus de facilités à se jeier dans les autres que les autres n'en trouvent à pénétrer en eux. Ils savent être à leur aise chez les autres, les charmer assez pour en être désirés et lesdésenchantersuffisamment pour ne pas leur laisser trop de regrets d'une rupture. Celui qui se désole est toujours inférieur, ou du moins il le paraît. La cruauté semble toujours une force à ceux qui n'ont pas à en souffrir.
S'il n'était pas cruel, Don Juan serait bientôt esclave ; c'est-à-dire qu'il cesserait d'être. Sa cruauté s'appelle conservation. C'est un homme qui sait entrer et qui sait sortir. Combien parmi ceux qui entrent arrivent à savoir sortir et à sortir à temps : car il ne suffit pas de
savoir sortir, il faut sortir à temps et qui ne sort pas à temps, le plus souvent, ne son plus. 11 ne fau: pas attendre la fermeture des portes si l'on ne veut s'exposcr à demeurer prisonnier.
Avez-vous jamais observé les mouvements d'une foule > Le troupeau humain se déroule comme les anneaux d'une chaîne. Le moindre desserrement semble un isolement. Un paysan qui, tout-à-coup, se verrait seul dans une salle du Louvre se croirait perdu. Se trouver seul : chose insupportable aux Faibles! La solitude produit plus de suicides que la folie ou ,our, cette folie sublime qui divinise la mort même.
Plus l'homme est simple, plus la figure humaine lui est nécessaire.
1 i \r itérait étendue au genre humain : voilà l'idéal. Le pauvre ouvrier a besoin de se mirer en ses semblables aux reflets louches des Cabarets, des salles enfumées où l'homme i loie l'homme dans l'abandon d'une camaraderie qui est une revanche de la solitude, de la misère, de l'inégalité.
LE DONJUANISME 8l
Quand l'homme s'élève, il s'isole. 11 n'a plus besoin des autres. Les natures délicates aiment à rêver doucement sous la rosée diaphane des pensées solitaires. Le mystère est le voile des choses les plus hautes. Ce qui se devine est supérieur à ce qui se découvre. L'amour qui ne se cacherait pas ne serait plus qu'une impudeur : et que de jouissances ne laisserait-il pas échapper?
L'homme amoureux devient mystérieux. Il n'y a pas de cœur qui ne soit un problème. Don Juan peut ne pas être amoureux, mais il doit le paraître: Comment ne renchérirait-il pas sur les allures ténébreuses d'un homme sincèrement épris? Ainsi, tout lui commande l'isolement : La virilité de sa nature autant que le mystère nécessaire à ses desseins.
Il est un sentiment qui favorise singulièrement cette facilité à se passer des autres, c'est le contentement de soi. Don Juan a toutes ces forces. Il est rarement au-dessous de lui-même, et par conséquent rarement mécontent de soi. S'il échoue, ce doit être par quelque im-
S: ! E DON Jl'ANIsM E
prévu au-dessus delà puissance humaine.
11 n'a pas sujet de se rien reprocher. La puissance humaine : c'est lui. Ce qui la dépasse: c'est Dieu ou le diable: Peu importe.
Il est de laborieux et diserts auteurs qui ont empilé des volumes pour établir que Don Juan représentait le diable sur la terre; que c'était un être sans foi, sans loi; sans religion, anti-chrétien pardessus tout. C'est un homme : voilà la vérité, et un homme fortement trempé, trempé jusqu'au talon, c'est-à-dire plus invulnérable qu'Achille même dans cette bataille jglante de l'amour où les flèches ne portent pas toutes au coeur, et où certains triomphes valent ceux des héros.
Combien d'entre eux, et des plus généreux, les ont enviés aux simples Don Juans?
[lest i Dieu ou il est au diable selon ce qu'il peut attendre l'un ou de
.'re. 11 est céleste, dévot même avec
es tendres et religieuses. 11 est s*.
tique, diabolique, infernal avec les vicieu-
rte t'>ur a tour, et avec la même
le des York et celle des
LE DONJUANISME S ;
Lancastre; Cavalier ou Tête-ronde, Guelfe ou Gibelin, Blanc ou Bleu, aimant sous toutes les bannnières, sous tous les climats, sous toutes les invocations, sous tous les déguisements : homme sans préjugés et complètement dépourvu de ce qu'on nomme moralité.
La moralité c'est la règle des autres.
C'est une garantie pour nous : mais nous aimerions assez à échapper à la réciproque. Recevoir et ne jamais donner: voilà l'art souverain et éminemment juanesque, art de voleur élégant, non de voleur de bourses mais de voleur de coeurs. Et n'est-ce point à tort qu'on emploie si faussement l'expression de moralité dans des choses où la moralité n'a rien à voir. Car qui dit moralité ne dit pas morale.
La morale, apparemment, oblige tout le monde excepté Don Juan, peut-être, qui trouvera moyen d'y échapper comme il échappe à la moralité. La moralité est la morale de certaines choses, des petites choses surtout, c'est la monnaie courante de la grande morale ou de la morale tout court, selon que chacun
IE DON JUANIVMr
l'entend à force d'éducation, d'habitudes et d'exemples. L'homme moral finit par ne plus être qu'un homme ré lier qui répète la même vie tous les jours.
C'est précisément ce que ne pourrait faire Don Juan. Il répète bien l'amour: c'est même là, Je sa part, une répétition qui semble inépuisable ; mais c'est la répétition d'une même chose dans une variété sans fin et c'est ce qui fait que cette répétition s'élève au niveau de véritables créations. C'est une incarnation si renouvelée de l'amour, que chaque femme aimée de Don Juan devient son chef-d'œuvre. 11 l'aime comme s'il l'avait créée, et en effet, C1 I Ition et sa
créature: Il y met I • e qui se
;t porter au dehors.
C'est un romancier immense qui anime des êtres dans le drame continu d'une passion sans limite, a la fois auteur et acteur, : t sujet de son propre empire.
e Don Juan traditionnel est athée, il est même blasphémateur. On a écrit là-dessus.
>)\ des choses fort plaisantes. Lui aussi, il pourrait dire : a Si Dieu existe, qu'il le prouve. Je lui donne dix minutes pour me foudroyer. »
Mais ce caractère fort odieux de provocateur de la divinité est-il bien dans la nature juanesque? Un Don Juan est-il nécessairement athée ? Serait-il sans cette triste qualité un Don Juan incomplet,
IF DON JUA
un pauvre petit Don Juan incapable d'étonner et intéresser >
C'est la conception chrétienne du je Don Juan qui en a fait cet athée damnable et damné : Et il ne pouvait en être autrement. La morale chrétienne est déterminée, définie ou plutôt c'est l'absolution par le repentir qui la détermine.
Quel que soit le forfait, la confession
en est due au prêtre et l'absolution l'el-
c.ir la confession suppose le rc-
ntir.
Le repentir suffisait au temps de l'Église primitive. - 1! y aura plus de ; ins le
eiel pour un seul pécheur qui fait péni-
nce , que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence.»
A p.irtir de Gr< Vil la confession
iuriculaire » est devenue le ligne visible
et obligé du i ';r et la morale n'a pas
-poids dans la consnce de ceux qui n'en avaient r C'est poui ;;t dirr iux
• 1 1 conscience humain
.coup plutôt pai ! i virtualité de la soumission
LEDONJUANISME 87
et de l'absolution que par l'observance de principes positifs.
Don Juan prend ainsi un caractère de révolté, pas même de révolté, d'insoumis plutôt, en face de la morale chrétienne qui ne le lui a pas pardonné. C'est une sorte de libre penseur au milieu d'une civilisation qui ne distingue pas entre insoumis ou révoltés et traite tout infidèle comme hérétique.
Pour lui être agréable sans doute, à cette Eglise si puissante, ses complaisants lui ont offert un Don Juan damné ou foudroyé, tombant aux enfers par toutes les trappes de la plus incurable impiété :
spectacle agréable à la dévotion et même à la seule morale, je l'admets; mais spectacle bien uniforme et un peu monotone, on l'avouera.
Tous ces malheureux finissent de même sorte. Il n'y a pas jusqu'au Don Juan de Molière qui ne s'écrase foudroyé sous les planches d'un théâtre. Ceux qui ne finissent pas ainsi, finissent par des apothéoses, pardes rédemptions sublimes, comme le Don Juan d'Alexandre Dumas.
88 IE DONJUANISME
Il semble que le plus grand intérêt soit ou de frapper le coupable, ou de le racheter, c'est-à-dire de donner au drame dont il est le héros, (ce Don Juan si malmené et cependant si bien portant), un dénouement qui n'est plus seulement un dénouement moral, mais un dénouement religieux, chrétien où le Ciel intervient de manière à laisser une longue impression dans les imaginations épouvantées.
Voila comment beaucoup de complaisance souvent beaucoup de génie.
si un tel Don Juan était possible ou plutôt, de co: >lî inévitable, au zième si les auteurs modernes devaient-ils r aussi servilement les réductions diverses du même type sur dele usé et faux : faUX psychoh quement, et il faut oser l'écrire, faux (uemei Il , . • chose dans Don lu.m, il y a J, utres mobiles
• mêmes de l'activité juanesque,
étudiée dans son évolution normale, ne is l'impiété, encore moins l'athéisme
et le blasphème.
IE DONJUANISME 89
Quelqu'un pourrait-il soutenir que sans impiété, il n'y a plus de Don Juan?
Mais la douce hypocrisie lui suffirait.
Combien faut-il de dévots pour faire un hypocrite? L'hypocrisie n'est pas selon le cœur de Dieu, ni de son Église. Mais Don Juan est en accommodement avec chacun et toutes choses. L'amour n'a jamais eu tant de conscience. La damnation de Don Juan deviendrait vite la condamnation de l'amour.
Aussi bien, l'amour a-t-il toujours été en horreur à l'Église qui ne l'admet que sous les espèces et la consécration qu'elle a établies: Et elle a eu bien raison, cette grande et ombrageuse souveraine des âmes, tant qu'elle a eu le pouvoir de se faire aimer. Mais c'est un pouvoir qui se perd avec beaucoup d'autres et la science qui n'est peut-être, elle à son tour, qu'une entreprise orgueilleuse, et également fragile de l'homme voulant se rattacher à Dieu, ne se peut plus accommoder ni de tant de logique, ni d'un exclusivisme si absolu.
On aime sa femme, on aime ses enfants, on aime sa patrie, tout cela à la fois; on
est très-plat, on est sans Dieu ou à peu près : C'est un fort triste état, nous le savons et nous en gémissons sincèrement. Nos Don Juan modernes sont d'assez sots, et d'ailleurs d'assez rares personnag Pour quelques-uns de qualité et de grande
iition qui se rencontrent, de hasard dans le monde, ee qui reste de la race n'est pas beau, ni intéressant et ne mérite pas qu'on s'y arrête. Mais alors même qu'il n'en serait point ainsi ; le type juanesque n'a pas besoin de l'impiété pour être complet, ni même pour être logiqi
Faut-il ne pas croire à Dieu et le br.tver parce qu'on adore les femme ire
:e qu'on les trompe? Toutes 1 nés
de l'adoration montent au Cré.iteur. Don lu m peut bénir 1 le lui avoir donné
!i femme. Un Ion Juan parfaitement théiste, parfaitement chrétien et finalement pieux. ■ >ut ail . que le i athée et impie. Il y a des auqui l'oni . ûnsi.
I> n luanisme ne peut-il avoir son •ur qui ine peut
!i racheter. L'ensorcellement qui
en Don Juan et qu'il réfracte au dehors : ensorcelé et ensorceleur qu'il est, tout à la fois, ne le voue pas inévitablement à l'impénitence finale.
Car est-il entièrement responsable de sa destinée? Il a l'ivresse de la vie. Son réveil sera-t-il nécessairement le Purgatoire?
La sagesse qui n'est souvent que l'impuissance, le génie même, qui peut être la divination, désarment-ils ces hommes de feu? D'un lit de moribond ou de paralytique, ils tressaillent encore sous le regard ou la main d'une femme comme le poète Heine, arrêté court en sa vie, par une seule! Comment le bonheur ne croirait-il pas à Dieu? Aller jusqu'à le blasphémer, c'est encore le reconnaître.
Le diable qui se fait ermite figurera toujours les deux pôles de la vie. J'imagine que de tous les diables, c'est encore Don Juan à qui le Créateur doit se montrer le plus indulgent : car il entretient et fait briller la flamme sacrée de l'amour par lequel les hommes égarés reviendront toujours à Dieu.
fïé
variété des \ ns repro-
tiT;" chée ï Don luan le mei
•■ . j m-dessus de beaucoup de
'..CTTjSi malheurs. C'est ce qu'on ne
H ,,\ n d'échapi i mal-
|*une i n unique que J'en avoir
plusieurs. Don luan est plus heureux que u ;- imun des hommes met
son limer une seule femme :
le moyen de faire autrement > ( le n'< à l'ordinaire, ï i dans l'individu, ni dans
LEDONJUANISME 9}
les conditions de sa vie que nous le trouverions.
Il n'est, en fait, rien de plus rare que l'amour. Le plaisant est que chacun s'en croit capable et prend pour l'amour un amour d'habitudes qui n'a rien à voir avec l'amour. Il n'y a à cela que peu de mal. L'imagination, si faible qu'elle soit chez les gens dépourvus de passion, tient lieu de réalité et les plus froids se croient bonnement les plus ardents, tout comme les sots se trouvent d^ l'esprit.
On ne peut pas dire tous les désordres que causerait dans le monde la faculté d'aimer si elle était plus répandue.
Les plus grands ds nos maux viennent de sensibilité et amour. Les crimes les plus regrettables, sinon les plus injustes, n'ont pas d'autre source. C'est donc un bienfait du ciel que la gent moutonnière ne se démente pas plus en amour que dans le reste et se puisse assurer ainsi un peu de paix à coté de tant de causes de troubles et dommages de toutes sortes.
Mais pour tant faire que d'aimer, pourquoi ne pas les aimer toutes, ces déli-