JUSQU'A LOUIS XI
Origine da ch&teau de Yincennes. — Ses transformations sous Louis YII, Philippe- Auguste, et Philippe de Valois.— Enguerrand de Marigny, premier prisonnier.— Louis X , Charles IV, Charles V, meurent à Vincennes. — Le donjon s'élève. — Orgies royales dans ce château. — Isabeau de Bavière et Charles VL
GouTemeur : Le sire de Tancarville, premier gouverneur, nommé par Charles V.
Toutes les prisoDS ne se ressemblent pas. Peut-être viendra-t-il , un jour oii elles se ressembleront; mais quand on remonte Ters le passé pour étudier cette question dans les monuments qui subsistent encore, on voit plus clairement les traces de la force qae celles de la loi, et Ton retrouve plutôt des idées de vengeance que des idées de répression. Aussi les plans et les constructions de ces prisons sont-ils en proportion de la puissance ou de la haine de leurs fondateurs. On a vu par la Bastille tout ce que méditait Aubriot contre ses ennemis. La\lestination de ce monument n'était pas équivoque. Jamais la Bastille, dans ridée de rarchitecle, n'a pu servir qu'à repousser les en-
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nemis du dehors et à les bien tourmenter au dedans quand d'agresseurs ils seraient devenus prisonniers.
Mais Vincennes peut êlre considéré sous d autres aspects. C'est une consolante idée pour l'hislorien, que celte masse imposante n ait pas été entassée uniquement pour faire souffrir des hommes ; certes, les résultats ont été les mêmes pourVinceùnes que pour la Bastille, et en tournant dans le cercle vicieux du despotisme, les rois de France sont arrivés à faire des prisons là où ils avaient voulu faire des châteaux ; mais les commencements de Vincennes sont dégagés de cette sombre teinte qui obscurcissait les pierres, encore neuves, de la forteresse Saint-Antoine. Peut-être même quand on dépouille avec soin ces couches multiples de chroniques agglomérées, qui forment à la longue l'opinion publique, voit-on que le château dé Vincennes doit à celle origine innocente d'avoir été moins impopulaire que la Bastille. Les bois et les fleurs ont fait passer le fer el la pierre.
Celte belle forêt de Vincennes est l'une des plus antiques dont s'enorgueillisse l'Ile-de-France, autrefois couverte de bois. Les Romains y avaient élevé un petit temple avec un collège con^ sacré au dieu Sylvain ; les restes de ce monument subsistèrent longtemps au prieuré du bois de Vincennes.
Nous n'entrerons pas profondément dans la discussion des étymologies du nom de Vincennes. Source d'erreurs plus ou moins savantes, mais source très-amère, ce mot n'a pas trouvé d'explications satisfaisantes. Les uns ont voulu qu'il fût formé de tita $ana, ce qui est absurde; d'autres prétendent qu'il vient de la oontenanee du parc, vicena jugera, deux mille arpents, mais ils ftTOuent que ce parc en contient plus quatre mille; d'autres
enfin tetilent qu'il si^ifié la distance de ce bois aux mufs de Paris, ùginti êladiay ntigt stades, ou dent mille deux cents pds. Mais ùù tf onye dans un titre de Tabbaye de Saint-Martin, à la date de 8*7, le nom de Vtkenna, domaine faisant partie de la paroiâBe de Fontenay, Ce nom est émt de mènie ^dans tine bnlle du pape Benoit VII, qui en fait mention en 980, et de même, en 1307, dans un acte de Henri I^« Il ^t certain qne de Yîkenna est tenti Vicenne, pois Vîncennes.
L'époque de la fondation des bâtiments est aussi obscttfe que le nom de la forêt. Ce collège du dieu Sylvaiil, dont hOM pariions, fit place à un collège de druides, puis au prieuré des ermites, que Louis YII, prince pieui, appela près de lui et entretint royalement. Ced moines faisaient partie de Tordfe d0 Grandmont. Leur règle était austère. Le roi leur donna Fem** placement du yieui monument romain et celtique et leur fit bâtir, de ses deniers, un couvent à la place de ces ruines. CéS ermites furent remplacés par des mineurs, ou cordeliers de rObsertance. qui trouvèrent le séjour insupportable, et lai^^sèrent le couvent à dix^huit minimes, mandas par Louis Xf , àû couvent de Chaillot. Le nom de ces minimes est demeuré k toute* les parties du bois qu'ils babitèrent. Le peuple appelah alors œs minimes les Bons hommes, du surnom que Louis XI se plai^» sait à donner à François de Paule, leur fondateur.
Louis VII fit donc construire quelque chose comme un éOtt** vent dans le bois de Yincennes, mais assurément ce ne fut pari un château* Toulefoisf, nous voyons Philippe-Auguste, près dd partir pour la croisade en 1190, dater du château de Beauté mi testament par lequel il conférait k Tun de ces tàrmilm, frère Berxmrd, la nomination à tous lesi bénéfices du royaume.
Il y eut donc, si Ton yeut bien faire attention à ces notes, un château dans le bois de Yincennes postérieurement à celui que Philippe-iuguste lui-même avait fait construire vers 1223, ou il faut admettre que ce château -là même porta le nom de château de Beauté, car il fut» disent les historiens, remplacé en 1337, par le donjon dont Philippe de Valois fit jeter les fondements à cette époque. Cependant la demeure d'Agnès Sorel» dame de Beauté, fut bien distincte et assez éloignée de ces châteaux. Le domaine de Beauté ne fut donc jamais demeure royale proprement dite, mais plutôt maison des champs, et le yéritable château était à Yincennes même. Là demeura saint Louis, qui rendait, comme on sait, la justice sous un chêne de la forêt, et c'est dans ce château, demeure alors plus que modeste, qu'il mit en dépôt la couronne d'épines. Quant au parc, il avait été entouré de murs en 11 83, par Philippe-Auguste, et le roi d'Angleterre, pour être agréable à ce prince, avait fait dépeupler ses domaines de Normandie et d'Aquitaine de bêles fauves de tout genre pour en emplir le parc de Yincennes. Saint Louis profita peu des plaisirs ménagés par son aïeul, mais son fils agrandit encore le parc et y fit venir de l'eau à grands frais. En 1317, Clémence de Hongrie, veuve de Louis le Hutin, céda ce domaine à Philippe le Long en échange de la maison du Temple et de l'hôtel de Nesle. Enfin, comme nous l'avons vu, après une succession non interrompue d'hôtes et d'hôtesses illustres, le château de Yincennes fut jugé inhabitable par Philippe de Yalois, qui le rasa et le remplaça par le donjon. Toutefois la mort empêcha ce prince de pousser l'édifice au delà des fondations, qui sont immenses. Le bâtiment sortait du sol quand Philippe mourut. Son fils, Jean le Bon, l'éleva jusqu'au troi-
sième étege, mais les malheurs de ce prince et sa captivité furent cause d'une nouvelle interruption dans les travaux. Ce fut Charles Y qui termina l'ouvrage commencé par ses pères. Sur une table de marbre placée dans la tour du donjon, à rentrée du pont-levis, est gravée une inscription naïve qui rend compte fidèlement de ces diverses circonstances de la fondation du chÀleau. H y est dit que :
Là tour du boit de Vinciennes
Sur tours neufves et anciennes
A le prix. Or saurez en ça
Qui la parfist et commença.
Premièrement Philippe roys.
Fils de Charlt'S, comte de Valois,
Qui de grand prouesse habonda
Jusque sur terre la fonda
Pour s'en soulacler et ébastre
L'an mil trois cent trente trois quatre.
Après yingt et quatre ans passé
Et qu'il était jà trépassé
Le roi Jean son 61s, cet ouvrage
Fit lever jusqu'au tiers étage.
Dedans trois ans par mort cessa.
Mais Charles roy son fils laissa
Qui parfist en brèves saisons
Tours, ponts, braies, fossez, maisons.
Les événements sont rares avant le quinzième siècle au château de Vincennes. Philippe de Valois y avait convoqué un concile pour répondre au pape Jean XXII. qui soutenait que la Tue de Dieu , dont jouissent les âmes bienheureuses dans le ciel» ne serait parfaite et absolue qu'après le jugement dernier. Cette opinion avait paru trop hardie et trop exclusive au roi de France, qui convoqua aussitôt tous les évéques, abbés et docteurs en théologie en résidence alors à Paris. De son côté le
pape avait envoyé deox légats en France pour le représenter et défendre son dogme. L'avis unanime du concile, inspiré par le roi, fut que depuis la, mort de Jésus-Christ les fidèles jouissent de la vue parfaite et absolue de Dieu, et que la résurrection g^érale ne changera rien à cette félicité. Aussitèt fhk^ lippe de Valois, qui n'était pas soumis aui foudres du Vatican comme le furent ses successeurs et comme certains de se» pré* décesseurs l'avaient été, fit donner acte au pape de cette décision du concile en ajoutant que s'il ne se rétractait il le ferait brûler.
Dans la Vie de Charles V, il est dit que ce prince après avoir achevé le donjon de Vincennes, s'y plut de telle sorte qu'il avait formé le projet de bâtir autour de ce domaine une ville royale. Si ce plan eût été mis à exécution Paris n'eût pas manqué de perdre beaucoup de son importance. Le roi avait déjà acheté plusieurs emplacements considérables pour faire élever des manoirs dans son voisinage aux plus amù de ses chevaliers. Toute la cour de Charles V avait môme reçu ordre de se loger dans ce bourg, qui eût été fermé de bonnes murailles. Charles V, outre le goût particulier qu'il avait pour le séjour de Vincennes, se rappelait sans doute avec amertume le mauvais vouloir des Parisiens à son égard dans sa jeunesse, et il voulait pouvoir leur fermer les portes de sa ville comme ils lui avaient fermé celles de la leuî« Mais il mourut des suites d'un poison que le roi de Navarre lui avait donné vingt ans avant, et le projet demeura inexécuté. Dès lors il y eut deux châteaux à Vincennes, le donjon et le manoir de Beauté, délicieuse habitation que Charles V avait prêtée à rerapcreur Charles IV lorsqu'il vint en France avec son fil», Venceslas, roi des Romains. Chtf-
les y avait ihéme Oodt réparer les tours de ce manoir; en 1375 on les couvrit ea plomb. Tandis que le donjon s'achevait avec rapidité , le roi faisait du château de Beauté son habitation favorite, n occupait le premier étage de la tour; le dauphin* Charles YI» logeait au second étage, et le duc de Valois au trok ftième.
C'est à la mort de Charles V et sous le règne de son infortuné successeur, que l'histoire de Vincennes va prendre quelque in* térèt. Hais avant d'entamer la chronique de ce séjour volup* tueui de la fameuse Isabeau de Bavière, voyons si par hasard le manoir royal n'aurait pas abrité quelque grande infortune.
Au commencement du quatorzième siècle un homme jouissait À la cour de France d'une de ces fortunes qui font trembler les sages pour l'avenir du possesseur. Enguerrand de Marigny régnait sou?erainemeat sous ce roi écervelé qu'on appela leHutin, et les plus grands seigneurs baissaient la tête sous la loi d'un favori qui l'emportait par le mérite, et savait se faire craindre, puisqu'il est impossible aux puissants de se faire aimer,
Enguerrand 9 homme de finances, gentilhomme brave et dévoué, grandit sous le règne de Philippe le Bel, et comme à cette époque lei rois avaient toujours besoin d'argent et tiraient par caprices l'argent des peuples, comme aussi leur droit divin prescrivait aux peuples un. respect inaltérable et assurait au maître une inviolabilité assurée, Philippe le Bel et Louis le llutin, son successeur, sans s'inquiéter des suites, exigèrent d*£ngu('rrand plusieurs impôts que le ministre exigea à son tour du pt uple. Le mattre fut respecté, le serviteur fut hai« bien quEnguerrand n'eût profité en rien de ces exactions. C'était un liomme résolu, il encourut toutes les malédictions
des vassaux surchargés d'impôts, et tint tête à Torage dont riaient, en dilapidant les finances, le roi, ses parents et les hauts dignitaires. Toutefois Enguerrand n'avait encore que des ennemis très-humbles, et n'avait à redouter que* des murmures ou des imprécations.
Un jour un différend s'éleva entre un seigneur puissant de la cour de France, le comte d'Harcourt, et un de ses voisins aussi riche, le seigneur de Tancarville. Il s'agissait d'un moulin situé sur les limites des deux fiefs. Le moulin fut à plusieurs reprises occupé par les hommes d'armes des deux propriétaires, et la question ne se décidant pas par la guerre, on se résolut de part et d'autre à un arbitrage. Le comte d'Harcourt était protégé par l'oncle même du roi, Charles de Valois, prince que son crédit près du roi faisait un aide tout-puissant. Charles avait même conseillé l'arbitrage à son client, le comte d'Harcourt, dans la persuasion que sa recommandation suffirait pour lui faire donner gain de cause avec toutes les apparences de la justice. L'arbitre choisi fut Enguerrand de Marigny.
Le ministre était loin de soupçonner d'a})ord le piège qu'on lui tendait. De chaque côté s'ouvrait un abîme : la haine des grands vassaux attachés au parti de Tancarville si Tancaryille succombait, la vengeance du prince Charles si d'Harcourt avait le dessous. Enguerrand, accoutumé aux affaires difficiles, accepta d'être juge, et aussitôt il fut circonvenu.
— Messire Enguerrand, lui dit Charles de Valois, cette sentence qu'on vous demande n'est pas difficile à rendre. Je connais à fond le procès dont il s'agit ; les droits du comte d'Harcourt me paraissent incontestables. Je vous prie donc de juger dans ce sens, et vous me ferez plaisir, car le comte est mon ami.
DU DOiNJOX DE VINCENNES. 9
Ënguerrand salua respectueuseomt l'oncle du roi et répondît :
— Votre altesse s'est donc donné la peine d'examiner cette affaire ?
— Je me la suis fait expliquer. D'ailleurs, je le répète, le comte d'Harcourt est de mes amis. J ai votre parole, n'est-ce pas?
Enguerrand réfléchit un instant.
— Monseigneur, dit-il, ne convient-il pas que je m'éclaircisse par moi-même? non que je doute des lumières de votre altesse, mais la justice...
Charles sourit.
— Oui, messire, vous avez raison, la justice... c'est pour cela que je vous ai parlé... ne l'oubliez pas... Et il partit en répétant :
— La justice I je ne demande en effet que la justice.
Bientôt [après, car de nouvelles préoccupations avaient distrait le ministre de celte inquiétude, le comte de Tancarville vint à son tour.
— Monseigneur, dit-il, on me conteste un bien qui est la propriété de ma famille depuis un siècle. Le seul droit [de mon adversaire c'est la toute -puissante protection de son altesse royale. Mais j'ai accepté votre arbitrage et je vous crois assez fort pour oser être juste, et assez juste pour oser vous montrer fort.
Cela dit, le seigneur de Tancarville partit, laissant au ministre des parchemins qu'il consulta en homme avide de s'éclairer.
— Suivrai-je la route ordinaire? se dit-il, laisserai-je incliner la balance du côté oii pèse la plus lourde épée?... Juger ainsi
est facile, le priiM» Charles me Ta dit . • Dédarer qu'un homme a tort, parce qu'il est le motos à craindre, c'est le moyen de me
tirer d'embarras et de m'assurer à moi l'appui du plus fort
Cependant celui-ci n'est pas fondé dans ses prétentions.
— Eh! que vous importe ! loi cria Tinsfinct de la conserration; faites d'abord vos affaires, et ne luttez pas contre un plus puissant que vousl
— Au contraire! dit Tambîtion. luttez! essayez vos forces, voilà l'occasion de connaître ce que vous pouvez... Le roi vous aime, voyez si le roi vous défendra... d'ailleurs la chose est de peu d'importance, et quoi qu'il arrive vous aurez une cuirasse impénétrable, la conscience !
Au jour dit, les deux adversaires comparurent. Enguerrand de Marigny ; était pâle son regard, si fier d'habitude, ne prit que peu à peu toute son assurance. A côté du comte d'Harcourt était venu siéger le prince Charles de Valois, déjà triomphant; le sire de Tancarville avait quelques amis et un clerc avec lui.
— J'ai décidé, dit Enguerrand d'une voix ferme, que le moulin en litige est situé indubitablemmt sur les domaines du sire de Tancaryille et par conséquent lui appartient. Le comte d'Harcourt s'est trompé, mais en loyal gentilhomme, et il restituera le moulin à son réel propriétaire.
Un silence de mort accueillit cette sentence courageuse. Char« les de Valois, pâle de rage, se leva et sortit en lançant au ministre un regard foudroyant; le comte d'Harcourt le suivit, ocmlsole de son échec par le courroux de son protecteur. Quant au sire de Tancarville, pour qui Enguerrand vraait de se dévouer si noblement, il se contenta de dire :
—Je savais bien que j'avais raison et que mes titres étaient irrécusables.
€e fot à Enguerrand de sourire. Il regarda tristement partir ces hommes, dont Tun devenait son ennemi mortel, dont Vautre ne songeait pas même à la reconnaissance, et ce fut le cœur serré qu'il murmura ces mots :
— J'ai fait mon devoir I Si l'on savait combien il est plus aisé d'aller contre sa conscience I .. .
Ainsi un simple changement de nom pouvait sauver Enguerrand de bien des malheurs... Il eût fallu la vertu, l'abnégation d'un saint pour ne pas songer à cette circonstance. D'ailleurs le prince Charles ne manqua point de faire comprendre au surintendant ce que c'est que la haine des honoimes : il avait appris déjà ce qu'est leur reconnaissance.
Les peuples murmuraient. Le roi venait de lever de nouveaux impôts, et Enguerrand avait signé les édits. Louis le Hutin, que son oncle gouvernait assez despotiquement, s'étonna de ces plaintes, comme aussi du peu d'argait qu'on trouvait dans le trésor, sans cesse mis au pillage.
— Vous avez un ministre haï du peuple, dit le comte de Valois; voilà, beau neveu, pourquoi le peuple murmure.
— Pourquoi le hait-on?
— Parce qu'il est prodigue et avare totft ensemble. Prodigue pow dilapider, avare pour encaisser.
— Cependant le roi num père faisait grand cas du surin- Imdant.
— U en ferait moins de cas aujourd'hui, car les coffres sont yides.
— Il y a des causes sans doute.
— Vous les saurez, beau neveu, repartit le comte, et aujourd'hui même.
En effet, au conseil on agiia la question d'établir un nouvel impôt. Enguerrand se récria, disant que le peuple portait déjà une charge assez lourde.
— Alors faites de l'argent, dit aigrement le comte de Valois, car il n'y en a plus.
— Pourquoi n'y en a-t-il plus? monseigneur, c'est grand'pitié que l'argent s'en aille si vite, lorsqu'il vient si péniblement.
— Mais, repartit le comte, qui sait mieux que vous, messire, oîi il a passé cet argent si pénible à obtenir? n'est-ce pas vous qui êtes surintendant des finances? serait-ce moi, par hasard
— C'est moi qui le suis, en effet, monseigneur. — Alors rendez vos comptes.
— Je suis prêt.
— Sur-le-champ.
— Je le veux ainsi : monseigneur, vous devriez, moins que personne, me demander ainsi des comptes, car, mieux que personne, vous connaissez l'emploi d'une partie de cet argent.
— Que prétendez-vous dire?
— Vous avez vécu sous l'autre règne, monseigneur, et vous devriez savoir qu'il a fallu de l'argent pour battre les Flamands à Mons en Puelle, oîi vingt-cinq mille restèrent sur la place; qu'il en a fallu pour faire cette longue guerre d'intrigues avec le pape Boniface XIII, et pour acheter la bienveillance de ses successeurs Benoit XI et Clément V. Il a fallu de l'argent pour abattre les Templiers et faire la paix avec l'empereur Henri VII,
enfin.
— Non-seulement vous l'avez dépensé, mais vous l'avez
altéré, cet argent; le peuple, vous le savez, poursuit le feu roi do nom de faux monnayeur, et c'est vous qui avez conseillé cette opération au roi Philippe.
— J'ai altéré les monnaies, poursuivit Enguerrand, l'œil brillant et la voix haute, pour subvenir aux folles dépenses des parents du roi, aux vôtres, monseigneur, qui me demandez imprudemment des comptes comme si les plus fortes sommes n'avaient point passé de mes coffres dans le vôtre, chaque fois que vous eûtes des palais à construire, des valets à payer, et des fêtes à donner à vos amis.
— Vous en avez menti! s'écria le comte transporté de colère.
— Vous mentez vous-même, répondit Eoguerrand avec l'orgueil d'un homme qui sent une insulte préméditée, et qui brave tous les dangers dans l'excès de l'indignation.
A peine eut-il prononcé cette imprudente parole, que le roi, dont jusqu'alors la neutralité avait été parfaite, se leva de son siège et fit un geste de mécontentement. Le comte de Valois mit l'épée à la main, et s'élança sur Enguerrand, qui l'attendait les bras croisés et le sourire sur les lèvres.
—Fuyez! vous êtes perdu 1 dit à Enguerrand un ami épouvanté de cette scène. Voyez I on retient à grand'peine le comte; il vous tuera.
En effet, plusieurs seigneurs s'étaient jetés entre les deux adversaires, et s'efforçaient d'arracher l'épée des mains du prince.
— L'épée au fourreau t mon oncle, dit le roi.
— Hais il m'a insulté, moi, un prince de votre sang, en votre
— Laissez-moi faire justice, répliqua le roi.
u msToms
Et roA entraîna le comte pair une des portes de la salle; le roi partit sai^ adresser an ministre nn mot de reproche on d'encouragement. Eoguerrand demeura seul ; tons ses amis rayaient fui comme si la disgrAce était contagieuse et mortelle.
Enguerrand comprit qu'il était perdn. Sans prévoir tont l'avenir, il s'attendit à une ruine terrible. L'isolement dans le* quel on le laissait, lui, l'homme le plus recherché de la cour, sans en excepter le roi, lui montrait que c'en était fait de sa fortune, caries courtisans sont des mouches qui désertent quand la pâture manque. Mais comme il était homme de cœur, il ne voulut pas montrer à ses ennemis qu'il fût inquiet, et ne fit aucune démarche près du roi. Il connaissait Louis X, prince incapable de gouverner, entraîné aveuglément à la suite de son ministre ; il se flatta donc que» la premi^ impression effacée, leroipréféreraità sononcle, l'indispensable directeur d'un état mal affermi .
Il demanda son cheval, et, entouré de ses écuyers, prit le chemin de la tour du Louvre, dont il ^ait châtelain.
Une heure après, un vieux serviteur souleva la tapisserie de son cabinet, et passant sa tête blanche sous les franges d'or :
— Monseigneur, dit-il, mon fils a vu des cav^iers appartenant à M. le comte de Valois se diriger vers le pont du Louvre ; il CD est temps, vous pouvez fuir.
— Dis à mes hommes d'armes de se rendre à leurs postes, <'t si Von ne reçoit un ordre du roi, qu'on baisse la herse et qu on lève le pont-levis.
— Ah! monseigneur! prenez garde!...
— Qu'on m'obéisse!
Une troupe de cavaliers vint en effet s'arrêter devant leLouvre,
et fit mme ée vouloir entrer. Maïs le commandant de la gami^ 8on les harangua par un guicbet; et les prévint qne, s'ils ne se retiraient, il leur ferait envoyer une viAèd de flèches.
— Aux gens de M. le comte de Valois I dit le daef de Tescadron avec hauteur.
— Nous ne connaissons que notre sire le roi; avest-vous un ordre de lui?
— Noos en avrons, répliqua l'officier.
— Alors on vous ouvrira.
Là-dessus les ardien se montrèrmt, avec leurs aiiMlètes et leurs arcs, au-dessus des créneaui. La troupe se iMt en retraite et disparut.
— Le roi n'est pas contre mei, pensa Enguerrand, je snis tonjours le midtre.
Hais le comte de Valois, furieux des repioclies publics du ministre, ne respirait que vengeance. Chaque jour il venait ftimver le roi, l'attendrissait par sa pâleur, par ses prières.
— Mon neveu, mon roi, djeait^l, vous me laisserez noorit déshonoré; l'opprobre retombe sur wtre isonille, sur vous^» même; on dit que vous craignez de Tenger volie parent sur un pins paissant que vous.
— Qui dit cela?
— Le peuple.
— Le peuple hait mon ministre qui me sert si bîen«
— Ce n'est pas pour cela qu'il le hait.
— Pourquoi alors? qu'a-t-il fait?
— Eh bien, Louis, je renonce à me venger de cet insolmt, j'abjure tout ressentiment, car votre intérêt parle plus haut en mon âme. Eh bien, apprenez, puisque vous avez été si aveugle.
16 fflSTOIRE
que cet homme a pillé vos trésors, trahi votre cause auprès des peuples voisins, et que son but est de vous remplacer sur le trône, comme les maires du palais, tyrans des rois fainéants.
— Mon oncle! prenez garde de calomnier!
— C'est la vérité que je demande. Je l'appelle de tous mes vœux. Pourquoi si cet homme est innocent se fait-il garder par tant de soldats et de serviteurs? son train égale le vôtre.
— Puisque le peuple le hait, dites-vous, il faut bien qu'il se défende.
— Louis, je suis le frère de votre père, je vous ai témoigné toujours une tendre affection, j'ai respecté votre jeunesse et vous m'avez trouvé sujet fidèle plus encore que parent dévoué; me refuserez-vous la seule satisfaction que je réclame, «elle de vous mettre à couvert des embûches d'un méchant, et de faire luire la vérité à vos yeux ?
— Et comment cela, mon oncle ?
— Convoquez une assemblée des hommes les plus sages, les plus loyaux de France; faites-leur examiner la conduite du ministre, et vous verrez si mes accusations sont des calomnies. Ce n'est pas me venger, c'est vous servir. Dieu m'est témoin que son insulte n'a pas laissé de traces en mon cœur, et je suis un bon chrétien, vous le savez, Louis.
— Comment 1 dit le roi agité, il me tromperait I
— Quand vos plus illustres prélats, quand vos féaux chevaliers vous l'assureront, vous douterez moins sans doute de leur parole que de la mienne.
— Oh! monseigneur, c'est qu'une trahison semblable serait odieuse.
— Votre cœur si noble se refuse à croire aux trahisons.
— Eh bien, je Tais le mander, je lui dirai moi-même...
— Vous le préviendrez. .. il niera, et une heure après il sera hors de la portée de yos coups, vous aurez un redoutable ennemi de plus.
— Que faire alors?
— Laissez-le venii; au conseil, et donnez à quelqu'un de yos of&ders Tordre de changer tous les postes de la Tille.
— Mais je ne Tois pas...
— Retirez-lui d'abord sa force, après tous disposerez de lui, innocent ou coupable, selon Totre bon plaisir.
On éveille facilement la défiance d'un roi. Louis donna Tordre à son onde, qui, radieux et sûr d'être Tengé, partit sur- TeiUer Texécution de ses projets.
Cependant le ministre aTait senti couTer l'orage, mais rien ne paraissait encore désespéré. Parfois, songeant au courage aTec lequel il aTait braTé l'impopularité pour plaire au roi, En* guerrand regrettait de n'aToir pas ménagé les deux partis.
Sa femme le lui reprochait souTent, car elle ne pouTait sortir en litière sans être insultée par des huées et des malédictions, malgré son cortège de Tarlets et de pages.
— Vous donnez pourtant près de trois cents liTres par an aux pauTres, répondait Enguerrand.
— Je les donne secrètement, selon les lois de la bonne cha« rite. Hais tous, c'est publiquement que tous réclamez Tingt ou trente mille liTres de plus à la seule Tille de Paris ; aussi le mal connu efface le bien ignoré. Âh! monseigneur, s'il nous arriTe malheur nous n'aurons d'abri nulle part.
— Dieu nous défendra, et notre courage...
— Nous sommes riches, nos enfants grandissent, tous aTez
servi l'état, ne serait-ce pas tenter Dieu que lui demander une prolongatioA de prospérité? Retirez-vous des affaires, vivons soit dans noire terre de Marignj, soit à la maison de ville si vous craignez de paraître fuir. Mais laissez un autre se mettre à la dangereuse place que vous occupez.
~ n me semble que vous vous épouvantez facilemmt.
— Tous les jours quelque fàcheux^présage m'arrive. Ce matin encore j'ai reçu une lettre bizarre, et soit faiblesse, soit pressentiment, j'en suis toute émue.
— Qu'est-ce donc? dites pour que je vous rassure.
La noble dame tira de son aumônière de velours brodé d'or un chiffon de parchemin couvert d'une écriture très-correcte.
— Lisez, dit-elle.
Enguerrand parcourut ces lignes avec indifférence.
(( Un grand danger menace monseigneur le surintendant. On ïui révélera le secret, moyennant qu'il fera enterrer au pied du dixième arbre de l'allée du Roi , à Vincennes, en partant du château, un sauf-conduit de Sa Majesté, et une promesse en règle de trois mille livres payables à vue.
Un SoRaEiu »
— N'est-ce pas effrayant , monseigneur?
— Nullement, dit le surintendant avec un sourire. C'est un piège ou une escroquerie. Le vrai danger qui me menace, c'«st la perte que je ièrais de ces trois mille livres ^ue le sorcier croit tenir.
— Incrédule ! imprudent I
— Votre affection vous aveugle, madame.
— Mais au moins faites rechercher crt luuaune, odla est fa-
cfle; enfin, ne soyez pas le jouet des passions ou le but des spéculations populaires.
— Quant à cela , j'y aviserai. Votre conseil est prudent. Mais voici l'heure du rendez-vous chez le roi.
Une trompette sonna au dehors.
— L'escorte est prête, dit Enguerrand; adieu, madame.
— Prenez garde au moins i
— Chez le roi I c'est aux autres à trembler quand j'y suis. Enguerrand partit d'un train rapide. Personne aux environs
du château n'avait remarqué que des hommes d'armes isolés ou deux par deux, mais séparés par un intervalle considérable, avaient envahi le quartiar et n'attendaient qu'un signal pour se réunir.
Après le départ du maître, les gens de la maison haussèrent le pont-levis , et une sentinelle se promena sur le seuil de la porte en ogive.
La veille de ce jour, lorsque la nuit fut bien sombre , un homme de petite taille, vêtu d'un surtout de camelot brun un fort mauvais état, et muni d'une chaussure insuffisante en temps de pluie, se glissa comme un daim qui fuit, par les rues tortueuses de la Cité, et arriva au coin de Saint-Germain le Vieux, près du Marché. Il portait quelque chose sous les pans de son sayon , et tout en courant se retournait sans cesse. Enfin il poussa le ressort d'une laide porte située au bout d'une ruelle aboutissant à la rivière ; et après avoir une fois encore interrogé le silence et les ténèbres de la nuit, il entra.
La demeure de cet homme se divisait en deux chambres; la première, banal vestibule, grossièrement pavé de grès inégaux , meublé de quelques escabeaux brisés et d'un grabat, sem-
blait aax moins clairvoyants l'unique pièce de la maison. Tout ce ^i sert à la vie d'un misérable s'y trouvait réuni : des pots de terre fêlés ou écornés, un mauvais fourneau , des ustensiles de bois. Mais derrière une grande image de sainte Geneviève en tapisserie rongée par les rats s'ouvrait une porte inconnue aux profanes. Elle conduisait à une seconde chambre d'un ameublement beaucoup plus digne d'être remarqué.
Le jour venait d'un châssis pratiqué dans les tuiles du toit. Le nom de ch&ssis et le mot jour paraîtront peut-être ambitieux à propos d'un vitrage d'un pied carré formé d'au moins cinquante petits morceaux de verre soudés avec du plomb ; en sorte qu'il ne faisait jamais clair en cette chambre que la nuit, lorsqu'on y allumait une "lampe. Le visiteur rencontrait en entrant à gauche un coffre plein de livres énormes , des plantes sèches de dimensions et de formes merveilleuses, des animaux empaillés , une collection considérable d'araignées énormes et un squelette d'homme ; au fond, une table couverte d'outils bizarres ; à droite , un fourneau encombré de vases beaucoup plus recherchés que ceux de la première pièce, tant pour la forme que pour la matière.
C'est là que l'homme dont nous suivons les traces se réfugia après avoir allumé une lampe de fer d'un travail miraculeux, mais rongée par une épaisse couche de rouille. Il tira un lourd volet à coulisses sur le châssis pour que la lumière ne fût pas vue du dehors ; et alors , car il avait fait toute cette besogne d'une seule main, il dégagea son bras gauche des plis du vêtement qui le couvrait.
Ses yeux rayonnaient de joie. Il examina avec la satisfaction d'un avare devant un coffre fort l'objet que tenait sa main
gauche. C'était une main droite d'homme complètement desséchée et qui rendit en tombant sur la table un son mat de bois ou de plomb.
— Voilà , diUil , cette fameuse mainl elle est bien comme il me la faut , un peu racornie, afin que les doigls forment le grapin. Rien que la possession de cette main porte bonheur, dit le livre; mais que sera-ce lorsque j'y pourrai accrocher la lampe d'argent? Alors » dif-il, tous les trésors de la terre apparaissent à cette lumière; toutes les portes s'ouvrent, même celles du cœur et de la pensée. Mais la lampe d'argent! cela coûte cent quatre-vingts livres pour avoir la forme qu'il faut ; et j'y veux &ire graver ma conjuration toute-puissante , ce qui ajoutera peut-être aux vertus du talisman, le don de voir à des distances inouïes.
Comme il se berçait de ces rêveries punies d'une mort affreuse à l'époque oh se passe cette histoire— la main était toute grimaçante sur la table — le sorcier leva tout à coup la tête ; du fond de cette chambre enfouie au fond d'une ruelle, assourdie par des charpentes et des milliers d'objets entassés, il venait d'entendre un bruit inaccoutumé dans les rues voisines. Il pencha son oreille vers un tuyau industrieusement disposé en entonnoir, qui, étroit dans la chambre, allait s'élargissant jusqu'à la porte de la rue, au-dessus de laquelle il ouvrait une large embouchure déguisée habilement sous une apparence de dégradation. Ce cornet acoustique avait mille fois sauvé le sorcier des surprises, ou lui avait révélé des secrets dont il profitait.
— Quoi I murmura-t-il avec surprise , des chevaux à cette heure dans la rue de la Calandre! ils viennent par ici... Oh! oh ! les voilà dans l'enclos de Saint-Germain le Vieux I . . . Qu'est
22 HISTCXRE
cela? ils s'arrélent... Ah!... quelque TÎsite pour les bons p^res... Me Toilà tranquille. . .
Mais l'instant d'après, sa frayeur redoubla. Il écouta de nouveau.
— Des pas d'hommes cette fois... et dans la rue de Saint* Germain même; les cavaliers auront quitté leurs montures pour n'éveiller aucun soupçon . . . Bah ! ... qui sait. . . quelques buveurs attardés... Non, les pas sont sûrs, lourds... Ah! une ronde des archers; mais les archers vont partout... Ils approchent... plus de doute, je suis perdu... on m'aura découvert.
Le sorcier souffla précipitamment sur la lampe j» sortit de l'atelier en courant; se réfugia, la porte bien fermée, dans la première pièce, et il était à peine installé tout palpitant sur son grabat, qu'il entendit les pas s'arrêter sur le seuil même de sa maison.
— C'est fait de moi , pensa-t-il.
Les hommes parurent se consulter un moment , puis l'un d'eux heurta d'une main puissante à la porte. . — Un gantelet de fer, se dit le sorcier. . nous y voilà !
— Holà ! cria le visiteur en accompagnant le jeu de ses poignets d'une voix de stentor, holà I maître Jacques Delor!
— Qui est là? dit ce dernier.
— Ouvrez !
— Mais j'ignore à qui j'ouvrirai, dit-il en tremblant , et il fait nuit, monsieur.
— Ouvrez , de par tous les diables !
— Oh! monsieur...
— Non , dit une autre voix qui sembla une voix de vieillard, qu'il ouvre au nom du roi , ou bien on enfoncera sa porte.
Depuis quelques minutes, Delor. qui répondait arec une Toix lointaine, était pourtant collé sur la porte de sob chenil» regardant au trayers d'une £œte qui lui servait d'observatoire.
— 0 dd! se dit-il, qu'aî-je vu là? Miséricorde] ceUe figure! cette barbe grise; quoi! un si auguste pensonnage... 0 malheureux Delor!...
n ouvrit aussitôt Deux hommes restèrent dans la rue , deux entrèrent
Celui que Delor avait vu par sa forie, à visage dôcouTert, apparut la tête entièrement masquée par T^pèce de rabat qui tombait des coiffures de l'époque.
— fl se cache! c'est lui , pensa Debr.
— Tu es Jacques Deior ?
— 0«i.«. mcmseigiieur*
— Pourquoi dis-tu monseigneur î
— y«4re Toix , votre déaiarche annoncent un homme de qualité» répondit Jacques en tremblant
— N'estHîe pas plutôt que tu me connais ?...
— Commeftt vous coenaUrais^ monseigneur ? je n'ai jamais ¥o votre visage.
— Feratiez la porte , Hubert , mettes votre lanterne Jiur <^tte table et retires-vouA.
Dubert glissa respoctueusement quelques mots à Torpille 4e sMuiattie.
— Bon ! reprit le vidllard , n'ai-je pas ceci?
n montrait un sifflet d'argent ipendu à son oollior.
Hubert partit Le vieiUaffd demeura seul avec Delor plus tremblait que jamais , et le r^ardait par les jours pratiqués dans la broderie de ce voile improvisé.
— Tu es sorcier, dit-îl.
— Moi, seigneur! moi sorcier 1 Oh! peut*on croire?... Et qu'est-ce qu'uu sorcier ? Cela exîste-t-il ?
— Tu es Jacques Delor le sorcier, homme fort coimu. Tu as vendu des philtres, des caractères et talismans; tu fabriques des charmes.
— Mais voyez, seigneur... ce logis... ce mobilier.
— Oh! tu as un autre logis, sorcier, et peu éloigné. — Et oîi donc, monseigneur?
— Je ne sais; c'est toi qui vas m'y conduire.
Le ton résolu du vieillard, son geste plein d'empire et de majesté, déterminèrent le sorcier, qui se résolut à tenter la clémence plutôt que de provoquer la force.
— Entrez donc, monseigneur, dit-il, et rappelez-vous que j'ai mis ma vie entre vos mains.
— Je l'eusse déjà prise si j'en avais besoin, répondit Tinconnu d'un air de dédain.
En pénétrant dans le laboratoire, il fut malgré lui saisi d'une horreur qu'il ne put dissimuler. L'aspect de cette nature infernale devait être antipathique à un prince chrétien. Il fit donc plusieurs signes de croix, ce qui fit sourire le sorcier.
— Oh ! monseigneur, dit-il, ne craignez rien pour votre salut; nous ne connaissons pas d'autres maîtres que Dieu et notre bon roi. Ceux qui croient le contraire sont les dupes dont les sous parisis entretiennent mon feu et ma marmite.
— Ces philtres, ces charmes
— C'est autre chose, monseigneur; on est médecin, et l'on a étudié. Mais les licences coûtent si cher! et il y a tant de praticiens connus des riches!
— Non, ce n'est pas ce que je demande, interrompit le vieillard, mécontent de ces préambules... C'est au sorcier que je m'adresse... Ah! qu'est-ce que ceci?
Et ilmontraitayechorreurla mainquele malencontreux Delor dissimulait depuis quelques minutes avec tout le talent possible.
— C'est... c'est une main de cire sèche, monseigneur, mêlée d'an parchemin, fondu par un {)rocédé qui m'est particulier et qui donne à cette matière la dureté du bois.
— Beau travail. . . mais cela sert à des sorcelleries. . . Bref, vous êtes sorcier, et je sais que vous vendez des charmes au moyen desquels on obtient la mort de telle ou telle personne.
— Oh! seigneur!
— Eh! tenez ; je suis sorcier aussi, moi... et assez distingué; nous nous devons la vérité... A quoi sert que vous ayez piqué cette figure de cire, là-bas, d'une épingle à la tête et d'une autre au cœur?
— Pur caprice...
— Ce caprice vous fera pendre 1
— Oh! seigneur!
— Parlez, alor?... Comment faites-vous ces sortes d'affaires?
— Vous comprenez, seigneur, vous, un homme si distingué, qu'à son langage je reconnais pour un gentilhomme nourri de lettres, vous comprenez que ce n'est pas l'introduction d'une épingle dans cette pelote de cire qui tuera quelqu'un.
— Non... mais l'intention, le vœu, la prière à quelque puissance infernale, les maléfices...
Charles de Valois doutait et avait peur. Le sorcier faisait l'esprit fort, et croyait de toutes ses forces à son art cabalistique.
— Parlerez-vous ?. . .
t6 fiOSTOIRE
— Eh bien, monseigneur, ceux qui ont des amours Tiennent me trouver. . . Rendez tel ou tel cœur sensible pour moi, disentils ; alors, pour gagner de celui-ci un écu, de celui-là mieux encore, je masse un bloc de cire à l'effigie de celui ou de celle qu'on me dépeint, puis à l'endroit de ce cœur si ferme, disentils, je pratique une ouyerture pour leur amour... C'est innocent, vous voyez, monseigneur.
— Mais, dit le comte en appuyant sa tête sur sa main, ceux qui ont des haines viennent aussi.
— Âh!... certainement... oui, monseigneur... ils viennent.
— Es veulent, non pas une ouverture au cœur de leur amant pour leur amour, mais au cœur de leur ennemi pour leur vengeance, n'est-ce pas?
— Oui... monseigneur.
— Que fais-tu alors ?. . . Parle !
Jacques Delor, plus livide que la main gisante sur la table, commmença, d'une voix entrecoupée, un cours dont il prévoyait que le dénouement probable serait la Grève ou le fond de la Seine.
Le comte de Valois écoutait avidement.
—Monseigneur, pour la haine on perce le cœur des statues de cire avec des aiguilles entourées de laine rouge, et nonseulement on perce le cœur, mais souvent la tête; car ce sont deux endroits où les coups sont mortels.
— Fort bien, nous allons nous entendre. Supposez que moi, un gentilhomme de province, je vous souhaite à vous, la ruine ou la mort, comment sera la statue?
Jacques fut assez inquiet de cette manière personnelle de procéder.
— Hais, monseigneur, ce serait une simple statue à ma ressemblance.
— Vous obtmez la ressemblanoet alors.
— Autant que possible.
— Et si c'était... un prêtre» un magistrat... — J'imiterais le costume — Un prince...
— Oh! monseigneur...
— Allés dottc.
— La figure aurait les armes. . • du prinee.
— Vous connaissez le roi?
— Que venea^vous de dire, monseigneur !
— Rien I mais voici ce que je dis, maître Jacques Delor : yous ferez une figure du roi, en cire ; vous la percerez au cœur et à la tête arec vos aiguilles, et le jour où je vous aurai désigné un homme, ou quelqu'un de sa famille, vous direz que cet homme vous a commandé la figure et tous a fait diriger sur elle des maléfices. Ce témoignage, si tous êtes fidèle, vousen-* richira. On vous tuera si tous me trompez.
— Mais, monseigneur y contre le roi ! c'est affaire de potence, débucher; je suis p^du... (Contre le roi I*.. des maléfices I...
— Ah! je vois que vous hésitez.
— Hélas! oui, monseigneur, car je sais que vous ne perdrez fàâ un innocent.
— Je veux te combler de biens, au contraire... Prends ces vingt Unes; le jour du témoignage tu en auras le centuple...
— Monsâgneur, j'obéirai. . .
Jacques ne dit pas qu'il c(Nftiprenait l'impossibilité de la résistance; il voulut se &ire honneur de la bonne volonté.
— Je t'enyerrai prendre lorsqu'il le faudra, dit le comte. Ne fais aucune autre démarche. Tu vas fabriquer et cacher une figure en cire du roi. yêtue du manteau royal et couronnée. Que les épingles soient bien celles que tu me montres: cache tout cela et attends. Si tu manques à une seule de mes injonctions, souyiens-toi que tu demeures fort près de la Seine, sorcier.
— Monseigneur !
— Ne bouge pas.
Le comte alors trayersa la première salle, siffla ses gens, et lorsqu'il eut tiré sur lui la porte, Jacques Delor courut à son observatoire. Là, il entendit le prince dire à voix basse :
— Que tous les jours on s'assure que cet homme est encore
— Me Yoilà dans une main redoutable, pensa le sorcier plus inquiet qu'ébloui. L'oncle du roi! un sortilège contre le roi! Quoi ! ... ce prince méditerait la mort de son neveu. . . Mais non, c'est une yengeance contre quelqu'un, contre quelqu'un de grand, puisqu'on peut l'accuser de conspirer contre le roi. Mais je serai pendu, moi, comme l'instrument... il n'en faut pas douter. Ma seule ressource serait de fuir avec ces yingt livres ; mais, hélas! abandonnerai-je mes chers travaux, mes précieuses collections, tout mon avenir, fruit d'un passé long et laborieux!
Le sorcier jeta un regard désespéré sur tout ce qui Tentou* rait. n lui sembla que ses serpents desséchés, ses squelettes d'hommes ou de poissons» avaient pour lui de tendres regards.
^Fou! triple fou! s'écria-t-il après une longue rêverie ; mais si monseigneur Charles de Valois a un ennemi, est-ce que je ne le connais pas? Est-ce que toute la France ne le connaît pas aussi? Cet ennemi-là n'est pas encore abattu, il peut me sauver.
lui, m'enrichir aussi bien que M. le comte. Jetons-nous entre la haine de ces deux hommes; moi» si petit, je trouverai, soit un trou pour m'évader, soit un point d'appui pour me cramponner.
Jacques, enchanté d'avoir trouvé cetle idée, se met à repasser toutes les raisons de l'inimitié qui s'était déclarée entre le comte et Enguerrand. Tout concluait en faveur de la découverte qu'il venait de faire. Le prince n'espérait point perdre le favori par de simples accusations de violences et d'extorsions , il voulait user de cette arme terrible des maléfices, doublement mortelle comme crime de sacrilège, et crime de lèse-majesté.
Jacques Delor espéra que le surintendant prêterait l'oreille à ses suggestions. H l'espéra d'autant plus que sa famille le lui persuaderait. H fit donc tenir sa lettre que nous connaissons, non pas à Enguerrand lui-même, mais à la dame de Marigny, plus crédule et plus facile à alarmer. Il se mit aussi lui-même à l'abri d'un coup de main que le surintendant pourrait tenter contre sa personne, car il savait, le pauvre sorcier, que si parfois dans leurs querelles les grands se servent des petits, souvent ils les brisent dans ces jeux sanglants. Déjà Delor entre*voyait l'or enfoui sous les gazons de Yincennes, il achetait de cet or la fameuse lampe d'argent destinée à lui ouvrir tous les trésors du monde, puis il décampait, muni du sauf-conduit royal, dans la crainte que les royaumes du ciel ne lui ouvrissent leurs portes avant les royaumes de la terre. Tout cela-manqua, nous le savons, parce qu'Enguerrand crut encore une fois à sa fortune et à l'amitié du roi.
Le surintendant vint donc au conseil, où le meilleur accueil lui fut fait. 11 donna le ton aux délibérations et gouverna selon son habitude. H crut même remarquer plus de faveur que
ae HISTOIRE
jamais dansTapprobation de Louis le Hulin, et moins d'aigreur dans les répliques du comte de Valois. Plusieurs fois même, le vieillard, qui autrefois semblait prendre à tâche de soutenir opiniâtrement Favis contraire à celui du ministre, adopta sans discussion l'opinion qu'il venait d'émettre. Ce fut un nouveau triomphe pour le ministre^ et pour les courtisans une raison nouvelle de se retourner vers l'étoile qui paraissait devoir se rallumer.
Enguerrand; après le conseil, repartit pour le château du Louvre avec son escorte, à laquelle se mêlèrent, pour lui faire honneur, plusieurs chevaliers du roi. Il se promettait une restauration certaine de toute cette fortune à laquelle rien ne manquait que le nom ptur être royale. Mais lorsqu'il entra sur le pont4evis de sa tour, il ne reconnut pas d'abord son commandant, posté, suivant l'habitude, derrière la herse. Il ne vit pas non plussa femme, dont l'inquiélu de devait être mortelle, à en juger par les angoisses de la matinée; cela lui eût donné de la défiance si toutes les portes ne se fussent ouvertes avec la ponctuahté habituelle devant la tête de son escorte.
Mais à peine fut-il entré, lui et les siens, dans la première cour du château , que les perrons et les portes se garnirent d'hommes darmes avec les bannières royales. Il vit qu'on avait supprimé son écusson à lui , sa bannière , et il n'aperçut aucun de ses serviteurs ; il était entouré d'ennemis.
Ses pages et ses huit hommes d'armes voulurent mettre la lance au poing et l'épée à la main.
— Tout beau, dit-il tristement , la partie est illégale. Merci , mes enfants, rendons-nous au roi.
Le château avait été envahi pendant l'absence d'Enguerrand.
DU DONJON DE VINCENNES. Si
n ne comptait plus un seul serviteur dévoué dans toute sa chàtellenîe. On lui déclara qu'il était prisonnier, qu'il habiterait un des appartements retirés de la grosse tour, et qu'il ne verrait plus sans permission sa femme et ses enfants.
Ces vexations lui venaient directement du comte de Valois, qui enfin commençait à se venger. Le roi avait permis, lui, l'arrestation d'Eoguerrand et Tinslruction d'un vaste procès. Ce fut donc à la diligence de l'accusateur Charles de Valois que tous les prélats, tous les dignitaires, tous les gens de condition, furent appelés au château de Vincennes pour siéger en cour de justice, à l'eflTet de juger le surintendant Enguerrand de Marigny sur tous les griefs qui seraient articulés contre lui.
Cependant , mal satisfait encore de ce triomphe , le comte avait fait publier dans Paris la déconfiture du ministre. Les cris de joie du peuple émurent le roi ; son oncle ne manqua pas de les lui faire remarquer en y ajoutant ses commentaires , si bien que la conviction de Louis X fut presque formée sur la culpabilité de son ministre, et qu'il vit sans trop de répugnance commencer l'oeuvre de persécution plutôt que de justice exercée en son nom contre un homme naguère encore son défenseur et son ami.
Le peuple alla jusqu'au Louvre insulter le prisonnier dans sa chambre. Enguerrand entendit et reconnut les terribles éclats de la colère du peuple. A ce moment , un chevalier, suivi du gouverneur nouveau de la tour, lui signifièrent de quitter sa chambre pour aller occuper une autre prison.
— On veut me faire dévorer par les tigres qui hurlent en bas, dit-fl.
— Non, sire Enguerrand; mais comme cette chambre où
nous sommes fut occupée longten^)S par le comte Ferdinand de Flandre, elle est moins une prison qu'une demeure royale, en sorte...
— Que pour m'humilier on préfère me transporter dans une prison qui ait servi de dernière demeure à quelque larron mort au gibet... C'est fort bien; je sais de quoi il est capable.
— Que voulez-Yous dire?
— Où allons-nous? je suis prêt.
Enguerrand ramassa son manteau, un livre de prières, et fut conduit au travers d'une double haie de gardes jusqu'à la cour où l'attendait une litière. Il y monta. Vingt hommes d'armes escortèrent le prisonnier jusqu'au Temple, où il fat écroué comme un criminel ordinaire.
— Tu as beau faire I disait-il, ô Charles! prince, mon ennemi, mon vainqueur, le jour viendra de mon triomphe! à mon tour je me vengerai.
Le procès s'instruisait rapidement. Nul ne pouvait pénétrer jusqu'au prévenu. Tout ce que l'ignorance et la barbarie du temps peuvent avoir produit ou toléré d'atroces insultes et de monstrueuses injustices vint se grouper peu à peu sous le souffle de la haine entre les juges et l'accusé.
A peine Enguerrand fut-il au Temple que le comte de Valois craignit qu'il ne s'en échappât. Ses richesses, l'amour de sa famille, son caractère entreprenant, rendaient le ministre un prisonnier gênant. Le comte soupçonnait les geôliers, il doutait des murailles. Perdre une vengeance si ardemment convoitée, il en fût mort de désespoir. Il persuada donc au roi de faire enfermer Enguerrand dans le château même de Vincennes, assuré que là, sous leurs yeux, le prisonnier serait l'objet d'une
suryeillance plus active» sans compter le plaisir d'être soi-même le geôlier de son ennemi, de te savoir gémissant sous la voûte d'un parquet que Ton foute à toute heure, libre, heureux, et n'ayant d'autre occupation que de chercher à démêler le bruit de ses soupirs et de ses larmes.
Voilà donc Enguerrand déplacé encore une fois par le caprice de son persécuteur. Celte fois ce n'était ni prison ni chambre; mais un de ces lieux d'attente, plutôt nus que meublés, plutôt moisis qu'habitables, l'espèce de cachot que se réservaient en ces jours d'escarmouches imprévues, les châtelains changés en geôliers, pour des hôtes changés en captifs.
Enguerrand, homme habile, fécond en ressources, et doué, comme tous les hommes éminents, d'une patience et d'une énergie qui ne désespèrent jamais, avait prévu dès longtemps l'attaque. Déjà sous Philippe le Bel, lorsque Marigny était venu demander aux états-généraux un subside extraordinaire pour la guerre de Flandre, les murmures, tes imprécations même avaient témoigné au ministre qu'un orage se formait, qui plus tard éclaterait bien autrement terrible. La Picardie et la Normandie s'étaient soulevées, puis toutes les provinces chacune à leur tour. Depuis trois ans, à force de vigueur, d'adresse et de moyens dilatoires, Enguerrand avait reculé le moment delà crise. Hais désormais plus de salut que dans une intrépide défense. Les grands, le peuple, se liguaient, il fallait rompre cette ligue. Les soldats se plaignaient de n'avoir rien reçu de leur solde et de trouver la misère dans les pays ennemis rançonnés déjà par le ministre; les magistrats disaient que toutes les charges de judicature avaient été vendues à vil prix à des indignes; les prêtres se plaignaient d'avoir ahéné leurs terres, tant pour les croisades
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que pour les guerres profanes, et de n'avoir pas touché les remboursements promis; en un mot, tout ce fracas et cette furie, ayec une royale yengeance derrière ^ composaient bien l'orage prévu dès longtemps et qu'il s'agissait de détourner soit dans le vide, soit sur une autre tète. Enguerrand ne cessa pas d'espérer.
n avait écrit sur des tablettes, qu'il s'était faites d'un mor* ceau d'ardoise, tous les sommaires de ses principales répliques, et il attendait de voir soit le roi, soit un des juges, pour lui demander un conseil, un défenseur. Or il faut savoir que le malheureux Enguerrand avait pour intime ami Raoul de Presles, avocat général au parlement de Paris, aussi célèbre jurisconsulte que savant distingué. H comptait sur les lumières et l'influence de ce défenseur pour faire triompher une cause facile peut-être à plaider devant le roi ; car Enguerrand se flatta toujours, et non à tort, delà prédilection de Louis X à son égard.
Le prisonnier s'occupait donc activement de préparer les matériaux à son illustre ami, lorsqu'un soir du mois d'avril, il entendit plusieurs pas retentir sur les pierres de l'escalier. Pour un homme de cette influence, de ce rang, de cette fierté, l'espoir devait être le premier sentiment qu'une semblable visite fit naître mais; que devint Enguerrand, lorsque, la porte ouverte, et à la lueur de deux flambeaux que tenaient des pages à droite et à gauche, il reconnut son ennemi mortel, le comte de Valois, appuyé sur une longue épée, et qui le considérait du seuil de la prison comme on eût fait un lion ou une panthère, au travers des grilles de sa cage I
—J'espère que votre altesse m'insulte à loisir, allait dire Enguerrand; mais il se contint, et avec un soupir, se tourna de l'autre côté.
— Àh I ce sont'les prisons du château, dit l'implacable seigneur en promenant des yeux indifférents de la voûte au plancher couvert de paille et de débris..- Et ce prisonnier, n'est-ce pas le sire de Marigny?...
— Lui-même, dit Enguerrand, qui souleva sa tête altière et menaçante; mais il vous prie, au lieu de le visiter avec ce superbe dédain de vous souvenir que vous perdez un temps précieux, qui serait mieux employé à préparer votre acte d'accusation... car je prépare ma défense, moi, et elle sera bonne, je vous en réponds.. . Vous connaissez Raoul de Presles...
— Oui, dit le comte avec son même sourire nonchalant; je sais même qu'il est en prison et que tous ses biens sont confisqués. ••
Enguerrand se leva épouvanté.
— En prison! Raoul de Presles! etqu'a-t-il fait?... Mais on m'ôte donc mon défenseur...
Le comte ne répondit plus rien.
— On ne veut donc pas que je me défende? cria de nouveau Enguerrand aveuglé par la colère, et incapable de deviner qu'il donnait un bien doux spectacle à son ennemi.
Le comte fit signe à ses pages, les flambeaux s'éloignèrent.
— Ah! je reconnais votre haine si lâche à ce dernier coup, dit Enguerrand au comte immobile; oui, c'est encore vous qui avez fait arrêter Raoul... Mais voyez-vous, comte, tout ce que Raoul eût dit de sa voix éloquente, je le dirai, moi, avec des élans de rage contre vous, et... tenez, je vois que vous tremblez déjà.
Le comte suivit ses pages, et le prisonnier demeura seul. n semblait qu'une pardlle secousse dût briser l'esprit le plus vigoureux. Celui d'Enguerrand se releva plus souple et plus
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fort. Il comparut devant ses joges, à ViDcennes, dans la grand* salle du château. Le roi présidait la séance. Tout le conseil d'état, composé des ennemis déclarés d'Enguerrand, prenait part à la délibération.
Enguerrand savait bien que le comte de Valois ne porterait pas la parole; il vit se lever pour accuser, l'avocat au parlement, Jean d'Asnières, qui débuta par un exorde assez court, dans lequel il annonçait devoir soutenir contre l'ex- surintendant quarante-cinq chefs d'accusation tous articulés, détaillés et établis.
— En voilà beaucoup, murmura le prévenu, qui était assis sur la sellette, sans appui, sans conseils, isolé même de ses deux frères, l'archevêque de Sens et l'évêque de Beauvais, qui avaient sollicité la faveur de le défendre.
Jean d'Àsnières articula entre autres griefs, ceux-ci : l'altération des monuaies; l'énorme fardeau sans cesse augmenté des taxes et impôts; le vol de plusieurs grandes sommes; les dégradations commises dans les forêts du roi ; les intelligences entretenues par le ministre avec les Flamands, et l'acceptation de valeurs considérables offertes à Eoguerrand, par ces ennemis de l'état.
Lorsque l'avocat eut terminé son acte d'accusation, ce fut dans l'assemblée, sous le regard du comte de Valois, un de ces murmures que les courtisans savent rendre agréable au mattre, sans qu'il ait pourtant une signification bien tranchée. On voyait néanmoins par ce mouvement quelle était la haine de tous les ordres du royaume pour le ministre qui s'était chargé de porter la couronne pour son maître, sans voir que souvent ces diadèmes se changent en couronnes d'épines.
L'altération des monnaies, l'argent reçu des Flamands, étaient des accusations terribles. Souvent le ministre avait dû agir spontanément et sans ordres ; souvent aussi les ordres avaient été iniques et le ministre les avait néanmoins exécutés. Le jour oîi la foudre tombe sur un logis, il est rare qu'on n'y trouve pas de quoi justifier cette colère divine.
Enguerrand répondit, au sujet des monnaies, que le feu roi voyant son trésor épuisé par tant de guerres, avait cependant reculé devant des emprunts et s'était résolu à prendre sur une espèce de capital, qui est l'argent courant, sauf plus tard à refondre les monnaies altérées quand la prospérité aurait payé les dettes de ces années de gène. Enguerrand fut plein d'éloquence et d'habileté dans cette réplique, oîi il toucha légèrement l'insinuation dirigée contre ses propres richesses. Charles de Valois pâlit, le roi garda toute sa sérénité.
Passant aux Flamands, le ministre expliqua sa politique, qui était d'affaiblir l'ennemi de la France en pompant à l'avance ses trésors, aliment de ses dépenses lorsqu'il faudrait faire la guerre. Jean d'Asnières demanda aussitôt ce qu'était devenu cet argent, et s'il était entré dans les coffres du roi.
— Quels sont donc les biens du roi? c'est-à-dire ses coffres, s'écria Enguerrand, et quels sont les miens? le compte est facile à faire. Regardez mes profusions, les valets qu'on me reproche, les terres que j'ai acquises, comptez à combien se montent ces énormes sommes. Voilà dix ans que je gouverne, c'estrà-dire que je travaille pour le roi de France, jour, nuit, plus encore s'il est possible, tenant ma personne à découvert comme vous le voyez aujourd'hui, et en dix ans, quand les guerriers trouvent des biens au bout de leur lance, les artisans au bout de
leur outil de travail, je n'aurais pas, moi, de quoi élever dignement ma famille et soutenir mon nom de gentilhomme! Je me suis payé, messieurs, pour avoir dirigé les guerres étrangères, combattu dans les guerres civiles, pour avoir veillé à la porte de chacun de vous pendant vos fêtes et votre sommeil; j'ai gagné cent cinquante mille livres, fortune immense, je le sais, mais qui n'est pas en rapport avec ce que j'ai souffert, avec ce que je souffre aujourd'hui de venir me justifier devant vous.
ËDguerrand se rassit après ce discours qui impressionna vivement l'auditoire; on voyait le comte de Valois communiquer à ceux qui l'entouraient, des idées pour répondre au prévenu. L'avocat Jean d'Asnières répliqua par de nouvelles accusations sur la coupe et l'aliénation des forêts. Enguerrand, déjà fatigué, semblait chercher autour de lui ce défenseur si courageux, si dévoué, cet éloquent Raoul de Presles dont la voix eût confondu toutes ces clameurs. Mais il se vit entouré d'ennemis et ramena sur ses notes un œil découragé.
La séance finit. L'un et l'autre des adversaires crut avoir triomphé : Charles, parce que les griefs n'avaient pas été aussi clairement détruits que nettement articulés; Enguerrand, parce que les juges ne pouvaient se sentir suffisamment éclairés après un débat si vide et si obscur.
L'assemblée se sépara. Louis X était fort ému. En voyant son ministre p&li par l'air humide du cachot, en jetant cet homme, naguère supérieur à tous, sous les pieds de ses ennemis acharnés, il avait éprouvé un sentiment indicible de remords et de pitié. Mais la tâche était entreprise; on devait persé?érer. Le roi fit reconduire Enguerrand dans sa prison et retourna aux plaisirs. Charles pressa tous ses amis de concourir
à la ruine du ministre. Parmi eux , le plus ardent, le plus fougueux d'abord, ce comte d'Harcourt dont nous avons parlé, devint peu à peu Ëroid et sombre, puis s'éloigna des conseils, puis n*y revint plus.
Cependant le peuple de Paris s'attendait à une ccmdamnation. Il n'y avait pas en ce temps-là beaucoup de chemin du Capitole à la roche Tarpéienne ; on était tout-puissant la veille, on expiait sa grandeur le lendemain à quelque gibet ou dans quelque émeute^ armée. Donc, le peuple attendait la tête d'Enguerrand, comme plus tard il attendit celle d'Armagnac, plus tard celle du maréchal d'Ancre. Mais l'issue du jugement le trompa, et peu s'en fallut qu'il n'y eût une sédition.
Le comte de Valois alla trouver Louis X pour presser le résultat. D comptait beaucoup sur cette manifestation du peuple, car on commençait à reconnaître la nécessité de ménager cette foule si industrieuse, si patiente, si généreuse, qui donnait son sang et son travail aux rois en échange des fers, des coups et des mépris. Déjà quelques symptômes indiquaient que les rôles pouvaient changer. Sous Louis X, le peuple éclairé eût eu beau jeu à prendre une revanche.
Mais le Uutin répondit à son oncle que, pour le moment, il était en conférence et ne le recevrait que plus tard. Le comte, inquiet, s'informa; il apprit que les évèques de Sens et de Beauvais s'étaient venus jeter aux pieds du roi, le suppliant d'user de miséricorde envers un homme que trop de gens voulaient perdre, parce qu'il avait servi trop fidèlement son roi. Louis ne se montrait pas inflexible; Charles de Valois eut peur d'avoir le dessous en laissant se prolonger l'entretien, il força l'entrée des appartements et parut.
— Sire, dit-il au roi étonné. J'ai; de fâcheuses nouvelles à vous apprendre ; le peuple de Paris s'est mutiné. La justice de votre majesté est taxée de faiblesse et de négligence ; les cris, les menaces, hâtent le moment d'une sentence, ^ue aux ressentiments de tout rél^t...
, Les deux prélats lancèreijt au cruel persécuteur un coup d'oeil menaçant. Mais il avak bravé Engfierrand lui-même, il continua : : :
— Est-ce aujourd'hui que votre majesté rendra la s^ïtence?
— Voici celle que je, veux rendre, dit le, roi avec fermeté. Comme je sais que si M. de Mariguy est coupable, il: est aussi fort haï et persécuté, je veux le punir. dé façon à mè laisser les moyens jde 5evenif^s\jûr:cette/,CQnd9iWiation. * .
'.Charles de Valois pâlit.
^ — Qu'il sorte donc du royaume, ainsi que, le. demandent ces dignes prélats, les frères du surinten^dant ;. qu'il en sorte pauvre , . puisqu'on, lui reproche, ses richesses comme mal acquises; sçul, puisqu'il doit être mis sous la main de Dieu; mais quant à.sa^te, je teuxj encjépitde.tout, qu'elle demeure sauve et sacrée. ."
— Ce çQra •grand scançlale^ objecta le comte pendant que les frères d^Enguerrand se jetaiçnt aux pieds du roi.
— Scandale de clémence est bon, répliqua le roi. —Le sire de Marigny est coupable.
— Eh! monseigneur, dit l'archevêque de Sens, il n'a pas outragé Dieu ni la majesté royale; s'il est coupable d'abus de pouvoir, vous le lui reprochez comme homme : mais vous êtes coupable d'abus deforce, et jevous le reproche comme ministre de Dieu.
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Le comte baissa la tète et chercha une réponse.
— Qui a dit, murmura-t-il, que l'on na pas ménagé cet honmie, et qu'il n'a pas commis d'autres crimes que ceux dont Jean d'Asnières a lu l'énorme liste ?
— Quoi ! vous les auriez oubliés? dit l'archevêque. — Vous les prouverez, mon oncle, dit le roi.
— Au grand étonnement de votre majesté, répliqua Charles, et au grand scandale de tout un peuple, c'est ce que je voulais éviter.
Une frayeur nouvelle s'empara des deux frères. Le regard faux du comte, sa pâleur aux paroles du roi, le retour qu'il venait de faire évidemment sur lui-même, tout prouvait qu'il cherchait à paralyser les effets de la bonne volonté de Louis pour Enguerrand. Ds quittèrent donc le château, fort inquiets, et vinrent donner des nouvelles à la dame de Marigny, qui, depuis l'arrestation du surintendant, paraissait avoir eu l'esprit troublé par cette affliction si soudaine et si accablante.
Celte dame était dans son oratoire avec sa belle-sœur. En apprenant la grâce que faisait le roi, pais la machination nouvelle du comte, elle sembla frappée d'une idée subite. L'archevêque de Sens, en prenant congé, prononça ces paroles :
— Dieu peut le sauver» ma sœuri
— Oui, Dieu! répondit la pauvre femme. Dieu!... et moi. Les deux frères commentèrent cette réponse en retournant à
Vincennes. Elle leur parut la suite de cette surexcitation continuelle que produisent les longues pratiques pjieuses et la tension de l'esprit vers des espérances difficiles à réaliser. Quant aux deux dames, le soir venu, elles s'enveloppèrent de simples manteaux de laine, et, suivies d'un valet de confiance, traver-
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sèrent Paris et le pont Notre-Dame. Elles allèrent de là droit à la maison du sorcier Delor.
Justement Charles de Valois s'y rendait de son côté, escorté de deux Talets. Voyant des femmes, qu'il ne reconnut pas» s'in« troduire chee le magicien, il résolut d'entrer et de les faire chasser pour causer plus tôt avec Jacques. Il fit donc heurter i la porte et exposa son désir au sorcier.
Celui-ci était fort embarrassé. D'un côté, des femmes de condition qui avaient jeté de l'or sur la table; de l'autre, ce puissant, ce redoutable seigneur.
— Entrez, dit-il, monseigneur, tous avant tout. Mais vous ne serez peut-être pas fâché d'attendre un peu pour savoir ce que veulent ces femmes.
— Vous êtes égrillard, dit le comte, mattre sorcier.
—Monseigneur, la loi de priorité donne le pas sur vous à ces dames.
— Je veux bien attendre, pourvu que ce soit court.
—Derrière le panneau, monseigneur, vous entendrez parfaitement, mais vous ne verrez rien. Quant à mes clientes, je me hâte de les satisfaire... Oh ! quelque amourette, un philtre, une misère... ou des questions sur l'avenir.
Jacques installa le comte sur un escabeau, et rentra.
— Qu'était-ce donc? dirent les dames.
— Un client, mesdames, qui insistait pour entrer; mais il prendra son tour... il attend:
— Oîiest-il?,
«— A la porte, mesdames.
—On est seul ici, j'espère?
— Ah! madame, on est seul» sans quoi l'on swait pendu I
— Voici ce que je veux : j'ai un ennemi
— Vous voudriez lui faire sentir Totre haine?
— JeTeux éviter la sienne... ou l'adoucir...
— Qui est-il donc?
— Vous le savez, vous qui m'avez prévenue de ses desseins contre moi et ma famille.
— Je vous ai prévenue !• .. moi !
Et Jacques Delor pâlissait à vue d'œil. — Vous m'avez fait tenir un billet... le voici... connaissezvous l'écriture?
Jacques prit le billet, le parcourut d'une vue égarée.
— Oh! murmura-t-il. la femme du sire Enguerrand! ici! quand l'autre est là... me voilà perdu !
— Ce n'est pas mon écriture, dit-il; vous vous trompez, madame.
— Ce n'était [pas vous non plus, n'est-ce pas, l'homme qui vint fouiller au pied de ce dixième arbre de l'allée du roi, à Vincennes, pour voir si mon mari avait fait déposer la somme convenue?
— Non, assurément y ce n'était pas moi.
— Comment serais-je ici, si mes gens ne vous eussent guetté, suivi et reconnu?
Delor baissa la tête ; il se sentait pris dans un pi^ qui n'était pas cdui de cette femme, et l'impuissance où il était de se défendre doublait sa rage et sa douleur. Comment se jus* tifier devant Charles d'avoir prévenu Harigny ? Soirée maudite ! maudite cupidité I En congédiant ces femmes puisqu'il avait déjà pris leur aident, il évitait tant de malheurs i
La dame de Harigny continua :
— J'ai done un ennemi puissant, riche; il faut que vous m'aidiez à le fléchir. Vous possédez des charmes, faites-m'en part.
— Mais, madame...
— Je TOUS ai payé... vous aurez le double.
— Mais de quelle sorte, madame, et dans quel but?
— Il faut qu'il devienne clément pour que je sois sauvée ; que faites-vous lorsque vous souhaitez la mort d'un homme? vous avez des statues de cire, vous les percez, je sais tout cela : mais pour sauver une existence menacée...
— Madame, différents moyens sont employés, mais tous ne réussissent pas également.
— J'ai composé, avec de la cire, une statue de notre ennemi : je l'invoque chaque jour en priant Dieu, mais je ne sais pas les paroles convenables. Ma sœur aussi en a modelé une du roi... elle est dans mon oratoire...
— Cette figure...
— La voici. Vous le reconnaissez, n'est-ce pas? oh! ses traits sont gravés dans ma mémoire. Mes enfants même l'ont reconnu... lui qui veut devenir le bourreau de leur père.
— Silence, madame!
— Vous avez dit qu'on n'entendait rien ici.
— n faut user de prudence cependant.
Un grand bruit de meubles renversés retentit dans la pièce voisine ; les dames se levèrent effrayées.
— Ce n'est rien, dit Jacques, plus tremblant que ses clientes. L'étranger s'impatiente et heurte à la porte.
Et il courut voir ce que voulait le comte.
— Qui sont-elles? dit Charles de Valois d'une voix brève.
— Hélas ! monseigneur, les dames de Marigny.
— Je m'en doutais. Tu vas garder cette statue, au moins !
— Elles me la refuseront peut-être.
— Exige-la 9 et me l'apporte aussitôt.
— Si elles la redemandent?
— Réponds ce que lu voudras, tu n'es pas sorcier pour rien.
Jacques prit la figure comme pour lui faire subir certaines préparations magiques, et l'apporta au comte, qui, la serrant dans un pan de son manteau, s'enfuit comme s'il emportait un trésor.
— Votre conjuration réussira-t-elle? dit la dame de Marigny au sorcier.
—Oui, madame.
— Alors, il est sauvé, s'écria-t-elle.
— n est perdu I pensa Delor, et moi aussi ; mais je m'enfuirai.
Sitôt qu'il fut seul, Jacques se débarrassa de son habit de sorcier, prit une botte remplie d'or qu'il cachait sous un vase de grès, derrière des squelettes, passa un couteau à lame triangulaire dans sa ceinture, puis jeta son manteau sur ses épaules. Son dessein était de couper le cÂble du premier bateau qu'il trouverait sous le pont, de voguer toute la nuit et d'acheter un cheval à Neuilly, oii le jour devait le surprendre. Mais ses projets n'eurent pas d'autre suite que celle-ci. Quatre hommes enfoncèrent sa porte, saisirent Jacques, le Uèrent sur un cheval et l'emportèrent avec la rapidité d'un vent furieux jusqu'à Yincennes. Là, on mit pied à terre, et le sorcier, d'escaliers en escaliers, de corridors en couloirs, fut conduit à une poterne ouvrant sur de vastes caves. L'une de ces caves lui servit de logement jusqu'au jour.
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— On ne me pendra pas (ont de suite, pensa Jacques. Le comte a encore besoin de moi.
En efifet, dès l'aube, deux archers menèrent le sorcier dans une petite cour, près d'un grillage de fer auquel ils l'attachèrent solidement. Jacques ne comprenait rien à ces façons, lorsqu'il entendit parier derrière le treillis.
—Te Toilà ici, maître Jacques, disait la Toix, mais ne t'effraye pas. Je Yeux t'avoir près de moi, voilà tout.
— Ehl monseigneur, logez^moi mieux alors. Les crapauds sautent le long de mes jambes, dans ces caves humides.
— Il inerte que tu ne sois pas vu. Demain tu comparaîtras devant la cour. Si tu témoignes selon que je te l'ai enjoint à ma première visite, tu seras bientôt libre et riche. Si tu me trahis, ce sera une faute inutile, car je te ferai étrangler la nuit dans ta prison.
— Je témoignerai, monseigneur, croyez-le bien.
— Je le crois. Tu es intelligent et tu as dû comprendre toute l'affaire. Je sais que tu m'as déjà trahi pour recevoir double récompense, mais le passé ne compte pas... d'ailleurs je m'en doutais..... Aujourd'hui j'ai besoin de toi, et tu le sais, mon
drôle nous verrons comment tu gagneras ton argent. La
statue du roi, commandée par le sire de Marigny ; la statue du roi et celle du comte de Valois, faites d'après ta méthode, par les dames de Marigny : voilà ta leçon.
— Je m'accuse alors moi-même.
— Qu'importe, puisque je te sauve.
— Mais, monseigneur, pourquoi dire que j'ai enseigné ces sorcelleries?
— Parce que sans témoin l'accusé ne serait pas convaincu.
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A peine cette parole fut*elle lancée, que le comte eût voulu la rattraper, mais il tenait Jacques «i son pouvoir et n'avait plus à le craindre. Toutefois le sorder ne laissa pas édiapper cet aveu du persécuteur d'Enguerrand.
Le jour éclaira le spectacle si doux auquel s'aittendait le comte de Valois. L'accusé, encore dd)out la veille comme un chône qui a résisté à Torage. allait être enfin déraciné k jamais. On vit par raitre à l'audience les dames de Marigny tout en pleurs et couvertes de pâleur et de confusion. Dès qu'Enguerrand les aperçut, fl jugea qu'une nouvelle accusation allait tomber sur sa tète.
La séance étant ouverte, les plaintes de l'avocat Jean d'Âsnières retentirent de nouveau. Il lut une nouvelle liste de crimes en tête desquels figuraient ceux-ci :