ATTENTATS A LA VIE DE CHARLES, ONCLE DU ROI
Ces crimes si étranges, puisqu'ils n'avaient pas encore transpiré au sein des clameurs outrageuses du peuple et dans l'écume de dix tempêtes furieuses, firent naître un mouvement dans toute l'assemblée. Enguerrand voyant sa femme et sa sœur baisser la tête et pleurer, se vit tout à fait perdu.
—Quelles sont donc ces accusations, dit-il d'une voix altérée, et sur quoi peuvent-çUes reposer?
— D le demande I poursuivit l'avocat en se lançant dans un déluge de citetions bibliques et dans une érudition de théologie vraiment efifrayante. Magicien, hérétique et assassin, triple couronne infernale que ce nouveau Baal. . .
— Ce sont de ridicules folies, dit Enguerrand; ne parlez pas tant, sire avocat, précisez.
hS fflSTOIRE
r-Recoûnaissez-YOus ces statues? dit l'avocat en tirant Tune des' figures de dessous sa stalle de bois sculpté.
On vit alors une effigie du roi, couronne en tête, sceptre à la main ; Tart du sculpteur n'avait pas poussé la ressemblance plus loin que ces deux imitations, assez exactes du reste.
Toute l'assemblée, dominée par ce fanatisme barbare des préjugés de sorcellerie , frissonna comme les épis sous le vent.
— Remarquez, dit l'avocat de sa voix tonnante; le cœur et la tête sont percés.
Un mouvement plus prononcé d'horreur parcourt l'auditoire. Enguerrand remarque l'agitation du roi et la feinte surprise du comte de Valois.
— Mais, dit Enguerrand, tout cela est horrible, sire avocat, et surtout si cela est vrai : voilà seulement ce que vous oubliez de prouver.
— Vous niez donc avoir participé ^ la fabrication et à la profanation de cette image?
— Je le nie; le roi est mon maître, et je l'aime comme un fidèle serviteur.
— Si l'on vous prouve que vous mentez? Le visage d'Enguerrand pâlit de colère.
— Si l'on me le prouve, je confesserai, dit-il.
— Faites entrer le sorcier Jacques Delor.
A ces mots les dames de Marigny se courbèrent sur leur siège; l'une d'elles parut s'évanouir.
— Que signifie tout cela? pensait Enguerrand.
Jacques entra, tête baissée, regard oblique, épouvanté, mais défiant comme un oiseau de nuit apporté au grand jour. Le
premier de ses regards qui porta rencontra celui du comte de Valois.
— Qui étes-YOus? demanda le président à cet homme.
— Je suis le mire (mé iecin) Jacques Delor.
On Toyait toutes les têtes curieuses se presser et s'avancer pour Toir ce sorcier, dont la réputation mystérieuse avait parcouru toute la ville. Plus d'un seigneur se cacha derrière son voisin pour n'être pas reconnu du prétendu médecin.
— Vous êtes sorcier?
— Moi! monseigneur, sorcier... Ehl bon Dieul y a4-il des sorciers?
— Il y en a puisque vous en êtes un.
Jacques, conslemé du tour que prenait l'interrogatoire, regarda en haut et vit sourire le comte. Il s'enhardit.
— Les gens ignorants, dit-il, m'appellent ainsi. Hais pour les savants je suis un chimiste, un médecin, même.
— Vous avez connaissance de ceci?
Et on montra la statue à Jacques, qui hésita d'abord. Mais il n'eut qu'à regarder la figure sombre du comte pour répondre :
— Je le reconnais.
— Parlez donci
— C'est une figure du roi que m'a commandée un seigneur de la cour.
— Avec ces épingles dans la tête et dans le cœur? Nouvelle hésitation du sorcier, nouvelle injonction muette
du comte de Valois. Jacques répondit :
— Oui, monseigneur.
— Reconnaissez-vous ce seigneur parmi tous ceux qui vous entourent?
m HISTOIRE
Ici la terreur fat grande» et plus que jamais certains visages se dérobèrent aux yeux de Jacques Delor. Mais celui-ci comprenait par le sérieux de la scène qu'il s'agissait de sacrifier une tête pour sauver la sienne. Cette tête il la connaissait. Promenant donc à la hâte ses regards sur l'assemblée, il les arrêta sur Enguerrand et le désigna du doigt.
— Le voici, dit-il.
Enguerrand se leva dans un transport de colère qui fit monter le sang à ses yeux et agita ses cheveux sur ses tempes. — ^ Tu mens I dit-il, tu es un faux témoin, un témoin vendu 1 Et il regardait fixement le comte de Valois. Pendant cette furieuse sortie le prince ne sourcilla pas.
— Quand t'ai-je parlé? quel jour? quel prix t'ai-je payé? réponds, misérable.
— Il suffit pour prouver vos rapports avec lui, poursuivit l'avocat, de ce billet écrit à la dame de Marigny, votre épouse, et saisi chez le sorcier...
— À la dame de Marigny! quoi! vous mêlez des femmes à ces horribles calomnies I
— Elles s'y trouvent mêlées bien simplement, répondit l'accusateur, et vous l'allez voir. Quel jour, Jacq«s Delor, avezvous reçu chez vous les dames de Marigny?
— Chez lui ! dit Enguerrand avec un sourire.
— Hier au soir, répondit Jacques.
— Mais des témoins! s'écria Enguerrand voyant le muet abattement de sa femme soutenue par sa sœur.
— En voici huit, tous habitants du quartier, qui certifient avoir vu et reconnu la dame de Marigny sortant hier à neuf heures de la demeure du sorcier Delor.
£o efièl huit téBK>m8 avaient été apostés par le comte. Dt dépofiireût cooformémeBt à la yérité.
— ^11 sera facile de prouver , conliaua Tayocat triomphant, que os dâflies youlaient mvaûkr (1) le roi, et messire Charles de Valoiflt Bon trèMrespecté oncle, ce qui appert des statues de cire saisie tant chez la dame de Marigny, dans son oratoire, que cbez le swcier Jacques, où elles en ont apporté une pour consommer le Hiaiéflce.
Enguerrand n'ajouta pas un mot. Celte froide comédie aboutissait à un dénoûment si sombre qu'il n'osait en s(Mider l'horimx. Jamûs îl n'ayaît redouté pareille embûche. Il était yaincu, il se résigna. Seul^Boent il jeta sur les malheureuses femmes demi*morte» daos les bras Tune de rautre^un regard plein de oompassion, de pardoa et d'amour.
— n est perdu, dit le comte^ il s'abandonne.
Le roi voyant celte cause désespérée, commeaussi l'immobilité d'Enguerrand qui semblait un aveu de ses crimes, se leva et sortit de la salle, entraînant après lui une grande mullitude d'officiers et de prélats. Les deux frères de l'accusé le suivirent pour essayer encore de ramènera la clémence cet esprit si facile d'ordinaire à manier.
Pendant ce temps, on avait écarté les dames de Marigny, reccmdiiit le sorcier dans sa prison, et l'avocat poussait les dernières questions à l'accusé, qui les recevait comme un lion cou* rageux reçoit les derniers coups de ses enn«[nis.
Lorsque tout fut épuisé, réquisitoire plein de haine brutale et de conelwians féroces, injures, imprécations, lorsque le mi^ nislreeut répondu quelques paroles courtes et dignes aux juges déjà convaincus et prêts à voter, des archers vinrent preodre
Enguerrand et le menèrent dans son cachot mieux gardé que de coutume, ainsi que tout le château, dont les escalier^ et les salles regorgeaient de soldats.
Quelques heures après, Enguerrand crut entendre comme un murmure des flots de la mer au-dessus de sa tête. Il demanda ce que c'était.
— Monseigneur, répondit un des gardes moins insolent que ses camarades, c'est 1^ peuple qui était venu de Paris pour sa- Toir l'arrêt, et qui s'en retourne avec force cris.
— Cris de joie? demanda Enguerrand.
Le soldat comprit la question et ne voulut pas répondre positivement; il avait de la charité, cet homme. — Cris de toute espèce, comme en pousse le populaire, dit-il.
— Sans doute encore un délai, pensa Enguerrand, qui s'étendit sur sa paille, fatigué qu'il était de cette rude journée.
Hais bientôt après le geôlier principal entra.
— Vous venez me dire ce qu'on a décidé? demanda En-
— Je viens vous dire quelque chose de plus intéressant, répliqua cet homme en jetant autour de lui des regards inquiets.
Enguerrand crut voir luire un rayon de bonne fortune.
— Que voulez-vous? demanda-t-il.
— Écoutez, monseigneur, il est clair que vous pouvez repousser ma demande, mais vous perdrez peut*étre beaucoup. Je suis l'un des geôliers de cette prison quand elle est prison, sei^nt d'armes quand on fait la guerre. Jamais je n'ai eu de bonheur; à la bataille, je reçois les coups et ne trouve rien sur les morts; ici je languis dans des emplois peu lucratifs et pénibles; or, je sais que vous possédez un génie familier, et la
preuve en est dans le bonhear de tant d'entreprises que tous avez menées à bonne fin. Ce secret n'ai est plus un je tous en ayertis. Faites-m'en profiter, et en échange, si vous voulez, dès ce soir je vous procure la liberté.
Enguerrand resta quelques instants rêveur , puis toute l'affaire du sorcier lui revint à la mémoire. Il eut peur de démêler un nouveau piège sous l'apparente naïveté de cet homme.
— Fou, dit-il, crois-tu que si j'avais un démon familier, j'aurais besoin de ton aide pour sortir de prison?
— C'est vrai, répondit le sergent; aussi me doutais-je bien que vous refuseriez ma proposition. Ahl monseigneur, quel homme heureux et reconnaissant vous feriez de moi !
—Tu me hais comme tout le monde.
— Tout le monde vous hait, seigneur, parce que votre fortune est supérieure à toutes les fortunes.
— Tu serais donc haï comme je le suis si tu t'élevais.
— Oh! moi, je ferais différemment!
— Ahl comment donc ferais-tu?
— Vous avez aidé le roi à lever les impôts, je vivrais loin du rm ; vous avez usé vos richesses à bâtir des ch&leaux, je bâtirais de temps en temps une chapelle ou un hôpital; vous avez fait élever un grand gibet à Montfaucon pour laisser sécher les cadavres de vos ennemis, je ferais enterrer les morts à mes frais.
— ie n'ai pas de démon familier, laisse-moi.
— Cependant tout le peuple se répète la prédiction qu'il vous a faite.
— A moi!
— A vous-même. Ce démon vous a dit : Ne crains rien, tant
il IU6T0IRE
qu'il y aura UQ pape à Borne, ua empereur eu AUena^M^^u «n roi en Frauoe; mais aujourd'hui tous ayex peur. — Comment cela?
— Il n'y a pas de pape depuis la mort de Clément V, pas d'empereur euAllemagne^à cause du débat de Louis de Bavière et de Frédéric III, eufm pas de roi eu France puisque Louis le HuUn n'a pas été sacré. Voilà ce qu'on dit
Enguerrand fut frappé de ces paroles. Malgré lui, les. idées superstitieuses 4ie ce temps lui apportèrent de la frayeur* —A ce compte, je serais perdu ! dit-il.
— Le peuple y compte, monseigneur.
— Et il voudrait me voir peut-être au haut de ce gibet que j'ai fait bâtir à Montfaucon.
— Le peuple est méchant, seigneur, et ses colères sont aveugles.
— Il faudrait pour cela que je ne fusse pas chevalier, que le roi ne m'aim&t plus, et que je fusse condamné , trois choses qui sont aussi difficiles à réaliser que les trois mauvais présages dont tu parlais sont en effet accomplis d'une façon merveilleuse... Hais parlons sérieusement : me donnerais-tu la liberté pour une somme d'or plus belle que jamais démon familier n'en a fourni à ses prot^és?
— Non, monseigneur.
— Alors, laisse-moi dormir. Je n'ajouterai plus qu'un mot. Ce misérable sorcier qui m'a calomnié pour de l'or, k gardestu dans tes prisons?
— Oui. seigneur.
— Dis- lui qu'un innocent, un homme craignant Dieu et abhorrant ses maléfices et ses mensonges, on seigneur qui l'eût
DU DONJON DE TINCENNES. 5i
pnlférisé naguère à' un regard, ne pouvant le pomt pltis efficacement du crime affreux dont il yient de se rendre coupable, le dévoue, lui et son Âme, à une mort terrible dans cette vie, et à des souffrances éternelleis dans l'autre.
Et accompagnant ces paroles d'un foudroyant regard. En* guerrand se retourna vers le mur poar chercher l'oubli de celte morsure mortelle, faite par un ver de terre au plus puissant didue de la forêt ! Le geôlier sortit, troublé par cette majesté du désespoir.
Cependant toute la ville était accourue pour savoir des nouvelles. Déjà l'accusalion du sorcier, la terreur de Marigny, l'abattement des dames accusées, couraient de groupe en groupe. L'effet du nouveau crime était immense. Attenter à la vie du roi I s'occuper de sorcellerie! le nom d'Enguerrand accollé à celui de Jacques Delorl Déjà le comte de Valois était plus d'à demi vengé.
Il avait suivi les progrès de sa calomnie, près du roi, près de la noblesse, près du peuple. Restait à sonder de nouveau l'&me obscure de Jacques Delor. Le comte n'était pas satisfait de ses repenses; ses accusations n'avaient pas été assez ardentes, n résolut donc d'adresser quelques mots encore à cet homme, et le prisonnier fut transféré pour la seconde fois dans cette cour oii nous l'avons déjà vu.
Le comte se rendit à là fenêtre grillée, par des salles basses dont lui seul avait les clefs. Lorsqu'il vil le sorcier garrotté aux barreaux , il approcha .
— Eh bien, dit-il, à quoi sommes-nous résolus?
— Â sortir d'ici, monseigneur, répondit hardiment Delor.
— Et comment?
— Par Yotre moyen. Vous m'allez faire mettre sur-le-champ dehors.
— Pourquoi donc?
— Parce que le dénoûment approche et qu'il est urgent qu'on le fasse sans moi.
— Tu crains malgré ma parole?
— Je crains toujours.
— Cependant, tu le sais, j'ai besoin de toi y et en homme d'esprit tu devrais songer qu'on ménage ses instruments utiles.
— Si vous n'ayiez plus besoin de moi, je ne serais plus ici.
— As-tu des ailes pour fuir?
— J'en aurais s'il le fallait.
— Bah!
— Ne suisrje pas sorcier... Âh! monseigneur, vous faites l'incrédule... eh bien, demain je ne serai plus ici.
En disant ces mots, Jacques comptait produire sur le comte beaucoup d'impression. Il connaissait son époque et ses contemporains.
En effet le comte parut étonné.
— Quoi! tu t'enfuirais?... Mais si tu peux fuir, pourquoi veux-tu que je te délivre?
— Parce que mes conjurations feront du mal à des gens que je veux ménager. D'ailleurs, si je ne pars pas en un jour, ce sera au bout de quarante-huit heures, je prendrai mon temps.
— Alors tu romps notre pacte.
— Je vois que vous déchirez vos conditions.
— Tu parleras peut-être contre moi?...
— Je ferai tout pour avoir liberté, fortune et sûreté.
Le comte devint sombre. Il jeta un regard autour de lui :
personne n'épiait le prisonnier, alors enchaîné par trois en-droits à la fenêtre; par la jambe , par le bras et la ceinture. Quant au col, il était pris dans une corde passée à Tun des barreaux. Le comte remarqua tout cela. Il savait aussi que nul a'ayait connaissance de sa visite au prisonnier. Il adressa donc une dernière question à Jacqdés.
— Tu nierais maintenant tout ce que tu as dit devant tous? — Qu'importe pourvu que je me sauve I D'ailleurs vous l'avez
dit : sans témoignage messire Enguerrand ne peut être condamné; je le sauverai donc aussi, et il en sera reconnaissant, lui.
Par ces paroles imprudentes Jacques espérait stimuler l'engourdissement du comte et le forcer à tenir ses promesses. U ne songeait pas à autre chose» mais les sorciers ne peuvent pas tout prévoir.
— Tu es décidé 7 dit le comte.
— Parfaitement, répliqua Jacques avec plus de résolution que jamais.
Au même instant, la corde qui assujettissait le col du prisonnier se serra, tordue par une main invisible. Jacques voulut crier, la voix expira sur ses lèvres et au fond de sa gorge brisée; la corde étreignait de plus en plus ces chairs meurtries et gonflées; bientôt les yeux du malheureux devinrent ternes, puis rouges de sang, une écume blanche nagea sur sa langue, et la corde se déroulant peu à peu, la tête retomba inerte sur le barreau. Jacques était mort.
L'assassin se sauva le long des salles obscures, étouffant le
bruit de ses pas sur les dalles et le cri des serrures dans les
corridors. La nuit était tombée, les étoiles s'allumaient silena. 8
cieusement dans Fazur. Une porte s'oayrit au fond du préau, et le geôlier vint à son prisonnier.
Tout à coup il poussa un cri d'e£froi, la lampe tomba de ses mains, Talarme fut donnée par tout le château, et les officiers vinrent les uns après les autres constater cette mort imprévue» volontaire, qui accusait d'une façon si éclatante le malheureux sorcier et ses complices.
Charles de Valois y vint comme les autres. H ne s'approcha pas du cadavre* mais écartant la foule pour qu'on entendtt mieux ses paroles :
— Un grand coupable, dit-il, vient de se punir lui-même, mais il laisse peser sur son complice tout le crime, et aussi tout le reste du chAtiment. Cette mort fut inspirée par le renK)rds au misérable pécheur. Veillez à ce que l'autre n'aille pas en faire autant. La justice humaine serait frustrée i
Lorsque le sergent revint trouver Enguerrand, tous ses traits portaient l'empreinte d'une vive admiration.
— Vous avez un grand pouvoir, monseigneur, dit-il, et vous commandez à des puissances invisibles. Votre malédiction a déjà porté ses fruits; encore une fois, je tous en prie, faitesmoi partager la faveur de votre démon familier.
Enguerrand allait répondre, quand un flot d'hommes d'armes, d'officiers et de gens du roi, se précipita dans sa prison. On garnit de paille toutes les dalles, on lia plus étroitement les mains du prisonnier, on plaça enfin deux surveillants à demeure près de sa personne.
Le sergent désespéré témoigna par gestes à Enguerrand qu'il était arrivé un grand malheur ; mais ce fut tout.
Lorsqu'il fallut comparaître de nouveau, le surintendant
arait repris toate son assurance et combteé un système de questions qui devait réduire à néant les acci^tions du sorcier. Sa surprise fut grande de ne pas voir paraître cet homme.
Les dames de Harigny avaient été mises en prison au Temple. Ce commencement d'ignominie pour sa maiscm révolta la fierté dllnguerrand.
— Quoil dit-il, tourmenter des femmes quand vous avez un homme entre les mains, un homme qui est le chef de la maison!
Personne ne lui répondit. Il assista en grinçant les dents de rage à l'interrogatoire qui fut fait aux malheureuses victimes de cette stupide accusation. Il les vit avec désespoir s'embarrasser dans des réponses inutiles, et trembler, et se rétracter à tous moments.
— Je voulais, dit la dame de Marigny, fléchir le courroux du roi et de son altesse le comte de Valois, voilà pourquoi j'ai fait ces images, je leur adressais des prières... Ah I que n'eusséje fait pour sauver l'honneur de mes fils et la vie de mon époux!
— Vous avouez donc avoir fait ces effigies?
— Pour amener sur nous la clémence de nos ennemis, oui, je l'avoue.
D'après les mauvaises dispositions du tribunal, cet aveu équivalait à une mortelle accusation. Enguerrand se vit ainsi poignardé des mains qui lui étaient les plus chères*
— Oh est, dit-il en essayant un dernier efifort, le sorcier prétmdu qui a conseillé, enseigné et pratiqué toutes ces criminelles folies? Je veux le convaincre de mensonge et de trahison. Je le convaincrai de &ux témoignage, et il aura, comme le veulent
les loû| à cet égard, le poing coupé, Foreille droite arrachée ayec des tenailles rpuges.
— Vous faites tout cet éclat, répliqua l'implacable accusateur, parce que vous savez bien que le sorcier ne paraîtra plus, et que tous voulez détourner l'effet de la plus cruelle accusation qu'il ait jamais portée contre vous I
— Laquelle?
— Sa mort volontaire.
— Jacques Delor est morti s'écria Enguerrand dans un transport de rage et de terreur...
— Mort, s'étant pendu cette nuit à l'un des barreaux de sa prison. Le misérable se voyait perdu, il a préféré cette mort au bûcher. Hais ne le saviez-vous pas?
Enguerrand, à partir de ce moment, n'essaya plus de défendre sa vie. Il reconnaissait la main de Dieu et la supériorité de ses ennemis. Plus un mot ne sortit de sa bouche; il écouta tout ce qui se dit, regarda faire tout ce qu'on fit. Son supplice dura près de huit jours encore.
Cependant le roi pour éviter les obsessions des partisans du comte de Valois, les supplications des frères d'Enguerrand, était parti pour un voyage de quelques jours. Enguerrand n'espérait plus qu'en ce roi ; ne le voyant plus il comprit qu'on l'abandonnait.
La sentence fut rendue aussitôt que Louis X fut éloigné. Elle portait que l'ex-surintendant s'étant rendu coupable de tous les crimes qu'on lui avait imputés, il serait dégradé de ses titres et insignes de chevalier et de gentilhomme, qu'on le conduirait à Montfaucon, qu'il y serait pendu par le col jusqu'à ce que mort s'ensuivit, et que son corps resterait accroché au gibet
comme celui des criminels, sans jamais obteiir les honnemrs de la sépulture.
le prévôt de Paris reçut ordre de venir chercher Enguerrand et de le conduire au Cbâtelet pour lui lire sa sentence et pro* céder aux détails de l'exécution.
— Servez donc le roi ! murmura Harigny lorsqu'on lui donna connaissance de Varrèt. Quand serai-je livré au bourreau? ajouta-t-il avec calme.
— Ce sera pour la veille de TAscension, après demain, lui répondit-on.
— Fort bien. Le peuple est instruit de ma condamnation, n'est-ce pas?
— Oui, monseigneur.
— C'est fort civil à vous d'appeler monseigneur celui que Ton va tuer comme un chien.
Le prévôt s'inclina.
— Vous étiez mon grand ennemi, dit Enguerrand, eh bien, avouez qu'aujourd'hui vous vous sentez moins de haine; c'est que tous mes crimes sont bien peu de chose, allez, en compa* raison du châtiment I
Enguerrand n'obtint pas de voir ses fils ni sa femme. Il répétait souvent :
— Quel beau jour pour le peuple de Paris, et comme on va savourer ma morti C'est si beau pour les petits de pouvoir fouler aux pieds les grands!
La veille du jour fatal, on introduisit près d'Enguerrand le sergent qui avait offert à Yincennes la liberté au prisonnier en échange de son caractère magique.
— Me voici encore^ monseigneur, car je sais bien que de»
«2 mSTOIRE
main au lieu de mourir vous allez foire une fuite pompeuse, et peut-être vous enlever dans les airs, ou vous abîmer dans des flammes sous les pieds des archers. Beaucoup le pensent ainsi; M. de Valois lui-même en a peur.
— Si M. de Valois n'était pas bien sûr de sa potence et de ses archers, il n'eût pas donné tant de peine aux juges. Hais yoid ce que je te charge de lui dire :
Jacques Molay assigna, comme tu sais, le pape et le roi à paraître avec lui deyant le tribunal de Dieu, et ils y parurent. Moi j'ayerlis le comte de Valois que le jour n'est pas éloigné... Mais que yois-je derrière toi? quelqu'un est entré dans ce cachot, ce me semble?
En effet l'on distinguait sur le seuil une ombre enveloppée d'un manteau. Le sergent, voyant la colère et l'exallation du prisonnier, se recula prudemment au plus noir de la chambre basse.
— C'est yous encore, monsieur le comte, dit Enguerrand avec ironie; je yous reconnais, yous yaûez voir si je n'ai pas un démon familier qui puisse demain yous arracher votre triomphe... Vous triompherez demain, mais modérez cette joie
J'ai en effet un démon familier, c'est lui qui vous amène à moi sans que vous vous en doutiez.
L'ombre tressaillit.
— Et voici ce qu'il m'apprend... je suis heureux de vous h dire à vous-même; un jour vous vous réveillerez en pensant à moi ; quelque chose, un malheur affreux, vous avertira que je suis là, que je vous regarde... regardez bien ausffl, vous, alors, au pied de votre lit, et ce visage livide que vous contemplez ce smr, cette barbe blanchie qui demain, à pareille heure, sera
souillée de sang, ce corps extteué par les souffrances, que demain TOUS aurez jeté aux coups et aux insultes de la populace d'abord, puis desbourreaux; cespectacle effrayant, monseigneur, vous le reyerrez comme tous pouvez le voir en ce moment.
Et Enguerrand, s'approchant du flambeau de résine accroché au mur, exposa ses traits pleins d'une douleur ^menaçante aux yeux troublés de son ennemi.
— Je vous ajourne, moi, continua-t-il, à Theure de ces terribles représailles , je vous ajourne à l'heure des remords, de la vaine prière, et des lamentations dont mon ombre se repaîtrai
Le comte recula en chancelant
—Vous allez tuer mon corps, tous profanei mes restes, tous Toulez abolir ma mémoire, et tous tous direz heureux I Patience! je TOUS jure que tous irez demander pardon à tout ce qui portera le nom de Harigny, et cet inutile pardon, tous saurez que Dieu tous le refusera si les hommes tous l'accordent. Oui, du fond de tos ténèbres, car tous aTez déjà peur, contemplez encore mon Tisage, allez demain regarder mon cadavre balancé par le Tent au poteau d*infamie, car je tcux que tous me reconnaissiez bien le jour où je tous apparaîtrai. Adieu, monseigneur. Votre Tengeance est bdle, saTourez-la bien... Mais, je tous le répète, le mort aura raison sur le TiTant, le Taincu fi^a bien pleurer son Tainqueur.
Voilà ce que m'a dit mon démon familier. Soyez sûr qu'aTec de pareilles consolations on meurt plus calme que tous ne TiTrez.
Le comte sortit précipitamment. Il était d'une pâleur de cire et ses mains s'égaraient le long des murailles. Il paraissait frappé de stupeur.
—Vois-tu, dît-il au sergent, je te Tavais bien dit ; il n'a pas de charme. Il mourra comme un autre homme.
Le sergent hocha la tête et fit un grand signe de croix.
Le lendemain, yeille de l'Ascension, toute la yille avait pris un aspect étrange. Les boutiques étaient fermées. Les chaînes barricadaient la plupart des rues. Dès huit heures du matin» tout ce qui n'était pas grande rue Saint-Denis ou tue Saint-Martin, semblait désert et abandonné. La yille ancienne, si considérable alors, et située sur la riye gauche de la Seine, n'ayait plus ni habitants, ni feu, ni bruit. Une procession immense marchait ayec un bourdonnement joyeux suir le chemin de la YiUette, où s'éleyait le gibet remis à neuf de Montfaucon.
Toutefois, bon nombre de Parisiens, contents seulement d'aperceyoir le condamné lorsqu'il sortirait de sa prison, obstruaient les places du Chàtelet et du Cheyalier-du-Guet, attendant le moment fayorable pour se ruer à la rencontre du sinistre cortège, le déyorer des yeux, et s'en retourner yite à leurs boutiques abandonnées, que certaines bandes de truands et de yoleurs armés assiégeaient peut-être déjà.
Les archers ouvrirent bientôt les portes du Chàtelet, puis les hommes d'armes parurent, puis des pénitents gris, et enfin £nguerrand , précédé du bourreau yétu de rouge. A la yue de ce ministre exécré , un cri terrible partit de tous les points de la foule , ce cri s'étendit comme une flamme rapide, et traversa toutes les rues, tous les quartiers , il arriva jusqu'au lieu du supplice une heure et demie avant le condamné.
Enguerrand était calme comme il convient à un homme supérieur qui veut mourir noblement. Il était pâle comme un homme fatigué de tous ces cris qui blessent, et du poids de tous
C66 regards qui distillent le poison de la mort. D'abord il perçut nettement les injures qui arrivaient à ses oreilles, voleur, faux monnayeur, assassin, sacril^e, bourreau du peuple, sangsue altérée ; tous les opprobres vociférés à quatre pas de lui par vingt mille bouches, irritèrent son esprit et doublèrent son orgueil. Bientôt ce ne fut plus pour lui qu'un murmure assourdissant, mais incompréhensible, soit que l'intelligence de la victime se fût obscurcie, soit que sa pensée eût changé d'objet.
n avait voulu marcher à pied jusqu'au lieu du supplice. Sa contenance hardie et son œil brillant produisirent une certaine impression parmi la foule. Les archers eurent cependant beaucoup de peine à empêcher quelques furieux de frapper le patient et de le mettre en pièces. Beaucoup se contentèrent de lui cracher au visage et de lui envoyer de la fange et des cailloux.
Enguerrand reconnut aux fenêtres les dames les plus nobles de la cour, qui étaient venues le voir passer. Il feignit de ne les pas reconnaître, et arma ses traits d'une indifférence parfaite. Il aperçut aussi quelques-uns de ceux qui se disaient ses amis au temps de sa prospérité; souvent il chercha ses frères, dont il n'ignorait pas la douleur et les démarches dévouées près du roi et du comte de Valois lui-même.
Enfin on arriva; la foule avait toujours grossi, et^ dans le développement de la plaine, elle s'étendait comme un lac immœse aux ondes turbulentes. On voyait les collines qui dominent le petit tertre du gibet, onduler sous les mouvements des spectateurs, comme si eUes eussent été couvertes de moissons bigarrées. Ce fut un hurlement épouvantable quand le cortège s'arrêta sur la plat&-forme de l'échafaud.
Ce gibet, réparé en effet par les soins d'Enguerrand pour épou-
yanter les nombreui malfaiteurs qui infestaient Paris à cilto époque, pouvait porter sur ses bras hideux une douzaine de corps suppliciés. Deux cadavres s'y balançaient en ce moment : l'un, celui d'un&meux voleur pendu la semaine précédente; Taulre, celui d'un coupe-jarret« célèbre par un grand nombre de meurtres.
Enguerrand considéra tranquillement cet affreux spectacle et dit :
— 0 juges imprudents, qui allez placer un gentilhomme à ce gibel! un homme tout au plus coupable d'erreur à côté de ces scélérats I ignorez-vous que ces deux cadavres seront éternellement infâmes, tandis que le mien ne sera qu'insulté?
Le peuple crut qu'il allait parler, et il se fit un profond silence. Mais Eoguerrand se tourna vers les deux moines qui l'accompagnaient. Il ne leur avait poiot encore adressé la parole : souriant, il prit la main de l'un d'eux :
— Mes pères, dit-il, mon âme ne restera pas à ce gibet, malgré l'arrêt de mes juges.
— Ni ton corps, mon frère, je te le jure, répondit le moine en versant des larmes.
— Ohl l'archevêque de SensI murmura Enguerrand; merci, mon frère; Dieu me devait cette suprême joie... et toi aussi, je te reconnais, dil-il à l'autre pénitent; tu es mon plus jeune frère... Ohl je meurs heureux I Qu'on vienne me parler d'in* famie maintenant que je trouve au pied de mon échafaud deux des plus glorieux et des plus puissants ministres de Dieu qui me consolent et me plaignent.
Il les embrassa tous deux, et, se tournant vers le bourreau qui attendait :
DU DONJON DE VmCENNES. «7
— Enoœre deux mots, dii-il, et je suis à toi.
À TOUS, monseignear de Sens, je recommande mes fils qaî portent notre nom. Éleyez4es à venger lenr père, à recouvrer son honneur; je sais que tous êtes un ministre de pardon et de clémence, mais tous êtes mon frère, et Ton tous a frappé dans Yotre gloire, frappé injustement. — Vous, ajouta-tril en se tournant yers réyèque de Beauvais, je tous laisse pour héritage ma yeuye et notre soeur ; soutenez leur courage et servezleur d'appui contre les entreprises de nos ennemis, car vous voyez que leur haine ne s'arrête pas à la mort et me poursuit au delà ; ceux qui s'acharnent après mon cadavre ne tourmenteraient-ik pas ma famille?
— J*ai fini, difril au bourreau.
Et il s'avança vers l'échelle. Le peuple fit un mouvement. Enguerrand leva sa tète pâle, mais sereine, vers le ciel, et abaissa ensuite ses yeux sur la terre. Cependant le bourreau avait lié ses mains et passé la corde sous sa barbe et ses cheveux, qu'il avait fort longs.
— Montez, monseigneur, dit-il.
Enguerrand monta tranquill^nent les échdons, et répondit aux prières que récitaient en bas les prélats agenouillés. Lorsqu'il fut à la hauteur convenable, le bourreau, qui était monté près de lui, l'arrêta doucement.
— Monseigneur, dit-il tout bas, pardonneznnoi d'accomplir ma fonction.
Enguerrand lui sourit sans répondre. Alors le bourreau fit signe à son aide, qm retira l'échelle à deux pieds en la faisant pivoter ; le corps d'Enguarrand tomba dans le vide, et aussitôt le bourreau, pesant de ses bras vigoureux sur les
épaules du patient, leur imprima une rude secousse qui termina soudain sa vie. Toutes les têtes s'étaient tournées dix fois de la route au gibet, car on s'attendait qu'un ordre du roi viendrait sauver le condanmé. Mais lorsqu'on le vit mort, l'impression fut grande et pas un bruit ne décela la présence de tant de milliers d'hommes.
Peu à peu la foule s'écoula, murmurante etonduleuse comme ces vagues que la marée basse entraîne malgré elles loin de la plage. Beaucoup, en passant devant le corps, s'arrêtèrent et chargèrent d'imprécations ces restes pitoyables; d'autres jetèrent de la boue et des pierres, malgré les archers de la prévôté qui montaient la garde à l'entour. La majeure partie s'arrêtait pour contempler ce cadavre immobile et sinistre, cette victime d'un châtiment qui paraissait énorme à ceux qui n'avaient plus de colère.
Tout le reste du jour, des groupes nombreux occupèrent l'emplacement du supplice et les tertres voisins. Mais la nuit vint, et avec elle l'horreur de ces lieux maudits. Il tombait de ces montagnes blanches une ombre humide et sépulcrale, le vent gémissait d'une façon lugubre dans les chaînes rouillées du gibet. La foule superstitieuse se dissipa promptement, craignant de voir se lever dans les ténèbres toutes les âmes malfaisantes des suppliciés, curieuses de contempler aux crocs sanglants l'étrange compagnon qui leur était envoyé par le roi de France.
Alors arrivèrent de l'Occident les longues volées de corbeaux qui se posèrent en croassant sur le gibet.
Beaucoup de gens s'étaient attendus à un dénouement moins vulgaire. Le sergent, gardien de Yincennes, n'était que l'interprète d'une grande quantité d'âmes inquiètes qui croyaient à la
magie de toat homme éleyé en fortune ou en dignité, sans être issn de sang royal. Ainsi avait-on autrefois accusé de magie et arrêté dans ce même château de Yincennes, le favori de Philippe m, Pierre la Brosse, autre exemple des jeux de la fortune ; la Brosse, accusé d'avoir empoisonné le fils du roi, était peut-être plus coupable qu'Enguerrand, mais il n'avait pas, comme le surintendant, touché aux coffres ni aux têtes populaires, et à sa mort/ toute semblable à celle d'Enguerrand, il fut plaint et peut-être regretté.
Revenons au principal acteur de cette histoire sombre. Charles de Valois fut bien heureux de l'exécution qui assurait sa puissance et témoignait de son influence sur Tesprit du roi. Dans ces temps pleins d'événements rapides, les hommes semblent poussés brutalement par le destin ; pas de pitié pour ceux qui succombent dans cette mêlée: la raison et l'humanité ne se font jour nulle part, pas même dans les chroniques écrites par des moines paisibles à qui leur caractère religieux et leur vie si douce semblent devoir commander d'être témoins et narrateurs sans passion. La mort d'Eoguerrand est, pour tous ces historiens, une action toute naturelle commandée par la justice et résultant d'un jugement. On voit inême des historiens plus récents s'irriter de ces traditions. Mézerai , entre autres , écrit sur le malheureux Enguerrand les barbares et absurdes lignes qu'on va lire :
(c II fut pendu au plus haut du gibet avec les autres larrons. n protesta de son innocence jusqu'à la mort, mais ses richesses prouvaient assez la justice de cet arrêt. Son corps ayant été longtemps au gibet la pâture des corbeaux, le roi Charles le Bel le rendit aux phères de Philippe, archevêque de Sens, son frère»
qui rinhama dans l'église des Chartreux de Paris» oh peu après «I aUa Im tenir compagnie. »
Ces derniers mots sont d'un comique f^oce bien indigne de rhistorien. Railler par cette froide et ignoble plaisanterie la pieuse douleur d'un frère, jouer ainsi avec la moralité de l'histoire, c'est continuer après trois siècles et demi l'œuvre des furieux qui insultaient le cadavre d'Enguerrand à coups de pierre.
Le comte de Valois, pour colorer sa haine d'un semblant d'utilité publique, fit faire le procès à tous les financiers et fonctionnaires détenteurs de fonds appartenant à l'état. Là sans doute étaient les véritables sangsues dont les exactions avaient passé en bloc sur le compte du surintendant. Ces gens ne furent pas punis, n'ayant rien voulu avouer. D'ailleurs la colère générale était assouvie. Le gibet de Marigny fit une ombre sur leurs actions, qui les sauva pour la plupart.
Raoul de Presles, cet ami du surintendant, cet homme éloquent, qui sans aucun doute eût arraché Eoguerrand à la mort, s'agitait furieusement pour prouver son innocence et obtenir sa liberté. Le prétexte de son arrestation avait été sa participation à la mort du roi Philippe le Bel, prétexte banal dont Charles de Valois s'arma contre un autre ami d'Enguerrand, l'évoque de Chalons , Pierre de Latilly, chancelier de France. Mais Raoul n'était pas homme à se courber sous une accusation insensée, et la guerre qu'il fit au comte de Valois fut si habile et si vigoureuse, qu'il réduisit bientôt son ennemi aux abois. Cependant, lorsqu'il recouvra sa liberté il fut tout surpris de trouver sa femme et ses enfants plongés dans la misère; le comte de Valois avait tout d'abord, en faisant signer à Louis le Hutin Tordre d'arrestation, fait prononcer au roi une confiscation de
tous les biens da prévenu. Déjà même, selon Tnsage de ces temps, Pierre de Machault, favori du roi, était entré en posse»sion de cette fortune illégitime. Raoul de Presles lutta pour son patrimoine aussi courageusement que pour sa liberté; mais Pierre de Macbault ne voulut pas rendre gorge, et le roi son ami ne ly força point. L'illustre savant demeura donc libre et ruiné, c'est-à-dire absous et condamné tout ensemble.
On vit encore dans cette affaire paraître la main criminelle du vieux comte de Valois. Fatigué, effrayé même de l'insistance déployée par Raoul de Presles, il fit avertir sa femme et ses enfants que s'ils ne renonçaient définitivement à leurs droits sur le bien qu'on leur volait, Raoul de Presles allait être de nouveau menacé dans sa liberté; il sous-en tendait dans sa vie. La femme et les enfants signèrent sur-le-champ un désistement.
Ce prince triomphait donc complètement. Il avait tué et déshonoré son ennemi, il régnait pour ainsi dire en France. L'impunité ne s'était jamais étalée avec un plus orgueilleux sourire. Le nom de Marigny avait pour ainsi dire disparu, et son squelette blanchi s'entrechoquait encore à Hontfaucon avec ceux des larrons pendus à ses côtés.
C'était vers la fin de mai 1316, un an après l'exécution du surintendant; Louis le Hutin, rongé par un ennui secret, descendit du château dans une cour pour jouer à la paume avec ses favoris. Le temps était chaud ; rien n'avait réussi au roi ce jour-là, ni la chasse à Toiseau dans la plaine, ni les lectures et les chansons. Louis avait voulu monter sur la terrasse de sa tour, et comme le ciel était pur et les horizons fort nettement détachés, il avait vu à gauche un point noir de fœrme bizarre et demandé ce que c'était.
— C'est Hontfaucon, sire» répondit Hachauit, et Ton doit y Toir le sire de Marigny qui se balance.
Le roi devint tout pâle, et se retourna soudain yers la Marne et les bois, puis descendit sans ajouter un mot, et ce fut alors qu'il voulut jouer à la paume. Il y déploya une activité extraordinaire, cherchant sans nul doute à éloigner par cet exercice violent les idées fâcheuses qui venaient l'assaillir.
Bientôt la sueur coula de son front. Les courtisans étaient harassés, mais ne disaient mot. Le roi renvoyait plus intrépidement que jamais les balles et gourmandait la maladresse ou la lenteur de ses adversaires. Tout à coup il s'arrêta et jeta la raquette.
— J'ai chaud, dit-il, et très-soif.
— Votre altesse (on appela ainsi les rois jusqu'à Charles VU] veut-elle remonter chez elle, ou prendre le frais près d'ici?
— Près d'ici, oui; je vois là-bas de l'ombre, et une sorte de cave, allons de ce côté.
C'était le caveau noir, autrefois percé d'une fenêtre, aux barreaux de laquelle le comte de Valois avait étranglé le sorcier Delor. Cette fenêtre avait été changée en porte, et l'on descendait dans le caveau par quatre marches.
— Qu'on apporte ici du vin I dit le roi ; qu'il fait frais, et que le repos est agréable en cet endroit I
Pierre Machault courut commander à un page d'exécuter l'ordre de Louis. Cependant le roi examinait curieusement la voûte. Le vin arriva, et le roi en but avec plaisir. Il en offirit ensuite à ses compagnons.
— Où est-on ici 7 demanda-t-il, à quel endroit du château correspond celle voûte?
On garda le silence, soit ignorance, soit hésitation. Le roi répéta sa question.
— Cette Toùte est le plancher d'un cachot, sire.
— Comment! de quel cachot?... Y a-t-il donc des cachots si près de ma demeure?
— Sire, c'est le cachot où fut enfermé M. de Marigoy, répondit un jeune courtisan sans remarquer les yeux éloquents de Hachault qui commandaient la discrétion.
Le roi se leva aussitôt, et agité d'un mouvement nerveux il sortit de la cave en trébuchant aux marches. La sueur s'était arrêtée glacée sur son visage, et sous cette sueur les joues étaient livides. Les courtisans le suivirent avec inquiétude. Le roi, arrivé au premier étage, éprouva une défaillance subite, et tomba dans les bras de ses favoris.
— Le roi est-il empoisonné? se demandèrent à voix basse quelques novices.
— C'est ce maudit nom qui le tue, répondit sur le même ton Pierre de Machault.
On porta le roi sur son lit, et bientôt tout le château fut en rumeur. La nouvelle se répandit avec la rapidité ordinaire. Le soir il désespérait déjà les médecins.
Bientôt toute la cour se rassembla autour du roi. Les uns pleuraient, les autres accusaient. Les regards étaient arrêtés sur le comte de Valois, qui, avec sa brusquerie orgueilleuse, gourmandait les médecins tout en se faisant un masque de compassion inquiète.
Le roi ne parlait plus. Tout le monde fut alors congédié, les gardes reçurent l'ordre de ne laisser passer personne, et la famille du mourant, partagée en intérêts si contraires, veilla seule a. 10
auprès de ce roi, dont le snccenear était incertain, mais dont l'héritage était conyoité: car Louis n'aTait qa'nne fille de son premier mariage ayec Marguerite de Bourgogne» et sa seconde femme, Clémence de Hongrie, était enceinte de quatre mois. Philippe, frère du roi, devenait l'astre de la cour.
Le comte de Valois ne quitta plus Louis le Hutin. On le Toyait épier ses moindres gestes pour en tirer une autorisation ou un témoignage. Le roi, l'œil fixe, la respiration entrecoupée, voyait et entendait sans répondre tout ce qu'on faisait autour de lai. Sa longue inertie semblait aux plus clairvoyants une longue méditation, et ses gémissements paraissaient être moins l'expression de la douleur physique que des tourments d'un esprit souffrant.
Le deuxième jour, Louis n'avait encore rien dit. Son médecin, qui flottait entre la crainte de voir périr le malade et celle de lui administrer des remèdes inefficaces, demeurait consterné, dans une éloquente immobilité. Le comte de Valois, auquel les hauts seigneurs de France demandaient déjà compte de l'avenir, crut le moment propice pour tenter, près du malade, un effort suprême et lui arracher le semblant d'une déclaration. Il s'approcha donc du lit sur lequel, toujours pAle, toujours haletant et hagard, reposait le roi de France.
— Mon amé Louis, dit-il , le médecin vous a-t-il avoué que votre mal est dangereux, et que Dieu seul peut nous sauver dans les grandes invasions de la maladie ?
Le roi ne répondit pas.
-—Si je parlais à un simple particulier, continua le comte d'une voix caressante, je le supplierais d'adresser au moins une parole à son épouse larmoyante, à sa fille au désespoir, à son
parent, que dis-je ! à son père déjà laDguissant de douleur; mais je m'adresse à un grand roi, auquel Dieu a confié les destinées de plusieurs millions d'hommes. Louis I tous êtes responsable de toutes ces ftmes, de toutes ces existences.
Le roi se souleva lentement, et sans quitter son oncle du regard:
— Je sais, dit-il avec cette voix brève que donne la fièvre, je sais que je réponds devant Dieu de Tàme et de Texistence de mes sujets!
— Dieu soit loué! il nous a parlé, interrompit la reine en sanglotant.
— Vous allez pouvoir présentement dire aux médecins où est votre mal? dit le comte avec quelque trouble : mal connu est à moitié guéri!
Louis secoua péniblement la télé.
— Oii prîles-vous celte fièvre? demanda le comte.
— En voyant, du haut de la tour, le gibet de M. de Marigny, répondit le roi avec ce même accent lugubre et impérieux tout à la fois qui avait déjà frappé le comte.
— Sombres pensées, murmura-t-il, et qu'il vous faut chasser. Hais cet évanouissement qui nous a fort effrayés , d'où provenait-il? ne vous échauffàles-vous pas au jeu? le vin n'était-il pas trop froid? auriez-vous, ajouta-t-il à voix basse, un soupçon sur la cause de votre maladie?
— Oui , dit le roi.
— Lequel? interrompit avidement le comte... Ce vin, n'est-ce pas?...
— Ce vin! oui... je Vai bu sous la voûte du cachot de M. de Harignyl
7^ UISTOIRE
Cette fois, le comte laissa retomber la main du malade/et une extrême agitation parut sur son yisage et dans ses mouyements saccadés.
Après cette réTélation, que le comte regarda peut-être comme un délire, le roi retomba dans un morne assoupissement. Quelquefois des éclats terribles de sa voix faisaient accourir les serviteurs alarmés. Le comte de Valois, qui voyait le trône menacé d'une vacance, et à qui une régence faisait moins peur que le règne probable de Philippe son autre neveu, alors occupé à Lyon de Télection d'un pape, essaya de rappeler la raison du malade ; il lui parla donc nettement de faire quelques dispositions testamentaires pour rendre la confiance à son peuple et à sa noblesse.
— Oui, dit encore le roi, mon testament ! j'y songeais ; qu'on m'appelle un clerc, et qu'il vienne assisté de deux prélats.
— Cette fois, pensa le comte, le roi va travailler pour nous !
Et il courut faire exécuter l'ordre de Louis. Le clerc fut amené ; les prélats choisis par le comte s'assirent avec respect, l'un au chevet, l'autre au pied du lit.
Le roi les regarda comme s'il eût voulu reconnaître quelque visage favori, puis ses traits exprimèrent une sorte de mécontentement, n se tourna toutefois vers le clerc, tandis que muets, recueillis, les grands de l'état rassemblés et le comte de Valois attendaient ses paroles, d'où dépendait le destin du royaume.
— Écrivez 1 dit le roi.
— Il écoute , répondit le comte.
— J'ordonne, dicta le roi, que le testament du feu roi, mon père, sera enfin mis à exécution, et que mes héritiers auront
pour ses yolontés augustes le respect que je n'ai pas su avoir moi-même.
Je veux qu'on fasse restitution de tous leurs biens, dit-il avec une yoix mâle et vibrante, aux héritiers du sieur Raoul de Presles» injustement dépouillé.
Charles de Valois tressaillit. Il voulut hasarder quelques mots» un regard de Louis arrêta la parole sur ses lèvres.
— Je lègue dix mille livres, continua Louis, aux enfants du sieur Enguerrand de Marigny, en considération du triste état où les a réduits la ruine de leur père.
L'émotion du roi l'empêcha de continuer : le clerc regardait tour à tour Charles de .Valois et le testateur.
— N'avez-vous pas écrit? demanda le roi sur le ton de la colère ; le clerc se hâta de consigner le vœu du roi.
— Ce legs, ajouta Louis, servira aussi à rappeler à ces enfants que le roi craint Dieu, et se souvient des serments qu'il a faits, car l'un de ces fils du sieur Enguerrand est notre filleul ; nous voulons encore que la dame de Marigny se souvienne que notre mère l'aimait tendrement.
— Hais. . . murmura le comte.
— Écrivez! dit le roi... l'atné de ces fils aura pour lui cinq milles livres, et tâchera de porter notre nom en nous plaignant et en nous aimant.
Le roi se tourna soudain vers son oncle, dont la pAleur était efirayante. On eût cru qu'il allait parler, se répandre en plaintes, en aveux, mais il dompta cette faiblesse . Seulement il lui échappa de dire, en poursuivant son idée douloureuse :
— Car il advint grande infortune à ce pauvre sire!
La reste du testament contenait des dispositions moins inté-
78 mSTOIRE
ressantes : des fondations en fayeur d'écoliers pauvres, des legs aux églises, Tallocalion de cinquante mil le livres pour un voyage en Terre-Sainte. De la succession au trône, des affaires publiques, pas un mot. Il montra la reine aux grands feudataires, en leur disant : La reine est enceinte. Moi, je songe à Dieu ! d'ailleurs vous avez mon fr^e.
Lorsqu'il fut expiré, Charles de Valois, regardant ce cadavre encore plein de menaces et de secrets, poussa un long soupir, et avec un signe de croix qui trahissait ses craintes superstitieuses:
— Dieu soit loué I dit-il ; la colère dont m'a menacé l autre est tombée sur une tète royale. — Voilà l'orage passé, le mort est satisfait.
Le frère du roi Philippe le Long monta sur le trône, comme régent d'abord, pendant la grossesse de la reine, qui accoucha d'un fils, puis comme roi après la mort du petit prince, qui ne vécut que huit jours. Pendant ce règne, Charles de Valois s'occupa d'éloigner le souvenir d'un passé si terrible. Il avait fort peur de ce cruel poison qui courait alors toute l'Europe, enle* vaut les rois et les princes à la suite de quelque maladie étrange que les médecins ne pouvaient reconnaître ni combattre. Charles avait peur du roi Philippe le Long, parce qu'il s'était opposé à l'élection de ce prince pour favoriser les droits de Jeanne, fille de Louis le Hutin. Mais Philippe avait trop peur lui-même, soit de son oncle, soit de son frère Charles de la Marche, et Ton voit qu'il avait défendu, par un édit, l'approche de ses cuisines, de ses offices et de son lit, aux gais inconnus. Charles de Valois se figura longtemps que si la vengeance des amis d'Enguerrand était tombée sur Louis le Hutin empoisonné, rien n'empêchait qu'elle ne l'atteignit, lui, abandonné par son
nerao Philippe et rédait à m seule force. Il yécut donc aussi cniiitif, aussi saperstitieux que le roi de France, donnant à ses Tassaux et à ses amis le spectacle d'un orgueilleux sans cesse humilié, d'un fanfouron toujours tremblant. Mais peu à peu les remords cessèrent, les oraintes s'évanouirent, le temps envek^pa de son oubli solennel et le crime et les yictimes, et un règne nouieau s'accomplit. Philippe le long mourut au (Mteau deVincennes, le 3 janvier 1322. Charles de Valois vivait encore, et le squelette d'Eoguerrand pendait toujours au gibet, ccmiftmdu dans la foule des brigands fameux.
Sous le règne de Charles IV, surnommé le Bel, le vieillard redevint puissant et fier. L'âge semblait avoir oublié de lui apporter ses tristesses, ses infirmités, présages certains de la mort. On vit le vieux prince entrer avec vigueur dans les conseils, aider son troisième neveu à régner fermement, poursuivre de sa haine, toujours jeune, les ennemis de vingt ans qui restaimt debout malgré ses attaques, et recommençant la guerre hypocrite qu'il avait faite aux fioanciers sous Louis le Hulin, il se déclara contre le surintendant Gérard de la Guette, l'accusa de dé|H*édations« et le fit arrêter. Charles le Bel ordonna que l'aociisé fût mis à la question. Gérard, dont les os étaiœt brisés, le sang tari, ne voulut pas avouer un seul fait, et expira &ï disant au comte de Valois, qui le menaçait du gibet :
— Je meurs comme Enguerrand de Marigny!
Et son dernier regard fut si terrible que le comte en perdit tout courage. Il partit, sans oser regarder en arrière, et le bourreau traîna le cadavre sur une claie jusqu'au gibet de la Croix du Tiroir, oii la populace vint l'insulter à son aise.
Charles de Valois prit le séjour de Paris en aversion, et de-
manda la conduite d'une expédition dirigée contra Edouard» roi d'Angleterre. Le vieux prince était habile et intrépide. Les Anglais ne purent lui résister, il s'empara de plusieurs places fortes en Guienne, enferma le comte de Kent, frère du roi, dans la Rèole, le força à capituler, et la guerre étant terminée par ce coup glorieux, il revint à la cour recueillir les éloges du roi et jouir de son triomphe. Il semblait que toutes les prospérités fussent réservées à cet homme qui avait toute sa vie marché au succès sur le corps de ses ennemis.
Charles de Valois vivait donc à Nogent dans son château, demeure vraiment royale pour le luxe des équipages et des serviteurs, autant que par l'empressement d'une cour égale à celle du roi de France.
Charles le Bel vint le visiter un jour de l'année 1325, en octobre, et lui demanda le souper au retour d'une longue partie de chasse. Les chevaux et les écuyers étaient tellement fatigués qu'ils n'eussent pu franchir assez tôt la distance qui sépare Nogent de Vincennes. Le comte de Valois fit honneur au roi, son neveu ; le festin fut splendide, et Charles le Bel, considérant avec un étonnemont qu'il ne put cacher, la santé vigoureuse, la présence d'esprit et la disposition toute juvénile de son oncle, lui dit après le repas :
— Ne dirait-on pas, bel oncle, que vous avez vécu toujours libre, heureux, et sans souci comme ces bûcherons nos vassaux, qui chantent tout le jour dans la forêt et vivent cent ans! dirait-on que vous touchez à votre soixantième année?
— En effet, dit le comte, et je me sens vigoureux comme un jeune homme. La guerre ne m'a pas fatigué. À la chasse je mets jîhevaux et varlets hors d'haleine, je suis beau convive, et sans
être un de ces bûcherons dont tous parlez, je chante parfois avec plaisir.
— Rien que cette gaieté, mon bel oncle, prouve combien TAme est pure, et c'est une réponse aux esprits fâcheux qui voient toujours du sombre dans le caractère et la conscience des rois ou des grands.
Le comte de Valois vida son verre à la hâte, et s'empressa de changer la conversation. Le roi, jeune encore et tout plein de la gaieté si naturelle après un excellent repas, continua impitoyablement à développer sa théorie de l'innocence des princes.
— Les peuples, dit-il, nous représentent toujours chagrins et le front penché. Ils pensent sans doute que la couronne est lourde, mais ils croient nos secrets plus pesants que la couronne. Eh bien, qu'ils regardent ce front serein. Cette contenance paisible et ce feu qui brille dans vos yeux ; jamais prince chargé de gloire, de secrets d'état, jamais hardi réformateur et juge sévère n'ont ressemblé autant que vous au joyeux pastoureau qui vit au jour le jour et n'a rien dans la mémoire que ses actions monotones et sa prière de chaque soir.
— Oui, oui, sans doute, répliqua le comte, dont les yeux devinrent incertains et dont le front se rembrunit. Mais la promenade sous le portique vous plairait-elle, mon neveu? me ferezvous l'honneur de passer ici la nuit?
— Non, bel oncle ; mes gens sont rafraîchis, et votre vin, le meilleur que j'aie bu, les aura mis en état de recommencer la chasse. La nuit est profonde, mais les pages et les varlets prendront des flambeaux.. Adieu, bel oncle; merci de votre hospitalité cordiale.
» nSTOIRE
— J'espère, sire, que tou» me permeUre* de tous recoBduin àVincennes?
-.- Non, mon oncle. Si agile, si vigoureux que vous soyez, ce fierait une imprudence; le boÂs est humide, lair frais de la nuit ne- convient pas à des convives attardés. Dormez, mon cher comte, car, je le vois à vos yeux, vous n'êtes pas de ces grands qui attendent vainement le. sommeil. Rien ne trouble la sérénité de vos songes, on le voit à votre enjouement pédant le jour, A propos, donnez-moi un conseil; j'ai reçu encore une requête à Tefifet de restituer à ses parents le corps du sire de Marigny : que faire?
— Mais, sire...
— 11 me semble que depuis bien longtemps ce corps est ou<blié au gibet; vous savez mieux que moi ce qu'il faut penser du malheureux dont on réclame les restes... A-t-il mérité....
— Oui. je vous l'affirme, il était coupable.
— Alors je refuserai.
-^ le vous le conseille, mon cher sire,
— Fort bien. Adieu, bel oncle.
— Cependant je ne voudrais pas dit le comte, ébranlé
dans sa haine par une émotion inconnue.
— N'en parlons plus. Adieu, monseigneur le comte.
La suite brillante du monarque se rangea sous le vaste péristyle, et quelques moments, après la cavalcade traversait la forêt parfumée des brises de la nuit. Charles de Valois regagna, léveur, ses appartements. Le roi l'ayant invité à faire partie d'une chasse au sanglier dès le lendemain, le comte donna ses ordres aux officiers, aux veneurs, et se coucha en proie à un sommeil pesant qu'il attribuait au vin et à la fatigue. Cependant
DIJ DONJON DE VINCENNES. gS
une idée sintfldre tratetsait parfois son cérv^u sans y laissetr assez de traces pour provoquer la méditation ; semblable à ces météores sanglants qui fendent Tazur du ciel et disparaissent atant qu'on n'ait la certitude de (es avoir réellement aperçus.
Tout le palais dormit bientôt. Les feux mourants jetaient un pâle reflet aux vitraux. Çà et là passait une ombre devant les fenêtres des galeries; c'était quelque garde achevant sa faction. La nuit fut sombre et silencieuse, on eût dit qu'un orage menaçait la terre, tant les nuages roulaient épais et noirs, sans que le vent remuât les feuilles dans la forêt.
Les dernières clartés du matin blanchissaient à peine les pignons aigus du château et la cime des vieux chênes, quand tout à coup des cris effrayants retentirent dans les appartements du comte de Valois. On se dresse, on écoute; les sentinelles appellent du secours, Jes officiers accourent, on s'élance par les portes que les serviteurs particuliers du prince ont ouvertes précipitamment, et comme les cris guident chacun vers la diambre du comte , bientôt cette salle est envahie par la foule des commensaux qui redoutent quelque malheur.
Le comte de Valois est étendu sur son lit. Un médecin à demi vêtu l'interroge avec angoisses. Son visage enflammé comme la pourpre, ses yeux injectés de saug, sa bouché tordue et écumante, n'offrent aucune ressemblance avec ce visage si noble et si tranquille que toute la cour admirait encore la veille. Aux questions pressantes du médecin, le prince ne répond que par des cris plus furieux, et son regard effrayant ne quitte pas la tapisserie qui tombe à longs plis au pied dé sa couche en désordre.
Tous les serviteurs se r^ardent avec élonnement. Le médecin.
Toyant que cette flamme gagne incessamment à la tête, ouvre la veine du malade ; mais cette veine desséchée ne rend pas une goutte de sang. L'opérateur, désespérant de sauver le comte, ouvre alors une veine de la gorge, le sang jaillit abondamment, peu à peu la teinte violacée du visage se change en une couleur moins vive; le comte respire plus librement, mais ses yeux conservent leur étrange fixité.
— Monseigneur, dit un des favoris du prince, étes-vous mieux?
— Je le vois ! s'écrie Charles, je le vois !
— Qu'est-ce donc? monseigneur?
— Il me l'avait promis, je l'ai revu, et je le vois encore
Ohl son regard me glace d'épouvante.
— Venez, monseigneur, arrachez-vous à cette vision funeste. Mais le comte, sollicité, attiré même par ses amis, ne bouge
pas de place. Un pressentiment éclaire le médecin ; il palpe les bras, ils sont inertes, froids ; il touche le cœur; un battement sourd, imperceptible, lui répond que la vie est menacée; enfin les jambes elles-mêmes, rSidies et livides, ne peuvent se mouvoir.
— C'est une paralysie générale, murmure le médecin, au risque d'être entendu par son malade.
Charles, qui ne peut remuer la tête, qui sent bouillonner en lui la colère, la terreur, les remords, exprime par des hurlements insensés toute la douleur qui le dévore.
— Otez, ôtez, crie-t-il avec rage, ce fantôme qui me menace et qui rit de mes souffrances, Marigny I Marigny ! pardon, je te demande pardon.
A ces mots une stupeur profonde s'empare des assistants. Ceux qui se souviennent du passé sentent la peur les gagner à
leur tour; le fantôme que repousse leur mattre, ils se figurent l'apercevoir grimaçant sous l'ombre des rideaux. Chacun fuit, soit frayeur, soit religion; ceux-ci appellent à l'aide, ceux-là Tont prier dans la chapelle; quelques-uns courent à Yincennes avertir le roi.
Cependant Charles de Valois a repris ses sens. La terrible vision semble avoir disparu. Les lèvres du prince s'agitent, et personne ne peut entendre ce qu'il veut dire.
Le médecin répète :
— C'est une paralysie, monseigneur; le mal vient d'une fraldieor trop grande et d'une inflammation du sang.
— Non, répond le comte, le mal vient d'Enguerrand ; il me l'a prédit, c'est là mon véritable mal ; mais je le guérirai, oh I coi; loDgtemps aveuglé, je me repens enfin..... Est-il possible que je demeure ainsi, immobile, froid! quelle punition I c'est la mort anticipée, c'est une vengeance si terrible que Dieu seul peut l'avoir conçue... Hais qu'on fasse venir mon aumônier, qu'on prie le roi de me rendre visite.
Charles le Bel vint aussitôt à Nogent. Chacun regardait le comte de Valois comme perdu^ les consolations dé son neveu ne le satisfirent pas, il coupa court aux paroles inutiles.
— Beau neveu, dit-il, je vous conseillais hier de laisser au gibet le corps du sire de Marigny^ je vous priais de résister aux instances de sa famille; aujourd'hui je vous supplie de faire détacher ces nobles restes , oubliés au poteau infâme ; je vous conjure.de leur faire honneur et de les rendre au fils de la victime, à ses frères, à sa femme qui pleure dans un cloître. . .
— Mais, mon oncle, d'où vient cette résolution?
— Voulez-vous perdre ou sauver mon âme? dit le comte avec une espèce de frayeur furieuse; que voule2-vous?
— Le comte de Valois perd l'esprit, dit le roi à ses courtisans m quittant le chevet du malade.
Ce jour-là des officiers, nommés par Charles le Bel et suivis de quelques serviteurs du comte de Valois, s'acheminèrent vers le gibet de Montfaucon. On reconnaissait parmi les débris des squelettes celui du surintendant, à la quantité de pierres qui, après l'avoir frappé, s'étaient amoncelées au-dessous. Pendant longtemps la baina populaire avait insulté ces ossements blanchis. Les restes d'Eoguerrand furent transportés à Paris et inbitmés dans l'église des Chartreux. On entendait les crieurs publics, suivis de gens qui dislribuaicot des aumônes, crier : Priez Dieu, bonnes gens, pour monseigneur Eoguerrand de Marigny et pour monseigneur le comte Charles de Valois.
Le comte vécut un an dans cette horrible situation. U ne pouvait faire un mouvement. Sa tête seule était libre, comme si, avant de le plonger dans un tombeau, la vengeance divine eût voulu qu'il épuisât les remords et s'épouvantât de son crime à force d y songer. Quelques gens attribuaient cette paralysie au poison, et les historiens eux-mêmes préfèrent expliquer ainsi le déooûment de cette étrange histoire. Mais Charles mourut persuadé que sa conduite cruelle envers Enguerrand lui attirait cette punition. Voilà un fait incontestable. Laissons Mézeray, l'esprit fort, dire que les satisfactions faites par le comte à la mémoire d'Enguerrand venaient d'un esprit aussi malade que le corps; nous devions donner une interprétation tout à fait historique au mystère d'un si sombre événement. Peut-être aussi les détails nécessaires de celte chronique ren-
deat-ils plQS vraisemblable le repentir du comte de Valois* Engaerrand iFut donc le premier prisonnier célèbre qui ait été renfermé à Yincennes. Ce souvenir a d'autant plus d'intérêt qoe Yincennes était alors non pas une prison, mais une résidence royale. Le temps marcha vite pour ce cbAteau : lorsque Charles IV le Bel y fut mort, dernier rejeton de Philippe le Bel, on fils de ce comte Charles de Valois monta sur le trône, en 1328, sous le nom de Philippe de Valois.
Mous voyons alors s'élever un château moderne à la place du vieux manoir, le donjon sort de terre. Jean le Bon poursuit cette construction» Charles V l'achève, et nomme gouverneur du château le sire de Tancarville, capitaine distingué. Mais pour suppléer au manque de soldats, qui d'ailleurs eussent coûté trop cher à entretenir, Charles V publia un édil pour forcer les habitants de Vincennes, Montreuil et Fontenay-sous- Bois, à monter la garde aux portes.
Les vassaux refusèrent, alléguant qu'ils n'avaient d'autre charge que .l'entretien des eaux du château. Ces eaux, soit dit €B passant, étaient insuffisantes, et cest bien tard qu'on s'avisa de porter à Yincennes par des canaux leau de la Marne qui est fti voi^inca Charles Y en appela au Cbâlelel de Paris, qui s'étabUl juge du différend, et considérant qu'en temps de guerre ces vassaux étaient bien aises de mettre leurs effets eo sûreté dans le château fort : parce que la terre à eux concédée était autrefois une garenne royale, d'oii s'échappaient des milliers de lapins qui ravageaient leurs vignes, dooamage considérable <|u€ la construction du château et l'établissement du parc avaient itiit cesser; considérant donc toutes ces causes, le Châlelet condanma ks habitanl^ à garder, lorsqu'ils en seraient requis, la
demeure royale, et à se munir à cet effet d'un chaperon et d'un manteau de drap épais, espèce d'uniforme semblable à celui des gendarmes de Duguesclin.
Charles Y se plut fort dans son château neuf. H en fit sa demeure habituelle, y promulgua des lois fort sages, et mourut au manoir de Beauté, dans le bois de Yincennes, en 1389. Le doDJon fut inauguré par un règne pacifique et paternel. L'empereur Charles IV et son fils Venceslas, roi des Romains, étaient venus en 1377 rendre visite à Charles V et avaient habité tantôt le donjon, tantôt le manoir de Beauté.
Maintenant plus de repos pour ces murailles destinées à abriter la royauté. Elles vont retentir du^bruit de l'orgie furieuse, des sourds complots; elles vont apprendre les noires pensées de cette reine infâme qui vendit la France aux Anglais et fit insulter son époux par ses amants. Plus tard, ces murs noircis par la fumée des flambeaux de fête et la vapeur des royales débauches, seront tellement infâmes qu'un roi n'osera plus se reposer dans leur enceinte, et jettera dans ces antres habitués au bruit, des prisonniers, des bourreaux et des instruments de torture.
Ne semble-t-il pas que ce donjon de Yincennes représente, d'une manière frappante, la royauté dont l'enfance a été naïve et pure, l'adolescence superbe, ardente et luxuriante de passions, la vieillesse triste, souffrante et désolée? Yincennes, sous les bons rois, et surtout sous Charles Y, c'est une douce et silencieuse retraite; sous Charles YI et Charles YII, c'est 1 asile des plaisirs bruyants et téméraires, c'est un théâtre de guerres oîi passent et repassent les partis vaincus et vainqueurs tour à tour; les vengeances et les réactions s'y succèdent sans relâche. De
Louis XI jusqu'à nos jours, la sombre maison ferme ses portes, éteint les bruits autour d'elle, étouffe les gémissements des malheureux condamnés. Elle est triste à voir pour le passant, qu'une sentinelle éloigne lorsqu'il regarde; elle est plus lugubre que la tombe pour ses pâles habitants I
Nous en sommes au bruit, à la licence. Les souvenirs du sage Charles Y sont effacés. Sa modestie craindrait l'éclat de tout cet or, de ces tapisseries éblouissantes, et du luxe effréné que déploient tant de femmes splendides de parure et de beauté. Les chevaux de prix caparaçonnés de housses dorées, coiffés de plumes, les varlets brillants comme leurs maîtres, les seigneurs choisis pour leur j'eunesse, leurs grâces et leur audace, voilà ce que le donjon admire chaque jour quand les fanfares joyeuses, l'aboiement des meutes, le houra des cavaliers, réveillent, dès l'aube, ses échos assoupis. Près d'un roi qui v^ète, silencieux et sombre, au milieu de ces lumières et de ce bruit, la reine Isabeau, démon au sourire fatal, passe par fois en éclatant de rire.
Un jour que Charles VI, le roi en démence, était demeuré à Paris avec le connétable d'Armagnac son favori, la reine se préparait à sortir en costume de chasse, et toute sa cour devait l'accompagner dans la forêt. Déjà les ponts se baissaient et les chevaux piaffaient dans la cour du manoir, lorsqu'un moine, s'approchant de la reine lui dit à voix basse :
— Madame, ne sortez pas.
— Pourquoi? demanda l'orçueilleuse princesse.
— Parce que vous attendez au rendez-vous de chasse un jeune
seigneur qui viendra, malgré les défenses de votre confesseur
et le soupçon du roi, et que si vous donnez prise à des soupa. 12
çons nouveaux* le repentir guiyra de près le plaisir que TOds allez goûter. Le roi saura tout.
— Que signifie ce pronostic, sire moine 7
— Tout ce qu'il plaira, madame, à Totre sagesse ou à Totre obstination.
Et tandis que la reine, rêveuse^ attendait de nouyelles exhortations, le moine disparut dans la foule. Isabeau regarda autour d'elle, s'arrêta, puis tout à coup, avec un visage rayonnant d'audace et de joie :
— Partons! dit-elle. »
La cavalcade bruyante fit gronder les ponts-levis, se précipita dans la plaine, et un moment après disparut dans les profondeurs du bois avec des cris qui s'éteignaient peu à peu. Le moine sortit à pied du château et marcha jusqu'à une portée d'arbalète. Un homme vigoureux, mais de petite taille, ouvrit alors la porte basse en ogive d'une maison voisine , regarda courir l'escorte, et, s'adressant au moine qui le rejoignait :
— Elle a bien compris? dit-il.
— Fort bien, monseigneur.
—Et sa réponse, c'est son départ?
— Oui, monseigneur. Oh! la reine est bien plus amoureuse de ce Boisbourdon qu'elle ne Tétait du duc d'O rléans.
— Nous sommes bien sûrs à présent qu'elle persbtera. Elle a congédié avec la même résolution le connétable lorsqu'il l'engagea, de la part du roi, à ménager sa réputation. Voyons ce qu'il nous reste à faire. Tu vas courir chez le connétable et lui donner avis de ce rendez-vous. Il importe qu'il échauffe l'imagination du roi avec ce nouvel outrage. Si le connétable te coiibsuite, réponds ceci dont nous sommes convenus :
DU DONJW DE VmCENNES. 91
« L*amour de la reioe pour Boisbourdon est un caprice. Que Boisbourdon disparaisse, et le caprice sera éleiut. »
— Monseigneur, je ledirai. Mais à présent, où est le chiffre que votre altesse doit me faire remettre pour notre correspondance?
— Le voici. Je ne m'éloignerai pas, car le dénoûment approche; envoie un courrier sitôt que le roi se sera décidé à quelque éclat. Je séjourne à Mimtereau, c'est un autre nom que le mien qu'il faut écrire sur la lettre.
— Oui. monseigneur.
— Si la reine t'aperçoit après l'événement, et il faut qu'elle t'aperçoive, profite de sa colère, de ses dispositions, pour lui offrir mon aide, et ne i^iens pas sans une lettre d'elle, mais de sa main, entends-tu?
— Monseigneur, cela est convenu. Vous savez mes façons?
— Sans doute, tu es habile, mais jusqu'à ce jour l'habileté n'a pas été nécessaire. Découvrir l'amour delà reine pour Boisbourdon, c'est découvrir le soleil au milieu du cieL Isabeau est hardie en amour.
— Lorsque le roi fronce le sourcil, elle hausse les épaules. •^Maissonges-y bieni que Boisbourdon ne se défie de rien! — Monseigneur, il se défie si peu, qu'il vient aujourd'hui
avec quatre gentilshommes, et qu'il a traversé tout Paris précédé d'une trompette.
— Quels heureux caractères, dit l'homme d'armes, qui n'était autre que le duc Jean Sans-peur, et que ces personnages expansifs sont aisés à diriger I Àh! Louis dOrléans était plus droonspect.
— Cependant, monseigneur, on a réussi.
— Oui, mais nous n'avons plus Octonville.
— Si la main vous manque, dit le moine avec une malice infernale, vous avez la léte, et, croyez-moi, cela suffira contre des gens qui n'en ont pas.
— Il me semble que tu es intéressé dans la question ; ne t*es-tu pas avisé d'aimer aussi la reine?
— Moi! monseigneur, un moine I
— le sais ce que je sais..^ au reste, tant mieux. Plus tu mettras d'ardeur, mieux tu serviras le duc de Bourgogne.
Après celle conversation, le moine feignit de bénir le cavalier, quî monta sur un bon cheval et partit en affectant la lenteur.
Le moine se dirigea vers Paris ; des villageois qui conduisaient un chariot attelé de mules, le prièrent avec force instances de monter et de s'asseoir. Le moine accepta.
Pour bien comprendre celle première scène d'un drame trèscompliqué, il suffira de se souvenir que Charles VI est devenu fou à la suite d'une vision fantastique dans la forêt du Mans, et d'un accident qui pensa lui coûter la vie au milieu d'un bal où le feu prit à son déguisement. Le premier de ces événements est attribué, par quelques historiens, à Jean Sans-peur, duc de Bourgogne, scélérat capable de tous les crimes, et ambitieux de régner en France. La seconde catastrophe fui préparée, dit-on, par Isabeau de Bavière, qui voulait se défaire d'un époux gênant malgré sa démence. Jean Sans- peur ne renonça pas à usurper la couronne, et se fît un parti à la cour. Il osa méditer d'enlever le roi, et lui proposa à cet effet une partie de chasse dans le bois de Yincennes ; mais le duc de Bavière et le chancelier Henri de Marie déjouèrent ses projets. Il s'enfuit, content d'avoir allumé en France la guerre et la haine parmi les ci-
toyens, en faisant assassiner Louis d'Orléans, frère du roi, qui lui faisait obstacle. Hyppcrite partisan du peuple que fatiguait la tyrannie des nobles, il avait attiré toute la haine pur blique sur Bernard d'Armagnac, conseiller Intime de Charles VI, et chef du parti des grands. La France, opprimée par ces deux tyrans, se divisa en Armagnacs et en Bourguignons; la guerre civile commença. Jean Sans-peur regardait de loin l'effet de ses criminelles manœuvres; il espérait qu'après tant de sang versé par les ordres d'Armagnac, qui voulait étouffer ses ennemis et venger sur les Bourguignons le meurtre du duc d'Orléans, le peuple appellerait un libérateur et en ferait son roi. Voilà pourquoi il se tenait prêt à tout événement, impatient des relards, et guettant l'occasion de rentrer à Paris avec le pouvoir, soit qu'il lui vînt du peuple, soit qu'il lui vint de la reine , avec laquelle il espérait renouer , bien qu'elle eût à lui reprocher la mort de son beau-frère, dont elle avait fait, dit-on, son amant. Un parti se présentait : pour séparer tout à fait la reine du connétable d'Armagnac, pour ôler à cet ennemi puissant le seul appui solide qu'il eût encore à la cour, il fallait que ce seigneur encourût la haine d'Isabeau, haine inextinguible, et dont le duc de Bourgogne se promettait d'exploiter habilemedt les transports.
Déjà d'Armagnac avait prévenu Charles VI des égarements de la reine, mais le roi pardonnait, ou pour mieux dire oubliait. Jean Sans-peur fit connaître à la reine la mauvaise volonté du connétable. Il voulut savoir si cette femme audacieuse pousserait la fureur de l'amour jusqu'à braver la colère du roi. Isabeau, comme nous l'avons vu, se déclara nettement. Que lui faisait, à elle, une scène de reproches? un ordre du roi? une
f4 HISTOIRE
querelle conjugale? la guerre^et la raine de tout un peuple ne Teussentpas empêchée d'aller rejoindre son amant.
Le roi, dans un de ses moments lucides, promit à d'armagnac de châtier sévèrement le premier homme qui causerait quelque dommage k la réputation de la reine. D'Ârmagnac lui signala le sire de Boisbourdon, jeune seigneur dune grande beauté, d'une bravoure éprouvée, qui avait acquis beaucoup de gloire à la bataille d'Âzincourt, si fatale à la France! Louis de Boisbourdon avait été armé chevalier pour sa belle conduite dans cette journée, et c'est avec le double preslige de la jeunesse et delà renommée qu'il s'était présenté à la cour galante d'Isabeau. La reine l'avait distingué, retenu près d'elle, et comme après la mort tragique de son beau*frère le duc dOrléans, Isabeau manquait de conseiller intime pour ses fêtes si brillantes, Boisbourdon lui avait offert son imagination, son inhtigable amour des plaisirs et l'audace nécessaire pour braver les propos de toute une cour, les espionnages des amis du roi, et le ressentiment de Charles VI lui-même.
Vincennes vit en ce temps-là des fêtes perpétuelles. Giasses dans la forêt, bals éclatants oii de folles musiques enflammaient toute celte jeunesse habillée avec une lascive somptuosité, festins prolongés jusqu'à l'ivresse, et suivis de danses plus furieuses, orgies enfin qui, de l'^ippartement de la reine, se répandaient par tout le château, envoyant aux oreilles du roi insensé comme des bouffées de cris joyeux, de voluptueux soupirs et d'insultantes risées.
D'Armagnac n'aimait pas la reine. Personne d'ailleurs n'aimait Isabeau, excepté ses amants. Il la fit épier quand elle recevait la nuit, par une porte dérobée, un gentilhomme enve-
loppé d*un manteau noir; il la fit suivre au fond des bois, où elle se reposait, gardée par ses femmes et quelques valets fidèles, dans les bras de Boisbourdon, à qui plusieurs amis servaient aussi de gardes et d'escorte. A tous ces avertissements Charles VI répondait, lorsqu'il répondait: « Je veux voir. >i
D*Armagnac obtint enfin qu'on signifierait à Boisbourdon qu'il eût à se tenir éloigné de la cour. Celle démonstration énergique ne fut pas connue dlsabeau, et Boisbourdon, la bravant comme il avait bravé dix fois rautorité royale, continua ses visites nocturnes au cbAleau et ses orgies dans l'appartement de la reine. Il associa même quelques-uns de ses amis à ces plaisirs scandaleux, et les dames les plus distinguées de la cour renouvelèrent, à l'exemple de leur maîtresse, tous les débordements que Philippe le Bel avait punis de l'exil et de la mort dans la personne des reines Marguerite et Blanche, femmes de ses fils.
Boisbourdon cependant fut averti. Son écuyer lui donna avis qu'à chaque promenade, à chaque rendez-vous, des gens suspects le suivaient de loin et paraissaient chercher une occasion de violences. Boisbourdon réfléchit. Il était même sur le point de suspendre un de ses voyages secrets au bois de Vincennes, quand le moine que nous connaissons entra dans sa maison. Boisbourdon venait d'ordonner qu'on dessellât ses chevaux. Son amour n'allait pas jusqu'à lui faire mépriser la vie.
— Ah I voilà frère Raoul! s'écria-l-il, le savant clerc.
— Moi-même, seigneur.
— Apportez-vous de bonnes nouvelles? avez-vous recueilli de grosses aumônes chez vos pénitents?
— Je sors de chez monseigneur le connétable.
96 msTomE
— Ah! et que dit-il?
— Seigaeur, nous écoute-t-on?
— Nous sommes seuls , dit Boisbourdon avec curiosité.
— Seigaeur, le connétable, qui ne sait pas que je tous connais, était en grande discussion ayec son capitaine d'hommes d'armes.
— A quel sujet?
— A propos de vous, seigneur.
Boisbourdon fut étonné. Son visage trahit une légère émotion. — Qu'ai-je de commun, dit-il, avec monseigneur le connétable?
— Il y a un ordre du roi qui vous concerne, et le capitaine paraissait hésiter à l'exécuter.
— Un ordre!...
— Voyons, sire de Boisbourdon, parlons à cœur ouvert, car sans cela je ne pourrai vous être utile : ne projetez-vous pas un petit voyage?
— Moi I... mais non.
—C'est différent; alors j'aurai mal entendu.
— Parlez toujours.
— C'est inutile si vous ne deviez pas sortir...
— £h bien! admettons que je dusse sortir, frère Raoul. — Alors, le connétable a dit : Qu'on le surprenne avec eUe et qu'on avertisse le roi....
— En vérité!...
—Après tout, il ne s'agit peut-être pas de vous. — Oh! non, car vous le voyez, frère, je ne sors pas : mes chevaux sont rentrés, mes serviteurs ont quitté leurs armes.
— Et puis, ajouta le moine, le* connétable sait que la per*
sonne qu'il guette ne sortira pas, car il a fini par dire : il est préyenu, il a peur, et n'ira pas au rendez-YOus.
Le rouge monta au visage de Boisbourdon.' Lui soupçonné d'une lâcheté, lui tremblant devant un roi en démence et quelques hommes apostés par un ennemi! Cette fureur orgueilleuse éclata tout à coup, et le moine y comptait bien.
— Çà, dit Boisbourdon, mes cheyaux, trois varlets à ma suite ; merci, mon bon frère Raoul, mais je veux sortir un peu; l'air me fera du bien.
— Je vois avec plaisir que ce n'est pas vous qu'on menace à l'hôtel d'Armagnac, répliqua le moine hypocrite.
— Au fait, se dit Boisbourdon, c'était déjà une lAcheté de manquer au rendez-vous donné par une femme, j'eusse été déshonoré. Holàl qu'on me donne une grande épée.
— Oh ! monseigneur Jean de Bourgogne, murmura le ûocard en se retirant avec force salutations, combien vous vous réjouiriez si vous pouviez voir cette scène! voilà deux hommes qui vont peut-être s'égorger pour vous.
Le moine regarda encore une fois Boisbourdon, si beau, si fier, et ajouta :
— La reine est belle , mais elle est dangereuse comme ces ondes profondes qui se couvrent de mousse et de fleurs. Aime la reine, Louis de Boisbourdon; je l'aime aussi, moi, et je te succéderai peut-être, car si tu règnes au sein d'une cour brillante, je referai, moi, au fond du cloître qu'on lui destine.
Déjà il avait traversé plusieurs rues d'un pas rapide et se trouvait à l'hôtel d'Armagnac.
Raconter les détails qu'il donna au connétable, dépeindre la joie de ce seigneur, sa reconnaissance, ce serait fatiguer inutile-
laent rattmtion. Le clerc Raoul, jouant ses quatre râles, a donné toute la mesure de wn talent; le reste dépend des éyénements.
D'Armagnac fit prévenir Charles YI à l'instant mémOt ci tandis que les deux amants, ravis de se revoir, oubliaient tout à Yincennes , et sous le prétexte d'une promenade au fond de Beauté, s'entretenaient solitairement de leurs ennemis et de leur amour, Charles YI, persuadé par le connétable, se transportait lentement au donjon dans sa litière, portée par vingt gardes. Le roi fit le trajet du Louvre à Yincennes en trois heures. Lorsqu'il arriva, les trompettes sonnèrent, les officiers vinrent saluer le prince, mais la reine seule ne se présenta pas.
— La reine? demanda Charles YL
— Madame la reine est allée à la promenade.
Charles regarda le connétable, qui, furieux de n'avoir pas saisi Boisbourdon dans le château même, attendait qu'il revint avec Isabeau pour exciter le roi à quelque mesure violente.
Mais le cor sonna sur les tours, la reine entra, suivie d'une foule de dames et de seigneurs; l'œil du connétable perça tous les voiles, interrogea tous les groupes , Boisbourdon n'y était pas.
'«-Sire, dit-il à l'oreille du roi, nous sommes joués. Mais la reine a vu ce Boisbourdon, j'en suis sûr; faites en sorte qu'elle avoue, et pour cela, affirmez que ce téméraire a paru dans la forêt et que vous l'avez vu. Arrachez ensuite à la reine son secret; la reine est d'un caractère frivole, elle n'a que des caprices, et celui-là éteint elle n'y pensera plus.
On peut reconnaître à cette parole l'influence du moine Raoul. Le roi, qui obéissait comme un enfant, fit venir la reine
dans une salle particulière, et avec cette majesté qui paraît plus imposante dans les éclairs d'une raison fugitive, il lui traça un effrayant tableau du scandale de sa vie» lui reprocha la mort du duc d'Orléans» les désordres du royaume, le funeste exemple donné à tout un peuple, et surtout Tindigne oubli du respect qu'elle devait à son roi, à son époux.
Isabeau continua de rire et de répondre par des sarcasmes à la rude éloquence du roi. Elle jouait avec un beau chien dressé pour elle par Boisbourdon et qu'elle appelait Bourdon avec une impudeur sans égale.
Le roi sentit la colère envahir sa tête pleine de brouillards fimèbres.
— Madame, dit-il, je châtierai quiconque me manquera de respect, et j'appellerai votre conduite un crime si vous continuez. Ce crime je le punirai de la prison ou du cloître.
— Faites ! dit-elle en haussant les épaules.
— Quant au sire de Boisbourbon, cet impudent qui ne mérite pas le nom de gentilhomme, je le ferai dégrader de noblesse et jeter dans un cachot.
Isabeau lança au roi un regard furieux.
— Je le ferai pendre, dit Charles VI dans un élan de fureur.
— Ne vous y risquez pas, repartit lentement la reine en dardant sur le malheureux prince un œil chargé d'une haine menaçante.
Le roi se leva, et répondit à celte provocation par un geste plein d'une résolution à laquelle Isabeau n'était pas accoutu^ mèe. Au moment de sortir il se retourna et répéta ce geste avec tant d'opiniâtreté que la reine sentit un frisson mortel courir dans ses veines. Elle se retira dans ses appartements» laissant le
prince irrité raconter au connétable les détails de cette scène tcarrible.
— Louis est en danger, se ditlsabeau; si le roi reste ici, je ne veux pas exposer Boisbourdon à le rencontrer; prévenons-le donc pour qu'il ne revienne pas ce soir selon nos conventions.
Elle allait écrire ou envoyer un de ses serviteurs, lorsque le grand veneur cria par les corridors :
— Le roi dîne au donjon !
Un moment après, le grand écuyer cria à son tour :
— Le roi partira pour Paris après son dîner I
— Enfin I dit la reine, nous serons libres encore ce soir ! Cependant Raoul écrivait tout le résultat de la journée au
duc de Bourgogne et ne se doutait pas que le drame dût avoir un dénoûment si prompt. Louis de Boisbourdon revint à Paris par des chemins détournés, dtna tranquillement avec quelques amis, et comme il ignorait et la visite du roi au donjon, et l'embûche dressée par le connétable , il crut que tout le péril prédit par le moine était passé, puisque l'on n'avait pas troublé le rendez-vous de la forêt.
Ce jour-là, le jeune homme renvoya ses compagnons de fort bonne heure. Il se parfuma, revêtit des habits magnifiques, choisit son meilleur cheval, et, suivi d'un seul page, prit le chemin de Vincennes, sans vouloir se cacher, parce qu'il avait l'habitude d'assister chaque soir aux fêtes d'Isabeau, et d'arriver avant les autres conviés.
De son côté, Charles VI, retardé par l'appareil de sa suite, se mit en marche vers sept heures du soir. On était aux beaux jours. Le soleil couchant dorait la route et se jouait aux pertuisanes et aux lances des hommes d'armes. A côté de la litière
royale le connétable, armé de toutes pièces, entretenait la jalousie et le mécontentement du roi. II insistait particulièrement sur cette espèce de supercherie dont la reine s'était rendue coupable le matin. Soudain on aperçut , dans une allée adjacente à la route, un cavaber qui accourait au galop, suivi d'un seul page. Le jour baissait, le feuillage obscurcissait beaucoup le lieu de la scène. Mais l'œil intéressé du connétable reconnut, aux couleurs éclatantes de son surtout et à la plume de son bonnet, l'ennemi qu'il poursuivait avec tant d'acharnement.
— Sire, dit-il, voilà le seigneur de Boisbourdon.
— Ce cavalier? où va-t-il ?
— A Vincennes, rejoindre la reine, et profiter de votre absence.
Charles rougit de colère et se pencha hors des rideaux pour regarder. Louis de Boisbourdon avait eu peine à retenir son cheval lancé sur la route sablonneuse, et il serait pour ainsi dire venu se jeter au milieu du cortège. Reconnaissant tout à coup le roi, il voulut lui rendre hommage, et par un vigoureux effort il arrêta son coursier sur les pieds de derrière, puis il salua profondément le roi, en ôtant son bonnet de la main droite. Nais comme en saluant il avait remarqué le nombre des gardes, le regard menaçant de Charles VI, la satisfaction empreinte sur les traits du connétable, il ne s'amusa pas à descendre de cheval comme la coutume l'exigeait, et à mettre un genou en terre ; il rendit la main au cheval impatient, qui re* prit sa course sur la route que le roi venait de quitter.
— Cet insolent ne daigne plus même saluer le roi comme nous le faisons tous, dit d'Armagnac. Il salue du bonnet comme s'il avait affaire à un égal...
— C'est vrai I murmura Charles YI.
102 msTomE
— Votre majesté se laissera4-elle ainsi manquer de respect en face? ajouta le connétable à voix basse : prenez garde, sire^ c'est d'un fâcheux exemple!
Charles YI réfléchit une minute, et tout à coup, de sa Yoix rauque, mais avec une présence d'esprit qui surprit même le connétable :
— Tanneguy, dit-il au prévôt de Paris qui chevauchait près de la litière, courez après cet insolent chevalier: qu'on l'arrête mort ou vif.
— Et qu'en ferai-je, sire? dit le prévôt déjà prêt à courir.
— Vous le conduirez d'abord au Châtelet, ensuite nous verrons.
Prompt comme l'éclair, Tanneguy Duchâtel, qui avait saisi le geste du connétable, s'élança sur la route avec un gros de cavaliers. Celle Jourde cohorte, passant comme une tempête, ébranlait la terre et les arbres. Louis de Boisbourdon, qui avait ralenli sa marche, les entendit venir et commença sérieusement à craindre.
— Hàtons-nous, sire Louis, dit le page; ils arrivent.
— Nous avons de l'avance, répondit le jeune homme en près* sant les flancs de son cheval.
Mais les Armagnacs gagnaient du terrain. Leurs chevaux, échaufl*és par les cris et les coups d'éperon, redoublaient de vir tesse à chaque pas. Louis les entendit plus distinctement, puis les vit en se retournant, et comme à ce moment il eût pu encore se jeter dans la forêt, selon les conseils de son page :
— Pourquoi, dit-il,mesau\erais-je?j'auraisraird'avoirpeur. Ce mot a perdu bien des hommes 1 Louis ajouta celui-ci, qui
n'a pas été moins funeste au duc de Guise :
DU DONJON DE VINCENNES. lOS
— Us n'oseraieDt.
Cela fit qu'il ne s'écarta pas de la grand'route. et qae mAme, remarquant l'ardeur des cayaliers qui le suivaient, il mit sa monture au pas, comme s'il ne s'agissait pas de lui en cette drconstance.
La troupe l'enTironna bientôt. Il yit reluire des épées, et porta involontairement la main à la sienne. Mais la résistance était inutile.
—Que me veut-on? dit- il avec calme.
— Venez parler au roi, répondit Tanneguy.
— J'y vais.
— Donnez votre épée.
— Le roi la demande? la voici.
Désarmé, garrotté sur son cheval, entraîné rapidement vers Paris, il ne vit autour de lui que des regards haineux ou des visages impassibles. Il chercha des yeux son page ; mais l'enfant, profitant du tumulte, et voyant bien qu'il ne pouvait rien pour son maître, s'était enfui à toute bride vers Yincennes, afin de prévenir la reine.
Tout ce qui frappa Boisbourdon pendant la route, ce fut la présence du moine Raoul, qui conversait familièrement avec le connétable, tandis que ce seigneur, incapable de modérer sa joie, lançait au prisonnier des regards iosultants que Boisbourdon lui payait en indifférence et en mépris.
L'ordre du roi fut exécuté à la rigueur. On conduisit le gentUhomme dans un cachot du Chàtelet en attendant le jour. Le jour venu, un tribunal de gens nommés par le connétable décida que le prisonnier serait appliqué à la question. Boisbourdon subit la première épreuve, celle des coins de fer, d'un air calme
qui contrastait avec les meurtrissures de sa chair délicate et l'affreuse mutilation de ses os. H semblait attendre à chaque *instanl qu'on vînt le délivrer.
Comme il n'avait rien avoué, on retendit sur uni chevalet fort élevé, et à chacun de ses bras, soutenus seulement jusqu'au milieu de Tavant-bras, on attacha des poids énormes qui firent craquer les os et éclater les veines. Boisbourdon s'évanouit, cria, implora la miséricorde divine , mais quand on lui demanda ce qu'il savait des désordres de la reine, il ne répondit pas, et regarda si la reine n'allait pas venir.
Enfin Ton approcha le feu de ce corps déjà en lambeaux, et qui eût fait horreur à Isabeau, dont les bras amoureux le ber^ çaient encore là veille. Boisbourdon sentit la peau de ses jambes se fendre et la chair se consumer; il poussa des hurlements capables d'attendrir les murs du cachot; mais lorsque les juges infâmes vinrent se baisser près du chevalet pour recueillir ses aveux, il détourna la tète et garda le silence.
— Elle n'est pas venue! pensa-t-il.
— Mais si vous n'avouez pas , lui dit l'un d'eux avec cette férocité stupide que certains patients prenaient pour de la bienveillance, si vous vous obstinez, vous serez condamné.
L'infortuné jeune homme promena un éloquent regard sur son corps, couvert de sang et de plaies hideuses, puis il] ré* pondit :
—Condamné à quoi?
— A mourir.
— C'estrà-dire que je serai délivré, dit-il, lorsque vous m'ôterez la vie.
Les juges, fatigués autant que les bourreaux, se retirèrent, et
peu d'instants après condamnèrent Louis de Boisbourdon à la peine de mort, comme coupable de lèse-majesté, de rébellion, et aiUres crimes.
n était deux heures : Isabeau, qui n'avait pas de nouvelles de Paris, courait, dans une impatience furieuse, de sa porte aux fenêtres de la chambre, et interrogeait chacun de ses serviteurs. Enfin, n'y tenant plus, elle se résolut à quitter Yincennes pour aller chercher son amant ou le consoler dans sa disgrAce. Elle connaissait l'humeur vindicative du connétable ; mais fière, insolente comme elle était, elle ne pouvait croire qu'on eût osé la braver si ouvertement que de punir Boisbourdon.
Elle commanda ses pages et fit préparer tous ses serviteurs. Mais à peine les trompettes de son escorte commençaient-elles à sonner dans la cour, que le capitaine des hommes d'armes du connétable parut avec une troupe nombreuse et ferma le passage intérieur du château.
— Madame, dit-il, le roi a défendu que vous sortiez du donjon de Vincennes.
— Vous mentez I dit-elle.
— J'obéis au roi, madame, reprit cet officier avec un respect forcé.
— Je veux aller à Paris pour savoir le traitement que l'on fait à mes amis. J'ai su que monsieur le connétable osait arrêter les gens que j'attends et les emmener prisonniers, mais il sera puni de son insolence, et l'on verra si je suis la reine. Qu'avezvous fait, s'écria-t-elle, oubliant toute retenue, du sire de Boisbourdon, votre ennemi capital à tous, et mon ami le plus cher?
L'officier s'inclina sans répondre autre chose que ces mots :
— Vous le saurez, madame.
— Traître I ajouta la reine, s'il tombe un cheyea de cette précieuse tète, le connétable le payera de tout son sang, du sang de tous les siens ! Oh ! crains ma colère. Armagnac, elle sera terrible.
— Qu'on garde cette porte selon l'ordre du roi, répondit le capitaine r 6t il retourna précipitamment ters Paris pour s^assurer d'instructions plus précises.
Isabeau se démenait dans sa chambre arec la fureur d'une lionne blessée: Chaque message, chaque changement de postes ia faisait tressaillir et courir aux fenêtres. Cependant la nuit vint. La reine, sourde aux prières de ses femmes, voulut encore une fois essayer de se rendre à Paris ou d'envoyemn messager ftu rcâ« Les gardes se refusèrent à toutes les propositions. Isal>eaû resta seule et sans lumière dans sa chambre, elle resta ainsi jusqu'à ce que le jour fût déjà grand.
— Oh ! disait-elle en crispant ses poings avec rage, si j'avais près de moi dix hommes braves comme Boisbourdon, j'enfoncerais ces rangs de cavaliers qui dorment dans leur armure, j'irais au roi lui demander raison du kaitement infâme que cet insQlent valet me ^it subir.
— Il n'est pas besoin que vous alliez au roi, madame, dit Boudâin iiQe voii derrière la tapisserie de la porte.
' -^Qiidle voix! qui est là? le moine qui m'a parlé tantôt?
^ l^i^aièttfe, madame, et je vous apporte les nouv^es que vous paraisses attendre avec tant d'impatience...
— Le sire de Boisbourdon qu'est-il devenu?
— Il a été conduit à Paris et renfermé au Ghàtelet.
— En prison, lui I
— Dans un cachot; on l'a mis à la question.
;'î^(^licnu î^f IjaHifrc à i'hificîtîUô
DU DONJON DE VINCENNES. * iW
— Louis! traité comme un criminel... Âhl scélérats...
— On lui a par le fer et par le feu voulu arracher Tayeu de tous ses crimes.
— Ses crimes ! oîi suis-je, grand Dieu I
— Et ensuite les juges Font condamné à mort. Isabeau poussa un cri et tomba sur sa chaise.
— La nuit Tenue, continua l'impitoyable moine, ils sont entrés dans le cachot oh respirait encore ce malheureux gentil* homme, ils l'ont étranglé.
Isabeau se dressa effrayante et les cheyeux épars.
— Puis, continua le moine, on a cousu dans un sac de cuir le cadavre de celui que vous avez tant aimé, on l'a porté sur le pont au Change et de là précipité dans la rivière, aux yeux de cent mille spectateurs. Sur le sac était attaché un écriteau portant ces mots en gros caractères : Laissez passer la justice du roi.
— Armagnac ! hurla la reine dans un paroxysme de frénésie. Armagnac I tu me payeras cher ce meurtre abominable..... Si jeune 1 si beaul si chéri I ajouta-t-elle en versant un torrent de larmes.
Puis, emportée par un nouvel accès de fureur :
— Obi qui m'aidera? qui m'aimera? qui me vengera? Le moine s'approcha doucement de la reine, et lui dit :
— Moi, madame.
— Toi, moine!
— Moi, qui vous avais prédit ce malhrar...
— C'est vrai, s'écria-t-elle avec des sanglots, c'est vraL.... mais que peux-tu faire pour la reine?
— Je puis lui trouver un vengeur...
— Un vengeur qui répande autour de moi tout le sang des
iOi • HISTOIRE
Àrmagaacs, un yengeur qui brûle leurs villes, leurs maisons, qui ne laisse pas une pierre debout, une créature vivante dans tout pays où a respiré Armagnac!
— Madame, je vous le promets.
— C'est bien, j'accepte... Et une preuve?
— Quand il vous plaira.
Tout à coup le cor du donjon sonna une fanfare à laquelle on répondit du dehors. . . La reine courut à la fenêtre; une nou* velle troupe de cavaliers entrait dans le château.
— C'est lui, cria-t-elle, c'est le misérable... Allons, vengemoi, voici l'instante
— Pas encore, madame, et je vous deviens même inutile, si le connétable me voit près de vous.
— Bien, cache-toi derrière cette tapisserie.
Le moine obéit avec une joie qu'il dissimula sous un respect servile.
Armagnac se présenta bientôt devant la reine, qui, toute pâle encore, et tremblante de fureur à la vue de son ennemi, se hâta de lui dire :
— Vous icil qu'oserez-vous me dire?
— J'apporte un ordre du roi» madame.
— Allez-vous aussi me faire assassiner et jeter à la Seine , meurtrier infâme?
— Qui vous a dit?... interrompit d'Armagnac troublé.
— Je sais tout, lâchel et tu vois que ta perte est c^taine ; tu ne sortiras pas d'ici vivant.
—Bien au contraire, madame, dit le connétable en retenant sa colère et sa joie tout ensemble, je resterai vivant en ce château, mais c'est vous qui allez en sortir...
— Ta railles, valet?
— J'exécute Tordre du roi, madame ; le roi veut bien vous épargner le sort de votre complice.
Isabeau frissonna.
— Mais là s'arrête sa clémence. Vous allez partir pour Tours, où le roi vous exile !
D'Ârmagnac appuya complaisamment sur ce mot, qui souleva dans le cœur de la reine toutes les tortures de la honte et du désespoir.
— Exilée!
— Voici l'ordre, madame.
Isabeau prit le parchemin, le lut lentement sans changer de visage, et après un instant de réflexion :
— Quand partirai-je? dit-elle. •
— Sur-le-champ.
— Elle montra du doigt la porte au connétable.
— Allez, dit-elle.
D'Armagnac s'inclina et sortit. Alors Isabeau courut au rideau qui cachait le moine.
— Tu as dit que tu me vengerais, dit-elle.
— Je l'ai dit. et je le jure.
— Sur la croix?
— Sur la croix.
— Tu seras mon aumônier, tu m'accompagneras. Viens I
Et quelques heures après, la reine, suivie de deux femmes et de quatre hommes d'armes dévoués au connétable, quittait le donjon de Vincennes, par une porte dérobée qui ouvrait sur les bois.
— Vous présiderez au départ, dit le connétable à son capi-
taine ; le roi autorise la reine à emmener deux femmes, deux valets et ud prêtre.
— La reine n'a emmené que des femmes et son confesseur, dit l'ofûcier lorsqu'il rendit compte de sa mission.
L'histoire nous apprend le reste. Tout le saDg yersé par suite de cette fureur dlsabeau est retombé sur sa léte et sur celle de son digne complice. H nous reste à développer quelques détails peu importants aux yeux du grave historien qui ne considère que les résultats des faits, mais pleins d'intérêt pour ceux qui aiment à en retrouver les causes dans les ténèbres du passé.
Isaheau était à Tours; le moine Raoul savait que le seul remède efficace pour guérir cette Ame ulcérée c'était l'espoir sans cesse entretenu d'une vengeance éclatante. Le lendemain de son arrivée il conduisit la reine déchue au couvent de Marmoutier, à quelque distance du château. Dans la chapelle était un homme petit, vigoureux, et caché dans les plis d'un large manteau qu'il ouvrit en voyant la reine.
— Voici, madame, dit le moine en soupirant, l'homme que je vous ai promis.
— Le duc de Bourgogne ! s'écria Isabeau.
— Le duc Jean, répliqua l'inconnu, qui veut vous rendre libre et vous aider à punir des téméraires qui ont outragé sans pitié en vous la reine et la femme.
— Vous 1 monsieur le duc?
— Ne m'avei-vous pas quelquefois désiré &x vos moments de douleur?
— Eh bien, oui, car je connais votre esprit farouche et la trempe inaltérable de votre volonté. Oui, j'ai souhaité de vous
avoir près de moi, puisque je ne pouvais plus être défendue par les amis que je m'étais choisis.
— Louis de Boisboardon, dit le duc avec une émotion affectée, était an digne chevalier, un noble cœur. Je l'aimais, madame 1 Croyez-moi, ce n'est pas avec des larmes que vous vous acquitterez envers lui; mais seule, sans ressources, vous deviez trop souffrir, je suis venu; j'ai à vous offrir mon épée, mes trésors; vous serez la reine, je serai votre premier serviteur. Voyez si j'ai fait diligence I à la nouvelle de voire malheur je suis parti : j'ai fait quarante lieues en un jour!
Le duc Jean avait adouci sa voix hautaine. Isabeau le regarda fiiement.
— Ouelles conditions me posez-vous? dit-elle.
— Peut-être ne les accepterez-vous pas, madame, car vous n'êtes sans doute pas animée des mêmes senlimenls que moi.
— Dit^ toujours.
— Je veux l'abaissement de ces Armagnacs qui tyrannisent le roi et accablent le peuple. Je veux rabaissement de cet orgueilleux dauphin qui vous brave et n'a pas eu un seul moment de compassion pour les malheurs de sa mère !
— Ouil... mon fils!... répéta Isabeau avec un sourire infernal.
— Il n'est plus voire fils, m£Kla«ie, s'écria Jean de Bourgogne, plaidant avec une chaleur factice cette cause qu'il savait gagnée dans le eœur dépravé d'Isabeau; faites-lui sentir votre pouvoir, aimi qu'à ses amis; je ven faire plier le genou à cette race maudite!
— Les faire agenouiller, duc, interrompit Isabeau pâle de rage, leur faire demaad^ grAcel bdle vengeance! Si je lœ
lia fflSTOIRE
alliance avec quelqu'un, ce sera avec celui qui remplira Paris et la France de bourreaux, qui ruinera les biens de mes ennemis, portera la terreur de mon nom par tout le monde, et me fera rentrer à Paris sur un fleuve de sang, du sang des Armagnacs I
— Madame, je vous obéirai, dit le duc étouffant la joie qui gonflait son cœur.
— Est-ce conclu? dit la reine.
— C'est conclu, madame.
— Votre main.
— La voici.
Et Isabeau pressa chaleureusement cette main qui s'était rougie du sang royal, et qui s'apprêtait à le verser encore.
— Je suis à présent roi de France, murmura Jean de Bourgogne.
— Maintenant, vous n'avez plus besoin de moi? dit Raoul avec un regard plein d'une angoisse et d'une bienveillance étranges.
Isabeau considéra en silence cet homme dont elle devinait le dévouement et l'ambition.
— Vous me suivrez, dit-elle.
— Raoul vous accompagne? dit Jean de Bourgogne.
— J'en ai fait mon aumônier, répondit-elle avec un coup d'œil au moine triomphant.
Jean fit sortir la reine de Marmoutier pour l'emmener dans ses propres états. H publia des manifestes, déclara ouvertement la guerre aux Armagnacs, et fomentant des séditions dans Paris, fit d'abord égoi^er le connétable et plus de trois mille de ses partisans. Villiers de l'Isle-Adam, l'on des égorgeurs, insulta
le cadavre du comte d'Armagnac, comme si ce malheareux n'eût pas été assez puni par la mort affreuse qu'il subit (2). Il coupa sur le dos du cadavre deux lanières de peau qu'il rabattit sur la poitrine de manière à former une croix de Saint-André, insigne des Bourguignons.
Paris avait été livré aux troupes de Jean de Boui^ogne, commandées par Villiers de l'Isle-Adam. Ce fut Perrinet Leclerc qui ouvrit les portes de la ville. Cette bande d'assassins cherchait surtout les têtes importantes. Tanneguy Duchâtel sauva le dauphin en l'enveloppant dans ses draps et en le portant à la Bastille; mais outre le connétable d'Armagnac, qui fut livré par un maçon chez lequel il s'était réfugié, on égorgea le grand chancelier Henri de Marie, deux archevêques, six évêques, l'abbé de Saint-Denis et une foule de magistrats. Perrinet fut porté en triomphe par la multitude, qui, selon un historien, lui éleva une statue au coin de la rue Saint-André des Arcs. Les principales victimes ayant été massacrées, les assassins se partagèrent en six bandes et allèrent tuer dans les prisons tous les Armagnacs qu'ils y avaient renfermés au commencement de la sédition. Pendant trois jours le sang ne cessa de couler. On tua les vieillards, les femmes enceintes et les enfants. On jetait les prisonniers vivants du haut des tours de la prison, et ils tombaient sur les piques ou les épées. Le bourreau était devenu chef de parti. Il se tenait sur une place, vêtu d'une robe magnifique de damas doublée de fourrures ; on lui amenait les prisonniers, qu'il condamnait et exécutait en parodiant les j.uges et en se parodiant lui-même.
Le plus affreux spectacle sans contredit fut la démence du malheureux roi que l'on forçait à parcourir les rues de Paris en
criant : lÀcrez les Armagnacs t L'infortuné faisait ainsi égorgar tous ses amis et souriait au «aniage. H manquait un épisode à ce tableau si complet des fureurs d'un peuple abruti par l'ignorance et la servitude, d'une foule arilie qui léchait avec soumission la main dont les coups l'écrasaient sans cesse. Le 14 juillet 1418, ce peuple accueillit avec des cris d'enthousiasme et des applaudissements, Isabeau de Bavière et son complice Jean de Bourgogne, qui osèrent faire une entrée solennelle à Paris sur les cadavres de trois mille citoyens égorgés par eux. On jetait des fleurs sur leur passage, on appelait Jean de Bourgogne le libérateur, le père du peuple !
Les excès avaient été si violents que les deux tigres couronnés furent saisis d'épouvante et d'horreur. Ils ordonnerait une réaction. Il semblait que leur joie fût de toujours verser le sang à flots. On envoya les bandes de meurtriers à Montlhéry, sous le prétexte de leur faire assassiner quelques Armagnacs. Hais ils y trouvèrent une armée qui les tailla en pièces sans qu'il en échappât deux cents. Pendant ce temps, Isabeau faisait égorger dans la ville tous ceux qui avaient pris trop chaudement ses intérêts. Le bourreau Gapeluche fut pendu et brûlé , les autres massacreurs allèrent peupler tous les gibets de la ville ou furent précipités dans la rivière. Singulière façon d'effacar les traces d'un si horrible crime I
À part la Saint-Barthélémy, jamais pareil massacre ne souilla la ville de Paris. Ce n'était pas tout : Isabeau avait à combattre son fils le dauphin, qui levait des troupes contre le duc de Bourgogne et en appelait au roi son père, qu'on forçait à le désavouer, presque à le deshériter. Pour vaino^ ce fils qui soutenait l'honneur de son nom et celui de la France, Isabeau et
Jean de Bourgogne appelèrent les Anglais , leur livrèrent le royaume, et Ton vit deux rois en France : l'un, fantôme impuissant, était le roi français, Charles VI; l'autre, plein de yigueur, de ruse, d'ambition et partout appuyé, était l'anglais Henri V, yainqueur d'Âzincourt, oîi vingt-cinq mille Français restèrent sur le champ de bataille.
n fallut tout le sang, tout l'or des peuples de cette France infortunée, pour racheter les fautes de la reine Isabeau de Bavière.
Voilà ce que les orgies de cette infernale créature au donjon de Vincennes causèrent de maux à tant de milliers d'innocents.
Lorsque Isabeau apprit les succès de Charles VII, qui chassait l'Anglais devant lui, elle fut saisie d'un tel accès de rage, qu'elle étouffa et mourut. Les Anglais, ses alliés, ses amis, l'avaient insultée pendant sa vie, en lui répétant souvent, comme on eût &it à une prostituée de bas étage, que le dauphin n'était qu'un bâtard, né du duc d'Orléans. Ils ne voulurent pas, lorsqu'elle mourut, faire les frais de ses obsèques, et ce fut sans pompe, sans deuil, que le corps de cette princesse criminelle fut jeté à la hàle dans un petit bateau amarré au port Saint-Landry, et conduit à Saint-Denis, par une nuit sombre. Quatre personnes l'escortaient, trois gentilshommes et un prêtre. Leà gentilshommes étaient Jean de Bouvray, châtelain du Pont-de-l'Arche, Bobert de Fresnes et Geoffroy du Mesnil. Le prêtre était Baoul, fidèle à cette femme dans son amour impur, et devenu le con* fident , c'est-à-dire le complice de toutes ses pensées depuis l'assassinat de Jean de Bourgogne, que Tanneguy Duchàtel avait tué aux pieds du dauphin, sur le pont de Montereausousrïonne.
SODS LOUIS XI, FRANÇOIS I*', HENRI II ET FRANÇOIS If.
Peisounibis oonnus ; L'amiral Chabot, i— Philippe de Grouy. — Françoise d'Àmboise.
— Robert Stuart. — Le bailli de Saint-AgDaD. — Soucelles. GouYnifiUBS coinius : HuntingtoD. — Jacques de Chabannes. — Olivier le Daim.
Tandis qu'il y ayait deux rois en France, il y avait des fonctionnaires de deux nations. Le roi Henri V avait choisi les meilleures places, Charles VI avait accepté les autres. Le prince anglais commença par mettre garnison au château de Vin* cennes et nomma gouverneur le comte d'Huntington. Lia Bastille aussi était au pouvoir des Anglais, qui de cette façon tenaient Paris en échec par les deux meilleures forteresses qu'il eût alors- Mais Charles VII ayant gagné le duc Philippe de Bourgogne. fils de Jean Sans-peur, et déterminé ce prince à ne pas s'allier
avec les Anglais, conclat avec lui un traité si ayantageux, que les Anglais, dit un historien, en reçurent un coup de massue sur la tête. Justement comme pour annoncer la fin de leur règne en France, le duc de Bedford, qui ayait gouverné le royaume de Charles VI en qualité de régent, et qui était un homme probe et intelligent, vint à mourir et fut remplacé par des chefs violents et avides qui perdirent toutes les affaires de l'Angleterre.
Eu 1436 les Anglais furent battus à Saint-Denis par le connétable de Richemond, et ce capitaine s'occupa de traiter avec les bourgeois de Paris pour la reddition de la ville. Les bourgeois, qui se souvenaient des misères du règne précédent, demandèrent des garanties pour recevoir Charles VIL Le roi leur promit des lettres d'abolition et la confirmation de tous leurs privUéges, avec une réduction d'impôts. Ils se firent ratifier ces promesses et traitèrent aussitôt.
C'était le vendredi d'après Pâques. Charles Vil approcha de Paris avec son armée; disséminant ses forces dans la campagne, de peur que les garnisons anglaises ne prissent l'alarme. Toute la masse de l'armée se dirigea cependant vers la porte Saint Jacques, gardée par un poste de bourgeois et d'Anglais. Les Parisiens se saisirent des sentinelles anglaises et ouvrirent la porte aux soldats du roi, qui à petit bruit se glissèrent dans les rues. Pendant ce temps les principaux bourgeois rassemblaient le peuple sur les places et leur rappelaient les massacres, les pillages, les excès qu'avaient commis les Anglais en entrant dans la ville. Le peuple s'échauffa facilement. Dès que les postes anglais eurent vu cette quantité de soldats courant et s'appelant les uns les autres, ils commencèrent à se ranger
DU DONJON Dt VINCENNES. 119
en bataille, à convoquer lears compatriotes et essayèrent-de se défendre. Hais pendant qu'ils avaient les hommes d'armes de Charles VU en tète, le peuple armé à la hâte se précipita sur les derrières de leurs bataillons et chargea furieusement en criant : A la queue I Le désordre se mit dans leurs rangs, les deux tiers furent assommés, le reste courut se renfermer k la Bastille et fut reçu à composition.
Mais déjà, comme ils espéraient pouvoir gagner Yincennes et se mettre à couvert dans le donjon, l'étendard de Charles VII flottait sur celte forteresse. Un coup de main en avait chassé les Anglais. Lorsque ceux de la Bastille arrivèrent, il était trop tard, on teur donna la vie, et ils eurent la liberté de se rendre à Rouen avec armes et bagages.
Il parait néanmoins que peu après les Anglais reprirent le château de Vincennes, et qu'un capitaine français, Jacques de Chabomes, le leur reprit d'assaut après un combat acharné. La chronique qui rapporte ce fait, ajoute :
<c Depuis icelle prinse du bois de Vincennes (3) fut donné ledit chasteau par le roi Charles audit messire Jacques de Chabannes, rachetable de vingt mille écus, lesquels lui furent payés dix ans après ou environ. »
Une pensée accablante pour l'historien de ces temps malheureux, c'est qu'indubitablement les prisonniers, les victimes, se sont succédé dans le donjon depuis le règne de Charles Vil, et que pas un nom, pas un soupir de ces malheureux n'a été transmis à la postérité. Charles tU, qui habitait de préférence à Vincennes, pour être plus près d' Agaès Sorel, châtelaine du manoir de Beauté, n'a-t-il pas gardé, selon l'usage du temps, des prisonniers de guerre ou des ennemis politiques dans le fond
120 fflSTOIRE
de ses cachots? Pourquoi ne le croirait-on pas, puisque le silence de l'histoire s'étend jusque sur le règne de Louis XI, roi sévère dans ses justices, qui peupla de yictimes connues, Loches, Plessis-les-Tours, la Bastille, et qui, si l'on en croyait l'hbtoire, aurait oublié Yincennes dans sa grande distribution de prisonniers!
Mais un fait nous éclaire et nous montre la valeur de ce silence gardé par les historiens.
En 1 473 Louis se promenait à Vincennes, vêtu de son surtout râpé, aux fourrures rongées, et coiffé de ce petit chapeau orné d'une Notre-Dame de plomb. Le digne monarque souriait et faisait des pas un peu plus pressés que de coutume. À sa droite marchait un homme nerveux, trapu, à la mine patibulaire, vêtu d'un justaucorps très-serré, et armé comme un bourreau. A sa gauche, allait avec majesté, vêtu magnifiquement, un homme d'encolure mesquine, de façons triviales, mais qui se donnait et croyait avoir des airs de prince.
— Çà, dit le roi, je veux qu'on me dise au juste l'épaisseur des murs de ce donjon.
— Quelquefois six, quelquefois huit pieds, sire.
— Fort bien. Mais dites-moi, Oliver, le château se ruine, ce me semble?
— II est vrai , sire , répondit l'homme majestueux ; mais comme il ne sert plus à rien...
— Voire ! dit le roi, et si l'on voulait qu'il servît?
— Alors, sire, votre majesté le ferait réparer.
— Bon ! est-ce que vous vous sauveriez de là, si je vous y enfermais?
— Je crois que oui, sire.
— Hais, toi, compère, dit le roi à l'autre homme, est-ce que tu ne le rattraperais pas bien» s'il se sau?ait?
— Je crois que oui, sire.
— Conc il faudrait que ce donjon fût réparé; j'y Yeux faire venir de la compagnie.
— Sire, dit Olivier, des prisonniers si près de votre majestél mais lorsque vous serez dans vos appartements vous les entendrez crier et se plaindre.
— Puisque les murs ont six pieds d'épaisseur.
— Mais, sire, ils sont percés de fenêtres.
- — Alors je n'habiterai plus ce château. Je veux que mes hôtes puissent crier et se plaindre à leur aise sans avoir peur de me gêner.
Le roi, qui comme nous l'avons dit était de fort belle humeur, se mit à rire.
Depuis ce jour, en effet, il n'habita plus le château, et fit réparer le donjon qui tombait de vétusté, ou pour mieux dire, que la négligence ruinait plus que le temps. Quand les travaux furent achevés :
— Tristan, mon compère, dit le roi, s'il te fallait faire ici quelques exécutions secrètes, comme tu les aimes, quel endroit choisirais-tu?
— J'ai trouvé une salle au premier étage qui ferait parfaitement mon affaire, et je l'ai déjà destinée, sire.
— Ahl vraiment.
— J'ai même engagé Olivier à y faire quelques améliorations.
Outre la solidité des murs et des plafonds qui absorberaient les
cris d*une armée et le bruit du canon, il y a cet avantage, que
les dalles se lèvent au besoin et découvrent comme un gouffre en a. 16
flB HISIOIBE
manière d'cmbliettes. Cela est prédenx. fl feut croire qu'on s'entendait assez en politique autrefois*
— Mais oui, c'est Charles le Sage qui a bAti cette salle.
— Non, sire, c'est Jean le Bon.
— Oui, ma foi... Continue.
— l'ai donc fait mettre à divers endroits des sièges de pierre pour reposer ceux que je fatiguerai à la torture, et J'ai désigné les véritables places de vingt anneaux de fer pour attacher des câbles à l'effet d'assujettir les bras et les jambes des patients. On
a aussi planté par-ci par-là quelques crocs de fer C'est une
idée qui m'est venue depuis que j'ai vu Vin paee de Clisson; figurez-vous, sire, un cachot très-profond à la voûte duquel sont scellés des crampons de fer très-aigus et très-contournés. Ces Bretons, qui ne manquent pas d'imagination — on les dit si obtus I— accrochent leurs criminels par le dos ou par le ventre à ces hameçons de nouvelle espèce. Puis on ferme le cachot, et le patient reste là jusqu'à ce qu'il tombe.
— Tu te plairais à Clisson ! le fait est qu'un ennemi bien accroché... Mais terminons; le donjon est-il prêt?
— Oui, sire.
— Tu te rendras à Montlhéry demain; tu trouveras dans le château quatre hommes masqués et armés de pied en cap, sans armes offensives toutefois; tu les menaceras de les tuer s'ils parlent. Tu me regardes? ils sont dans une de nos cages de fer.
— Fort bien, sire.
— Et sans qu'on te voie, sans qu'on les voie, tu les amèneras ici. D'ailleurs, quand même ils parleraient tu ne les comprendrais pas.
— Ce sont des Flamands, pensa Tristan.
DU DONJON DE VINCENNES. iaA
— Ne tapa» tuer, surtoat!
— Non. rire.
— Ici, nous verrons; pars vite. Quant à toi. maître Olivier» approche ; tu seras gouverneur du donjon de Yincennes et garderas les prisonniers; si tu en laisses échapper un. Tristan te pendra, car tu n'es pas gentilhomme.
— 0 sirel vous me comblez I dit Olivier*
— Sire, vous me deviez cela, dit Tristan de mauvaise humeur.
— Est-ce que je puis me passer de toi ? dit Louis XI.
— Gouverneur ! ah I sire, répétait Olivier.
— Hais si tu ne mérites pas le nom de Diable qu'on te donne, si tu es bon. . .
— Ne craignez rien. sire.
— Non. ne craignez rien. sire, répéta Tristan avant de s'é** loigner.
Les prisonniers arrivèrmt. Us sont toujours restés inconnus* Àceui4à d'autres furent joints. Furent-ils massacrés par Tristan» furent-ils ensevelis à jamais dans ce vaste cercueil?... le donjon et Olivier le Daim ont bien gardé le secret de Louis XI.
C'est ainsi que Vincennes devint prison d'élat. Son jégime fut filé dès ce moment, et la distribution des logements n'a guère été changée. Olivier, en galant châtelain, embellit son gouvernement de toutes les grâces de la nature. Pour se récréer un peu la vue pendant son séjour forcé, il planta plus de trois ■dUe chênes dans le parc dévasté par les guerres des règnes précédents. Il entassa les détenus avec tant d'art que ses re- Tenus s'en accrurent considérablement» et il sut étouffer si bien les gémissements des victimes» que Louis XI appelait ce
château sa discrète bastille, et le destina exclusiyement à la détention des prisonniers d'état, c'est-à-dire à l'extinction des secrets de son règne.
On a TU dans l'histoire de la Bastille le récit des éyénements qai amenèrent, sous François P', la captivité de l'amiral Chabot et celle du chancelier Poyet, son ennemi. Il y a tout lieu de croire que l'amiral fut emprisonné dans le donjon de Vincennes. C'est à Vincennes qu'il fut appelé devant le tribunal composé de commissaires choisis dans tous les parlements et présidés par le chancelier Poyet lui-même. Nous ne connaissons pas à cette époque d'autres prisonniers dans le donjon. Ceux qui furent victimes n'ont pas eu d'historiens.
On commence à compter avec le donjon de Vincennes à partir du règne de Henri II. Pendant les guerres que soutint ce prince contre Charles-Quint, beaucoup de prisonniers furent amenés au donjon en attendant que leur rançon fût payée ou qu'on eût réglé un cartel d'échange. Mais en i 556, après le traité deVaucelles, les ambassadeurs espagnols vinrent trouver Henri II au château de Vincennes pour y conclure l'échange ou payer la rançon des prisonniers, leurs compatriotes. Le donjon renfermait alors un seigneur castillan delà plus grande distinction, Philippe de Crouy, duc d'Arcos. Les Espagnols avaient à nous le maréchal de Bouillon et François de Montmorency, fils du connétable. On convint que chaque soldat prisonnier serait rendu de part et d'autre moyennant sa paye de trois mois, et que les gentilshommes recouvreraient leur liberté en abandonnant une année de leurs revenus. Mais les Espagnols ne voulurent pas rendre à ce prix les deux seigneurs qu'ils tenaient. On leur refusa par la même raison Philippe de Crouy. Le conné-
table de Montmorencjr, tout en resserrant ce gentilhomme dans une chambre du donjon, espérait le porter à demander au roi dTspagne de le racheter en rendant François, fils du connétable. Philippe ne demanda rien au roi. Il préféra devoir sa liberté à son industrie, et un jour il se procura des habits de paysan, coupa ses cheyeux et s'enfuit du donjon. On soupçonna qu'il ne pouvait s'être évadé sans l'aide de quelqu'un, et une femme fut accusée d'avoir prêté les mains à cette évasion. On conçoit que les Montmorency aient pris à cœur ce contre-temps. Ils en* gagèrent le lieutenant criminel . Jean Memrier, à faire arrêter cette coupable. Elle s'appelait Françoise d'Amboise, veuve de Charles de Crouy Sénignani, parente du prisonnier, et portée à le secourir par un motif plus puissant peut-être que la parenté. Le lieutenant criminel, pour faire sa cour, traita cette dame en criminelle de bas étage, bien qu'elle fût protégée par les Guises si redoutés à celte époque. Mais tous ces mauvais traitements n'eurent pas le pouvoir de réintégrer le duc d'Arcos dans le donjon, et ils animèrent les Guises contre les Montmorency, querelle fatale aux deux maisons qui se firent une guerre acharnée pendant longtemps.
Françoise d'Amboise avait occupé à Vincennes la place qu'y laissait vacante le duc d'Arcos. Elle était la seule dans le château qui fût exempte du crime, très-odieux alors, de calvinisme. Seule aussi dans le donjon elle bénissait lesGuises, qui s'intéressaient à son sort. Tous les autres prisonniers, et depuis quelque temps ils étaieni nombreux, s'occupaient moins de se rendre la liberté à eux-mêmes que de délivrer la France du joug des princes de Lorraine. Il s'agissait alors de résoudre cette grande question tranchée plus tard par Charles IX en 1 572,
le jour de la Saint-Barthélaray. La France serait-elle eatholiqni ou huguenote? la branche cadelte de la maison de Bourbon ré* goerait-elle au préjudice de la branche aînée? Introdutrait-on dans le royaume la loi rude et les mœurs austères du protestant tisme au lieu des pompeuses manifestations de l'église romaine; si licencieuse et si complaisante envers les rois débauchés?
A ce moment les huguenots étaient les plus puissants m France. Toujours persécutés, ils avaient à exercer des vengeances qui doublaient leur force de toute la crainte qu'ik inspiraient. Leurs principaux ennemis étaient les Guises, hak des petits (Calvinistes, parce qu'ils avaient fait une guerre achar* née à la religion des réformateurs, haïs des grands, parce que les princes de Lorraine tendaient à usurper le trône comme les cadets de Bourbon huguenots, et que tous ces ambitieux se rencontraient armés sur le même chemin. On voulait donc, dans le parti calviniste, perdre les Guises pour sauver la religion it l'état. Mais ces huguenots avaient besoin d'un chef qui pût après la victoire s'asseoir sur le trône, et ils n'en voyaient d'autre en leur camp que le prince de Condé, et ce prince se tenait à l'écart, attendant l'occasion qui manque rarement aux gens de cœur.
François II régnait alors ; jeune prince débauché, faible, et qui semblait pressentir que sa vie serait courte. Il régnait donc comme les rois fainéants, laissant l'autorité aux mains du cardinal de Lorraine, frère du duc de Guise. Ces deux princes, profitant de la jeunesse du roi, qui avait épousé leur nièce Marie Stuart, s'emparèrent du gouvernement qu'on ne leur disputait pas, et sitôt que les princes du sang voulurent s'y opposer, la question religieuse, habilement jetée de part et d'autre par ks
DU DONJON ras VINCENNES. 1«
«éfersaires, masqua aux yeox des peuples la véritable cause de la querelle, c'est4t-dire ratnbition et l'enyie. Antoine de Bourbon, roi de Navarre, et Louis de Bourbon, prince de Gondé, son frère, se mirent à la tête des calvinistes ; les Guises se firent aussitôt chefs de la religion catholique, et soufflèrent avec violence la haine des hérétiques par toute la France.
Les huguraots , on les nommait ainsi par dérision depuis le i^e de François II, ne voulurent pas commencer par les armes tette destruction du pouvoir des Guises. Le cardinal de Lornine était ministre, il était donc attaquable par les libelles et les chansons. Le prince de Condé y travailla, dit-on, activement ti spirituellement. Ces coups d'aiguillon mirent le comble à la foreur des Guises, et le cardinal, blessé dans sa fortune et dans son amour-propre, se mit sur-le-champ à justifier tout le mal qu'on disait de loi ; il abusa de son pouvoir. Cette marche est ordinaire aux esprits médiocres, qui, dans la critique qu'on fait de leurs œuvres, ne savent jamais prendre l'avertissement utile «l négliger la vaine raillerie. Ils ne s'aperçoivent pas que ces attaques ont pour but d'essayer la force du ministre, et cette force se mesure souvent à son irritabilité. L'homme qu'on entraîne à l'injustice par des cris et des murmures, n'est pas digne 4e gouverner les hommes ses semblables. S'il a les vices de la imltitude, qu'il reste dans cette foule et vive des petites joies ou neure des> petites douleurs de l'homme vulgaire.
Le cardinal de Lorraine prit feu soudain, et répondit aux I3>elles par la mise en jugement du conseiller Anne Dubourg, qu'il soupçonnait publiquement d'être l'auteur des pamphlets, A'osant pas avouer qu'il soupçonnait tout bas le prince de Condé, parce qu'il ne pouvait l'arrêter et se venger facilement de lui;
il corrompit les juges, et obtint la condamnation de cet homme de bien, qui fut pendu, d après un arrêt conçu de telle sorte, que ceux de la religion ne pouvaient se méprendre aux intentions des Guises. C'était bien le calvinisme qu'on étouffait dans la personne de ce conseiller au parlement de Paris.
Voilà tout le parti animé d une fureur égale à celle du cardinal de Lorraine. Les huguenots se comptent, se sondent, et paraissent disposés à prendre les armes. Le président Hinard, l'un des juges de du Bourg, est tué en plein jour auprès du palais, et ce meurtre est regardé partout comme l'expiation d'une sentence inique.
Il y avait à Paris un jeune homme de famille noble, Français de cœur. Anglais d'origine, calviniste zélé ; on l'appelait Robert Stuart. n était d'une grande habileté dans les armes, d'une bravoure à l'épreuve; on le disait parent 4^ la reine Marie, femme de François IL Gomme on l'avait vu non loin de Ninard le jour où ce président fut tué, il fut soupçonné d'être l'auteur de cette mort; les Guises voulaient déjà se débarrasser de lui, car ils se connaissaient en hommes et voyaient dans celui-là l'étoffe d'un rebelle dangereux.
Robert Stuart voyant que les espions du cardinal et les estafiers du duc de Guise étaient à ses trousses, prit le parti de ne plus sortir qu'en plein jour, avec bon nombre d'amis armés jusqu'aux dents. C'était une habitude que pratiqueraient moins volontiers peut-être les amis d'aujourd'hui. Mais, nous l'avons dit, il s'agissait de la religion, et tous les gens d'un même parti étaient frères.
Il jevenait un jour de ses courses aventureuses, fatigué d'avoir porté le harnais et adressé des défis à tous les guisards
qu'A ayait trouyé sur sa roate, lorsqu'il rencontra dans une rue écartée un de ses bons amis, le bailU de Saint-Agnao. En habit de voyage, les pistolets à l'arçon, le bailli allait monter à cheval; il aperçut Robert Sluart et lui dit :
—Sauvez- vous, malheureux, vous devez être arrêté. Plus que jamais on parle de cette mort du président Hinard. Ce billet m'apprend qu'on nous cherche.
— Mais , dit Robert Stuart accoutumé à toutes ces alertes, vous en êtes donc aussi vous, Saint^Agnan?
— Moi! pas du tout.
— Mais vous fuyez, ce me semble?
— C'est qu'on a découvert chez moi une petite presse que j'avais pour imprimer nos drôleries, vous savez?
— Peste! alors je vous comprends, car le dernier pamphlet est terrible : De Vinconvénient des régences; on va loin avec cela, et Catherine de Médicis ne vous le pardonnera pas.
— Ce n'est pas tant celui-là qui m'inquiète, mais bien celuici : Des schismaliques en général et des Lorrains en particulier ; voilà pourquoi je m'en vais. Il a eu trop de succès.
— Mais, pardon, cher ami, vous prenez le mauvais moyen : on vous connaît, on va vous arrêter tout de suite.. Que ne restezvous avec moi? Ma vie est bonne ; l'épée toujours à moitié hors du fourreau, la mèche allumée, la cuirasse au dos, et des amis autour de moi qui hurlent après les Lorrains, c'est fort agréable. Venez, nous serons deux, et notre exemple amènera la mode de se promener avec un arsenal.
— Adieu, Stuart, adieu; je veux être à Pontoise ce soir.
— Voulez- vous que je vous dise où vous serez ce soir?
vous serez au donjon de Vincennes. Les Gube ont le bras long, 0. 17 "^
et hors de Paris, ils tous prendront, tous dis^je; restez ici; les esclandres en plein Paris leur font peur. J'en «suis une preuve Tivante et flagrante.
Et il montrait la mèche encore rouge de ses pistolets.
— Cher ami, dit le bailli, le cadet Haram a réussi h foire sauTer son frère, donc on peut seMuyer.
— Oui, mais il a été arrêté le soir, et il est^ Yincennes, oii vous serez, vous m'en avez tout l'air.
— A la grâce de Dieu I
Le bailli de Saint-Âgnan piqua des deux et partit rapidement. U était accompagné d'un seul valet d^uisé en gentilhomme, tandis que lui se cachait sous les habits d'un laquais.
Robert Stuart en le voyant gagner du terrain se dit qu'après tout il n'avait peut^étrepas tort.
— Oti vais^je passer la ^rée? Ait^l. 7'ai«oupé hier tâiez 4e Courchamp, je veux changer, cela tlépisteies espions. J'irai demander l'hospitalité à mon brave ami de Souoelles.
Et il se ^dirigea vers la tlemeure de ce geiltilhomme. Mais trouvant le laquais ivre etiawrvante parée pour la promenade, il comprit que le maître s'étoit absenté pour toute la soirée. II tira seulement de ses gens qu'il avait dhié chez le roi de Navarre.
— Eh bien, j'irai chez le roi de Navarre, se dit-il. Ce prince me porte intéi^t.
Comme il entrait dans la cour de Thôtel habité par le prince, il vit bon nomEbre d'archers de la garde royale descendre les degrés du grand escalier. Au mlUeu d'eux marchait Souœlles triste et pâle, le roi de Navarre à l'une de ses fenêtres, criait que Ton avait violé son domicile, et qu'il en aurait raison. Tout l'hôtel étdten mouvement, nèfles nrcftieis seoabittient pet ras-
DU DONJON DE VINCENNES. tU.
snrés aor le weeès de leurretraite. MaisoDBiie fit pas dœtentatiyes contre eux etâls partirent triomphante
— Je crois, dit Robert Stuart, qae le lieu est mal choisi pour moi. Soucelles arrêté I x^hez le roi de Nayarcel mais si Fon arrête Soucelles , on. Ta donc aussi me poendre, et pourquoi pas? Soucelles me yaut^ e'est une lame aussi fine^ «n cœur* aussi dur que moi-mêmeu.
En réfléchissant ainsi, il se reiirait.dn côté de sa demrare. — Fou que je suis! dit-il soudain; est-ce que Ton ne comr m^M» pas par garder le teorrier quand on chiche le renard! je sois déjà traqué. Mon logis est plein d'archeis et d!espion8. U n'y a de sûreté pour moi qu'au milieu de ma troupe de gardes du corps. Allons les chercher ou prendre d'eux un utile conseil.
Robert Stuart partit tout joyeux, de réyailler le zèle desesMX>-
religionnaires par le récit des deux persécutions dont il yeiiait
d'être témoin. Il arriya rue des Bourdonnais, chez un de ses
amis , zélé huguenot^ qui prêtait sa demeure pour dl» réunions
dima lasqudles on traitait ayeo beaucoup de chaleur toutes les
questions politiques et religieuses de celte époque. Le cardinal
de Lorraine, sayait bien, par ses étions, que bon nombre de
huguenots se rassemblaient dans celte maison^ mais il eût fidlu
liyrer bataille, et dans-la me des Bourdonnais, les archers de
sa majesté n'eussent pas brillé comiooie sur une place publique.
Tous les gentilshommeftprotestants étaient des guerriers pleins
d'une bravou» que doublait leur haine contre le& persécuteurs.
Lorsque Robert Stuart parut dans: cette assemblée, il crut
produire beaucoup d'e£Eet en annonçant sa nouyelle-, mais il
fut bien supris quand la maître du lo^: lui r^^dit t
— Nous le sayons, Stuart, et c'est là-dessus- que neusidâi*
hérons. Il est temps de mettre un terme à ce martyre, et nous avons trouvé un moyen de devenir bourreaux à notre tour.
— Mon cher là Renaudie , vous me comhlez de joie. Ce moyen, quel est-il?
— Vous le saurez lorsqu'il en sera temps.
— La chose est simple, interrompit Robert Stuart, et vous pourriez la dire. Moi, voici comment je comprends la vengeance : assemblons-nous, les Guise sont à Paris, prenons-les, pendons-les , et ce sera fini.
La Renaudie répondit à cet enthousiasme par un sourire.
— Et après, dit-il, que ferez-vous? qu'établirez-vous sur les ruines des Giiise?
— Peu m'importe; jnais j'aurai fait des ruines. Voici ce que je propose, dit-il en s'échauffant peu à peu : parcourons Paris, brûlons les maisons des guisards, le peuple sortira, il hait les grands par instinct et se mettra de notre bord, bien qu'il n'aime guère les huguenots; s'il ne veut pas nous aider, nous sommes assez forts sans lui. S'il voit brûler des maisons, soyez sûrs qu'il ira regarder d'abord, puis piller : les Bourguignons ont celte vieille habitude depuis leur querelle avec les Armagnacs ; or, pendant qu'on se promènera, qu'on pillera, qu'on courra de tous côtés avec de grands cris, nous enfoncerons les portes du Ghâtelet, de la Bastille, de la Conciergerie du palais, et nous délivrerons tous nos frères captifs.
— C'est une révolte ! dit une voix qui seule ne se mêla pas au chorus général d'approbation.
— Pardieu ! s'écria Robert Stuart dans le feu de la composition.
— Beau plani continua la voix , mais sans résultats.. • belle maison sans portes I
— Quoi !... murmura Stuart.
—Restez tranquille, jeune homme» poursuivit Vinterlocuteur que Robert ne put voir, car il était pour ainsi dire caché au milieu d'un groupe à Textrémité de la chambre, attendez de meilleures idées, et surtout l'occasion I
— Mon idée est excellente^ d'ailleurs combattez-la par des raisons I
— Silence! dit la Renaudie tout bas à son ami; vous ignorez à qui vous parlez...
— Ah! dit Robert Stuart... qui donc?
Use fit un mouvement dans le coin de la salle d'où étaient partis les sévères allocutions adressées au jeune homme, et plusieurs personnes se dirigèrent vers la porte. Robert entendit alors ces mots adressés, par la voix qui lui avait parlé, à la Renaudie, empressé à reconduire ce personnage :
— Songez que sans le roi tout est imfNraticable.
— Oui, monsieur, répliqua la Renaudie à voix basse et en saluant profondément.
Robert regarda de tous ses yeux , et ne distinguant pas les traits de celte personne mystérieuse , il attendit impatiemment le retour de la Renaudie.
— Voyons, dit-il, quel est le prince des conspirateurs qui fait taire chacun lorsqu'il parle ?
— C'est un prince, en effet; mais silence, on nous écoute.
— Vous avez des espions ici?
— Pardieu I où ne s'en trouve-t*il pas? et si je n'étais sûr d'en avoir deux ou trois pour le moins, croyez-vous que j'eusse appelé le prince de Condé manneur ?
Robert Stuart fit an grand éclat d^étonnement.
— Bien! dit-il; alors on conspire av«c connaissance dercaase.
^Yenez^ dit la Renaudie». et pour vous montrer qu'il faut renoncer à toutes ces extrayagances que tous suggère une bravoure déjeune homme, apprenez enfin un vrai complot, dont vous serez*., et qui fera honneur à ceux qui l'ont conçu.
La Renaudie reconduisit le jeune homme par les quais jusqu'à sa demeure» et lui développa un plan tout entier, aussi admirable de conception que brillant d'audace*
— Voilà parler! s'écria Robert.
—Rien de plus simple. La cour va séjourner à Blois. Le roi. la reine mère, les princes et les Guise sont rassemblés! — on a tout sous la main, amis qui ouvriront les portes, paralyseront les défenseurs, ou exciteront les complices, — ennemis que l'on tuera ou jettera en prison. Nous divisons les forces du parti en plusieurs troupes qui toutes, au signal donné, arrivent à Âmbbise par différents chemins et à la même heure. H y aura bataille, mais de deux heures tout au plus : ce sera une épuration. La religion pourra ensuite lever la tête, car elle aura obtenu de bons et beaux privilèges.
— Comment cela?
— Tenant le roi, nous le prierons de nous être favorable.
— Nous le prierons le pistolet au poing.
— On prie comme on peut, mon cher Robert.
— Mon cher la Renaudie, permettez que je vous embrasse. Sous cet extérieur calme et modeste vous cachez un cœur cent fois plus bouillant que. le mien, et, quant au génie... j'en suis encore émerveillé.
— Tâchez donc, brouillon ^ brûleur de maisons,, d'àlre assez
DU DONJON VE VINCENNES. iS5
S5ge jusque-là pour ne p» vous faire wrêter, vm alors toos ne i^rioz pas de la lète.
—Dieu me damne I comme on dit à Londres, si tous n'allez pas me porter malheur. Vous savez qu'on me cherche, qu'on m'attend pour me faire partager le ^ort de Sant-Âgnan eft de Soucelles, et tous venez me recommander la sagesse I Recommandez donc la clémence à HH. de Guise. Mms, tenez, il me vient une idée : jurez-moi que, prisonnier ou libre, je seratni'vité par vous à cette cérémonie; jurez-le, la Renaudie, j'ai besoin de cela pour être heureux.
— Mais vous serez Hbre , cher aim.
— *Oui sait? vous voyez Soucelles, Haram et autres. Songez quels hommes vous perdriez là, car, enfin, si le «conseil n'est pas sublime chez moi, la mam eât bonne. — - Kinard en ma quelque those.
^ Silence, malheureux 1
—Eh I îl n'y a personne; allons, jurez-vous ?
— Je le jure, fou que vous êtes.
— Me voilà tranquille.
— Mais non, je reprends mon serment ; comment vous prévenir sans nous trahir nous-mêmes?
— Rien de plus simple : donn^ cinquante livres à un gardien quelconque, pour qu'il vienne dire, soit à Haram, soit à Soucelles, soit à moi: « Monsieur, on va marier voire sœur; quel dommage que vous ne soyez pas delà fétel »
— Eh bien! à quoi cela vous servira-t-il? vos regrets n'en seront que plus violents.
— Mon cher la Renaudie , je n'exposerais pas volontiers ma vie pour sortir de prison quelques jours plus tôt, — si j'étais en
prison; — mais a?ec Vassurance d'assister à cette fête, triomphe du calyinisme, j'enfoncerais des murs quand ma tête devrait me servir de bélier.
— Soit, je vous préviendrai, piais soyez sans inquiétude pour votre liberté. Voyez, nous voici en face de votre maison— pas d'archers, pflMS de lumière, tout dorl, allez en faire autant.
— Je crois pardieu que vous avez raison, ns m'ont oublié pour ce soir. Hais en tout cas, envoyez-moi du renfort demain.
— N'ayez pas peur. Adieu; je regagne mon logis.
— Vous êtes bien heureux , vous, on ne vous guette pas.
— Je parle pourtant assez haut ; mais, de peur de»espions, je ne précise jamais rien. Ainsi, ce soir, vous avez pu voir que rien de nos projets n'a transpiré, nous avons toujours l'air de chercher : vous-même n'avez-vous pas été dupe?
— Oui , mais des espions sauront bien reconnaître M. le prince de Condé.
—Le reconnaître est facile , le prendre est moins aisé. Allons, vous n'êtes que frayeur ce soir.
— Depuis que je sais ce que je sais, ma peur redouble.
— Allons , bonsoir, dit la Renaudie en riant , et il s'en alla de son côté.
Robert Stuart le regarda partir, examina bien sa maison et les alentours, ne vit rien qui pût l'inquiéter, et alors frappant d'une certaine manière :
— Gageons que dame Maillette dort déjà, dit-il.
La porte s'ouvrit et Robert Stuart entra en fredonnant un psaume sur un air assez peu austère.
— Eh! ehl dit-il, vous n'apportez pas de lumière, dame Maillette?
DU bONJON DE VINCENNES. iS7
Au même moment, deux bras Ttgoareux le saisirent par le milieu du corps, de façon à ce qu'il ne pût porter la main à l'épée ni au poignard, deux autres mains s'emparèrent de chacun de ses poings, ses pieds aussi furent enlevés, et une autre main large et velue se colla sur sa bouche en guise de bâillon. Déjà il ne touchait plus la terre et on l'entraînait rapidement. Il mordit avec rage le bâillon vivant qui s'écarta de ses lèvres. Robert en profita pour pousser un si horrible cri, que la Renaudie, déjà fort éloigné, se retourna et prêta l'oreille.
Mais un bâillon véritable eut bientôt remplacé la main. Robert fut porté sur un cheval que dirigeait un vigoureux cavalier placé en croupe. Dix autres cavaliers l'escortaient, le pis* tolet au poing.
— Je suis pris, pensa Robert; j'ai bien fait d'exiger le serment de la Renaudie.
On conduisit notre homme au grand galop par la rue Saint- Antoine, on dépassa le faubourg. Il vit le donjon et se dit :
— Les sots I ils vont me mettre avec Haraml Ahl nous leur donnerons du mal...
Hais il avait mal jugé le cardinal de Lorraine. On lui fit passer le pont-levis, il franchit trois portes énormes, traversa un poste de soldats armés de mousquet, et précédé d'un geôlier, suivi de deux autres, il fut introduit dans l'étroit escalier à vis qui du bas de la tour monte jusqu'à la plate-forme. Robert Stuart, à qui sa présence d'esprit était revenue dès qu'il s'était senti mettre à terre, compta deux cents et quelques marches jusqu'à l'endroit oii on lui commanda de s'arrêter.
Le geôlier fit alors jouer trois verrous , de ceux qu'on appelle des valets, et qui avaient chacun deux pouces de diamètre; il
ouvrit deux serrures, et fit la même opération sur deux autres portes, dont cette première n'était que le Vestibule.
— n parait qu'on ne se sauve pas d'ici? dit Robert Stuart. Le geôlier ne répondit pas. Le prisonnier fut introduit alors
dans une espèce de salle octogone, pavée de briques mises sur champ et percée de plusieurs croisées garnies de barreaux énormes. Là, Stuart, dont les mains n'avaient pas encore été déliées, fut fouillé avec le plus grand soin. On trouva et l'on prit sa montre , bijou fort rare à cette époque ; un petit poignard, quelques lettres, et un peu d'argent
— Ce n'est pas tout, dit-il ; pourquoi ne prend-on pas mes habits?
n croyait faire une plaisanterie; mais le sérieux vint bientôt : le justaucorps galonné d'argent, les aiguillettes garnies de ferrets d'or, ses boites même lui furent enlevées. Un des geôliers jeta devant lui une espèce de souquenille révoltante de malpropreté.
-^ Je me reconnais, dit-il, je suis dans un antre de voleurs, dont MM. de Guise sont les chefs.
— Il n'y a de chef que le roi. répondit une voix aigre. Conduisez le prisonnier à sa chambre.
Aux quatre angles de cette salle, ou pour mieux dire, dans les pans coupés, ouvraient des portes de l'aspect le plus formidable. C'étaient les entrées des chambres de prisonniers. Le pavé était le même que celui de la salle principale, une voûte en ogive avec quatre filets de pierre sculptée formait le plafond. Quatre meurtrières, qui allaient en étrécissant vers Textftieur, donnaient de l'air à cette chambre. Par ces ouvertures on (fistinguait, malgré le luxe des barreaux entrdacés, les masses noires
DU DONJON DE VINCENNES. i»f
da bois de Yinceimes , et Tair frais des plaines Voisines arri?ait jusqu'au prisonnier.
— Cette chambre doit être assez gaie, se dit Robert, et la vue sera magnifique; bonsoir, messieurs, laissez-moi.
— Votre lit, ?otre table, dit le geôlier.
— Et mon souper?... j'allais souper quand on m'a saisi
Le roi me doit un souper...
— Les cusiniers sont couchés, faites-en autant, tous souperez demain.
Robert Stuart haussa les épaules, tourna le dos au geôlier, et s'alla jeter sur son lit. On juge que malgré la fatigue il ne dormit pas.
— Àhl pensait- il, je raillais Saint-Âgnan; que ne l'ai- je imité! sans doute il arpente la grand'route, il est libre, et moi! maudit mur!
Robert donna un grand coup de pied dans la muraille et se mit à chanter le cantique qui lui serrait de prière du soir. Il passa en revue toutes ses actions, car la prison a cela de salutaire qu'elle donne le silence à la pensée, et l'inflexibilité à la conscience, seule voix que l'on y puisse entendre.
Le jour naissant tira Robert de sa mélancolie; un homme de cette trempe n'a pas de longues hésitations.
— Çà I dit-il au geôlier lors de sa première visite, qu'on me donne de l'encre et du papier, j'ai une lettre à écrire.
— On n'écrit pas ici.
— J'écris à la reine, ma parente, entends-tu, maraud i
— n n'y a ici ni reine, ni parente, ni maraud. Et le geôlier lui ferma les trois portes an nez.
— Oh I oh I se dit-il, essayons de la douceur. C'est la seule ressource qui me reste.
Robert vécut ainsi en attendant soit la liberté, soit le signal conyenu. Il fil le malade, l'affligé, le mourant, le fou. Rienne lui réussit, n y avait au donjon quelques traditions du gouvernement d'Olivier le Daim , la surveillance était parfaite. Il essaya d'attendrir les geôliers, mais ce fut en vain. Cependant ses questions n'avaient pas mieux réussi. Quels étaient ses voisins? il l'ignorait, pas un mouvement ne décelait leur présence.
Robert remarqua que la voix du geôlier pénétrait jusqu'à la deuxième porte et que la troisième seule l'étouffait; il en conclut qu'il serait entendu des chambres voisines s'il pouvait, lorsqu'on lui accordait la permission de se promener dans la salle du milieu, crier fort au moment de l'ouverture des portes, c'est-àdire quand le geôlier entrait chez un prisonnier et ouvrait cette première porte. H essaya dès le jour même, et se mit à crier, ayant choisi l'instant favorable.
— HaramI HaramI
Robert avait une voix en harmonie avec sa corpulence ; voix de Stentor, dans un corps de géant. Le geôlier, qui ne s'attendait à rien, s'arrêta et gourmanda le prisonnier. Mais du dedans on avait entendu, et une voix répondit, mais sans articuler une parole distincte :
— Robert recommença : Haram I Haram !
Le geôlier referma précipitamment la porte avec une fureur qui n'étonna pas Robert.
— Vous irez au cachot t dit-il, si vous parlez sans ordre. Robert ne répondit rien, il était plongé dans ses réQexions.
— C'est singulier, pensait-il, ce n'est pas la voix de Haram,
mais je la connais cette voix! celle d'un ami, sans doute.
Renfermé plus étroitement depuis cette imprudence, il prit le parti d'user de yiolence quand le moment serait Tenu , mais d'affecter en attendant une douceur et une obéissance d'esclave. Il avait arrêté son plan.
Le geôlier, charmé de cette docilité d'un homme signalé pour sa rudesse et sa bravoure féroce, se réconcilia peu à peu avec Robert. Il lui parla de sa famille, de la reine Marie, sa parente; Robert répéta qu'il donnerait un an de sa vie pour savoir des nouvelles de tant de parents chéris... Il fit tant qu'un jour le geôlier, singulièrement adouci, on va voir pourquoi^ lui vint dire en confidence la fameuse phrase convenue :
« Monsieur, votre sœur va se marier. Votre beau-frère vous en fait part. »
— Alors, s'écria Robert, ne pourrais-tu me laisser sortir pour assister à ses noces? rien qu'un jour ! et je te promets...
— Eh! monsieur, dit cet homme, monsieur votre beau-frère m'en a bien parlé, mais c'est chose impossible, je n'ai que les clefe de cet étage, et mes quatre confrères n'ouvriront pas. . . Ils ne connaissent pas monsieur votre beau-frère, eux.
Ce beau-frère était la Renaudie, à qui Robert donna cent bénédictions ; mais la fuite avec l'aide des geôliers était impraticable. Robert s'en remit de nouveau à l'exécution d'un projet audacieux.
Celte nuit même, il mit le feu à ses portes, au risque d'être étouffé mille fois. Par bonheur la fumée qui s'échappait de ses quatre meurtrières ne fut pas aperçue des sentinelles... Robert, qui savait que pas un geôlier ne viendrait la nuit, puisque tous les prisonniers d'un' même étage étaient renfermés chacun par
trois portes dans une enceinte fermée également de trois portes de fer, agit avec la même tranquillité qu'il eût mise à préparer son feu dans sa chambre lorsqu'il était libre. Après avoir pratiqué trois trous assez larges pour y pouvoir passer, il alla brûler le bas de la porte du voisin, et heurtant à la teoonde :
— Haram I Haram ! cria-t-il.
— Au feut répondit la voix que connaissait Robert.
— Silence, malheureux! Dieu me pardonne, c'est Saint*Àgnan lui-même.
— £h ! oui, c'est moi. . . Au feu I
^ Je suis Bobert Stuart, ne me reconnais-tu pas?... je veux te rendre libre.
— Et tu me brûles dans ma chambre, il faut donc mourir. .. Je suffoque dans la fumée...
— Au feul au feu! cria une autre voix si faible qu'on l'^itendait à peine.
— Je n'ai plus qu'une ressource, ditRobert, c'est debrûfer les portes tout entières et de crier au feu plus haut que les autres.
En effet, il ralluma la braise encore chaude de ce bois noueux, qui, sollicité par un double courant d'air, flamba bientôt furieusement.
Robert brûla ses haillons en plusieurs endroits, se coucha sur le seuil de la porte, et attendit l'arrivée des geôliers dont on entendait les cris au bas de la tour.
La violence de l'incendie était telle que les arriy^ts reculèrent d'effroi. Les pierres craquaient, la fiimée formait un nuage impénétrable. Robert, saisissant par les mains son ami Saint- Agnan aveuglé, lui glissa quelques paroles d'encouragement.
Tous deux se précipitèrent, tète baissée, du côté ob une porte
ouY^te aspirait les flots de fumée ; ce courant rapide leur montra la route qu'il fallait suivre. Mais à peine furent-ils dans Tescalier étroit, qu'ils se heurtèrent à des soldats qui moulaient et dont ils sentirent sous leurs mains les froides cuirasses. Saint-Agnan trébucha, Rob^t Stuart renversa tout malgré les cris et les armes; il sauta lestement par dessus les corps renversés. Sa tactique était bonne, il avait crié sans cesse : De Teau ! de l'eau I mais il ne réfléchit pas que ce cri, grAce auquel il avait franchi les premiers étages, aurait pour résultat de faire iMonter d'autres gens avec o^te eau qu'il danandait; il rencontra donc» au moment où il se préparait à franchir la dernière porte, deux hommes d'armes embarrassés d'une énorme dame-jeanne pleine. Derrière eux venait un valet avec un flambeau dont la lumière éclaira en plein le visage de Robert.
Quelle horrible position! Voir à deux pas la porte ouverte, e( par derrière le vide, la lib^é, être s^aré du bonheur par un si misérable obstacle I Robert prit son élan et renversa les soldats ; mais le porte-flambeau qui avait eu le temps de distinguer et de reconnaître ses traits, barbouillés de sueur et de fufliée, tira un large poignard et s'adossa au mur pour frapper plus sAr»i^t.
Sans la dame-jeanne, qui roula dsgis les jambes de Robert et lui fit perdre l'équilibre, il était mort. Le coup du geôlier ne rencontra que le mur opposé. Robert fut rdevé, placé ^tre desx pointes d'épée, et reconduit au quatrième étage, oh l'eau r^^due, les débris de portes et les briques confondues avec la braise, formaient un lac de boue noirâtre. Rob^ Stuart, tout étourdi, remarqua èmx hommes étendus par t^rre; l'un était Saint-Âgnan, tarasse par les coups des ardiers et des gar-
iàU HISTOIRE
diens ; Vautre était le malheureux Soucelles, à moitié suffoqué par la fumée dans son cachot, et que les gardes venaient d'amener à Tair pour qu'il reprît connaissance.
— Malheureux que je suis! s'écria Robert, mes amis étaient près de moil et je n'ai pas su me servir de cette circonstance ; et je les perds tous deux par ma démence !
— Reconduisez cet homme en bas, dit un des geôliers ; ces chambres ne sont plus fermées.
— Laissez-moi embrasser mes amis t répondit Stuart.
On le plongea dans un des cachots qui n'ont de jour que par un soupirail inaccessible de l'intérieur. Ces cachots sont le premier étage des caves. Robert, après avoir tenté tous les moyens possibles de s'évader, s'aperçut de l'inutilité de ses efforts et tomba dans le découragement.
Lorsqu'il songeait à ses co-religionnaires partis pour l'expédition, à leurs combats dans les plaines, au grand soleil, le cœur lui manquait, il lui prenait envie de se briser la tète contre les murs du cachot. Mais l'idée du triomphe prochain de sa cause le rendait à la vie, et à chaque instant il lui semblait entendre des voix joyeuses qui criaient : Robert! oîi est-il? Robert est libre! il n'y a plus de catholiques, plus de Guise, plus de donjon I
Mais tout n'est que son^^e pour un captif, et les songes mentent bien cruellement! Un matin, Robert entendit beaucoup de bruit autour de sa prison, les armes résonnaient sur les degrés , les verrous grinçaient dans le couloir. Il eut une lueur d'espérance, mais la présence d'un of&cier, suivi de quatre archers, le détrompa bientôt.
— Oîi me mène-t-on? demanda-t-il.
— Vous êtes curieux! répondit une voix dans la cour.
Robert Stoart, indigné de eette insolence, regarda d'oh Tenait la Toix. Il vit alors un homme de belle taille, armé d'un casque ciselé, d'une cuirasse couTerted'or, et ceint de l'écbarpe à fleurs de lis.
— H. le connétable de Montmorency ! s*écria-t-il.
Le connétable ne répondit pas un mot, mais il fil un signe; on saisit Robert, on lui lia les mains et les pieds, on le jeta comme un loup pris au piège dans un chariot attelé de chevaux vigoureux.
Chaque fois qu'il voulait regarder ou questionner, un archer du roi, couché près de lui, tirait à demi son poignard, et ne répondait pas autre chose. Pendant deux jours Robert fut nourri de ce qu'on daignait lui apporter dans ce chariot, qui ne cessa pas de rouler. On ne lui permit de respirer qu'une heure chaque nuit. Enfin, vers le milieu de la troisième nuit, le chariot s'arrêta.
Il semblait à Robert qu'il fût le jouet d'un rêve épouvantable. Il traversa le pont-levis d'une énorme tour à laquelle, dans l'obscurité, il crut voir pendre des cadavres. Il pénétra ensuite dans une cour immense et qu'il crut voir semée de gibets auxquels se balançaient des formes humaines. Enfin, pour comble d'horreur, en traversant une galerie à jour qui communiquait de la tour à une espèce de château, il se figura qu'il sentait comme une odeur de sang.
— Décidément, se dit l'infortuné Robert, la fatigue, la faiblesse, l'inanition, la fièvre peut-être, me troublent le cerveau ; je vois partout la mort. Sans doute je suis en proie au cauchemar, et je vais me réveiller tout à l'heure dans mon
cachot étemel à Yincennes! Cependant je me palpe, je me vois, a. 19
146 mSTOIRE
j'existe, et à deux pas de moit au dehors de ces pilasfares, ce sont bien des cadayres qui pendent du côté de la cour. Quel horrible séjour est celui-ci!
Tout à coup Robert fut poussé dans une espèce de ca?eme oh il se trouva seul, claquemuré entre une porte et un mur. Cette situation fâcheuse dura peu. Un homme Tint et le secouant rudement :
— Levez-vous I dit-il, et v&nez.
Robert obéit machinalement. On le fit monter l'étage supérieur et il fut introduit dans une grande salle d'un aspect lugubre. Deux hommes vêtus de noir étaient assis devant une table; à leurs pieds, deux autres hommes vêtus de rouge semblaient attendre leur geste pour se livrer à quelque violence. Leurs bras nus et leur attitude résolue n'étaient pas de bon augure.
Robert vit des anneaux de fer scellés dans les murs, des crochets aigus, des sièges de pierre, des réchauds allumés et une masse d'outils de forme efiOrayante :
— Oh suis-je donc? dit-il.
— Vous allez le savoir, répondit un des personnages vêtus de noir.
Robert, en s'approchant d'un siège de pierre adossé au mur, aperçut à ses pieds une large trace de sang, fraîchement répandu. Puis embrassant d'un coup d'oeil juges, bourreaux et instruments de torture :
— Je sais à présent oh je suis, dit-il, et qui vous êtes. C'est à nous d'expliquer pourquoi il se trouvait là. L'histoire
donne les renseignements les plus précis sur cette affaire.
Tandis que Robert Stuart et ses amis languissaient à Yincennés, les conjurés étaient convenus de tout finir dans le plus bref
dâai. La Renaudie commença par faire sortir sans bruit de Paris tout ceux qu'il jugea devoir lui servir, et comme il avait des relations avec un avocat très-influent, nommé des Avenelles, son hôte lorsqu'il venait loger à Paris» il le pria de causer, en allant à sa maison de Saint-Haur, avec un des geôliers du donjon, et de l'attendrir soit par largesse, soit par éloquence. L'afiaire n'était point périlleuse puisqu'il s'agissait seulement de faire parvenir au prisonnier une insignifiante nouvelle. Des Âvenelles, qui n'était instruit de rien, commença dès lors à soupçonner quelque mystère, et le nom si connu de Robert Stuart lui inspira tant de méfiance qu'il pressa la Renaudie de s'ouvrir à lui sur le but de cette démarche. La Renaudie hésita longtemps, mais se rappelant que des Âvenelles était huguenot et par conséquent intéressé au succès de l'entreprise, songeant que leur amitié datait de vingt ans et qu'il risquait de perdre un tel ami pour avoir voulu garder trop rigoureusement un secret, il se décida, non sans un certain remords, et confia tout le plan de l'expédition à cet ami si précieux.
Des Âvenelles frémit non pas d'horreur, mais de plaisir; et tandis que la Renaudie lui énumérait complaisamment les avantages de ce coup de main, des Âvenelles supputait le profit qu'un pareil secret devait donner au délateur. La Renaudie ne fut pas plus tôt hors de la chambre que l'avocat courut chez un maître des requêtes, nommé Youzé, fit ses conditions et livra tout de suite le plan de la conspiration, avec les noms des con* jurés, celui de la Renaudie, son ami, en tête. Youzé, qui voulait aussi sa part de la récompense, mena sur-le-champ des Âv^ nelles devant la cour et lui fit déduire tout ce qu'il avait appris de la Renaudie.
A ces nouvelles, les Guise pourvurent d'abord à la sûreté de leurs personnes, et appelèrent sans bruit leurs plus fidèles amis auprès d'eux. Ils s'assurèrent des villes importantes, attirèrent à la cour le prince de Condé, Tamiral Coligny. avec les principaux chefs huguenots, afin d'avoir des otages au besoin et pour empêcher que les conjurés fussent dirigés par des hommes aussi habiles. Le roi François II signa des lettres d'abolition pour tous ces personnages, qui, soupçonnant peut-être le piège, mais trop faibles pour l'éviter en se jetant dans le parti de la guerre, vinrent trouver le roi, avec l'espoir de se joindre occultement aux conjurés, et de les favoriser même par leur présence à la cour. Le duc de Guise fit placer des corps de troupes et des prévôts sur tous les points qu'on supposait devoir être envahis par les rebelles. La garde du roi fut augmentée dune compagnie de mousquetaires à cheval, et pour couper court à toute surprise, le roi et les siens quittèrent Blois pour s'aller enfermer dans le château d'Âmboise.
C'est une chose digne de remarque que le secret de l'attaque et de la défense ait été si miraculeusement gardé; nulle autre indiscrétion que celle de l'avocat n'éclaira les projets de l'un ou l'autre des deux partis. L'ordre fut donné aux gouverneurs d'arrêter tous les gens en armes qu'on trouverait sur le chemin d'Âmboise.
On voyait donc arriver de plusieurs points différents des troupes qui toutes ignoraient ce qu'elles auraient à faire. Les conjurés étaient postés en lieux sûrs et attendaient l'occasion. Le prince de Condé, qui voulait feindre d'obéir aux ordres de la cour, se rendit à petites journées au château d'Amboise, et déjà il entrait dans Orléans quand le seigneur de Qpierre, qui
eommaiidait la garnison de cette ville, lapercevant, s'élança plein de joie vers lui, et lui dit :
— Ah ! monseigneur I que TOtre altesse ya causer de plaisir à la cour et de déplaisir au camp des huguenots !
-— n y a donc un camp dès huguenots? répondit le prince.
— Quoi! monseigneur, vous ignorez la nouvelle?
— J'ignore tout; j'arrive de ma maison des champs.
— Monseigneur, ceux de la religion ont fait, dit-on, un grand complot, et les troupes du roi sont commandées pour s*opposer...
Le prince deCondé partit d'un éclat de rire, et répondit :
— Voilà une nouvelle effrayante, monsieur; les huguenots attaquer le roi ! je voudrais le voir pour le croire.
— Monseigneur, puisque vous allez à la cour vous serez mieux informé.
— J'y vais donc donc promptement, monsieur; merci de vos renseignements.
Et le prince partit en se disant que tout était perdu. Il envoya sur-le-champ à Beaugency un homme de confiance pour annoncer à la Renaudie que la fuite était indispensable. La Re* naudie répondit à cet homme comme le prince avait fait à Cipierre ; il se mit à rire.
— Croit-on, pensa-t-il, que j'aurai armé, déplacé et exposé inutilement deux mille bons guerriers pour m'enfuir et laisser là un plan dont le succès dépend d'un peu de hardiesse? Marchons! ditril.
Et il piqua vers Blois avec ses gens.
Malgré cette opiniâtreté, la Renaudie n'était pas sans inquiétude. La cour ayant changé de séjour, il lui fallut changer
%fSÙ HISTOIRE
les rendez-YOus de ses gens et leur indiquer des chemins différents. Beaucoup s'y trompèrent. Cependant comme ils se glis-* saient par les champs la nuit, abandonnant le plus possible les routes frayées , ils cacherait la plupart de leurs marches au duc de Guise, qui n'agit plus à Tofiensive et fut réduit à attendre.
Mais un matin on le réveille en lui annonçant que plusieurs détachements de calvinistes ont paru aux portes d'Âmboise. Le cardinal de Lorraine perd la tête, mais le duc, son frère, fait armer toute la noblesse du château, les habitants de la ville et les gardes ; il fait garder à vue le prince de Condé en feignant de lui donner une porte à défendre ; ce prince, le soutien des calvinistes, étant paralysé de la sorte, le duc de Guise ordonne au duc de Nemours d'exécuter des sorties vigoureuses contre les rebelles.
Qu'on juge du désordre ! ces détachements arrivaient à un rendez-vous oh ils croyaient trouver toute une armée d'auxiliaires ; ils n'étaient ni assez forts ni assez confiants pour se défendre. Le duc de Nemours, au lieu de tuer, fait des prisonniers. Il pousse jusqu'à Nozé, où trois chefs protestants, ne s'attendant pas à être attaqués, eux qui venaient comme agresseurs, se reposaient avec leurs soldats sur la pelouse devant le diAteau. Deux de ces capitaines, Mazères et Raunay, sont pris. Le troisième, Castelnau, se réfugie avec ses hommes dans le fort Le duc de Nemours, pour les avoir sans coup férir, leur engage sa parole qu'ils auront la vie sauve, et les amène à Amboise. Là, dès leur arrivée, ils sont pendus aux créneaux, tout bottés et tout éperonnés.
Cependant les troupes royales, disséminées par les bois et la
plaine, tendent des embuscades à tous les partis qui se présentent, ^rgent les plus intrépides, prennent les autres et les tratnent à la queue de leurs cheTaux jusqu'à Àmboise, où les bourreaux en permanence se baignent dans le sang de ces malheureux. La Renaudie, qui Toit tant d'hommes partir et s'engouffrer sans retour dans ce fatal chAteau d'Âmboise, découvre bientôt la triste ?érité. Quelques traînards lui apprennent qu'il faut fuir ou mourir. Il prend son parti en homme de cœur: à k tète d'un faible détachement, il traverse la forêt de ChAteau- Renaud, décidé à livrer un combat décisif. Hais il rencontre là le baron de Pardaillan, son cousin, qui cherchait, par ordre du roi, du gibier pour Âmboîse. Pardaillan avait deux cents hommes, la Renaudie en avait vingt à peine. Il apprête ses armes et se met en défense.
— Rends*toi, cousin, dit Pardaillan, je te sauverai!
— Parole de duc, n'est<^ pas? M. de Nemours a-t-il sauvé ses prisonniers? Allons, bride en main!
— Cousin! s'écrie encore Pardaillan, réfléchis.
— Tiens, répond la Renaudie en jetant par terre un de ses amemis d'an coup de pistolet, voilà ma réflexion.
Et la bataille s'engage. Eatouré par viugt cavaliers qui voudraient le prendre vivant, la Renaudie lève et abaisse à coups redoublés son bras terrible, qui fait chaque fois des blessures mortelles; un large espace se fait autour de lui, déjà il pique pour passer outre, mais vingt balles le frappent à la fois, il tombe sous son cheval, et ses hommes âont tués près de lui.
— Garde ta parole, cousin, dit-il avec un sourire, et il meurt.
Pardaillan fait enlever le corps et rapporte au duc de Guise ce trophée sanglant. On pendit ce cadavre à une potence, sur
le pont d'Âmboise, avec un écriteau : chef de$ rebelles; puis il fut écartelé, et les membres plantés en divers endroits.
Quant au reste des conjurés, ils s'enfuyaient. On courut après eui; isolés ou en troupes on les prit, et il en fut pendu, noyé, décapité près de douze cents ; les rues d'Àmboise, dit un historien, ruisselaient de sang, la rivière était couverte de corps morts et les places publiques toutes plantées de gibets. Les chefs furent exécutés les derniers, et la reine-mère, Catherine deMédicis, ses trois fils et toutes les dames de la cour, se mirent aux fenêtres pour jouir de ce spectacle.
C'est pendant ces exécutions que la cour s'avisa de commenter l'incendie de Yincennes et la tentative d'évasion de Robert Stuart. On rapprocha les dates, on devina que les prisonniers avaient eu avis de la conspiration, et des Âvenelles avoua aussi sa visite au donjon. Le maréchal de Montmorency^ qui, en sa quaUté de premier baron chrétien, se croyait obligé d'anéantir les hérétiques, demanda au roi de transférer à Âmboise ces prisonniers dangereux, dernières racines de la conjuration. Nous avons vu comment ils furent transportés dans la grosse tour d'Âmboise; car derrière le chariot de Stuart venaient à une lieue de distance ceux de Soucelles et de Saint-Agnan. Revenons donc au premier de ces malheureux que nous avons laissé dans la chambre de la torture.
L'interrogatoire fut aussi cruel qu'on pouvait l'attendre de juges qui avaient les pieds dans le sang. Robert Stuart leur répondit comme le devait faire un homme sans espoir et préparé à la mort.
— Liez cet homme au chevalet! dit le président.
— Ah! répondit Stuart, c'est H. de Montmorency qui est le
pourvoyeur des gibets et des chevalets de France. Belle fonction pour un homme à qui Ton permet de porter Tépée à fourreau d'or! Allons, dit-il, torturez-moi de par monsieur le connétable.
On fit avaler à Stuart dix coquemars d'eau salie par les mains du bourreau, et il n'avoua rien de tout ce qu'on lui demandait.
Le lendemain, tout fuîble qu'il fût, on lui attacha des poids aux jambes et aux bras, mais il resta dans la même impassibilité.
— Avouez-vous que vous saviez le complot? lui diUon,
— Et quel complot? répondit Stuart.
— Mais vos compagnons, Saint-Agnan et Soucelles, dont vous voyez le sang par terre, ont avoué.
— C'est que vous les avez fait trop souflfrir et qu'ils ont préféré la mort.
La dernière épreuve réussit encore moins. Stuart, appliqué à l'estrapade, ne proféra pas une parole.
— Entêté! mutin! rebelle! disait le juge.
— Eh ! monsieur, dites quelque chose que je comprenne et je répondrai^ dit Stuart.
Tant de courage étonna les juges et les bourreaux. Le cardinal de Lorraine, qui avait voulu assister à l'une des tortures, déclara qu'il était impossible que de pareilles souffrances n'arrachassent pas un aveu à Stuart, d'autant mieux qu'on lui avait promis sa grâce s'il révélait sa participation au complot. Mais il n'avoua rien, et sans s'en douter il sauva sa vie et celle de ses compagnons; car on n'attendait qu'un mot de lui pour ajouter les trois noms de Soucelles, Stuart et Saint-Agnan à la liste des victimes de la conjuration.
Quand Stuart fut reporté dans son cachot il respira.
164 mSTOIRE
— Je lis encore, se disait-îl, je virrai, car je suis fort, et la haine doublera mes forces. J'ai besoin de yiyre pour me venger.
On }e fit promener sur une dvière dans les rues d'Amboise et sur le pont; il vit les corps de tous ses amis et fut éclaboussé de leur sang.
— Patience, se disait-il, je tous vengerai; n*ai-je pas déjà vengé Anne du Bourg? Cependant les hommes ont voulu m'en punir, mais Dieu m'a défendu.
Sept semaines après cette rude captivité, les membres du jeune homme avaient repris leur jeu et leur souplesse. La cour ne sentait plus le besoin d'une cruauté gratuite, on ne versa pas le sang de Stuart, et il put, dans les promenades qu'on lui permettmt, découvrir ses compagnons de captivité, leur faire des signes et les exhorter à la persévérance.
Il feignait toujours une faiblesse de moribond. En vain lui prodiguait-on le vin et les viandes, il ne pouvait, disait-il, se tenir sur ses jambes brisées. Sa main ^tait incapable de soutenir le poids d'un verre. Les geôliers le plaignaient, M. de Montmorency riait des faiblesses de ce héros protestant.
— Qu'on le mette dehors, avait dit phisieurs fois le roi.
— Qu'on te garde, à présent et toujours, avaient répondu le connétable et les Guise.
Il arriva qu'un soir de juillet, pefndant les chaleurs étouffantes, le geôlier vint voir Robert Staart, qui, couché sur son matelas, et défaillant au point de ne pouvoir plus parler, n'attendait plus que la mort. Il n'y avait qu'un seul gardien à la tour d'Amboise, et cet homme, moins blasé que les geôliers de Yincennes, avait un peu plus de compumon poiur les prisonniers si près de leur dernière heure.
n apfKirtait àoùc des fruits, parce que Robert depuis deux jours avait refusé la viande et le vin. À Taspect du malheureux, gisant le visage tourné vers le ciel, ce geôlier s'agenouilla pour voir s'il respirait encore. Robert se relève d'un seul bond, saisit le gardien à la gorge, le terrasse, le bâillonne et l'encbaioe avec sa sangle de cuir aux barreaux de la fenêtre qui donnait sur la campagne. Puis, saisissant, avec un tremblement de joie, les cle& qui pendaient à la ceinture du geôlier, il se prépare à le déshabiller.
— Qu'allez-vous faire? dit cet homme.
Robert, furieux de l'avoir si mal bâillonné, s'élance sur lui en levant les énormes cle&.
— Je t'aurais sauvé, dit-il, mais puisque tu cries...
— Attendez! s'écrie le geôlier : si j'eusse voulu crier au secours, ne serais-je pas libre? il y a une sentinelle au bas de l'escalier.
Robert stupéfait laisse échappa les clefe et attend la fin de ce discours étrange.
— Vous êtes un adroit et un brave garçon, sauvez-vous donc, maïs ne me perdez pas ; vous pouviez m'ôt^ la vie pour assurer votre évasion ; je vous remercie de ne m'avoir pas tué sur la place. Cette humanité vous fait honneur. En récompense, un conseil : ne vous sauvez pas par les couloirs, vous seriez pris par les rondes. Ne descendez pas par la cour, il y un guichet au travers duquel on examine les visages. Vous n'avez qu'un seul chemin; celuircil
Et il montra au jeune homme, d'un mouvement de sa tête, la fenêtre qui donnait sur un fossé profond de cinquante pieds.
— lu veux que je me tue! dit Robert; c'est un piège.
m HISTOIRE
— J'eusse crié au secours, vous étiez bien plutôt tué. Pour un amateur de la liberté vous n'êtes guère industrieux; découpez votre matelas.
— Jamais je ne ferai avec une corde de cinquante pieds.
— C'est vrai; mais il y a ceux de vos amis.
— Mes amis!
— Est-ce que vous n*avez pas mes clefs pour leur ouvrir? lisez sur la clef le numéro des cachots.
— Brave homme ! s'écrie Robert en se jetant au cou du geôlie, tu es un Dieu pour moi... je serai reconnaissant.
Et il se préparait à le détacher.
— Êtes-vous enragé? s'écria l'homme; voulez-vous bien me renchalner tout de suite? est-ce que voulez me perdre? attachezmoi plus solidement, serrez! vous voyez bien que je dois paraître avoir subi la violence; serrez, vous dis-je!
— C'est vrai , c'est vrai, dit Robert.
Et il courut aux portes de ses amis, situées à l'étage inférieur; là il ouvrit et serra dans ses bras les compagnons de son malheur.
Ils montèrent en haut, déchiquetèrent leurs matelas, en firent une corde de la longueur nécessaire, descellèrent, avec la clef la plus forte, un barreau de la fenêtre, et ayant tous rendu grâce à ce brave homme , ils se préparèrent au départ.
— Si l'on me pend, leur dit-il, ayez soin de ma femme et de mes enfants I
— Celte parole m'attache ici! répondit Robert; vous courez risque de la vie...
— Allez donc! enfants, sauvez-vous; mais non, rattachez le b&illon, que je ne puisse plus crier. À propos verrouillez la
porte, afin qu'on perde un peu de temps à l'enfoncer; cela vous
aidera Je m'appelle Simon, j'ai été huguenot... hélas! on
m'a fait abjurer.
— Simon ! je te promets une reconnaissance éternelle.
El Robert attacha le mouchoir plus convenablement, puis il se glissa le long de la corde, lui troisième, et s'enfuit.
Le lendemain, à neuf heures, le cardinal de Lorraine se promenait dans les beaux jardins d'Âmboise avec le connétable, lorsqu'un paysan se présenta au château et témoigna vouloir remettre une lettre à son excellence.
Le cardinal lut ce billet et pâlit.
— Qu'avez-vous, monsieur? dit le connétable.
— Tenez! oh! les misérables.
Le connétable lut ces mots :
A MESSEIGNEURS LE CONNÉTABLE DE MONTMORENCY ET LE CARDINAL DE LORRAINE.
« La fuite de vos prisonniers nous a causé une grande douleur, par le chagrin que nous savions qu'elle ferait à votre éminence et à voire seigneurie. Nous nous sommes mis aussitôt à la poursuite des fuyards, et, dès que nous les aurons pris, nous ne ma&querons pas de vous les renvoyer bien accom-
» Signé : Robert Stuart, Soucelles, Saint-Agnan.
» À propos : délivrez un peu votre gardien, qui doit être fort mal à son aise en prison, s'il n'est pas étouffé. »
Le connétable, furieux, froissa la lettre dans ses deux mains et cowrut, malgré la pesanteur des ans, à la tour, léger comme
Googk
158 HIOTOIRE
un jeune homme II trouYe le fils du geôli^, enfant de dix ans, qui 8t désolait de n'avoir pas vu rratrer son père. Les sentinelles» placées à Tétage supérieur, n'avaient pas été relevées et juraient qu'elles allaient se relever elles-mêmes. Le connétable, suivi d'une poignée de gentilshommes et de soldats, parvient à l'étage qu'habitaient Soucelles et Saint-Âgnan, dont il trouva les cachots parfaitement fermés, mais vides. Il vient à celui de Stuart, où, dès les premiers coups dans la porte* on entend gémir sourdement ; la porte cède aux coups de hache, et Ton trouve le malheureux geôlier, demi-mprt et feignant de ne plus pouvoir crier. On le détache, on le questionne, on le rudoie. Il raconte la scène de la veille, les menaces qui lui ont été faites, la hardiesse des fugitifs, et prouve que le complot était habilement tramé.
Le connétable savait de quoi Robert Stuart était capable. Le récit du geôlier n« l'étonna pas. Au, lieu de soupçonner cet homme de connivence, il le plaignit et murmura qu'il était heureux d'avoir eu la vie sauve.
Un mois après, Simon bêchait la terre d*un petit jardin qu'on lui avait concédé près de l'esplanade, lorsqu'il swtit une assez vive douleur à la jambe, et reconnut qu'il venait d'être firappé par un corps assez pesant. Il rama^a le projectile avec une émotion facile à comprendre : c'était une bourse très-bien garnie. Simon, en se penchant sur le talus pour voir d'où venait ce présent, n'aperçut plus qu'un cavalier qui disparaissait au loin dans un tourbillon de poussière.
Sept ans après, le 10 novembre 1567, le connétable de Montmorency, fatigué des plaintes des Parisiens, qui l'accusaient de s'entendre avec l'amiral Coligny, son neveu, et de n'oser, par
cette raison, aller combattre les huguenots qui tenaient la plaine Saint-Denis jusqu'à Poissy, sortit de Paris avec ses troupes, disant aux bourgeois que ce jour ferait preuve de sa fidélité, et qu'on ne le reverrait plus que mort ou victorieux. Cependant Tannée ennemie, assemblée à Saint-Ouen, se préparait à bien recevoir les agresseurs. On voyait les chefs parcourir les rangs des huguenots et leur parler au nom de la religion et de rhonneur.
— Vous voilà, Robert! dit le prince de Condé, enfin I c'est un jour de bataille, vous devez être heureux I
— C'est un jour de vengeance, monseigneur, dit Robert, qui fourbissait, avec le plus grand soin, un de ses pistolets.
— Est-ce un beau coup que vous méditez là? demanda le prince.
— Un coup victorieux, monseigneur.
— Allons, faites, et que Dieu vous seconde !
Robert s'inblina respectueusement, chargea son pistolet avec une précaution extrême, et y introduisit une balle mâchée en tout sens, puis il remit l'arme meurtrière dans l'arçon.
Le moment de la charge étant venu, il se comporta en brave, mais on voyait qu'il cherchait dans la mêlée d'autres ennemis que des ennemis vulgaires.
Déjà le maréchal, fils du connétable, avait enfoncé les huguenots à l'aile qu'il avait en face, mais le corps d'armée du connétable fut enfoncé lui-même, et ce vieux guerrier, dans un mo-ment si critique, fit le devoir d'un simple soldai. Il tira l'épée, et abattit quelques huguenots. Mais la victoûre était impassible, les catholiques commençaient à fuir. Le connétable vit arriva le moment fatal oii il serait forcé de rendre l'épée qu'il maniait
encore avec une vigueur désespérée, malgré le sang qui coulait de cinq blessures.
Tout à coup un cavalier fend les rangs, écarte huguenots et catholiques, et pousse jusqu'au connétable, si remarquable k ses armes dorées, aux fleurs de lis de son écharpe. Arrivé d quatre pas, le cavalier arrête brusquement son cheval, et tire un pistolet de ses fontes, puis il couche en joue Montmorency avec la lenteur d'un homme qui ne veut pas perdre son coup.
— Holà! s'écrie le connétable, ne me reconnais-tu pas?
— C'est parce que je te reconnais, Montmorency, que je ne veux pas te manquer. Tu reconnais bien aussi Sluart, j'espère, et tu sais tout le sang que tu m'as coûté. Tiens donc, voilà pour me venger, moi et mes braves amis d'Âmboise.
Et il lâcha la détente au moment où le connétable, en habile combattant, faisait tourner son cheval pour éviter le coup et tirer à son tour ; la balle le frappa dans les reins, il tomba aussitôt, mais il avait tiré aussi, et Stuart fut blessé au visage. Voyant les amis du connétable s'empresser, il tourna bride, s'enfuit, et alla combattre avec ses compagnons. Toutefois ce fut en vain, car la bataille avait été gagnée par le maréchal, fils du connétable, et la déroute des calvinistes était complète.
À la bataille de Jarnac, un an plus tard, Robert Stuart ayant vu le prince de Condé tué en trahison par Montesquiou, car il était prisonnier et avait la cheville d^ pied brisée d'un coup de pied de cheval, se laissa prendre après avoir fait une résistance surhumaine. Il fut amené au camp, où déjà Soucelles et Saint- Àgnan, blessés assez légèrement et prisonniers aussi, l'accueillirent par des compliments de condoléance.
— Qui donc est-il? demanda un catholique.
Mais Soncelles et Saint-Âgnan se gardèrent bien de répondre* La défiance était éveillée, on regarda Robert de plus près, et un soldat, qui lavait vu tuer le connétable, le reconnut à la blessure qu'il avait reçue à Saint-Denis. Tout désarmé, tout rendu qu'il était, on se jeta sur lui aussitôt et il fut criblé de coups de poignard.
— Souviens-toi de Montmorency! lui dit-on.
Robert jeta un dernier regard sur ses amis qu'on avait peine à contenir, et ce regard fut éloquent.
— Prenez garde, répondit-il à ses assassins, qu'on ne vous dise un jour : Souviens-toi de Robert Stuart.
Et il expira en les appelant lâches.
SOCS GHàHLES IX, HENRI UI ET HENBI lY.
PusoiiNiSRS coffNiïs : Le duc d'Alençon. — Henri, roi de Nayarre. — Le maréchal de Hoiicmorener. -*- Le maréchal de Cossé-Briisae. — La Môle* -«- C^conai* — Saint-Léger.
GomPEuiBOR : BeauDeu.
MaÎDteHaBt que le donjon a paru sous son téritable jour, et qa'il a conquis à jamais son titre de prison d'état^ nous allons en donner une description aussi exacte qu'il est possible de le iaire d*après des documents authentiques et les Testiges du passé; car le donjon n'est aujourd'hui qu'une vaste ruine, oii l'œil le plus exercé retrouve à peiné des jsouvœirs dans les d^ combres et la poussière»
On expliquera plus loin, en parlant du donj(Hi tel qu'il est de nos jours, cette transformation et ces ruines. Nous allons^ borner h dire pour le présent ce que fut le donjon jus-»
qu'au commencement du dix-huitième siècle. Là, comme on le voit, nous emprunterons les crayons de l'histoire, et d'après ce dessin effacé nous reconstruirons en idée la fsimeuse prison des Tieui rois.
Cette gigantesque chAtellenie était composée de neuf tours d'une grande élévation et d'une épaisseur considérable. Une dixième les dominait : celle du donjon, qui était le manoir royal. Ces tours ont été rasées sous le règne de Napoléon, à l'exception d'une seule qu'on voit encore et qui sert de pavillon d'entrée au château moderne. On entrait dans le donjon proprement dit par deux ponts-levis rarement baissés ; l'un fort étroit, pour les gens de pied; l'autre fort grand, pour les voitures. Une fois sous le guichet on se voyait entouré de murailles énormes, et l'on se trouvait au pied du donjon. Là une seule entrée, avec deux sentinelles et trois portes : celle qui communiquait au donjon ne pouvant s'ouvrir, ni du dedans ni du dehors, que par l'entremise du porte-clefs ou du sergent de garde; l'un sans l'autre n'eût pu y réussir. Là commence l'escalier qui mène aux tours, et trois portes fermaient encore cet escalier. Il y avait quatre tours, une à chaque angle, et elles communiquaient eihtre elles par le moyen de salles très-vastes paiement fermées d'une porte épaisse et ferrée. Chaque tour n'ayant que quatre étages, uniformément distribués, la description sera simple; à chaque étage une salle de trente pieds de long sur quinze à dix-huit de large. Aux quatre coins de cette chambre, quatre petites cellules formant cabinets ; c'étaient les cachots des prisonniers. Pour entrer dans un de ces cachots, trois portes se présentaient; la dernière, celle de l'intérieur, était doublée de fer. Quatre meurtrières, longues et étroites, laissaient venir
le jour et Fair chez le prisonnier. La forme de ces meurtrières rappelle celle de la Bastille, un pied et demi à l'orifice intérieur, six pouces à l'extérieur. Quant aux portes, dont quelques-unes subsistent encore, chacune est armée de deux serrures, de trois verrous, d'énormes valets pour les empêcher de couler, et s'ouvre en travers de celle qui la suit, de sorte que la seconde barre la première, et la troisième la seconde. Telle était la fer^ meture de ces prisons dont les murs ont seize pieds d'épaisseur et les voûtes plus de trente pieds d'élévation.
Ces chambres sont moins grandes que l'étaient celles de la Bastille, et ont quelque chose de moins lugubre. Elles sont pavées de briques placées sur l'épaisseur, et les voûtes ornées de filets de pierre formant rosace au centre de l'ogive. Des barreaux de fer éloignaient en dedans le prisonnier des meurtrières; ces barreaux croisés se traversaient avec l'art que nous avons remarqué dans les ferrements de la Bastille, et interceptaient toute espèce de communication possible avec le dehors, car on passerait difficilement la main au travers des premiers.
La plupart des fenêtres donnaient sur les cours ou les jardins du donjon, excepté trois chambres qui étaient sur l'enceinte élevée sur la crête des fossés et au-dessus desquelles se promenaient les sentinelles. La nuit, les soldats du corps de garde rentraient en dedans; les ponts étaient levés, les portes des tours fermées «t verrouillées, les chambres des prisonniers Tétaient à toute heure du jour et de la nuit, et leurs clefs déposées avec toutes les autres dans les mains d'un officier qui entrait et sortait avec la garde et n'avait aucune juridiction dans le donjon. Deux sentinelles étaient posées de manière à pouvoir veiller sur toutes les faces du carré que flanquent les tours.
Une TOfûàe passait toutes les demi-heures sous les feoétres et faisait malin et soir, ayant Vouyerture et U fermeture des portes, le tour des fossés où les porte-clefs même ne pouTaient pénétrer sans un ordre exprès, de peur que Ton n'y Irouyàt des lettres ou des objets jetés par les prisonniers auxquels un secret profond aurait été imposé ; tel que celui du Masque de fer, par exemple.
Toutes ces précautions n'e mpéchaient pas que les sentinelles du dehors n'eussent la consigne d'ordonner aux passants de détourner les yeux de dessus le donjon. On craignait qu'un signal, placé à Tune des fenêtres, n'indiquât à un ami ou à un parent fidèle, la demeure dans laquelle gémissait le prisonnier; en sorte que depuis la pointe du jour les factionnaires ne ces* saient de répéter : Passez votre chemin.
Les chambres des prisonniers étaient, disons-nous, séparées par une vaste salle ou pièce du milieu serrant de passage pour aller aux quatre tours qui ceignent le corps de logis principal, et oii les prisonniers se promenaient alternativement quand la pluie ou des ordres contraires les empêchaient de descendre au jardin ou au préau. Une de ces vastes pièces servait autrefois de cuisine. Celle du premier étage, célèbre dan» les fastes de la barbarie, s'appelait Salle de la question; on y voit encore des sièges de pierre destinés à placer les malheureux qui attendaient la torture; des anneaux de fer scellés dans les murs, et qui servaient à assujettir leurs membres au moment du supplice, entouraient ces sièges de douleur* Dans certains cachots, privés d'air et de lumière, il y avait encore des lits de charpente sur lesquels on enchaînait ceux à qui l'on permettait de se livrer à quelque moment de sommeil dans l'intervalle de deux que»*
DU DONJON DE VINCENNES. i67
tioDS. On Terra plus loin ce que sont deyenus aujourd'hui les apfMLrtemwts e( les cachots.
De la cuisine on passait dans une espèce de cachot au rez* deH^haussée y qui fait frémir. À la lueur d'un jour faible et terne, on découvre contre la muraille un lit creusé dans la pierre, oh l'on jetait un peu de paille, sur laquelle couchait la malheureuse Tictime. Dés anneaux de fer, correspondant en dessus et en dessous, indiquent que le patient était enchaîné circulairement. Au pied de ce lit de douleur se ?oit l'ouverture étroite d'une fasse d'aisance, le seul endroit de ce cachot oh les liens du prisonnier lui permissent d'atteindre.
Nous ne parlerons pas des souterrains, ou in face, que les historiens et les chroniqueurs ne mentionnent pas dans leurs descriptions. Yincennes est comme le Tartare des anciens, il s'étend sous terre en profondeur, autant qu'il s'élève dehors en hauteur. Que de victimes ont passé, se sont éteintes et ont été oubliées dans ce vaste étouffoir de la tyrannie du moyen àgel
Passons aux seuls endroits oh l'on puisse respirer librement dans le donjon* Le sommet, espèce de lanterne fort petite au haut de la principale tour, ^t remarquable par la chaleur brûlante et le froid rigoureux que devaient éprouver tour à tour les infortunés habitants. Ce séjour était comparable aux affreuses calottes de la Bastille.
Dans un aussi mortel séjour une chapelle était nécessaire. Il fallait que le prisonnier pût recevoir vile l'absolution des crimes qu'on lui faisait si rudement expier. On y pénètre donc par trois cellules toutes fermées d'une double porte, dans chacune desquelles on plaçait un prisonnier pour entendre la messe. La chambre de l'aumônier, autre prison dans laquelle au moins il
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était libre, inspire la tristesse et Tefifroi. On lisait au-dessus : Carcer sacerdotis, prison du prêtre; ce qui justifie le commentaire que nous venons d'en tracer. On en déduit aussi que le prêtre, tant qu'il exerçait ses fonctions, ne pouyait communiquer au dehors.
Un escalier à noyau, fort étroit, composé de deux cent soixante-cinq marches très-hautes et à chaque pas obstrué par des portes rigoureusement fermées, conduit à la plate-forme, d'un beau travail. Rien n'est changé dans cet endroit, le seul peutêtre qui n'ait pas été usé parce qu'on y était moins malheureux. On y jouit d'une vue immense et très-variée. La coupe des pierres qui forme la terrasse cintrée est fort habilement conçue. A Fun des angles de la terrasse s'élevait à une hauteur assez considérable une guérite ou donjon b&ti en pierre, d'une délicatesse surprenante. Dans la même tour était la chapelle qui a servi jadis d'oratoire aux rois de France.
Un puits creusé dans l'intérieur donnait l'eau nécessaire, et une grande cour avec de petits jardins en faisait l'ornement. Le petit parc entouré de murs servait de promenade particulière. Les rois avaient un pont-levis jeté sur les fossés, pour y passer du donjon sans faire le tour de l'édifice. Excepté le pont, tout subsistait encore parfaitement conservé en 1807.
En voyant les fossés, les tours, les doubles et triples portes garnies de fer, on ne conçoit pas que l'industrie humaine ait jamais pu rien inventer de plus rigoureux pour surmonter les obstacles qui s'opposaient à la liberté des prisonniers; il eût fallu, se dit-on en considérant tant de précautions barbares, plus que le génie humain et la force que donne l'amour de l'indépendance. Cependant plusieurs détenus s'en sont échappés ;
sur les murs subsistèrent loDgtemps et subsistent peut-élre encore quelques-uns des témoignages irrécusables qui prouvent rhorreur de ce séjour ; les prisonniers ont écrit leurs pensées à Yincennes comme à la Bastille.
N'oublions pas de mentionner la galerie extérieure qui règne en saillie autour du bâtiment, et qui permettait un service actif pour la surreillance du dehors. Les fossés du donjon sont profonds d'environ quarante pieds, larges de vingt, et revotas de pierre de taille. Ce revêtement est à pic, et vers le haut, il règne une corniche, ou plutôt un talus, qui saille tellement en dedans qu'il faudrait se renverser pour le franchir. Si l'on était parvenu dans les fossés et qu'on n'eût pas d'intelligence au dehors, on était aussi sûrement renfermé que dans les tours. L'architecte de la Bastille avait négligé ce perfectionnement, car nous avons vu les prisonniers libres une fois qu'ils étaient parvenus à descendre dltns le fossé.
En outre de cette saillie qui ferme le fossé on trouvait une galerie couverte, bordée de meurtrières.
Cette physionomie du donjon est un portrait fidèle. Les Parisiens aimeront à le reconnaître en considérant de près les vieux murs gris, rongés par la mousse, et lés fenêtres béantes encore, sans barreaux et sans vitres. Il nous reste à esquisser le régime intérieur de cette prison. Les règlements furent d'abord très-peu suivis. Louis XIII fut un grand réformateur pour le donjon, car Richelieu en savait long sur toutes choses et particulièrement sur les nécessités de la prison (4).
Les prisonniers étaient ordinahrement au nombre de douze, ce qui se comprend, puisqu'il n'y a que douze chambres; mais souvent il en fut renfermé jusqu'à trente, et ce nombre même
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fut dépassé. Gomme le secret élait un des objets les plus impor* tants dans les prisons d'état, on crut dewir y ktéresser fortement ceux qui en avaient la garde, en rendant leurs places trèslucratives, et comme peu importait que les prisonniers fussent malheureux, pourvu que les geôliers fussent discrets, on avait chargé ceux-ci de la nourriture des détenus.
On peut consulter le tarif de la Bastille pour la nourriture et. l'entretien des prisonniers. Le donjon de Yincennes, prison plus salubre et d'une vue plus agréable, semble avoir fait payer ces avantages aux détenus. Le roi ne passait que six francs par jour au commandant, pour un prisonnier qui coûtait dix livres par jour à la Bastille. Cette distinction, toutefois, ne concernait que les détenus sans importance, car pour les grands, les tarifa de la Bastille régissaient aussi le donjon. Nous répéterons ces tarifs, par égard pour ceux qui ne les auraient pas lus dans la Bastille :
Un prince du sang coûtait cinquante livres par jour ;
Un maréchal de France, trente-six livres;
Un lieutenantr général, vingt-quatre ;
Un conseiller au parlement, quinze;
Un juge ordinaire, prêtre, financier, capitaine,, haut em* ployé, dix livres;
Un gros bourgeois, un avocat, cinq livres ;
Un petit bourgeois, trois livres;
Un garde, un valet,, deux livres dix sols.
On parle de diminutions qu'aurait subies ce tarif en certaines occasions; on cite l'exemple d'un pauvre libraire qui n'aurait eu que quatre sols par jour, et auquel, sur des réclamations, le roi aurait accordé vingt sols ; nous admettrions volontiers cette
nmarque, parce qae Thistoire de la Bastille fait menfion d'un abbé Dubois, auquel on n'avait rien alloué, Bt qui vécut d'aundnes dans la prison.
Avec les «ix livres d'ordinaire, le prisonnier pouvait être fort trien traité. Le ^mmandant retenait, disait-il, le prix de trois ^cordes de boispour le chauflfage, et n'en fournissait que deux. n deimait une chandelle par jour au détenu, et cette chandelle en hiver était bien insuffisante. D ailleurs elle ne coûtait qu'un sol. Le blanchissage, donné à Tentreprise, revenait à peu de frais, puisqu'on fixait au prisonnier la quantité de linge à user par semaine. Une demi-liwe de tabac en poudre était allouée par mois à chaque détenu. Cette consolation précieuse pour certaines gens n'eùt-elle pas dû être commuée pour d'autres en une faveur équivalente?
■Quant à ce bois de chauffage limité \ deux cordes, les porteclefe savaient en réduire l'usage à une corde au plus. Es ne chauffaient les chambres que deux fors par jour, le matin en entrant chez le détenu, et à l'heure du dîner ou du souper. Si les morceaux de bois n^étaient pas plus gros au donjon qu'à la Bastille, ce chauffage devait être bien mesquin!
Pour beaucoup de prisonniers tarifés à^six livres, on admettait un supplément de dépenses, pourvu que leur bourse en fit les frais. De bons repas à plusieurs services charmaient les ennuis du prisonnier moyennant un louis par jour. Vins fins, liqueurs, provi^ons de sucreries et épices, étaient admis aux honneurs du r^lement, et les excès de table ne furent jamais défendus auK riches, ^ontla tête pouvait s'exaltera la fin du repas sans inquiéter le roi, tant tes murailles étouffaient sûrement les cris «l absori^ent les fureurs de Tivresse. Quant afux pauvres ou à
ceux qui se contentaient de la pension payée par le roi, Toici quel était leur ordinaire :
Pour les jours gras, un morceau de bœuf ou de mouton bouilli, une entrée, une demi-bouteille de vin et une livre de pain, composaient le dtner. L'entrée était de pâtisserie tous les jeudis, et ce jour-là, on ajoutait deux pommes ou un biscuit pour dessert. A souper, un rôti et une entrée, avec une livre de pain et une demi-bouteille de vin. Toute viande était viande de boucherie ; jamais, excepté aux quatre grandes fêtes, il ne paraissait de volaille sur la table. Quant aux jours maigres, la nourriture n'était guère plus variée ; chaque ration était de deux plats de légumes, ou de deux harengs et d'un morceau de raie.
Les détenus nourris à leurs frais (c'était une condition de certaines captivités, comme celle de l'abbé Dubois dont nous parlions plus haut) payaient trois livres par repas et n'étaient pas mieux traités. Il y a loin de ce redoublement de sévérité du roi, à la licence des somptueuses tables de détenus privi* légiés ; mais, nous l'avons dit dansla Bastille, le roi faisait porter ses corrections sur le moral et la bourse de ses sujets. Il en résulte que de certaines têtes un peu mutines eussent couru le risque de mourir de faim en ne payant pas leur pension.
Chaque prisonnier avait l'usage de quatre serviettes et deux torchons par semaine, une paire de draps par mois. Jamais un détenu ne touchait à un couteau, et une fourchette d'étain servait à découper ou plutôt à déchiqueter la viande trop rebelle aux doigts et aux ongles. Le dîner sonnait à onze heures du matin, le souper à cinq heures. Grâce à cette distribution, les repas intermédiaires étaient supprimés, et un malheureux mal rassasié par le souper maigre, restait dix-huit heures sans nourriture.
Il y avait tous les ans une visite du lieutenant de police. Ce magistrat trouvait chez le commandant un splendide repas qui lui faisait voir plus régulières tories les mesures qu'avait prises le gouverneur du donjon.
Lorsqu'il s'extasiait sur le mérite culinaire des gens du gouverneur : Monsieur, lui disait-on, notre cuisinier est celui des prisonniers. — Ils ne sont pas à peindre , alors, disait le magistrat tout bouffi de cette hilarité que provoque un bon repas, et il ne s'arrêtait pas à réfléchir que, si le cuisinier était le même, les mets et les ingrédients différaient beaucoup. Sous cette favorable influence, il montait aux tours et y restait à peine une heure ; on ne lui montrait qu'un certain nombre de prisonniers qui, ne voulant pas perdre un temps précieux à demander une amélioration dans leur traitement, se h&taient de réclamer leur liberté. Cette réclamatioû obtenait toujours la même réponse : — iVota verrom. — Le roi jugera.
La seule visite particulière qu'il fût permis aux détenus de recevoir était celle du confesseur. Et encore on sait par nos révélations sur la Bastille combien un prisonnier pouvait peu compter sur le secret. Un confesseur de prison d'état n'était souvent qu'un délateur appointé. Le chirurgien-major n'entrait qu'avec un porte-clefs, qui avait droit et ordre de ne pas souffrir qu'il parlât au prisonnier d'autre chose que de sa santé; le tonps de la visite était encore sévèrement compté.
Les porte-clefs servaient les prisonniers et les enfermaient. Pour les garder, il y avait des sentinelles, des officiers et des espions. On pouvait, comme à la Bastille, obtenir en de certaines occasions la société d'un domestique à soi, pour lequel on paytdt une pension de neuf cents livres.
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É(K)utoiisfnaiDt6nantlerécit4'uiipriMiinîer qui parle d'après fiOB impresffiooB :
u •C'éieit ardinairement la avU ^qa*ùsk iobroduifiait (un prisonnier dans la forteresse. La faible lueur d'une lampe sépul- 4ffale éclairait ses pas« Deux €ODdu(fteurs guidaient sa marohe. Des yerroos sans «nombre frappaient son 'oreille ^ms vegards. Des portes de fer tounittient sur leurs gonds énormes» et les iK)ût6s feteoitîssaientde <^ bruit «fibrayant Un eseaMer tortueux, étroit, esoarpé, allongeait le chemiB^t multipliait les détours. On parcourait de ^as4es salles; la lumière tremblante qui permit dans cet océan de ténèbres^ laissait apercevoir partout des ^îadenas, des J^iarres de fer et des grilles, et augmentait Thorreur 4'un tel spectacle. Le malheureux arrivait enûn dans son repaire. 11 y trouvait un grabat, deux chaises de paille, et souvent de bois, ua pot presque toujours ébréché, et une table sale et dégoûtante. Le commandant orxlojuiait alors aux porte-clefs de louiller lejiouveau venu, et leur en donnait l'exemple en commençant lui-même, afin qu'ils le fissent avec plus de zèle et d'^exaclilude. Le malheureux patient était dépouillé de tous ses effets: argent, montre, bijoux, dentelles, portefeuille, couteau* ciseaux^ tout lui était enlevé. Ensuite il recevait une injonction laoûnique et kautaine de ne pas se permettre le bruit le plus léger.
D C'est ici, lui disait-on, la maison du silence.
M Aiprès qu'on avait été fouillé avec le plus grand soin, vous attendiez que le gouverneur décidât de votre sorU c'est-à-dire de ht vie (qu'on ivous réservait. Si le papier ^et les livres vous étaient interdite par ordre supérieur, rien ne venait vous détourner de vos réflexions, ni distraire l'aJOCreui: ennui qui vous consumait.
Si la permission de lire et d'écrire était accordée, il fallait passer par de nouvelles épreuves : il n'y a;vait pas de bibliothèque att* tachée spécialement au donjon. Le commandant, homme pem lettré d'habitude, n'avait que peu de livres, et les prétait aux prisonniers favorisés^ en sorteque tousilesautorisés n'en avaient pas où les attendaient lon^mps» et encore fallail41 que le porliB^ clefe les demandât vingt fois. Quant au papier, on le donnai par cahiers soigneus^nent numérotés» afin que le priscHmter rendit compte de tous les feuillets, et aucune lettre ne sortait du donjon sans avoir été lue par le commandant;
» Le porte-clefs venait trois fois par jour, plutôt pour espionner ou par nécessité que par prévenance. Il semblait toujours un messager d'infortune. Sa physionomie sèche ou insolentOr son silence imperturbable^ son cœur b]asé sur les souffrances; voilà le portrait de la plupart En vain le prisonnier internn geait41; une simple négation était l'unique réponse: quf il rece^ vait : Je n'en mu rim, composait l'étemelle formule àw porteclefs.
» Les plus favorisés des prisonniers se {promenaient une-heure par jour, dans» un jardin, qui avait (rente pas de loug, en tête à tête avec leuos porte-clefs, qui ne devaient ni les quitter, ni cesser de les observer, ni leur adresser une parole. Dès que l'heure sonnait on regagnait le donjon.
» Ceux qu'un destin propice rendait à la société, à leurs amis, à leur famille, recevaient en sortant de leur prison un traite* ment pareil à celui- qu'ils avaient éprouvé en entrant. Us étaient fouillés d'unei manière outrageante, et le commandant exigeait du captif sur kc^uel il exerçait cette dernière indignité, qu'il fit serment de ne jamais révéler ce qui se passait dans cette
prison d'état, sous peine d'encourir la colère du roi; on comprend que cette dernière insinuation rendait les gens plus circonspects que la religion d'un [serment arraché par une si cruelle tyrannie. »
Nos lecteurs reconnaîtront dans ces dispositions réglementaires une foule de détails déjà mentionnés dans l'histoire de la Bastille; mais ils sont nécessaires ici» puisque certaines différences empêchent que l'analogie ne soit complète entre les deux prisons.
Passons aux bénéfices de cette place de commandant ou de gouverneur du donjon.
Le roi lui passait deux places mortes à six francs. Il avait trois mille livres de fixe, mais les grands profits de la nourriture et de l'entretien poMvaient monter, avec les indemnités de logement, à cent mille livres. Le gouverneur a joui longtemps de quatre jardins, l'un desquels contenait cinquante-deux arpents, et pouvait rapporter six mille livres. Yincennes était une sorte d'épreuve pour les gouverneurs qui montraient là aux ministres tout leur savoir-faire, et pouvaient passer ensuite lieutenants ou même gouverneurs de la Bastille. Cette perspective alléchait encore plus les ambitieux que les émoluments réels de la capitainerie de Yincennes. Mais nous devons dire que jamais le doDJon n'a reçu moins de douze prisonniers depuis 1620, et que souvent il en reçut trente, dont beaucoup d'officiers prisonniers de guerre qui faisaient grosse dépense, et gonflaient de leur prodigalité la bourse des gouverneurs. Bien peu de prisonniers à deux livres dix sols sont entrés à Yincennes; nous verrons qu'il en est entré beaucoup à vingt-quatre, à trente et à cinquante livres par jour.
Après cet aperça indispensable du donjon, nous allons en continuer l'histoire. Ce n'est guère que sous Richelieu qu'il a reçu ces règlements. Mais on remarquera que faute de documents certains nous nous sommes abstenus de tout détail qui ne fût pas topographique. Le donjon de pierre a été seul immuable. Pendant les troubles que les guerres de religion entretenaient en France, Catherine de Hédicis, craignant que son fils, Charles IX* ne fût détrôné par les prolestants ou dominé par les (iatholiques, fit emprisonner au donjon les maréchaux de Cossé Brissac et de Montmorency, que nous ayons tus renfermés ensuite à la Bastille. Elle arrêta, par ses ruses et ses tentations, le duc d'Alençon et le roi de Navarre, compétiteurs redoutables du trône de France, et les retint à Yincennes dans une réelle captivité. Seulement, dit l'historien, comme la reine pouvait craindre la faiblesse des murailles et des portes contre des prin* ces si grands et si vaillants, elle peupla le ch&teau de Yincennes de demoiselles et de dames de'qualité dont la beauté retint Henri de Navarre et le duc d'Alençon beaucoup plus solidement que n'eussent fait des chaînes.
Enfin Charles IX, roi sombre et miné par les remords, vint expirer à Yincennes, rendant par tous les pores le sang qu'il avait fait verser en 1572. Ce prince avait vingt-cinq ans moins un mois. H eût été grand roi, grand législateur et honnête homme, sans l'éducation que lui donna le maréchal de Retz, et la corruption que développa en lui Catherine, sa mère, l'un des esprits les plus pervers qui aient paru dans le monde.
Lorsqu'il fut près de la mort il appela ton frère; Catherine crut qu'il s'agissait du duc d'Alençon, et le fit venir. Mais Charles se retourna du côté du mur en répétant : mm frère. Catherine
devina alors qu'il désirait voir Henri roi de Navarre, et craignit que le mourant ne fût tenté de disposer, en faveur de ce prince, d'une régence convoitée par tous les grands. Le fils favori de Catherine, Henri roi de Pologne (plus tard Henri El), était absent; le roi de Navarre pouvait se faire un parti si fort pendant l'interrègne, ifiie Ion fut obligé de lui retirer le pouvoir par !a violence. Elle dépêcha donc à Henri, mandé par le roi, un messager qui le prévint du danger qu'il courait sll acceptait la régence; il dépeignit toute l'ambition, toute l'audace de Catherine, et ne laissa pas ignorer au prince captif, que, régent aujourd'hui, il serait assassiné demain. Henri, téméraire quand il s'agissait du trône, ce rêve de toute sa vie, n'écouta pas les conseils du messager.
— Allons près du roi, dit-il; Dieu nous aidera pour le reste. Catherine n'avait plus de ressources. Elle imagina de faire
peur plus matériellement à son compétiteur. Lorsque Henri quitta le donjon pour entrer dans le château, il passa sous une voûte pleine de soldats qui à son aspect croisèrent la hallebarde sur lui et mirent l'épée à la main.
— Le roi veut-il me faire égorger? dit le roi de Navarre, un peu ému de cette singulière démonstration.
Et il attendait la mort, quand, fixant ses r^ards sur le capitaine des gardes, placé derrière les deux rangs de soldats, il le vit sourire et faire signe que le péril n'était pas réel. Passant alors de la terreur à une joie facile à comprendre, il arriva chez le roi, qui lui demanda pardon des persécutions exercées contre lui, lui recommanda sa femme et sa fille, et mourut presque entre ses bras.
Cependant Catherine ne fit pas rendre la liberté à ce prince
et au duc d'Alençon, parce qu elle Toulait attendre que le nouyeau roi, à son arrivée de Pologne^ fût établi solidement sur un trône bien ébranlé depuis yingt ans.
Un autre officier fut envoyé dans le donjon au duc d'Alençon, qui attendait la mort du roi comme un signal de liberté ; cet homme présenta au duc une déclaration de Catherine sur la cause et les résultats de la maladie dont Charles IX était mort.
— Elle craint donc bien qu'on ne l'accuse de l'avoir empoisonné? dit-il Mais que m'importai je ne veux pas être roi ;
qu'on me laisse allar. • .
— Monseigneur, sa majesté la reine ajoute quelques mots à cette déclaration.
— Ah! le post-scriptum... ma condamnation peut-être?
— Non^ monseigneur, une simple déclaration que vous allez mgner à votre tour, et qui constate que le feu roi a légué la régence à sa majesté la reine.
Le duc d'Alençon tressaillit et rendit le papier.
— Je n'y étais pas, dit-il, et je n'attesterai pas ce que j'ignore.
— Alors, monseigneur, votre altesse ne tient pas à la liberté.
— Ahl que ne posiez-vous les conditions I Le messager s'inclina.
— Et si je signe je puis partir, voir mes amis, changer un peu la société qu'on m'accorde ici, et que je commence à trouver monotone?
— Tout ce qu'il plaira à votre altesse.
— Je signe.
Et le prince signa en effet avec beaucoup d'empressement.
— Maintenant, dit41, partons I
*- Monseigneur, je vais prévenir sa majesté la reine.
— Et mon coasio le roi de Navarre?
— Sans doute, monseigneur.
Le duc d'Alençon, se réjouissant de sa liberté prochaine, fit quelques préparatifs, et bientôt Ton entendit les chevaux et les gens commandés pour l'escorte. La nuit tombait.
— Que de monde I dit-il; mon cousin et moi nous fussions bien partis seuls.
— Et l'étiquette, monseigneur.
— Les prisonniers l'oublient vite.
Le duc d'Alençon était aussi aveuglé sur les bonnes dispositions de la reine que Henri de Navarre Tétait peu. En vrai Gascon subtil et clairvoyant, Henri déclara qu'il préférait le séjour du donjon à toute liberté possible, et que faire sa cour à sa majesté la reine, au nouveau roi, était toute son ambition.
~ Ha chambre, dit-il, est belle; j'ai la vue du bois et des coteaux de Hontreuil, je puis sortir dans les cours et les jardins quand il me plait, les dames d'honneur sont accortes; que me faut-il de plus?
Et il jetait un regard furtif sur l'escorte armée jusqu'aux dents.
— Cousin, vous ne brûlez pas de voir Paris? dit le duc d'Âlençon impatient.
— Pas du tout, lui répliqua Henri avec un imperceptible signe d'intelligence qui signifiait... Refusez.
Mais il était trop tard. L'escorte se mit en marche, les princes étaient sans épée, pressés par tout un escadron de chevau-légers. On leur enjoignit de ne pas parler, sous peine de la vie.
— Eh I eh I dit Henri au duc, que vous semble de cette liberté-là?
— Silence, monsieur, dit le capitaine, yieux soldat florentin dévoué à Catherine.
— Je comprends, répondit le duc.
En effet, la chose était claire, ou plutôt le devenait. On conduisit ces deux princes au Louvre, oîi le luxe des barreaux rivalisait avec celui des sentinelles et des postes de Yincennes. Il n y eut pas jusqu'à l'escadron de dames fringantes et perfides que Catherine lança dès le soir même aux deux captifs.
— Au moins, disait Henri, on prend des précautions, on nous dore la cage.
— Oaiy pour que nous y restions plus longtemps.
Mais la captivité des princes dura seulement jusqu'au retour de Henri UI, qui réussit à s'échapper de son royaume de Po* logne pour prendre possession du royaume de France. Singulier monarque! assez nuU assez faible, assez corrompu, et que les Polonais avaient demandé comme un Hercule capable de remédier à tous leurs maux !
Henri, arrivé à Paris, reçut froidement les deux princes que Catherine lui présenta, et leur fit grâce. Mais, libres en apparence, les deux princes étaient plus surveillés que jamais, et le roi avait attaché à leurs pas des espions qui lui rendaient compte de leur moindre démarche. Catherine résolut aussi de diviser le duc d'Alençon et le roi de Navarre par des rivalités amoureuses ; puis, comme le roi, prévenu contre son frère, le soupçonnait de vouloir usurper le trône, elle fit tenir des avis si pressants au duc d'Alençon, que ce prince s'enfuit de la cour, rendant par cette folle escapade tout retour impossible, et laissant Catherine maîtresse absolue de l'esprit du roi, que peut-
être son frère et le roi de Navarre eussent influencé dans un sens opposé à la politique de cette femme rusée.
La guerre recommença. Le calvinisme en fut, comme toujours, le prétexte. Le duc d'Alerrçon, avec le roi de Navarre, le prince de Condé et Banville, tinrent pour les huguenots ; Catherine fit alliance avec les Guise pour faire tète à l'orage, et bientôt tous les partis s'agitant en France, la démocratie commença aussi à prendre place et à lever sa tête, si longtemps humiliée. La ligue, formée pour Textinclion de l'hérésie^ devint, aux mains du duc de Guise, un germe de séditions toujours dirigées dans le sens des intérêts populaires.
Le roi se. jeta d'abord dans les bras des ligueurs, mais c'était pour mieux abuser le duc de Guise. Celui-ci se révolta ouvertement, échauffa le peuple, qui prit les armes et chassa les troupes royales dans la fameuse journée des barricades. La Bastille s'était rendue aux ligueurs, le donjon se rendit aux mêmes conditions ; mais, quelques semaines après, le capitaine Saint-Martin força les ponts, égorgea les sentinelles par une nuit sombre, et replaça l'étendard royal sur le donjon, oii il le maintint malgré quinze mois d'attaques et de tentatives incessantes. Pendant ce temps, Henri III faisait assassiner à Blois le duc de Guise.
Alors le duc de Mayenne résolut de débusquer de ce poste avantageux les troupes du roi, et, pour venger la mort de son frère atné, le duc de Guise, il donna un furieux assaut après avoir fait le siège en règle. — Saint-Martin ne se rendit pas, et les ligueurs levèrent le siège offensif, le réduisant à un blocus. Ce fut seulement en 1590 que le duc de Mayenne obtint une capitulation de la garnison.
Pendant ce blocus, le bean couvent des Minimes, retraite favorite de quelques rois, enrichi de leurs dons, fut saccagé et pillé par les Seize, avec leurs compagnies de bourgeois. Il est singulier de remarquer cette profanation, suite d'une jévo* lution dont la cause première était la religion.
Les Seize pillèrent les tableaux, les ornements d'église, les reliques, croix, chandeliers et vases d'or, avec des bréviaires d'une magnificence inouïe, que Henri III avait fait imprimer à grands frais, et orner de dessins fort beaux pour l'époque. C'était une petite vengeance de ces peuples que le roi avait pressurés si longtemps pour satisfaire des goûts bien éloignés de celui-là.
Quand Vincennes fut rendu par ]e capitaine Saint-Martin, les Parisiens trouvèrent, dans la chambre du roi, au donjon, deux satyres antiques d'argent doré, soutenant deux cassolettes remplies de parfums. Les ligueurs, un peu honteux de leur sacrilège expédition des Minimes, crurent s'en justifier en avançant que ces statues étaient des idoles adorées par Henri IH, et que par conséquent ce prince était une sorte de Nabuchodonosor. Il y en eut beaucoup des plus éclairés qui se réduisirent à le faire passer pour sorcier, parce qu'il aimait les cérémonies mystérieuses, se couvrait de reliques bizarres ou d'ossements, et ne sortait quelquefois pas de jour pendant des mois entiers.
La mort de Henri UI ne tarda pas à changer la face des affaires, et Henri lY devint roi au moment oh les ligueurs. Pari» siens bien obstinés, commençaient à jouir en paix de la possession de ce Yincennes ^i leur avait coûté si cher. Henri lY assiégeant Paris voulut aussi avoir le donjon, et, le 12 juin 1590»
un mois après la reddition de ce fort par Saint-Marlin. il l'assiégea en personne. Mais le chevalier d'Aumale accourut de Paris au secours de la forteresse, avec mille arquebusiers et quatre cents chevaux. Le combat fut rude, et, pris entre la place qui le canonnait vigoureusement, entre l'armée parisienne toute fraîche et pleine d'enthousiasme, Henri lY fut contraint de faire une retraite fort difficile et fort sanglante : il fallut que Paris se rendit par famine, pour que le donjon appartint à Henri lY. Ce fut le 27 mars de l'année suivante.
Dans ces quatre règnes si tourmentés, si mêlés d'assassinats, de batailles, l'histoire emporte le conteur au travers des événements politiques, et le mène tout d'une haleine à ce dénoûment des guerres civiles qui fut la mort du roi Henri lY. Mais nous ne saurions passer outre sans citer l'un des plus tragiques et des plus mystérieux événements du règne de Charles IX,— la Saint-Barthélémy à part.
Cette captivité du duc d'Alençon et du roi de Navarre avait une cause ; c'est que ces princes, voulant se soustraire à la jalousie tyrannique du roi Charles IX, avaient consenti à se faire en* lever par les huguenots, à marcher à leur tête, et à renverser le roi. Conspiration insensée, qui n'aboutissait qu'à des déchirements sans profit pour les conspirateurs, car la nation restait toujours immobile dans le conflit de ces ambitions.
On a prétendu* que la conspiration du duc d'Alençon était une suite du massacre de la Saint-Barthélémy. Ce prince, avec Je roi de Navarre, aurait résolu de venger l'amiral de Coligny et les autres victimes. Leurs favoris, la Môle et Coconas, se seraient entremis pour faire réussir la conspiration et enlever Te duc d'Alençon du château de Saint-Germain.
Mais comme Catherine de Médicis apparaît ici dans son véritable jour I comme elle joue avec ces misérables conspirateurs, la rusée Florentine, qui tenait tous les fils de la conspiration I comme elle dissimule sa fureur, sa haine contre le duc d'Alençon, qui était son fils, et contre son gendre, qui était le roi de Navarre! De ces soupçons, elle fait des certitudes, avec ces certitudes elle échafaude un procès et se réjouit déjà en songeant qu elle fera tomber quelques têtes.
Mais il résultait, pour tous les esprits sensés, que la conspiration était une puérile mystification destinée à effrayer le roi Charles IX, que la Môle était un fou, Coconas un brouillon, et leur maître un prince lâche et perfide. Il s'abrita de la procédures denière sa qualité , laissa les deux gentilshommes dans les mains des juges, et souffrit qu'on arrêtât les maréchaux de IMontmorency et de Cossé, dont il avait imploré la coopération. Il jouait le rôle que plus tard Gaston d'Orléans, frère de LouisXIII, joua si indignement devant Richelieu, dont il avait peur.
Mais une clarté bien étrange tombe sur ces sombres aventures. La conjuration fut découverte par Marguerite de Navarre, fille de Catherine, sœur du duc d'Âlençon, épouse de Henri, l'un des conspirateurs, et maîtresse de la Môle, l'agent principal de cette intrigue. Elle-même l'avoue dans ses mémoires, et n'ose taire un pareil fait, parce que ce silence accuserait sa vertu. Cependant elle savait, en écrivant, que son aveu avait livré à Catherine la tête de la Môle.
< Les huffuenots, dit-elle, ayant, après la mort de l'amiral, fait obliger le roi, mon mari, et mon frère d'Alençon, à la vengeance de cette mort (en effet ils avaient gagné mon frère avant la Saint-Barlhélemy, par l'espérance de l'établir en Flandre ).
leur persuadèrent, au retour du roi et de la reine ma mère, de se dérober comme ils passeraient par la Champagne, et de se joindre aux troupes qu'ils trouveraient par-là. M. de Miossens ayant eu avis de cette entreprise, pernicieuse pour le roi, me le fit savoir pour Tempècher. Soudain je fus trouver le roi et la reine ma mère, et ayant obtenu de leurs majestés qu'elles y mettraient ordretecrètement, la chose fut conduite si prudemment que ces princes ne purent s'échapper. »
Après cette révélation si positive , comment établirait-on que la reine Marguerite ait eu connaissance de la participation de la Môle an complot? car la Môle était réellement son favori. Comment aussi Catherine eùt^Ue cité sa fille comme la dénon* ciatrice de son frère, de son époux et de son amant? Mais la Florentine était assez rusée pour se tirer d'un pas plus difficile; elle profita d'une querelle survenue entre la Môle et Montmorency, les deux principes actiis de l'entreprise , elle fit manquer leur plan d'évasion, et les fit arrêter comme ils ne se doutaient de rien.
Tandis qu'elle travaillait de son côté à faire peur à Charles IX, pour se vanter de l'avoir sauvé, ce prince, digne fils de l'Italienne, cherchait à se venger ou à se défendre tout seul. Soit qu'il ait eu quelque rivalité amoureuse avec la Môle , soit qu'il eût pénétré la haine que lui portait toute la maison du duc d'Âlençon, il écrivit deux fois à son frère, à la Rochelle, de faire étrangler $on favori la Môle, qui lui déplaisait fort.
On conçoit que le duc d'Alençon n'en fit rien, et qu'il montra la missive à la Môle. Celui-ci était fier, assez brave de sa personne, et narguait le roi en plein Louvre. -- Imprudent 1 qui ne savut pas ce que cachaient de furieuse colère les yeux atones
et la bouche immobile du jeune héros de la Samt-Barthélemyl Un jour que la Môle était dans la chambre de la duchesse de Neyers au Louvre, et causait avec cette dame, maîtresse de Goconas, l'autre favori du duc d'Alençon :
— Vous voilà bien fier de ce que le roi vous a souri ce matin I dit la duchesse à la Môle.
— Peut-être, madame, le roi va-t-il moins me haïr depuis qu'il soupçonne que je pense si souvent à lui.
— Il ne vous aime guère.
— n n'aime pas Goconas non plus.
— Oh I dit Coconas, il me fuit comme peste depuis la Saint- Barthélémy, et cependant ce jour-là il me caressait.
—Vous avez été un trop bon bourreau, dit la duchesse, avec un ton de reproche au travers duquel perçait une secrète admiration.— C'était le vice de cette époque, les hommes étaient féroces, les femmes corrompues,— l'un vaut l'autre.
— Le fait est que j'ai beaucoup travaillé ce jour-là, comme disait le roi lui-même.
— Âh I cela nuira à votre salut, Annibal.
—Au contraire, madame, dit la Môle, cela lui gagnera mille ans de félicité.— Il a tué trente hérétiques. — Oh ! l'horrible cœur I — Et tué avec raffinement, dit la Môle.
— Ouï, ajouta la duchesse, on conte de vous des choses eflfrayantes, et quelquefois vous me faites peur, Annibal; est-il vrai que vous ayez arraché ces malheureux des mains du peuple en fureur, que vous ayez feint de les sauver s'ils abjuraient, et que, leur abjuration faite, vous les ayez égorgés?..
— Ma foi, oui, madame, c'est vrai; je ne sais pas mentir : c'est un trop grand péché.
— Bel exploit I dit la Môle; il te portera malheur I
— Au contraire cent fois, — Il empêche les bruits absurdes de se propager. — Ne dit-on pas que nous formons une cabale avec M. d'Alençon pour soutenir les huguenote? Juge un peu si je puis figurer le, moi qui ai fait de telles choses I
— Il a raison, dit la duchesse de Nevers en le regardant avec tendresse.
— Il veut vous expliquer ses hauts faits, je le vois, dit la Môle, et je suis importun.— Madame, agréez mes respectueux hommages.
— Oii vas-tu donc?
— Chez notre maître , pour le petit conseil que que tu sais. — Va donc, et soutiens notre opinion.
— Ne crains rien. Madame, veuillez dire à sa majesté la reine de Navarre qu'une affaire de première importance me retardera tantôt dans le désir que j'ai de lui rendre mes devoirs.
—Sa majesté sait attendre, dit la duchesse en souriant, quand vous lui donnez de bonnes raisons.
Déjà la Môle se dirigeait vers la porte, quand une vitre de l'oratoire oh ils se trouvaient tomba brisée en mille pièces, et un objet assez lourd vint rouler au milieu du parquet.
— Quel est cet insolent? s'écria Coconas.
— Silence! dit la Môle; un papier enveloppe celle pierre...
non, c'est une agrafe d'or l'agrafe de la reine c'est un
message...
Et le jeune homme, développant le billet, se mit à l'offrir à la duchesse .avec de feints respects qui excitèrent leur hilarité.
Tout à coup le visage de la duchesse se couvrit d'une mortelle pâleur; elle courut à la Môle, qui franchissait déjà la porte.
— Restez! restez I dit^lle; ils n'oseront peut-être pas venir jusqu'ici.
— Qu'est-ce à dire? interrompit la Môle.
— Lisez, malheureux, lisez vite et fuyez... La Môle saisit la lettre et murmura :
— L'écriture de la reine Marguerite I...
« Dans le couloir attenant k l'appartement de madame la duchesse de Nevers et qui communique à celui du duc d'Âlençon, il y a des assassins qui attendent le comte de la Môle. r>
— Cela est sérieux, dit Coconas en mettant l'épée à la main.
— Oui, ajouta la Môle, et si sérieux que je désire ne pas les voir, fût-ce pour les faire pendre, ces assassins qui osent tendre des embûches en plein Louvre.
— Vous allez fuir, vous dis-je, s'écria la duchesse; passez par la fenêtre des jardins; cependant je vais aller voir moimême.
— Oui, et nous verrons beau jeu , bien que dans l'ombre , dit Coconas.
— - Je m'abandonne à vous, mes amis; madame la duchesse,
veuillez me guider... j'ai peur, n'est-ce pas Âh! dites-moi
que vous ne vous jouez pas de moi, que ce n'est pas une épreuve.
— Plût au ciel! dit la duchesse fort agitée.
— Adieu donc, je vais m'enfuir de Paris.
— Malheureuxl vous nous perdriez; on saurait que vous avez été prévenu. Passez chez la reine Marguerite, selon votre habitude , et ne dites rien à qui que ce soit. D ailleurs, mauvais ami.
VOUS voyez que ravertissement vient d'elle, et vou8 n'iriez pas la rassurer I
— Oh! madame, vous êtes la bonté, la délicatesse même.... Ânnibal vous remerclra pour moi. Adieu I
La duchesse ouvrit une porte dérobée, poussa la Môle dans un petit escalier que Coconas connaissait bien, et plus tranquille revint dans son oratoire.
— n faut voir cependant, disait l'impatient Piémontais.
— Du tout ! vous n'irez pas... voulez-vous que dans l'obscurité on vous prenne pour la Môle ou qu'on feigne de vous
prendre pour lui?
— Cependant ce n'est pas vivre.
— Je suis une femme, je suis quelque chose dans ce palais, c'est moi qui vais éclaircir le mystère.
— Marie !
— J'y vais, vous dis-je ; restez ici. . . ne venez que si j'appelle, et retenez bien ceci... attendez que j'appelle! je crois deviner une partie de la vérité. ••
— Le roi de Navarre, n'est-ce pas, qui jaloux...
— Peut-être.
La duchesse ouvrit la porte de son salon, fit signe aux valets de demeurer, se fit suivre d'un vieux serviteur qu'elle avait en affection et traversa le fatal couloir.
n y avait dans ce corridor six hommes armés qui faisaient cercle autour d'un autre. Ce dernier tenait une bougie allumée dans sa main.
— Vous avez les cordes toutes prêtes, disait-il... n'allez pas le manquer. A six I ce serait honteux... S'il met l'épée à la
main, tuez-le à coups d'épée... qu'on m'en débarrasse... Mais silence; Toici des pas... on vient... à vos postes.
Chacun des assassins se rendit à la place désignée et prépara son lacet et son épée.
— Allez I s'écria tout à coup l'homme au bougeoir, qui en- Toya sa lumière dans la direction des pas qu'on entendait.
Les assassins coururent et s'arrêtèrent tout à coup.
— Qu'y a-t-il donc? que tardez«*Yous... Une fenmie! la duchesse de Nevers!
— Le roi ! s'écria la duchesse.
— Oui, le roi. Eh bien, qu'avez-vous, madame? vouai êtes émue, pâle; que vous est-il arrivé? que venez-vous faire ici?
La duchesse toute tremblante s'appuya sur un des panneaux de la porte.
— Sire. . . j'allais. . . je voulais. . . Votre majesté m'impose avec sa sévérité...
Charles IX radoucit sa voix et fit un signe à ses hommes qui cachèrent leurs cordes... Mais le mouvement de l'un d'eux fut plus brusque et attira les regards de la duchesse.
— Le duc de Guise, murmura-t-elle.
— Vous alliez donc, madame.... poursuivit le roi.
— Chez la reine Marguerite... sire.
— Et vous quittez vos hôtes?.. .
— Quels hôtes... sire?
— M. Coconas... M. la Môle.
— Sire, M. la Môle est parti voilà longtemps par mon jardin, et il est à cette heure chez la reine de Navarre, où je vais le rejoindre avec M. Coconas, qui m'attend au bas des degrés.
Le visage de Charles devint livide de fureur; il mordit ses
lèvres jusqu'au sang et crispa ses poings. La duchesse lé salua profondément et continua sa route.
— Allons, messieurs, dit le roi, ce n'est pas comme cela que je le tuerai; ce misérable a quelque charme I
La reine-mère, tant pour éviter une seconde colère du roi et lui épargner le tort de tuer un homme encore innocent, que pour le soustraire aux tentatives de ses ennemis prétendus, le conduisit à Yincennes. Elle y conduisit aussi son fils d'Alençon et son gendre, roi de Navarre, dans le même coche: mais si dissimulée qu'elle fût, elle ne put réussir à leur faire bon visage.
Dans rintervalle des deux conspirations il se fit une assemblée secrète des plus puissants et des plus fidèles serviteurs de M. d'Alençon. M. le maréchal de Montmorency présidait; la Môle y assista et donna beaucoup de conseils emportés ; toutefois il ne fut résolu dans ce conseil rien de pernicieux pour le roi. Mais on demeura d'accord qu'on empêcherait le retour du roi de Pologne, depuis Henri III, si le roi venait à manquer, et qu'à l'instant de sa mort M. d'Alençon se rendrait maître de Paris et irait dans le parlement se faire reconnaître roi. Monsieur avait tant d'amis et de serviteurs que la chose paraissait praticable.
Mais admirons ici la conduite de la reine-mère. Elle aimait uniquement le roi de Pologne son fils, et dans la crainte qu'on n'arrachât la couronne à cet enfant de prédilection» elle prévint Charles IX que l'on conspirait contre lui. Ce n'était pas le présent qu'elle frappait, mais l'avenir. Toutefois comme il fallait quelque occasion et quelque prétexte, elle inventa la fameuse idée de l'enlèvement du duc d'Alençon , et d'un seul coup de filet enveloppa les maréchaux, les princes et leurs favoris, la
Môle et Coconas. Elle savait combien Charles IX serait heureux de pouvoir sévir avec une ombre de justice contre ce jeune homme qu'il voulait assassiner la veille sans cçiuse apparente.
Si la Môle eût été plus prudent, s'il eût joué avec la finesse d'un homme qui connaît son adversaire, il fût sorti vainqueur de la lutte. Mais au lieu d'agir dans l'ombre, il fit un éclat, et dans ce conseil, tenu à propos de la captivité du duc d'ÀIençon, il provoqua pour ainsi dire la haine du maréchal de Montmorency et le dégoûta de servir la cause en compagnie de gens si brouillons et si peu respectueux.
On ne croit pas qu'il ait trahi le secret de Monsieur, comme la reine Marguerite avait divulgué celui des huguenots l'année précédente; mais quoi qu'il en soit, cela vint à la connaissance du roi et de la reine , par une source qui est demeurée cachée et qui laisse planer de graves soupçons sur le maréchal luimême. La Môle et Coconas furent arrêtés avec Cosme Ruggieri, Italien et prétendu magicien. On les mena d'abord à la Conciergerie et ils furent mis en jugement. La présence de Ruggieri dans cette affaire peut soulever quelque étonnement lorsqu'on se rappelle qu'il était le compatriote favori de Catherine. Mais on va voir la reine user envers la Môle et Coconas des moyens absurdes et barbares que nous avons signalés dans le procès d'Enguerrand de Marigny, et au seizième siècle, on retrouvera la peur des sorciers et des nécromanciens à la cour de France. Une lettre de Catherine de Médicis développe sérieusement cette accusation stupide qui consistait à présenter la Môle comme coupable d'avoir attenté par magie à la vie du roi.
IM HSTOmE
LETTRE DE CATHERINE DE MÉDICIS, AU PROCUREUR GÉNÉRAL LA GUESLE, TOUCHANT COSME RUGGIERÏ, ACCUSÉ D AVOIR FAIT POUR LA MÔLE UNE IHAGE DE CIRE CONTRE CHARLES IX.
« Monsieur le procureur, ce soir on me dit que Cosme ne disait rien ; c'est chose certaine qu'on a fait ce que mon fils d'Âlençon aurait sur lui, et que Ton m'a dit qu'il avait fait une figure de cire à qui il a donné des coups à la teste et que c'est contre le jroy, et que la dite figure a élé trouvée parmi les besognes de Môle. Aussi qu'au logis oii il restait à Parb, il a beaucoup de méchantes choses comme des livres et des pa-* piers (5); je vous prie en advertir de tout ce que dessus le premier président et le président Hannequin, et me mander ce que Cosme aura confessé, et si la dite figure a été trouvée, et au cas qu'elle le soit, de faire que je la voie.
)) Du bois de Vincennes, ce 29 avril 1574.
» Catherine. »
, autre lettre au procureur général.
< Monsieur le procureur, je vous envoie ce porteur qui est à moy; il vous dira ce que le lieutenant du prévost de l'bostel luy a dit que Cosme luy dit quand il le prit, et afin qu'il ne change, je luy ai (kit redire, et je vous écris icy la même chose. C'est que le dit Cosme, incontinent qu'il fut pris, luy demanda si le roy vomissoit, s'il saignoit encore, s'il avoit douleur de teste, et commet il alloit de la Môle et qu'il l'aimeroit tant qu'il vivroil. Faites-lui tout dire et envoyez quérir ledit lieutenant, et communiquez la présente au premier président et au président Hannequin, et que l'on sache la vérité du mal du roy et
DU DONJW WS VINCENNES. iW
^'on lui fasse défaire s'il a fait quelque encbanteAient pour
nuire à sa santé, et aussi, s'il a fait quelque charme pour faire
aimer la Môle à mon fils d'Âlençon, qu'il le défasse.
» Onze heures du soir.
» Je suis, etc.
» Catherine. »
Ne retrouTe-t-OD pas dans ces deux lettres Catherine de Médicis tout entière? Timide, vindicative, cruelle, superUtieuse, elle met en avant l'image de cire à laquelle elle ne||croit pas, mais on devine qu'elle tremble d'avoir à combattre quelque^charme secret. Et le compère Florentin ne joue-t-il pas bien son rôle? Ce Ruggieri qu'elle veut interroger elle-même, qui n'avoue pas de crimes, mais qui avoue qu'il aimera la Môle tant qui! vivra; cet homme si réserva qui va demander tout d'abord si le roi vomit» s'il a mal à la tête, et s'il saigne. Ëst-il une manière plus ingénieuse de demander quels ont été les effets d'un poison? Que le Florentin était digne de s'entendreavec sa compatriote !
Voyons maintenant comment on exécute les ordres de la reine : M. de Lansac, capitaine des gardes, va nous l'apprendre dans sa lettre au procureur général la Guesle.
« Monsieur, la reine- mère du roi me commande que vous donniez si vous plaît bon ordre que qui que ce soit ne parle au prisonnier, mémement à la Môle, si ce ne sont les juges ordonnés pour faire leur procès, et qu'ayant entendu que ledit la Môle porte au col quelque chiffre ou caractère, et aux doigts des anneaux, que vous les lui fassTez ester, voir ce que c'est et les garder aussi. H avait aussi sur lui cinq à six cents escus et des bagues qui sont moyens pour tenter et corrompre les gardes ; c'est pourquoi il faut les lui aster et faire bien garder tout
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comme tous savez qu'il faut faire, qui est tout ce que je vous dirai , sinon que je me recommande très-affectueusement à votre bonne grâce.
» Au bois de Vincennes, cette Vigile de Pâques au soir. Votre obéissant et parfait amy, à vous faire service.
» Lansac. »
c< Monsieur, la reine mère du roy me commande vous écrire que le petit Cosme, nécromancien, que vous savez, a été pris prisonnier et mis entre les mains du prévosl de Thostel, qui a commandé de le vous amener afin de le faire diligemment et incontinent ouyr, et très-expressément examiner par monsieur le premier président et de Boinville, el surloulle faire interroger sur certaines images de cire qu'on dit qu'on a trouvées parmi les besognes de la Môle, ainsi que dit le lieutenant du chevalier du guet, et dont la reine auroit commandé à M. de Bonneuil, fils de monsieur le premier président, d'en avertir monsieur son père pour en savoir la vérité dont S. M. a grand désir d'apprendre des nouvelles. Si vous en savez, vous me ferez grand plaisir de m'en mander par le porteur, elc.
» Du bois de Vincennes, 26 avril 1574.
» Lansac »
Tout le procès roule donc sur celte fameuse image de cire, &briquée par Cosme Ruggieri. Le roi, la reine et les magistrats firent porter toute la charge sur cette magie. La Môle et Coconas mis à Vincennes en présence du tribunal se conduisirent bien différemment. La Môle nia tout, Annibal de Coconas avoua tout : mais réellement d'après ces aveux il n'y avait que des reproches à faire aux deux favoris et l'exil à infliger au maître.
DU DONJON DE VINCENNES. lOT
Ck)C0Das ayant donné toutes les explications désirables, fut accusé de lâcheté par ses complices. La Môle, au contraire, qui soutint, même h la question, son innocence et celle de son maître, acquit une grande réputation de bravoure et de probité. Nous verrons leur mort démentir pour chacun l'opinion publique.
Leurs amours avec les grandes princesses dont nous avons parlé ne les aidèrent en rien. Ils n'eurent plus de nouvelles de ces dames, qui avaient aimé en eux la beauté, l'élégance, mais qui s'avisèrent de songer à l'opinion publique en face.de l'échafaud dressé par Catherine.
La Môle, attaché aux boucles et anneaux et sur le tréteau de la question, dit seulement :
— Messieurs , je ne sais autre chose, sur la damnation de mon ftmel Je ne sais autre chose devant le Dieu vivant I vrai Dieu étemel ! je ne sais rien, si l'image de cire a été faite pour le roi ou pour la reine.
— Mais oii est l'image? lui dit-on, comment vous a-t-elle été portée ?
— Cette image , dit-il , est pour aimer la maîtresse que je voudrais épouser, laquelle est de mon pays, et qu'on la voie, on verra que c'est la figure d'une femme, et que cette figure a deux coups dans le cœur.
— Quelle est la maladie du roi? lui demanda-t-on.
— Faites-moi mourir, pauvre la Môle! si j'y ai pensé. Faites venir Cosme, j\ ne dira pas autre chose. Cette image est pour une femme, Cosme ne m'a chargé de faire que cela, et c'est lui qui l'a percée au cœur.
— Pourquoi? lui dit-on.
198 HKTOIRB
— Je n'en sais rien.
Là-dessus, les torlures recommencèrent. OxMmas, qui aTaîi avoué peul-êlre pour éviter la question, y fut appliqué à son tour, et protesta énergiquement contre la violente injustice qu'on loi faisait.
— Je suis gentilhomme étranger, dit-il; je suis de grande mai* Bon, qu'on me fasse couper la gorge quelque part, afin que je ne serve de spectacle. Dailleurs, di t*il, j al tout révélé au commence^ ment, et si j'eusse voulu me taire, vous n'en auriez jamais ri» 8U. Cependant on ne me tient pas compte de cette franchise.
Comme il n'ajoutait plus un mot, malgré les tourments, on le conduisit dans la chapelle avec la Môle, et là, ces deux infortunés, brisés, expirants, se plaignaient de leur genre de mort et de la honte qu'on faisait à leurs maisons, qui étaient grandes et illustres. Ils jetèrent aussi quelques paroles de ressentiment contre les grands, du dépit qu'ils avaient de porter seuls la peine d'une faveur aussi fatale que celle de leur maître.
— Àhl s'écria Coconas, frappant du pied avec rage, tous voyez que les petits sont pris et que les grands demeurent, eux qui ont fait la faute. 11 faudrait s'attaquer à eux, qui veulent troubler le royaume; ce sont MM. Montmorency, Thoré, Turenne, et Bouillon.
U eut beau accuser les Montmorency : juges, confesseurs» bourreaux, firent la sourde oreille. Comme le jugement les condamnait à avoir la tète tranchée en Grève, ils furent transportés dans un tombereau jusqu'au lieu du supplice. La Môle était fort abattu, Coconas affectait une contenance paisible, et ks atroces douleurs de la torture ne se trahissaient pas sur SM visage. Chacun des assistants croyait au contraire qu'il en serait
bien autrement des deux condamnés. Mais on ne peut douter que la Môle n'ait attendu pendanl sa prisœi des seeours de la reine de Navarre, tandis que Coconas ne compta que sur lui* même. Aussi le premier futril plus cruellement frappé quand il se yit abandonné. Il s'avança donc, pâle, tremblant.
— Mon fils, lui dit le confesseur, voici Fitnage de Notre-Seigneur, mort comme vous d*une mort terrible; baisez cette auguste croix.
— Je ne puis la tenir, répondit la Môle, tant je tremble; ne dirait-on pas que j'ai peur de mourir!
—Mon fils, la nature souffre et se révolte malgré vous ; l'âme seule est forte et indomptable. Recommandez-vous à Dieu^ de qui celle âme est sortie.
— Recommandez-moi donc à la benoîte Vierge, dit la Môle, que le Dieu ait merci de mon âme I
— Je voudrais, ajouta-t-il après que le bourreau se fut ap- ^ procbé, élre sûr qu'on payera mes dettes et mes serviteurs.
— Mon fils, ne pensez plus à la lerre...
— Alors, s'écria le jeune homme avec désespoir, recommandez-moi aux bonnes grâces de la reine de Navarre et des dames : je suis prêt.
11 s'agenouilla, posa la tête sur le billot, et le bourreau la trancha d'un seul coup. Puis on fil monter Coconas. La foule attendait, silencieuse, et s'étonnait de voir tomber des victimes innocentes à la pbce de tous ces criminels oubliés par la justice royale.
Coconas gravit lestement les degrés de Véchafaud, regarda la foule d'un air assuré, détourna involontairement les yeux du sang de la Môle, et dit :
SOO HISTOIRE
— Je suis tout prêt à la mort, mais elle m'arriye bien injuste et bien prématurée. Pauvre la Môlel il ma précédé, il est innocent comme moi.
— N'avez^YOus rien à confier à Dieu, mon fils? dit le confesseur.
— Ma foi, non, mon père; j'ai peut-être un compte fort long à régler avec Dieu ; mais il le sait et ne l'oubliera pas. Ma mort, d'ailleurs, expiera bien des choses. Allons, ajoula-t-il, bourreau, mon dernier ami, traite-moi comme ce pauvre martyr 1
Et, se jetant à genoux, il fut aussi décapité d'un seul coup, le bourreau ayant dit que ce déterminé lui avait remis la main, un peu tremblante depuis la pitoyable plainte de la Môle.
Cette justice faite, le peuple s'éloigna lentement de la place de Grève, et le bourreau disposa sur son chariot, les planches, les cordes et les cadavres, puis il regagna son logis, voyant se désunir et disparaître derrière lui les groupes qui le suivaient depuis la place de Grève.
Il était, nuit, Paris frémissait encore du bruit de ce supplice; le bourreau, attablé avec sa femme et ses enfants, soupail dans une chambre de sa maison maudite. Jamais cette demeure n'était troublée par aucun bruit, et les passants la fuyaient le soir avec effroi. L'homme rouge racontait à sa famille la lugubre histoire de ces deux morts, dont la froide dépouille gisait dans un caveau voisin, attendant que les parents les vinssent réclamer. Tout à coup un bruit inusité se fait entendre au bas de la tourelle du pilori habitée par le bourreau. Il écoute, mais sans inquiétude. Les jours d'exécution, il recevait parfois la visite d'un ami, d'un frère, d'une maltresse, qui venaient lui
acheter, soit une boucle de cheveux, soit un yétement^ soit un joyau.
— C'est de l'argent qui nous arrive, dit-il à sa femme.
En effet. Ton heurta du poing à la porte, et le bourreau alla ouvrir. It- aperçut dans le pénombre de l'escalier, un homme armé» puis, plus loin, deux femmes.
— Que voulez-vous? dit-il.
— Je veux que vous restiez seul ici, pour parler aux deux dames que voici.
— A votre aise, messire : faites entrer ces dames.
Et le bourreau renvoya sa famille dans une petite chambre âtuée à l'étage supérieur.
Le serviteur s'incUnant avec respect, introduisit les dames, qui étaient ensevelies dans d'immenses coqueluchons noirs.
— Vous êtçs le bourreau? dit une voix impérieuse sortie de ces voiles épais.
— Oui, madame.
— Je viens conclure avec vous un marché. . . je paye d'avance : tenez.
Et elle jeta aux mams de cet homme une bourse pleine d'w.
— Madame l s'écrie-t-il, que désirez-vous? je suis tout à votre service.
— Vous avez ici, m'a-t-on dit... les corps des deux gentilshommes...
Et elle s'arrêta, suffoquée par l'émotion. L'autre dame était tombée assise sur un escabeau, et retenait à peine ses sanglots.
— Oui, madame, dit le bourreau avec cette mine contrite que prennent même les indifférents, en face d'une profonde douleur.
— Montrez-les-moi, et à madame.
202 HiSTCMRE
— C'est on affireux spectacle, madame I dit le bounreaa m> pris, et qui hésitait ; peut-être ne supporterez-TOus pas...
— Obéissez, dit-elle.
Le bourreau s'indina» prit une chandelle de suif qpi coulait en larges flots sur la table, et montrant une porte noire éL humide :
—C'est là! dit-a.
n entra dans le caveau, duquel s'édiappa l'odeur de la moisissure et du sang...
— Jamais! s'écria la moins hardie des deux dames, jasftais je ne pourrai... madame» entrez d'abord...
— Qui sait aimer, doit aimer jusque dans la meurt! répondît l'impérieuse femme en pénétrant dans le caveau, tandis que sa compagne tombait à genoux sur le seuil.
Le bourreau souleva un linceul trempé de sang, et murmura :
— Regardez, puisque vous l'avez voulu.
Les deux cadavres étaient couchés côte à côte avec une hideuse symétrie, et leurs têtes, inclinées comme par un mouvement naturel, reposaient presque à leur place, au dessus des épaules blanches, dont un cercle de sang noir les séparait.
L'cûl fixe, la poitrine haletante, cette femme courageuse s'approcha, reconnut du premier coup la Môle et prit sa maîn glacée qu'elle baisa ; puis conmie si elle eût fût un effort pour rejeter au dehors cette douleur qui l'étouffait...
— Oh ! s'écria-t-elle, pauvre la Môle... je te vengerai!
— Vois, pauvre Ànnibal, dit une voix pleine de douceur, à côté du cadavre de Coconas, je te viens visiter. . . je te l'avais promis... Madame, n'est-ce pas que nous ne nous quitterons plus?
— Jamais, répondit l'autre. Tenez, maHre, placez dans ce
sac k tète de H. de la Hôlet dans cet antre la tète de son ami, et appelei notre serviteur. ^
— Madame 1... je ne pois... qnedira-t-on?...
— Bonrrean! obéis I voici le double de ce que je t'ai donné.
— Hais, madame! si le prévôt de Paris...
— S'il te demande cette tête* tu lui diras qui Ta emportée. Par un geste plein d'orgueil et d'impatience, ellesouleva son
capuchon et regarda le bourreau, qui se courba jusqu'à terre.
— Oh I madame la reine de Navarre ! dit-il.
— Ne t'épouvante pas, et fais ce qu'on t'a dit.
Le bourreau tout tremblant déposa les deux têtes dans le sac brodé d'or et de perles que Marguerite lui tendait.
— A présent, souviens-toi que je commande le silence
Viens, pauvre la Môle, ajouta-t-elle en serrant contre son cœur la triste relique de cet amour ensanglanté.
— Que ne voit-il combien je l'aimais, duchesse I dit-elle à sa compagne qui chancelait sous son précieux fardeau.
— Que n'es-tu vivant! que ne suis-je morte, cher Annibal! murmura la duchesse de Nevers.
Le carrosse les attendait au bas du pilori ; elles y montèrent sans être vues. Leur serviteur avait écarté le peu de curieux qui pouvaient s'arrêter à pareille heure aux environs de la maison maudite.
Si l'on termine ici cette sombre histoire, on aura satisfait aux exigences de l'histoire, on aura dit la vérité. Les têtes de ces deux gentilshommes furent en effet achetées au bourreau par les deux amantes éplorées. Mais qu'arriva-t-il ensuite? Les chroniqueurs ne sont pas d'accord. On lit dans les mémoires do due de Neva^, la phrase suivante :
a L'amour et la jalousie firent périr ces deux hommes. Ils étaient aimés de deux princesses qui portèrent leur affection si avant, qu'après leur mort elles firent embaumer leurs testes, et chacune garda la sienne parmi les autres marques de leur amour. On pourroit deyiner qui éloient ces princesses, mais ce seroit une cruauté d'en avoir seulement la pensée. »
Mais l'auteur du Divorce satyrique rapporte ainsi la fin de l'aventure: *
<c Le temps, dit Henri IV qui est censé prendre la parole, pourvut Marguerite de divers serviteurs, dont l'un, toutefois, à savoir , la Môle, s'en trouva marry, car sous prétexte de tremper dans une conspiration, il laissa sa tète à Saint-Jean en Grève, accompagnée de celle de Coconas, où elles ne moisirent ni ne furent longtemps exposées à la vue du peuple, car la nuit venant, ma prude femme (Marguerite, première femme de Henri IV) et madame de Nevers, sa compagne, fidèle amante de Coconas, les ayant fait enlever, les portèrent dans leurs carrosses, enterrer de leurs propres mains dans la chapelle Saint- Martin qui est sous Montmartre, d
Voici maintenant le portrait que les contemporains nous ont laissé de ces deux gentilshommes si regrettés des dames :
<t Le premier qui fut exécuté fut la Môle, qu'on appeloit le baladin de la cour, fort aimé des dames et du duc d'Alençon, son maître, et au contraire haï du roi pour quelque particularité plus fondée sur l'amour que sur la guerre, ce gentilhomme étant meilleur champion de Vénus que de Mars : au reste grand superstitieux qui ne se contentoit pas d'une messe tous les jours, mais en oyoit trois et quatre et quelquefois cinq et six, même au milieu des armées, et lui a-t-on ouï dire que si il eût
failli xuk jour il eût cru être damné. Le reste du jour et la nuit* le plus souyeDt il Temployoit à Tamour, ayant cette persuasion que la messe entendue dévotement eipie tous les péchés. De quoi le feu roy (Charles IX) bien averti, a dit souvent que qui vouloit tenir registre des débauches de la Môle n'avoit qu*à compter ses messes.
1» Quant à Coconas, gentilhomme Piémontais et de grande maison, miroir de la justice de Dieu pour la cruauté qu'il commit à Tégard de ceux de la religion à la Saint-Barthélémy, cet homme, tout au contcairede la Môle, élant peu superstitieux, comme n'ayant pas de religion, se montra assuré au supplice, en vrai meurtrier qu'il étoit, disant tout haut qu'il falloit que les grands capitaines, capables de grandes entreprises, mourussent de cette façon pour le service des grands, lesquels sauroient bien avec le temps en avoir raison.
» Le roi ayant appris les détails de la mort, rendit en présence de plusieurs à sa mémoire un témoignage signalé qui sert à montrer que les rois, encore que souvent ils fassent faire le mal, toutefois ils le haïssent, et que Dieu se sert ordinairement d'euxmêmes pour en punir les exécuteurs. Il dit donc ces mots : Coconas étoit un gentilhomme vaillant et brave, mais méchant, voire un des plus méchants que je crois qu'il fût en mon royaume. Il me souvient lui avoir ouï dire entre autres choses, se vantant de la Saint-Barthélémy, qu'il avoit racheté des mains du peuple jusqu'à trente huguenots pour les tuer à son aise après leur avoir fait renier leur religion. U les torturoit de petits coups et les faisoit languir. Depuis je n'ai jamais aimé Goconas, et l'ai toujours tenu digne de la fin qu'il a eue. »
Ne semble-t-il pas merveilleux ce discours édifiant du roi
sanguinaire qui ordonna les massacres dont Goconas fut un des exécuteurs, ce roi qui détestait la cruauté après qu'il en avait tiré le profit, ce jeune homme au cœur de bronze qui assouvissait ses rages féroces jusque sur les animaux même, lorsqu'il n'avait pas d'hommes à tourmenter ! On sait qu'il avait un plaisir Irès-vif à décapiter des chiens et des chevaux, et qu'il abattit d'un coup d'épée la tète d'un fort beau mulet appartenant à Lansac, son favori. Si donc Coconas, au dire de Charles DL, mérite la mort funeste qu'il a subie, on trouvera quelque pra juste aussi l'horrible agonie du roi qui expira dans le sang, objet d'horreur même pour ses courtisans et pour son successeur.
Nous avons hésité à raconter l'histoire un peu enfantine d'un prisonnier nommé Saint-L^er, qui fut renfermé à Yincennes avant la Saint-Barthélémy. Cet homme avait un chien favori, beau lévrier d'une intelligence remarquable, qui venait le visiter chaque jour et s'arrêtait sous les fenêtres du donjon, aboyant pour se faire reconnaître du maître qu'il avait aperçu au travers des barreaux. Rien ne parait plus apocryphe, et nous renverrons cette histoire aux chroniques des animaux célèbres. Le prisonnier fut mis en liberté qudque temps après, et mourut.
sous LOUIS xnL
PUMNnns : Henri, prisée de Goadé. — Penen. — BennoBTille. ^ Le maréchÉl Orntno. — Le duc de Vendôme. — Le cheyalier de Yenddme, grand prieur de Franee. — Marie de Gonzigae. — Lt docheese de Longuefille. — SigisnoBé» roi de Pologne. -^Eghenfort— Le due de P^y- Iturent. — Du Farglf . — La marquise de Beamoleil et f a fille. — L'abbé de Saint-Cyran. — Goleredo. — Dubois. — Jean de Werdu — Lamboy. — Montrésor. — Merd. — Laadron.
Gommimms : Boamonrille. — D'Hécourt. — Le doe de Ghanlnes. ~ Boutbilier de GiuiTfgny.
Henri TV était mort, et les tortures n'ayaient arraché h Ra- Taillac que des ayeux bien incomplets. H restait une procédure pleine d'interrogatoires précieux* dont les amis du roi défont comptaient se servir contre plusieurs personnes du [plus haut rang (6). Cette procédure fut brûlée dans le fameux incendie qui dévora tout le Palais,
n ne restait d'autres ressources aux partisans du règne pré-
cèdent que de se retirer des affaires et de cacher un soupçon qu'ils ne pouvaient plus désormais convertir en clameur accusatrice. On yil Sully se confiner dans l'Arsenal, et attendre que les événements mûrissent peu à peu le règne du fils de son maître, jeune enfant qui fû( devenu un grand roi, si, comme Charles IX, il n'eût eu les conseils et l'exemple de sa mère, qui était aussi Médicis. Tant que ce digne serviteur vit piller les trésors qu'il avait si péniblement amassés dans la Bastille et l'Arsenal, tant qu'il vit se pavaner l'Italien Concini, fier des dépouilles de la Fronde, et les tracasseries de femme succéder à la spirituelle et large politique de Henri IV, il ne bougea pas de sa retraite. Pendant ce temps, les jeunes courtisans s'essayaient à faire de la royauté nouvelle une ère de plaisirs faciles, et Sully ne s'effrayait pas de si peu de chose. Le danger, pour lui, n'était pas dans des frivolités que devait balayer le souffle impérieux du premier événement d'importance.
Hais quand il s'aperçut que les princes du sang, éternellement rebelles, éternellement avides, éternellement ennemis de la patrie, voulaient recommencer les ligues brisées par Henri IV, élever plusieurs trônes en France, et remettre le vrai roi en tutelle à la façon des Guise, lorsqu'il vit le prince de Gondé, les ducs de Bouillon, de Mayenne et de Nevers, non contents d'avoir arraché à la reine-régente la réformation de son conseil de ministres, faire alliance secrète avec lord Hay, ambassadeur d'Angleterre, pour obtenir que rien ne se fit en France sans leur aveu :
— Ce n'est pas M. Concino Concini que je crains, dit Sully; jamais ce malheureux homme ne se fera roi de France; mais un Condé qui veut faire tomber la barre de ses armes (7) pour-
rait usurper le trône de Louis XTII. J'ai palienlé jusqu'ici; aujourd'hui il est temps de mettre le passé en face de ce triste présent; holà ! page, mon carrosse ! qu'on prévienne mes gentilshommes ; nous allons au Louyre. . .
Le vieux duc se mit en marche après avoir dépéché un exprès pour demander une audience à la reine, qui, à l'arrivée d'un pareil message, fut surprise au dernier point. On savait l'aversion de Sully pour la cour« et son obstination à ne plus se mêler des affaires d'état.
— Que peut-il aous vouloir dire? demanda la reine à ses conseillers Mangot et Barbin.
— Quelque grâce dont il a besoin pour sa famille, madame, car le duc est étranger maintenant aux affaires» et la politique est bien changée depuis qu'il ne la pratique plus.
— Qu'on prie le roi de venir en cet appartement, commanda Marie de Hédicis devenue rêveuse, et vous, messieurs, demeurez.
Louis XIII entra quelques moments après.
— Vous écouterez bien, sire, lui dit sa mère, car vous allez voir M. de Sully. Votre père en faisait grand cas.
— Il n'en serait plus de même aujourd'hui peut-être, interrompit Barbin, et le duc va se croire bien favorisé, madame, d'obtenir à la fois audience de S. M. le roi et de la reine.
— Nous obvierons à cela, dit Louis XIII, qui, jeune encore . savait dissimuler si bien, qu'un an plus lard il trompa les plus rusés et les plus puissants de ses ennemis, et avec eux sa mère, uneMédicis!
On entendit le pesant carrosse de Sully sous les guichets du Louvre. Sa suite, nombreuse et composée de vieux gentilshommesy parut dans la grande galerie.
MO mSTOIRE '
— Entrez, monsieur le duc« lui dit la reine ; tous êtes toujours ici le bienvenu!
— Le roi I dit Sully, en s'iaelinant respectueusement devant le fils du maître qu*il avait tant aimé.
— M. le duc de Sully 1 dit Louis XIII en jouant la surprise, je rends grâce au hasard qui m'a conduit chez la reine; vous êtes rare au Louvre, monsieur I
Sully jeta un coup d'œil mélancolique sur ces voûtes qu'il connaissait si bien, sur ces parquets que tant de fois il avait arpaités avec Henri lY, quand, dans leurs longues promenades, le roi le tenait par le bras.
— n y a longtemps en effet, sire, que je n'ai eu l'honneur de venir au Louvre, et je n'importunerai pas longtemps votre majesté; il s'agit d'un avis que j'ai cru devoir apporter "à votre mère, sire, et à vous. Êies-vous disposés à entendre la vérité?
— Monsieur le duc, dit Marie de Médicis, un peu inquiète de ce préambule, vous savez combien votre expérience vous donne d'autorité dans le gouvernement.
Un sourire fugitif se joua un moment sur les lèvres du vieux minisire, qui reprit aussilôt son austère gravité :
—Vous saurez combien j'ai tenu à vous voir, monsieur le duc, dit Marie de Médicis, quand je vous dirai que ce matin j'avais fermé la porte du Louvre à tout le monde et que je suis malade (8) : vous voici, vous avez à nous parler, faites.
— Madame, dit Sully, votre majesté est bien embarrassée des plaintes du peuple contre M. le maréchal d'Ancre; mais ne vient-il pas un embarras plus grand de la part des princes qui, oubliant leurs devoirs et leur naissance, se font les échos de
DU DONJON DE VINCENNES. Ml
ees plaintes et les donnent pour prétexte à leurs intrigues ? De mon temps, le roi était le maître chez lui. Aujourd'hui, joTois que M. de Bouillon est prince ayec principauté, M. de Gondé prince ayec gouvernement, M. de Nevers intrigue pour devenir empereur d'Orient; dans tout cela, que dit-on du roi? oii sont les gens qui se reposent sur sa majesté de leur fortune et de leur vie? Je vois beaucoup de courtisans chez MM. les princes, car ils nomment aux grades militaires, distribuent les charges et tirent Taisent du trésor. Que fait le roi? et que fera-t-il dans un an, quand la France, démembrée par ces cinq ou six écarteleurs, cette France qu'avait reconstituée Louis XI et reconquise mon maître Henri IV, vo^e illustre père, sire, sera redevenue pour vous la France de Charles VI, c'est-à-dire une ou deux provinces que l'on vous disputera quand on voudra ? Vos ennemis, ce sont les princes de votre famille ; ils vous offensent aujourd'hui, demain ils vous combattront^ et ils vous vaincront avant peu. Voilà ce que j'avais à dire à votre majesté, sire. J'ai pensé que, vivant éloigné du peuple, vous n'entendiez que les griefs les plus vulgaires; je l'ai deviné à votre inertie; le maréchal d'Ancre, poi^r moi, n'est qu'un prétexte, car tout le monde doit savoir qu'il ne faut qu'un souffle pour faire tomber le cham« pignon de fortune éclos dans une nuit à l'ombre du trône. Dans ma retraite j'ai vu et pensé pour vous; j'apporte à vos majestés le résultat de mes méditations. Puissent-elles produire des fruits heureux pour le royaume!
Après cette harangue, qui avait fait rougir la reine d'impatience et le roi de honte, Sully, toujours majestueux et impassible, s'inclina dans le plus profond respect.
— Hais, monsieur le duc, dit Barbin avec aigreur, nous
voyons, par yotre discours, une peintore terrible des maux de la France, et vous nous devez d'en désigner le remède.
Sully regarda sans s'étonner l'interlocuteur qui prenait la place du roi ou de la reine, et il ne répondit pas.
— Hais, monsieur le duc, se hasarda de dire le roi» veuillez en effet nous (tonner un avis, et il sera bon, nous le suiyrons.
— Donner un avis à des gens irrésolus, c'est trop de témé* rite ; les avertir est beaucoup. Je crois avoir outrepassé mon devoir. D'ailleurs , sire, si votre conseil en est réduit à deman* der qu'on l'influence, mieux vaut que vous vous abandonniez au hasard, et il agira , je vous en réponds; seulement les effets peuvent n'être pas satisfaisants.
— Cependant, dit Marie de Médicis, vous savez bien des choses, monsieur le duc, et votre discours a touché une foule de points importants. La fidélité de nos serviteurs, leur nombre, ne vous rassurent-ils pas un peu?
Sully fit une révérence plus marquée encore que la première, et conmie pendant ce temps la reine avait continué de parler, le vieux duc, déjà hors du cabinet, repoussa la porte, se montra à demi, et ajouta :
— Sire, et vous, madame, je supplie vos majestés de penser à ce que je. viens de vous dire, j'en décharge ma conscience ; plût à Dieu que vous fussiez au milieu de douze cents chevaux : je n'y vois pas d'autre remède.
Et cette fois, laissant le roi, la reine et les deux conseillers un peu interdits; il ferma la porte, reprit son carrosse, et s'en retourna silencieusement à l'Arsenal, semblable à ces prophètes de malheur qui venaient à la cour des rois après de longs
Yoyages, faisaient leur prophétie, secouaient la poussière de leurs pieds, et retournaient au désert.
Sully avait compris le piège que lui tendait Barbin; depuis longtemps ce conseiller de la reine penchait pour les mesures rigoureuses, et il eût youlu donner à ses avis Fautorité d'un assentiment tel que celui du vieux confident de Henri IV. Mais. Sully, qui voulait servir le roi sans se perdre et se faire des ennemis puissants, s'acquitta fort noblement et fort adroitement de son rôle de prophète. 11 indiqua le mal et laissa les ministres du jour prendre sur eui la responsabilité du remède.
Marie de Médicis résolut alors de faire arrêter monseigneur le prince de Condé. Pour ôter à cette action tout l'odieux d'une intrigue mesquine et ne pas mécontenter les peuples, il fallait éloigner d'abord les Florentins, si haïs de la France. Le maréchal d'Ancre fit ses préparatifs pour retourner en Italie, mais sa femme feignit une maladie qui les rétint, et les perdit. La reine, dupe ou complice de ce stratagème, fit néanmoins arrêter le prince le 16 septembre 1616. On le conduisit à la Bastille, puis au donjon de Vincennes, oh il entra le 1 5 septembre de Tannée suivante, lorsque le meurtre du maréchal d'Ancre eut rendu le roi maître chez lui, comme disait Sully, et que les princes, n'ayant plus de prétextes pour se révolter, tombèrent aux mains d'un jeune monarque, tout disposé à faire de cruels exemples.
La captivité du prince de Condé n'offre aucune particularité intéressante, et le sujet d'ailleurs est plus complet dans l'histoire de la Bastille. Ce prince avait, à Vincennes, la permission de chasser quelquefois dans le parc. On le ménageait pour le temps oh il redeviendrait libre, et les favoris du roi craignaient le retour d'un homme qui eût encore été un dangereux ennemi.
tlà HISTOIRE
Le goayemeur BoumonyiUe fut emprisonné dans le donjon, sans doute pour venger le prince de quelques sévices. M. de Luynes, qui» pour se faire pardonner sa rapide fortune, favorisait la noblesse et feignait une grande bienveillance pour le prince de Condé, voulut empêcher que les intrigues de la reine mère «n'obtinssent un élargissement dont il voulait se donner le mérite près du prince. Il sollicita donc la liberté de M. de Condé auprès du roi, et obtint que le prisonnier verrait quelques amis. Cependant il était tombé malade; le gouvernement demanda aux évéques des prières pour la guérison de l'illustre captif, et * le roi, qui chaque jour s'informait par courrier desa santé, lui envoya aussi, dès le 8 avril, son épée avec la lettre suivante :
i< Mon cotisin, je suis bien marri de votre maladie, et vous supplie de prendre patience ; je vais donner ordre aux affaires de mon état, et vous donnerai contentement à votre liberté: tranquillisez-vous donc, et vous assurez de mon amitié.
» Louis. >i
Dès que le prince fut convalescent, on le fit sortir du doa« jon, pour l'emménager dans un appartement du château, et la chasse lui fut permise, ainsi que la messe. Puis au bout de quelques mois, Luynes, messager officieux, qui voulait s'acquérir le prince, lui apporta l'ordre de mise en liberté sans condition. Ce fut le 20 novembre 1619 que les portes s'ouvrirent devant lui. Sa captivité avait duré trois ans.
A peine sorti de la tutelle de ses Italiens et des princes, Louis XIII faillit être dominé par le parti qui se formait autour de son frère, Gaston, duc d'Orléans, le prince le plus lâche et le plus perfide qui ait jamais déshonoré une race royale.
Envieux sans émulation, remuant sans bravoure, orgadl*
eux sans noblesse, Gaston se Toyait avec peine placé près du trône sans pouvoir s'y asseoir à son tour. Comme le duc d'Àlençon avait inquiété Charles IX, Gaston commença d'inquiéter Louis XIII en refusant Talliance qu'on lui proposait avec mademoiselle de Hontpensier. C'était la politique de la reine mère; mademoiselle de Hontpensier était riche et belle, ce mariage devait faire brillante une cour assez monotone, gr&ce aux mélancoliques dispositions du roi. Hais les amis de Gaston le dissuadèrent d'obéir au vœu de Marie de Médicis, et comme il était jeune encore et tout livré à ses amis, qui sentaient moins la dislance du rang tant que ce prince serait indépendant et sans iemme, chaque courtisan conseilla le célibat au frère de Louis Xin, ou tout au moins une alliance si brillante, qu'en cas d'une guerre d'usurpation, Gaston pût tirer de son beau-père des secours d'hommes et d'argent.
Gaston avait près de lui un homme dangereux, Corse d'origine, appelé Omano, nom redouté, espèce de brave précédé d'aïeux tout chargés de mystères ; on lui avait donné cet homme pour précepteur, et comme il était accusé de pousser le prince à de mauvaises résolutions, il avait été une fois emprisonné. Le roi agissait trop vite ou trop lentement quand il haïssait on homme, et perdait ainsi tout le gain des affaires importantes.
Gaston jeta feu et flammes, mais le roi tint bon, et Omano demeura en prison. Cependant les affaires n'allèrent pas s'améliorant, et comme un frère du roi toujours boudeur était un personnage bien à charge, le roi commença à se repentir.
A ce moment grandissait la fortune de l'évéque de Luçon, cet homme qui, échappé des inextricables dédales de la régœce, emportait la réputation d'habile et d'honnête homme, et qui
s'appela plus tard le cardinal de Richelieu. Le roi se jeta dans les bras de ce ministre pour sortir de tous ses embarras. Richelieu accepta le fardeau, et nous savons comment il le porta près de vingt ans.
Il s'agissait d'entrer au conseil avec des amis. Richelieu se fil bien venir de Gaston, quitte à le perdre plus tard lorsqu'il serait assez fort; il conseilla donc au roi le rappel d'Ornano, qui fut fait maréchal de France, bien qu'il n'eût jamais porté les armes pour le roi. Avant d'être maréchal, on l'appelait le colonel; ces deux grades lui allaient aussi bien l'un que l'autre.
A peine Ornano fut-il rentré en faveur, que, pour se venger de sa captivité en vrai Corse qu'il était, il renoua les plans abandonnés, replaça sous les yeux de Gaston les chimères d'une fortune royale, lui montra le roi sans enfants, la reine Anne d'Autriche, jeune, belle, et libre aussitôt qu'une maladie emporterait le roi souffrant. Gaston écouta, par ennui, les conseils de l'ambition, et consentit à ratifier tout ce qu'Ornanoet ses amis entreprendraient. Alors Richelieu, qui veillait, ne les perdit pas de vue. les surprit , et voici l'histoire de cette lutte entre le ministre et le premier prince de la famille royale.
En 1626, le jour de l'anniversaire de sa naissance, Gaston d'Orléans donnait un repas splendide à ses amis; Rassompierre, l'homme à bonnes fortunes, le cardinal de la Valette, Ornano, Chaudebonne, maréchal des logis du prince, y assistèrent, et la liberté du festin déliait les langues et échauffait les imaginations : soudain Ornano, prenant la parole sur un ton plus élevé :
— Souhaitons, dit-il, à monseigneur qu'il soit admis au conseil du roi; son rang, son mérite l'en rendent bien digne.
et on peut s'étonner que ce prince soit inférieur en considération à un ministre et à des cuistres de robins.
Un silence profond accueillit ces paroles audacieuses; déjà la cour de France savait se taire pour n'être pas entendue de Richelieu.
— Le roi hésitera, dit le cardinal de la Valette. — Pourquoi? demanda Ornano.
— Parce que sa majesté est jalouse de régner seule.
Un sourire passa sur les lèvres de Gaston et d'Ornano. Bassompierre, accoutumé à deviner les phrases sur les physionomies muettes, sourit aussi, mais ne dit mot.
— Une fois au conseil, dit Chaudebonne étourdiment, il faudra que monseigneur y fasse entrer le maréchal ; nous régnerons alors à notre tour.
— Pourquoi pas? répliqua Gaston.
A ce mot si imprudent, si audacieux, les courtisans du prince n'eurent plus qu'à enchérir. Le roi fut outrageusement insulté par les convives, dont un seul avait conservé toute sa raison. C'était un gentilhomme du Périgord, nommé le comte de Gialais» maître de la garde-robe de sa majesté.
Bientôt le cardinal et Bassompierre prirent congé. Ils sentaient que le terrain devenait brCtlant. Les autres convives demeurèrent, et l'on passa dans lés jardins du Luxembourgâ
— Voyons , dit Gaston, que ferons-nous si le roi veut me forcer à épouser mademoiselle de Montpensier?
— Vous refuserez, monseigneur, puis voici votre plan de conduite : vous sortirez de la cour, vous passerez, soit en Angleterre, où nous avons des intelligences, soit en Savoie, soit en
Hollande, soit en Espagne : tout le monde est pour nous. Vous a. 28
proclamez la tyranDie de sa majesté très-chrétienne, tous tous enfermez dans une bonne place ou dans une bonne armée, et, comme le disait Chaudebonne, nous devenons rois à notre tour.
— Mais le cardinal de Richelieu! dit Gaston.
— Ohl monseigneur, Totre allesse peut-elle s'inquiéter d'un pareil obstacle? le cardinal! n'est-il pas déjà prêtre! il n'aura qu'à tenir compagnie à son mattre lorsque nous l'aurons fait moine
— Hé! hél Toilà un joli plan , dit Gaston en sifflant un air de chasse et en se frottant les mains. Mais qui l'exéoutera?
— Vous ne comptez pas beaucoup de gens de guerre, dit Chalais.
Ornano, maréchal de France, roueit.
—Je suis certes un mauvais soldat, monseigneur, mais je sors d'une race dans laquelle jamais un affront n'est resté impuni. Mon père était maréchal de France, et si br^^ve, qu'il en était, dit-on, cruel. Mon aïeul était le premier capitaine des Corses, et si souvent vainqueur, qu'il ne reconnaissait pas de bornes à sa volonté.
— £n effet, dit Gaston, vous êtes d'une famille où l'on tue*
— Ah! monseigneur, dit Ornano blessé.
— C'est un éloge que je vous fais Ornano, dit Gaston, le conffldérant d'un œil faux et inquiet... Dans les conjonctures présentes n'est-il pas précieux, pour un malheureux prince persécuté comme je le suis, d'avoir un serviteur aussi habile dans le conseil que ferme pour l'exécution... Mais, dites-moi, maréchal, on a un peil amplifié l'histoire de votre père, n'est-ce pas ?
— D'Alphonse d'Ornano, monseigneur?
— Oui, de celui qui servit sous Henri IV et qui tua...
— Son neveu.*, oui, monseigneur, il a tué en effet son neveu»
^^Ipl^onsf V^rniMti) ttu eun ncuictt.
— UnBratas...
— Un Titus Hanlius.. . Le neyea de mon père avait manqué à la subordination.
— Peste I quel châtiment. ..
— Monseigneur, c'est ainsi que tos armées ont prospéré. Le sang est un ciment indélébile pour la discipline.
— Famille intrépide 1 dit Gaston en regardant les autres courtisans qui comprirent la fausseté du prince... Mais voyons, contez-nous un peu... ce meurtre... cet acte de justice, veux-je dire.
— En deux mots, monseigneur. Alphonse mon père avait commandé au jeune homme de garder les arrêts ; celui-ci désobéit et se fit voir dans tout le camp. La veille on avait pendu un anspessade pour un délit à peu près semblable. Alphonse en se medant à table apprit du major l'escapade de son neveu, il le fit appeler. Celui-ci arriva baissant la tête. Alphonse courut à lui, prononça trois ou quatre mots de reproches et lui traversa le cœur d'un seul coup de poignard. Puis, comme le sang avait éclaboussé ses mains, il demanda une aiguière d'eau, se lava, et reprit son repas interrompu par cette exécution.
— Cela fait horreur, dit Chalais bas à Chaudebonne. Et regardez le Corse, en racontant cette infamie, se pavaner avec un secret désir d'en faire autant.
Gaston remarqua cette antipathie de ses amis pour Ornano. Lui-même prenait plaisir à semer la division parmi ses familiers; il savait de cette façon les secrels des uns et des autres. Pour pousser à bout Chalais et Chaudebonne il ajouta :
— Maréchal, cette histoire est toute roibaine. Mais ne préférez-vous pas celle de volre-grand père... vous savez... le Corse,
le vrai Corse... Comment diable rappelle-l-on? Basila...,
Basilic C'est une fable, n'est-ce pas?
— Oui et non, monseigneur, répondit Ornano en rougissant, car il commençait à se méfier du capricieux et perfide interrogateur.
— Àh! c'est une fable, dit Gaston en provoquant Chalais du regard.
— Non, monseigneur, dit celui-ci, heureux de pouvoir saper le favori dans l'esprit du maître. Non, Sampietro di Bastelica, aïeul de monsieur le maréchal, a fait réellement ce que votre altesse en entend dire, et je le tiens de mon grand-père, qui vit la scène terrible du retour de Sampietro à la cour du roi Charles IX.
— Monsieur, dit Ornano p&le de colère, quel intérêt attachez-vous à faire ce récit? car je vois que vous en mourez d'envie. Pensez-vous savoir mieux que moi l'histoire de ma famille?
— Eh! maréchal, laissez-le s'il veut conter: dans votre famille on ne fait que de belles choses; c'est modestie que votre opposition.
Ornano lança un furieux regard au prince, qui, à l'abri sous sa haute dignité, répondit par le sourire insolent du maître. Ornano voulut arrêter la parole sur les lèvres de Chalais par une espèce de prière :
— Monsieur, dit-il, cette histoire me fait mal.
— Pourquoi? répliqua le jeune homme, est-ce parce qu'il s'agit d'une femme ?
— Une histoire de femme ! vite, raconte ! dit Gaston en sifflant : jamais mon digne gouverneur que voilà ne me l'a contée, par chasteté sans doute.
— Permellez que je me relire, interrompit Ornano avec Taccent d'une rage menaçante.
— Allez, maréchal, répliqua Gaston.
Ornano comprit que tout l'aTantage allait demeurer à son riva, il plia donc aijssilôl :
— Si votre altesse le désire, dit-il, je lui ferai le sacrifice d'entendre cette pénible histoire, dont, après tout, ma famille ne peut être que très-honorée. car votre altesse le verra, nous savons venger une insulte, et n'épargnons pas notre sang.
Chalais soutint le regard du Corse et y répondit par un sourire de défi.
— Si lu veux me ruiner, dit en lui-même Ornano, je te perdrai sûrement. Prince, duc ou comte, malheur à vous si je ne suis (]u'un jouet en vos mains I
Gaston s'assit sur un banc de marbre, Chalais se mit à sa droite, Ornano à sa gauche, tous deux debout. Les autres courtisans faisaient cercle. La soirée était magnifique : Gaston ordonna que personne ne fût introduit jusqu'à nouvel ordre, et se faisant amener ses deux chiens favoris, il les pinça et les mordit pendant que Chalais commençait le récit, et qu'Ornano, armé d'un froid sourire, se préparait à le subir comme une torture.
— Ma foi, dit Chaudebonne à l'oreille de l'un des assistants, si la rage peut tuer ce maudit Corse à figure sinistre, ce ne sera pas un mal.
— Si seulement la honte peut le faire fuir, ajouta un autre.
— Eh ! ne voyez-vous pas, dit un troisième, qu'il ne mourra pas et qu'il ne quittera pas la partie, parce que de maréchal il
2S2 msTomK
Yeut devenir, soit ministre à la place de Richelieu, soit espion de Richelieu, s'il ne peut devenir ministre.
— Le jour où nous serons inquiétés, dit Chaudebonne, je le tue net, sans foçon, à la mode de sa famille.
— Messieurs, interrompit Gaston silence, Chalaisnooi
attend...
— Les Corses, dit Chalais, n'ont pas toujours eu en France# comme ils l'ont aujourd'hui , rang de ducs et de pairs : monsieur le maréchal que voici leur a tendu une main secourabte et en a fait venir tant et tant de son pays, que les voilà presque aussi nombreux qu'étaient les Réarnais sous Henri IV.
Si le roi n'avait pas supprimé vingt-huit compagnies h monseigneur, toutes commandées par des capitaines corses, et arrêté ainsi le torrent qui venait de celte lie pour envahir notre armée, c'était fait pour les officiers français de tout avancement.
Le maréchal sourit de fort mauvaise grâce ; Chalais continua*
— Autrefois il n'y avait qu'un seul Corse au service de la France • un brave capitaine, nommé Sampietro Rastelica, Taïeul de monsieur le maréchal. Cet homme était courageux jusqu'à la folie ; excellent orateur, bon tacticien, c'était réellement un esprit supérieur...
— Eh bien! interrompit Gaston, que craigniez-vous donc, cher gouverneur? voilà Chalais qui vous fait un panégyrique.
Le maréchal savait bien que plus Chalais serait obligeant dès le début, plus il deviendrait incisif et venimeux vers la fin de l'histoire.
— Sampietro haïssait les Génois, rivaux étemels de sa patrie. Sa naissance étant très-obscure, car j'ai ouï dire qu'il naquit
DU DONJϔ DE VmCENNES. 2tt
dans les derniers rangs du peuple, il ne poayait espérer servir la cause nationale que comme soldat, et c'est peu de chose aux grandes Ames. Il passa donc à la cour de Hédicis, où le génie florentin, si raffiné, si astucieux, développa chez lui une foule de qualités ou de vices , comme on voudra les appeler, que la rude nature et leur vie sauvage ne donnent pas aux Corses. Sampietro, je veux le croire, n'en prit que les vertus. Las de Tivre chez des diplomates encore marchands , il partit pour la France au temps où François P^ ce roi guerrier, disputait à toute la chevalerie européenne le prix de la-valeur. Sampietro se fit distinguer par les plus intrépides et fut nommé colonel général des Corses que le roi prit à sa solde. Henri II, émer- Teillé de la bravoure de Sampietro , lui fit don un jour de sa chaîne d'or, la lui passa au cou, et lui permit de porter dans ses armes cetle fleur de lis que vous voyez briller dans Técusson de monsieur le maréchal.
Cependant tous ces succès n'étaient, pour Sampietro, qu'un prélude. Ce qu'il rêvait, c'était la délivrance et l'agrandissement de son pays. Les Génois occupaient cette âme vindicative et ambitieuse plus que les récompenses et les richesses du roi de France. Sampietro passa en Corse, et fit une conspiration avec un patricien nommé Fregoso, pour livrer la ville de Bonifacio aux Corses.
-^Jamais, interrompit Omano, le grand Sampietro ne conspira.
— Je le veux croire, maréchal, dit Gaston... mais, Chalais, nous ne parlons ici que de ce Sampietro... et la femme... et œtte horrible aventure I
— Monseigneur, vous l'avez entendu dire cent fois, ajouta
224 HISTOIPE
Ornano, et je suis tenté de croire que vous avez envie de prendre en hê^ine quelqu'un du nom que je porte.
— Moi! pas du tout; je suis ici seul ; le roi est à Fontainebleau; nous conspirons. Cela m'ennuie beaucoup, et voilà pourquoi je veux entendre une histoire.
— Monsieur, dit le maréchal à Chalais, soyez vrai dans votre récit, car il me semble que vous jouez avec mon honneur.
— Monsieur le maréchal, vous m'en demanderez compte ! répondit Chalais.
— Qu'est-ce? que dit-on? interrompit Gaston ; on se querelle? Et il se réjouissait intérieurement decette aigreur réciproque. — Si nous conspirons, comme vous dites, monseigneur, ne
nous occupons pas d'aulre chose.
— Moi. je ne conspire pas, dit Chalais.
— 11 ne conspire pas, lui, mon cher maréchal... Eh! que diable, abandonnez-nous ce Sampietro !
— C'est le héros de notre famille, monseigneur.
— Répétez cela quand l'histoire sera finie, monsieur le maréchal, et monseigneur jugera.
-r- Chalais, continuez.
— Monseigneur, j'y suis. Sampietro, chargé de gloire, revint dans son pays, et comme il avait vu à l'église une jeune et belle patricienne nommée Vanina d'Ornano, il en devint amoureux, la demanda en mariage, bien qu'il fût plébéien et pauvre, mais ses exploits l'avaient fait illustre. On lui accorda la main de Vanina. Je crois être vrai, n'est-ce pas. monsieur le maréchal?
Ornano ne répondit pas.
— Ainsi vous voyez, monseigneur, que c'est le nom de cette jeune femme que porte monsieur le maréchal?
— Ornano par les femmes, dit Gaston, Basilic par les hommes, très-bien.
— Bastelica, monseigneur.
— Fort bien ; continue, Chalais.
— Le mariage se fit avec solennité. Une pareille alliance donnait à Sampietro pour protecteurs les parents riches et puissants de Vanina. Sampietro désormais ne serait plus un ayenturier, mais un citoyen utile et un époux dévoué. Il devait sa fortune à cette jeune femme.
— Elle lai a dû toute la gloire du nom de Sampietro, dit le maréchal furieux.
— D'accord, monsieur; — mais les intrigues patriotiques de Sampietro l'ayant fait emprisonner, le roi Henri II le sauva en le réclamant des Génois, et il lui fut permis ainsi de retourner en France, d'y reprendre du service et de s'y établir, inquiétant sans cesse, par ses relations avec les Turcs et avec les huguenots, le gouvernement ombrageux de Gènes. Voilà donc l'aventurier hardi qui conçoit le projet de conquérir la Corse avec l'aide de ses puissantes protections ; il arme en Afrique, sous le bon plaisir du corsaire Dragut Raïs, et Gênes tremble déjà de voir se réaliser les projets du rebelle.
Cependant Vanina, que l'on avait sacrifiée à cet homme de
fer, vivait triste et seule dans sa maison de Marseille, avec deux
fils qu'elle avait donnés à Sampietro. Près d'elle, dit-on, outre
le prêtre Michael, précepteur de ses enfants, habitait un ami
de Sampietro, surveillant intéressé de celle triste victime, et
qu'on nommait San-Fiorenzo. Les sénateurs génois, à force de
chercher comment ils pourraient faire têle à l'orage que leur
préparait le Corse, jetèrent les yeux sur cette maison paisible oii a. 29
reposaient les gages de leur tranquillité , de leur triomphe.
Michael fut abordé un jour par un marchand génois sur le port de Marseille. Une retraite sûre à Gènes, une pension énorme, des sommes payées comptant, lui furent offertes à dater du jour où Yanina d'Omano serait transportée à Gènes avec ses fils. Cet homme, que Ton circonvenait par de si magnifiques promesses, rit en lui-même de la simplicité d'un diplomate qui voyait dans cette affaire tant de difficultés. Il se fit donner des sûretés, promit d'agir, et rentra joyeux au logis.
Décider Yanina à fuir cet enfer» à échapper aux brutales caresses d'un époux qu'elle n'aimait pas, et qui déjà la délaissait, c'était une tâche facile... Au premier abord, Michael se flatta du succès, et un soir qu'il voyait la jeune femme plus affligée que de coutume, et disposée à prendre quelque parti :
— Madame, lui dit-il, vivrez-vousaiusi éternellement? croyezen un serviteur dévoué, n'attendez pas que le retour de Sampielro vous condamne à de nouvelles tortures. Toujours seule, ou toujours malheureuse quand vous êtes avec lui, appelezvous cela une existence?
— Que voulez-vous dire , Michael ?
— Yos biens sont confisqués par les Génois, Sampietro luimême est banni et sa vie menacée. Ah I madame, qu'il vous serait facile de redevenir riche et de sauver votre époux, qui peut-être alors se montrerait plus reconnaissant!
— Lui, jamais I et comment le sauver ? — que puis-je?.. . le roi de Navarre, qui le protégeait, vient d'être tué; le roi de France est las de se mêler des affaires d'un homme si remuant; moi, abandonnée, moi, oubliée de mes anciens amis, je ne puis rien.
— Yous pouvez tout... écoutez-moi seulement.
Hichael s'était approché à ce moment de Vanina, et lui parlait d'un ton très-animé. Il ne vit pas que San-Fiorenzo, ce surteillant laissé par le Corse, écoulait derrière la tapisserie ; mais Vanina l'aperçut et arrêta Michael.
San-Fiorenzo entra dépité.
— ^J'ai interrompu votre conversation, dit-il; j'en suis fâché, madame.
— Notre conversation était simple, dit Michael ; je parlais à madame de la mort du roi de Navarre et des malheurs de Sampietro...
— En effet, j'ai entendu cela...
Michael jeta au jeune homme un regard haineux et défiant.
— Se douterait-il de mes projets? pensa le prêtre... Oh! je le saurai, et alors, malheur à lui !
Il sortit et alla trouver sur le port ce marchand génois qui était un sénateur déguisé.
— Tenez-vous sur vos gardes, dit-il, car San-Fiorenzo paraît se douter de quelque chose.
—Il est facile que demain cet homme ne puisse plus rien voir ni rien entendre, répondit le Génois.
— Oh! non, car ici, en terre française, il y aurait jugement et recherche. Le parlement de celle province ne plaisante pas avec les disparitions ou les morts subites; veillez seulement à ce que le départ puisse avoir lieu pendant une absence de San- Fiorenzo...
— Est-ce que Vanina parait devoir consentir?
— Je l'espère. A demain... le navire est toujours sous voile?
—Oui : à demain donc; le navire attend.
Hichael rentra; mais en traversant la place il vit à l'extrémité
d'une rue San-Fiorenzo qui interrogeait un capitaine de nayire sur le compte de ce marchand génois, dont il désignait le pavillon. Il pAlit et se hâta de retourner au logis. Yanina était à sa feoélre, émue, pensive :
— Ahl c'est vous Michael, dit-elle; que me disiez-vous donc de ma fortune... de mes enfants... de mon époux?
— Je vous disais, madame, que je vous plains et que je TOUS exhorte à songer k vous...
— Ce n'est pas tout... quel parti prendre?...
— Quitter ce pays I
— Ohl Michael... et mon mari! et mes enfants...
— Vous emmènerez vos enfants, madame.
— Oîi?
—A Gênes!
— A Gènes! chez nos ennemis, pour me perdre donci
— Pour vous sauver : écoutez ce que je viens d'apprendre : Gènes a mis à prix la tète de Sampietro. Les projets de cet audacieux ont fait trembler la république; cest fait de lui, de vos enfants. Vous n'avez qu'un seul parti à prendre, et je vous l'offre. Allez à Gènes vous constituer prisonnière; la république promet de vous restituer vos biens et d'épargner votre époux.
— Quelle garantie de ce marché, Michael?... dit lentement Vanina, étourdie de celte ouverture dangereuse.
—Vous êtes cette garantie, madame. Si Gènes vous maltraite elle e^t perdue, car Sampietro ne ménagera rien. Si Sampietro poursuit des projets qui le perdent et vous avec lui, Gènes vous tient comme olage...
— C'est la mort que je risque, alors?
Michael connaissait Tàme héroïque de Vanina. Le brillant de
cette démaithe qui aboutissait à uu supplice devait éblouir rimaginalion généreuse de la jeune femme.
— Oui, madame» répondit-il.
— Eh bien, comme cet enjeu m'absoudra du crime de tra* hison, j'accepte afin de sauver malgré lui mon mari, et de conserver l'héritage de mon père à mes enfants... Mais ne me trompez-vous pas?
— Moi!... je vous accompagne, dit-il, pour vivre ou pour mourir avec vous.
— Merci, dit-elle, abusée par Thypocrite dévouement de ce prêtre... Vous vous chargerez des apprêts de ce départ... Mais non, non, je ne saurais... je ne partirai pas... Livrer ainsi la gloire, l'avenir de Sampielro... non, je ne le puis, je n en ai pas le droit.
— Je vois que vous aimez mieux qu'un jour sa tête soil placée sur la porte du sénat de Gênes... Vous en serez plus tôl délivrée, je le sais... Le moyen est peut-être meilleur...
— Michael! quelle affreuse parole! oh! celte pensée seule me porterait à des extrémités... la fuite... Eh bien, oui, elle est nécessaire ; d'ailleurs quel intérêt as-tu, toi, serviteur de notre maison?
— Moi, pauvre prêtre obscur, et qui ne vous quitterai pas...
— Tu me décides... Mais sais-tu que mes meubles, mes bijoux et quelques sacs d'argent sont les seules richesses que j'aie? Je ne veux pas m'ex poser à attendre les restitutions de la république, je ne veux pas mendier... La patricienne Vanina d'Ornano peut courir à la mort^ non k la honte I j'emporterai donc tout ce que je possède, pour que mes enfants vivent honorablement sans avoir besoin de personne.
-^Silence! madame; Toici San-Fioreiico qui tratarse la cour.
Cet homme rentrait en effet. Son regard scmtateur interrogea encore Michael et Vanina.
— Ouefaisiez-Yous, dit-il, Michael, avec un marchand génois, patron assez suspect dans ce port? Savez-vous bien que personne dans la maison de Sampietro ne doit communiquer a?ec ses ennemis jurés... et que s'il le savait...
Michael tournant le dos à Vanina mit un doigt sur ses lèvres pour inviter San-Fiorenzo au silence. Étonné de cette réponse, celui-ci ne laissa pas d'obéir...
— Je ne causais pas avec un Génois, mais avec un Sarde, dit Michael sans bouger , pour continuer le jeu toujours persuasif de ses oeillades.
— Il y a quelque chose, pensa San-Fiorenzo, qui, sous prétexte de lire sa correspondance, regagna le vestibule en faisant signe à Michael de le suivre bientôt. Celui ci, resté seul avec Vanina, réitéra ses instances et obtint le consentement irrémissible.
— Défie-toi maintenant si tu veux , murmura Michael en rejoignant San-Fiorenzo; je te tiens, et tu aideras toinnéme au succès de mon entreprise.
Il fit un dernier signe à Vanina et courut rejoindre San-Fiorenzo, que dévorait l'impatience. Il le trouva dans le jardin, rêvant à quelque mesure de sûreté.
—Eh bien, me direz-vous, fidèle serviteur, comment on excuse des relations avec les ennemis de son maître?
— Facilement, seigneur, et prenez garde vous-même que TOUS parlez à un prêtre et que vous offensez Dieu en me soupçonnant. Savez-vous, homme sans prudence, ce que Dieu fait en ce moment de Sampietro?
DU DONJON DE VINCENNES. 2Si
San-Fiorenzo tressaillit.
— Puisque vous ne le saYez pas, continua MichaeU apprenezle donc des hommes ; notre ami, notre mallre est sur le point d'élre découvert dans sa retraite et surpris par les Génois.
— Quelle retraite?
— Le sais-je? dit Micfaad fort embarrassé. Ce patrcm de baique auquel tous m'ayez vu parler veut me vendre ce secret-là; je n'ai pas accepté le marché, je suis aussi incrédule que tous...
Moi! craindre pour Sampielro les embûches des Génois
jamais!
— Cependant. . • dit San-Fiorenzo.
— Impossible, tous dis-je, qu'il se laisse surprendre.
— Vous ne connaissez pas la guerre» Michael, ni l'astuce des Génois ! Sampietro, qui leur échappé mille fois, peut succomber enfin, comme le Samson dont parle l'Écriture...
— Ne araignez donc rien, et laissez aller ces réTes... ainsi que je l'ai fait moi-même.
— Vous n'aTez pas demandé de détails à cet homme?
— Au contraire; mais les détails même seraient de nature à me confirmer dans mon incrédulité... Il m'a conté que Sampietro fait alliance aTec Dragut Reïs , et que cela excite l'inquiétude des Génois... Sampietrol un chrétien, s'allier à des mécréants I la fable est grossière... Aussi l'ai-je repoussée sans toutefois en aToir l'air. C'est dans une de ses Tisites aux lies de l'Archipel que les Génois tenteraient de l'enleTa*... alors...
San>Fiorenzo demeura consterné. Ce que Michael feignait de prendre pour des fables était l'exacte Térilé. Sampielro négociait en efiet arec les Turcs comme aTec le roi de NaTarre et d'Espagne, comme aTec le pape, comme aTec tout le inonde.
pour obtenir des secours ooolre sa mortelle euDemie, Gènes, dont il savourait par avance la ruine. Comment Michael eût-il pu connaître ces particularités, lorsque Sampietro ne les avait confiées qu'à lui seul, San-Fiorenzo, son meilleur, son unique ami? Le Génois avait donc parlé en connaissance de cause, et cetle fumée douteuse encore, décelait le feu couvant sous les cendres. Gènes méditait quelque projet funeste. San-Fiorenzo passa de la stupéfaction à la terreur.
Perdre Sanipietro c'était perdre tout ; l'avenir, l'espoir d'une longue et brillante fortune et quelque chose de plus encore. Yanioa une fois libre ne le chasserait-elle pas, lui, que le devoir autant que Tintérèt allacherait au seuil de cette maison? Car, il n'en pouvait douter, livré è la solitude, à la contemplation de cetle créature si parfaite, il n'avait pu s'empêcher de l'aim^T, et sa surveillance, toute gratuite en apparence, venait d'une sombre jalousie qu'il eût voulu se cacher à lui-même. Cependant cette nouvelle de la mort probable de Sampietro lui causa une émotion qu'il ne put déSnir : était-ce joie ou douleur, espérance ou désespoir? Celte mort, devait-il s'en applaudir ou l'empêcher par un zèle ardent?... San-Fiorenzo hésita... Michael, qui tenait dans sa main savante tous les fils de celte âme troublée, s'aperçut bien qu'il fallait faire agir un ressort décisif.
— Peut-être, dit-il, cette conversation eût-elle intéressé un homme comme vous qui connaissez la politique, la guerre, la
navigation Ce patron en sait plus long qu'il ne dit, et si ce
n'étaient chimères.*.
— Peut-on le voir? dit San-Fiorenzo.
— Quoi! seigneur, s'écria Michael en faisant l'étonné, vous voudriez...
— Voir si réellement Sampietro est menacé. Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que je m'intéresse au sort de mon ami?
— Seigneur, je dois donc vous le dire; car vous êles un homme, et un homme courageux : eh bien, les nouvelles sont affreuses... Sampietro serait déjà pris... il réclamerait des secours, l'aide de ses amis, et ce patron offre ses services... Mais, sujet de la république, il veut garder les plus grands ménagements, ne se pas compromettre.
— Sampietro pris! grand Dieu! quelle nouvelle I
— Voilà, seigneur, ce que je cache depuis un jour à Vanina, à vous. Tout le jour j'ai prié Dieu de m'ôter le scrupule que j'avais de vous percer le cœur; Dieu m'a exaucé.
. — Mi^ihael, fais que je parle à cet homme... Pourquoi ne s'est-il pas adressé à moi?
— Parce qu'il ne vous connaît pas... Je passais sur le port avec les fils de Sampietro; quelqu'un les a appelés, le Génois alors s'est retourné, les regardant avec attention, puis il m'a fait signe, et c'est comme cela que l'affaire s'est engagée.;. Cet homme veut faire un marché,— il n'est pas Géaois pour rien.
— Que je lui parie! que je le décide à tout avouer... ne perdons pas de temps, va au port, cherMichael, amène-le... Fais vite.
Michael se rendit au port ; en effet, il trouva le Génois prêt à partir, comme on en était convenu.
— C'est conclu, dit-il ; dès ce soir envoyez deux hommes à la porte du jardin qui donne sur la rue déserte aboutissant aux bassins; recommandez-leur le silence... s'ils étaient surpris, qu'ils passent pour des voleurs et s'enfuient.
— Sans doute; mais pourquoi ces hommes?
d34 HISTOIRE
— Pour enlever les meubles et les effets précieux de Vanina, qui se rendra elle-même à bord.
— Et si elle voulait retourner, une fois en mer* ayez-vous prévu cela ?
— Je Tai prévu : vous avez une felouque et une tartane. Chargez les meubles sur la felouque, donnez-en le commandement à un de vos lieutenants, et faites-la partir deux heures avant le départ de Vanina. Ainsi elle suivra sa fortune, son unique ressource, que portera ce petit bâtiment.
— Excellente idée... Je veux moi-même commander la felouque.
—Non pas, compère; je vous devine... Vous auriez l'argent si vous n'avez pas la femme de Sampietro! vous nous attendrez, s'il vous plaît, et ce sera bientôt... Combien faut-il de temps pour être hors de toute atteinte?
— Huit heures suffisent. . . je ferai partir la felouque avec mon lieutenant.
— D'ailleurs la république vous payera bien le service que vous lui rendrez.
— A vous aussi, je pense.
— Moi, j'agis dans un intérêt de famille... Préparez-vous donc, patron.
Le patron sourit, de cet air sardonique qui a tant de signification sur des lèvres grecques ou génoises.
— Je suis toujours prêt, dit-il... mais la police m'a fait tantôt une visite; je suis épié, quelqu'un m'a dénoncé comme suspect. '
— Je le sais bien, c'est San-Fiorenzo, et cela nous sert admirablement, car, vous suspectant et me le disant, c'est preuve
qu'il n'a pas de réelle défiance, et que, s'il ne succombe à l'adresse de l'un, il sera dupé par lautre.
—Adieu: je reviendrai dès le point du jour.
— San-Fiorenzo TOUS guette là-bas, regardez, signor Michael.
— Il voit, mais il n'entend pas, dit le prêtre. Et il rejoignit l'ami de Sampietre.
— Seigneur, tout va bien; apportez cent piastres et faites une cédule de quatre cents autres, et Giorgi, le patron, tous livrera tout le secret de l'entreprise ; il tous mènera même aTec sa barque où il £audra.
— Porter del'arçent, dis-tu ? mais pourquoi porter?... que ne Tient-il au logis?
— Y pensez-vous? se faire voir dans Totre maison, qui est celle de Sampietro, pour qu'un des espions qui fourmillent ici le dénonce comme complice de ceux qui enleTeraient Sam* pietro à la vengeance de Gènes ; tous réfléchissez mal , mon gentilhomme !
— Tu as raison... Vanina d'ailleurs s'mquiéterait
— Sans doute.
— Où verrai-je donc Gioi^i ?
— Près de la porte Neuve, vous trouTerez un sentier bordé de frênes; un ruisseau le ^averse : suivez-le, il vous conduhra dans la montagne voisine, à une maison où Giorgi se rendions qu'il vient & terre, chez son oncle, je crois; il y a deux lieues ; l'hôte s'appelle Giorgi, comme son neveu.
— Quelles précautions I
— SeîgMur, on voit que Sampietro vous a quitté; vous oublies ses leçons. Est-il nécessaire que toute une ville sache les secfds d'oL hottne d'eqpritt
— J'irai demain à la porte Neuve. Adieu pour ce soir ; je prépare Fargent et les promesses;
— Moi, dit Michael, je vais louer un cheval et mettre dessus tout ce qu'il pourra porter ; cela économisera quatre voyages au moins des hommes de Giorgi. Je veux qu'à minuit la maison soit vide.
Tromper la vigilance de San-Fiorenzo , déménager les meubles, la vaisselle, le linge et les objets précieux, c'était une tAche que les plus hardis voleurs eussent refusée; Michael, Giorgi et deux autres matelots l'exécutèrent avec un bonheur inouï; une seule glace de Venise se brisa, heurtée à un arbre. San-Fiorenzo, qui venait de se mettre au lit, courut à la croisée.
— Qui ya là? dit-il.
Michael se tapit dans l'ombre et ine répondit pas. C'était un moment terrible; le moindre bruit pouvait faire descendre San-Fiorenzo, et les deux hommes étaient découverts; on eût vu la maison vide; tout était perdu...
— Sil descend, murmura l'un des deux matelots à Toreille de Michael; que faire?
Giorgi tira à demi la lame d'un long kriss, et ce fut sa réponse. Michael tremblait de tous ses membres.
— Vous comprenez , leur dit Giorgi, que je n'irai pas ainsi abandonner les intérêts de ma patrie pour un scrupule absurde, Meure tous les San-Fiorenzo de la terre ! vive Gênes f
— 11 referme la fenêtre, dit Michael, Dieu soit loué !
— Fi a bien fait, répondit le Génois ; il veut > ivre cet homme-là.
A minuit, tout était terminé en effet. A quatre heures du matin, Vanina, bien préparée, avait fait habiller ses fils, sans cependant faire de bruit dans la maison. San-Fiorenzo se leva,
fit seller son cheval, et partit pour la montagne. Le prudent Michael le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eût doublé les dernières maisons de la ville.
— A présent, madame, dit-il, courez au port avec vos fils.
— Hélas! dit Vanina.
— Il n'est plus temps d'hésiler; si quelqu'un venait!...
Vanina prit ses fils par la main, courut plutôt qu elle ne marcha vers la plage, oii la tartane aux voiles déployées louvoyait en attendant ses passagers.
— Nous voilà presque partis, dit Michael en faisant un signe de croix.
— Nous avons presque sauvé Gènes, se dit Giorgi en imitant le prêtre.
La légère embarcation bondissait, une demi-heure après, sur les lames houleuses de la rade, et Vanina, les yeux fixés sur la ville, pleurait sans pouvoir se rendre compte de sa douleur.
Déjà obéissant à la main savante de Giorgi, la tartane avait doublé les caps de Saint-Tropez, et Ton n'apercevait en mer qu'une ou deux voiles naviguant en sens contraire. Déjà Vanina, occupée de rassurer ses fils, effrayés par l'approche d'un orage , remerciait Michael de lui avoir indiqué une voie de salut.
— Ahl madame, répondit-il, les yeux pétillants de joie; que nous allons être riches! Savez-vous ce que je risquais en vous arrachant de votre maison? connaissez-vous tout le prix du service que je vous ai rendu? dépister les espions que votre mari sème sur vos pas, risquer ma vie à chaque voyage que je faisais de votre maison au port, car vous savez ce quil fût advenu de moi, si Sampietro, revenant soudain comme il en a Thabitude,
m'eût rencontré escortant vos meubles jusqu'au navire! QueUes transes I quelle périlleuse expédition I
— Bon Michael ! mais ne disiez-vous pas que mcm mari semait des espions sur mes ps»? quels espions?...
— San-Fiorenzo, d'abord.
— Celui-là, je crois, veillait aussi pour son compte, dit en souriant Yanina.
— Aussi ai-je eu à le tromper une peine infinie, et, s'il faut que je vous l'avoue, ma peur n'est pas complètement éteinte...
— Ah ! par exemple, Michael, vous êtes moins brave que moi, car je n'ai plus peur. San-Fiorenzo ne nous suivra pas à la nage.
A ce moment on aperçut, en avant dans l'ombre des nuages, une voile que Giorgi, au coup d'oeil exercé, reconnut pour être la felouque à laquelle il avait donné tant d'avance.
— Ou le mauvais temps aura fait quelque avarie I s'écria-t-il d'un ton chagrin ; ou il est arrivé un autre malheur.
— Quel malheur? demanda Michael tremblant.
— Qui sait? répondit le patron en se signant avec une terreur superstitieuse; Sampietro est allié aux corsaires d'Afrique I
Il prit sa lunette et examina la tartane. Rien ne paraissait j souffrir, elle louvoyait seulement, craignant le mauvais temps. Giorgi la rallia par un signal, et elle mit aussitôt en panne.
— l'aime mieux» dit-il, que nous naviguion» de consarre, car à présent Yanina est décidée, et d'ailleurs je ne la lâcherai pas. Nous n'avons plus à craindre, comme dans la rade, qu'^ change d'avis et que les navires garde-côtes ns nous foiceat à la i9JSB&ûet à terre.
— Ohl Dieu merci! ajouta Michael, nous voilà hors de tout danger, et la moitié du chemin est faite.
— Voile I Yoile à Test! cria un matelot.
— Eh bien! dit Michael en regardant le patron. Giorgi moAta précipitamment sur la dunette, examina le na- Tire qu'on signalait, et pâlit.
— Qu'y a-t41 donc? cria Michael.
Giorgi braqua une seconde fois sa lunette, et dit : — Chose bizarre! c'est un des briganlios de guerre que nous avons laissés dans le port de Marseille. Je le reconnais... Il navigue dans nos eaux.
— De Marseille! répéta lentement Michael, plus sombre en^ Gore que le patron. . . Nous poursuivrait-on?. . . c'est impossible. .. deux heures pour aller à votre maison de la montagne, Giorgi, autant pour revenir, ce sont quatre heures. Combien de temps faut-il pour mettre à la mer? une heure... Nous serions rattrapés... Non, c'est impossible.
— Tout est possible à un marcheur comme celui-là, dit Gioi^ en suivant les mouvements du briganlin avec un frisson d'inquiétude ; il y a une heure, on ne voyait pas ce navire, il gagne donc une demi-heure sur nous à chaque heure... quelle rapidité... oui, c'est bien le Sphinx, ce rapide nageur!
— Alors... nous sommes donc poursuivis? dit Michael avec angoisses.
— Nous le sommes... Il nous fait un signal, il conunande qu'on attende, il nous a reconnus...
— Nous voilà perdus ! Giorgi.. . que faire?
Giorgi était sur la dunette. À mesure qu'il voyait mieux le brigantin, son visage, que couvrait à demi une barbe épaisse*
240 HISTOroE
et [luisante, passait des tons de cuivre aux nuances livides de Tocre. Ces impressions de terreur parvenaient plus poignantes encore à Michael ; on avait enfermé Vanina dans la chambre du patron, sous prétexte que l'orage allait éclater.
Soudain Giorgi descendit avec rapidité l'échelle de bois et de corde qui conduisait à la dunette.
— Il n'en faut plus douter, dit-il. je viens de voir sur le pont un homme vêtu de noir, parmi les matelots blancs du brigantin; c'est quelque commissaire...
— San Fiorenzo était vêtu de noir ce matin. . . murmura Michael.
— Tenez ! tenez ! s'écria le patron , voici qui va nous persuader... ils vont hisser leur pavillon, c'est signe d'hostilités. •• Baissez- vous, Michael, gare là-haut, cria-t-il; ils sont dans le cas de tirer sur nous.
En effet, un choc déchirant et sourd ébranla le bordage sur lequel se reposait Michael, et l'on entendit l'explosion d'un coup de canon dont la vapeur bleuâtre s'était déjà élevée en l'air au-dessus du brigantin.
— Que faire? que faire? répétait le prêtre.
-^Je pensais à faire passer Vanina sur la felouque, qui marche mieux; mais avant que la chaloupe ait opéré le transport, le brigantin nous aura rejoints. . .
— D'ailleurs si dans leur visite à votre bord ils ne trouvent pas Vanina, ne chercheront-ils pas aussi à rejoindre la felouque?
— Sans doute... Allons, tout est perdu.
Un second coup de canon porta comme le premier dans la carcasse de la tartane... Giorgi commanda qu'on amenât le pavillon.
— Eh bien, j'ai une idée, s'écria Michael; voulez-vous donc périr de la main de ces forcenés Corses! Faites mettre la chaloupe à la mer, qu'on me conduise à la felouque, et tandis que tout échauffés de retrouver Vanina , ils s'arrêteront à questionner, à dresser des procès-verbaux , je gagnerai la côte, et leur échapperai.
— Mais le navire est confisqué peut-être?
— Impossible : vous êtes sous pavillon génois, eux sous pavillon français, n'esl-il pas libre à vous de prendre pour passagers qui bon vous semble?
— C'est vrai, il n'y a que vous qui risquiez un coup de poignard de Sampietro si l'on vous arrête. Je resterai donc; mais, comme il n'y a plus ni récompense patriotique pour moi, ni pensions'et honneur pour vous...
— Je vous comprends... le butin fait sur Sampietro nous appartient par moitié, c'est conclu.
— Paolo! cria Giorgi à son second, faites mettre la petite barque à la mer, et gagnez vivement la felouque avec le signor Michael.
On vit alors distinctement le brigantin à deux portées de mousquet. Michael venait de partir, et la felouque lançait des amarres à sa barque. Giorgi se plaça habilement par le travers pour masquer la manœuvre de la petite embarcation.
Cependant une chaloupe fut mise à flot du brigantin; l'homme noir y sauta le premier, puis dix soldats de marine, et en cinq minutes cette escouade aborda la tartane, toujours en panne et sous le canon du brigantin.
A peine Giorgi put-il reconnaître San-Fiorenzo, tant la rage a. Si
et la joie tout ensemble imprimaient à sa physionomie un étrange caractère.
— Ahl TOUS voilà, s'écria-t-il. perfide donneur de rendezvous-
— Plat un, seigneur? dit Giorgi lebonuet à la main; que dit voire seigneurie?
— Nous éclaircirons cela plus tard. Oîi est Vanioa?
— La senora di Baslelica? elle est ici, seigneur; lui voulezvous quelque chose? dit le Génois avec la naïve bonhomie du cœur le plus innocent.
— Tu Tas enlevée! misérable, toi et ton Michael. Vanina s'était approchée de Técoulille et entendait tout.
— Que dites-vous, seigneur! répondit le patron en levant les bras au ciel; enlever! moil mais vous ignorez donc, seigneur, que M. Michael m'a payé ce passage et qu'il me répond de tout...
— Michael? s'écria San-Fiorenzo surpris... Michael I
— Lui-même, seigneur... Mais est-ce que c'est un crime de transporter madame de Bastelica à Gênes?
Celle fois, Giorgi prit un tel air de candeur que San-Fiorenzo ne put s'empêcher d'adoucir et sa voix et son regard.
— Je vois qu'on t'a trompé, pauvre patron, dit-il ; amène ici Michael.
— Le signor Michael n'est pas à bord, seigneur... Madame de Bastelica est seule... vous ne me croyez pas?... Tenez, seigneur, par le Christ, par la Vierge, je le jure... Mais au surplus, vous êtes le matlre ici, parcourez le bâtiment, voyez I...
Pendant ce temps Vanina avait tout compris. Elle voyait que sa seule ressource était de feindre comme Giorgi...
Mais celte âme n'était pas de la même trempe que Tâme du Génois; à peine San-Fiorenzo eut-il ouvert la porte de k chambre où se tenait la jeune femme, que celle-ci arec dignité :
— Seigneur, dit-elle, tous me surprenez en faute. J'ai cru pouvoir sauver mon époux en me rendant à Gènes; j'ai fui... Micbael, séduit par moi, n'a pas cependant consenti à me suivre...
San-Fiorenzo restait là muet de joie, de surprise.
— Madame, répliqua-t-il, vous allez me suivre à Marseille.
— Je suis prêle.
D éloigna pour un moment les fils de Vanina, puis il lui dit :
— J'ignore si vous avez à Gênes un défenseur et un parti,
mais je sais que Sampietro vous avait confiée à ma garde; je
vous rendrai telle qu'il vous laissa, sauf le crime de votre
fuite.
— C'est-à-dire que vous me conduisez à cet homme barbare; ah! vous êtes son digne ami... Vous ne me répondez pas... je wb que vous avez formé le projet de me trahir.
— C'est fait, madame, répliqua-t-il d'une voix tremblante; à mon retour de celle excursion oh le perfide Micbael m'avait conduit, j'ai trouvé la maison déserte; justement je venais d'apprendre par une lettre de Sampietro qu'il est à Alger, je lui ai sur-le-champ écrit et votre fuite et mon départ... Pardonnez à la fureur d'un premier transport...
Vanina baissa ta tête accablée par le désespoir.
San-Fiorenzo oubliait tout en la voyant. L'avoir prescfae perdue, la retrouver avec tant de peine, risquer de la perdre encore, et pour jamais peut-être, c'était trop pour l'amour ar-
Uk HISTOIRE
dent de ce jeune homme. Tandis qu'il perdait les moments à la contempler, à se repaître de ses larmes silencieuses, la felouque fuyait, emportant la fortune de Sampietro , et Michael riait comme un démon sauvage. Les gens du brigantin n'ayant pas d'ordre, laissèrent échapper la proie.
— Madame, dit San-Fiorenzo, vous craignez de revenir en France, et la lettre que j^ai écrite à Sampietro vous expose à un danger terrible; écoutez-moi I... Excusez la violence d'un sentiment inconnu qui m'exalte et m'aveugle; peut-être vais-je vous offenser, peut-être vais-je vous perdre, mais il n'y a plus de raison en moi ; écoutez, vous dis-je : Voulez-vous que je vous sauve, voulez-vous que je vous conduise à Gènes même? vonlez-vous que sous un ciel lointain, je vous rende la liberté, le bonheur? "^Oas n'aimez pas Sampietro, madame... le malheur de v^ iC vie passée, les dangers du présent, voulez-vous que j'e^ace tout cela? Un mot...*yanina, depuis deux ans je vis à vos côtés, je souffre, j'ai comprimé jusqu'aux battements de mon cœur... Voulez-vous qu'au lieu d'un ennemi implacable, je devienne pour vous un ami... un serviteur dévoué? Vanina... devinez-moi, car je n'ose me connaître moi-même... Un mot, et je pars avec vous I
La noble patricienne avait relevé la tête... Elle rougit d'indignation, et repoussant la main que le jeune homme étendait vers elle :
— Fidèle ami de Sampietro! dit-elle, est-ce un nouveau piège que vous avez dressé... conduisez-moi en France... et ne me parlez plus!
San-Fiorenzo connaissait ce caractère inflexible, il savait que rien ne changeait en elle un sentiment dicté par l'honneur.
Liyide et tremblant comme un coupable, il remonta sur le pont.
— Tansportez madame de Sampietro sur le briganlîn, dit-il à Giorgi dont les craintes n'étaient qu'assoupies.
— Oui, seigneur, répliqua le Génois.
En effet, Yanina tenant ses fils par la main passa de la tartane sur le brigantin, s'enferma dans nne chambre qui lui fut donnée et ne revit plus San-Fiorenzo qu'au moment oh le na- Tire entrait dans le port de Marseille, à la vue d'une immense quantité de curieux qui avaient su la laite de la jeune femme et les fureurs de son vigilant gardien.
Muette, glacée» Yanina fendit la foule pour rentrer dans sa maison. Mais à rentrée de la rue qu'elle habitait, un conseiller du parlement, suivi de deux huissiers, l'arrêta et s'inclinant profondément :
— Madame, dit-il, vous avez des ennemis nombreux et qui pourriaient vous nuire près de votre époux. Veuillez accepter l'offre que vous fait le parlement de Provence, d'un asile plus convenable et plus sûr que n'est votre maison en ce moment. Suivez-moi, un carrosse vous attend et vous conduira dans la ville d'Aix, où tout est préparé pour vous recevoir ; le parlement paye aujourd'hui la dette qu'il a contractée envers vous depuis qu'habitant cette province, vous avez versé vos bienfaits sur les pauvres de notre pays, et fait briller les bons exemples de votre sage conduite.
Émue, touchée jusqu'aux larmes, Yanina suivit le conseiller. San-Fiorenzo demeura saisi de stupeur.
— Hais, monsieur, dit-il , je suis l'ami, le tuteur des enfants de Sampietro, et je ne puis céder à aucun.
— Pas même au parlement de la province, monsieur? dit
ironiquement le conseiller* Ne craignez rien, monsieur; nous prenons sur nous la responsabilité de celte usurpation.
Et sur un signe de sa main, le carrosse de voyage emmena la jeune femme vers Àix, sous l'escorte d*un détachement des milices de la province.
San-Fiorenzo suivit quelque temps comme un insensé les traces de Tanina ; puis revint à Marseille, ivre de douleur, rêvant la vengeance et se dévorant d'impatience, d'inquiétude, de r^rets.
Pendant que la femme de Sampietro vivait au milieu de ses protecteurs à Aix, incertaine de l'avenir et dans les angoisses de rignorance, le Corse lisait à Alger la lettre de San-Fiorenzo qui accusait Vanina, prouvait sa trahison, et lui faisait croire que déjà peut-être, par le crime de sa femme, il allait être livré aux Génois, lui l'indomptable, le vainqueur, lui qui touchait à Faccomplissement de toutes ses espérances.
n avait emmené dans ses voyages un ancien domestique, nommé Mathéo, fidèle mais hardi serviteur, qui souvent manifestait sa pensée avec une franchise fort légitime de la part d'un ami de vingt ans. Lorsque Sampietro, lisant cette lettre pour la dixième fois, laissa échapper ces mots :
— Vanina ! enfuie! elle m'abandonne:
— Pauvre femme I dit gravement Mathéo.
— Que dis-tu là ? s'écria Sampietro dont les lèvres bleufttres tremblaient de colèiy..*
— Je dis : pauvre femme, répéta Hathéo. Une noble dame élevée dans la liberté, dans la joie, et que vous abandonne! vous-même depuis son mariage pour aller courir chez les Africains... Elle s'ennuyait, par le Christ, et elle a ouv^ sa cage.
Hathéo acheyait à peine que Sampielro poussant un horrible cri* s'élança sur lui el le saisit à la gorge*
— Misérable! hurla ce furieui» tu es complice! tu sais ce qu'elle fait! tu sais qu die devait s'enfuir...
Et il élouiTait l'inforluné serrileur, qui toutefois se roîdit coAlre la main nerveuse du mahre, et haussa lés épaules.
— Il me brave! il mlosuUel ah! tu mourras, tu mourras! El terrassant le pauvre Maihéo il lui plongea on couteau dans
la poilrine...
— Lâche! murmura le serviteur, tu frappes ton ami... Sampielro était aveuglé par un nuage épais, il redoubla les
coups. Bientôt Malhéo ne fut plus qu'un cadavre troué de cent blessures, d oii s'échappaient sur le parquet des flots de sang.
Ni le dernier regard de la victime expirante, ni tout le sang resplendissant d'un éclat siuistre, ne dessilla les yeui de Sacnpietro. Il foula aux pieds le cadavre, il insulta au regard terne du mort. Il déchira ses habits, frappa du poing les murs de la chambre et relut plus de cent fois la lettre de son ami.
Il faut renoncer à peindre sa rage, ses subites frénésies, la prostration qui succédait à ces crises, et les retours de la colère aussi aigus que ces recrudescences de douleur qu'amène une plaie vive; Sampietro quitta la maison de Dragul avec lequel il était en conférences ; il quitta la ville, monta sur un de ses vaisseaux» et le poussa pour ainsi dire en furieux sur les iBers, interrogeant les navires qu'il rencontrait, menaçant Gènes da poing» exhalant aux yeux de son équipage épouvanté un de ces ressentiotônls près desquels sont doux et inoffensifs les éclats de la fovdre, l'incendie, et la rage de l'Océan. Lorsque Sampielro^ les yeux hagards , injectés de sang, les bras et la poi-
trine nus, les cheveux épars, montait sur le pont dans un de ces accès épouvantables, le pilote tremblant laissait échapper la barre, les matelots chancelaient sur leurs échelles ; enfin la fraîcheur et l'air ramenaient un peu de calme dans les sens du misérable, il tombait écrasé sur le tillac , et si ses membres se reposaient, son iMatigable esprit roulait mille pensées de vengeance épouvantable. Ainsi se fit le voyage de Sampielro. Il aborda au bout de trois jours à Marseille, et son premier mot en touchant le port, fut celui-ci :
— Où est Vanina di Bastelica. ?
— Elle est à Aix, lui répondit-on.
Un poids immense s'échappa, comme par enchantement, de la poitrine du Corse. Il paya les matelots, prit un cheval, et sans s'arrêter à Marseille un seul moment, courut à Âix; mais il ne put aller si vite, que la renommée n'all&t porter la nouvelle de son retour aux gens du parlement de Provence.
Aussitôt le président se rend chez Vanina, et la prévient du malheur qui la menace. Vanina, épouvantée d'abord, représente au magistrat qu'elle ne peut refuser de voir son époux, et qu'elle dépend de lui.
— Non, madame, dit le président, vous dépendez du parlement qui vous a prise sous sa sauvegarde. Sampietro ne vous verra qu'avec notre autorisation. Je vous ai prévenue, faites vos préparatifs, mettez-vous en défense. Adieu ; de notre côté nous veillerons sur vous.
Pour plus de sûjreté^ les magistrats envoient chercher Vanina, et la prient de demeurer à la maison de ville, où un appartement lui est destiné. Vanina se rend à cette invitation. Une escorte imposante la prptége. Mais à peine a-t-elle quitté son an-
cienne demeure, que Sampietro s'y présente et demande à lui parler.
Ce n'est plus ce furieux que nous avons vu, empourpré de rage, grinçant les dents, se tenaillant les chairs avec les ongles; c'est un homme pâle, à l'œil calme. Ses mains sont froides, son visage impassible ne trahit pas la plus légère émotion.
— Madame de Bastelica est-elle absente? demande-t-il à quelques serviteurs qui n'ont pas suivi Yanina... Et mes fils, où sont-ils?
— Seigneur, répond l'un des gens de la maison, mal revenu de sa surprise à la vue de tant de douceur, madame est allée au parlement et ne reviendra pas, je crois. Elle habite un appartement de la maison de ville.
Malgré sa contenance assurée, Sampietro reste frappé d'étonnement : mais l'étonnement seul éclate sur son visage.
— Au parlement, à la maison de ville?... dit-il.
Et sans vouloir questionner un valet, Sampietro se rend luimême à cette adresse. On l'y reçoit, il interroge le greffier.
— Seigneur Sampietro, lui dit-on, madame Yanina d'Ornano est placée sous la sauvegarde du parlement de Provence... Elle habite ici.
— Sous la sauvegarde du parlement?... Un danger la menace donc?...
— Monsieur... reprend le greffier en balbutiant.
— Mais si un danger la menace, elle ne peut être défendue que par moi, Sampietro di Bastelica, son époux...
— Monsieur, le parlement en a décidé autrement.
— Mais, reprend Sampietro en redoublant de douceur, ma
250 msTomE
femme est à moi, je penso, et non pas au parlement... Mes ^ifanls aussi m^apparlienoent...
À ce moment, un magistrat paraît.
— Monsieur Sampietro, dit-il, vous affectez un calme qui n'est pas dans votre cœur. Cette froideur même vous alarme. Votre caractère bien connu, cette irascibilité dont vous avez donné tant de preuves, contraste étrangement avec la douceur que vous faites paraître aujourd'hui. Le parlement a pris sous sa tutelle madame de Bastelica... Que demandez- vous?
—Je demande ma femme, monsieur... Qu'a de commun mon caractère bien connu avec cette requête que je présente au parlement? Je veux ma femme. Je rends grâces au parlement de sa sollicitude, et je lui garde en mon cœur la reconnaissance que je dois... mais je demande ma femme et mes enfants... Je fais plus, j'exige qu'ils me soient rendus.
— Il ne sera pas dit, répliqua le conseiller avec force, qu'un vain titre fasse taire, chez les magistrats français, la voix de la confiance. Nous savons ce que vous méditez. Nous le savons d'autant mieux, que votre meilleur ami, celui qui pour vous servir a ramené madame de Bastelica en France, avec un acharnement digne d'un ami et d'un compatriote, M. San-Fiorenzo enfin, vient de s'enfuir d'Âix, oii il habitait, sitôt que la nouvelle de votre arrivée à Marseille lui est parvenue. Si celui qui vous a servi craint ainsi vos fureurs, que sera-t-il de ceux qui n'ont pas eu le bonheur de vous plaire?
— Monsieur, dit Sampietro sans changer de visage, que San- Fiorenzo soit ou non parti, que vous ayez ou non des soupçons de ce que je veux faire, mon droit est de reprendre ma femme.
Ce droit, je le maintiens: rendez-moi sur4e-champ madame de Bastelica.
— Je vois la menace dans vos yenx, Sampietro, je lis la rage sous votre douceur . j'avais deviné. Vous n'aurez pas ce que vous demandez!
— Il l'aura I s'écria tout à coup Yanina en paraissant à la porte avec ses fils. Merci, monsieur le conseiller, de votre généreuse protection. Mais je n'en ai pas besoin. Yanina d'Ornano n'a peur de personne, et son époux est un maître auquel elle obéit, quoi qu'il arrive. Je me livre donc à Sampietro sans craindre cette menace de ses yeux, et cette mansuétude alTectée dont vous parlez. Je sais trop bien que nous appartenons à Dieu sur la terre, et que Dieu est le premier des protecteurs ou des vengeurs. Sampietro, je vous suivrai.
— Madame, interrompit le conseiller, réfléchissez I
— Je n'ai pas le droit de réfléchir, monsieur, lui ditrcUe en lui prenant la main ; et je ne vois qu'un parti à suivre. Sampietro le savait bien, ajouta-t-elle avec une légère amertume. En venant ici me demander, il était sûr que Yanina se livrerait.
Celte parole épouvanta le conseiller, qui ne put s'empêcher de dire au Corse :
— Yous voyez sa générosité I en abuser serait une action si inf&me, que Dieu vous en tiendrait compte un jour!
— Je connais Yanina d'Ornano, répliqua froidement le Corse ; elle a beaucoup de résolution et de grandeur d'âme.
Il dit, prit sa femme par la main, et la conduisit au carrosse qui les attendait au bas des degrés. Deux suivantes de sa femme les accompagnèrent.
—A Marseille, dit-il au cocher.
252 fflSTOraE
Pendant toute la route, Sampietro, assis en face de Yanina, demeura dans la même position, les yeux vaguement perdus par la campagne. Il n'embrassa point ses fils qu'il aimait tant, il n'ouvrit pas la bouche. Yanina, p&le et courageuse, donnait quelques ordres à ses femmes, qui la regardaient avec inquiétude et n'osaient rencontrer les regards de Sampietro. Les deux enfants pleuraient et se cachaient le visage sur les genoux de leur mère. Cet affreux téle-à-tète dura sept heures; dans oe coche massif, traîné à grand'peine par des chevaux qui marchaient au pas , une chaleur étouffante était le moindre supplice de la malheureuse Yanina. L'esprit souffrait bien plus que le corps.
Il était nuit quand la voiture entra dans Marseille. Les rues, déjà désertes, retentissaient comme d'un bruit funèbre, et le coche roulait, comme le chariot des morts.
Lorsque Sampietro eut fait ouvrir la porte de la maison et que les chambres vides, l'air concentré, tous ces souvenirs de la faute de Yanina, se représentèrent palpables, vivants, un éclair de fureur brilla dans ses yeux, et le sang envahit tout à coup son visage.
— On ne peut habiter ici, dit une des femmes; voyez, monsieur, il n'y a plus de meubles; que fera-t-on?
—On n'habitera pas longtemps, dit le Corse; attendez quelques jours, puis nous verrons. Préparez cependant, du mieux possible, la chambre de madame.
Il fit un tour dans le jardin, et revint une demi-heure après. Yanina s'était renfermée chez elle. Sampietro vint heurter à la porte.
— J'ai à vous parler» madame, lui dit-il.
Vanina comprenait bien qu'ayec un homme tel que Sampietro, toute cette fougue contenue, tout ce feu couvant sous la cendre, devaient éclater et produire une catastrophe. C'était une noble créature, un cœur intrépide, que cette femme.
— Monsieur, dit-elle, je vous écoute.
— Vous savez, dit Sampietro en lui montrant un siège, le seul qui fût demeuré avec le lit dans cette chambre , vous savez que vous avez tenté de fuir à Gênes pour me livrer plus sûrement à mes ennemis par votre perte et celle de mes enfant^.
— Je sais que j'ai voulu aller à Gènes, en effet. — C'est une trahison, n'est-ce pas, madame?
— Vous rappelez ainsi, faites.
— La trahison se punit de mort.
Vanina tressaillit, et attacha son noble regard sur le visage livide de ce barbare. Mais elle ne pleura ni ne répondit.
— Vous serez 'donc punie de morti ajouta-l-il avec une froide cruauté. Vous êtes chrétienne, et il convient que vous mouriez saintement. Je vous donne trois jours pour vous préparer à la mort.
—Vous réfléchirez, dit-elle.
— A quoi?
— Vous vous direz qu'on n'assassine pas ainsi une femme, et qu'on ne couvre pas d'un pareil outrage la famille qui vous a honoré de son alliance. Une Ornano n'est pas le chien de chasse qu'on tue d'un coup de pied quand il a désobéi. Sougez-y, Sampietro.
— J'ai songé à tout. Vous aurez trois jours.
—Je ne m'abaisserai pas à vous prier, ni à me défendre. Un homme tel que vous êtes, n'est qu'un meurtrier. Il y a entre
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Dous trop de distance, et je ne comprends pas ces trois jours de grâce. Je ne tous les demande pas ; je ne yeux que cinq minules pour embrasser mes fils. Je ne yeux rien même ; je suis prèle dès à présent.
— Vous aurez trois jours» répondit Sampietro, toujours impassible.
£l il sortit de la chambre. Pendant ces trois jours il ne reparut pas à la maison.
Vanina d'Ornano ayait encore une ressource. Elle pouyait» si bien suryeiilée qu'elle fût, faire tenir une lellre au parlement, ou seulement prévenir ses femmes. Toutes se fussent livrées au couteau ayant de laisser toucher à leur maîtresse. Mais cette lugubre tragédie se jouait entre deux acteurs aussi inflexibles, aussi sauvages l'un que l'autre dans leur orgueil. La victime et le bourreau étaient Corses, tous deux réellement.
Le soir du troisième jour, Vanina, qui se flattait peut-être encore de ce vague espoir qui n'est pour les mourants que l'instinct de la conservation et l'horreur du néant, entendit heurter, comme lavant-veille, à la porte de sa chambre. Elle était demi-nue, et machinalement s'était préparée à se mettre au lit.
-T- Vous êtes prête, dit-il, madame? «
— Oui, monsieur.
— Quel genre de mort avez-yous choisi? j'ai là deux hommes qui se chargeront d'exécuter l'arrêt que vous aurez prononcé yous-même.
— Quoi! monsieur, dit Vanina, le cœur gonflé de colère et de haine, vous résolvez ma mort, et vous n'avez pas le courage de me la donner vous-même; yous osez yous faire mon juge, et
TOUS craignez d'être mon bourreau I Sans doute vous espérez TOUS soustraire à la vengeance de ma famille, en prétextant un accident, un assassinat commis par des mains étrangères... me livrer au poignard des valets... Non, monsieur, jamais la main d'un autre homme que vous n'a touché le corps de Vanina d'Ornano : c'est de votre main que je veux mourir. Allons, voici des lacets de soie : tuez la mère de vos enfants 1
Sampietro se précipita aux genoux de Vanina, lai baisa les pieds en suffoquant de douleur. Pais, tout à coup, le souvenir de l'offense ressuscitant plus âpre, plus incisif dans le cœur de ce furieux, il se jeta sur les jarretières de soie déposées par Vanina sur sa toilette , les passa au col de la malheureuse femme qui ne luttait plus, et l'étrangla dans le transport de sa fièvre pendant qu'elle murmurait: Mes enfanlsl mes enfants!
Le bruit de cette altercation, les soupçons des domestiques, avaient tenu la maison éveillée. Sampietro, lorsqu'il eut étouffé la vie dans le corps qu'il serrait entre ses bras, fut assailli soudain par une tempête d'imprécations et de furieuses clameurs. n se retourna : sur le seuil de la porte, ses valets, ses enfants confondaient leurs larmes et leurs cris; les yeux flamboyaient, les poings menaçaient. L'assassin, égaré, étourdi par ce tumulte , laissa tomber sur le parquet le cadavre de Vanina, ouvrit une fenêtre, s'élança dans le jardin, et disparut au milieu des ténèbres... tandis que les soldats, envoyés par le magistrat, cherchaient dans les massifs, dans les caves, l'auteur de ce meurtre abominable qu'on avait inutilement prévu.
Ici le narrateur s'interrompit un moment. La pâleur du maréchal, son r^ard fixe, lui causèrent un mouvement d'effroi.
— On dirait l'ombre de Sampielro, murmura Ghaudeboune à Toreille de Cbalais.
— Horrible I horrible histoire I dit Gaston.
Et il détourna involontairement ses yeux duyisaged'Omano. Puis, revenant à son idée favorite, qui était d'animer les uns contre les autres :
— Ehl mon Dieul ajoula-t-il, ce sont là des fables, n'est-ce pas, maréchal?
— Le maréchal balbutia quelques mots qu'on n'entendit point.
— J'ai eu l'honneur de dire k votre altesse, répliqua Ghalais, que mon grand-père vit H. Sampietro se présenter à la cour du roi Charles IX quelques jours après cet assassinat. H s'était réfugié à Paris, inquiet des suites que sa vengeance eût pu avoir à Marseille, où le peuple voulait le lapider.
— Ahl vraiment? dit Gaston.
— Il parut donc devant le roi, qui lui avait fait défendre de se présenter. Chacun se reculait avec horreur pour éviter le contact de ce meurtrier. Lui, plus fier, plus insolent que jamais:
— J'ai fait justice dans ma maison, dit-il. Qu'importe au roi, qu'importe à TÉtat que Sampietro ait eu querelle avec sa femme, pourvu qu'il ait bien servi le roi et l'État? Or, voici mes services écrits en traits de sang. Regardez :
Et il découvrit sa poitrine sillonnée de cicatrices honorables. Le roi baissa la tète, Catherine de Médicis détourna les yeux.
— Allez, lui dit Charles IX, allez, monsieur Sampietro, vous êtes libre.
Et le Corse traversa fièrement la foule des courtisans, qui lui laissèrent un large passage.
—Voilà ce que m'a raconté mon grand-père, ajouta Chalais.
— Cela n'arriverait pas aujourd'hui, dit Chaudebonne. Sa majesté n'aime pas beaucoup les dames; mais cependant, si H. le maréchal que Yoici tuait ainsi madame la maréchale, je ne crois pas qu'il oblint la même faveur que Sampietro.
Gaston ne répondit pas. Le maréchal lui lançant un regard plein d'inquiétude, s'aparçut que le coup avait porté, et que celte fatale histoire, qu'on ne se racontait qu'à l'oreille, emplissait l'âme de Gaston d'une superstitieuse terreur.
— Voilà une triste soirée! dit tout à coup le prince. J'ai peur à présent de conspirer avec vous, maréchal... quand je songe que vous avez été mon gouverneur...
— N'ai-je pas été honnête homme? demanda Omano.
— Maréchal... je ne doute pas...
Et la conversation s'éteignit dans un lugubre silence. Ornano, furieux et dévorant sa rage, ressemblait en effet au Corse Sampietro. C'étaient bien ce front chargé d'une teinte olivâtre et les chauds reflets du sang des Baslelica. courant sous une peau marbrée par la colère. Chalais ne s'en tint pas à l'humiliation que ce récit avait fait subir au maréchal, il ajouta :
— Ce Sampietro, s'il est le héros d'une famille corse, ne serait pas même un homme en France, et nous appellerions cela un tigre. On peut s'étonner que d'un tel aïeul et d'un tel père, car vous savez, monseigoeur, qu'Alphonse d'Ornano, lequel assassina son neveu, était le père de M. le maréchal, on peut admirer, dis-je, comment cette horrible souche a produit un rejeton si poli, si bon, et si digne de respect, que l'est à tous
égards H. le maréchal que je salue.
a. ss
Uê ESSIQWE
Et de cet air moitié btdin, moitié naturel, qui jette l'homme qu'on raille dans une perplexité pénible, Ghalais fit deux pas en arrière et salua en effet d'Omano.
Celui-ci interrogea la contenance du prince. Il le yit par-tager les sentiments de son jeune favori. Chaudebonne, de son côté, ne dissimulait pas sa joie, et il y avait dans le petit cercle comme un triomphe de l'humiliation du maréchal.
n comprit sa disgrâce prochaine. Le frère du roi, tourmenté par les instances de Louis XIII et les manœuvres savantes de Richelieu, allait peut-être rentrer en faveur, abandonner un homme qu'on le priait de jeter en offrande comme victime expiatoire, et c'est de lui, le fils de Sampietro, qu'on rirait; c'est lui qui payerait les frais de cette guerre. Lui ! un homme mûr. plein d'expérience et de vigueur, serait le jouet de ces muguets de cour, et se verrait livré à Richelieu par ces nains ridicules. A cette pensée, le sang bouillonna dans les veines du maréchal. H jeta sur ceux qui l'entouraient un regard empreint d'une haine profonde et de l'intelligence sereine qui brille dans l'œii immobile du serpent.
— Monseigneur, dit-il, essayant encore une fois de ramener à lui l'esprit faible du prince qu'il avait si souvent dominé, ne donnez-vous pas suite à vos projets de ce soir, et le voyage convenu du côté de la Loire , n'est-ce plus aujourd'hui qu'on le commencera? MM. de Vendôme attendent, l'occasion est favorable, puisque sa majesté ne peut rien voir de Fontainebleau, oii elle est en ce moment. Les chevaux ont été commandés.
— Monseigneur, dit Chalais en s'inclinant avec un dm d'œil à l'adresse de Chaudebonne, votre altesse sait que je n'ai rien à faire dans ses projets , et que mon service me
rappdle aaprès da roi. Restant ici, je craindrais de devenir indiscret.
Ornano attendait, en palpitant, la réponse du prince. Gaston ne la donna pas.
— Il me semblait, fit Ornano avec lenteur, que M. de Ghalais pourrait être l'un des nôtres.
— Qu'appelez-Yous des vôtres, monsieur? demanda le gentilhomme.
Cette fois encore, Gaston devait prendre la parole, il ne la prit pas.
— Je crois que monseigneur est absorbé par l'intéressante narration de Monsieur, murmura Ornano en tremblant de rage. Mais puisque M. de Gbalais s'en retourne k Fontainebleau, j'y vais aussi, et je serai son compagnon de voyage.
— Comme il vous plaira, monsieur, dit Chalais.
— Qu'ai-je dit? glissa Cbaudebonne à l'oreille d'un de ses amis; ne pouvant plus faire la loi ici, le Corse va se faire bienvenir du cardinal.
Gaston, sortant de sa longue rêverie, se leva.
— Messieurs, dit-il, je resterai ici. Le moment n'est pas bon pour faire ce que nous pensions. Monsieur le maréchal, je vous rends votre parole. . .
— Âhl pensa d'Omano, je devine! il s'agit d'un autre plan auquel on ne veut pas me faire participer... Enfants I... ils im songent pas même à m'empécher d'aller à Fontainebleau. C'est moi qui vais gagner la folle partie qu'ils engagent eontre moi, €L puisque l'on ne dédaigne ma fidélilé au Luxembourg, die semblera bonne à la cour de Richelieu.
Déjà Ornano sortait, quand l'huissier des grands appartements, accourant tout essoufflé au jardin :
— Monseigneur I dit-il , un courrier du roi ! Gaston pâlit et regarda Cbalais avec défiance. — Voyons, dit-il, ce que nous yeut sa majesté.
Le capitaine des gardes, du Hallier, entra, suivi de quelques gentilshommes, et après avoir jeté un rapide coup d'oeil sur l'assemblée:
— Monseigneur, dit-il, sa majesté regrette votre altesse à Fontainebleau; elle m'a chargé de vous rappeler près d'elle
Monsieur le maréchal, que j'ai Thonneur d'apercevoir, est compris dans l'obligeant désir de sa majesté.
— Je suis prévenu, pensa d'Ornano I il est trop tard pour me venger sans me perdre. Mais qu'importe I je me vengerai !
Gaston chercha une réponse sur le visage de Chalais, mais celui-ci, dès l'annonce de l'huissier, s'était retiré dans un massif d*oti il pouvait voir et entendre sans être vu. Cette circonstance n'échappa point à d'Ornano, dont les soupçons se changèrent dès lors en certitude.
— Messieurs, dit Gaston à sa suite, un désir du roi est un ordre pour nous. A Fontainebleau... Ou'on fasse préparer mes chevaux.
— Monseigneur, dit le capitaine des gardes, les chevaux de votre altesse sont tout harnachés dans la cour, oti je les ai aperçus en passant.
— En effet, dit Gaston embarrassé, je comptais ce soir aller à Saint-Cloud.
— Il ne réfléchit pas, dit Ghaudebonne, que cette réponse pourrait nous perdre, car les apprêts du voyage sont faits de telle
sorte, que nous ayions l'air d aller en Chine. Il y a des mulets et des chariots.
Le prince monta dans son carrosse; du Hallier, ayec ses gardes, se remit en selle, ayant l'œil sur toute la suite du prince, n se plaça même à la droite du maréchal, comme pour lui faire hooneur, mais en réalité pour le surveiller*
Chaud ebonne, en sa qualité de maréchal des logis du prince, marchait à la lête de rescorie, avec quelques amis,
— Si je m'en croyais, dit-il, je ferais comme Chalais, je tournerais bride au premier coude de la route, au bas du pont de Fromenteau, par exemple, et m piquant bien, je me mettrais à Tabri de M. le cardinal, dont je reconnais la main dans toute cette affaire.
— Si vous faites cela» lui dit quelqu'un, vous compromettez ii bien M. le duc d'Orléans que raffaire dont vous parlez sera jugée.
— Vous avez raison.
H achevait à peine qu'il sentit derrière son portemanteau les naseaux fumants d*ua autre cheval. Il se retourna, c'était le capitaine des gardes.
— Dites-moi donc, monsieur de Chaudebonne, dit-il, je ne vois pas parmi nous M, de Chalais?
— Monsieur de Chalais?
— Oui certes... Il est donc resté au Luiembourg?
— Mais M, de Clialais n'était pas, que je sache, au Luxembourg.
— Pardonnez-moi ; il y était.
Chaudebonne tourna aussitôt la léte, et vit le maréchal suivre
în HISTOIRE
de loin leur conyersation d'après les gestes et l'altitude des interlocuteurs.
— Âhl traître! dit-il^ tu as déjà parlé!
Mais étouffant sa colère, il se mit à rire et à plaisanter sur mille sujets ayec du Hallier, qui était bon compagnon et joyeux conteur. Puis se rapprochant du maréchal insensiblement* fl ne le quitta plus.
Gaston , seul dans son carrosse, se laissait all^ à un ennui pe-» sant. Il bâillait si bruyamment qu'on l'entendait de la télé de l'escorte, et sa tristesse se communiquait déjà aux plus intrépides lorsque toute la cavalcade arriva sous les murs de Fon* tainebleao.
On voyait alors une seule fenêtre éclairée à l'aile gauche, et derrière la vitre de cette fenêtre une ombre qui se promenait lœtemait.
— M. le cardinal veille, dit du Hallier.
— Tant mieux, pensa Ornano. Lorsqu'il veille ainsi, reçoitil des visites? demanda-t-il au capitaine.
— Tu ne lui parleras pas, je le jure, se dit Ghaudebonne.
— Il vous recevra très-volontiers si vous avez quelque chose à lui dire, répondit du Hallier.
Chaudebonne demeura en arrière, et s'approchant du carrosse où Gaston soupirait :
— Monseigneur, lui dit-il, rappelez vite monsieur le maréchal, et le gardez toute la nuit. Il y va du salut de votre altesse. Rappelez-le, et qu'il ne s'échappe point I
Gaston était le plus ombrageux des hommes. Il ajoutait à ses terreurs propres, toutes celles qu on voulait bien lui commu-
DU DONWMf DE VINŒNNKS. K»
mquer; Tayis de Chaadebonne lui parut plein de menaces sinistres.
— Maréchal I cria-(-il, maréchal...
Omano Tint en galopant à la portière.
— Ne me quittez pas, dit Gaston, Toyons ensemble ce qu'on nous Teut ici... J'ai besoin de tous et de yos commentaires.
— C'est heureux, pensa Ornano; je saTais bien qu'il me re- Tiendrait. Demain il sera temps de demander audience au cardinal.
— Nous dormirons au moins tranquilles, se dit Ghaudebonne . Et demain... demain, on Terra clair dans les manœuTres de chacun.
Le roi fut préTenu à minuit de l'arriTée de son frère ; le cardinal le saYait déjà. Il aYait entendu les chcTaux et le bruit des portes.
H enYoya chercher du Hallier aussitôt.
— T sont-ils? demanda son excellence.
— Oui, monseigneur.
—Tous?
— Excepté M. de Ghalais.
— Mais TOUS l'aTez trouTé au Luxembourg?
— Je sais qu'il y était; il se sera caché pendant mon séjour, n y était si bien que monsieur le maréchal m'a dit l'aToir tu.
— Âh! Traiment, dit le cardinal aTec un éclat... le maréchal TOUS l'a dit... êles-TOus bien sûr de cela?
— Parfaitement sûr, monseigneur.
Richelieu se promena plus TÎte dans son cabinet.
— Allez, dit-il, et qu'on fasse monter du Tremblay.
— Àh ! monsieur d'Ornano , grommela le cardinal, tous trahis-
sez les vôtres; tous sentez donc que je vais être le plus fort, vous commencez donc à baisser la télé, et à me vendre vos complices... En effet, il n'a plus que cette ressource... mais je ne veux pas qu'elle lui reste ou qu'il en profile... S'il me voit, il demandera grâce, une liste de conjurés à la main... Non, non, car je serais forcé de pardonner, d'épargner... non, mille fois! j'ai eu tout le mal, j'aurai toute la récompense.
Du Tremblay entra. C'était ce capucin si intelligent, si audacieux, qui, dit-on, gouverna Richelieu comme celui-ci Louis XIII, et qui plus tard trahit son maître et mourut sans qu'on ait pu savoir comment. On l'appelait le père Joseph ou rÉminence grise.
— Arrive, le Tremblay ! nous tenons louti le maréchal brûle de faire des révélations....
— Je le sais, monseigneur; on vient de me dire que H. d'Ornano avait désiré me parler.
— Fuis-le comme la peste I ne reçois pas un papier, pas on livre, pas un message! si tu peux deviner qu'il fasse vers moi une démarche quelconque, préserve-moi de ses lettres ou de sa présence... fais bien attention, le Tremblay!
— Ne craignez rien, monseigneur.
— Envoie le roi à la chasse demain, il fera beau... que Monsieur accompagne son frère... le maréchal accompagnera Monsieur. Moi j'aurai des courriers à expédier Voyons, dis-moi
oîi nous en sommes, et relisons nos listes.
— Voici, monseigneur... Monsieur... est entête...
— Celui-là sera puni en humiliation, je ne puis lui faire que cela, mais il l'aura!
— Madame la comtesse de Soissons?
DU DONJON DE VINCENNES. 2œ
— Imprudente, ambilieuse : nous Texilerons. — M. le maréchal d'Ornano?
— Celui-là n'est pas prince du sang... il payera pour tous... Un misérable que j'ai fait maréchal de France et qui n'a jamais commandé une escouade, il se révolte contre moi, son bienfaiteor* il veut me confiner dans un clotlre I Gorsel liens bien (a tête.
— M. deChaudebonne? continua le capucin.
— Eloumeau qui veut conserver sa place près de Monsieur, et qui conspire pour s'amuser près d'un prince qui ennuie tout le monde. Il s'amusera dans Taulre monde.
— M. le grand prieur de France?
— Grand prince de l'église que je forcerai à respecter un cardinal, et à empêcher son cocher de dire tout haut : Quand rasera-t-on Louis le Fainéant?
— M. le duc de Vendôme, son frère?
— Il remue la Bretagne, et se tient à distance, mais je rapprocherai les distances.
— M. de Chalais?
— Oh! celui-là I murmura le cardinal, traître abominable qui s'est offert à moi pour surveiller Monsieur, et qui conspire avec Monsieur contre moil... Celui-là je le garde pour une occasion éclatante.
— Madame deChevreuse?
—Une femme qui sait toutes mes folies et qui seule a sondé mon cœur. Elle sera éternellement mon ennemie. Je la ruinerai! au premier jour elle retournera en exil.
— Voilà tout pour le présent, dit le capucin; je passe des noms anglais, espagnols et allemanJs. Oa a les noms, mais on n'a pas les tètes... Et parmi ceux que votre excellence tient dès
à présent, les trois quarts ne peuy^ être conyainciis que de haine contre yotre excellence. C'est un péché peut-être, ce n'est pas un crime d'état.
Richelieu sourit et ne répondit pas.
— le sais bien» dit le capucin, que quiconque n'ainie pas YOtre excellence, n aime [pas l'état qu'elle s^t si bien» et qoe n'aimer pas Tétat, c'est être criminel.
—Tu es ingénieux, le Tremblay!
— N'est-ce pas, monseigneur? répliqua le père Joseph ayec son sang-froid cependant mêlé d'une manière de gaieté fon^e.
— Tous les noms que tu as cités sont des noms maudits. Je les rayerai impitoyablement. U est temps que nous vivions en repos. Que ferons-nous de grand, si ces 'petits insectes non» piquent et nous incommodent sans cesse? Écrasons» leTremblay, écrasons !
— Trouvez des crimes» alors.
— Ils auront chacun le leur. Je yois déjà tous ees g^HhUi conspirer contre la couronne et contre la yie du roi.
— C'est quelque chose.
— Nous tâcherons que cela sufQse. As4u préparé cette lettre, de réconciliation que je veux faire signer au roi et à Moœieuil
— La formule est prête.
— Fais prévenir d'Hécourt, à Yincennes» que je lui eavecrai du monde à logier; que cent mousquetaires soient demain bottés
taimés pendant tout le jour... À propos... et ces lettre» de MM. de Vendôme, que le gouverneur du Maine devait intercepter?
— Elles sont en route, monseigneur,, elles contiennent toiii l'exposé de la conspiration.
^ Fort bien, on fera trois catégories; d'abord celle des OrlUQio dont je yeux me débarrasser tout de suite. Car Gaston chérirait demain éperdument cdui qu'il me livre presque aujourd'hui , tandis qu'une fois séparés , ces chers amis s'oublieront. Ensuite les Vendôme; puis en dernier... comme dé- Doùment magnifique, les Chalais... Ce sera terrible... D'ici à un an je veux avoir fait la maison nette de tous mes ennemis. S'il en renaît, eh bien, nous verrons!
— U est trois heures, monseigneur, et votre excellence doit se lever à cinq heures.
— Je ne me coucherai pas. Porte ce billet chez le roi ; c'est l'avis que je lui donne d'aller chasser pendant que les affaires se termineront.
La journée se passa comme l'avait prévu le cardinal. Dès le matin, M. d'Omano fit demander une audience. Le cardinal répondit que les affaires l'empêcheraient de causer avec le maréchal, et que la chasse empêcherait le maréchal lui-même de se rendre à l'audience. Omano, prudent et défiant comme un vrai Sampietro, sentait bien quelque chose d'étrange dans la précipitation de ce voyage forcé à la cour; mais la bonne mine du roi à Monsieur, et le sourire gracieux des courtisans, lui prouvaient que rien n'était en péril. La chasse fut belle, Monsieur y fit des merveilles. Omano trouva moyen de s'entretenir avec lui longtemps, et ils renouèrent quelques entreprises. Gaston, moins timide à mesure qu'il voyait le roi plus bienveillant, se voyait déjà brouillant tout le royaume, chassant M. le cardinal, et régnant de moitié avec le roi, comme avaient fait les princes sous la régence de Marie de Médicis. Cependant il n'était guère formidable avec ses compagnons. Les conspi-
268 HISTOIFE
rateurs, lorsqu'ils n'ont pas de chef, ne sont que des fous, et Gaston ayait beau s'ayeugler sur son mérite, il ne trouvait pas en soi de quoi commander à M. de Richelieu et usurper un trône,
— Il y a M. le prince, dit Ornano, ce vieux partisan des guerres civiles, ce digne antagoniste de la régence. M. le prince ne demande qu'à lever de nouveau Tétendard. La première démarche de votre altesse sera bien accueillie.
— Vous avez raison, maréchal; M. le prince est homme de bon conseil. Nous allons vous envoyer vers lui , et vous négocierez.
Avec toutes ces chimères, le duc d'Orléans et Ornano s'étaient fort éloignés tous deux de leur but. Le premier allait renouer avec le maréchal, le second était forcé de se cacher encore une fois du cardinal. Cependant ils ne prévoyaient guère, ni Tun ni l'autre, Tissue que M. de Richelieu avait ménagée à cet événement.
Le maréchal soupait tranquillement avec sa femme et l'entretenait de ses espérances sur l'entrevue du lendemain avec Richelieu, lorsqu'un garçon de la chambre du roi, nommé la Rivière, vint l'avertir que sa majesté voulait lui parler. Il était dix heures du soir. Ornano jette aussitôt sa serviette, et s'empresse de se rendre au vœu de sa majesté. Arrivé dans la chambre de l'Ovale, il est abordé par du Hallier, qui, avec son air jovial, lui dit en lui touchant l'épaule :
— Votre épée! monsieur le maréchal.
Ornano, persuadé que le capitaine voulait rire, répond sur le ton de la plaisanterie, et donne, avec majesté, son épée à du
Hallier, Hais celui-ci prend la poignée de Tarme, salue le maréchal, et s'adressant à quelques soldats :
— M. le maréchal est prisonnier du roi» dit-il; conduisez monsieur dans la chambre oii fut arrêté M. de Biron.
Ornano, tout effaré, veut se récrier; les gardes l'entourent. Il s'adresse à du Hallier, aux assistants.
—Pas de bruit chez le roi 1 répond un huissier de la chambre.
Un quart d*heure après, et avant que la nouvelle ne se fût répandue dans le château, Gaston traversa cette chambre de rOvale, avec les gentilshommes de sa suite, parmi lesquels Chaudebonne marchait d'un air assez inquiet.
U se détacha du groupe, et s'adressant à du Hallier :
— Vous n'avez pas vu quelque part M. le maréchal? dit-il; ne serait-il pas en conférence avec son éminence?
— Je ne crois pas, répondit du Hallier; mais si tous désirez quelque éclaircissement à ce sujet, nous pourronsTOus satisfaire.
Pendant ce temps, le prince avait disparu avec sa suite dans le long corridor de la galerie aux Cerfs. Chaudebonne restait pour recevoir les renseignements promis.
— H. de Chaudebonne, lui dit soudain du Hallier, je vous arrête au nom du roi ; veuillez me remettre votre épée.
— Ah! s'écria Chaudebonne^ je demandais où est le maréchal : je m'aperçois bien qu'il a passé par ici!
Et il suivit le capitaine des gardes, qui le conduisit dans sa propre chambre, oh on le traita fort civilement.
— Voilà ma première catégorie, dit le cardioal de Richelieu au père Joseph^ lorsque du Hallier vint lui rendre compte de sa mission.
—Et voici la seconde, je pense, ajouta Joseph en remettant
vo msioiRE
à 6on émîneDce un papier enToyé par le roi depuis aon retour de la chasse. C'était une lettre ainsi conçue :
« Monsieur le cardinal, je me mets au lit : j'ai réfléchi k ce que TOUS m'ayez touché des affaires de Bretagne. Vous pouyez mander ici MM. de Vendôme. Vous ayez la carte blanche. »
— Ta ayais préparé les lettres de conyocation, le Tremblay? demanda le cardinal.
— Oui, monseigneur; elles yont être expédiées.
— Tu me copieras ensuite le document sur la trahison de M. deChalais.
' — Ehl ehl fît le capucin, j'entreyois la troisième catégoriel qu'ai-je lu? complot tendant à détrôner, à assassiner le roi!... Mais des preuves?
—Et M. le maréchal qui youlait tout dire ayant, crois-tu qu'il ne parlera pas après?
— Je ne suis pas embarrassé, monseigneur, ayec yotre éminence. Ils sont arrêtés, c'est le principal. Quand ferez-yous arrêter M. de Chalais?
— Quand le courrier yenant d'Espagne aura fourni la preuye d'un traité passé entre le roi d'Espagne et les conjurés; occupons-nous d'abord de la première catégorie.
Maintenant les éyénementssont racontés, laissons M. de Richelieu les commenter lui-même. On ne saurait mieux faire :
<c Le lendemain, les deux prisonniers furent conduits au bois de Yincennes. On commanda à la maréchale d'Ornano de se retirer de Paris, car elle se préparait à l'intrigue pour sauyer son époux, ou faire réussir ses projets malgré sa captivité. Il lui fut donc enjoint de partir pour une de ses maisons en Dauphiné ou en Proyence. Hais étant tombée malade, Monsieur
obtint du roi qu'elle se retirât seulement à trente lieues de Perisii. Deux confidents du maréchal^ Modène et Déageant» fdrent mis à la Bastille, conune aussi Haztrgues et Ornano, ses frkes. On s'assura de toutes les places dont le maréchal avait le commandemenL
» Ledit maréchal étant dans le bateau qui le conduisait au bois de Yincennes» dit qu'il eût bira touIu que les cardinaux et les princes qui étalait cause qu'il était là, fussent en sa place. Il manda à sa femme qu'elle n'eût pas de peur, qu'il n'avait lait que ce qu'elle savait; mais elle» ayant su la prise de son rnari^ s'écria : « Mon mari est mort. » Le maréchal dit à Chaudebonne, assis à côté de lui dans le bateau : <k Vous témoignerez que je suis innocent; }e sais qiie tous l'êtes au^i. b Pais il ajouta i « Je n'ai jamais que hiea servi; si j'avais voulu faire ce à quoi l'cQ me convie, je ne serais pas ici. » Ce dont il e$t imipable^ ajoute le cardinal* pour n'avoir pefs averti du dessein qu'os tramait contre le roi. »
Ces mots prouvent que M. de Richelieu n'était pas embarrassé pour trouver «ne culpabilité morale k défaut de la culpabilité réelle.
Monsieur le prince dit en apprenant lemprisonnenient d'OrnaBO : a Le maréchal est un fourbe et un méchant. Vous verra que dans un mois il accusera le tiers et le quart qui n'était point m cette affaire, d La douleur de M. deVeudôcne, en Bretagne^ fut visible ; celle de madame de Soissons ne put se cacher.
Monsieur témoigna im grand ressentiment de la prke du maréchal; il alla trouver le chaneeli» d'Àligre, qui s'excusa el dit que cela n'avait pas été fait par son conseil. Mais il y avait pourtant urgence, car la cabale était si grande, que non-seule»
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ment les princes, les grands du royaume, les officiers de la maison du roi, les princesses et les dames delà cour de la reine et le parti huguenot, mais aussi lesHoIlandais,leduc de Savoie, FAnglelerre et l'Espagne en étaient. Son dessein tendait à faire sortir Monsieur de la cour, non-seulement afin que les armes à la main il obtint du roi de grands avantages, mais, s'il pouvait, à passer plus avant encore contre la personne du roi : et de peur que Monsieur ne fût retenu par le mariage, il le dissuadait de se marier, et principalement avec mademoiselle de Monlpensier, laquelle, après la mort de M. d'Orléans, lui fut destinée.
Il esl difficile de poser avec plus d'aplomb sur des probabilités un acte d'accusation capital* Voyons si le cardinal soutiendra celte accusation et triomphera des coupables.
«Or, pour faire réussir ce plan, et retirer Monsieur de la cour en lui mettant les armes à la main, il fallait venir à bout premièrement du cardinal , dragon veillant au salut de $on mattre. Ils s'en voulaient défaire en le disgraciant ou en le faisant tuer, et tenaient la chose quasi pour assurée, parce que sa majesté avait une ou deux fois prêté l'oreille sans rejeter ce qu'ils disaient. »
Voilà tout le procès d'Ornano, de MM. de Vendôme, de Chalais. Voilà le procès de Cinq-Mars et de Thou, ceux de Marillac et de Montmorency. On s'effraye de trouver toujours derrière la personne du roi celle du cardinal, que celui-ci défend opiniâtrement, comprenant bien que le vrai roi c'est lui, et que le roi étant abattu, la France esl 2) jamais ruinée. De là ces exécutions terribles que les hi>toriens mettent tantôt sur le compte d'un amour propre chatouilleux, tantôt sur le compte d'un patriotisme infatigable. Nous penchons à déclarer que Richelieu con-
tinuait l'œuvre de Louis XT, et qu'il était réellement nn ami très-ardent du peuple, au bonheur duquel il croyait tendre par l'anéanlissement des privilèges aristocratiques.
Richelieu fut combattu d'abord par le roi même qu'il défendait, ce qui appert des phrases amères qui lui échappent malgré sa circonspection. Ce roi prêtait l'oreille aux courtisans, ennemis de son minisire, et celui-ci faisait tomber la tête pour que la langue ne parlât plus.
Le cardinal savait bien que le premier coupable était le roi, et le second le duc d'Orléans, son frère, jeune homme pétri de ruses, de lâchetés, de noires vanités. En divisant ces deui hommes il se créait deux partis à combattre. Il les réunit donc, et le 31 mai 1626 les promesses de paix mutuelle, préparées par Richelieu, furent signées entre le roi, Monsieur et la reine mère. Le roi reconnaissait l'efficacité des conseils de sa mère. Monsieur reconnaissait les bontés et l'autorité du roi ; tous reconnaissaient les bons services et la capacité du cardinal. Jamais Véclat de la journée des dupes ne fut pareil à celui de cette journée où Richelieu enchaînait à sa volonté ses maîtres, sous prétexte de les réconcilier.
« Leurs majestés et Monsieur, dit-il, ayant juré la promesse, sur les saints Évangiles, il leur a plu de signer ce que dessus en témoignage de leur étroite union. »
Ce que dessus, était l'abandon de leurs amis, de leurs conseillers, de leurs forces respectives. Pendant longtemps le roi et Monsieur se trouvèrent désarmés. Quant à la reine mère, à la première hostilité qu'elle se permit contre Richelieu, le ministre la fit exiler; elle mourut dans une honteuse misère.
Revenons à la deuxième catégorie, bien que ce traité, ou-
▼rage de Richelieu, lui fit une seule et même catégorie de tous 068 ennemis.
« Le lendemain, c'est-à-dire le 1^ juin, le roi envoya demander les sceaux h M. d'AIîgre, qui n'avait pas osé souleiir à Monsieur la justice du conseil de sa majesté sur l'affaire d'Ornano, et les bailla à Marillac, qui avait la charge de ses finances, le cardinal le lui ayant œn$eiHé.
» Cela fail, sa majesté se résolut h partir de Paris pour aller chercher en Bretagne M. de Vendôme, qui se trouvait des premiers dans la cabale et qui essayait de se fortifier dans son gouvernement et de le taustraire au service au roi. m Que pense-t-on de Tintroduclion de ce crime capital? « Sa majesté voulait se saisir de sa personne au cas qu'il ne vint point la trouver sur le chemin. Le cardinal était allé prendre les eaux à sa maison de Limours. m
Le cardinal poussant sa majesté en avant I Quelle corvée pour Louis le Juste !
« Le'grand prieur, qui savait sa conscience chargée et soupçonnait sa perte et celle de son frère, se résolut d'aller le quérir en poste et l'amener par le chemin. Il passe par Limours pour voir s'il ne connaîtrait pas le dessein du roi ; mais le cardinal prit une conduite qui lui était ordinaire, et telle qu'il lui fut impossible de rien connaître. »
On força donc, par cette roideur affectée, les princes de Vendôme à venir se disculper à la cour de soupçons qu'on ne leur avouait pas assez manifestement pour qu'ils prissent de la défiance. Richelieu voulait les faire arriver, non les faire fuir. Cet artifice réussit.
<c Tant plus le roi témoignait ne pas désirer la venue du duc
de Yendôme, plus le grand prieur engageait son frère à aller trouver m majesté. Il y eonsenlit. Hais en apprenant la prisa du colonel, il eût youlu se rétracter. Voyant que le roi marchait à lui, il se décida.
»lls arrivèrent toos deux le 11 de juin, et le 12 on les arrêta. n Le cardinal arriva le jour même de leur prise. » Me semble-t-il pas voir le chasseur arriver au piège quand U aitend se débattre la proie?
M. de Vendôme, aussitôt qu'on Teut pris, demanda au mar* quis de Mauny : Que fait Monsieur?
Ce qui faisait bien connailret dit le cardinal, leur intelligence. M. de Vendôme arrêté, le cardinal aurait bien voulu prendre par la même occasion H. le comte de Soissons ; mais une réflexion Tarrêla. Le comte, si on lui témoignait de la rigueur, ferait ce qu'il désirait le plus, qui était de s'éloigner de la cour« En considération de ce, le cardinal préféra user de clémence» aimant mieui frapper à coup sûr quand le temps serait arrivé. Cqpendant le frère du roi faisait mille iostances pour obtenir la liberté d'Oroano, tout en le chargeant de ses aveux cruels à force de naïveté. Le cardinal crut le moment favorable pour s'occuper de sa troisième catégorie d'ennemis, et comme le roi faisait son voyage de Bretagne, afin de n'avoir pas l'air d'y être allé seulement pour la rébellion de MM. de Vendôme, Richelieu occupe sa majesté, pendant le voyage, de la conspiration de Chalais. Le roi, pour se débarrasser le plus tôt possible d'une pareille affaire^ fil juger Chalais et lui fit couper la tête sous prétexte qu'étant de garde dans sa chambre la nuit il avait voulu l'assassiner.
Cette histoire n'est pas dans notre cadre et nous en omettons
le détail ; Chalais fut un essai teîrible fait sur les amis de Monsieur et des priaces rebelles. Sans aucun doute le même sort était réservé à Ornano, dont le procès s'instruisait aussi. Mais le hasard, ce sombre dénoùment des affaires d'état les plus embouillées, finit par un coup hardi les incertitudes de Richelieu.
Ornano était prisonnier, mais traité avec beaucoup d'égard. Sa fierté naturelle le poussait à des exigences que le gouverneur, créature de Richelieu, mettait un soin particulier à ne pas satisfaire. DHécourt, c'était le nom du gouverneur, retrancha au maréchal tout le luxe dont on lavait entouré. Servi d'abord par les gens du roi, il ne le fut plus que par les geôliers du donjon. Il se plaignit, car pour lui ce n'était pas seulement une privation, mais une menace. D'Ornano savait que les officiers du roi lui servaient de caution contre les entreprises du cardinal et que jamais Richelieu n'oserait tenter Tbonneur de ses officiers; mais dès que les geôliers se présentèrent :
— Je suis perdu, pensa le maréchal, on veut m'empoisonner, et rejeter ce crime sur quelque négligence des serviteurs.
— Monsieur, dit-il h d'Hécourt, ce n'est pas un traitement ordinaire que vous me faites subir. Accoutumé à être servi par des officiers, je ne veux pas de vos sombres laquais.
— Je n'en ai pas d'autres, répondit d'Hécourt.
— Alors vous les changerez.
— Monsieur, c'est le roi qui ordonne ici, non les prisonniers.
— Eh bien, je saurai forcer le roi à obéir au vœu le plus simple, le plus naturel qu'on puisse former. Je ne mangerai plus si l'on ne me sert comme autrefois; de cette façon ma famille ira proclamant partout que le roi m'a laissé mourir de faim.
— Celte menace n'est pas utile, monsieur; car le roi a d'autres moyens de donner la mort quand il le veut bien.
— C'est vous qui me dites cela I à moi prisonnier I
— Sans doute, j'obéirai toujours au roi.
— Et moi, je ne mangerai plus.
La fureur de d'Hécourt fut poussée au comble.
— Quelle absurde terreur! s*écria-t-il; est-ce que je m'amuserais à vous donner du poison?... Eh! monsieur, le jour oîi te roi me dira qu'il veut votre mort, je m'approcherai de vous tout doucement comme je le fais, et vous donnerai de la dague dans le cœur.
Ornano poussa un cri d'effroi.
— Barbare! murmura-t-il.
— Mangez donc, dit l'autre, et ne craignez pas. Vous vivez parce qu'on le veut bien ; si la mort vient, prenez-la...
A quelques jours delà, Ornano s'élait réconcilié avec la vie, mais dans les relations d'un prisonnier avec ses gardiens l'égalité n'entre jamais. Le geôlier dit ce qu'il veut dire, le prisonnier entend ce qu'il peut. Ornano se flattait de regagner un jour la faveur.
— Détrompez-vous, lui dit d'Hécourt; vous pourrirez en prison. Aussi avais-je raison de vous conseiller la bonne humeur. Monsieur est réconcilié avec son frère, mademoiselle de Montpensier va devenir sa femme, messieurs de Vendôme sont mes prisonniers. Xe vous dis cela par intérêt pour vous , et afm que vous sachiez qu'on ne fait pas de cruauté uniquement pour vous.
— Le duc d'Orléans épouse mademoiselle de Montpensier! le duc de Vendôme est en prison 1... c'est la vérité?
97S HKTOIRE
— Si Trai, que voici la clef de leur chambre.
— Mon Dieu I prenez pitié de moi!
El le maréchal tomba sans connai^ance sur la dalle de sa prison; depuis ce temps la fièvre s'empara de lui. Des médecins, appelés un peu tard, le trouvèrent gravement malade, el donnèrent aussitôt un nom à sa maladie. Son mal était au plus haut degré d'intensité, lorsque Chalais monta sur Véchafaud, et, huit jours après, le maréchal expira dans des souffrances étranges.
« Le maréchal d'Ornano, dit Richelieu, mourut le 2 septembre 1626. La tristesse qu'il eut de sa prison, augmentée par l'accomplissement du mariage de Monsieur, fut cause de sa mort. Le vertige dont il était travaillé tourna en haut mal, et sa gravelle lui apporta une rétention d'urine. Il fut assisté avec un grand soin par les sieurs Carré, médecin de Paris, Letellier, médecin du roi, et Brayer, médecin du comte de Soissons. Le père Gibieu, prêtre de l'Oratoire, docteur deSorbonne, fut toujours auprès de lui pour le consoler jusqu'au dernier soupir. Le roi fut fâché que la justice de Dieu eût prévenu la peine, et qu'il fût mort avant le jugement de son procès, qui eû4 justifié à toute la France sa délealion. que les personnes conjurées contre le roi et son état publiaient avoir été injuste. »
Quoi qu'en dise le cardinal, celte justice de Dieu, arrivée si fort à propos, semble un peu le corollaire delà distributioa des ennemis du ministre en catégories. Seulement Ornano fui de la seconde au lieu d'être de la première, ainsi qu'on l'avait destiné. Les adversaires politiques du cardinal trouvèrent que cette mort arrivait fort opportune au moment oii l'on allait juger publiquement la conduite de Monsieur, et celle des princes fort compromis peut-être par les témoignages d'Ornano.
DU DONJON DE VINCENNES. t»
Restait M. le duc de YendAme, le plut coupable des deux frères, parce qu'il était gouverneur d'uu pays prêt k se révolter contre le roi. Il avoua ses fautes, dit Richelieu, mais le roi, tout en lui accordant des lettres de grâce et d abolition, le laissa en prison pendant plusieurs années, jusqu'à ce qu'enfin le grand prieur de Vendôme, qui n'avait demandé aucune faveur et qui n'avait rien avoué, put espérer profiter du bénéfice qu'on accorderait À son frère atné. Cependant la volonté du roi trouva des résistances» et Richelieu raconte, avec beaucoup d'art et d'audace, les obstacles que le parlement opposa au bon vouloir du roi dans cette aflaire.
f< Le roi, dit-il, quand il fut sur le point de partir de Paris, crut que, pour rendre Dieu favorable à ses justes vœux et à la défense qu'il entreprenait d'un innocent, il devait pardonner à un coupable, et pour cet effet, voulut que M. de Vendôme, À qui il avait fait expédier une abolition de ses fautes dès l'aDnée 1 627 ( nous sommes à la fin de 1629 ), jouit de la grâce qu'il lui avait accordée et qu'absolument la cour du parlement l'entérinAt. £t, pour ce, afin de procéder à l'entériaeinent, il était nécessaire qu'il fût ouï auparavant sur le contenu de sa déclaration, qu'il avait donnée en l'an 1627, et les lettres de ladite abolition obtenue ensuite d'icelle. Le roi, par ses lettres pa» tentes en date du 14 juin 1 629, nomma des commissaires pour l'aller trouver à cet effet. M. de Vendôme fit poursuivre cet entérinement tant qu'il put, et sa femme le poursuivait ellemtme; l'évèque de Nantes, qui était tout de cette maison-4à, le sollicita aussi en leur nom. Mais ils n'en pouvaient venir à bout. La <xmr s'y opposait, non pour l'intérêt du roi on de la justice, mais pour celui de leurs préteotioAS. »
C'est un langage vraiment curieux dans la bouche de Richelieu, que ce scrupule à l'égard des yolontés de la cour du parlement, et des prétentions de cette cour. Que de longueurs pour arriver à cet entérinement que tout le monde désire 1 et quelle patience de M. de Richelieu, qui laisse h la cour le temps de développer ses prétentions à Taise, malgré le vœu du roi ! Mais peut être ces longueurs vont-elles être expliquées. La famille de Vendôme avait sans doute tenu tète au cardinal comme le grand prieur: dès qu'elle se sera humiliée, nous verrons l'entérinement s'opérer avec plus d'activité quant à M. le duc de Vendôme, qui se sera repenti.
« Madame de Vendôme écrivit au cardinal, et lui manda qu'elle avait sollicité trois ou quatre fois ces messieurs du parlement : que ceux qui faisaient ses affaires étaient continuellement aux portes et assistaient presque tous les jours à leurs entrées : qu'il semblait que cette difficulté, qui ne venait pas délie, ne fût née que pour prolonger ses maux, et qu'elle suppliait le cardinal, au nom de Dieu, d'empêcher l'opinion qui s'en allait presque commuue, que c'était pour les perpétuer qu'elle le suppliait très-humblement de croire qu'outre que la récompense des œuvres de compassion et de piété qu'il exerçait en son endroit lui serait rendue au ciel, il en acquerrait une gloire immortelle sur la terre, et l'obligation très-particulière d'une maison qui se dédierait tout erUière à son service. »
Voilà l'affaire en bon train ; mais, par un hasard tout semblable à celui qu'on a remarqué pour le maréchal d'Ornano, le grand prieur, ce rebelle indomptable, vint à tomber malade au doiijon de Vincennes. Parmi tous les bruits qui ont couru à ce sujet, et qui donnèrent de là mauvais renom au régime de cette
prison d'état, nul libelle, nul pamphlet n'est aussi circonstancié que le compte rendu fait par le cardinal lui-même de celte maladie dont Charenton fit les honneurs, grâce aux circonstances.
« Tandis qu'on travaillait à délivrer M. le duc de Vendôme, dit-il, son frère, le grand prieur, vint en une grande extrémité de maladie. 11 languissait dès l'année précédente. Il avait le cœur si grand qu'il ne voulait recevoir en sa prison aucune consolation, de sorte que le médecin Riolant déclara, par un écrit qu'il donna signé de sa main le 16 août 1628, que dès le 10 septembre 1626, il fut saisi d'une fièvre double-tierce qui se convertit en tierce jusqu'au mois de janvier 1627, ayant la rate grosse et le foie enflé, et étant ladite rate demeurée toujours dure, quelques remèdes apéritifs qu'il eût pu lui donner, ce qui lui causait souvent la fièvre; que de cette mauvaise disposition de rate provinrent depuis de fâcheux accidents; que ses poumons furent travaillés de toux et de fluxions, et souvent la fièvre revenait avec violence et continue quelquefois quatre et cinq jours, pour l'extinction de laquelle il fallait souvent saigner, ce qui n'empêcha pas qu'à la longue elle ne se rendit plus fréquente, revenant presque tous les quinze jours; puis survinrent des battements de cœur et des vertiges fort grands, jusqu'à le faire tomber s'il n'eût été retenu ; qu'enfin la pesanteur de sa rate rendit son corps si débile, qu'il ne pouvait plus faire d'exercice.
» Puis il fut'attaqué d'une grande colique, partie d'humeurs, partie de nerfs, pour laquelle on lui fit boire des eaux, et le roi, afin qu'elles fussent plus utiles, lui permit de se promener dans les jardins, ce dont madame de Vendôme rendit par sa
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lettre du de grands remerdmenU au cardinal, par le moyen
duquel elle croyait afoir reçu celte grAce de sa majesté.
D Mais, nonobstant cela, les eaux ne lui servirent de rien, et la rate étant devenue plus douloureuse au bas des fausses côles, s'alloDgeant jusqu'au rein gauche, de sorte qu'on n'y pouvait toucher sans douleur, s'élargissant jusqu'au cartilage xiphoïdè, ce qui fil douter qu'elle ne fût squirreuse, et que par voisinage^ touchant au foie comme elle faisait, ou par un reflux d'hin meurs, elle l'offensât et lui produisit une hydropisie de laquelle il avait été tourmenté dès l'âge de quatre ans; que depuis le mois d'août de ladite année, son mal accrut toujours à raison de l'extrême mélancolie de son esprit ; que le 7 février 1629, il fut à l'extrémité et reçut les sacrements; l'évèque de Nantes y fut envoyé de la part de la reine mère, pour le consoler comme lui étant très-agréable. Il dit à Castelnau, en mourant, qu'il le priait de dire au roi de lui pardonaer, et qu'il le suppliait de n'y pas faillir; que ni de fait, ni de pensée, il n'avait eu l'intention d'offenser sa personne, ayant soin en cette extrémité de faire savoir au roi qu'au moins s il ïamit desservi en son état psff ses cabales, il n'avait jamais élé de ceux qui eussent entrepris rien contre sa personne. Il mourut le 8 février, entre deux et trois heures après midi , fort repentant et fort heureux, puisque le bonheur de cette vie ne dépend que du dernier moment.
» Le garde des sceaux écrivit au cardinal que l'évèque de Nantes, après avoir vu le lieu de sa demeure et l'ordre de la garde et du service, fut très-étonné, et dit tout haut qu il rejetterait bien les calomnies que Ton disait que ces deux frères étaient en vilain lieu et mal assistés. M. de Vendôme désira que ledit sieur
DU DONJOW DE VmCENNES. 1S3
évéqoe Tallât ¥oir pour le consoler, ce que la reine mère troava bon, sachant que le roi aurait agréable qu'on ne leur refusât rien. Le garde des sceaux permit que le corps du grand prieur fût ouyert, selon que M. et madame de Vendôme le désiraient, pour être embaumé et transporté au lieu où ils voulaient l'envoyer. Le procès-verbal en fut fait. On trouva son foie fort ample, occupant Tbypocondre, et que le flanc gauche s'était fort étendu et comme devenu squirreux et tout blanchâtre dedans et dehors, sans aucune marque rouge ; que sa rate était de bonne figure en grosseur, mais fort livide, et conmie pourrie, que le rein droit élait assez bon, etc. , etc. »
Tout ce procès-verbal est décrit avec une minutie qui montre que Richelieu, s'il se débarrassait de ses ennemis, tenait du moins à sauver les apparences. Les cabales étant ainsi étouffées, le cardinal put respirer librement, et les geôliers de Yincennes se reposèrent.
Il était écrit que le duc d'Orléans serait traversé fatalement dans ses amours. A peine la mort de mademoiselle deMontpensier, devenue sa femme, lui eut-elle rendu la liberté, qu'il devint épris de la belle princesse Marie de Gonzague, et se déclara pour elle avec cette ardeur qui le rendait d'abord le plus enthousiaste des hommes; mais l'ardeur chez lui faisait vite place au calcul et à la peur.
La princesse, jeune et charmante héritière, possédait en propre les duchés de Mantoue et de Monlferrat. Marie de Médicis ne trouva pas cette union compatible avec sa politique, et, en femme qui savait se faire obéir, elle défendit à Gaston, son fils, de donner suite k cette passion. Mais comme l'autorité de Richelieu avait donné à cette reine des habitudes de violence.
elle n'usa d'aucuns ménagements envers son fils qui réclamait contre ce despotisme.
— Je vous dis que je vous le défends , dit-elle.
— Eh bieni puisqu'il en est ainsi, répliqua Gaston, vous cherchez le scandale, et moi je ne le fuis pas : nous verrons.
— Des menaces?
— Vous m'en faites.
— Je les accepte. Continuez. Si vous vous obstinez à revoir mademoiselle de Gonzague, je saurai bien vous en empêcher.
— Si vous m'en empêchez, je recommence la guerre de 1626.
— Vous savez comme on vous a vaincu I
— La fortune changera. Celte fois, j'appellerai à mon aide toute la noblesse de France, qui s'indigne de l'alliance d'un tyran italien , c'est vous, avec un prêtre, c'est M. de Richelieu I
Marie de Médicis, pâle de rage, menaça Gaston du doigt et du regard, puis elle rentra chez elle. Le prince semblait arrivé au plus haut point d'irritation.
— Qui m'aime me suive 1 s'écrie-t-il; la guerre, puisqu'on
le veut. J'irai trouver le roi Mais le roi ne comprend pas
qu'on soit amoureux. Cependant il doit être juste, puisqu'on l'appelle ainsi. Je lui demanderai si l'on a le droit de m'empêcherde me mariera ma guise; déjà une fois je me suis laissé sacrifier 1
Gaston avait près de lui ses favoris. L'un d'eux» Puylaurens, avait tout pouvoir sur cet esprit faible.
— 0 monseigneur I dit-il, n'emportez pas d'assaut, mais pratiquez, achetez la place... On vous défend, mais vous avez le moyen de désobéir sans faire la guerre. Madame la reine mère
ira-t-elle Toir si vous donnez ou non des rendez-vous à madame la princesse de Gonzague?
— Des rendez- vous ?
— Sans doute, monseigneur. Ainsi, par exemple, aujourd'hui je sais que madame la princesse va chasser l'oiseau dans les marais de Buc^ avec madame de Longueville, son hôlesse; pourquoi n'iriezvous pas en notre compagnie chasser aussi l'oiseau? c'est une fantaisie très-naturelle. On le saurait, qu'il n'y aurait pas l'ombre d'un reproche k faire... le hasard!
— Tu as raison, Puyiaurens. Eh bien, allons à Bue.
— Le jour où ces hasards-là seront usés, nous aurons la ressource du mystère, les églises, les manteaux couleur de muraille, les portes secrètes, cela nous va faire un amour à l'espagnole... Peste, monseigneur, nous allons un peu nous divertir, tandis que les esprits pédants de la cour crèveront du dépit, d'abord de ne rien pouvoir empêcher, ensuite de ne rien savoir: et puis madame de Longueville nous aidera. Et puis, quand tout sera découvert, nous enlèverons madame la princesse en plein jour.
Gaston embrassa Puyiaurens avec effusion.
— Que tu as d'esprit! dit-il, et que je l'aime!... Je vais m'habiller, attends-moi.
— Prends garde, dit à l'oreille du jeune homme M. du Fargis, l'époux d'une dame d'atours de la jeune reine, Anne d'Autriche; Gaston l'aime aujourd'hui... gare demain!
— Je veux essayer à mon tour de battre Richelieu et la Florentine... Si j'échoue, eh bien, tant pis.
— Si lu échoues, toi qui consoles Gaston, je te consolerai, moi qui vois les choses de sang-froid.
«6 HISIOQIS
— Bon FargisI eh bien, T6ux4a nous procurer le plaisir entier de celle chasse? viens-y.
— Non pasi je veux rester ici pour en voir Teffet h la cour.
Il avait raison; Marie de Médicis fulmina. Gaston, au retour, fut interpellé si vertement par sa mère, qu*il faillit lui manquer de respect devant la cour. Il résolut de ne plus agir ouvertement, et, pendant quelques mois, les amis des deux amants s'entremirent pour assurer le repos et le silence de leurs entrevues. On croyait aussi avoir endormi ce démon italien, surveillant inflatigable des intrigues d'autrui, quand il n'intriguait pas lui-même.
Marie de Gonzague revenait un soir d'entendre le sermon d'un prédicateur favori des Parisiens : habillée en simple bourgeoise, et retirée dans une chapelle latérale de Notre-Dame, elle avait passé la soirée près de Gaston, déguisé en simple procureur. Les deux amants, je crois, avaient peu proûté de la prose édifiante de l'orateur. Tandis que, de retour au logis, les deux princesses s'entretenaient gaiement du nouveau tour joué à la reine mère, elles entendirent du bruit dans leur antichambre, et aussitôt une femme de chambre vint annoncer à madame la princesse qu'un messager de Gaston désirait lui dire quelques mots en particulier.
Toute émue de plaisir, Marie de Gonzague alla dans un petit salon, donner audienceà ce gentilhomme, qui, dès qu'elle fut arrivée, lui déclara nettement être un exempt de la maison du roi, et chargé d'ordres pour arrêter la princesse et son amie, madame de Longueville.
— M'arrêterl moi ! vous faîtes erreur.
— Madame la princesse peut lire, dit cet homme en moii^ Irant la leltre de cachet.
Marie de Gonzague, troublée, éperdue, voulait rejoindre la duchesse de Longueville pour la prévenir; mais l'exempt, la touchant de son bâton à pomme d'ivoire qu'il avait tenu caché sous son manteau, déclara que celte démarche était interdite à madame la princesse. Il fallut se résigner.
— D'ailleurs, madame, ajouta l'exempt, madame la duchesse vous a précédée, et à rhpure qu'il est, elle roule déjà vers sa prison.
Le mot prison frappa si rudement Toreille délicate de la princesse, qu'elle faillit s'évanouir. On lui refusa la société, les soins de ses femmes, et elle fut transportée au donjon de Vin** cennes, oh madame de Longueville était arrivée en effet.
Tout ce que la rage d'une femn^e et son instinct savant peuvent imaginer de petits supplices, à l'usage d'une autre? femme, Marie de Médicis le déploya contre ses deui ennemies. Elles furent séparées , elles ne purent être servies par leurs femmes et demeurèrent ainsi dans les sombres cellules du donjon, en butte aux grossières importunités des geôliers, si rudes déjà pour les hommes.
Cependant Gaston jetait feu et flammes. Il apprit avec un re^ doublement de fureur que les princesses en arrivant à leur chambre, au milieu de la nuit dans une saison rigoureuse , c'était en mars, n'avaient trouvé ni lit, ni feu, ni meubles, el avaient passé les premières heures à l'air piquant qui s'engouffrait par les barreaux, dans une chambre sans vitres. La reine mère s'en vantait, mais n'osait en parler trop haut devie^nt le roi son fils. Le croira-ton? Gaston laissa s'exhaler son ressen-
timent en de yaioes clameurs, et cependant son amie, la femme qu'il voulait épouser, souffrait en prison des tortures que la moindre intercession un peu active lui eûlépargoées. Ce l&che caractère, prédestiné à faire le malheur de tous ceux qu'il aimerait, ne devait-il pas assez se révéler par des exemples si frappants pour qu'à l'avenir ses favoris fussent bien prévenus que jumais leur maître n'interviendrait pour leur salut aux dépens de son repos et son plaisir?
Louis XIII apprit le traitement que Marie de Médicis avait fait subir à la princesse Marie de Gonzague. Il s'indigna. Ce fut Anne d'Autriche qui, malgré son indifférence pour les actes de son époux, lui conseilla de redresser ce tort et cette injure. Elle avait en ce moment quelque penchant à ménager Gaston, son beau-frère, et elle agit comme si la délivrance de Marie de Gonzague eût dû obliger sensiblement son fiancé. Mais Gaston avait oublié déjà sa maîtresse, et Marie méprisait de tout son cœur ce prince pour qui le malheur d'autrui était un épouvantail.
Puylaurensse montra | lus généreux que son maître. Il assura par serment à la reine mère que jamais l'enlèvement de la princesse n'avait été décidé par le duc d'Orléans. Plusieurs gentilshommes s'unirent à lui pour déclarer la même chose , et Marie sortit de prison avec la duchesse de Longueville , le 4 mai 1629, trois mois après leur arrestation.
Plus tard, lorsque cette princesse épousa en secondes noces Jean Casimir II, roi de Pologne, et qu'une sorte d'amour respectueux pour sa nouvelle épouse eut dédommagé Marie de tous ses chagrins :
— Madame, lui dit le roi, aviez-vous jamais été aimée, vous si belle, vous si noble et si digne de l'amour de tous 1
-*- Jamais, répondit Marie. Gaston d'Orléans m'a trahie lâchement, 1^ de Cinq-Mars, qui voulait m'épouser, a manqué de confiance ei| moi, et m'a exposée à la mort; le roi Sigismond m'a presque insultée après m'avoir demandée en mariage... Si vous ne ifn'aimez pas , jamais je n'aurai connu le bonheur.
-»- II y a dix ans que je vous aime, dit-il.
' — Vous ne me connaissiez pas.
— Je vqjis connaissais tout entière. Vous souvient-il d'un mur de pierres noircies sur lequel vous écrivîtes au donjon de Vincennes ce vers plein de charme et de mélancolie:
Espérons, prisonniers 1 les beaux joars reviendront!
— Kn effet, je me souviens; mais comment savez-vous?...
— J'ai lu.
— A Vincennes I 0 sire I quel séjour I vous avez donc visité le donjon?
— J'y ai été renfermé ; j'ai habité votre chambre, j'ai souffert de vos malheurs. Appelé à commander les armées du roi d'Espagne, je traversais la France sous un faux nom. l'on m'arrêta, et jusqu'au jour où le roi catholique me réclama du roi de France, je fus prisonnier, comme vous l'aviez élé, Marie. Que de fois, triste, désolé, je sentis la cons^flation se glisser dans mon âme, quand je baisais les caractères tracés par votre main ! Que de fois je les ai regardés comme un oracle I... Et lorsque vous vîntes en Pologne, épouser mon frère, dites-moi, n'avezvous pas trouvé toujours en moi plutôt le compagnon de captivité que le beau-frère jaloux?..*
— C'est vrai, sire : eh bien, les beaux jours sont venus! oui, c'était un oracle I que pensais-je alors! tout m'abandonnait. Les
idO UISTOmE
choses ont bien changé ; Gaston abandonnant ses amis , laissant tuer Ornano, me laissant incarcérer , laissant décapiter Cinq-Mars et de Thou, avait laissé arrêter le digne gentilhomme Puylaurens... celui à qui je dois ma liberté.
— Puylaurensl je l'ai connu en France, mais comblé de dignités.
— Oui, Richelieu le ménageait, il le craignait. Puylaurens fut le négociateur secret du mariage que Gaston contracta en 1631 avec la princesse Marguerite, fille du duc de Lorraine. Dès lors Richelieu voulut le perdre. Puylaurens, plus heureux que les favoris ses prédécesseurs, avait décidé Gaston à fuir dans les Pays-Bas, et de là, uni au duc de Lorraine, il pouvait faire une rude guerre à TÉminence. Richelieu prit le pauvre Puylaurens par l'ambition, et lui fit offrir en échange du retour de Gaston à la cour de France, cent mille écus de rente et la main de mademoiselle de Pontchâteau, sa nièce. Puylaurens devait être ainsi duc et pair et neveu de Richelieu.
À qui la fortune ne tourne*t-elle pas la tête? Puylaurens fut ébloui. Cet éclat l'empêcha de voir le piège ouvert sous ses pas. Il ramena par ses conseils Gaston dans son chAteau de Blois, et, marié à mademoiselle de Pontcbâteau, recueillit le fruit des promesses de Richelieu. Mais au bout de deux mois tout l'édifice était renversé.
Puylaurens, en homme d'esprit, devinait bien la contrainte du cardinal : ce n'était plus assez d'avoir ramené Gaston en France, il fallait rendre compte à Richelieu de toutes ses actions. Puylaurens, duc et pair de France, ne se sentit pas le courage de devenir espion. £n vain son oncle lui ofirit^il le bâton de maréchal, il refusa.
— J'ai tiré ton maître des Pays-Bas, se dit Richelieu, je te tirerai bien de Blois.
Par son ordre un carnaval brillant fut préparé à la cour, Gaston y fut invité, avec son favori, à jouir des fêteâ de la saison, et sans défiance apparente ils arrivèrent tous deux. Richelieu fit à son neveu Te plus charmant accueil; Puylaurens demeura froid. Lé ministre ne s'alarmait déjà plus de ces rigueurs, et s'en moquait au fond de Tâme.
Le roi fit mander Gaston, tandis que Puylaurens répétait un ballet, dans lequel il devait figurer avec tous ses avantages. A ce moment le cardinal passa, regarda le beau danseur, et voyant que Puylaurens feignait de ne le pas voir.
— Eh bien, lui dit-il, beau neveu . quand fondrons-nous * cette glace?
— Monseigneur, dit Puylaurens, quand votre soleil sera assez chaud.
Richelieu sourit, fit un signe, et dix minutes après, Puylaurens était arrêté et conduit au donjon de Vincennes. Il demanda pourquoi; on lui répondit Espagnols, trahisons, complots, toujours la même chose. .. Ainsi avaient fini les anciens favoris. On arrêta même du Fargis !
Mais Gaston se réconcilia avec son frère. Quant à sa nièce, Richelieu ne se dissimulait pas qu'elle allait demeurer comme veuve et sans crédit, depuis Temprisonneraent et la ruine de son époux; le cardinal s'occupa, dit-on, de la faire veuve tout à fait, et Puylaurens mourut à Vincennes comme étaient morts Omano et le grand prieur
— C'est le chagrin, disaient les amis du cardinal.
— C'est une fièvre pourprée, disait le roi.
— C'est l'air de YinceBnes, répondit le cardinal, cet air meryeilleui qui fait mourir de la même façon tous les gens qui n'aimenl pas le roi et qui conspirent. La belle prison d'état I
Quant à du Fargis il n'eut pas de fièvre pourprée et fut conduit à la Bastille. Voici l'histoire de France après notre captivité, sire.
Le roi de Pologne sourit à ce triste récit, et dit à Marie de Gonzague:
— Il est heureux que monsieur le cardinal ne se soit pas mêlé de nos affaires!
Le père Joseph, l'Éminence grise, dont nous avons parlé, eut aussi son prisonnier à Yincennes. Ce capucin n'aimait pas les doctrines du fameux abbé de Saint-Cyran, Duvergier de Hauranne, qui avait fait un ouvrage contre les hérétiques, composé de trente volumes in-folio, tout au moins, et encouragé Gaston à ne pas épouser mademoiselle de Montpensier. L'abbé de Saint-Cyran en prison passa pour un saint, tant il édifiait ses compagnons de captivité, les soldats et les geôliers même. Il apprit que deux dames étaient renfermées à Yincennes pour avoir, avec une baguette de coudrier, prétendu découvrir des métaux et des sources. L'accusation de sorcellerie pouvait leur être nuisible à une époque oii le fameux Urbain Grandier avait été brûlé comme correspondant du diable. Ces dames étaient la baronne de Beausoleil et sa fille. Le baron, tout aussi coupable sans doute, avait été écroué à la Bastille. Il vivait là dans un de ces dénûments efl^royables que Ton aura vu dépeints dans l'histoire de cette prison , nu de la tête aux pieds , couvert de barbe et d'immondicesi à moitié fou. Saint-Cyran dépêcha vers le baron un prélre de ses amis, qui un jour amena au baron,
sans lui dire pourquoi ni d'où H yenait, un tailleur chargé de lui demander son goût et de lui faire choisir des étoffes. C'était ainsi que mesdames de Beausoleil avaient reçu à Yincennes du linge, des habits et des secours.
Mais celte immense charité, jointe à tant de science et de génie, furent bien récompensés sur la terre. Saint-Cyran était regardé comme un dieu. Lorsqu'il sortit de prison, il n'avait souffejt d'autre mal que la privation de sa liberté, car le cardinal n'osait empêcher ce pieux captif de dire sa messe tous les j^rs à Yincennes, et Louis XIII, après la mort de Richelieu, n'obligea pas Saint-Cyran de désavouer, pour êlre libre, les erreurs et les hérésies qu'on lui imputait, ainsi que c'était l'usage envers tout prisonnier auquel on attachait quelque importance.
L'abbé avait habité au donjon la chambre dite chambre de Saint-Louis.
II sortit donc, et tous les habitants, du château et du donjon, pleuraient de joie et de tristesse à la fois, ravis de le voir libre, chagrins de perdre ce digne prêtre, dont les vertus et l'exemple les avaient consolés et édifiés tant de fois. Les chanoines allèrent l'embrasser, les soldats se mirent en haie sur son passage, au son des tambours et des fifres, et sa mémoire a toujours été en vénération dans le château de Yincennes.
Les étrangers eux-mêmes rendaient justice à cet homme excellent. Le donjon fut rempli, sous Richelieu, de prisonniers *de guerre, parmi lesquels on cite le fameux Jean de Werth, ce partisan allemand, qui viut menacer Paris à la tête de ses bandes espagnoles, et que Turenne vainquit. Il fut pris au combat de Rheinsfeld, et conduit, avec plusieurs Allemands, au donjon de Yincennes. Les chansons et les quolibets plurent alors sur
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celui dont on ayait eu quelque peur. Jl y avait eo aussi Colo* redo, jeune capitaine pris en Lorraine par le marquis de la Force, et le baron d'Eghrafort, l'un des meilleurs généraux de Fempereur. Ce général devait être échangé ; mais, comme on apprit la mort de celui qui devait revenir à sa place, il demeura prisonnier et mourut au donjon, non sans laisser un soupçon d'empoisonnement, bien que les geôliers eussent assuré qu'il était mort de ses blessures.
C'est à peu près à cette époque qu'un autre Nicolas Flamel, ancien capucin, nommé Dubois, prétendit avoir trouvé la pierre philosophale, se maria, fit des dupes, fut renfermé à Vincennes, et pendu au bout de six mois. On vit, dans le donjon, le comte de Lamboy, Merci, et Laudron, officiers généraux espagnols, qui furent détenus jusqu'à ce qu'ils eussent fourni leur rançon, qui fut de vingt mille écus pour le premier des trois, et de trois mille pour les autres.
A ce moment, Vincennes avait pour gouverneur Bouthilier de Chavigny, secrétaire d'état, créature et fils, disait-on, de Richelieu. Il avait succédé au duc de Chaulnes, après la démission donnée par celui-ci de sa place de capitaine et gouverneur du château et du donjon. Chavigny ne fut qu'un homme de cour, faisant faire à des subalternes les fonctions de sa place avec exactitude et sévérité. Mais il ne se montra pas cruel et avare comme les gouverneurs de la Bastille, envoyés aux prisons d'état pour se gorger d'or et servir d'instrument aux vengeances dû pouvoir. Chavigny, le jour de la représentation de 3fîrame, qui eut lieu au palais cardinal, et qui fut suivie d'une fête magnifique, fit sortir Jean de Werth et quelques ofBciers supérieurs prisonniers au donjon, pour leur procurer le plaisir et l'honneur
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d'as8ister à cette soirée speodide où toute la nobles, et d'épée d'église et de robe, fut conyiée. Ce fut là que Jean de Werth, au milieu de surreillants et de gardes , répondit à ceux qui lui demandaient son avis sur celte fête :
— Tout le spectacle m'a paru merveilleux; cependant dne chose m'a surpris par dessus tout.
— Qu'est-ce doue? demanda l'interrogateur aposté.
— C'est devoir, dit-il, qu'en un royaume très-chrétien comme la France, les évéques soient à la comédie pendant que les saints sont en prison I
La dernière tentative que Gaston ait faite sous le règne de Richelieu pour secouer le joug de ce terrible ennemi, faillit coûter la vie au comte de Montrésor. H s'agissait» cette fois ^ comme toujours, de la jalousie que le cardinal avait contre tous les amis de Monsieur. Après avoir combattu et terrassé tous ses adversaires, Richelieu n'avait plus à redouter qu'une femme, cette duchesse de Ghevreuse, jadis confidente d'Anne d'Autriche, et q.ui avait vu le cardinal devant cette reine, dont il était amoureux, danser en habits de velours vert, avec des sonnettes aux genoux, aux coudes, et des castagnettes à la main. Jamais Richeheu n'avait pardonné son humiliation à la duchesse, et il l'avait impliquée successivement dans tous les complots tramés contre Louis XIII. Mais sa qualité de femme, et surtout sa profonde habileté, l'avaient sauvée des fureurs du cardinal. Eofin, celui-ci obtint de Louis XIII un ordre d'arrestation, et madame de Chevreuse s'enfuit en Angleterre avec sa fille, laissant en dépôt, chez le comte de Montrésor, ses pierreries et son argent comptant. Il n'en fallut pas davantage pour que le cardinal assouvit sur le dépositaire la rage longuement amas-
sée contre la duchesse : Montrésor fut arrêté, conduit d'abord à la Bastille, puis au donjon, oii l'exempt du grand prévôt le remit à un autre exempt nommé la Ramée. Le comte resta quatorze mois prisonnier ; la vengeance du cardinal avait survécu au cardinal lui-même; il fallut de pressantes sollicitations pour faire ouvrir au comte les portes de Vincennes, un an après la mort de Richelieu, arrivée le 4 décembre 1642.
Puisque le règne du cardinal est terminé, un mot nous suffira pour le résumer impartialement. Défenseur intrépide et intelligent des intérêts de la France, Richelieu est un des hommes auxquels nous devons le plus. Il a servi la cause du peuple par le seul moyen qui fût alors en son pouvoir, c'est-à-dire Texaltation de la royauté aux dépens des mille ambitions de l'aristocratie française. Il a le premier déployé l'inflexible rigueur de la justice contre les traîtres voilés sous le nom commode de mécontents, et qui, dans un moment de dépit, faisaient traditionnellement entrer en France l'Espagnol et l'Anglais, béants à ' chaque démêlé des sujets avec leur roi. Malheureusement l'orgueil immense de Richelieu l'a fait se constituer partie intéressée dans ces hautes questions, et le cardinal s'est vengé trop souvent lui-même, sous prétexte de venger l'honneur national ou la majesté du roi.