CHARLES X
Ckwwumas : Le génAnl Dagmimll. — Le marfois de Pojv^rt.
Bien qae rhistoire de YincemieSt comme prison d'état, soit tesminée soos k r^e précédent, nous ne pensons pas que notre tÂcbe soit accomplie, et nous croyons devoir continuer le récit des évteements qui s'y sont passés jusqu'à nos jours. Pour cela, nous devons surtout parler de ce château comme place de guerre, et il doit nous fournir un des épisodes les plus glorieux de la fin de l'empire.
Ce fut le 2 février 1812 que le génàral de brigade Daumesnil fut nomméf par l'empereur, gouverneur de Yincennes.
H J'ai besoin d'un homme sur lequel je puisse compter, lui dit Napoléon; et j'ai songé à vous, Daumesnil ; c'est de Yin*cennes que doivent partir le matériel et les muifilioni nécessiîres à mee armées. »
L'empereur avait fixé par là la destination principale de cette place. En s'adressant à DaamesDil, lui qui se connaissait en hommes, il avait fait un choix digne de la France.
Daumesnil à cette époque avait quarante-six ans. H était général de brigade depuis l'âge de trente-deux . Colonel d'un des plus brillants régiments de la garde, il avait reçu, à la tète de ses soldats, vingt-six blessures, dont une k Wagram, qui ayant nécessité l'amputation de la jambe, lui avait valu à l'armée, et plus tard dans le peuple, le surnom glorieux de (a jambe de boU. Son intrépidité, son désintéressement, son dévouement et sa fermeté étaient connus et appréciés de Napoléon. Il fut le modèle de ces vertus dans ces temps de malheur et de honte oii la fatalité et la trahison amenèrent les baïonnettes étrangères sur le sol de la France.
Il répondit à la confiance de l'empereur par l'activité étonnante qu'il imprima aux travaux gigantesques de Yincennes. On vit arriver dans cette place jusqu'à cent cinquante voitures de poudre par jour, et dans les années 1812, 1813, 1814 e' 1815, la fabrication s'éleva à trois cent cinquante mille cartouches d'infanterie et quarante mUle gargousses dans une seule journée.
Mais ni les immenses travaux de toutes les fabriques d'armes de la France, ni le courage de l'armée, ni le génie de Napoléon, ne purent résister à cet éboulement de l'Europe, qui fondit sur notre patrie. Paris et ses environs sont tout à coup cernés par les troupes étrangères ; on -dit que toute résistance est inutile, et Daumesnil parle de se faire sauter plutôt que de se rendre. Celte résolution énei^que effraye quelques jeunes soldats. Daumesnil l'apprend, et après s'être assuré de la majeure partie de la gar-
DU DONJON DE VINCENNES. Wl
rnson, il chasse ces hommes timides et fait murer la poterne par laquelle ils sont sortis. Sur ces entrefaites, la capitulation du 30 mars 1814 est signée. Elle stipulait que le matériel im* mense qui couronnait les hauteurs de Paris devait être remis le lendemain, à la pointe du jour, entre les mains des alliés. Daumesnil l'apprend, fait une sortie pendant la nuit à la tète de deux cent-cinquante chevaux qui se trouvaient dans la place, enlève et introduit dansVincennes tout ce qu'il peut de fusils, de canons et de munitions ; le tout a été évalué à plusieurs millions. Le lendemain, les commissaires étrangers se présentent pour faire exécuter Tarlicle de la capitulation qui concernait Yincennes. Daumesnil refuse de reconnaître cette capitulation. En vain on lui représente qu'elle a été faite en vertu des pouvoirs donnés par le roi Joseph, au nom de Napoléon; qu'il a été compris lui-même dans l'article qui le concerne. Daumesnil répond qu'il a reçu directement le commandement des mains de l'empereur, et que c'est sur un ordre de lui seul qu'il s'en départira. On lui dit alors que Paris et ses environs sont au pouvoir de l'ennemi, que sa résistance est folle et inutile ; qu'on le prendra par famine si on veut ; qu'on le fera sauter s'il ne se rend pa». Pour toute réponse Daumesnil conduit le commissaire étranger dans un magasin oii étaient entassés dix-huit cent milliers de poudre,, et lui dit : « Venez, nous sauterons ensemble, et si je vous rencontre en l'air, je réponds de ne pas passer sans vous égraligner. »
Le commissaire se retire, et Daumesnil, persistant dans sa noble et ferme résolution, ne consent à remettre la place qu'après l'abdication de l'empereur , et aux mains du nouveau gouvernement français.
SM msTomB
Louis XYIII nomma alors au gouTememait d^ YinceiiMi le marquis de Puyvertt qui avait été prisomûer au doDJoa durant tout l'empire. Yinceimes continua à suirre ses anciens errements. Ce fut simplement une place de guerre établie sur le pied de la paii, et Louis XYIII, qui avait voulu remplacer la gloire de l'empire par la liberté des institutions que le sénat lui avait imposées et qu'il avait dès lors octroyées, ne put songer à rétablir la prison d'étal au donjon. Hais ce parti que Mar poléon avai tpoursuivi jusqu'à l'enfermer dans les prisons d'état» ee parti conservant ses vieilles idées* ne voulut jamais (croire à la France régénérée, et tenta, abusant des prérogatives que lui donnaient ses souffrances sous l'empire, de la traiter en peuple conquis. Un long cri de détresse et d'oppression s'éleva du sein de la bourgeoisie, gente pre$que corvéable à merci à cette ^oque, et du sein de l'armée, abreuvée d'humiliations et de m^ris. Ce eri. Napoléon l'entendit de l'Ile d'Elbe. Il y répondit avec le bataillon de sa vieille garde qui avût eu l'honneur de partager son exil ; il s'embarqua* confiant, comme César, sa fortune à un frêle esquif, toucha les rives de France, et son aigle vola de ehchers en cbchers jusqu'aux tours de Notre-Dame^ selon sa sublime expressi<m.
Le 20 mars 1815 l'empereur Napoléon était aux Tuileries. Le 21, Daumesnil était rétabli, pour la seconde fois, dans le fouvemement de Yincennes, en remplacement de M. Puyvert» qui lui avait succédé. La période des cent jours s'écoula sans autres événements remarquables que le renouvellement de l'aotivité première de cette place de guerre. On ne songea pointa rétablir le commandant du donjon ; tous les efforts de l'empereur se concentrkent vers Waterloo» oii Yincennes devait
DU DONlOrC DE TINCENNES. t4t
envoyer des munitions et des armes. La fatalité, et non la tactique et le courage, c'est aujourd'hui bien reconnu» fit perdre cette grande bataille à Napoléon. Bientôt une novrelle invasion de troupes étrangères inonde le sol français. Comme en 1814', les hordes de cosaques et de hullans parcourent les campagnes, et une armée innombrable entoure Paris et ses environs ; bientôt elle en est maîtresse. Gomme en 1814, lajamhe de hois est à son poste de résistance et d'honneur, et fait inscrire sur les murs de Vincennes : a Ici on meurt et on ne se rend pa$. » Le mot de Cambrone, prononcé à Waterloo, avait eu de l'écho jusque dans la citadelle. En effet un seul canon français annonçant la résistance se fait encore entendre aux Parisiens : c'est celui de Daumesnil.Ses devoirs lui paraissaient plus importants cette fois : le seul matériel qui reste à la France se trouve à Vincennes, et cette fois encore Daumesnil ne veut pas le rendre à l'ennemi. Investi de toutes parts» cerné sur tous les points, il résiste à ces troupes étrangères qui se pressent contre les murs de la place, seul point de la France oh flotte le drapeau aux trois couleurs. On lui députe un parlementaire pour le sommer de se rendre. Daumesnil l'accueille du haut des remparts et lui fait celte réponse k la fois sublime et spirituelle que le souvenir de son nom met encore dans toutes les bouches : « Rendez-moi ma jambe j je vous rendrai la place. »
Les étrangers ne s'arrêtent pas là. Blucher, qui h ce qu'il parait ne se connaissait pas en hommes, fait offrir au commandant un million pour prix de sa capitulation. Daumesnil refuse: on insiste; on connaissait sa situation; on savait qu'il n'avait pas de fortune; on lui parle de l'avenir de sa famille : oc M(m refus servira de dot à mes enfants, » dit le brave général , et il
Sbà HISTOIRE
congédie le comipteor. Puis, au milieu de ce blocus inouï, il ne se borne pas à se défendre, il yeut attaquer à son tour. Â la tête de quelques inyalides comme lui, il tente plusieurs sorties: il prend et reprend le yillage de Yincennes. Un jour même il sort de la place, monte sur le cheyal d'un brasseur, et rentre dans la citadelle ayec des canons prussiens qu'il ramène en trophées. C'est ce jour^là que , considérant les yieux inyalides mutilés qui l'ayaient accompagné, et yoyant que pas un ne manquait à l'appel, il s'écria gaiement : « L'ennemi a respecté le jeu de quilles et n'a pas osé y jeter ses boules de fer. »
Le général Daumesnil essuya cinq mois de blocus, pour ne pas se rendre à l'étranger. Ce ne fut qu'au bout de ce t^nps que, fidèle à la loi qu'il s'était imposée, il consentit à conclure une capitulation ayec le gouyemement français. Il en r^la lui-même les conditions, et se retira sans bruit dans une retraite modeste sur les bords de la S^e, à quelques lieues de Paris. 11 y yécut tranquille et isolé, sans ambition, sans désirs, sans qu'aucune démarche auprès des Bourbons pût démentir sa noble et belle conduite. Les souyenirs des gloires de la France agitaient seuls son âme, et il croyait sa carrière terminée; mais il n'en était pas ainsi. Une troisième fois il deyait reprendre le gouyemement de Yincennes, et détrôner H. de Puyyert, qui l'ayait aussi remplacé pour la seconde. Ces deux hommes étaient le piyot autour duquel tournaient les peuples et les rois.
M. de Puyy^t garda le gouyemement de Yincennes jusqu'en 1830. Ce château continua, comme par le passé, à être une école d'artillerie, et il ne s'y passa aucun éyénement remarquable, si ce n'est l'exhumation des cendres du duc d*Enghien,
qae nous avons mentionnée plus baut. Quant au donjon, il fut de nouveau ouvert à la curiosité publique, et à cette époque nul ne pensait que jamais il pût redevenir une prison d'état. Mais le temps du favoritisme, des jésuites et de la dévotion outrée reparut à la cour du roi Cbarles X. Pour conserver au pouvoir un homme que Texpression légale de la nation en avait ^ repoussé, pour régner par le système jésuitique qui ne peut
* exister sans arbitraire, les ordonnances de juillet furent pro-
^ mulguées. Elles détruisaient toutes les garanties des peuples, la
liberté des votes, celle de la presse, celle des personnes. Elles amenaient enfin, par leur conséquence, au rétablissement des prisons d'état, et le donjon de Vincennes aurait repris sans doute son ancienne destination. Mais cette fois Dieu anima le peuple de son soufQe. Cette fois justice fut faite. En trois jours, celui qui avait rendu les ordonnances fut chassé du trône ; en huit, la plupart de ceux qui les avaient provoquées, conseillées ou consenties par dévoûment ou par faiblesse, furent conduits prisonniers à ce même donjon que cet acte illégal et arbitraire aurait fait revivre.
Il n'entre pas dans notre cadre de faire l'histoire de la révolution de juillet, qui, bien que répudiée de jour en jour davautage comme principe du gouvernement qui nous régit, est pourtant présente à la mémoire et au cœur de tous, et restera éternellement un exemple glorieux de ce que peut un peuple pour sa liberté, une preuve irréfragable de sa modération et de sa générosité dans la victoire. Nous n'en devons compte que relativement à Vincennes, qui apparaît dans un coin du tableau. C'est ce que nous allons faire pour terminer l'histoire du donjon.
LE DONJON DE VEVCENNES sous loms-PHiupre.
PâDoinoiRS : Le prince de Pclfgnac — Le comte de Peyiminel. — Ghantelaiif e. •
GaernoD RanyiHe.
GomnAifBDR : Le général Daumesnil.
Peu après nos trois glorieuses journées, le peuple, se rappelant la belle défense du général Daumesnîl, se porta en foule à sa maison de campagne.
« À Yincennes I à Vincennes. général, criait-on de toutes parts. Vive Daumesnil ! vive la jambe de boisi »
Entraîné par ces cris, le général suivit le peuple, qui le porta en triomphe au Palais-Royal. Louis-Philippe, en l'apercevant, lui dit :
— Général, Vincennes vous attend.
ZhS HISTOIRE
Le vieux soldat partit aussitôt, et pour la troisième fois rentra dans cette place, qu'il avait défendue avec tant d'énergie.
A peine était-il installé dans son gouvernement, qu'on mit sous sa garde quatre ministres de Charles X . signataires des ordonnances, qui avaient été arrêtés au moment où ils clicrchaient à sortir de France. Cette résolution fut prise dans l'intérêt de leurs personnes, qu'on voulait dérober à la fureur populaire. En efiet les blessures de juillet saignaient encore , et ceux qui portaient le deuil de leurs pères ou de leurs enfants, demandaient à grands cris des représailles dans le sang de ces ministres, dont la signature et les ordres avaient commandé le carnage dans Paris. Aussi n'était-ce pas des prisonniers ordinaires qu'on avait mis sous la garde du brave Daumesnil ; c'était un dépôt qu'on avait cx>nfié à sa loyale épée, qui n'en devait compte qu'à la loi.
MM. de Peyronnet, de Guernon Ranville et Cbantelauze arrivèrent les premiers de Tours à Paris, et furent conduits à Yincennes. On les mit d'abord dans le pavillon de la Reine, chacun dans une chambre séparée, et M. de Polignac ne tarda pas à aller les rejoindre. Bienlôt l'ordre arriva de les transférer au donjon. Celte cérémonie s'accomplit avec une sorte de solennité : les cours que les prisonniers devaient traverser étaient innondées de soldats et de ^rdes nationaux , chargés de la garde des prisonniers, et qui étaient accourus pour les voir au passage. H. de Polignac parut le premier : il marchait entre deux grenadiers, la tête nue, le pas lent, les vêtements en désordre, les traits altérés par la douleur et la fatigue. Le général Daumesnil était à ses côtés. En montant l'escalier tortueux et sombre de ce donjon, oU il entrait pour la seconde fois, une
émotion telle s'empara de lui« qull fat obligé de s'arrêter et de s'appuyer sur le fusil d'un soldat; il poursuivit pourtant sa roule et arriva au quatrième étage du donjon, qu il connaissait si bien. C'était là qu'il avait passé plusieurs années sous l'empire. Il marcha droit à son ancienne chambre, n^ 46, et demanda à l'avoir encore pour prison. On la lui accorda, et H. de Poltgnac entra de nouveau dans cette tourelle, ou il s'assit tristement. Étrange destinée que celle de cet homme! Le donjon de Vincennes avait été sa punition pour avoir voulu renverser un pouvoir qu'il trouvait tyrannique, injuste, illégitime; et pour avoir abusé du pouvoir qu'un roi trop faible avait mis dans ses mains, il venait expier sa faute dans les mêmes lieux.
H. de Peyronnet parut après lui : il marchait au contraire d'un pas rapide, le regard assuré, la tète haute et couverte. Un seul incident signala son passage : outré de cet air d'assurance, un inconnu, le couchant en joue, s'écria tout à coup : « A genoux, le misérable qui a Usât tirer sur le peuple; à genoux et qu'il demande pardon !..• »
On entoura aussitôt cet homme , on calma sa colère, et H. de Peyronnet arriva, sans être troublé par autre chose, au quatrième étage du donjon, où on lui donna la chambre n"" 35, occupée autrefois par le marqws de Rivière.
HM. Chantelauze et Guemon Ranville suivirent leurs collègues et furent placés au même étage, le premier au n^ 39, le second au n^ 40.
Dès ce jour, les anciens ministres purent communiquer ensemble dans la grande pièce qui précédait leurs chambres. Us mangeaient aussi ensemble et avaient la faculté de se prome-
«0 msroiRE
ner dais k» coan, JL de P(A%nae usa seul régulièremœt de cette pMHMfSMinu Lear captinté ne fnt, du Fcste, resserrée que dafis 1 utérôt de Usàreté de toœ, et se fut nullemeut empretufe de cette séfér ité ridicule et cruelle dont ces murs avaient été tant de feis témoina. M. de Chantelauze, qui était réeReinent souilrant, reçut tous les 9oms que réclamait son état, et M. de Polignac obtint la potuissiou de recevoir la visite de la duchesse de Guiche.
Trois commissaire» furent nommés pour les interroger : ce furent MM. Berenger, Hadier deHontjau el Mauguin. Ils se transportèrent à Yincennes, où ils furent reçus par toute la garnison sous les armes, et le tambour battit aux champs à leur arrivée. Ils firent comparaître devant eux les accusés, et remplirent leurs fonctions avec autant d'humanité que de justice.
M. Louis Blanc, dans son excellent livre de Y Histoire de dis OM^ écrit avec autant de talent que de conscience, empreint à chaque page de vérité^-et de faits, et semé de réflexions profondes^ nous a tracé le tableau suivant de cet interrogatoire, que nous ne saurions mieux faire que de rapporter :
« L'interrogatoire des anciens ministres fut solennel, et plus graTC que sévère. Seul, M. Hauguin donna des signes de sensibilité. U avait jadis obtenu de M. de Peyronnet une amnistie pour des Français réfugiés «i- Espagne; il avait connu M. de GuernaoRanville, et plus intimement encoreM. deChantelaiuze. Quand ce dernier, pâle, malade, atterré, se présenta tout à coup à lui, il ne put s'empêcher de lui tendre la main, et foDdit en larmes. M» de Cbantelauze, en effet, paraissait plier sous le poids de scn infortune. M» de Peyronnet, au contraire, dé- ][^jait une assurance qui n'était pas exempte de bravade; il
DU DONJOH OT VmCENNES- W!
eipliqaaît sa oMfpènâon au ordomiaiices* ptr son décernement absolu po«r un roi qai Tarait oonblé de bienfaits. Le oowage de IL de GueiwNi Banville était mêlé de mainam Inn meur. Quant à IL de PoligMC, son altitude étonnait au plus haut point les oommiasaipcs. Calme et presque sowiant, il aTsit Tair de regarder iout oe qui se passait comme une mmédie de mauvais goût. « La responsabilité des minisbnes, disait-il, n'est qu'un corollaire de l'inTiolabililé royale. On n'a pas respecté l'inviolabilUé de Charles X; éoM, ses ministres ont cessé d'être responsables. ^ C'était dire à la victoire de fléchir sous des sublililés de légiste. Mais à l'abri de ces conséquences, d'une fiction qui n'avait sauvé ni Charles P' ni Strafford, M. de Polignac se croyait inattaquaUeu a Quand im mettra-t^on en liberté? » répétail41 sans cesse. On entendait poortant retentir autour de la (Hrison des clameurs sinistres.
» Les coHimissaires eurent soin de tempérer par imutoonp d'égards l'austérité de leur mission. IlftrConpaient court aux réponses des andens ministres, lorsqu'elles devenaient cornpromenantes. Les interrogatoires firent place trèansonvent à des entreUens, pendant lesquels les accusés purent oublier l'amer* tume de leur position. On apportait des rafraîchissements, fa conversation s'égaNÛtsur des s ujets frivoles, et l'image de l'échabttd disparaissait, d
Cependant» bien ^qu'ayant nommé des commtsHsires pov interroger les anciens ministres, le gouvernement était indécis et embarrassé sur le tribunal devant lequel il devait les faire comparaître. Cette question était déUcsIe, «n effet» «t l'on doit se rappeler encore la polémique ^es journaux â cet égard. Vm autre crainte l'agitait encwe : c'était la peine quiserait^llMiûncée«
s» HISTOIRE
et il devait répudier d'avance, disait-il, réchafaud, dont la révolution de juillet aurait été vierge par ce moyen. Au milieu de ces tergiversations, on murmurait tout bas la nouvelle que la chambre des pairs était constituée en haute cour de justice, pour juger les ministres, comme elle avait jugé autrefois le maréchal Ney, et tout haut, et avec la solennité la plus grande, on proposait à la tribune de la chambre élective Tabolition de la peine de mort. Celte., proposition semblait faite à point pour les prisonniers de Vincennes. La chambre des pairs était^ à cette époque, le pouvoir le plus impopulaire, et le sort de collègues qui avaient si longtemps siégé parmi eux, remis en leurs mains, ne paraissait pas une garantie de justice. La marche du gouvernement, d'ailleurs, quoique à peine dessinée, annonçait déjà sa tendance à étouffer sa propre origine. Couvert encore de la poussière des barricades de juillet, du sang de ses frères, qu'il pleurait, animé par ces nouvelles, excité par les placards et les proclamations affichées de toutes parts, le peuple se souleva et parcourut en tumultQ les rues de la capitale. Le 18 octobre, des bandes sortent du Panthéon, d'autres traversent la rue Saint-Honoré» en chantant la Parisienne ; une troisième colonne se dirige sur le Palais-Royal, agitant un drapeau sur lequel on a inscrit ces mots : Mort aux ministres! Arrivée sur les lieux, elle trouve les grilles du jardin fermées, la garde nationale veille autour et en défend l'entrée ; alors, redoublant les cris de vengeance, la foule prend le chemin de Vincennes, arrive sous les murs du chAteau et réclame la tête de ceux qui ont fait verser le sang de leurs frères. La foule était nombreuse et terrible; mais elle ne pouvait intimider le général Daumes* nil. A leu^ approche, il fait baisser le pont du cMkau, s'avance
DU DONJON DE VINCENNES. ' Zhi
seul et leur dit ayec une noble fermeté : « Vous demandez les têtes des accusés? Vous ne sayez donc pas qu'elles n'appartiennent qu'à la loi? Vous ne les aurez qu'avec ma vie. Si un ' seul d'entre vous franchit le pont-levis, je fais sauter le cbà-
^ teau!» t
' Étonnée et muette, la foule s'arrête, considère le vieux guer-
rier et se rappelle que par deux fois il a fait la même réponse ^ aux troupes étrangères, alors qu'<»i lui offrait de l'or et. des
^ honneurs. Puis tout à coup l'entourant, le pressant, le porlant
presque en triomphe, elle s'écrie d'une seule voix : « Vive le général Daumesnil ! vive h jambe de boi$ /. . . » ' L'émeute était finie, le peuple avait compris ces paroles que
I les ministres n'appartenaient qu*à la loi. Il revint à Paris, résolu
^ à attendre l'issue de cette affaire, et exhalant, dans des chants
patriotiques, cette ardeur qui avait échoué contre les murs de F Vincennés.
F L'abolition de la peine de mort ne fut pas prononcée, mais
r la chambre des pairs fut érigée en cour de justice pour juger les
[ ministres de Charles X. Alors toute la défiance du peuple se ré-
veilla et l'émeute gronda de nouveau dans le lointain. I Le 10 décembre, dès huitheures du matin, les ministres furent
extraits du donjon et transférés à la prison du petit Luxembou^, préparée à cet effet. HM. de Polignac, dePeyronnet el de Guernon Ranville purent seuls faire le voyage, H. de Ghantelauze était trop souffrant en ce moment. Des précautions extraordinaires avaient été prises pour cette translation; le bois de Vincennés était rempli de troupes. Deux piquets de la garde à cheval, commandés par le général Carbonel, un escadron de
chasseurs, commandé par le général Fabvier, et un détacheb. AS
su msvoDffi
meni db eanoBiiiers de la f aniîMa d» Vinoeiuies, fomaient Tticarte des prisonniers. Le mtmstpe de rintérietur suivait à olie?al. Us prirent la rat ^ Ftukowg Saint-Antoine, passèrent la pont d'ÂoslerliU, tmtwsèrent les boiderards neiifa, la me d'Enfer, et entrèrent au Luxembourg par la grille de i'Ob* servatoira.
« Du fond de leur Toiture^ dit I. Louis Blanc, les derniers ministres de la reetounitiMi firent la place oà a?ait coulé le sang du marécbal Ney. »
Le soir <m fit laire le Même trajet à H. de Chantelauze, «t comme on craignait encore un siocTement et ^'on ne fOQ^ lait pas faire mn nouveau déploiement de forces, le général Daumesnil ttiit le prisonnier dans sa voiture et le oonduisît au petit Luxembourg, au travers des rangs de la foule k laquelle sa présence sut imposer*
Les débats du procès des ministres s'ouvrirent le 15 décembre et se {»roiongèrent jusqu'au 21 •
Nous ne répéterons pas ici les détails de cette grande affanre, présente encore à la mémoire de tous. Il n'est pas un de ceux qui nous lirottt qui ne se rappelle, de quelque manière qu'il on ait été instruit, les dépositions terribles des témoins qui faisaient frissonner l'auditoire; le réquisitoire de M. Persil, la noble et touchante défense de M. de Mar(ignac> si intéressante par la situation des accusés et du défenseur; celle de H. Sauzet, qui fit sa réputation; de H. Bennequin, qui f mit le comble; celle enfin de H. Crémieux, interrompue par l'émeute grondante aux portes du palais. Les journaux de l'époque et les mille relatÎMis du procès qui ont été publiées sont encore dans toutes les mains. Il notis suffit de dire qu'on avait amené la garde na»
liMate à protéger, par ta fonce H wn inflonee* las débats lie ce gmiid fvooès contre le peuple» qui était 4aBt la demiève îrritatùn.
A l'isioe de la aiaaee da 21, oii lea ddMits imnnt dûi« une vaitare gtatîooDaît à la parte da petii Laseadmirg, atteadant les minisires. Us y mantèrest ph ailenoe, et la voiioae s'avança lenteoKBFt à travers la c^rde «ationale» dont looles les forces ^ient ooooewtrées «ur ce poîsL i reortrémité de Ja roe Ma- •dame elle Iromra oae escorte -de deai cents ckeraax^ ceaunaatdée par le général Fab^ier, et prit an galop des cheraux la Toarte de Yincenoes, en gagnant les boulevards eitérieurs paor "éviter le feubourg Satnl-Anloine. Le ministre de Tint^ieur et H. Layocat faisaient partie de Tescorte. Les prisonniers arrivèrent rapidement à leur première prison et furent rétabfe au donjon dans leurs chambres respectives. On avait cru devoir ainsi les sou^vaire à la fureur du peuple, ^*il trouvait trop d*indulgeMe dans larrét de la cour >des pairs. En effet, le bruit de «cette espèce de fuite se jrépandit dans Paris. Aussitftt ^émeute éclata dans la capitale; la nuil arriva, et la garde nationale birvouaqua au milieu des feux allumés autour du palais du Luaembouig. À dix heures du soir, H. Pasquier, président de fat cour des pairs, prononça dans la solitude raarrétqni oondamoait les ministres À la prison .perpétuelle, et jfrappait H. de Polîgnac de la mort civile.
Cet arrêt produisit dans feam le plus vif mécontentemeiU. La garde nationale, dont on avait requis rassislanoe, se crut jauée par le résultai d'une sentence qui eandamamt la révolutian dejwiUet M épargnanl àtcefAX qui Vmaierupr moquée nn châlmmt trop mérité (34). les condamnés ^enxHOQénas Jie prir^ pas
l'arrêt aa sérieux, et quand tm Te leur signifia à YincenBes, M/ de Chanlelauze dit à H. de Guernon Ranville : « Eh bien, mon cher, nous aurons le temps de faire des parlies d'échec. »
Peu de temps après il furent tous conduits au château de Ham. pour y subir leur captivité perpétuelle. Aujourd'hui ils sont en liberté dans leurs terre) ou à l'étranger. . ^ Tels sont les derniers pridonaiers qui ont été mis au donjon. Quoi qu'il en soit de l'issue de ce procès pour lequel l'autorité de la chose jugée exclut toute discussion, la justice de Dieu apparut éclatante et terrible dans cette circonstance. La Providence en laissant pour dernières traces, dans cette prison d'état, le séjour des quatre ministres qui, par leur volonté ou leur faiblesse, tendirent à rétablir le despotisme et fiient couler le sang français dans les rués, donna comme.exemple de sajcolère aux grands de là terre, le spectacle des persécuteurs écrasés sous leur propre tyrannie; comme expiation au peuple, Khumiliation^ les souffrances et réchafaud qui se dressait devant les coupables.
L'histoire du donjon de Vincennes est dignement close par là : car ce trait caractéristique échappe à la main des hommes et appartient tout entier à la main de Dieu.
Le gouvernement de Vincennes fut supprimé à la mort du général Daumesnil, arrivée le 17 août 1832. Le fléau du choléra, qui pesa à celte époque sur la France, enleva à la patrie ce digne guerrier, jeune encore. Sa mémoire fut honorée après sa mort par la deioiande d'une pension aux chambres, et par une souscription nationale pour la famille du brave général qui avait su vivre noble et pur, et mourir pauvre et adoré. Dès ce jour Vincennes, devenu un vaste parc d'artillerie, fut mis sous le commandement d'un lieutenant-coloneL
DU DONJOX Ï>E VINCE.VMB, S57
^ On chercherait iFeinement aiijoard'hai à YinceiiDes les traces
^ de cet ancien séjour de nos rois, les douze tours, l'église bàlie
^ par saint Louis, qui devint le lîége d'un puissant chapitra; les
i payillons du Roi et de la Reine contenant de fastes et magoiSquei
i appartements. Les douze tours sont rayées. En recherchant soi-
gneusement» de vieilles chroniques à la main, on découvre que s sur l'emplacement de celte vaste église, s'élève aujourd'hui le
I musée d'artillerie, un des plus riches et des mieux entretenus
t de France; les pavillons du Roi et de la Reine sont devenus des
e chambres de chefs et d'officiers, et des casernes de soldats. Sou«
e vent en parcourant ces demeures, on découvre au plafond ou
sur les murs, à demi cachés par des armes, des selles et des fourniments, des peintures précieuses, chefs-d'œuvre des grands maîtres dont les rois employaient le talent. Puis au milieu des larges cours, on voit des canons et des boulets de tout calibre, rangés dans un ordre admirable, et que la coquetterie du soldat se platt à entretenir constamment.
Le donjon est la partie de Yincennes qui est le mieux conservée, malgré les changements qu'il a subis. On voit encore la place des trois portes qui existaient autrefois, il n'en reste plus qu'une seule, de même qu'un seul pont-levis. La cour est entourée de constructions modernes pour les besoins du service de Yincennes. Le puils et les souterrains ont été retrouvés depuis peu. En entrant dans la cour on voit à l'ex*térieur du premier étage du donjon les pierres en saillie, fixées dans les murs, qui soutenaient le pont sur lequel passaient les rois pour se rendre à leurs appartements. L'escalier est à gauche en entrant et fait partie de la maison du concierge. L'escalier intérieur du donjon servait alors aux gens de service.
8M HlSTOmE DU DOINIJMI DE YINCENNES.
Depuis que l€s roi» ont ceesé d'btMter cette demeèie, le pont 4u premier étage et une partie de Vtsealier oflt été d^mîts» Un jQi'a kmié suMstar que celur ktérieur du ddojoa pour ks piisomnefs* lia ehipell€ qui était sur le haut du doofou aÎMÎ que la maison de r«Qii)èaier {caner) out été dénolis, et à k place de la balmstrade de fit qui entourait la eaioUe, os a eoa^ dtrnit un parapet en belles pierres ée^ taille. Slow aurons é^ tement ttsité les eaehots. Ils sont aujourd'hui eDWinbrés. de vieilles armes de toute espèee, et ont subi de nombreuses réparations, pour q^te les objets qu'on y met ne soient pas détériorés. On prenait moms de soins quand on j mettait des hommes.
Quand nous sommes allés TÎsiter le donjon dans tous ses détails, on trayarlkil à combler par des ouyrages de maçonnerie les fossés qui Fentoiirent. On nous a même dit que le projet était d'abattre bientôt le donjon lui-même. Nous le croyons sans peine, et yoilà pourquoi Thistoire du cfaAteau et du douh jon, que nous venons d'écrire, deyiendra précieuse dans peu d'années à ceux qui ne l'ont pas yu dès à présent; car bientôt dràleau, chapelle, donjon étant rasés pour les besoins de la novtelle de^ination de ce lieu, Yincennes ne présentera plus, avec les immenses travaux qu'on a tracés autour et qu'on y a réuab, qu'une vaste fortification moderne, hérissée de troupes et de canons*
Dieu veuille que dans le siècle suivant, nos neveux ne soient pas appelés à écrire sur cette fortification une histoire aussi lugubre que celle qu« nous venons de tracer sur le donjon de Vîncemiesl