‹ Le donjon de VincennesChapitre 3 sur 14 · SOUS LA RÉGENCE D'ANNE D'AUTRICHE ET SOUS LOUIS XIV · texte numérisé non relu

SOUS LA RÉGENCE D'ANNE D'AUTRICHE ET SOUS LOUIS XIV

Prison NIBR8 : Le duc de Beaufort. — Bouthillier ChavîgDy, ei-goaverneur. — Le préfideot ChartoD. — Le maréchal de Rantzav. — Le prince de Condé.

— Le prince de Conti. ~ Le duc de Longueyille. — Le cardinal de Retz. — Croissy-Pouquet. — Le surintendant Fouquet. — Pierre Talon. — Lauzun. — Lesage. — Guibourg. — Cardel. — Falburdet.

— Parie de Garlin. — Jean Cronier. — Marguerite Pilandrier. ^ Vidal. ~ De la Baldonnière. — Du Puits. — La marquise de la Baldonnière. — Laval.— Raoul Poy.— Dourlans. —Héron. — Saint- Victor. — Caffareau. — Gauthier. — Pavelière. — Parades. — Saunier. — blazeau. — Baudy. — Le frotteur de Louvois.— Bourbitou.

— Vaubrug. — Le comte de Thtln. — Le prince de la Riccia. «- M"® Guyon. — Pardieu. — Vigier.— Boscus.— Martinet. — Le comte de Brederode. — Marianne. — Varin. — Malle. — Madame Boé. ^ Chandenières. — Prancion. — Geubon. — Le comte de Kuntsberg.

— Le comte de Walstein. — Le Charbonnier. — Frédéric Ling. — Valons.— Candel. — Dom Thierry de Viaixoes. — Dom Gabriel Gerberon. — Anselmede Brigode.

GouTERiiBUBs : BouthiHier de Chavigny. — Le baron de Drouet. — Le comte de Broglie. — Marsac. — Le duc de la Meilleraye. — Le maréchal de Bellefonds. — Le marquis de Bellefonds. — Le marquis du Chàtelet.

Après Richelieu, Louis XIII comprit bien que la noblesse allait relever I9 tête; ce roi eût terminé moins paisiblement son règne si la mort ne l'eût enlevé du trône un an après son ministre.

Anne d'Autriche voulait, avecHazarin, continuer l'œuvre du grand homme. Hais sans génie, sans appui dans la nation.

étrangers toos deux, détestés tous deux, ils se yireot près de succomber. Le jeune roi Louis XIY eût perdu sa couronne, Anne d'Autriche fût retournée en Espagne ou entrée dans un couvent. Les princes s'étaient mis à la tête de ce mouTement de la nation contre la'reine et son ministre.

Mazarin eut recours au système de Richelieu ; il foi^ea une accusation d'assassinat dirigé contre sa personne, et il y impliqua, en qualité de chef, leducdeBeaufort, petit-fils de Henri IV, prince d'une valeur brillante, mais d'une éducation si équivoque, que jamais il ne put réussir à parler français comme un simple bourgeois. Cependant le duc s'était fait adorer du peuple parisien, à cause de la haine qu'il portait à Mazarin et qu'il témoignait en toute occasion. Les plaisants de la cour l'avaient surnommé le roi des Halles. A la veille d'user de son influence pour renverser le ministre, il trouva sur son chemin le fantôme du génie de Richelieu, invoqué par son successeur.

Le 12 juillet 1643, Anne d'Autriche était allée au château de Vincennes , où M. de €havigny lui offrit une collation magnifique La cour s'empressait autour de la reine, chacun faisait assaut d'esprit et de gaieté. Le duc de Reaufort n'avait jamais déployé tant d'empressement et de politesse. Toula coup la reine devient sombre et détourne ses yeux de cette joie.

— Qu'avez-vous ; madame? demanda le duc surpris.

— Rien, monsieur; je pense aux malheureux qui souffrent à deux pas de nous, dans le donjon, tandis que nous rions et que nous faisons bonne vie 1

— Eh ! madame, répliqua le duc, chacun son tour. Ils expient peut-être un bonheur passé. Qui sait si nous n'aurons pas aussi notre expiation ?

Et il contemplait d'un air assuré le donjon, dont les tours s'élevaient, inondées de lumière, dans un ciel pur.

La reine attacha sur le duc un regard plein d'inquiétude et fit un signe imperceptible au cardinal, qui causait avec les dames à dix pas de là. Mazarin répondit de même. Beaufort fut le seul qui n'aperçût rien. Toutefois, si exercés que fussent les cour* tisans, ils ne devinèrent pas la cause de cette scène muette.

La cour partit vers le soir ; Mazarin s'approcha de la reine mère, et lui dit :

— Je vous ai vue bien triste pendant cette conversation avec H. de Beaufort. A quoi songiez-vous donc, madame?

— Hélas I en voyant rire et folâtrer ce pauvre garçon, je me disais que dans deux jours il allait peut-être habiter ce donjon et cesser rire!

— Qui veut la fin, veut les moyens, répliqua sèchement Mazarin. Âvez-vous donc changé d'avis?

— Non pas ; faites à votre gré ; vous avez ma parole.

Deux jours après, le duc de Beaufort, revenant de la chasse, rencontra, en entrant au Louvre, madame de Guise et madame de Vendôme, sa mère, avec la duchesse de Vendôme, sa sœur, qui avaient accompagné la reine toutle jour (9). Elles y avaient appris le bruit de ce prétendu assassinat imputé par Mazarin à M. de Beaufort , et , vu l'émotion qui avait paru sur le visage de la ireîne, elles firent ce qu'elles purent pour empêcher le prince de monter dans les appartements, et lui dirent que ses amis étaient d'avis qu'il s'absentât pour quelques jours, afiin de voir ce qu'il devait faire; mais lui, sans s'étonner, continua son chemin, et leur répondit ce que le duc de Guise avait répondu à un billet qui l'avertissait qu'on devait le tuer : On n'oserait.

Il était encore enivré de l'opinion de sa faveur. Il avait vu la reine le matin ou le soir du jour précédent, qui lui avait parlé avec sa familiarité ordinaire. Il entra donc chea la reine dans cette sécurité.

II la trouva dans son grand cabinet du Louvre ; elle le reçut avec amitié, et lui fit des questions sur sa chasse, comme si elle n'eût eu que cette pensée dans son esprit.

Le cardinal Mazarin étant arrivé sur celte douce conversation, la reine se leva et lui dit de la suivre. Il parut qu'elle voulait aller tenir conseil dans sa chambre: elle y passa, suivie seulement de son minisire ; en même temps le duc de Beaufort, voulant sortir par le petit cabinet, trouva Guitaut, capitaine des gardes de la reine, qui Tarrèta et lui fit commandement de le suivre de la part du roi et de la reine.

Ce prince, après l'avoir regardé fixement, lui dit :

— Oui, je le veux; mais cela, je l'avoue, est assez étrange I Puis, se tournant du côté de mesdames de Chevreuse et de

Hautefort, qui étaient dans le petit cabinet et qui causaient ensemble :

— Mesdames, leur dit-il, vous voyez, la reine me fait arrêter I

Sans doute elles furent surprises de cette aventure et en eurent delà douleur, car elles étaient de ses amies. Mais, quant à lui, le dépit et la colère occupèrent entièrement son âme. Pourtant, comme il avait du cœur, il fit bonne mine dans son malheur.

Quand il fut entré dans la chambre de Guitaut, où d'abord on le mena, il demanda à souper. Il mangea de grand appétit et dormit de même. Aussitôt qu'il fut arrêté, le bruit de sa détention fit venir madame sa mère, et madame de Nemours, sa

DU DONJON DE VINCENNES. Iffi

8œur, au Louvre, pour se jeter aux pieds de la reine et lui demander Sa grâce. Mais elle était enfermée, et leurs larmes ne furent pas vues.

H. de Beaufort avait demandé à Guitaut du vin et des viandes pour souper. Il mangea gaiement, but largement, et s'endormit. Le lendemain il fut conduit au bois de Yincennes. On lui donna un valet de chambre pour le servir, et un cuisinier de la bouche du roi. Ses amis se plaignirent de ce qu'on ne lui avait pas donné quelqu'un de ses domestiques. On envoya ordre à M. et madame de Vendôme et à M. de Mercœur de sortir de Paris.

M. de Beaufort resta cinq ans dans le donjon. Il était gardé par la Ramée, cet exempt des gardes du corps que nous connaissons, et sept ou huit gardes qui couchaient dans sa chambre et qui ne le quittaient ni jour ni nuit. Les officiers du roi le servaient, et pour mieux dire, le gouverneur était Chavigny, l'ennemi personnel du duc de Beaufort. Mais beaucoup de serviteurs fidèles et de gens dévoués veillaient sur le prisonnier. Ils envoyèrent avec beaucoup d'adresse un homme de renfort à la Ramée, pour garder le duc. C'était, disait-on, un gentilhomme qui, sous prétexte d'un duel qui le mettait en peine à cause des édits du roi, avait témoigné désirer cet asile pour échapper aux poursuites. On a toujours ignoré si la Ramée faisait partie du complot. On appelait cet homme M. deVaugrimaut. D'abord, pour faire le zélé, il tortura le prisonnier avec une ingénieuse persévérance, à tel point que l'on rapporta à la reine, en lui contant celte histoire, que Yaugrimaut allait jusqu'à la brutalité; mais un soir que M. de Beaufort, indigné, allait se porter à quelques excès contre ce barbare, Yaugrimaut se déclara et se rendit en une minute aussi cher au prince qu'il en était abhorré

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rinstant d'ayant. Il lui apportait des correspondances de ses amis et le plan de plusieurs tentatives d'évasion.

Le temps venu pour l'exécution, ils choisirent le jour de la Pentecôte, parce que la solennité de cette fête occupait tout le monde au service divin. A l'heure que les gardes dînaient | le duc de Beaufort demanda à la Ramée de s'aller promener en une galerie oii il avait quelquefois permission de respirer le grand air. Cette galerie est plus basse que le donjon, oh il était logé, mais néanmoins fort haute, selon la profondeur des fossés» sur quoi elle r^arde des deux côtés. La Ramée le suivit à cette promenade, et demeura seul avec lui dans la galerie. Yaugrimaut feignit alors d'aller dîner avec les autres , mais» contrefaisant le malade, il prit seulement un peu de vin» et» sortant de la chambre» ferma la porte sur eu^ , ainsi que les portes situées entre la galerie et le lieu du repas; il alla ensuite rejoindre le prisonnier et la reine, et, entrant dans la galerie» la ferma aussi. Il prit les clefs de toutes les portes. En même temps, le duc» qui était dune belle taille» et Yaugrimaut se jetèrent sur la Ramée» l'empêchèrent décrier» et, sans le vouloir tuer» bien qu'il fût périlleux de ne le pas faire» ils le bâillonnèrent avec une poire d'angoisses (10), lui lièrent les mains et les pieds, et le laissèrent là. Aussitôt» ils attachèrent une corde à la fenêtre, et descendirent l'un après l'autre: Yaugrimaut le premier, parce que» disait-il, monseigneur sera seulement remis en prison si l'on nous prend, mais» moi, je serai pendu. Ils se laissèrent couler jusque dans le fossé» dont la profondeur est si grande» que, malgré la longueur de leur corde» elle se trouva trop courte de beaucoup, si bien que , se laissant tomber en bas» le prince faillit se blesser grièvement;

la doolear le fit évaDouir, et il demeura longtemps en cet état sans pouYoir reprendre ses esprits. Étant revenu à lui, quatre ou cinq hommes, apostés de l'autre côté du fossé, et qui rayaient TU presque mort, jetèrent une autre corde, qu'il s'attacha lui-même autour du corps, et de cette sorte, ils le tirèrent à force de bras jusqu'en eux, Yaugrimaut étant toujours ^auvé le premier, selon la parole que le prince lui eu avait donnée. Quand le duc fut en haut, il se trouva en mauvais état, car, outre une blessure qu'il s'était faite, la corde lui avait serré la poitrine à l'étouffer ; mais le courage lui revint, et il put aller rejoindre cinquante hommes à cheval qui l'attendaient au bois.

Aussitôt que M. de Beaufort se vit au milieu de cette troupe, la joie d'être en liberté fut si grande qu'ea un moment il se trouva guéri de tous ses maux, et, sautant sur un cheval qu'on lui tenait préparé, il s'en alla et disparut comme un éclair, ravi de respirer l'air à son aise , et de pouvoir dire : Âh I je suis libre (11)1

Une femme, qui cueillait des herbes au bord du fossé, et un petit garçon virent tout ce qui se passa en cette circonstance; mais ces hommes de l'embuscade les avaient tellement menacés que, n'ayant pas d'intérêt à empêcher l'évasion du prince, elle et son fils demeurèrent occupés paisiblement à regarder. Sitôt qu'il fut parti, la femme alla le dire à son mari, jardinier du château,' et tous deux avertirent les gardes, mais il n'était plus temps. On s'occupa seulement de délivrer ceux que Yaugrimaut avait enfermés à double tour derrière les massives portes du donjon.

Tandis que le duc expiait en prison le tort d'avoir offensé MasariB, la guerre civile continuait de ravager la France. Tout

l'effort de la Fronde porta sur Paris, défendu contre les empiéléments du ministère par un parlement assez Aiergique ; d ailleurs le parti des princes, ennemis de Mazarin, soufflait à cette assemblée de bons conseils et lui fournissait des chefs militaires. ^

Tous les impôts levés sur le peuple depuis l'avènement de Mazarin n'avaient pas suffi à combler l'énorme déficit du trésor ; le parlement refusa de vérifier de nouveaux édits bursaux; et comme c'était un pas vers la révolle ouverte. Mazarin se décida un peu tard à la guerre et fil arrêter Blancménil, Broussel et Charlon, membres influents du parlement rebelle. Charton seul fut conduit au donjon de Yincennes.

Nous ne raconterons pas les barricades de 1648. Cet épisode intéressant nous ferait sortir du cadre imposé à cet ouvrage. Le peuple sortit vainqueur de la lulte , et força la reine, celte impérieuse Espagnole, à rendre les prisonniers. Anne d'Autriche obéit après avoir pleuré de rage, et menacé de ses ongles le coadjuteur, qui était venu, au nom du peuple, demander à sa majesté la liberlé des trois captifs.

Parmi les meneurs de cette foule émue , le prince de Gonti, la duchesse de Longueville , le coadjuteur, et autrefois le duc de Beaufort, furent les plus ardents. Le prince de Condé avait dû renoncer à la polémique intérieure pour aller à l'armée de Flaudre combattre les Espagnols : il les vainquit à Lens, et par cette victoire donna, sans s'en douter, des armes à la couronne contre le parti dont son frère et sa sœur étaient les chefs.

C'est à peu près à celle époque de tourmente que M. de Beaufort, aidé de ses amis, s'échappa de Yincennes et se retira dans le Yendômois en attendant l'occasion de reparaître. Mazarin,

dépité d'avoir perdu ce prisonnier si important dans les circonstances présentes, s'en prit au gouverneur qui l'ayait mal gardé. Chavigny était soupçonné d'avoir prêté les mains à cette évasion en haine de Mazarin, à l'élévation duquel il avait jadis contribué, et qui l'avait payé d'une ingratitude tout italienne* C'était lui qui avait en quelque sorte procuré la régence à Anne d'Autriche, à demi déshéritée par Louis XIII. Dès que le parti des princes se forma, Chavigny, jaloux de Hazarin, pencha pour H. le prince de Condé, qu'il croyait capable, après la bataille de Lens, de régner à la cour et de prendre en main les affaires ; mais le rusé cardinal intervint avant que ces deux nouveaux alliés eussent commencé leurs opérations. Le 18 septembre 1648, Chavigny se faisait lire à Yincennes par son lieutenant les procès-verbaux d'usage, lorsqu'un gentilhomme delamaison du roi lui fit demander audience. Depuis la bataille de Lens, beaucoup de prisonniers de marque, officiers-généraux et capitaines, avaient été écroués au donjon; Chavigny pensa qu'il s'agissait d'ordres relatifs à ces prisonniers. Il n'envoya donc que son lieutenant au gentilhomme ; mais celui-ci revint à la charge, et Chavigny fut forcé de le recevoir.

— Que voulez-vous , dit-il, avec cette importunité?

— Je viens, dit le gentilhomme piqué de sa hauteur, vous ordonner, de la part du roi, de partir dans deux heures pour vos terres : voici Tordre.

Chavigny devint pâle, et, froissant la lettre de cachet, il appela deux de ses amis qu'il avait invités à dtner.

— Je vais vous quitter, dit-il : nous comptions passer ce jour agréablement; mais vous voici obligés de retourner à Paris, moi de m'en aller en Chavigny.

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Ses maUes étaient cMjà faitee et les poetillcttt à dieral, qvaad !• eapîtaine des gardes du corps, le baron de Dfoaet, demanda les elefs à Ckatigny, lui montra sa commission de gouyemenr, et arrMa Chavigny lui*nième ; puis le conduint an donjon, dans la ebambre qu'avait ooeupée M, (te Beaniort.

Ainsi se trouvait rompue Vallianœ de Condé avec le fils de Richelieu ; Maxarin n'avait phis à redouter cet esprit remuant, et ee n'était qu^ pris^mnier de plus. Bientôt le danger grandit, M. le prince redoubla d'exigraœs et se montra plus ^uel au cardinal que le peuple, l'Espagnol et les grands ne l'avaient été jamais.

— Ah ! madame, dit«il à la renie, M. le prince anra la gloire de me chasser ; il détrônera votre fils et vous c(Hifinera dans un couvent. Le voilà, tout fier de ses vi^oires, qui eommence à se ligu^ avec les Parisiens et le coadjuteur.

•~ Mais que Mvef dit Anne d'Autriche ; il est si puissant, et il n'est pas seul ! Le duc de Longueville, mmé par sa femme, Conti , mené par sa sœur, nous opposent des obstadtea à chaque pas que nous faisons vers la paix. Monsieur, toitjours le même qu'autrefois, quand il opposait ses favoris à Richelieu, nous lance son abbé la Rivière, et tantôt penche pour le parlemwt, tantôt nous daigne servir. Il est devenu populaire.

— Si j'étais Richelieu, dit Mazarin, je sauverais votre majesté. — Comment cela?

— Je serais le mattre... je prendrais des mesures...

— Parlez I

— Monsieur le prince est bien gardé, bien ^ouré ; mais enfin le maréchal d'Ancre a été pris par Louis XIU; le père de monsieur le prince fut aussi arrêté...

— Il se défiel...

— Non, madame, c'est tous qui avez peur»

— He répondez-yous de tout?

— J'en réponds..» Après ce coup la guerre est finie. Les Parisiens n'ont plus de chefs, les princes sont frappés de stupeur* nous ayons l'armée» et puis le peuple ne remuera pas pour un prince comme il s'est agité pour un conseiller au parlementt M. de BrouiseL

•^Yous comptez sans madame de Longueyille» sans le prince de Conti.

— Mais je les compte, au contraire, et je les arrête aussi. Anne d'Autriche , plus indécise que jamais à la yue des

grandes difficultés de cette expédition, ne laissa pas de com« mander ses gardes et de feindre la plus famiUère intimité ayeo la princesse, mère de H. de Condé. Elle appela même les prin» ces au conseil le 18 janvier 1650, et après qu'elle eut été avertie de leur présence dans la galerici elle fit mettre à genoux le jeune Louis XIY, lui révéla ce qu'on tramait, en lui ordon^ nant de prier Dieu avec elle pour le succès de l'entreprise.

Alors, au lieu de la reine qui devait se rendre dans cette gar lerie pour entrer au conseil, M. de Condé, vit arriver Guitaut» capitaine des gardes; monsieur le prince, qui s'amusait à causer, apercevant Guitaut qu'il aimait, vint à lui, croyant qu'il avait quelque grâce à lui demander. Il s'avança vers lui dans cette pensée, et lui demanda ce qu'il désirait.

— Monsieur, ce que je veux... c'est que j'ai l'ordre de vous arrêta, vous« M. le prince de Conti, votre frère, et M. de Longueville, qui sont là.

~ Moi I monsieur Guitaut I vous m'arrêtez? s'écria Condé.

Puis ayant un peu réyé :

— Au nom de Dieu, dit-il, retournez à la reine et dites-lui que je la supplie de m'accorder audience.

— Impossible et inutile, monseigneur; cependant pour vous satisfaire j'irai.

Comme H. de Condé s'était écarté des autres pour parler à Guitaut, et que Guitaut lui avait parlé bas, personne de la compagnie n'avait entendu prononcer cet arrêt contre la liberté de ces trois personnes, si bien que Guitaut accomplissant le désir de monsieur le prince , celui-ci revint à eux le visage un peu ému et leur dit à tous :

— Messieurs, la reine me fait arrêter, et vous aussi mon frère de Conti, et vous aussi M. de Longueville. J'avoue que cela m'étonne, moi qui ai toujours si bien servi le roi et qui croyais être si assuré de l'amitié de monsieur le cardinal.

n ne- revint aucune réponse de la reine ni du cardinal, si ce n'est que Guitaut rentrant, déclara qu'il avait ordre de pour^ suivre l'exécution de son mandat. A quoi H. de Condé répliqua du ton le plus calme :

— Exécutez donc vos ordres, monsieur; mais où nous mènerez-vous? (ftchez qu'il y fasse chaud, je vous prie.

— Monseigneur, c'est au donjon de Vincennes que je conduirai votre altesse, s'il vous platt.

— Allons donc, ajouta le prince.

Et comme il s'avançait du côté des appartements du cardinal, cherchant une issue, Guitaut lui dit :

— Monsieur, vous ne pouvez sortir par là. Comminges, mon neveu, y est avec douze gardes.

Condé s'inclina vers les assistants sans faire paraître ni dépit

ni crainte. Lorsqu'il eut échangé quelques paroles avec ses amis, on vit entrer Comminges avec ses soldats. Ceux-ci ouvrirent la petite porte qui donnait sur les jardins , et indiquèrent aux princes un escalier dérobé dans lequel on apercevait des gardes armés. Condé recula d'un pas.

~ Obi oh! dit-iU ceci m'a Tair des États de Blois! Ditesmoi, Guitauty vous êtes homme d'honneur et gentilhomme, j'ai rendu quelques services à votre famille, donnez-moi une preuve d'amitié; me mène-t-on tuer?

— Ah! monseigneur, répliqua Comminges, nous sommos gens de bien en effet, et sur notre parole d'honneur vous n'avez rien à craindre. Votre liberté seule est menacée.

Le prince alors ne répondit plus et n'implora plus. Il marcha derrière les gardes. M. deConti, sans ouvrir la bouche, demeura toujours assis sur un petit lit de repos dans la galerie jusqu'à ce qu'on l'emmenât. H. de LongueviUe, qui avait mal à une jambe, marchait péniblement. Guilaut commanda que deux gardes l'aidassent à se hâter. H. le prince marchant le premier, arriva plus tôt que les autres à la porte de la rue. Il fallut attendre les deux princes qui le suivaient, afin d'entrer dans le carrosse. Et l'escorte sortit par la porte de Richelieu, pour ne pas traverser Paris avec cette proie, ce qui les força de prendre un grand détour par d'horribles chemins.

Hiossens, avec la compagnie des gendarmes du roi, était posté au Marché aux Chevaux, près de cette porte de Richelieu. D avait ordre de défendre contre le duc de Beaufort certains prisonniers du parlement, et le cardinal, pour lui ôter tout soupçon, lui fit comprendre qu'il aurait à se battre contre le prince des frondeurs. Hiossens accepta, d'autant mieux que

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monsieur le prince avait signé lui-même un ordre de veiller sur certain priionnier, et cet ordre-là, Miossens Tavait enlre les mains.

La roule était si mauvaise que le carrosse versa. ÀussilAt qu'il fut à terre» monsieur le prince» dont l'agilité et Tadresse étaient incomparables» se trouva hors du carrosse et au milieu de la campagne plus vite qu'un oiseau qui se serait échappé de sa cage» et déjà prenant un faux fuyant il s'éloignait de ses gardes. Miossens se mit à courir après lui et l'arrêta sur le bord d'un fossé où il voulait se jeter.

— Ne craignez rien, s'écria le prince en voyant les angoisses de son gardien, Miossens, me voici» je ne suis pas encore évadé; mais cependant • si vous vouliez» voyez ce que vous pouvez faire...

— Ah ! monseigneur» je vous en supplie» ne me tentez pas, ne me demandez pas une chose que l'honneur défend... Si vous saviez ce qu'il m'en coûte d'obéir, monseigneur» et comme j'ai été trompé !

— N'en parlons plus, Miossens; mais relevez votre carrosse» si vous voulez que nous partions. Tenez, voici Comminges qui accourt aussi; me voici» messieurs, me voici I

— Monseigneur» les princes vos amis sont déjà remontés en voiture» et attendent votre altesse.

— Je retourne» merci.

Et il remonta dans le carrosse ; Comminges ordonna au cocher de prendre le galop et de crever les chevaux s'il le fallait.

— Ehl mon pauvre Comminges» s'écria Condé en éclatant de rire, rassurez-vous, et ne nous faites pas verser une seconde

fois... Fenonne ne Tiendra à mon secours; je ne savais pas moi-même qoe je dusse faire ce charmant Toyage.

Comminges se sentit rassuré ; mais le carrosse ne roula pas moins avec rapidité par les ornières et les montées. Les prisonniers arrivèrent fort tard au donjon, où ils furent reçus par le baron de Drouet, successeur de Chavigny. Il n'y avait ni lits ni chambres meublées , ce qui indique soit Tinoertitude , soit la prudence de la reine ; elle n'avait pas espéré de prendre les princes, ou n'avait pas voulu prévenir même ses geêliers, dans la crainte que le secret ne transpirât.

Le prince de Condé demanda deux œufs irais, et se coucha sur une botte de paille. Les autres princes se livrèrent à qudques plaintes, assez fondées du reste. Cependant la reine triomphait de son succès, et, faisant agenouiller le petit roi près d'elle, 4Mlressait k Dieu des actions de grftces.

Il y eut autant de joie parmi les frondeurs qu'à la cour même. Le prince de Condé, qui avait plusieurs fois menacé le pariement et tenu tête à M. de Beaufort avant de fronder lui-m^ne, n'était pas aimé des Parisiens; mais comme la (Hrincesse de Condé, au désespoir de cette arrestation, avait parcouru quelques quartiers de Paris en criant : On a mlevé mon fiitl peuple j amarmetl le peuple, informé de cette démarche, craignit que la princesse ne fût madame de Vendôme et n'annonçât une seconde captivité de son fils le duc de Beaufort. Ce prince fut ôùM forcé de monter à cheval pour s'aller montrer aux Parisiens qui radoraient.

Le même jour, on arrêta et l'on conduisît au donjon le pré* sidmt Pérault, intendant du |mnoe de Cœidé; il fut logé dans les étages supérieurs, et jamais, durant sa captivité, le maître

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ne put avoir près de lui son senriteur. On voulait arrêter aussi H. de Turenne ; mais il se retira au milieu de son armée à Stenay, et prit le titre de lieutenant-général de l'armée du roi pour la liberté des princes : c'était déclarer ses intentions d'une façon brès-positive.

On vit en prison se dessiner le caractère des trois princes : le duc de Longueville était triste, rêveur; il songeait à toutes les affaires qui pesaient maintenant sur sa femme seule et pouvaient compromettre à jamais sa fortune, peutrètre sa vie. Le prince de Conti, infirme et peu vaillant /pleurait couché sur son lit, qu'il ne voulut pas quitter. Il songeait , lui, i la religion, et fut prier le baron de Drouet de4uî^ocurer YlmUation deJéiUê^hrisL

— Par la même occasion , ajouta le prince de Gondé, vous me procurerez, s'il vous platt, une imitation de M. de Beaufort.

Gondé jouait au volant avec ses gardes , chantait , jurait et apprenait la musique. Sa gaieté fut inaltérable , malgré la rigueur de sa captivité. En effet , dans le commencement, Hazarin, qui espérait intimider les princes ou les fatiguer, plaça près d'eux un lieutenant des gardes nommé de Bar, Gascon , d'une humeur farouche, qui vit, dans les mauvais traitements qu'il ferait subir aux captifs, les éléments de sa fortune future. Il poussait la surveillance jusqu'à vouloir obliger l'aumônier de dire la messe en français, dans la crainte que cet ecclésiastique ne glissât des nouvelles aux princes en cette langue. Il remplissait la chambre d'officiers qui épiaient leurs regards, leur maintien, leur silence et presque leur sommeil.

— Ah I iUustrissimo signor Facchino I s'écriait parfois Gondé en apostrophant Mazarin ; voilà comme tu me récompenses

de ne pas t'avoir laissé pendre! J'aurai revanche, pardieul Puis passant à de Bar, son autre persécuteur, il Taccablait de railleries et de sarcasmes, Thumiliait en toute rencontre, et l'écrasait de la supériorité de son esprit et de sa naissance. Le Gascon furieux se vengeait par un redoublement de rigueur ; mais Ck)ndé lui faisait le geste significatif de quelqu'un qu'on étrangle» et éclatait de rire quand il le voyait pAlir à cette mçnace fort réalisable.

Il se mit à cultiva des fleurs et surtout des œillets. Une espèce de parterre avait été pratiqué dans le jardin au bas du donjon, et le prince arrosait, bêchait et greffait avec une ardeur singulière (12).

— Vous voilà jardinief, monseigneur? lui dit son chirurgien.

— Parbleu! il le faut bien ; ma femme est capitaine.

En effet, la princesse de Gondé partit en Guyenne, et fit souleva cette province; la duchesse de Longueville fit soulever la Normandie. Le ricomte de Turenne forma un projet d'attaque infaillible contre le château de Yincennes, et la délivrance des princes fut résolue.

Toutefois, en attendant, ils vivaient fort heureux. HontreuiU secrétaire du prince de Gonti, avait trouvé moyen de faire faire des bouteilles à double fond, dans lesquelles on glissait des bil-lets. Les princes répondaient; il y avait des fruits qu'on ouvrait et qui contenaient des lettres, des vêtements dont les doublures renfermaient d'énormes correspondances. Tout cela se passait sous les yeux du farouche de Bar, qui n'y voyait ab« solument rien. Jamais, dit le cardinal de Retz, le commerce de Paris à Lyon ne fut mieux réglé que cette correspondance

des princes avec leurs amis, C'était de Bar qui remettait aux a- 40

Uà HISIOIB£

capli&i pour leur jeu» des écus creux fermés à vis^ daus ks- <IUiels on leur passait ^K3are des lettres , et de Bar ne Toolaît pas soufifrir que d'autres que lui remissent cet argent au prisonniers.

A Paris f on s'échauffait pour imaginer des plans d'évasion. Gourville avait pratiqué avec trois cent mille livres le régiment des gardes» et fait passer à Condé une épée et des poignards* Ses gardes avaient le mol ; on eût saisi de Bar pendant la messe, et offert aux geôliers deux cent mille livres ou la mort...

Déjà quatre offîciers» avec d'excellents claevaux , attendaieoi les princes sur le revers du fossé du côté du côté du bois; presque toutes les compagaies des gardes étaient de la conspiratîon«.« Mais un soldat, récemment engagé» soit scrupule, soit esprit de parti , s'en alla se confesser à Notre-Dame, et glissa 4ans les maios du prêtre un billet qui contenait œs mots :

« Dimanche^ à trois heures, on doit délivrer les princes. »

Le prêtra était dévoué à M« de Oondy , qui, par une vasle association, tenait en échec toute la ville de Paris, et disposait des consciences et des mousquets de son diocèse : mettre les princes en liberté, c'était rendre aux frondeurs leurs ennemis ; car nul doute que les princes n'eussent fait bientôt accommodement avec la cour : c'en était fait alors des espérances de tout le parti frondeur.

Gondy s'en va trouver à l'instant même M. de Beaufort. Ils conviennent d'un contre-plan, font disposer leurs compagnies de bourgeois et les milices; et le lendemain, à midi, des £drces imposantes se déployaient autour du donjon» paralysant ainsi à l'extérieur toute tentative des gens «postés par les princes. La cour, fort satisfaite de ce qu'un des partis faisait ainsi la

poliee coDire laotre, se tint pour aTertie, et traMféra les princes m Ha?re, oii ih forent écroués dans la citadeite. -

Le yoyagefot long. Les princes étaimt sons la garde de M. le comte d'Harconrt, célèbre capitaine (13), qui fut blémé d'ayoir accepté une semblable commission. On n'arri?a au HaTre que le 25 novembre 1650. H avait fallu marcher à petites journées à cause destroapes de l'escorte. Les princes se flattaient toujours qu4]n gros de leurs^ partisans viendrait les enlever, et Gondé tenta de se sauver lui-même dans une hôtellerie ; mais au mo«* ment où il allait prendre sa course, de Bar l'arrêta ^ se jetant au-devant de lui ; car de Bar n'avait pas lâché sa proie et la suivait depuis Marcoussis. Il avait trop d'intérêt à <!e qu'une prison étemdle endiiatnàt la haine que Gondé lui portait.

Les amis des princes voulurent aussi les sauver; mais la force était nécessaire, et Gondé avait prévenu qu'en cas d'attaque il serait poignardé par de Bar; on préféra donc les voies diplomatiques, et le parlement fut prié d'intervenir. Oubliant tout ressentiment , cette assemblée travailla dès lors à la délivrance des princes, et Mazarin se vit encore une fois réduit à agir seul, puisque les ressources de diviser pour régner lui manquaient absolument. U sentit qu'il était temps de terminer de bonne grâce la détention des princes , s'il ne voulait que les princes fussent délivrés par d'autres. Ge fut donc lui seul qui , sans se laissa prévenir par personne, partit aoi poste pour le Havre. Il se flatta de se rétablir dans leur esprit par ce moyen, et de mettre dans ses intérêts tous leurs partisans ; mmœuvre assez habile qui devait tourner contre les frondeurs et rétablir les aATatres dans la situation de l'année précédente, c'est-à-dire faire encore deux camps.

Sie HISTOIRE

n s'agissait de se hâter, car des députés de la cour se rendaient au Havre pour porter des paroles d'espoir aux princes. Mazarin arriva le 13 févri^ 1651, et remit lui-même à de Bar Tordre de la reine, écrit de la main d'Anne d'Aubriche.

Mazarin parut dans la chambre des princes stupéfaits.

— Messieurs, dit-il, je n'ai voulu charger personne de vous apporter une heureuse nouvelle : vous êtes libres. La reine prie seulement-M. le prince d'aimer l'état, le roi, et de m'aimer un peu moi-même.

Gondé fut si charmé de cette ouverture qu'il ne put s'empêcher d'embrasser le cardinal.

— Pardieu I monsieur, lui dit-il , voilà qui est convenu : je suis le serviteur de sa majesté, et de vous aussi, monsieur.

— Monseigneur, ajouta Mazarin, et vous, messieurs, vous pouvez sortir quand il vous plaira.

Alors Condé, bien certain de sa bonne fortune, ne voulut pas précipiter sa sortie : il affecta la plus parfaite tranquillité, demanda son dtner avant le départ, et invita M. le cardinal à partager ce repas. Mazarin parut fort satisfait. Le repas se fit avec une cordialité qui cachait toutes les intrigues futures et les ressentiments passés. Le cardinal déploya sa merveilleuse adresse pour amener les princes à une plus réelle affection ; mais il avait affaire à des esprits ulcérés, et Gondé ne pardonnait pas facilement. Dès lors, Mazarin conçut des inquiétudes sérieuses.

Le repas achevé, les princes montèrent en carrosse avec le maréchal de Grammont; le cardinal les accompagna jusqu à leur voiture, et ce fut là que Gondé se montra tel qu'il était pour Mazarin. Il triomphait; le minisire s'humiliait. Le cardr-

nal fit un grand salut au prince, qui détourna la tèle, et se jetant brusquement au fond de la voiture :

— Holà I cocher» cria-t-il« mène-nous grand train, et verse si tu veux.

Le carrosse partit alors comme un trait. Mazarin demeura contrit et Toreille basse. On entendait encore les éclats de rire du prince et ceux de ses amis. Le cardinal s*aperçut qu'il avait fait une fausse démarche. Les princes allètent coucher à quatre lieues du Havre, chez un gentilhomme qui ne s'attendait pas à recevoir si grande compagnie. Le prince y dit en riant que M. de Lionne, qui ne Tavait pas suivi, était demeuré au Havre pour consoler le cardinal.

C'est seulement le jeudi 16 du même mois que les princes arrivèrent à Paris, et le peuple, dans son inégale humeur, alluma des feux de joie pour célébrer leur délivrance comme il avait fét^eur arrestation. Le 11 février ensdte, de Gilliers, maître d'hôtel du roi» porta l'ordre du monarque à H. de Suignan, commandant du château de Yincennes, de mettre en liberté Pérault, intendant de la maison de Gondé, arrêté le même jour que ce prince.

On a vu longtemps au donjon de Yincennes les chambres de monsieur le prince et de son père, le prince de Gondé. arrêté sous Louis XIII, trente-qualre ans avant son fils. Aujourd'hui les curieux ne trouvent plus rien au donjon, sinon des murailles garnies de tant d'armes et d'équipements militaires, que l'imagination vaut mieux que la vue pour retracer à l'esprit les souvenirs qu'il cherche dans cette prison d'état.

Si Hazarin avait rendu la liberté aux princes, on voit qu'il y avait été contraint, et qu'après la première impression, s'aper-

SÏ9 mSTfMRS

cerant du mavf ais effet de'ta eléneoce, il troa?« aotant d'ennemis à ses côtés qu'il en a?«it en afaiit de céder an parlement. Les prraces efi prison^ )e coadjntenr a?ait parv chercher à se réconcilier avec la cour ; mais plus tard il se ligua, lui et ses amis, arec les }mnces, et force fcit au cardinal de punir par un difttiment pareil des crimes toot semblables, commâs contre ce qu'on appelait alon^la majesté souveraioe.

Gondy, Tun des esprits les plus distingués et les pli» actils de cette époque, féconde en brillants génies, avait trop fait sentir à la cour son influence sur le peuple ; Anne d'Autaricbe rappela longtemps mon cher M. le coadjuteur, et enfin die résolut de s'en défaire, bien que la chose fût plus malaisée qu'on ne le pensait. Le coadjuteur ne sortait qa'accompagné, et n'allait jamais au Louvre. Cependant, un jour il s'y rmdit presque seul, et cela le perdit.

Le 18 décembre 1652, vers onze heures du matin, malgré une foule d'avis et de messages, il crut qu'il ne pouvait se dispenser de venir saluer le roi, de retour à Pftris. M. de Pradelle, chargé de l'arrêter, avait supplié Louis XIY de signer l'ordre et de l'écrire de sa main, afin de mettre à couvert sa responsabilité de capitaine des gardes. En ^et, pour prendre Gondy, la violence semblait nécessaire: Gondy était brave et se fût défendu. On l'eût tué, le mal était irréparable. Louis XIV signa donc l'ordre qui portait en substance : « Prraez M. le coadju-* teur mort ou vif. »

Le coadjuteur rencontra le roi dam le Louvre, et œ fut très-gracieusement accueilli.

— Suivez-moi, monsieur, luidifril ; nous allons chez la reine.

Et tout bas il ajouta en se retournant :

DU DONJW DB VINŒNNES. «10

— SL de Ville^er, arrêtez le toeidyutear quand il jorlica de dftez la rekie jua mère.

£n eflEet» ^uaïul Yillequier vit paraîtra seul le a>adjuteiar, M l'attira dans Tembrasure d'une fenêtre, et lui dit qa'il ranètait de la part da roi. Puis, mardiant k son côté, il le coaduint dans mn profère apparlemenL

— Messieurs, dit Gondy h ses gentilshommes, ¥Ous pouves vous retirer; la reine me fait arrêter. %

Le bruit fut immense. Chacun s'en fut avec épouvanie. Si ïb eardiaal de Retz eût voulu en croire ses amis, si même il eût été renecmtré par l'un d'eux qui le cherchait, ile4tpu s'enfuir par l'escalier dérobé, mais son destin l'entraînait. Ou le mena» vers neuf heures du soir, au donjon, dans une chambrée entièrement nue, et que l'on meubla pour la circonstance.

Le froid était des plus rj^oureux. Le cardinal en souffrit beaucoup, car on ne lui fit pas de feu, et trois exen^ts des gardes lui promirent que le lendemain il en aurait Mais Tum d'eux prit tout le bois pour lui, en sorte que le cardinal passa ^inae jours de cette saison rigoureuse dans une chambre immense, sans pouvoir se chauffer. Gondy trouva là un nouveau de Bar dans la personne de l'exempt duGroissat» qui volait les souliers, les habits et le linge du prisonnier; mais à force de montrer que rien ne le taurmentait, Gondy finit par persuader k cet homme que ses rigueurs étaient inutiles ; car du Croissat avait commencé par lui dire qu'il allait faire planter des aspei^es pour régaler son excellence dans trois ans. Gondy ne fit que remercier cet homme d'une UenveUlance si charmante.

Ainsi cuirassé contre la persécution, Gondy s'occupa de se m^ager une évasion. Les ressources de l'esprit ne lui man-

quaient pas, mais les autres étaient insuffisantes. Il entama partout des négociations, avec ses geftliers d'abord, et reçut des lettres du dehors, puis avec ses compagnons de captivité. Un jour qu'il avait firappé longtemps à son plafond, il entendit du bruit dans la cheminée et vit descendre un papier au bout d'une ficelle; [c'était une lettre d'un conseiller au parlement, Croissy- Fouquet, arrêté quelques jours après le cardinal, pour avoir entretenu des intelligences avec les princes, et propQ3é en pleine assemblée de mettre à prix la tète de Hazarin.

Le cardinal de Retz s'enquit de Groissy-Fouquet comment se faisait le service de nuit dans le donjon, et il feignit d'être malade; puis ayant imaginé un plan très-simple, mais fort sur, il écrivit à ses amis de lui faire parvenir des cordes et une lime; ensuite il lespriades'approcher du donjon avec deschevaux, dese montrer dans le village de Vincennes, et de s'enfuir précipitamment une heure après qu'il aurait donné le signal de sa fenêtre. Quant à lui, coibme dans ses promenades sur la plate-forme il avait remarqué un vaste trou rempli de pierres et de ciment, suite d'un ouvrage auquel les ouvriers devaient travailler au retour du beau temps, Gondy prit la résolution suivante :

n monterait un jour l'escalier furtivement, franchirait la porte qui communiquait à la plate-forme, et qu'on laissait ouverte depuis ces travaux interrompus. Muni de pain et de vin, il atten* drait, caché dans ce trou, et bien recouvert de pierres, que ses gardiens l'eussent pour ainsi dire oublié, car il attirerait d'un autre côté toute leur surveillance. En effet, avec les limes, il scierait les barreaux de sa fenêtre, attacherait une corde, en sorte qu'on se figurât qu'il était descendu par là. Les cavaliers apostés, à son signal, s'enfuiraient alors, emmenant au milieu

d*eux un homme velu d'une simarre rouge comme la sienne, ce qui accréditerait le bruit de son évasion réelle. Au bout de deux ou trois jours, toute la vigilance des.gardes étant devenue inutile, Gondy sortirait de son trou, babillé en valet ou en cuisinier, franchirait facilement les guichets, et rentrerait dans Paris, taudis qu'on le croirait en Touraine ou en Bretagne.

Rien n'était plus ingénieux et plus facile à exécuter. Tout arriva à point, excepté une seule chose, la plus importante. Le jour fixé pour son évasion prétendue, Gondy, en voulant monter sur la plate-forme, trouva la porte fermée. Peut-être avait-on Irahi son secret et prévenu ses mesures, comme luimême avait fait à Toccasion du prince de Condé. Le cardinal fut transféré au château de Nantes, d'où il réussit plus tard à s'évader: aventure réellement piquante et qui malheureusement ne peut trouver place dans ce récit, déjà trop prolongé.

Le cardinal de Retz fut le dernier prisonnier important que la régente ait envoyé au donjon. Bientôt Louis X-IV monta sur le trône, et commença par faire arrêter Fouquet, le surintendant des finances, auquel, depuis longtemps, il portait une haine secrète, tant pour ses prodigalités royales que pour certaines rivalités coureuses. Fouquet, disgracié, faillit perdre la tête, et Louis XIV ne le ménageait point ; mais ses nombreux amis le sauvèrent de l'échafaud. Pendant son procès, qui dura trois ans, il avait été transféré d'Angers à Âmboise, puis à Yincennes, enfin à Moret, à la Bastille, et en dernier lieu à Pignerol, où il est mort.

M. d'Ârtagnan, capitaine des mousquetaires, suivit partout le surintendant pour le garder à vue. Il avait avec lui trente mousquetaires, qui montaient tous les jours la garde par tiers ;

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Tun sur les tours^ l'autre sur Vtrcbe du pont situé vis-à-vis de la fenêtre de Fouquet, l'autre dans le jardin dont on avait fait un bastion. D'Ârlagnan, avec deux hommes, couchait dans la chambre du prisonnier , qu'il ne quittait ni le jour ni la nuit.

Ce fut à Vince^ies qu'on interrogea Fouquet. Le roi établit en même tempà dans le château une cbannbre de justice pour rechercher les fortunes mal acquises des financiers. Denis Talon, avocat général au parlement de Paris, remplissait les fonctions de procureur général.

Cette chambre voyageait avec le roi, qui, pour tenir toujours sa proie, logeait Fouquet à Moret quand la cour venait à Fontainebleau, et k la Bastille quand il habitait Paris.

On sail le résultatdu procès, et la fin déplorable de Fouquet, dont la vie si brillanie avait soulevé la jalousie de son roi. Le même sort faillit échoir à un autre homme de cette époque, plus favorisé cent fois de la fortune, et moins digne de fixer les regards de la postérité.

C'était Lauzun, autrefois nommé Peguillin, cadet de Gascogne,* noble et pauvre comme tous les cadets de ce pays. Il vint à la cour avec cet imp^turbable aplomb d'un homme qui ne djul^ jamais de soi, devint en fort peu de temps capitaine des g$rdes, la première charge de la maison du roi, et comme la cbarge 4e grand maître de l'artillerie allait devenir vacante pat la: démission du duc de Mazarin, il la demanda au roi, qui la lui promit légèrement. ^,

y^ilà Lunzun qui s'en va partout porônant la munificence royale et son propre mérite ; on le salue grand maître de l'artillerie, il remercie. Hais le marquis de Louvois agit si bien se-

DU DONJON DE YINCENNES. teS

crèlement que Louis XIV, au jour fixé, refusa de tenir sa parole. Qu'on juge de la rage de notre Gascon.

— Sire, vous m'aviez promis, dit-il.

— J'avais promis sous le secret, et vous n'avez pas tenu le secaret.

— Ah! c'est ainsi! répond Lauzun en se reculant.

Et il tire son épée, la brise sur son genou et en jette les débris aux pieds du roi.

— Voilà, dit-il, comment on agit avec les rois qui manquent si vilainement à leur parole; qu'ils cherchent des serviteurs.

Louis XIV, emporté par la fureur, lève sa canne sur Lauzun, puis tout à coup s'arrête et la jette par la fenêtre.

— Allez, dit-il, je me repentirais d'avoir frappé un gentilhomme.

Le lendemain Lauzun était à la Bastille. Hais la rancune de Louis XIV ne pouvait tenir contre les gasconnades et les folies de son capitaine des gardes. Il fit tant que le roi pardonna et lui donna, lorsqu'il était encore prisonnier, la charge de premier gentilhomme de la chambre.

Le croirait-on, Lauzun boude et refuse. Louis XIV supplie, et Lauzun 9e laisse fléchir. Il rentre à la cour plus solide que ja* mais dans la faveur ; et victorieux après avoir prêché cette maxime, que devant les rois et les maîtresses, un homme d'esprit et de cœur ne doit jamais céder.

Ce manège réussit à merveille. Monsieur, oncle du roi, avait eu une fille, et cette princesse riche à millions imitait en beaur* coup de circonstances l'humeur bizarre, turbulente et iuconsi* dérée de son père.

Mademoiselle de Montpensier avait alors quarante-cinq ans

su fflSTOIRE

au moins; elle avait refusé eu mariage des rois et des princes; elle avait failli épouser Louis XIV ; mais cette alliance avait été rompue par Vescapade de Mademoiselle, qui fil tirer le c^non de la Bastille sur les troupes de son cousin à la bataille du faubourg Saint-Antoine. Depuis ce temps. Mademoiselle, sans èire disgraciée, vivait cependant assez retirée de la cour, où personne ne lui semblait digne d'attirer ses regards. Cet honneur était réservé au cadet de Gascogne , Peguillin. Mademoiselle, qui le vit résister à un roi et porter la tète aussi haut que les plus grands princes, en devint si éperdument éprise qu'elle arracha au roi la permission de commettre celte mésalliance. Elle commença par enrichir son amant et lui donna qualre duchés, le comté d'Eu, première pairie de France, le duché de Monlp^nsier, celui de Chélellerault et celui de Saint-Fargeau ; le tout estimé vingt-deux millions. On dressa le contrat, et Lauzun sigoa plusieurs fois Montpcnsier.

Mais il était destiné à perdre par sa légèreté tous les avantages que la fortune lui apportait d'une main prodigue. Au lieu de presser son mariage et de réaliser les belles chimères qu'un autre eût prises pour des rêves, Lauzun fit le grand cœur; il ne se hâta pas, comme s'il eût été sûr de son mérite. Tandis qu'il commandait ses livrées, ^es habits, ses équipages, et colportait partout son insolent bonheur , les ennemis qu'il avait le desservirent à la cour ; les princes allèrent trouver le roi, et le prince de Condé, si respectueux avec Louis XIV, lui dit :

— Sire, puisque vous l'ordonnez Je signerai au contrat de M. de Lauzun; j'assisterai à la messe de son mariage, et, en sortant de l'église, je lui casserai la tête d'un coup de pistolet, pour qu'il ne soit pas dit qu'une maison royale a été

déshonorée par Téclat et les suites d'une pareille mésalliance.

Louis XIV connaissait le prince de Condé : il fléchit. Une nouvelle fronde lui eût fort déplu. Lorsque Lauzun revint près de lui pour le sommer de tenir sa promesse, Louis balança encore, et répondit qu'il n'était pas temps, qu'on devait attendre l'occasion.

Ce fut alors que les pleurs, les cris de mademoiselle de Montpensier portèrent le trouble dans toute la cour. Elle était réservée cependant à de plus grandes infortunes conjugales : héri«* lière deson père, elle avait comme lui du malheur en alliance. Lauzun déploya • pour donner suite à ses projets de mariage, tout le talent'd'un diplomate et Taudace d'un homme qui n'a rien à ménager. Louis XIV avait alors pour maltresse madame de Montespan; ce fut à elle que s'adressa Lauzun. La favorite promit d'agir pi%s du roi, et ne tint pas sa promesse ; elle fit plus, elle agit en sens contraire.

Lauzun, qui s'en doutait, arriva un jour avant elle dans la chambre où elle recevait le roi : le matin même , madame de Montespan s'était engagée à servir chaudement les intérêts du gentilhomme gascon. Lauzun se glisse sous le lit de la favorite, et attend l'arrivée du roi et de sa maîtresse.

Madame de Montespan ne faillit pas à parler de Lauzun à Louis XIV ; mais elle en parla dans des termes qui désespéraient le gentilhomme aux écoutes : tout espoir lui était désormais ravK Quand le roi fut parti , après son entrevue avec la comtesse, Lauzun parut devant celle-ci et lui demanda compte de son intervention. La comtesse jura qu'elle venait d'intéresser le roi en faveur de ce mariage.

— Vous mentez! lui dit Lauzun furieux; j'étais sous votre

lit, et je sais tout ce que vous avez dit pendant cette entrevue.

Madame de Monlespan rougit de honte et de colère, fit mettre Lauzun dehorsç et le lendemain , Louis XIV, encore plus hon-teux que sa maîtresse , fit arrêter Lauzun, malgré le désespoir de mademoiselle de Montpensier.

Lauzun fut, dit-on, renfermé à Vinceones. Il en sortit pour aller à Pignerol , oîi , ayant vu Fouquet, il lui raconta toutes ces aventures si merveilleuses. Fouquet crut qu'il était fou, et il en eut peur.

Passons de ces prisonniers importants aux malheureux qui gémissaient dans ce donjon, sous le règne des maîtresses et des confesseurs de Louis XIV. C'étaient d'abord les protestants, dont on counail les infortunes , puis les ennemis du gouvernement, c'est-à-dire tous ceux qui avaient osé parler en termes libres de la manière dont les minisires servaient sa majesté Louis XIV.

On avait ordonné la recherche des titres de noblesse pour taxer les faux nobles, et les rejeter dans la roture d'oîi ils avaient voulu s'élever par des voies illégitimes. Mais, par malheur, les délégués choisis pour cette exécution confondirent les véritar blés nobles avec les usurpateurs. Ils obtinrent un arrêt du conseil, qui ordonna que tous les gentilshommes représenteraient en original leurs titres, leurs extraits de baptême et les contrats de mariage de leurs pères et de leurs aïeux; des copies collationnées sur les originaux , et en bonne forme, ne suffisaient pas. Il fallait les minutes, ce qui était ordonner l'impossible, caries préposés à celte recherche avaient trouvé le secret de s'emparer de la plupart de ces originaux , et , par conséquent, étaient les maîtres de dégrader de leur noblesse la plu*

part des genti^bommes, principaleineDt ceux de campagne.

Un de ces seigneurs campagnards, M. deFalourdet , avait retrouvé tous les originaux des contrais de mariage de ses ancêtres» à la réserve de celui de son bisaïeul , faute de quoi on prétendait le faire dégrader. Assigné pour produire celle pièce devant M. d'Argenson, il trouva les commis fort apitoyés sur son sort, et qui lui promirent, pour une somme d'argent, de le tirer d 'inquiélude ; on convint de trente pisloles. Ils l'envoyèrent donc à Ânet , chez les héritiers du notaire qui avait fait le contrat de mariage de son bisaïeul; c'étaient de bonnes gens qui, pour une légère somme, introduisirent M. de Falourdet dans un grenier rempli des paperasses du défunt. Là, il remua tous les actes enfouis, sans y trouver celui qu'il cherchait, et cela par une bonne ruison , car les commis de M. d'Argenson avaient été là avant lui, et avaient dérobé la pièce imporlanie.

H. de Falourdet revint à Paris bien affligé. Les commis Fadressèrent alors à an vieillard âgé de plus quatre-viugts ans, et qui était le faussaire le plus habile que l'on connût alors à Paris. Cet homme demeurait rue Saint-Antoine , dans un coin de grenier. Il contrefit, pour deux pisloles, le contrat de mariage introuvable, dans les mêmes termes et de la même écriture gothique ; puis l'inséra dans un vieux registre presque entièrement composé d'actes faux que les conmiis lui avaient déjà fait fabriquer. Quand le registre fut plein tout à fait, ils renvoyèrent H. de Falourdet à Anet, dans le fameux grenier» où il retrouva ce même registre qu'il venait d'y cacher après l'avoir tiré de ses chausses.

Le conseil ratifia les titres de noblesse d'après cet acte. Mais M. deCaumartin, rapporteur, ayant vu tant d'actes de mariage

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dressés à Ànet , bien que les contractants fussent de pays éloignés, se douta de quelque chose , soupçonna Tinfidélité des commis du traitant » et appela M. de Falourdet, auquel, par ses bonnes façons et sa persuasive éloquence, il arracha le secret.

M. de Falourdet ne demandait qu'à se venger des commis, Caumarlin ne demandait qu'à passer pour un homme habile. Ce dernier fit arrêter les commis et plusieurs faux nobles que ces brigands avaient déclarés bons gentilshommes. Quant au faussaire, il eût été pendu sans Fapoplexie qui le frappa dans un cabanon du donjon de Yincennes. M. de Falourdet se croyait hors de tout péril, et jouissait en paix de son titre restitué.

Un jour, à la chasse, quatre cavaliers Tabordèrent, s'emparèrent de lui pour le conduire, disaient-ils, à M. de Caumartin, mais le firent passer devant le donjon de Yincennes, où, sous prétexte de rafraîchir les chevaux, on le fit mettre pied à terre et entrer dans une des prisons. II y resta deux ans avec d'autres prisonniers coupables du même crime, lia connaissance avec Farie deGarlin, ce prisonnier qu'on a vu dans la Bastille, et qui, tout nu , sans chemise , n'avait qu'une couverture pour lit et pour vêtements. Pour communiquer avec ce prisonnier, M. de Falourdet écrivait avec du charbon, sur une planche, de gros caractères, qu'il montrait au travers des grilles à son correspondant, arrêté en face dans le jardin. Farie transcrivait les caractères surdu papier gris jusqu'à parfait complément de l'idée; et ses plumes étaient des os, son encre du noir de fumée. M. de Falourdet habitait un premier étage de la tour, et, comme il était malade, il avait la liberté de se promener dans le petit jardin situé au bas. Farie lui jetait sa réponse écrite sur le pa-

pier gris, et dans lequel il enveloppait un os pour lui donner plus de poids. Mais quand le gentilhomme fut guéri » plus de promenade. Il apercevait souvent une chienne de Bernaville, le lieutenant du doujon ; l'appelait* la caressait de la voix, lui jetait divers objets qu'il lui enseignait à rapporler. Lorsque la chienne comprit qu'un morceau de viande était toujours le prix de son intelligence, elle rapporta parfaitement. Alors Farie de Garlin jetait son papier dans le jardin, Falourdet se le faisait rapporler par la chienne. Ainsi marcha la correspondance, jusqu'au jour od Bernaville, en se promenant, vit le manège de sa chienne, saisit le papier qu'elle portait, croyant découvrir une conspiration. Cependant ce papier ne contenait que des rai<^ins secs envoyés par Farie à son ami. C'en fut assez pour que l'on élevât devant la fenêtre des palissades destinées à empêcher la chienne d'approcher; car Bernaville ne voulait pas priver cet animal de la promenade quotidienne ; il valait mieux priver d'air un prisonnier.

Ce Bernaville, dont le caractère a été esquissé dans la Bastille , avait commencé , à Vincennes , à torturer ses prisonniers. Il avait fait écraser par ses valets la figure d'un malheureux nommé le Charbonnier ; puis, comme le blessé se plaignait et hurlait trop fort, il lui avait donné tant de coups de canne ou de bâton, qu'il lui avait rompu la cuisse, en sorte que. pour n'avouer pas ce crime à un chirurgien auquel on aurait dû confier ce malheureux, il l'avait laissé sans secours et sans soins. La nature avait peu à peu, sinon rétabli le malade, du moins soulagé ses douleurs; et lorsqu'il voulait changer de place, il le pouvait en se traînant comme un chien.

Un autre prisonnier, nommé Jean Cronier, frappé à coups

de canne par Bernaville, avait ramassé un tesson tranchant et fendu laléte au lieutenant, qui en porta la marque toute sa vie.

Si le lecteur avait pu se transporter dans le donjon de Yincennes vers le commencement du dix-huitième siècle, il eût vu, dans un des cachots situés au rez-de-chaussée, le plus singulier personnage dans la plus singulière attitude. C'était une homme trè»-jeune, très-agile, et d'une figure agréable, qui dansait au milieu de son cachot avec la plus folle gaieté.

— Quel bonheur 1 s'écriait-il, un compagnon! quel bonheuri je ne serai donc plus seul, rongé par la mélancolie! je causerai donc avec quelqu'un I Merci, mon Dieul je n'avais pas pensée vous jusqu'à ce jour, mais je vous remercie et vous adore.

Et il recommençait ses gambades. Bientôt après le bruit des verrous retentit, Ton entendit des voix , et le porte-clefs pousse dans la chambre de cet homme si joyeux un prisonnier d'une cinquantaine d'années, dont le visage pâle, les yeux baignés de larmes et le tremblement convulsif, dénotaient une profonde douleur.

Celte vue lugubre ne changea pas les sentiments de notre fou. Il court au porte-clefs, l'embrasse à plusieurs reprises, lui offre un verre de vin, que celui-ci avala très- volontiers, et quand la porte se fut refermée, le joyeux personnage sauta au cou de son affligé compagnon.

— Oh! que je suis heureux, s*écrie-t-il de vous voir et de vous embrasser!

— Merci, monsieur, vous êtes fort poli ; mais je suis , moi , très-malheureux.

— Bah! bah! vous vous distrairez, nous rirons, nous jouerons, je vous ferai des cartes avec des morceaux de papier ;

DU DONJON DE VINCENNES. Ml

nous allons être fort bien ensemble, yolre figure me revient déjà... Mais tous hésitez, tous me prenez peut-être pour un malfaiteur... Àbl monsieur... je m'appelle du Puits, j'étais commis de H. Chamillart... tous savez... le ministre.

— Hélas ! je le sais bien, c'est lui qui m'a fait arrêter.

— Et moi aussi : figurez-vous, monsieur, que j'ai la plus belle écriture du monde; ce ne sont pas des caractères, c'est de la gravure; on m'appelait la plume d'or. Un jour un abbé italien, qui menait un train de prince, me présente des dessins à imiter, je les imite, }• les fais même plus beaux qu'ils n'étaient dans l'original... j'en fais beaucoup, il me paye bien, je me réjouis... c'était pour le mieux. . . tout à coup l'on m'arrête et on me jette ici.

— Pourquoi donc?

— £bl monsieur, parce que ces beaux dessins étaient une contrefaçon des billets à ordre du roi sur le trésor.

— 0 malheureux! des faux!

— Je l'ignorais I L'abbé s'enfuit, moi je reste. Maudit Italien!... mais vous... Voyons, faites-moi bon visage.

— Monsieur, j'ai perdu ma maison, mes enfants, mon bigi. . . ma femme. Hélas ! que vont devenir tous ceux qui m'aiment?. . . Je vivais tranquille dans ma province, m'occupant de chimie; on m'a sans doute accusé de magie, de recherches mystérieuses... Il est vrai que mes fourneaux, mes fioles, mes cornues...

— Monsieur, cela est certain, vous êtes convaincu d'avoir cherché la pierre philosophale, et, voulez-vous que je vous dise... j'en étais informé : n'êtes-vous pas M. le marquis de la Baldonnière?

— Justement.

— Vous voyez bien! on parlait souvent, chez M. de Cha-

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millart, de vos procédés curieux, de votre science chimique , et j'avais même fait cette plaisanterie : Si M. de la Baldonnière sait faire de l'or, je conseille à M. de Cbamillart de le nommer directeur des mines de fer du royaUme. Vous passiez en effet pour un sorcier comme cette fille de Bordeaux, cette Marianne, sorcière célèbre, que Ton disait si belle, si cbarmante, dont j'étais devenu fou sur sa réputation , et qui un jour a disparu, la pauvrette... En vérité, j'ai un faible pour les sorciers. Le marquis se met à rire.

— À la bonne heure, dit du Puits, vous voilà eomme je vous désire. Pardieu, monsieur le marquis, vous trouverez en moi un bon compagnon. Nous allons à deux nous faire servir comme des princes. Le porte-clefs est brutal, Bernaville est un crocodile, mais nous les battrons : que vous en semble?

— Avec quoi , hélas? les pauvres prisonniers sont exposés à tant de mauvais traitements!... On me racontait qu'à la Bastille certains martyrs ont été écorchés vifs, certaines femmes violées et tuées...

—Oh! mais ici, c'est absolument la même chose, l'autre jour j'ai entendu battre un homme là haut... il criait à fendre le cœur! puis il n'a plus crié... Si jamais on me frappait, moi!

— £h bien I vous vous révolteriez! pour être frappé plus fort, n'est-ce pas? quelles armes vous donne-t-on? pas même un couteau!

— Pas même une fourchette de fer I tous les couverts et les plats sont d'étain,

— Quant à cela, répondit la Baldonnière en souriant, comme je ne suis pas chimiste pour rien, je vous enseignerai le moyen de durcir vos couverts d'étain. ••

— Yraimentl alors nous nous ferons une lance, voulezvous?

— Si je le veux! mais de tout mon cœur... au moins auronsnous la satisfaction de tuer ceux qui nous offenseraient en nous frappant I *

— £h bien, monsieur le marquis, vous êtes un homme selon mon goût ; montrez-moi ce secret précieux, je vous jure que je n'en abuserai pas.

Ils attendirent l'heure du diner, puis, quand on les eut servis, le marquis prit une cuiller, la fit fondre dans une cafetière de fer battu , y mêla du sel qu'il tira des murs , et divers acides qu'il prépara, répandit sa mixtion sur Tétain encore bouillant qu'il enferma dans de la cire creusée en forme de lame, puis, quand le mélange fut refroidi, le marquis aiguisa cette lame sur le bord d'une cruche de grès, et offrit à du Puits un couteau assez solide et fort tranchant (14).

Celui-ci demeura stupéfait, il examina cette arme bizarre, l'essaya, parut ravi de couper avec du bois et du pain, puis il tomba dans une rêverie profonde, en maniant alternativement le moule de cire et la lame.

— Qu'avez-vous donc, mon ami ? demanda le marquis.

Du Puits ne répondit pas, il s'ensevelissait de plus en plus dans ses pensées, et agitait son couteau d'une façon étrange. Le marquis crut avoir affaire à l'un de ces fous dangereux que fait la captivité trop longue, et il essaya de lui arracher le couteau. Du Puits le retint ferme, mais tout à coup bondissant avec un transport de joie effrayant :

— Âhl s'écria-t-il... ahl je vais donc enfin être libre I Surpris, tremblant de terreur, le marquis voyait ses craintes

justifiées. Do Poils n'était qu'un fou, dont les moments lucides avaient abusé sa crédulité. Soudain du Puits se jeta au cou de la Baldonnière et le tint serré tendrement sur son cœur.

— J'appelle I j'appelle I murmura celui ci, si vous ne restez pas eu repos.

— Silence, mon ami I dit du Puits, silence I j'ai le moyen de nous rendre libres... Je le tiens ce chef d'œuvre de l'industrie du malheureux prisonnier. Ne soufflez pas un mot, restez dans votre coin, et vous allez voir.

Le geôlier revenait pour desservir la table. Du Puits lui ofifre encore un verre de vin, et l'embrassant selon son habitude :

— MoDsieur, dit-il au marquis , je vous présente Rivière, le meilleur, le plus doux des hommes; c'est l'esprit, la finesse et la bonté personnifiés... souffrez qne je l'embrasse encore.

Et, tandis qu'il l'élreigaait du bras gauche, il abaissa la main droite vers le trousseau de clefs pendues à la ceinture du geôlier. Le marquis remarqua le geste, mais Rivière ne vit rien ; il riait et se prélassait d'aise , en lorgnant le reste de la bouteille oubliée sur la table.

Du Puits s'empressa de vider cette bouteille dans le verre du porte-clefs, le salua encore, et le congédia.

— £b bien, dit-il tout bas au marquis, qu'en dites-vous?

— De quoi?

— De ceci que je tiens dans ma main.

— C'est de la cire, ce me semble.

— Oui; mais regardez bien cette cire et les trous qu'elle renferme.

— Une empreinte de clef!

— C'est-dire deux.empreintes , mon cher monsieur I Allons,

le grand chimiste, à l'œuvre I durcissez-moi l'étain que je vais couler dans ce moulç, et je pense que nous aurons là deux cle& fort agréables...

Ce fut au tour du marquis d'admirer. Du Puits fit fondre le plat d'étain; et quand le métal fut chaud, il moula les deux clefs avec une adresse remarquable.

— Je vous trouve bien ingénieux , dit le marquis, occupé à durcir ces deux clefs improvisées; mais de quoi nous servent les clefs du dehors quand nous sommes enfermés au dedans?

— Pas du tout, mon cher monsieur; pensez- vous donc que je ne connaisse pas les grosses clefs à Taide desquelles ce damné Rivière ouvre chaque jour ma porte... elles me sont plus familières qu'à lui... et c'est de ces deux clefs que j'ai pris l'empreinte. D'ailleurs vous verrez ce soir. Quand la retraite a battu et que le souper a été servi aux prisonniers, toutes les portes du donjon sont closes. Les escaliers sont libres. Tous les geôliers, toutes les sentinelles couchent dehors, et si nous étions malades, l'un ou l'autre, il nous faudrait crier et frapper pendant plus d'une heure avant d'être entendus. On se fie à la solidité de nos verrous.

En effet, le soir venu, aussitôt que les geôliers se furent retirés, les deux amis, avec un battemeat de cœur inexprimable, approchèrent les clefs de leurs serrures, tournèrent, firent jouer 1^ ressorts, et, bien que mal polies, ces morceaux d'élain durci leur procurèrent la liberté de courir par l'escalier du donjon de bas en haut, avec la joie des oiseaux transportés dans une plus grande cage.

Du Puils, enhardi par cet essai, prit peu à peu, à la ceinture du geôlier, les empreintes de toutes ses clefs; il fit plus t h

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chaque porte-clefs nouveau, c'étaient de nouveaux larcins; an bout d'un mois, du Puits et son compaguon possédèrent vingt empreintes et trois clefs. Cependant il^vait fallu fondre toute la vaisselle d'étain fournie par le gouverneur à chaque prison*nier. Le geôlier avait déjà demandé ce qu'elle devenait.

— Cette disparition de nos couverts nous perdra, pensa du Puits; nul moyen d'en avoir d'autres sans éveiller des soupçons...

— Vous voyez , mon ami , que votre invention est inutile et notre travail perdu, dit tristement le marquis.

— Pas encore. 4ttendons à ce soir; j'ai une idée.

Du Puits sortit le soir de la chambre, monta au premier étage, et essaya sa clef à toutes les portes sans pouvoir trouver la véritable serrure ; il compta ainsi quatre chambres à chaque étage de la tour, se désespéra, et redescendait déjà, quand il vit une autre porte basse au fond du corridor. Il y alla sans espoir, et, par un bonheur qui le fit tressaillir, la clef glissa facilement, tourna les verrous, et la première porte s'ouvrit; quant à la seconde, il essaya ses clefs à lui, et elles jouèrent dans les deux serrures. Du Puits entra.

Au bruit des verrous le prisonnier s'était effrayé sans doute* car il se tenait caché dans le coin de la chambre , en murmurant seulement ces mots :

— Grâce ! grâce I je ne suis pas coupable I

— Calmez-vous, mon frère, dit du Puits, et approchez-vous de moi.

— Que voulez vous? s'écria tout à coup le prisonnier

Ne me tuez pas. . . je vous assure que je n'ai pas empoisonné H. de Louvois (15).

— Bon I un fou ! pensa du Puits.

— * On m'a déjà brisé les os et tordu les reÎDs, ajouta le prn soDoier d'un ton lamentable, et pourtant je ne suis pas coupable, j'en jure sur le crucifix (

— Pauvre diable I dit du Puits en s'approchant avec intérêt ; vous avez été à la question?

Et il porta sa chandelle près du lit de ce prisonnier, qui, étendu sur un grabat , ramenait ses draps ensanglantés devant son visage, comme pour fuir la vision d'un fantôme.

— Vous n'aurez pas de mal, mon bon ami , dit-il ; c'est un frère qui vous parle. Vous souffrez donc?

— Oui ; l'on m'accuse d'avoir empoisonné H. de Louvois, qui est mort subitement après avoir été mal reçu par le roi. J'étais le frotteur de ses appartements. On veut me faire avouer ce crime, dont je suis innocent, je vous jure. .. mais j'ai résisté, je n'ai pas parlé à la question.

— Pauvre homme I... comme il souffre I

— On me laisse mourir de soif... C'est si haut , le donjon! les porte-clefs sont paresseux pour venir jusqu'à ma porte; puis on veut me faire périr, j'en suis sûr.

Du Puits courut en bas dans sa chambre, apporta le vin de son souper, et ramena de la Baldonnière, qui, ému de ce spectacle, visita les plaies du blessé, les pansa et le rassura.

— C'est ce malheureux qui criait si fort l'autre jour, dit du Puits; nous le sauverons.

Tandis que le marquis s'occupait du malade, du Puits furetait par la chambre. Il trouva un couvert et un plat d'étain qu'il prit sous son habit avec la joie d'un avare qui découvre un trésor. On promit au malheureux frotteur de le venir visiter s'il gardait le silence le plus absolu sur ce qui venait de se

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passer. L'autre promit; mais il n'avait garde de parler, tout cela lui paraissant un rêve.

Du Puits confectionna deux autres defs qu'il essaya le lendemain : elles ouvraient la chambre d'un chanoine de Beauvais nommé Raoul Foy, homme de mauvaises mœurs, emprisonné pour avoir fabriqué de fausses lettres attribuées à ses ennemis, et renfermant des projets de révolte contre Louis XIV. Le chanoine reçut du Puits à bras ouverts et lui demanda d'abord du vin.

Quand du Puits aperçut cette laide figure, ces grossières façons^ et qu'il eut appris du cynique chanoine la cause de sa détention, il se repentit d'avoir lié connaissance avec lui. Il tâcha donc de ne pas^ divulguer son secret, et se promit de ne jamais rouvrir cette porte.

Cependant ce chanoine, avec des yeux brillants et des gestes obscènes, raconta ses aventures les plus secrètes, puis il ajouta :

— Vous êtes sans doute des amis du commandant, puisque vous entrez ainsi dans le donjon. £h bien, vous pouvez vous amuser beaucoup. Ah! si j'étais à votre place... Figurez-vous que l'autre jour, le feu ayant pris à mon poêle, on me fit sortir précipitamment : j'aperçus alors une femme qui se promenait dans la première saUe.«. une femme grande, belle, vêtue magnifiquement...

— Des femmes ici I répondit du Puits.

— £t de qualité encore. Le geôlier lui dit en me voyafit : Rentrez, madame la marquise.

A ces mots la Baldonnière pâlit, et serrant le bras de du PuiU:

— Savez-voufi ok elle demevre? dltril.

— Vis-à-vis de cette chambre, «u numéro 30. . . Quelle tournure t quelle yoix agréable !

— Merci I répliqua le marquis fort ému; et il eotrakia du Puits, qui ferma soigneusement la porte, malgré les instances du ciiancHne*

— Mon ami, dit le marquis, il faut regarder la serrure du numéro 30, en comparer le dessin à nos empreiates, et fondre aussitôt les ciels de ce misérable chanoine. Cette marquise* •• Âh ! mon cher du Puits, si c'était madame de la Bildonnière...

— Vous avez raison, mon ami, bàlons-nous... Il faut deux heures pour faire les clefs, ODze heures seulement sonnent au diAteau ; nous pouvons rendre cette nuit notre visite... A l'œuvre I à l'œuvre I

Le métal bouillonnait, les moules étaient préparés à l'écart, les deux ouvriers se hâtèrent : Tun rognait les inégalités de la clef, l'autre durcissait l'étain dans la trempe merveilleuse. Du Puits ne s'était pas trompé, au bout de trois heures et demie tes clefs furent prêtes. Le marquis monta tout ému l'escalier^ essaya les clefs, mais elles n'entrèrent point. Le désespoir de la Baldonnière attendrit du Puits, qui colporta en vain ces deux clefs à toutes les serrures du donjon.

— Au diable ! s'écria-t-il exténué de fatigue.

— Mon cher ami, évidemment ces clefs vont à qu^que porte» puisque vous en avez pris l'empreinte à la ceinture d'un porteclefe. Un peu de patience, je vous prie, et cherchons.

— Oîi cela? tous les étages supérieurs sont visités ; vous avez vu que le numéro 30 ne s'ouvre pas.

— C'est vrai ; mais si je renonce à cet espoir pour aujourd'hui, adoucissons du moins la misère de quelqu'un de nos

3/iO HISTOIRE

comp^gnoDS. Venez; cette clef est celle d'un cachot peut-être. Du Puits se laissa convaincre, ils descendirent. Au fond d'une Toûte, sous les derniers arceaux, on apercevait une porte verrouillée avec soin :

— Commençons par celle-là, dit le marquis en faisant jouer la clef, qui tourna tout à coup et ouvrit la première serrure ; la porte céda.

— Quelle noire habitation I s'écria du Puits. Que vois-je 7 des bouteilles, des tonneaux, des cruches cachetées... Mon cher ami, nous sommes ici dans la cave du gouverneur. Oh I quelle trouvaille!... voici des saucissons, des jambons, des volailles !

Et avec l'ardeur d'un écolier qui pille un verger, du Puits chercha les bouteilles dont l'aspect était le plus flatteur, chargea son compagnon de huit fioles, en prit autant, et remonta légèrement l'escalier en effarouchant de ses éclats de rire l'écho funèbre de la voûte.

— Attendez, attendez I s'écria la Baldonnière , vous oubliez le plus beau, le meilleur : ne voyez-vous pas ce baquet et cette cruche d*étain? Àhl quelle étourderiel II y a dans ces deux vases la matière de douze clefs des plus pesantes. Laissez vos bouteilles, je vous prie, et emportons cela.

— Emportons donc le contenant et le contenu, répondit du Puits en versant son vin dans la cruche, qui tenait six bouteilles; quant au baquet, remp1i>sez-le, mon cher marquis. Tenez. •• ceci est du vieux vin de Malaga ; le frotteur en sera guéri huit jours plus vite... Pardieu, me voilà de belle humeur. A la santé de madame de la Baldonnière I

£t après mille saillies notre homme remonta, ayant fermé la cave et effacé les traces de leur passage.

DU DONJON DE VINCENNES. . Ui

Au bout de quatre jours toutes les clefs étaient fabriquées. Ils firent alors leur plan : se chargeant d'un trousseau chacun, ils devaient arpenter le donjon dans tous les sens, ouvrir les portes, délivrer les prisonniers, en faire une petite armée, et forcer ainsi les sentinelles, en mellanl le feu au donjon. Toutes chimères qui semblaient nées de la fumée généreuse du Champagne et du malaga de M. le gouverneur.

Il régnait entre les deux amis une telle intimité, que Bernaville en devint jaloux. À force d'entendre chanter ces deux captifs, il les avait pris en haine. Un matin, il fit transporter le marquis dans une autre chambre.

De pareilles douleurs sont au-dessus de la force humaine : la Baldonnière faillit mourir de désespoir. À la veille de réaliser ce beau rêve, et de jouir en prison d'une liberté si douce I 11 regarda furieusement Bemaville, qui ne fit que rire. Du Puits montra sans afleclation au marquis la cuiller d'étain placée sur la table, et la Baldonnière fat un peu consolé.

Mais ses malheurs n'étaient pas finis. Du Puits lui-même, malgré sa philosophie, était réservé à de cruelles épreuves.

Il commença ses investigations par le numéro 30, ouvrit la porte avec soin, et comme un petit cri l'avertissait de la présence d'une femme :

— Madame la marquise, dit-il,

— Oui est là? répliqua la voix ; n'entrez pas ainsi.

— Je viens de la part de M. de la Baldonnière, dit du Puits.

— Je ne connais pas M. de la Baldonnière.

— Vous n'êtes donc pas la marquise, alors? ajouta le jeune homme en s'avançant jusqu'au lit, dans lequel il aperçut une femme effrayée qui le regardait avec des yeux hagards.

— Je suis Marguerite Filandrier, dit-elle; mais comment êtesvmis entré ici? Seriez-vous un des ofGciers de la prison ?

— Je suis yotre serviteur, dit du Puits, émerveillé à la vue de cette jeune femme, et tout souriant.

— Alors, monsieur, donnez-moi des nouvelles de M. Vidal, un gentilhomme qui doit être en prison ici... pour recherche de noblesse...

— Ahl ah!... s'il est ici nous le trouverons... Mais, mademoiselle, pourquoi êles-vous prisonnière vous-même?

— On m'accuse d'avoir retenu une somme dont j'ai accepté le dépôt, mais que j'ai rendue... M. Vidal le sait bien.

— Vous aimez donc bien ce M. Vidal? répondit du Puits, assez mécontent du tiède accueil qu'il recevait.

— Plus que la vie... et je mourrai si Ton ne me rend à lui I

— Peste! pensa du Puits, ce n'est pas ici mon affaire. Occupons-nous de trouver ce pauvre marquis d'abord, puis sa femme, puis...

— A propos , mademoiselle , connaissez-vous des femmes dans ce donjon?

— Il y en a, monsieur, reprit Marguerite, mais je ne les connais pas, ajouta-t-elle vivement, comme pour cacher son mensonge, dont le jeune homme s'aperçut.

-^ Puisque vous me cachez la vérité, dit-il, ne comptez plus sur moi.

Marguerite hésita un moment, puis montrant du doigt au jeune homme la plaque de sa cheminée :

— Au-dessous, dit-elle, il y a madame la marquise de la Baldonnière, avec qui je corresponds par le tuyau*

Du Puits sauta de joie.

— Voua êles une bonne fille, dit-il. et pour vous prouver ma reconnaissance, je vous promets de vous amener demain votre aanant, s'il est ici. Mon Dieu, n ayez pas peur et ne vous cachez pas ainsi ; j'aime tant à voir un joli visage de femme, depuis ua an que ^ suis prisonnier !

— Pauvre jeune homme 1 vous vous ennuyez? vous n'êtes pas le seul» ditelle ; il y a la plus charmante créature du monde au premier étage, au-dessous de madame de la Baldonnière. Cette dame a trouvé moyen de causer avec la jeune fille qui est de Bordeaux , qu'on nomme Marianne, et qui est accusée de sorcellerie. Accoutumée au bruit, au monde, elle s'ennuie mortdlement... Moi, dit-elle en rougissant, je ne m'ennuie jamais quand je pense à M. Vidal.

Du Puits n'en voulut pas savoir davantage; il parcourut tous les appartements des prisonniers. Il vit le prince de la Riccia fort préoccupé de s évader ; Tavocat Vigier, accusé d Savoir voulu tuer le roi , et succombant aux calomnies d'ennemis que lui suscitait une femme jalouse. Il partagea son vin avec le comte de Brederode, incarcéré pour la prétendue sorcellerie de Marianne; et ce seigneur lui promit, si jamais il obtenait sa liberté, de le récompenser par une brillante fortune.

U descendit chez madame Guyon la quiétiste, qui le prit pour un fantôme, et lui parla d'extase; du Puits, qui haïssait le mys** ticisme, s'enfuit.

Mais il ne trouvait pas le pauvre la Baldonnière. Alors il se hâta de descendre chez la marquise, qui pensa s'évanouir d'effroi en voyant arriver un homme chez elle à cette heure de nuit.

2/i4 HISTOIRE

C'était une femme dont la beauté avait dû être splendide, à en juger par les restes qu'on découvrait encore. Mais ce n'était plus une femme jeune; et d'ailleurs du Puits avait souvenir du respect et de l'affection de la Baldonnière pour cette noble épouse. Dès qu'elle apprit que le marquis était si pjès d'elle et si loin, sa joie fut immodérée; du Puits lui promit de la réunir bientôt à ce digne objet de son amour, et lui apprit à elle seule le secret de cette visite. C'était assez pour une nuit; du Puits craignant les surprises, remit au lendemain ses autres explorations.

L'heure venue , il se munit de provisions , monta chez Marifi^ane, ouvrit doucement la porte, et fut ébloui do la beauté de cette enchanteresse. Elle dormait profondément ; le bruit des pas la réveilla; ses beaux yeux noirs étincelèrent, ses cheveux se déroulèrent sur ses blanches épaules ; elle semblait attendre et braver la mort. Mais elle ne vit qu'un homme qui la regardait fort tendrement, et qui était chargé de bouteilles et de comestibles, toutes choses rassurantes. Du Puits offrit ses services à la jeune sorcière avec un enthousiasme facile à comprendre.

Elle répondit par des questions sur cette visite imprévue. ' —Puisque vous êies sorcière, dit-il, devinez.

Marianne fut touchée de sympathie pour cette physionomie rieuse, ouverte; elle lui commanda cependant de rester à distance, et du Puits, subjugué, obéit. La nuit se passa en conversations intéressantes, sans que le jeune homme eût quitté le seuil de la porte où l'enchaînait le signe impérieux de sa nouvelle amie. Quatre heures sonnèrent; il fallut partir.

— Vous reviendrez? dit-elle.

— Hélas I vous me recevez si mal.

Im m\U mctvixm k ^upuHs,

— N'est-ce pas assez, dit-elle, que vous puissiez entrer ici malgré moi?

Et il s'en alla dévoré d'amour, et entrevoyant dans sa captivité la source de tous les bonheurs de k vie humaine.

Du Puits, dans ce travail nocturne, changea bientôt le donjon en un paradis pour lous les prisonniers. Il trouva Vidal, qu'il réunit à Marguerite Filandrier ; il découvrit un moyen de faire passer des nouvelles du prince de Riccia à ses amis ; obtint des ennemis de Vigier la rétractation de leurs calomnies; guérit le frolleur de Louvois; se lia d'amitié avec Delfino, secrétaire du prince de Walstein, renfermé comme son maître pour avoir été pris sur un vaisseau portugais. Une seule chose manquait à son bonheur, il n'avait pu découvrir M. de la Baldonnière; il parcourut toutes les chambres plusieurs fois infructueusement; la marquise se désolait.

— Croyez-moi, madame, luidit-il un jour, depuis deux mois que je cherche je l'aurais trouvé... ou il n'est plus à Vincennes, car une seule clef me manque; ou il est avec le chanoine. Or, comment me procurer cette clef? comment choisir encore parmi toutes les clefs des geôliers?... je serai pris.

— Que ne faites-vous un passe- partout? répondit la marquise; nous en avons un à notre château qui ouvre jusqu'aux portes de la grille.

— Dieu soit loué de cette idée qu'il m'envoie par votre bouche I Je ferai un passe-partout; nous ouvrirons avec les portes d'en bas, dont je n'ai pu fabriquet les clefs parce que les geôliers ne les portent jamais à la ceinture; et nous réunissant comme une volée d'oiseaux hardis, nous enfoncerons la porte.

En effet, le passe-partout fut fabriqué sur le dessin que a. hu

rexpérience fit tracer à du Puits. Le soir même il pénétra chez le ehanoine, et emmeoa son ami, qui déjà perdait toute espérance.

Mais le chanoine voulant aussi sortir, du Puits l'en empocha par de belles paroles d'abord, et ensuite par la force. Ce fut un combat dont le jeune homme sortit bientôt vainqueur; mais le scélérat, que Von renfermait malgré lui, se mit à hurler.

— A la bonne heure, dit du Puits , criez ; mais si Ton vous entend, si vous parlez jamais de ce qui se passe, vous été» mort, je vous le jure; moi ou le marquis nous vous tuerons comme un traître. Tenez, voici du vin; buvez et laissez-nous.

Sitôt que la nuit tombait sur Vincennes et que les geôliers étaient allés se coucher, les portes des cachots s'ouvraient comme par enchantement. Des amitiés s'étaient formées, des rendez-vous s'échangeaient; de bons repas d.mt les provisions du gouverneur faisaient les frais, abrégeaient, pour la plupart des captifs, l'heure si douloureuse, si longue de Tesclavage. Marianne, moins farouche, recevait du Puits et ses amis; Vidal et Marguerite Filandrier, M. et madame de la Baldonnière, le prince de la Riccia et les comtes de Thùn, de Brederode de Metz et de Walstein, s'entretenaient de leurs projets de révolte ou d'évasion. La nuit semée de plaisirs et de joyeux murmures s'envolait au grand regret des prisonniers favorisés; car excepté les fous et les suspects, du Puits délivrait chaque soir ses compagnons d'infortune.

Mais le chanoine, mal satisfait des deux bouteilles de Champagne qu'on lui donnait chaque soir, sentit toutes les passions naître et fermenter dans son cœur ; du Puits fut forcé de l'ad-

mettre aux parties nocturnes où bientôt il apporta le désordre et les excès. On le renferma de nouveau. Il supplia, promit de changer; mais du Puits fut inflexible. Alors le chanoine se résolut de perdre ceux qui le repoussaient obstinément.

Une nuit que du Puits allait ouvrir sa porte, selon Thabitude, et mettre en liberté ses amis, des pas qu'il entendit dans l'escalier le firent demeurer sur le seuil. Il écoute, le bruit cesse; mais alarmé de cctle alerte, le prudent porle-clefe ne sortit pa* de sa chambre, et guetta toute la nuit. Vers quatre heures il entendit fermer la porte d'en bas.

— Eneflet, pensa- 1- il. ils doivent avoir des soupçons; les bouteilles diminuent à la cave, les provisions s'épuisent; nous faisons du bruit dans nos réunions; et l'autre nuit que Marianne me chantait une chanson de Bohême, la sentinelle a menacé d'aller aveitir Its officiers. Un peu de patience pendant quelques jours , et l'orage, s'il y en a un , passera sans nous atteindre.

Mais bientôt une visite domiciliaire changea les soupçons de du Puits en certitude; il avait caché ses clefe sous le parquet adroitement démoli de sa chambre; on ne trouva rien. Huit jours après, s<'it qu'il fût rassuré, soit qu'il fût impatient de revoir ses amis, le jeune homme alla chercher du vin, une dinde énorme, des marrons, et monta ses provisions dans la chambre de Marianne. Puis tandis qu'elle faisait rôtir la volaille, il alla ouvrir à MM. Vidal, Delfino et Brederode, au marquis et à sa femme, à Marguerite, conduisit M. de Thùn chez le prince de la Riccia, et reviiit s'asseoir à la table sur laquelle s'enlassaient déjà les mets ingénieusement dressés par la communauté.

— Tandis que le souper se prépare, dit l'un des convives, dites-nous au juste quels sont les prisonniers renfermés ici.

— n y en a vingl-huit... mais quelques-uns m'ont dégoûté promptemenl de leur société : nous aurions des empoisonneurs et des assassins si j'ouvrais à tout le monde. Il y a un Lesage, un certain Guibourg , qui exhalent le crime par tous les pores. Gf's gens-là sont des prêtres qui ont commis d«*s milliers d'empoisonnements, n y a des accusés de fabrication de faux titres de noblesse : MM. Laval, Bausy, Varin, Bourbitou, Falourdet. Farie de Garlin, et M. Vidal, qui est des nôtres. Il y a au troisième raflreux chanoine I Un de ses dignes compagnons, Caffareau. libertinfieffé, qui battait les pa(rou.lleS| habite le donjon pour la deuxième fois, près de Saint-Victor, autre bandit. Il y a les coquins Boscus et Martinet, qui voulaient faire couper la tête à notre excellent ami M. Vigier, si je n'eusse arraché une rétractation à la Prévost, son ennemie et leur instigatrice. Elle m'a donné assez de peine, cette rusée; et les autres m'ont coûté assez du vin d'Espagne de Bernaville. Il y a le ministre protestant Malzac, le médecin Francion, graves personnages qui dédaignent nos réuniops; puis MM. les princes et seigneurs que vous entendez discuter d'ici... chez M. de la Riccia.

— La volaille est cuite à point, interrompit Marianne.

— Et puis il y a Marianne la sorcière, dit le comte de Brederode en souriant; celle qui trouve des trésors en se battant avec le diable dans le caveau d'Àrcueil, et qui un jour s'est enlevée en l'air toute nue avec force tempêtes et artifice.

— Ge rêve que vous racontez là, monsieur le comte, et que vous racontâtes devant des espions, causera peut-être ma mort comme il causa notre captivité*

— Est-ce vraiment un rêve? dit le comte avec le doute d'un homme superstitieux.

— Eh! monsieur, si j'étais sorcière, je vous jure bien que je prendrais M. du Puits par la main, et que je m'envolerais encore comme vous dites.

— Dans le même costume? demanda le comte.

— Qu'à cela ne tienne, répliqua la folle jeune fille , pourvu que je reirouve la liberté. Allons, messieurs, à table.

Chacun prit place; on étendit une épaisse couverture devant la fenêtre pour cacher la lumière et étouffer le bruit ; après quoi le repas commença plus joyeux de tout le temps que les convives avaient perdu en prudence durant huit jours.

T(>ut à coup un sifflet aigu et prolongé se fit entendre ; les conviés prêtèrent l'oreille avec surprise.

— Ou'est cela? demanda du Puits.

— Cela vient de ma chambre, dit le marquis de la Baldonnière en s'élançant effaré vers la porte... le chanoine s'impatiente peut-être,

— Diable 1... fit du Puits inquiet.

— Eh ! laissez-le siffler, dirent quelques convives; il perd son temps, employons le nôtre.

— Il est bien heureux d'être chanoine, messieurs ; car ce faussaire, ce calomniateur, eût partagé le sort de ses deux complices , Dourlans et Héron , qui furent pendus après quelques mois de séjour dans le donjon. Mais s'il nous trahissait jamais, rappelons-nous que c'est un scélérat, et punissons-le comme la justice du roi eût dû le faire.

— Il ne nous trahira pas, dit le comte de Brederode ; car il perdrait tout le vin de Champagne qu'on lui donne , et il est

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plus ivrogne eneore que méchant. Mais si la langue peut faire bien du tort en ce monde, n admirez-vous pas combien k plume a causé de captivités parmi vous? Permettez-moi sans application d'en faire le compte. M. du Puits, trompé par Vabbé italien, qui lui a fait faire des faux sans qu'il s'en doutât; l'Anglais Yaubrug, ce mélancolique du second étage, qui a contrefait les ordres du roi chez M. de Barbezieux: tous les accusés de fabrication de titres...

A ce moment, un second coup de sifflet perça l'épaisseur des murs et résonna tristement dans les airs. Chacun s'arrêta; mais l'inquiétude ne fut pas de longue durée, et la joie du repas étourdit bientôt tous les convives.

— A la santé de Bernaville le lieutenant, s'écria du Piiîts, de cet homme qui passe pour l'ogre de Vincennes, et qui nous fait une vie si joyeuse et si douce. Puisse son vin durer longtemps, et qu'il le renouvelle quand nous l'aurons bu I

— C'est encore le vin du maréchal de Bellefonds , notre gott^ vemeur, dont il était laquais, répondit le comte de Brederod« ; mais, lui, le gargotier du donjon, n'achètera que de la piquette.

— Puisse vivre longtemps le roi despote qui nous tient dans les fers et nous fait passer la nuit des heures si douloureuses, bégaya du Puits à moitié ivre en regardant amoureusement Marianne.

— Aux sorcières qui m'ont fait mettre en prison! dit Erederode.

— Aux sorciers qui changent la prison en paradis! répliqua Vigier.

— Messieurs, s'écria par-dessus tout le vacarme, du Puits, qui oubliait toute prudence ; il nous manque le plus précieux

des biens, il nous manque la liberté : trayaillons à la reconquérir. . rendons-nous libres...

— Rendons-nous libres I s'écrièrent les convives électrisés par le bruit et le vin.

— Et pourquoi faire? tonna une voix formidable à Ventrée du corridor; il me semble que vous n'êtes pas mal libres pour des prisonniers. En jouel soldats, et feu si quelqu'un bouge.

Alors les convives pâlissants virent un homme d'une stature médiocre, mais d'une complexion vigoureuse, qui se tenait à dix pas d'eux, le pistolet à la main. Derrière lui, quelques soldats aux gardes abaissaient leurs mousquets vers les rebelles. L'effroi glaça tous les courages et fit évanouir les fumées du vin.

— L'exempt Desgrès ! murmura du Puits.

— Moi-même 1 Approchez donc, monsieur le lieutenant du roî, cria cet homme; nous tenons le nid ; je vous avais promis un flagrant délit, que dites-vous de celui-là?.. C'est ici que sont venus tous vos jambons et vos flacons de vin...

Bernaville, ivre de rage , apparut alors derrière les soldats ; et apercevant cette table encore bien garnie, ces hommes, ces femmes, chez qui la peur n'avait pas complètement effacé les traces d'une joie récente, il courut au groupe en brandissant sa canne:

— Tout beau, lui ditlaBaldonnière, il y a ici des gentilshommes, monsieur le laquais!

— Insolent! Au cachot, celui-là!

Un long murmure des prisonniers répondit à cet ordre sévère*

— Au cachot tous! répéta Bernaville.

— Même un prince! dit lentement le prince de la Riccia, paraissant derrière les soldats et les geôliers.

'— Quoi ! lui aussi a ouvert sa porte, murmura Bernaville en grinçant des dents... Ah ! il y a connivence ; je ferai pendre les guichetiers, les porte-clefs, les sentinelles.

— Vous ne ferez pendre personne, dogue sanguinaire, lui dit le prince, qui trouvait toujours plaisir à humilier son vil persécuteur , c'est moi qui ai ouvert les portes à tous ces prisonniers..,

— Vous... Eh bien!... hurla Bernaville.

— Me ferez-vous pendre?... voyons, ce sera curieux. Je vous invile à ce spectacle, messieurs, dit le prince en souriant. M. Bernaville, qui a porté la mandille chez M. le maréchal de Bellefonds, M. Bernaville, qui n'a rendu d'autre service au roi que d'avoir décrotté les bottes de son maître, M. Bernaville, qui de garde-chasse est devenu cuisinier à Vincennes , puis chef des laquais du donjon, puis lieutenant, fera pendre son S. A. S. Jean-Baptiste de Capoue , prince de la Riccia , parent et ami du pape.

— Je me plaindrai au roi, répliqua Bernaville.

— Tu es ici pour avoir à te plaindre, hypocrite. Ne t'es-tu pas plaint lorsque mon médecin ayant voulu me faire évader, tu as ouvert de tes sales doigts les oranges dans lesquelles on m'envoyait des lettres? ne t'es-lu pas plaint lorsque tu as fait mettre dans ton donjon ce pauvre médecin Geubon?... ne t'es-tu pas plaint quand tu m'as fait retrancher la promenade et la société?

— Au cachot! réitéra Bernaville; et ses gardes s'avancèrent menaçants.

— C'est moi, dit du Puits, qui ai tout fait, je suis le seul coupable, et je le prouverai. ^

— Taisez-vous , jeune homme , interrompit le prince en lui adres>ant un coup dœil éloquent, n'affrontez pas avec une folle générosité la barbarie de ce tigre.

Pendant toute cette querelle, Marianne avait adroitement rassemblé les clefs de du Puits, et les avait cachées dans un drap au fond de son poêle ; puis , tandis que Ton enchaînait le marquis, le comte de Brederode , et que Ton reconduisait le prince à sa prison, elle s'approcha de du Puits, et lui dit à l'oreille :

— Les clefs sont cachées ; n'avoue rien !

— La petite vient de parler ! cria Desgrès à Bernaville, séparez-les donc I

Deux geôliers entraînèrent Marianne dans sa chambre ; du Puits fut reconduit brutalement à la sienne. Desgrès et Bernaville le%uivirent.

— Il faut avouer, lui dit ce dernier, comment vous avez fait pour ouvrir les portes de vos compagnons. Si vous avouez, on vous épargnera.

— Je n'ai rien ouvert du tout, répondit le jeune homme.

— Vous allez nous forcer d'employer la rigueur... nous savons que vous êtes le chef, l'instigateur de ces crimes nocturnes.

— Des crimes I ... ah ! oui, votre vin... eh bien, je ne l'ai pas bu tout seul.

— Tes complices seront bien punis, scélérat!

Du Puits trembla. Si l'on allait torturer des gens innocents,

des femmes, Marianne I II fut prêt d'avouer son secret; mais le

conseil que Marianne lui avait donné l'emporta sur ses terreurs,

il ne dit plus un mot. Alors Desgrès s'empara de lui, et le cona. 46

duisit à un cachot des plus sombres, où dans les mares d'eau noire fourmillaient ces hideux halûtants de la fange, que le prisonnier finit par regarder avec intérêt après en avoir eu horreur.

Le chanoine, heureux de voir tous ses compagnons retombés dans le malheur, déclara, en trépignant de joie, au marquis de la Baldonnière, comment il avait trahi leur secret. Un jour, il avait laissé tomber sur le passage du porte-clefs , pendant sa promenade , un papier dans lequel , à Taide de vin mêlé de suie, il avait griffonné son rapport. Au premier coup dœil, Semaville regarda cet aveu comme l'œuvre d'un fou ; mais une visite dans sa cave le rendit plus crédule. Il fit épier , la nuit, comme du Puits s'en était aperçu, et ne découvrit rien, grâce à la circonspection du jeune homme. Un second avertissement du chanoine précisa le temps et le lieu de la réunion des prisonniers; alors Desgrès trouva le moyen de pénétrer suffis bruit dans le donjon, de s'y cacher derrière une vaste armoire, et de découvrir ainsi le mystère.

Quand le marquis eut entendu l'aveu insolent de cette trahison , il demeura muet de colère et d'indignation. Ce fut pis encore, lorsqu'il apprit de Bernaville que du Puits et leurs autres amis habitaient des cachots, que la marquise était réduite au pain et à l'eau, qu'enfin la vengeance du gouverneur s'apesantissait, furieuse , sur tous les complices de cette innocente supercherie.

Le soir venu. M. de la Baldonnière, qui était un ancien capitaine de dragons, robuste et adroit malgré ses cinquante ans, s'empara du chanoine , qui le raillait du fond de son lit et lui demandait l'heure du prochain rœdez-vous nocturne. Il le prit

à la gorge, lattacha aux barreaux de la fenêtre avec les serviettes et ses jarretières, puis, du pied d'une chaise brisée, il le roua de coups pendant quelques minutes. Le chanoine poussait d'horribles cris, auxquels son compagnon répondait par des éclats de rire.

— Voici votre ration pour ce soir , lui dit le marquis ai le détachant; demain vous en aurez autant, et tous les jours mm, jusqu'à ce que vous mouriez dans cette chambre, comme un lâche ooquin que vous êtes.

En vain les geôliers accoururent, en vain le chanoine se plaignit et montra ses contusions ; comme il était haï de tous, on lui rit au nez , et Bemaville ajouta :

— Mais, bon Dieu ! qu'ils se dévorent l'un l'autre, c'est nTa seule envie*

~ Vous voyez , dit le marquis à son compagnon quand ils furent seub, qu'il y a un Dieu, et que vous expierez vos crimes. A demain soir; dormes, bon prêtre.

Au bout de quinze jours , le chanoine avait maigri de moitié. Bemaville craignit de le perdre , car le roi payait pour lui quinze livres par jour, et on le transféra dans une chambre isolée.

Quant à Marianne, celte courageuse fille avait assumé toute la responsabilité sur sa tête. La nuit du feoneux esclandre, elle fondit les clefs et répandit l'étain liquide par sa fenêtre dans le fossé plein d'eau; puis, interrogée par Bemaville sur les moyens dont elle s'était servie pour ouvrir sa porte :

— Je n'ai que deux mots cabalistiques à dire , répliqua-* i-elle; ne suis-îe pas sordère?

— £h Uen, si tu es sorcière, tu seras brûlée, répondit Ber*

naville avec fureur. Le roi saura ton crime; tremble! tu verras la chambre ardente.

Mais il n'en fut rien. Le prudent gouverneur savait trop quel tort ferait à sa réputation de vigilance la révélation du scandale causé par du Puits. Il se borna pendant quelques mois à de sourdes persécutions. Lorsqu'il fut nommé lieutenant du roi à la Bastille, il emmena tous ces prisonniers avec lui, de peur qu'ils n'avouassent après son départ ce qu'il avait si grand intérêt à cacher. Le prince de la Riccia, du Puits, M. de la Baldonnière, furent transférés à lagrande prison d'état. Marianne, la pauvre enfant, disparut dans cette immense fournaise après avoir servi sans doute aux hideux plaisirs des Corbé, desGiraut, et^e Bemaville lui-même.

Le secret de du Puits ne fut révélé qu'à la Bastille seulement. H avait recommencé son métier de serrurier et communiquait déjà avec plusieurs personnes, quand un coureur italien, avec lequel il avait lié connaissance , lui proposa une évasion.

— Vous avez les clefs des portes , lui dit-il , passons au premier étage dans les cuisines; avec une corde que nous fourniront nos draps, sautons dans le fossé. Je suis tellement agile et adroit, car c'est mon métier, que je grimperai par les interstices des pierres jusqu'à la galerie extérieure, d'où je vous tirerai avec la corde. Une fois sur le pavé, vous verrez si je sais courir.

Du Puits craignait à la Bastille d'être découvert comme à Vincennes, il accepta. Les deux amis réalisèrent leur plan et s'enfuirent. Le coureur tint sa promesse, tira du Puits hors du fossé, puis prit une course si rapide que jamais on n'entendit plus parler de lui. Quant à du Puits, Tétoumeau par excel-

lence, il se fit arrêter à Lyon, où il flânait et jouait à la paume. On le ramena en prison ; Bernaville lui fit mettre l'énorme collier de fer et les chaînes de soixante-dix livres que l'infortuné conserva jusqu'au jour de sa délivrance, arrivée dix ans après.

Tels furent les malheureux que le règne de Louis XIV plongea dans les prisons de Vincennes. On retrouve parmi eux les victimes du soupçon poUtique ou religieux ; protestants, jansénistes, espions, assassins, se trouvent confondus dans cet enfer. Un Allemand, Frédéric Lang, soupçonné d'être espion du prince d'Orange, mourut à Vincennes après avoir été à la Bastille; l'avocat Vigier, que nous avons vu accusé d'attentat à la vie du roi, demeura prisonnier longtemps après que ses accusateurs furent convaincus d'imposture, comme si la prévention en matière de lèse-majesté équivalait au crime. M. de Brederode, transféré à la Bastille avec Bernaville, y languit douze ans , et mourut à l'hospice de la Charité. Son crime était la sorcellerie, c'est-à-dire le rêve magique dont nous avons parlé. M. de Thùn, arrêté pour avoir été l'ami de M. de Bréauté, que détestait d'Argenson, mourut à Vincennes, ignorant qu'on avait enfermé près de lui son fils, trop ardent à réclamer un père, et madame de Thùn la mère venait d'être jetée à la Bastille. La haine de d'Argenson pour cette famille coûta cinquante mille écus à Louis XFV.

Un autre Allemand, le comte de Kunisberg , fut emprisonné pour avoir eu commerce avec ses parents en Allemagne, tandis que la France était en guerre avec l'Autriche.

Enfin le père la Chaise fit incarcérer dom Thierry de Viaixnes, bénédictin ami di^ père Quesnel; don Gabriel Gerberon, auteur

du Miroir de la piété chrétienne, et Ânsdme de Brigode, curé de Neuyille, janséniste, qui mourut à Vincennes des mauvais traitements qu'on lui fit subir.

L'esprit se lasse à Vénumération monotone de ces supplices étranges dirigés indistinctement contre Vinnocent et le coupable. n fut un temps oîi les murs d une forteresse étou£Eaimt la douleur et la pensée, le remords et la plainte.

En voyant quelques épisodes sortir comme de hideuses as* pérités du fond uni de ces souffrances obscures, rhistori^i épouvanté se réjouirait presque du silence que les bourreaux et les murailles ont jeté sur la plus grande partie de leur œuvre* H est de si horribles spectacles, qu'on voudrait ne les r^rder jamais qu'avec les yeux de l'imagination. Mais l'histoire a parlé; aujourd'hui même ces sombres tours, sournoisement tacitumeSt laissent échapper malgré elles de leurs meurtrières béantes comme une lugubre voix des douleurs jadis fouies dans leur sein.

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