LIVRE SECOND LES PROBLÈMES
La révélation et le dogme se présentent désormais comme des affirmations qui s'adressent premièrement et directement à l'intelligence. L'une et l'autre utilisent ce caractère de vérité absolue que possède obligatoirement l'affirmation humaine : nous avons dit sous quelle condition et dans quelle mesure.
Il semble donc que les énoncés dogmatiques, du chef de cette valeur fixe et absolue, soient aptes à entrer en contact, selon les lois ordinaires de la logique, tant les uns avec les autres que tous et chacun avec les vérités rationnelles, de manière à former une doctrine unifiée et développée, la théologie.
En fait, les choses ne vont pas si simplement. Quelle que soit la part d'absolu que nous devions reconnaître aux énoncés révélés et aux définitions dogmatiques, il est difficile de ne pas constater en eux, tout au moins dans certains cas et à certains points de vue, une part de relativité. Avant d'opérer avec ces propositions, nous devons donc résoudre le problème ardu, dont l'existence est reconnue par les théologiens les plus orthodoxes, et qui s'appelle : la relativité des formules dogmatiques.
i. Leçon IV.
Tout d'abord, que doit-on entendre par relativité? J'en vois deux acceptions usuelles.
Nous disons : c'est relatif, lorsque nous prévoyons que telle affirmation, actuellement vraie, est susceptible de changer, soit parce que la réalité ne sera plus la même; soit parce que la réalité demeurant identique, le progrès de la connaissance humaine nous oblige à en chercher une expression différente. C'est ce que l'on a nommé, d'un mot, plus commode peut-être qu'exact : la relativité historique.
Nous disons encore : c'est relatif, lorsque nous nous rendons compte que ce que nous entendons exprimer ne peut être adéquatement rendu dans l'affirmation qu'il nous est donné d'en faire. Il y a, dans ce cas, disproportion entre la réalité telle qu'elle est et son expression humainement possible. Si l'on conçoit la métaphysique comme la science qui s'occupe de ce qu'est, en soi, la réalité, on peut nommer cette relativité , m étaphysique.
Ainsi donc, « c est relatif » signifie, tantôt que l'expression mentale d'une réalité peut changer, tantôt que, restant identique ou changeante, jamais elle ne pourra s'égaler à ce qu'il s'agit d'exprimer.
Or, le Dogme est sujet, semble-t-il, à ces deux relativités. Il change « historiquement ». soit qu'il exprime les mêmes données sous les formes plus techniques de définitions successives, comme nous l'avons vu dans la dernière leçon ^ ; soit qu'il s'étende à des développements nouveaux, comme nous le verrons prochainement. — 11 est, d'ailleurs, forcément incapable d'exprimer la réalité divine absolument telle
qu'elle est, puisqu'il est construit en concepts humains, rendus en termes humains. 11 est donc aussi doué de relativité métaphysique.
Le problème que pose au théologien la relativité historique sous ses deux aspects est celui-ci : Le changement des expressions, le développement des énoncés, impliquent-ils un changement de la chose signifiée, de la vérité révélée? Ce fut déjà lobjet d'une partie de la dernière leçon ' . et ce sera le sujet de la prochaine.
Le problème que pose au théologien la relativité métaphysique est celui-ci : L affirmation à forme humaine impliquée dans le dogme est-elle capable de correspondre, au point de vue spéculatif, avec la réalité divine, telle qu'elle est en elle-même? — ou bien n'est-elle, vis-à-vis de l'inaccessible mystère divin ^ qu'une expression, divinement garantie sans doute, mais anthropomorphique, métaphorique, symbolique; à mi-chemin entre la valeur dune représentation ineffable du « plan de la réalité divine » et la valeur d'une a formule rituelle, dont la récitation attentive procure à l'âme le grand bienfait d'entrer en rapport avec le grand inconnaissable religieux » '•! Tel est le problème que j'aborde aujourd'hui.
i. Cf. p. 97-113.
J'aurais pu. semble-t-il, m'en préoccuper plus tôt : car tout ce que nous avons dit au sujet de la connaissance de révélation et de la définition du dogme doit s'entendre en dépendance de la présente recherche.
Mon excuse est dans ce fait que la réalité divine est exprimée dans les documents, authentiqués par Dieu, du Dépôt révélé, en énoncés, en assertions, dont la forme ne s'éloigne en rien de la forme de nos affirmations ordinaires. Elle est même des plus simples, des plus humanisées. Jésus-Christ, remarque Pascal, a dit les choses grandes si simplement qu'il semble qu'il ne les a pas pensées. Est-ce vraiment, en effet, un réel divin qui filtre à travers ces humbles mots, tranchant si étonnamment sur la magnificence, disons l'enflure, du langage des philosophes qui ont cru, tels les Néoplatoniciens, toucher au Divin? J'ai donc profité de l'autorisation qui me semblait accordée, et traité la parole de Dieu, comme elle se présentait, en affirmation de forme humaine.
Mais distinguer les questions n'est pas nier les difficultés : c'est simplement les sérier. Il va de soi qu'une difficulté majeure, essentielle, comme celle de la possibilité pour la Réalité divine d'être touchée par
rafTirmation humaine, remet provisoirement tout en question. J'espère établir dans cette leçon que ce provisoire n'a rien de définitif, et que nous pourrons, mieux éclairés sur leur portée, rentrer dans nos précédentes conclusions, et achever la pensée de Pascal que je n'ai fait qu'amorcer : Jésus-Christ a dit les choses grandes si simplement qu'il semble qu'il ne les a point pensées, et si nettement néanmoins quon voit bien ce qu'il en pensait^ .
L'ordonnance de cette leçon mest dictée par ce fait que le donné révélé et le dogme, ne diffèrent pas, dans leur forme, des affirmations purement humaines ; mais seulement par la garantie surnaturelle que leur confère l'inspiration ou l'assistance du Saint-Esprit. Si donc il est établi que nos affirmations humaines tout court, nos énoncés philosophiques par exemple qui en sont l'expression la plus formelle, disposent, pour s'égaler au divin, d'un procédé légitime et efficace, il n'y aura plus qu'à transposer ce procédé dans rinterprétation des expressions dogmatiques de la réalité surnaturelle. Or, ce procédé est des plus connus : c'est l'Analogie. Et donc, deux parties dans cette leçon :
1° La méthode philosophique d'analogie;
2° Son application aux énoncés révélés et aux formules dogmatiques.