‹ Le dossier d'un déporté de 1804Chapitre 12 sur 31 · MINISTERE DE LA POLICE · texte numérisé non relu

MINISTERE DE LA POLICE

TABLEAU DE LA SITUATION DE PARIS du 6 fructidor

Destrem. — L'ex-député Destrem a quitté le midi. On le dit nouvellement arrivé à Paris, avec l'intention d'intriguer pour changer la forme du gouvernement actuel et rétablir un Directoire. Il sera surveillé avec soin... [Arch. Nat. F. 7-3701 ; cité par Aulard dans Paris sous le Consulat).

Un mois plus tard, on arrête à Paris un de ses amis :

RAPPORT DE LA PREFECTURE DE POLICE du 8 vendémiaire, an IX (29 septembre 1800)

... Le nommé Aubegès, de Toulouse, l'un des plus ardents de cette ville, ami intime de Destrem, s'est rendu à Paris, il y a près de deux mois, pour se joindre aux frères et amis. Les renseignements venus de Toulouse lui étaient extrêmement défavorables, et l'on a su enfin qu'il n'avait même pas osé prendre un passeport et que celui dont il était porteur était faux. Il a été arrêté ce matin avec tous ses papiers {Arch. Nat. A. F. IV-1329 ; cité par Aulard dan» Paris sous le Consulat).

Les policiers se mettent en quête pour arrêter aussi Destrem, ils ne le rencontreront que dans deux mois.

Ils ne le lâcheront que lorsqu'il se sera libéié lui-même.

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IL — 3 nivôse an IX. — Arrestation. —

Le Temple. — Le sénatus-

consulte du 14.

Le 3 nivôse an IX (décembre 1800), au moment où les royalistes tentaient de faire sauter le premier consul par le moyen d'un tonneau de poudre placé sur une charrette, la police s'occupait beaucoup des républicains. Il y avait eu, à peu près concurremment, des instructions ouvertes contre divers groupes d'inculpés de conspiration : affaires Metge, Chevalier ; affaire Joseph Aréna, Céracchi, Topino-Lebrun, Diana ; affaire Desforges etc. C'est dans cette dernière conspiration « Desforges et complices » que le nom de Hugues Destrem se trouve incidemment prononcé, avec celui de son ami de Toulouse, Aubegès. On sait assez que Bonaparte qui venait d'échapper par miracle aux effets de la machine infernale, voulut absolument s'en prendre aux républicains, alors que le gentilhomme royaliste qui avait amené l'engin rue Saint-Nicaise, et avait eu la prévoyance de le charger, chemin faisant, des cailloux qu'il rencontrait sur la route, afin de rendre l'explosion plus efficace, en fut quitte pour se réfugier dans la prière, et pour se faire prêtre, ainsi que le raconte M. G. Lenôtre, dans son curieux travail sur Limoôlan.

Et c'est à M. G. Lenôtre que je dois d*avoîr pu retrouver quelques-unes des pièces qui

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vont suivre. Je croyais que le dossier du 3 nivôse avait disparu dans l'incendie de la préfecture de police. M. G. Lenôtre qui venait d'utiliser certains pièces du dossier voulut bien me rassurer sur l'existence des douze cartons que les archives de la préfecture de police possèdent sur l'affaire du 3 nivôse, sur cell-e d'Aréna, et sur celles des qu-elques autres procès auxquels je viens de faire allusion. Je m'empressai de bénéficier des indications du savant et spirituel fureteur qu'est M. G. Lenôtre.

J'ai dit que pour la tentative royaliste du 3 nivôse, on s'entêtait à chercher parmi les républicains. Je trouve d'abord dans les dossiers de la préfecture de police, à une date qui paraît être celle du 10 nivôse environ, une confrontation des cent vingt à cent cinquante républicains alors arrêtés, avec les témoins directs de l'affaire de l'explosion. Cela ne donna aucun résultat ; pas un des prisonniers ne fut reconnu par les témoins, et l'expérience ne fut pas renouvelée. Au surplus, Fouché savait parfaitement à quoi s'en tenir sur les auteurs véritables de la machine infernale.

Destrem, désigné par l'arrêté de l'an VIU.

pour la déportation dans la Guyane, puis soumis à une simple surveillance de police, fut, de nouveau, désigné pour la déportation par le sénatus-consulte du 14 nivôse an IX, qui décide que 130 républicains « seront mis en surveillance spéciale hors du terri*

loire européen de la République » (1), mais le sénatus-consulte ne fit que ratifier des mesures déjà en cours d'exécution : à la date du 14 nivôse, la plupart des républicains voués à la proscription par l'acte sénatorial étaient déjà sous les verrous, arrêtés sous divers prétextes. Le mandat d'amener lancé contre Destrem est du 9 nivôse. Dans un des dossiers de l'affaire de la mn chine infernale de la rue Saint* Nicaise, sur une feuille volante, je trouve une « liste de mandats donnés à exécuter »

à la date du 9, au commissaire de police Noël père : « N* 136, Destrem ; n^ 139, le prince de Hesse. » (Arch. de la préfecture de police). Voici le mandat décerné contT^ Destrem.

De par la loi.

Mandons et ordonnons au C... d'amener devant nous, en se conformant à la loi.

(Le C« Destrem, partout ou il sera trouvé.

Perquisition dans toute la maison, rue Denis, no 56).

Pour répondre aux interpellations qui lui seront faites, etc., etc.

Paris le (9) nivôse an 9 de la République une et indivisible.

Le préfet de police,

(Dubois).

(Arch. de la préfecture de police).

(1) J'ai publié le texte du sénatus-consulte dans mon ouvrage : Les Déportations du Consulat et de VEmvire (Paris 1885).

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La pièce est imprimée ; les mots et les -chiffres que je place entre parenthèses sont seuls manuscrits.

Le commissaire Noël père perquisitionna évidemment au logement de la rue Denis, mais il n'y trouva pas Destrem qui, probablement se doutait de quelque chose.

La préfecture était un nid d'anciens « exclusifs » ; beaucoup d'agents étaient restés -liés aux révolutionnaires, et faisaient ae m contre-police. Les mesures de déportation, de relégation dans des communes éloignées portèrent sur plusieurs d'entre eux que le Tégime issu de brumaire sentait hostiles. Il n'est pas impossible que Destrem ait été prévenu d'avoir à se tenir sur ses gardes.

Mais il était visé par un indicateur qui faisait du zèle. Cet individu qui signe M, des rapports rédigés en style de militaire l)eau parleur, d'une écriture superbe, non dissimulée, n'est pas très estimé à la préfecture. Ainsi, en marge d'une note de lui dénonçant un « chaircutier », je trouve cette apostille, relative au malheureux boutiquier dénoncé : « Bon à arrêter si l'agent est sûr », suivie de cette autre apostille :

<( L'agent n'est pas sûr », signée M. de V.

(Arch. de la préfecture de police). Quoi qu'il en soit, l'indicateur en question s'est chargé de surveiller Michel, ancien commissaire du comité de sûreté générale et Destrem. Il est assez curieux de remarquer ie rapprochement, en l'an IX, de ces deux

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noms : en Tan XII, c'est avec Michel que Destrem s'évadera de Gayenne. Voici une note de l'indicateur M... ; il évite de nommer Destrem en toutes lettres, comme s'il craignait ou de se voir voler sa « filature » par un collègue, ou d'être trahi de quelque autre façon dans les bureaux :

Dest... chez Montansier, ou à la maison garnie de Bordeaux, rue de la Loi (1), maison des grandes filles, près la rue Feydeau. J'irai ce soir me faire racrocher à la porte et je verrai si on peut monter chez une princesse. Je repasserai au bastringue de Montansier si vous me prêtez une carte, dont la non possession me gêne. On peut aussi voir au bouzin des troubadours. En l'honneur et conservation du Consul, il y a gloire à ce coinquiner... la main sur les éminences de ces Dames. Sage nec plus ultra devant ces colonnes d'Hercule ! ! ! »

N. B, — Je prévois que j'arriverai au moment de vos occupations grandes. Je ne puis attendre qu'un quart d'heure votre carte dans le cabinet du C. Boucher. — M.

{Arch. de la préfecture de police).

Mais revenons à l'affaire « Desforges et complices » où, je Tai indiqué plus haut, le nom de Destrem est d'abord prononcé, et où, incidemment, la police cherche s'il n'y aurait pas quelque moyen d'impliquer l'ancien membre du Conseil des Cinq-Cents dans la conspiration Aréna, Cerracchi, Diana et Topino-Lebrun d'abord, et puis

(1) Actuellement rue de Richelieu.

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dans l'explosion de la rue Nicaise. Voicî quelques pièces de procédure policière :

Témoins à faire citer dans l'affaire de Desforges et complices, leurs opinions politiques» leur caractère," etc., etc.

Marcelin, officier de paix suspendu de ses fonctions, demeurant même maison de l'abbaye aux bois (1).

Terroriste,

forcené et à craindre.

Sait

Qull a constamment averti les conjurés de* tout ce qui se résolvait contre eux au ministère de la police générale et à la préfecture de police de Paris, du moment où on les mettait en surveUlance, du moment où on levait cettesurveillance.

Que notamment, le jour où on a voulu assassiner le premier Consul à l'Opéra, il a averti Destrem ex-législateur.

Qu'il était chargé de la correspondance des terroristes du midi, à l'adresse de Destrem,

Qu'il a fait enlever de chez lui (1) il y a six décades, une immense malle chargée de papiers.

Observation : Ce Marcelin et sa femme nepeuvent pas paraître dans la procédure comme témoins, 'seulement ils doivent y figurer tomme fauteurs et complices. Ainsi les faits énoncés dans l'article ci-contre doivent plutôt servir de base à l'inlerrogatoire qu'ils doivent subir, qu'à une déposition qu'ils aient à faire.

{Arch. de la préfecture de poUœ}.

(1) Rue de Sèves (Sèvres) n» 1039.

(1) Cela parait vouloir dire, qu'il a fait enlever de chez lui, Marcelin, etc.

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L'épouse du dit Marcelin maison de Tabbaye aux bois,

terroriste

forcenée et à craindre.

Sait

tous les faits énoncés; - Farticle de son mari et en outre

que le jour qu'on a voulu assassiner le premier Consul à l'Opéra, elle a, sur les 2 heures, été prévenir Gombeau-Lachaise, Desforges et autres, qu'elle venait à l'instant d'être prévenue par la police qu'on arrêterait les conjurés à l'Opéra et qu'il était instant 4e les en avertir.

Que Gombeau-Lachaise et Desforges lui ont répondu qu'il était trop tard, que les assassins n'étaient pas chez eux, que cependant ils allaient courir et faire tous leurs efforts pour les trouver, ce qu'ils ont fait.

Qu'elle a pris une permission sous son nom de fille pour correspondre au bureau central avec un individu du" midi qui était l'agent des terroristes de cette contrée et qui était dénoncé par sa commune, qu'on lui observa qu'elle exposait son mari à perdre sa place ; qu'elle répondit que si on s'apercevait 'de cette supercherie elle dirait que son mari n'en savait rien et que cet individu était son amant.

{Arch. de la préfecture de police).

Et voici rinterrogatoire de la citoyenne Marcelin, une alerte angevine, une fine mouche que Ton devine charmante, pleine de sang-froid, incapable de se couper dans les réponses qu'elle présente avec décision et netteté ; c'est le commissaire Noël qui s'est chargé de la conduire à la préfecture de police :

14 nivôse an IX. — Déclaration de Geneviève Cartaut. femme Marcelin.

Par devant nous Martin Rémi Merrv Rous-

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selle, commissaire de police de la division du théâtre français, de service auprès de la préfecture de police.

S'est présentée la C"® Geneviève Cartau épouse de Jean François Julien Marcelin, à Tinterrogatoire de laquelle avons procédé de la manière et ainsi qu'il suit

... R. — Agée de 30 ans, native de Saumur, département de Maine-et-Loire, travaillant momentanément en linge et demeurant à Fabbaye aux bois, division de l'ouest.

D. — Savez-vous où est votre mari ?

R. — Ah ciel, je n'en sais rien du tout.

D. — De quel jour est-il disparu ?

R. — Je crois que c'est le cinq, pendant que j'étais à la provision, il s'en est allé, disant qu'il allait à la campagne.

D. — Votre mari connaît le citoyen Destrem, ex-législateur ?

R. — Oui, citoyen, il nous a rendu des services, et je le connais moi-même plus particulièrement, en raison des dits services.

D. — Vous, ou votre mari, ne l'aviez-vous point vu le jour de l'explosion de la rue Nicaise ?

R. — Non citoyen, il y a bien longtemps que je n'ai eu le plaisir de le voir.

D. — N'adressait-on pas quelquefois des lettres pour vous chez le G. JJestrem ?

R. — Non citoyen.

D. — Il y a quelque temps, environ six décades, votre mari n'a-t-il point fait enlever de chez lui une très grande malle ?

R. — G'est moi-même qui l'ai fait emporter, après y avoir mis des effets que j'avais blanchi à quelqu'un pour les lui envoyer.

D. — Gomment se nomme cette personne et où demeure-t-elle ?

R. — Gétait un citoyen nommé Aubegès qui demeurait rue de Thionville (1), qui était sur le point de partir et qui l'est en effet.

(1) Actuellement rue Dauphine.

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D. — Le jour de l'explosion, dans l'aprèsmidi, n'avez-vous pas 'té voir les citoyens Gombault-Lachaise et Desforges ?

R. — Non citoyen, ils étaient déjà arrêtés.

D. — Vous avez demandé une permission pour venir voir quelqu'un au bureau central, qui était-ce ?

R. — C'est ce citoyen Aubegès que je connaissais, travaillant pour lui, mais mon mari n'en savait rien, et je lui apportais de quoi se changer.

D. — Vous avez pris cette permission sur votre nom de fille, pourquoi ?

R. — C'est vrai, c'était pour que mon mari n'en sçut rien.

D. — Vous n'avez aucune connaissance des auteurs ou complices de l'explosion qui a eu lieu rue Nicaise ?

R. — Non citoyen, je voudrais les connaître.

Lecture faite, etc.

(Arch. de la préfecture de police).

L'interrogatoire de la citoyenne Marcelin est du 14 ; le policier qui l'interroge lui laisse ignorer, ou peut-être ignore lui-même l'arrestation de Destrem ; elle a eu lieu la veille au soir, et conformément aux prévisions de l'indicateur M..., au théâtre Montansier :

Félix Lepelletier et Tissot sont arrêtés ; Destrem, que les papiers publics avoient dit arrêté déjà, ne l'a été que le 13 au théâtre de Montansier. (Journal de Paris, 15 nivôse an IXj.

Je trouve dans les cartons de la préfecture de police un état des personnes arrêtées, tenu jour par jour à partir du 4 nivôse. Le nom ôe Destrem, qualifié « d'ex-conven-

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tionnel » est le cent cinquantième de cet état qui porte sur 178 noms.

Voici Tordre d'écrou, extrait du registre de la prison du Temple (registre 3, p. 172) :

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