‹ Le dossier d'un déporté de 1804: (Hugues Destrem, membre de l'Assemblée Législative et duChapitre 10 sur 33 · V. — Aux Cinq-Cents. — An VI-An VIII · texte numérisé non relu

V. — Aux Cinq-Cents. — An VI-An VIII

Les portes et fenêtres. — L'emprunt

forcé progressif

Destrem, arrivé à Paris, demeura d'abord rue des Frondeurs, maison des Départements, puis il alla s'installer rue de Bourgogne, 1465, tout près de son ami Veirieu qui logeait au n° 1463 de la même rue.

Ainsi qu'il l'avait fait à l'Assemblée Législative, Destrem donna une grande part de son activitié aux questions de finances.

Le nombre de ses rapports traitant ces matières est considérable, surtout si l'on songe que la législature où il entrait devait être interrompue au bout d'un an et demi par le crime de Brumaire. Sans entrer dans le détail de ces travaux législatifs, j'en voudrais ici donner une liste. Je demande pardon au lecteur pour cette énumé-

ration qui pourra lui sembler un peu sèche, mais elle montre quel représentant laborieux le département de la Haute-Garonne avait su choisir :

An VI. — Rapport sur une demande de Toulouse d'être autorisée à emprunter sur elle-même une somme de 100,000 francs ; motion d'ordre sur une demande de secours de communes de la Haute-Garonne ravagées par la grêle ; rapports sur un référé du tribunal civil de ] a Haute-Garonne ; sur la fourniture d|es papiers .nécessaires au timbre ; sur les dépenses du ministère des relations extérieures ; motion pour décréter que les courtiers, commissionnaires en marchandises et agents de change seront placés dans la classe des négociants en gros des communes qu'ils habitent.

An VIL — Discours au nom des commissions des impôts directs, indirects et des finances réunies ; (une lettre de D. V. Ramel, ministre des finances, insérée au Moniteur du 24 vendémiaire, discute les chiffres présentés par Destrem dans le discours) ; rapport sur les moyens de compléter les 600 millions de recettes nécessaires aux dépenses de l'an VII ; (c'est dans ce rapport que Destrem propose une taxe sur les portes, fenêtres et cheminées, laquelle avec une autre sur les chevaux, voitures et domestiques, est évaluée, en prévision, à 45 millions) ; discours en faveur de l'établissement d'une halle aux blés à Toulouse ;

projet sur la fabrication du papier ; rapport sur la rectification du tarif des douanes ; discours sur le même objet ; rapport sur une aliénation de terrain communal à Salies ; autre rapport sur la rectification du tarif des douanes (après rejet par le Conseil des Anciens des résolutions précédemment proposées) ; sur les moyens d'accélérer les jugements contre les introducteurs et vendeurs des marchandises anglaises ; sur la fixation des indemnités, traitements, salaires et remises des fonctionnaires publics, employés et salariés ; sur les dépenses du Directoire exécutif pour Tan VIII ; sur rétablissement à Toulouse d'un octroi de bienfaisance ; projet de résolution sur l'emprunt forcé de cent millions, appelant « tous les citoyens aisés à verser à l'emprunt dans une proportion progressive de la fortune dont ils jouissent. »

Enfin, en vendémiaire an VIII, à la veille de brumaire — rapport au nom de la Commission des Postes, pour l'organisation de cette partie des revenus publics.

De ces divers projets, deux réclament une attention particulière : l'impôt sur les portes et fenêtres, l'emprunt forcé de cent millions.

Mais d'abord, il ne faut pas oublier qu'il s'agit ici, non de lois fiscales ayant la prétention de survivre à l'époque qui les voyait naître, mais de mesures transitoires, d'expédients ; que la règle : rien ne dure autant que le provisoire, ait trouvé encore une fois

son application, et que l'impôt sur les portes et fenêtres soit en vigueur après cent six années d'expérience, il faut s'en prendre à la clarté de son objet et à l'aisance de sa perception. Ne croyons pas d'ailleurs, que l'idée d'imposer portes, fenêtres et cheminées fut tout à fait particulière & Destrem ; elle* flottait dans l'air, absolument comme aujourcfhui, si l'Etat cherchait à tout prix de l'argent, quelque député se lèverait pour demander par exemple la mise en adjudication des bureaux de tabac. « il devrait être établi un impôt sur les cheminées et les fenêtres, les domestiques, les gens de maison et les chevaux, dans les villes seulement... » disent les cahiers delà noblesse du baillage de Château-Thiewy (cités par Alfred Desmazures ; Histoire Me la Révolution dans le département de VAisne) ; le 22 septembre 1789, Pretel, paussier du duc d'Orléans, offre à l'Assemblée Nationale 96 livres pour 32 croisées qu'il a à sa maison, et engage la Constituante à inviter tous les propriétaires de maisons à en faire autant.

Surtout, songeons aux circonstances ; le 24 vendémiaire an VII, en présentant son projet, Destrem disait :

Il est dur, sans doute, d'avoir à vous parler de taxes nouvelles ; mais le comble du^malheur serait de garder un silence coupable sur notre situation actuelle ; d'inspirer au peuple une fausse sécurité ; de l'endormir sur les bords du précipice où s'engloutiraient sa liberté, sa souveraineté et sa gloire.

Il faut, à quelque prix que ce soit, sauver le fruit de tant de sacrifices glorieux, de tant d'ex-

Sloits immortels, qui ont porté le nom français une si prodigieuse hauteur ; il faut se venger de quelques cabinets tracassiers, de quelques rois factieux qui s'agglomèrent autour du lion républicain dont ils devraient respecter le sommeil et qui ne se réveillera que pour les dévorer.

Le héros de Fleurus va se placer à la tête de nos armées victorieuses, renverser des trônes ennemis dont notre longanimité voulait bien tolérer 1 existence. S'il quitte le Sénat (1), il va comme général, conduire à la victoire cette jeunesse impatiente et avide de gloire qu'il appela aux armes comme législateur. Une crise nouvelle était nécessaire en Europe ; et l'impuissante fureur de quelques princes en démence appelle et provoque cette électricité révolutionnaire dont nos armées seront les conducteurs. Mais cet état de choses en appelant de nouvelles forces, exige des dépenses nouvelles ; il faut donc chercher les moyens d'y pourvoir.

Les circonstances ? Quelques jours auparavant, elles avaient amené Bailleul à proposer un impôt sur le sel, et la commission des finances avait été réduite à n'en pas repousser le princïpe.Ressusciter le cadavre à peine enterré de la gabelle tant haïe ! Le peuple eût cru y reconnaître le spectre même de la contre-révolution ; et pourtant, avec quelles précautions Destrem, dans la séance du 12 vendémiaire an VII, avait demandé non pas même l'abandon, mais simplement une nouvelle étude du projet :

Destrem. — Puisque la Commission des finan-

(1) Le général Jour dan était membre du Conseil des Cinq-Cents.

ces a reproduit un projet d'impôt sur le sel qui avait été rejeté, nous devons croire qu'il lui a été impossible de trouver d'autres ressources. Il faut que l'on sache bien que notre intention unanime est de voter les impôts demandés, si l'on nous démontre qu'ils sont nécessaires, et qu'il est impossible d'en adopter d'autres. L'impôt du sel sera, sans doute, le dernier que nous vou^ drons voter ; ainsi, avant de nous prononcer, nous devons exiger de la part des commissions le plus mûr examen de notre état et de nos ressources. Je demande que la Commission des finances dernièrement nommée, se réunisse à l'ancienne commission, pour concerter leurs vues, et présenter un nouveau rapport sur les moyens de combler le déficit.

Plusieurs membres appuyèrent cet avis, et c'est alors que Destrem prépare le rapport sur la taxe des portes et fenêtres et sur d'autres impositions, dont il donna lecture le 24.

Le projet d'emprunt forcé de cent millions sur les « citoyens aisés » se défend par les raisons qui précèdent, raisons encore accrçies : on était en messidor an VII ; l'assassinat de nos plénipotentiaires à Rastadt nécessitait une reprise énergique des opérations militaires, reprise qui se compliquait naturellement de l'obligation de trouver de nouvelles et (promptes ressources financières. Destrem avait déjà introduit le principe progressif dans son projet sur la réduct-'on des traitements des fonctionnaires publics (rapport du 29 messidor). Dans Son projet d'emprunt forcé, il ajoute à la « proportion progressive » établie sur les bases du principal des contributions foncières et

mobilières réunies de Tan VII « l'évaluation par un jury, de la fortune des citoyens dont la cote des contributions n'indique poijil suffisamment leur véritable fortune ». L'article VII voulait que le jury fut « composé de cinq citoyens au moins, et de neuf au plus, pris parmi les contribuables » de chaque arrondissement « dont la probité, le républicanisme et l'attachement à la Constitution de l'an III garantissent la fidélité à remplir les fonctions où ils sont appelés » ; et l'article IX : « Tous les citoyens sont invités à transmettre au jury tous les renseignements nécessaires pour découvrir les fortunes inconnues, non atteintes par les contributions, et notamment les fortunes rapides et scandaleuses que la Révolution a produites. » C'était assurément \beaucoup demander aux riches que d'espérer qu'ils n'emploieraient pas tous les moyens possibles de se soustraire à cette réquisition fiscale. Pour commencer, ils cachèrent leur argent et dissimulèrent autant que cela était «n leur pouvoir les signes extérieurs de leur richesse.

Pour en finir avec cette partie des finances, je dois citer un passage des mémoires secrets d'Augeard, secrétaire des commandements de Marie-Antoinette (Pion, 1866):

On n'était pas encore habitué en Europe aux clartés que la politique des Assemblées jette nécessairement sur la situation intérieure dès Etats. L'Angleterre seule était faite aux mœurs parlementaires et ne s'en

étonnait pas ; l'émigré Augeard s'en montre fort surpris, comme on va voir :

L'archiduc Charles, au commencement de février 1799, causant avec moi sur les affaires de- France, et nommément sur la situation de ses finances, qu'on présentait, me disait-il à son frère l'empereur comme très brillantes, me demanda si j'avais sur cet objet des connaissances positives. Je lui dis que je n'avais nullecorrespondance avec la France, dans la crainte* de compromettre mes parents ou mes amis ;.

que je ne pouvais, par conséquent, avoir sur la situation des finances d'autres notions que celles que présentait à la tribune Ramel, ministre des finances, et le citoyen Destrême, député de la commission des finances ; que si l'exposition deces deux citoyens était vraie, il en résultait dans mon esprit, la conviction que la France était dans la plus grande détresse et sans aucuneressource" ; que je trouvais la conduite de Ramel et de Destrême extrêmement coupable, et môme eux criminels d'Etat, de mettre dans un aussi grand jour et faire connaître à l'Europe entière le secret de leur situation ; que leurs journaux officiels et demi-officiels n'étaient remplis que de détails déplorables.

En France, cette politique financière au grand jour, en pleine période de guerre, ne troublait personne, et ce n'est qu'assez rarement que les Conseils se formaient en Comitc secret pour en discuter. Barras, dans ses Mémoires (tome III, ch. VII), a un souvenir pour le rapporteur des finances de l'an VII :

... Nous nous sommes occupés de rectifier beaucoup de points de la législation financière, dont les mouvements différents de la Révolution rendaient le changement indispensable. Nous

avons môme été secondés par les membres laborieux et instruits des Conseils, et Ton pouvait espérer voir le rétablissement de Tordre porté dans toutes les parties jusqu'alors négligées. On peut citer parmi les députés qui ont le plus

Jmissamment contribué à. la réformation des ois financières, l'infortuné Hugues Destrem, du Conseil des Cinq-Cents, que son énergique protestation contre l'usurpation du 18 Brumaire fit déporter, et qui est mort à Cayenne. Il a été longtemps président du Comité des Finances, et il a participé activement à la rédaction des lois sur les douanes, sur les contributions directes et sur l'amortissement.

Indiquerai-je ici un chiffre qui donne une idée de ce qu'était le travail parlementaire pendant cette période du Directoire ? Je consulte les procès-verbaux du Conseil des Cinq-Cents et je remarque que du 29 prairial an VI au 29 thermidor an VII, Destrem a fait partie de quarante-trois commissions.

VI. — Aux Cinq Cents.— An VI.— An V1IL Les questions politiques. — Le Manège.

Le but de la majorité républicaine, dont Destrem fit partie au Conseil des Cinq-Cents fut essentiellement d'effacer toute trace de la réaction thermidorienne, laquelle avait commencé par être une sorte de crise de soulagement sans caractère politique appréciable, — on était excédé de terreur et de supplices, alors que nos armées, victorieuses partout, ainsi que le consentement presque général des citoyens assuraient Tindé-

pendance de la nation et l'existence de la République, — mais avait tourné très vite

à la conjuration non seulement réactionnaire, mais franchement royaliste. De fait, la lecture des journaux du temps indique avec certitude que cette majorité républicaine du Conseil des Cinq-Cents n'avait pas contre elle des retardataires, des « modérés » dans le sens réel du mot, mais des monarchistes. Le 18 fructidor les avait à peine rendus plus prudents, et ils continuaient de s'aborder dans les lieux publics en se demandant les uns aux autres :

« Quelle est la moitié de 36 ? » ou en se posant tel problème d'arithmétique enfantine, dont le résultat était d'aboutir au chiffre 18 (Louis XVIII). Il n'y avait donc pas d'illusion à se faire sur l'état d'esprit des adversaires du régime et sur les espérances qu'ils nourrissaient. Dans la terminologie des réactionnaires de l'époque, les mots :

« exclusifs », « anarchistes », sont des sobriquets qu'il faut rigoureusement traduire, non par : terroristes, mais par républicains. On commence bien à apercevoir dans quelques salons de l'opposition, certaines des personnalités qui constitueront bientôt la lutte discrète contre l'Empire et plus tard le parti libéral de la Restauration ; mais ces personnalités ne sont pas modérément républicaines, elles sont timidement royalistes.

En résumé, pendant les années VI, VII et VIII de la République, la lutte est bien

clairement circonscrite entre l'ensemble du parti de la Révolution, et la contre-révolution monarchiste à peine masquée. Destrem, de tempérament exubérant, mais par ses tendances, légalitaire, si j'ose employer ce terme — il invoque sans cesse la Constitution, et, secrétaire du Conseil, il va jusqu'à barrer le chemin de la tribune à un collègue qui a négligé d'endosser son costume — Destrem, disons-nous, fut toujours du parti de la Révolution qui, pour lui, est non seulement la vérité, la justice, la liberté, mais aussi la loi. Tous ses actes sont d'ac* cord avec cette conception de la politique.

Il ne me reste, à ce point de vue, qu'à noter, en suivant l'ordre chronologique, quelquesunes de ses apparitions à la tribune des Cinq-Cents ; c'est au Moniteur que j'emprunterai mes citations.

A la séance du 29 messidor an VI, il intervient pour soutenir un amendement au rapport de Bonnaire sur la célébration du décadi :

Destrem. — Il est impossible que le Gonseil n'adopte pas l'amendement ; dès que le jour de dimanche n'est pas celui du repos de tous les citoyens, dès que le jour de repos est le décadi, il faut que, le dimanche, les boutiques soient ouvertes *; le marchand ne peut être autorisé à Refuser de vendre ce qui est nécessaire à la consommation de ses concitoyens.

te 1" vendémiaire an VII, séance d'apparat, pour le renouvellement de l'année.

Je note cette scène, qui est curieuse à rai-

son du nom de l'un des députés qui y prennent part :

Stevenotte. — Que l'année 7 e de la République s'ouvre sous les auspices heureux d'un serment de fidélité ; jurons que la Constitution de l'an III, ne recevra jamais la moindre atteinte, jurons qu'avant de la détruire, il aura faUu passer sur nos cadavres...

Un cri unanime s'élève : Oui, oui, vive la République !

Tous les représentants sont debout.

Destrem. — Vive la Constitution de l'an III î

Lucien Bonaparte, se levant précipitamment et le bras tendu : oui, vive la Constitution de Tan III ! Jurons de mourir pour elle !

Un cri unanime s'élève : « Nous le jurons ! »

Le 8 vendémiaire an VII, Chénier donne lecture du « projet d'adresse du Corps législatif au peuple français », rédigé par une commission dont il fait partie, avec Cabanis, Destrem, Français (de Nantes), Heurtault-Lamerville, Joubert (de l'Hérault), et Stévenotte. Cette adresse appelle aux armes 200,000 hommes :

La République, indulgente, a laissé sur le trône, des rois agresseurs ; mais elle n'a pas prétendu leur accorder le droit de violer les traités et de continuer impunément la guerre au milieu de la paix... Le premier coup de canon tiré par eux contre la République française, fera écrouler dans leurs états le colosse du gouvernement héréditaire. L'invincible ascendant de la liberté les isolera dans leurs palais... Les rois peuvent être ennemis des peuples, mais les nations sont d'éternelles alliées ; et quand la force, éclairée par la raison publique, tient la balance des destinées, les nations pèsent plus que les rois...

— 58^- Dans la séance du 26 brumaire :

Lecointe, Quirot et Destrem soumettent des observations tendant à augmenter la quotité de l'impôt, proportionnellement au nombre des domestiques, de sorte que le troisième et le quatrième domestiques, qui ne sont attachés à rhomme opulent que par ostentation de la part du maître, ne soient pas arrachés à l'agriculture et aux ateliers, sans produire une rétribution avantageuse au Trésor public... {Moniteur 28 brumaire, an VII).

Destrem prit aussi la parole pour attaquer un certain nombre d'abus qui s'étaient glissés dans l'administration du ministère des relations extérieures.

Le 4 nivôse, il est élu secrétaire du Conseil.

Le 17 floréal, discussion sur les opérations électorales des Bouches-du-Rhône.

Pollart, rapporteur, dans un rapport suc* cinct, dit que la commission dont il est l'organe n'a pas trouvé dans les procès-verbaux de renseignements suffisants pour motiver sa décision — il propose d'adresser un message au Directoire pour obtenir des renseignements. La gauche s'oppose vivement à cette mesure, soutient que si l'Assemblée scissionnaire des Bouches-du-Rhône a des faits à dénoncer, c'est à elle à envoyer des pièces, que le corps législatif est souverain sur ces questions et ne doit pas donner à l'exécutif l'occasion d'intervenir :

Destrem. — Je ne parlerai point ici de votre indépendance ; vous l'avez entière, et, chaque

jour, vous en donnez des preuves. Mais a l'égard des élections de Marseille, on vous propose de demander des renseignements au Directoire. Mais s'il eût eu des pièces, il vous les aurait envoyées. Quels renseignements pourriez-vous recevoir aujourd'hui ? Ceux transmis par les agents du gouvernement ; et vous voyez qu'ils ne sont point étrangers aux intrigues, qu'il leur en coûte peu pour former des prétentions basses (1), et que ce n'est pas la loi seule qui les guide dans l'exercice Je leurs fonctions, (Moniteur du 22 floréal).

A la majorité de sept voix, disent quelques secrétaires, de trois voix, disent les autres, l'envoi du message au Directoire est ■décidé.

Cette question de l'examen des dossiers •électoraux va singulièrement s'envenimer.

Le Directoire avait obtenu des conseils l'annulation d'un certain nombre d'opérations des assemblées électorales ; la gauche du Conseil avait fini par s'émouvoir de cette situation ; le conflit s'aigrit au point qu'à partir du 28 prairial le Conseil des Cinq- Cents se déclare en permanence, et le 30, obtient l'annulation de la nomination de Treilhard au Directoire, ainsi que la démission des directeurs La Révellière et Merlin.

Barras, dans ses Mémoires, s'exprime ainsi

(1) Allusion à un fait cité par Chalmel ; le commissaire du Directoire près l'administra*tion des Bouches-du-Rhône aurait écrit à un personnage : « Faut-il faire une scission ? Dans •ce cas quel sera le prix de mon dévouement ? »

sur les débuts de cette crise gouvernementale :

... Douze députés ont été chargés, par un grand nombre d'autres, assemblés à la bibliothèque, de voir les membres du Directoire et de s'expliquer de manière à faire cesser les craintes et à rétablir l'union si nécessaire entre les deux pouvoirs. Garreau, l'un des envoyés, a voulu parler et m'a paru croire montrer de l'énergie parce qu'il se déclarait exclusif en républicanisme. Le député Destrem, homme très estimable, est encore plus énergique, et peut-être non moins vague que Garreau. Il déclame avec virulence contre les riches : ce n'est pas le sentiment de la loi agraire qui anime Destrem, il passe pour avoir personnellement une grande fortune : il veut partout des sociétés populaires ; il veut voir partout terrasser les nobles, ces ennemis de l'espèce humaine depuis Adam...

Le 9 messidor, Jourdan, revenu de l'armée et rentré au Conseil, propose au nom d'une commission dite des onze, différentes résolutions parmi lesquelles : la mise en activité des conscrits de toutes les classes, l'emprunt forcé de cent millions, une adresse au peuple français, après quoi :

Destrem. — Vous aviez déclaré que vous resteriez en permanence jusqu'après la réponse du Directoire. Cette réponse est arrivée, et elle est assez claire pour que vous n'en attendiez pas une autre. D'un autre côté, vous avez pris toutes les mesures nécessaires pour pourvoir aux besoins de l'Etat. Votre permanence est désormais inutile. Je demande qu'elle soit levée. {Moniteur).

Cet avis est adopté et ainsi se termine cette permanence du Conseil qui durait depuis douze jours.

C'est également Jourdan qui proposa que la patrie fut déclarée en danger ; Destrem fut de ceux qui appuyèrent fortement cette motion. Quelques semaines plus tard, il réclama pour elle l'appel nominal.

Le rejet de cette mesure, la suite le prouva, fut un malheur pour la République ; elle eût assuré aux Conseils une autorité plus forte pendant la crise qui s'annonçait, et il paraît bien certain que Bonaparte n'eût pas, en débarquant en France, trouvé à son service les forces réactionnaires coalisées et prêtes à l'action. Il n'eût pas eu à demander des comptes aux autorités publiques comme il le fit impudemment, mais à leur founyur des explications sur sa désertion d'Egypte.

Il est permis de supposer qu'il n'eût sauvé sa situation et peut-être sa vie qu'en se jetant, ainsi qu'il l'avait fait déjà, dans le jacobinisme le plus actif. On l'eût sans doute alors renvoyé aux armées, et le 18 brumaire nous eût été épargné.

Le 19 thermidor an VII, un mouvement insurrectionnel royaliste éclatait dans la Haute-Garonne et dans quelques cantons des départements voisins. Dans la séance du 26, Destrem fit part au Conseil des premières nouvelles qui lui parvenaient de cette chouannerie du IVFdi ; plusieurs journaux émirent des doutes sur la réalité du mouvement qui n'était pourtant que trop

réel comme on le sait de reste. Le lendemain, 27, Destrem donna lecture d'une adresse des républicains de Toulouse réclamant des secours contre l'insurrection. Il dit, en présentant ce document :

Les détails des événements qui avaient eu lieu, depuis le 19 de ce mois, dans le département de la Haute-Garonne, nous étaient .transmis officiellement, et, quoi qu'en disent certains journaux (dont je méprise, pour ma part, les calomnies), ils ne sont malheureusement que trop vrais. Le Directoire en est si fort convaincu qu'il a déjà pris les premières mesures qui sont en son pouvoir pour fournir à la commune républicaine de Toulouse, les moyens de repousser les hordes de brigands royalistes qui voudraient s'emparer de ce boulevard de la République et de la Liberté. Ces secours et ces moyens seront peut-être trop lents ; mais s'ils n'arrivent point à temps pour empêcher la défaite des républicains, vous devez avoir la certitude qu'ils auront tous péri en défendant la République et la Constitution de l'an III, car ils ont fait un rem-

!>art de leurs corps aux autorités constituées... Imprimerie nationale).

s La royaliste Gazette de France doit être comprise dans tes « certains journaux »

auxquels .Destrem fait ici allusion. Celle-ci, dans son compte-rendu de la séance, modifia comme on va voir, un passage de la déclaration de Destrem :

Malgré les preuves matérielles que j'ai produites dans la séance d'hier, et qui ne laissent plus aucun doute sur la conspiration royaliste organisée... notamment dans le département de la Haute-Garonne.. .tous les journaux ont pu-

blié que ces bruits étaient dictés par la malveillance qui se plaisait à les répandre pour inçpiiéter les citoyens. Pour moi, ce que disent les journaux ne me fait rien, parce que \e les mé* prise tous, mais voici de nouvelles lettres, etc.

^ Et alors, en note, l'amie (tes insurgés royalistes du Midi se donna le plaisir de triompher en ces termes :

Nous savions bien que le député Destrem avait un tempérament irascible, qui le fait s'emporter contre ceux qui le contredisent, mais nous ne savions pas qu'il eut un tempérament misanthrope, qui le fait mépriser tous ceux qui professent un état, qu'il lui est bien permis de n'aimer pas. Pour nous, qui sommes jaloux de l'estime de tous nos concitoyens, le citoyen Destrem y compris, nous lui observerons qu'il est faux que tous les journalistes, même aucun, aient démenti les faits qu'il a avancés à la tribune dans la séance d'hier i mais seulement, qu'après en avoir rendu compte, tous ou presque tous, ont mis sous ce titre de Directoire exécutif, un article portant :

« On répandait la nouvelle que 22,000 chouans attaquaient les villes dans le midi ; \pn citait particulièrement Toulouse. A l'instant, un courrier parti de Toulouse arrive au Directoire : la dépêche ne fait aucune mention de cet événement ; rien non plus dans la correspondance ne l'annonce... C'est là sans doute encore un des bruits que la malveillance se plait à semer pour inquiéter l*»s citoyens. »

Or, cet article a été envoyé, une heure ou deux après la séance (nous pouvons l'affirmer au citoyen Destrem) par des ordonnances, à plusieurs journalistes, et les notes présentées par ces ordonnances, étaient timbrées Directoire exécutif (voyez le Journal des Hommes libres à ce sujet, n° 57).

Il est possible que ces ordonnances ne soient réellement pas parties du Directoire, mais tout"

ce qu'on en pourrait conclure alors, c'est que des malveillants auraient abusé du timbre du Directoire exécutif et, qu'avec ce timbre, vrai ou faux, en auraient (sic) trompé la bonne foi des journalistes, ce qui ne serait pas un titre pour les invectiver.

L'insurrection de la Haute-Garonne était pourtant un fait. On se battait très vigoureusement, les morts se comptèrent par milliers, et on n'eût pas trop des forces militaires, des gardes nationales du département et des colonnes mobilisées pour venir à bout de ce mouvement de chouannerie conduit par le général de Rougé, le comte de Paulo et par d'autres ex-nobles. Mais la Gazette de France continuait de faire l'ignorante. Dans son numéro du 12 fructidor, «lie publie les pièces suivantes que le Moniteur, deux jours après, mentionna par quelques lignes d'analyse :

Bayonne, 5 fructidor.

Au rédacteur de la Gazette de France.

Citoyen, le Général Exéa, commandant de ia place de Bayonne, jaloux de conserver l'estime gue lui ont méritée ses longs services, son zèle infatigable pour le maintien du bon ordre, et son amour pour les lois et la République, vient d'adresser une lettre à notre administration municipale pour Finviter à détruire les soupçons qui pourraient naître du rapport fait au Conseil des Cinq-Cents par le député Destrem, séance du 26 thermidor.

Notre administration lui a répondu la lettre suivante, que je vous prie d'insérer dans votre prochain numéro.

Signé ; G"\

Bayonne, 4 fructidor.

L 'administration municipale de la commune de- Bayonne, au général de brigade Exéa, commandant de la place de Bayonne.

Citoyen commandant, Nous venons de recevoir votre lettre de cer jour. Ainsi que vous, nous avons vu dans les feuilles publiques que le député Destrem avait déclaré à la tribune du Conseil des Cinq-Cents,, que le général Launay, arrêté à Toulouse, avait,, dans son interrogatoire, dénoncé une conspiration royale, et que le commandant de la place* de Bayonne, nommément, était désigné comme», ayant trempé dans le complot.

Nous ignorons, citoyen général, s'il a existédans notre commune, une conspiration telle que* l'a dénoncée le général Launay. Nous ignorons, encore quel degré de crédulité peut mériter la. ! dénonciation de ce général ; mais, quant eu I vous, citoyen commandant, nous avons été si. | souvent témoins de votre zèle à remplir vos de- I voirs et de vos soins pour concourir, avec nous,, 1 au maintien de la tranquillité publique, que nous nous empressons de rendre justice à vos sentiments ; ils nous sont trop connus, pour que.

nous hésitions à déclarer que nous vous croyons incapable de rien faire qui ne soit dicté par l'honneur, et qui n'ait pour* but le maintien du gouvernement républicain que vous avez juré avec* nous de maintenir.

Recevez nos salutations cordiales et l'assurance de notre parfaite considération.

i Signé : Sauvinet Jeune, président ,-,

Dominique Meillan, administrateur -

1 L. Bertrand, administrateur ; Moulin,,

secrétaire en chef ; Garay, administrateur ; André Duvergié, adminis-

\ trateur.

Dans la séance du 17 fructidor, Destrem présenta le tableau « des événements qui

ont eu lieu dans le département de la Haute- Garonne et autres environnants, à l'occasion de la conspiration royale qui a éclaté dans la nuit du 18 au 19 thermidor » ; ce fut pour lui une occasion de rendre hommage au civisme de ses commettants :

...Le département de la Haute-Garonne, dit-il, et surtout la commune de Toulouse, son cheflieu, avait, de tous les temps, lutté contre les réactions et présenté un faisceau inébranlable de civisme et de vertus républicaines ; le courage de ses autorités constituées ne s'était point démenti un seul moment ; c'est là qu'avaient été déjoués tous les projets des ennemis de l'unité de la République ; c'est là que tous les patriotes du midi ont trouvé un refuge hospitalier pendant la réaction royale qui suivit le 9 thermidor ; c'est là, enfin, où les institutions républicaines ont été soigneusement mises en pratique, les fêtes nationales et décadaires célébrées avec pompe et les sociétés politiques maintenues par le bon esprit des fonctionnaires publics et de la grande majorité de leurs administrés.

Il n'en fallait pas autant, pour que les sicaires de la royauté et" les port ides adulateurs de l'intolérance religieuse, vouassent une haine implacable aux pays habités par les amants de la liberté et les défenseurs des principes républicains.

Les agents de Louis XVTII avaient f.iff des tentatives inutiles, aux diverses époques de la Révolution pour provoquer des troubles dans le département de la Haute-Garonne ; ils avaient pu se ménager quelques intelligences, mais tous leurs projets avaient été d-'i^ués tant que les élus du peuple l'avaient administré, ot ce n'est que de l'époque du 13 pluviôse, que des destitutions privèrent les habitants de ce département des administrateurs et commissaires di-

gnes de la confiance, que les royalistes et les fanatiques renouèrent leurs projets liberticides.

Le système affreux de scission (1) y fut propagé, et les chefs qu'on a vus, dans ce moment, commander les hordes royales, étaient à la tête de la première scission, qui a eu lieu dans le département de la Haute-Garonne.

La majorité des électeurs fut heureusement républicaine, et le peuple, qui se trompe rarement dans ses choix lorsqu'il n'est point influencé, avait, dans les élections en assemblées primaires, réparé les injustices que le pouvoir dictatorial avait commises ; les choix faits par les assemblées primaires, et ceux que fit 1 assemblée électorale, des administrateurs destitués, sont la première cause des triomphes et des victoires que les républicains ont remportées sur les insurgés royaux.

Gomme conclusion à ce discours, il fit déclarer que les autorités civiles et militaires qui avaient concouru à la répression de l'insurrection avaient bien mérité de la patrie.

Vers la fin de Tan VII, sous l'influence des événements et de la vie politique redevenue plus active, un club démocratique se forma, où affluèrent non seulement les anciens orateurs des sociétés populaires de la Révolution, mais aussi beaucoup de membres des deux Conseils. Cette société tint d'abord ses séances dans la salle du Manège, près des Tuileries, près du Conseil des Anciens par conséquent. Pour ne pas se brouiller expressément avec la loi qui interdisait aux assemblées non officielles

(1) Cest-à-dire : de scission des assemblées électorales.

d'avoir des présidents et des secrétaires, o» élut un « régulateur » et des « notateurs ».

Le premier régulateur fut Tex-conventionnel Drouet, l'homme de Varennes. Destrem lui succéda quelques jours après. Le public reconnut dans le nouveau club une résurrection du club des Jacobins, en quoi il ne se trompait pas tout à fait, mais cette constatation mit en l'air ce qui restait des zeunes zens de la jeunesse dorée, et il y eut autour du Manège des bousculades assez vives. Les journaux du temps donnent sur les séances des notes à peu près quotidiennes. Je citerai quelques-unes de celles où la présence de Hugues Destrem est mentionnée :

Bulletin de la Société politique séante au Manège, du 22 messidor. — Il ^ avait de 2 à 30O membres reçus jusqu'à ce jour ; quatre à cinq mille assistants... A 7 h. 1/2 l'arbre de la liberté a été planté avec bruit de boëtes au milieu des acclamations de cette réunion. Il était surmonté d'un bonnet aux trois couleurs ; mais celui qui est placé au-dessus du bureau est rouge.

Après un discours de Santhonax sur la réception des membres, Destrem a chanté une chanson qu'il avait faite sur la plantation de l'arbre de la liberté (1). (Gazette de France, 25 messidor, an VII).

Quelques propositions ont été faites avanthier, à la Société réunie au Manège (anciennement salle des Cinq-Cents) ; l'une avait pour but de faire rétablir sur les édifices, après les mots : Liberté, Egalité, etc, ceux-ci : ou la mort ; l'autre appelait à l'échafaud Schérer, Merlin, Rewbell, La Revellière, Rapinat, Lagarde, Fay-

(1) Sans doute la chanson chantée à Toulouse (v. plus haut).

poult, Trouvé, Talleyrand, etc. Dans cette séance, Destrem a chanté une chanson .sur la plantation de l'arbre de la liberté... (Journal du Soir des frères Chaigneau, 24 messidor).

Paris, le 27 messidor. — C'est le citoyen Destrem qui est le régulateur de la Société politique du Manège. Marbot, Choudieu, Lucien Bonaparte et Bordas ont réuni les suffrages et ont été proclamés notateurs. (La Constitution défend à ces assemblées d'avoir un président et des secrétaires. — Idem).

Extrait de la séance de la réunion politique séante au Manège. — Destrem, régulateur, ouvre la séance par un discours en l'honneur du 14 juillet, dans lequel il atteste aux Sociétés politiques la fidélité du Corps législatif à maintenir la Constitution de l'an III, son énergie contre les tyrans coalisés de l'extérieur, et les dilapidateurs conjurés, dans l'intérieur ; il déclare que le corps législatif voit avec reconnaissance, le dévouement toujours imperturbable des vrais amis de la liberté et qu'il ne cessera de faire corps avec les Sociétés politiques, si la sagesse et l'énergie sont toujours la base de leurs travaux.

Ce discours est souvent interrompu par des applaudissements. La Société en ordonne l'impression. (Moniteur, 29 messidor).

« Notre nom est Jacobin, notre société est celle des Jacobins, nous sommes et voulons être Jacobins », déclare Destrem à la tribune de la société (Publiciste du 30 messidor, cité par Albert Vandal.) Le titre officiel du club était : Société des amis de l'Egalité et de la Liberté.

Le Conseil des Anciens se montrait fort ennuyé du voisinage ; n'oublions pas que c'est surtout parmi les membres de cette

assemblée que s'élabore la conjuration qui va éclater dans deux mois ; la surveillance exercée par un club logé en quelque sorte dans les dépendances immédiates de la salle du Conseil gênait les conspirateurs. Ils firent des pieds et des mains pour obtenir la fermeture du Manège. On trouva un prétexte et on ferma la salle. Le 9 thermidor, les membres du Manège allèrent s'installer dans le Temple de la paix (église Saint- Thomas d'Aquin), non sans pFQtester, d'ailleurs ; la Gazette de France donne des renseignements sur cette séance inaugurale de la « réunion des amis de la liberté et de l'égalité » ; Marchand y fit un discours pour proclamer que la voix de la société serait aussi puissante aux jacobins de la rue du Bac qu'au Manège :

Destrom parle dans le même sens que Marchand. Il n'y a, dit-il, aucun de nous qui ne porte dans son cœur la Constitution. {Vifs ap« plaudissements). Nous avons effrayé les ennemis de Tordre, les ennemis de la République, disons mieux, les ennemis de tout gouvernement constitué. Lorsque les voleurs seront punis, nous pourrons dire, mais seulement alors, la Patrie est sauvée. Jusqu'à ce temps, ils se signaleront eux-mêmes par leurs vociférations ; nous serons continuellement persécutés, calomniés, outragés ; mais ce sera un motif "Se plus de les poursuivre avec force et persévérance ; leur anéantissement seul peut consolider la République. {Gazette de France, 12 thermidor).

Le 26 thermidor, un arrêté du Directoire ferma le Temple de la paix et les scellés furent apposés sur les papiers de la société.

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