COMMISSAIRE DU DIRECTOIRE
Auprès de la municipalité de Toulouse le 1 er pluviôse (21 janvier)
A l'arbre de la Liberté, Français rendons hommage, Ce sont nos mains qui Font planté,
Conservons notre ouvrage.
Nous l'avons vu déjà fleurir Et reverdir ; C'est à nous de le maintenir.
Amis, je vous le dis et vous devez m'en croire,. ; Vivre libre ou mourir, voilà notre gloire. j
« Ce coup d'essai, déclara d'Aldeguier, ne fut pas goûté par tout le monde, mais les couplets devinrent populaires, et on les chanta dans les tavernes et sur les places publiques », et il ajoute : « Le sieur Des- * trem-Maximum n'était pas favori des muses. »
Sur ce dernier point, d'Aldeguier a raison ; les vers de ce couplet sont mauvais, et je me priverai de reproduire les deux autres qui ne valent pas mieux. Ils auront eu du moins le mérite de fortement exaspérer fauteur de VHistoire de la ville de
Toulouse, qui prononce sur le malheureux ■poète ce jugement un peu aigre :
... C'était un nommé Destrem, négociant de Fanjeau ; ses opinions avaient été d'abord assez modérées ; elles s'étaient fort échauffées -dans la société intime de M. et de Mme Veyrieu (1) ; il les poussa si loin qu'on lui avait donné à Toulouse le surnom de Maximum, comme étant grand partisan de sette mesure, "Le sieur Destrem professait une très grande antipathie pour la noblesse et affichait au contraire une grande popularité ; d'ailleurs, homme vain, entier, entêté dans ses opinions, et capable d'aller extrêmement loin pour les faire prévaloir.
Ce pauvre d'Aldeguier semble avoir lu, j pour s'en inspirer, ce passage de Y Antiterroriste (14 nivôse an V) :
... Maximum veut dominer insolemment, Il va dicter ses volontés au département ; ses . formes sont aussi farouches que celles de Danton, sa crinière est hérissée, il a des yeux sanguins, des poumons de bœuf ; un entêtement et un orgueil extrême font de cet homme l'épouvantail des bons citoyens, le fléau de la cité ; les scélérats seuls l'approchent avec confiance ; il s'est déclaré leur protecteur...
! Il est assez curieux, pour ne relever qu'une niaiserie entre quelques autres dans cette tirade, d'entendre parler de « crinière hérissée » à propos d'un homme qui jusque l'époque du Consulat, ne cessa de porter
(1) Guillaume Veirieu, membre de la Législative et du Conseil des Cinq-Cents pour la Haute-Garonne. Mort en 1799.
"de cérémonieuses perruques à la mode du temps de Louis XVI, ainsi que ses portraits successifs en font foi.
Au début de Tan V, le conflit engagé entre les royalistes et la municipalité est porté devant le Conseil des Cinq-Cents sous forme d'une pétition des réactionnaires de Toulouse réclamant l'annulation des élections municipales de Brumaire an IV ; les élus de la ville ont, de leur côté, fait circuler une pétition parmi les patriotes ; Desbarreaux et Destrem partent pour Paris porteurs de la pétition républicaine et des procès-verbaux des assemblées primaires ; lisons Y Anti-terroriste :
Le 6, à 3 heures de l'après-midi, sont partis pour Paris, Desbarreaux, administrateur municipal, et Destrem, commissaire du directoire exécutif, députés par les exclusifs. Ils vont intriguer auprès des conseils et du gouvernement, pour éviter qu'on annule les élections faites à coups de bâton par leurs amis...
Quelle idée faut-il concevoir de ces deux envoyés, du Commissaire surtout, témoin occulaire de toutes les vexations que l'on nous fit éprouver à cette époque, d'aller faire un voyage pour empêcher l'action de la justice, lui qui devrait être l'œil du gouvernement, et devrait seconder ses bonnes intentions ?
Ils veulent à force d'intriguer, ou empêcher le rapport de la commission, ou faire nommer en remplacement s'il y a lieu, des hommes de leur bord. Il s'agit de la perte de trois places au premier rang ; si le terrorisme est désorganisé dans ces contrées, il est naturel que les trois chefs aspirants mettent tout en usage pour réussir. C'est au courage, à l'activité des bons-
députés de ce département, à déjouer ces ambassadeurs exclusifs, à les démasquer...
Les terroristes se vantent que tous ceux qui ont signé contre eux seront proscrits, comme ils le furent après les journées du 31 mai, est-ce donc pour avoir cette liste de prescription que le grand prêtre des décades et Maximum Destrem sont partis pour Paris ?
... A peine les nouveaux municipaux, membres de la commune de 1793, tous livrés à ces époques désastreuses, au brigandage le plus déhonté, furent scandaleusement remis en place par les Jacobins, que le terrorisme le plus effréné s'est organisé sous la présidence de Vadier le fils... Destrem et Veyrieu furent séduits
J>ar Fouché de Nantes ; on promit de satisfaire eur ambition, ils consentirent à protéger les factions, à tromper le gouvernement sur notre situation, à ne point exécuter les lois ni les arrêtés du Directoire...
... Veyrieu, Destrem, vous vous chargez d'une responsabilité bien effrayante ; depuis six mois votre ambition, vos craintes, ou votre pusillanime indulgence, nous fait marcher sur un volcan. C'est vous qui, par vos coupables intrigues, entretenez le terrorisme dans tout le département...
J'ai noté plus haut l'incident qui se produisit aux Cinq-Cents, lorsque Mailhe qui soutenait la pétition des réactionnaires fit, à ïa tribune, une violente sortie contre Destrem. Malgré cette attaque furibonde, les élections dé Toulouse furent ratifiées par l'Assemblée, ce qui ne contribua pas à calmer la colère quotidienne de V Anti-terroriste. Les délégués de la municipalité profitaient, eux, de leur passage à Paris, pour régler un certain nombre de questions intéressant la ville. M. E. Connac qui pu-
blia, voici quelques années, dans la Revue des Pyrénées d'abord, en volume ensuite, un excellent travail sur : La Révolution à Toulouse et dans le département de la Haute-Garonne, nous apprend que Destrem et Desbarreaux obtinrent de la sorte « l'agrandissement de Tatelier monétaire, l'alignement de la rue du Petit-Versailles, la concession des ci-devant Carmes déchaussés pour le Jardin des Plantes et botanique, et celle des ci-devant Grands Carmes pour une place publique et une halle. »
Je trouve dans le Journal de Toulouse, du 28 vendémiaire, cette lettre écrite le 22 vendémiaire, par Destrem, à l'administration municipale de Toulouse :
Je sors du Conseil, mes bons amis, pour vous annoncer que les Autrichiens ont été complètement battus le 10 et le 12 aux environs de Buchan. Deux drapeaux, six bouches à feu, trois mille prisonniers, parmi lesquels cinquante-six officiers sont déjà arrivés au quartier général ; deux mille autres prisonniers étaient attendus dans la journée ; les prisonniers rapportent que l'empereur n'a plus des forces dans l'intérieur de l'Autriche, et qu'il a envoyé à l'armée toutes celles qui étaient* restées en réserve dans les garnisons.
C'est l'extrait d'une lettre du citoyen Hoffmann, commissaire du gouvernement, arrivée par un courrier extraordinaire de l'armée du Rhin et Moselle.
Buonaparte écrit, en date du 10 : « Nous occupons la porte Pradella, celle de Gerese et nous bloquons la citadelle de Mantoue ».
Voilà, chers amis, de bonnes nouvelles et très certaines ; encore quelques jours, et la République triomphera de tous ses ennemis.
Salut amical, Destrem.
Le même Journal de Toulouse (26 frimaire an V), raconte en ces termes, qui confirment les renseignements donnés plus haut d'après l'ouvrage de M. E. Gonnac, la séance tenue par la municipalité pour écouter le rapport de ses deux commissaires :
-Les deux commissaires envoyés à Paris par l'administration municipale* pour éclairer la religion des représentants du peuple, qu'une poignée d'intrigants, aveuglés par leur cupide ambition avait, dans une pétition astucieuse, tenté d'égarer, sont, depuis quelques jours, de retour en cette ville. Tridi dernier, il y eut une séance publique de l'administration municipale, dans laquelle les deux commissaires, par l'organe du citoyen Destrem, rendirent un compte succinct de leur mission. On fit d'abord lecture de l'extrait des procès-verbaux des séances des 27 et 28 brumaire du Conseil des Cinq-Cents.
L'administration arrêta qu'ils seraient transcrits sur ses registres. Le citoyen Destrem prononça «nsuite un excellent discours, dans lequel on vit avec plaisir, qu'outre l'affaire des élections, ces deux commissaires s'étaient occupés d'autres objets d'utilité publique, tels que l'alignement de la rue du Petit Versailles et la formation d'une place publique, sur l'emplacement du couvent et de l'église des ci-devant Grands Carmes. On applaudit beaucoup à la sollicitude des commissaires, pour des objets dont l'utilité est si bien sentie depuis longtemps. Destrem termina son discours, en invitant les républicains à être toujours calmes et à ne pas, dit-il, « démentir l'idée que nous avons donné de vous et de votre patriotisme au Corps législatif et au Directoire ». Ce discours fut justement applaudi et la séance fut levée.
Tels furent les résultats de la mission de
Desbarreaux et de Destrem ; YAnti-terroriste utilisa beaucoup pour sa polémique un vote de la municipalité attribuant à ses délégués une somme de i,600 livres pour leurs frais de voyage et de séjour ; M. E.
Connac, dans le livre cité un peu plus haut, note ce fait que « les frais du voyage de Destrem restèrent à sa charge sur sa demande. »
Au moment môme où les délégués de la municipalité s'apprêtaient à rentrer à Toulouse, on apprit que le ministre des finances convoquait à Paris, pour le 19 frimaire, une « assemblée du commerce », et que les négociants de Toulouse avaient à nommer un représentant à cette assemblée.
« Des intrigants veulent faire nommer Destrem, et cabalent pour cela », cria aussitôt Y Anti-terroriste. Les négociants élurent Fages aîné, Tun des leurs, ce qui donna à Y Anti-terroriste du 12 frimaire, le plaisir de triompher :
... Destrem peut apprécier le peu de cas qae les commerçants font de lui ; il n'a eu que sept voix, et quels hommes, grands dieux ! ont été ses partisans ! Ils étaient honteux de paraître en si bonne compagnie : tapis dans un coin, ils n'en sortaient que lorsque leurs noms les appelaient au bureau pour les montrer aux regards d'une foule de victimes opprimées par ces bourreaux ; Arthaud aîné, Blanchard, sefaisaient remarquer ; celui-ci avait quité sa gance jaune (1) ; un autre de la clique a disparu,
(1) La gance jaune avait la réputation d'être un ornement de toilette porté surtout par les Jacobins. .
les Honnêtes gens étaient trop nombreux, c'était un supplice pour ce domestique patenté.
Au surplus, aucune pièce n'indique que Destrem qui, à cette date de frimaire était encore à Paris, se fut porté candidat à ce poste de délégué du commerce de Toulouse.
En germinal, eurent lieu des élections pour le renouvellement des autorités, et les treize assemblées primaires de la commune de Toulouse se rassemblèrent; celle du quartier C^s Carmélites choisit Destrem pour l'un de ses électeurs ; le 20 germinal, l'Assemblée électorale du département commence les opérations, Y Antiterroriste du 22 germinal rend compte à sa façon, de cette première séance :
... La Marseillaise a été chantée d'une manière très bruyante... Le citoyen Destrem a, le premier entonné cet hymne patriotique qui conduisit tant de malheureux à la guillotine ou aux mitraillades. C'est sous ce rapport que le commissaire de la municipalité appelle cette chanson : (( La source de nos plus brillants triomphes... »
Mais voici que nous approchons du 18 fructidor. Si la suite des événements n'avait amplement prouvé que la République ne gagne rien à sortir de la légalité qu'elle a elle-même instituée, je dirais que, du moins, la journée de fructidor donna ce bénéfice de briser pour un temps l'assaut des royalistes ; leur entente avec leurs amis des Cinq-Cents était formelle, leur espoir
était gTand et leur imprudence ne se contenait plus. Pour la première fois, depuis le début de la Révolution, nous voyons les conspirateurs monarchistes compter sur la complicité des membres de l'Assemblée Nationale. Une lettre égarée puis ramassée sur une route, près de Toulouse, lettre écrite par un émigré rentré et non rayé à un autre émigré revenu lui aussi dans la région, fait curieusement connaître Fétat d'esprit des ex-nobles et leurs relations avec certains membres des Conseils législatifs :
... Je ne vois dans tout cet infernal complot ■que la résurrection de ces infâmes rassemblements qui ont mis ce royaume en pleine insurrection. Ce tableau hideux me présagerait de grands malheurs, si je n'avais l'espoir que les pusillanimes des Cinq-Cents y mettront obstacle ; quelques uns m'ont dit qu'ils s'en occupaient, et qu'ils attendaient le moment favorable pour faire usage de leurs moyens ; ils craignent une réunion générale des fédérés, et alors ils ne voient point de moyen de résister à cette masse innombrable d'assassins, surtout si, comme on l'assure, les j... f... des Cinq (le Directoire) la protègent...
La lettre dont on vient de lire un court extrait fut apportée à Destrem qui convoqua l'administration municipale ; le procèsverbal de cette séance (13 messidor an V), note ainsi ses paroles :
Citoyens administrateurs, il vient de m'être remis une lettre qui a été trouvée sur la route d'Auch, hors la porte Cyprien ; et comme cette
lettre, écrite par l'émigré Pressac-Desclignac à. Fémigré Devic, contient des détails plus qu'intéressants sur les projets des ennemis du gouvernement, qu'elle dévoile les trames infernales qu'ils ourdissent, je vous invite à en prendra lecture, et vous requiers d'en arrêter la transcription sur vos registres, le dépôt dans vos archives, et l'envoi d'extrait collationné du tout au ministre de la police générale et à la députation de la Haute-Garonne.
Il en fut ainsi décidé ; les pièces certifiées conformes par le ministre de la justice Merlin de Douai, publiées d'abord par le Journal des Campagnes sont reproduites in-ex~ tenso, par le Journal de Toulouse, du 14 thermidor an V.
En Tan VI, la cérémonie annuelle du 21 janvier (2 pluviôse), a lieu, comme d'ordinaire, au temple décadaire (église des pénitents bleus). Destrem y prononce le discours de circonstance. Le 26 germinal, il est élu au Conseil des Cinq-Cents :
Décadi dernier, les citoyens de cette commune se portèrent en foule, comme à l'ordinaire à l'Assemblée décadaire, où s'étaient déjà rendues les autorités constituées civiles et militaires, en costume, avec une musique nombreuse et guerrière qui fit retentir la salle d'airs patriotiques. La séance fut belle et intéressante. Le général Verdier y était aussi venu. Vers la fin de la séance, le citoyen Destrem, nommé membre du Conseil des Cinq-Cents, prit la parole et, après avoir fait devant ses concitoyens sa profession de foi, il ajouta qu'il se conduirait dans son nouveau poste avec sagesse et énergie, et cru'il serait l'ami des républicains. Le citoyen Cazaux, nommé aussi représentant du peuple, ipvita les habitants de Toulouse à avoir les
yeux constamment fixés sur ses actions dans les fonctions législatives qu'il allait remplir et à les juger. La déclaration franche de ces deux citoyens fut accueillie par les plus vifs applaudissements. (Journal de Toulouse, 2 floréal, an VI).
Le départ de Destrem laissait vacant le poste de commissaire du Directoire ; Piquepé exerça provisoirement cette fonction qui fut, quelques jours plus tard, dévolue à Martin Bergnac ; Jacques Vaisse, négociant et membre de la municipalité, fut élu président de l'administration municipale.