‹ Le dossier d'un déporté de 1804: (Hugues Destrem, membre de l'Assemblée Législative et duChapitre 22 sur 33 · ÎL'U · texte numérisé non relu

ÎL'U

M. Genest, le fils, à qui je dois les détails qui précèdent, et sous la dictée de qui, en quelque sorte, j'ai noté les renseignements que voici :

M. Gênent le fils, avait quinze ans environ sous le Consulat, il se rappelait admirablement Destrem qui venait prendre ses repas dans l'auberge de son père. Sa situation pécuniaire me dit-il, était mauvaise :

il avait de la peine à la fin du mois, à payer sa pension — peut-être devait-il de l'argent, en partant ; cependant M. Genest, qui a conservé les livres de la maison n'a rien trouvé qui établisse que Destrem eut laissé quelque chose à payer. Malgré cette gêne, Destrem était fort estimé, et surtout très aimé, c'était un homme, grand, fort, très gai, et d'un commerce on ne peut plus agréable.

Il mangeait avec les officiers supérieurs et les capitaines, avec qui il était fort bien. C'est également du vénérable M. Genest que je tiens cette anecdote si caractéristique et d'une exactitude rigoureuse :

« J'avais alors, me dit-il, une quinzaine d'années ; un jour, que je me promenais dans le jardin de la maison que j'habitais avec mon père, je m'arrêtai devant une vieille cage à oiseaux, qui depuis longtemps pourrissait abandonnée, au milieu d'une plate-bande ; une souris, poursuivie par le chat de la maison, s'était blottie dans cette cagre ; le chat, la patte levée, bloquait le dernier refuge de la malheureuse bête. Je regardais cela ; lorsque je me sentis toucher

l'épaule, je me retournai ; Destrem était derrière moi ; il me dit, me montrant la souris : « elle est comme moi, » et me montrant le chat : « elle a son Corse ! »

Les déportés, tous les matins, devaient aller à la mairie, pour signer sans doute à quelque registre, mais cet usage se relâcha.

M. Genest me fit connaître en outre sur les habitudes de vie de Destrem des particularités intéressantes sinon pour l'historien du moins pour le petit-fils, et qui avaient le mérite de me prouver la certitude et la netteté des souvenirs du vénérable témoin.

Je ne sais qui, parmi les personnes qui voulurent bien se laisser interroger par moi à l'île de Ré, me raconta que Destrem s'était longtemps distrait à faire un chemin ; les points où aurait passé ce chemin ne m'ont pas été indiqués.

Voici — je note ici un souvenir qui date de 1840 à 1848, il m'a été transmis par ma mère, il a donc passé par plusieurs bouches avant de me parvenir, et a pu, par suite, se déformer dans les détails, mais le fond reste vrai — : Lorsque mon père était ingénieur en chef à Poitiers, il reçut la visite d'un collègue en retraite — la femme de cet ingénieur, qui l'accompagnait était de l'île de Ré — elle avait beaucoup connu Destrem, et racontait que le condamné s'était fait beaucoup d'amis à Saint-Martin, où il voyait de nombreux habitants — peu de temps avant son embarquement, des personnes de

la ville ayant eu vent de préparatifs qui se faisaient, le prévinrent du danger, ainsi que ses compagnons d'infortune. — Les autres s'enfuirent, Destrem préféra attendre l'embarquement qui survint quelques jours plus tard. En partant, il donna à l'un de ses amis, sa canne et un petit chien qu'il avait.

On verra plus loin .qu'au moment de l'embarquement, Destrem était infiniment serré de trop près pour qu'il put songer à quitter l'île sans être arrêté.

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