‹ Le dossier d'un déporté de 1804: (Hugues Destrem, membre de l'Assemblée Législative et duChapitre 26 sur 33 · DE LA REPUBLIQUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DE LA REPUBLIQUE FRANÇAISE

gendarmerie nationale —

Bureau secret

n° 5588 Paris le 26 messidor an XI.

Hugues Destrem Le général Monceg, 1" insest arrêté pcctcur général de la Genêt conduit à l'île de Ré darmerie Nat 1 ', au Grand __ Juge, m inistre de la Justice.

Citoyen Grand Juge,

Le eapitaine de gendarmerie de l'Aude m'annonce en date du 14 de ce mois, que Hugues Destrem a été arrêté, le mfme jour dans la commune de Fangeaux.

Il devait partir le lendemain, sous l'escorte d'un sous officier et d'un gendarme, pour être conduit, conformément à Vos instructions à l'Isle de Rhé.

Aussitôt que j'aurai été instruit de son arrivée à sa nouvelle destination, je m'empresserai de vous en informer.

J'ai l'honneur de vous saluer avec considération.

En l'absence du l* r Inspecteur Général :

•Le Général de Division, Inspecteur Général, Gouvion.

Une des filles de Destrem, assista à cette arrestation de Panjeaux. A partir dfe ce jour, et jusque dans l'âge le plus avancé, la vue d'un gendarme lui causa une horreur insurmontable ; elle était saisie, quand elle en rencontrait, de tremblements nerveux et môme d'évanouissements.

Le croirait-on ? non seulement Etienne Destrem, mais encore Français (de Nantes) et Berlier, n'hésitèrent pas à tenter de nouvelles démarches. Quand je songe que Berlier et Français sont de hauts fonctionnaires du Consulat, de futurs comtes de l'Empire, qu'ils tiennent certainement à ne point se brouiller avec un régime dont* ils recherchent les faveurs, et que pourtant, ils jouent ainsi leur crédit pour tâcher de sauver un ancien collègue particulièrement en danger, je me sens ému, à un point que je ne saurais exprimer. Voici une lettre de Berlier :

Police secrète

Conseil LIBERTE — EGALITE

des prises —

Témoignage favorable Paris le 30 thermidor an XI au en Destrem de la République une et

— indivisible.

Citoyen Grand Juge,

J'ai l'honneur de vous transmettre la déclaration du sous préfet de Castelnaudary, en faveur du Cn Destrem. Cette pièce est le complément de celles que mon collègue Français (de Nantes) et moi vous avons adressées il y a quelques jours.

Je souhaite que ces attestations contribuent à la justification du malheureux Destrem, et au retour de sa liberté.

Je serai, en mon* particulier, très sensible à l'intérêt dont vous voudrez bien l'honorer, si, comme je me le persuade, son innocence vous est démontrée par les certificats qu'il a produits et qui sont entre vos mains.

Salut et considération, F. Berlier.

Les pièces recueillies par l'infatigable fils <le Destrem, transmises par Berlier et par Français (de Nantes) sont, outre l'attestation du sous-préfet de Castelnaudary, d'autres attestations du maire, des adjoints et des habitants de Fanjeaux en faveur du procrit ; mais, dès le 16 messidor, le surlendemain de la nouvelle arrestation de son père, il écrivait au Grand Juge :

... La nouvelle arrestation de mon père produira l'accomplissement total de sa ruine.

Dès qu'il fut arrivé dans le département de l'Aude, et qu'il eut vu ses enfants, il se retira à la campagne, absolument occupé de l'arrangement de ses affaires. Il n'a songé qu'à acquérir sa tranquillité et celle de ses enfants.

... Il est de fait que la surveillance de mon père dans ce département n'a été ni pénible à exercer, ni un motif de blâme pour sa conduite particulière. Si d'autres causes, Citoyen Grand Juge, ont ordonné la nouvelle arrestation de mon père, toute sa famille en souffrira sans doute ; mais les preuves de sa tranquilité n'en seront pas moins constantes.

Et maintenant, voici les documents transmis par Berlier et par Français (de Nantes) :

C'est d'abord une a Attestation des maire •et adjoints de la commune de Fanjeaux, département de l'Aude, en faveur du citoyen Destrem. »

Nous maire et adjoint de la commune de Fanjeaux, chef lieu de canton, Département de l'Aude, attestons et déclarons à qui il appartiendra que durant le séjour du Cn Destrem dans cette commune, depuis son retour de l'Isle de Rhé, nous avons exercé sur lui notre surveillance, et nous n'avons eu aucun motif de

— ÎGI —

plainte, ni à raison de ses propos, ni à cause de ses procédés ; nous n'avons eu qu'à nous louer de sa conduite modérée et tranquille. En foy de ce, avons délivré la présente Déclaration. Fan j eaux, le 7 e thermidor an XI de la République française.

Lieussou, maire ; Valette (Charles), adjoint ; Par les Dits maire et adjoint :

Gleizes, secrétaire.

Vu par le préfet du Département de l'Aude, pour la vérité de la signature des Cen Lieussou et Valette Charles, maire et adjoint de la commune de Fanjeaux, à Carcassonne le 8 thermidor an XI, en l'absence du préfet,

Le conseiller de préfecture :

Morin.

Par le préfet,

Le chef du 1 er Bureau :

Pages.

C'est ensuite sur papier timbré à fr. 50 centimes, une « Attestation des habitants de Fanjeaux, département de l'Aude, en faveur du citoyen Hugues Destrem. »

Nous soussignés, habitants de Fanjeaux, chef lieu de canton, département de l'Aude déclarons à qui il appartiendra, que le Cen Hugues Destrem, durant son séjour en cette commune, depuis son retour de l'Isle de Rhé, a observé la conduite la plus tranquille et la plus modérée ; Déclarons en outre, que nous n'avons pas eu connaissance qu'il aye tenu le moindre propos ; et que ses procédés ont été èL l'abri de tout reproche fondé.

Fanjeaux le 7 e thermidor an XI de la République française.

Holier, C r de préfecture de l'Aude ; A ndouv (n° P. ?) ; Gleizes, aîné ; R. Peytave, chirur-

gien ; Dejean ; Th. Valette p ro ; Lastrapes ; V. Verger ; n™ Chambert ; Victor Holier, juge de paix ; Fonds-Montmaur, conseiller de la conv mune ; Arnaud Chambert ; Th. Chambert ; Meyron ; L. Audouy ; Cayrolée ; O. Cabannier ; Peytave ; Bosc, off r des 1 » ; Czc. Peytave ; Audouy aîné ; B ro Chambert ; Bousquet ; Jean Bousquet ; Germa ; P M Amouroux ; J. Maury ; Frontil ; Doddes ; Frontil aîné ; B. Jammes ; Cabanier ; Régis Cabanier ; Falquier ; Holier père ; J. Gleizes ; Benauge ; Dominique Bainauges ; Rougé ; Laporte ; Garrigue ; J. Peytave ; B. Boyé ; Pingne ; Mercier, avoué ; Pierre Gleize ;! J. Vergnes fils ; Esquirol : Gleizes s w de la mairie ; R. Frontil ; Malville ; J. Viritorié ; Fieve (ou Frère) ; Durand-Monestrol ; Sure fils ; J. Tournié.

Je soussigné, maire de la commune de Fanjeaux certifie que les signatures apposées au certificat ci contre sont véritables, et toutes des citoyens domiciliés dans cette commune, en foi de ce, à Fan j eaux le 7 thermidor an XI.

Lieussou, maire.

Vu par le préfet du département de l'Aude

Ï)Our la vérité de la signature Lieussou maire de a commune de Fanjeaux, à Carcassonne le 8 thermidor an XI.

En l'absence du préfet,

Le Conseiller de préfecture :

Morin.

Par le préfet,

Pages, C. de bureau.

Et enfin l'attestation du sous-préfet de Castelnaudary :

Le sous-préfet du premier arrondissement communal de l'Aude, certifie Devers qui il appartiendra, qu'il n'est nullement parvenu à sa connaissance que le Citoyen Hugues Des-

xem mis en surveillance sous l'autorité du préfet de l'Aude, et autorisé à se domicilier dans a commune de Fanjeaux, ainsi qu'il conste de La lettre du grand juge ministre de la justice m datte du 3 e floréal Dernier, aye produit fcucune notion désagréable par une conduite contraire à l'ordre et à la tranquillité de ses concitoyens, déclarant qu'il n'a absolument reçu aucune plainte sur le compte du D* Destrem en faveur duquel il a délivré le présent pour lui servir et valoir autant que de besoin.

Fait dans les Bureaux de la sous-préfecture de Castelnaudary, le 10 e thermidor de Tan XI e .

Robert.

VIII. — Second internement à Saint-Martin de Ré. — Départ pour Cayenne.

Hugues Destrem ne pouvait s'illusionner sur la signification de ce nouvel internement à l'île de Ré. Il dut se juger perdu irrémédiablement, deviner que la mesure dont il était l'objet, était l'indice de sa prochaine déportation ; c'est alors, sans doute, que des habitants, ainsi que je l'ai déjà noté, lui conseillèrent de fuir, comme purent le faire précisément deux de ses compagnons d'internement, Toulotte et Perrault ; s'il rie suivit pas leur exemple, ce fut apparemment, que les moyens de tenter l'évasion lui manquèrent, soit qu'il fut trop activement surveillé, soit qu'il fut démuni d'argent. Mais j'imagine sans peine que ces derniers mois de Tan XI durent être sombres pour le proscrit. On ne le vit plus, j'en suis certain, déployer dans les quelques maisons amies où il était reçu, ces

petits talents qu'il avait exercés autrefois pour l'amusement de ses enfants, à la longue table de famille, (i).

Au surplus, l'heure sonnait où Destreift n'aurait plus la faculté de circuler dans le bourg ; au début de l'an XII, Delorme, capitaine de gendarmerie de la Charente- Inférieure, avait successivement arrêté et conduit à la citadelle, ceux des internés que l'on destinait à un convoi pour la Guyane. ; Ces proscrits étaient au nombre de qua- ; rante-quatre ; l'évasion de Toulotte et de | Perrault, la grâce accordée au général Si- !

mon, la mort d'une quatrième victime r i Georget, réduisirent ce chiffre à quarante, qui furent tenus réunis dans les citadelles de Ré, d'Oléron, et dans une prison de , Saintes, jusqu'au jour de leur embarquement en rade de l'île d'Aix.

En pluviôse an XII (février 1804), Etienne Destrem, sans doute par une lettre de l'île :

(1) Comme écuyer tranchant, me dit M. Genest, il était d'une maîtrise surprenante. Il découpait une volaille, en la tenant en l'air, de la • main gauche, au bout de la fourchette, le coude appuyé sur la table. Il déclara un jour à quelques convives qui admiraient son habileté, qu'il découperait de la même façon une forte pièce, un lièvre par exemple. On fit, exprès, cuire un lièvre entier, et le soir venu, il s'en tira si heureusement, toujours par le môme système, qu'après avoir détaillé * chaque membre de la bête, il les replaça sur le plaît, exactement dana la situation qu'ils occupaient auparavant, si bien ajoutait M. Genest, que le 'lièvre parut entier, et « prêt à se sauver ».

<te Ré, est informé de cette situation ; il écrit au Grand Juge :

JSt. Destrem, négociant de Carcassonne au Grand Juge de la République.

Citoyen Grand Juge,

Je renouvelle mes importunités, parce que ma ^douleur se renouvelle d'une manière bien vive et bien cruelle ; le malheureux a son cœur bien soulagé en s'adressant à vous ; il éprouve en vous participant ses peines, un grand soulagement à ses maux.

J'ai appris que mon père est renfermé à la citadelle de St-Martin, Isle de Rhé, et que le gouvernement a ordonné sa déportation à une des Isles les plus éloignées.

Si je vous faisais un tableau fidelle du délabrement de ses affaires, de l'anéantissement de sa fortune, de l'affreuse misère qui accable sa famille, vous écouteriez ma plainte avec le plus vif intérêt. Mais vos moments sont précieux au bien des infortunés, et je ne peuts ni ne dois «ntrer dans de longs détails.

Je vous demande une dernière grâce, citoyen Grand Juge, c'est de me répondre deux mots au sujet du sort de mon père infortuné. Je vous implore avec l'accent de la plus vive douleur ; pardonnés à ma malheureuse famille, si elle demande son père avec tant de désir.

Salut et respect,

Et. Destrem.

Carcassonne le 14 pluviôse an XII de la République française.

On lui répond d'autant moins que les ordres formels sont de tenir secrets tous les détails des embarquements. Vers cette même époque, un des fils de Destrem — je n'ai pu savoir si ce fut Etienne — arrive à

nie de Ré, espérant voir son père ; le proscrit était déjà en mer, sur la frégate la Cybele, commandée par le capitaine Senez T Senez emportait un état signalétique « des individus compris dans le Sénatus-Gonsulte du 15 (sic) nivôse an IX, qui ordonne leur mise en surveillance spéciale hors du territoire européen de la République, et dont rembarquement a été ordonné par la lettre du premier Consul du 17 frimaire an XI, et sa décision du 16 brumaire an XII », la note relative à Hugues Destrem était ainsi conçue :

Noms et prénoms : Destrem (Hugues) ;

Signalement : âgé de 50 ans, de Fangeau (sic), Haute Garonne [sic), 1 m. 78 cent. Cheveux gris blancs, sourcils châtains, yeux gris, bouche moyenne, menton rond, visage ovale et plein ;

Profession avant son arrestation : négociant et ex-Conventionnel (sic) ;

Décision sur son compte : compris au Sénatus Consulte du 15 nivôse an IX ;

Renseignements sur sa conduite, avant son arrestation : opinions et manœuvres séditieuses;

Depuis son arrestation : très bonne conduite sous tous les rapports ;

Observations : le commerce qu'il faisait, et la place qu'il a occupée donnent lieu de croire qu'il pourra être employé utilement.

J'ai autrefois (1), donné dans ses détails, l'historique de l'embarquement des quarante proscrits sur la Cybele, et de leur envoi dans la Guyane. Je me borne ici à résumer ces renseignements.

(1) Les Déportations du Consulat et de V Empire, p., 186 et suiv.

La Cybele devait être convoyée par la Didon, que commandait le capitaine Brouard, constitué chef de cette petite escadre. L'expédition avait un double but : transporter à Gayenne les quarante victimes, puis se rendre aux Etats-Unis et en ramener un frère de Bonaparte, Jérôme. Ce dernier trouva un prétexte pour ne pas rentrer en France par l'occasion qui lui était ainsi offerte.

On commença — 22 pluviôse an XII — par amener à Rochefort les futurs déportés extraits d'Oléron, de Ré et de Saintes ; le préfet de la Charente fit fournir des vêtements à ceux des proscrits qui en manquaient ; « cette mesure, écrit le préfet au Grand Juge, était réclamée par l'humanité, vu l'extrême rigueur de la saison ». A la date du 25 pluviôse, les quarante victimes étaient embarquées toutes sur la Cybele; on n'en plaça aucune sur la Didon. « Ces frégates sont encombrées plus que vous ne pourriez l'imaginer », écrit au ministre le préfet maritime. Le 7 ventôse les préparatifs étaient terminés et « la communication avec la terre était défendue », (lettre du préfet maritime).

Le 10 ventôse an XII, les deux frégates se mirent en route : « ces batimens ont appareillé hier soir à huit heures, avec un joli frais de vent de sud-est... la neige qui tombait lors de leur départ, et le temps étant très noir, les aura favorisées, et sans douta, soustraites à la vue de l'ennemi »,

(lettre du préfet maritime, 11 pluviôse an XII).

Parmi les passagers libres de Tune des deux frégates, figure un nom assez inattendu, coïiii de Mathurin Bruneau, l'un des futurs faux Louis XVII. Je recueille ce mince détail dans un livre écrit précisément par un autre faux dauphin, le baron de Richemont :

... Arrêté à Paris en 1803, il (Mathurin Bruneau) fuf enfermé comme vagabond, dans la maison de détention de St-Denis ; ii avait alors 19 ans. Pour sortir de ce lieu, il s'engagea comme canonnier aspirant de marine, dans le 4 e régiment d'artillerie, fut embarqué à L'Orient (1) sur la Cybèle et partit pour les Etats-Unis, où il déserta... {Mémoires d'un contemporain... le baron de Richemont, p. 180).

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