‹ Le dossier d'un déporté de 1804: (Hugues Destrem, membre de l'Assemblée Législative et duChapitre 27 sur 33 · IX. — Cayenne. — La grâce. j · texte numérisé non relu

IX. — Cayenne. — La grâce. j

L'évasion.

La traversée, au dire des commandants des deux frégates, fut longue, — elle dura quarante jours — mais ne donna lieu à aucun incident notable. Quelques lignes seulement, dans les rapports de mer sont relatives aux déportés, aucune note ne concerne spécialement Destrem.

Le 3 ventôse, an XII (février 1804), en rade de nie d'Aix, Brouard, commandant

(1) Erreur ; c'est de la rade de l'Ile d'Aix que partirent les frégates.

supérieur des deux frégates, écrivait au ministre :

... On a eu l'attention de les disposer tous de la manière la plus convenable à leur situation et aux localités du bord... Leur conduite, jusqu'à ce jour, n'a donné aucun sujet de mécontentement.

L'arrivée à Cayenne eut lieu le 20 germinal an XII (avril 1804) ; Brouard écrit dans son rapport :

Les vents nous ont tellement contrariés dans le golfe de Gascogne, que les frégates n'ont mouillé à Cayenne que le quarantième jour de leur départ de l'Isle d'Aix. Les déportés et les effets destinés pour cette colonie furent débarqués le plus promptement possible.

Ce débarquement des déportés ne fut effectué que trois jours plus tard, ainsi que l'explique le rapport de Brouard :

Du 22 au 23 germinal. — ... Quoique la grosseur de la mer ne permit point aux bateaux (venus de Cayenne) d'accoster les frégates, les déportés ont été embarqués par un canot de la Cybele, et expédiés dans la nuit, avec une garde.

Le rapport de Senez, capitaine de la Cybele, dit :

Du 21 au 22 germinal. — ... A midi, nous avons mouillé près de trois petites goélettes sorties de Cayenne, ce matin...

Du 22 au 23 germinal. — Dans l'après-midi, tous les déportés au nombre de 40, que j'avais à bord, ont été mis sur une de ces goélettes.

La mer était fort grosse, et c'est avec beaucoup de peine et de travail que nous sommes parvenus à les embarquer. Mes canots ont été abimés. Je les ait fait accompagné d'un détachement de mon bord avec un officier.

J'ai vu avec satisfaction que tous les déportés sont venus me remercier de bon traitement qu'ils avaient eu à bord. Quelques-uns avaient les larmes aux yeux en quittant la frégate...

De son côté, Victor Hugues, gouverneur de Cayenne, rend ainsi compte dfc l'arrivée des déportés :

... L'époque de cette arrivée, qui s'est trouvée être celle d'une des plus fortes marées de l'année, la violence des courants, et le mauvais temps, nous ont empêché de communiquer pendant deux jours.

Nous avons pu débarquer hier sur "des bâtiments légers les personnes et les effets destinés à la colonie. Cette opération a été faite sans aucun des accidents que la mauvaise mer donnait lieu de redouter.

... Il n'en est mort aucun dans le cours de la traversée. Tous se félicitent des bons traitements que le capitaine Senez leur a faits, et celui-ci m'a rendu le témoignage le plus satis- ! faisant de leur tranquillité et de leur discrétion. ' Ce témoignage m'a déterminé, — après leur avoir fait connaître mes intentions sur la ma- \ nière avec laquelle je désire qu'ils se conduisent, pour leur propre intérêt, et pour leur bon- ! heur, — à les laisser en liberté... mais je leur ai déclaré... que s'ils troublaient l'ordre d'une ; manière quelconque, s'ils allaient dans les cabarets ou autres lieux de rassemblement, s'ils tenaient des propos indiscrets ou déplacés, les coupables seraient envoyés à Sinnamary, pour y être détenus et nourris à la ration.

Plusieurs se sont déjà logés chez des particuliers de la ville avec lesquels ils ont pris des arrangements ; conformément à vos ordres, je leur ai accordé un secours de 4 fr. 10 c. tournois par jour, pour leur entretien : cette somme est peut-être insuffisante dans un pays et dans des circonstances où tout est fort cher, mais j'ai cru devoir ne leur donner que le strict nécessaire ; ils désirent, et je joins ma demande à la leur r que vous leur accordiez quelque chose de plus.

Il nous faut maintenant — et pour fort peu de temps, — rentrer à Paris, où nous assisterons à une « auguste cérémonie »

pour se servir de l'expression employée par les journaux du temps. Cette cérémonie, qui eut lieu aux Invalides, le 26 messidor an XII, c'est-à-dire le dimanche 15 juillet 1804, avait pour but dte représenter ce qui pouvait subsister en cette année-là, d'une commémoration officielle de la prise de la Bastille, et surtout — l'institution de la Légion d'honneur venait d'être créée — de procéder à une distribution de croix. Les journaux du 28 messidor publièrent presque tous, quelques-uns avec des variantes insignifiantes, la note que voici, communiquée probablement par les bureaux de l'intérieur :

Il serait difficile de se figurer un spectacle plus brillant et plus imposant que celui qu'a offert l'auguste cérémonie d'avant-hier. Un incident inattendu y a ajouté un autre genre d'intérêt. L'empereur était prêt à sortir lorsqu'un jeune homme de 17 à 18 ans est venu se jeter à genoux aux pieds du trône en criant : grâce î grâce ! L'empereur l'a interrogé ; à peine a-t-il

pu s'expliquer et dire qu'il demandait la grâce de son père, dont le nom a été assez connu dans la Révolution. Ce nom est Destrem. L'air de candeur de ce jeune homme et l'extrême émotion dont il paraissait pénétré, ont touché S. M. I., qui lui a accordé la grâce qu'il demandait. [Journal de Paris, 28 messidor an XII).

La Correspondance sur VEcole Polytechnique, (n° 2, fructidor an XII, p. 37) donne, du même incident, cette version qui lui est spéciale :

Admis à la cérémonie qui a eu lieu aux Invalides le Dimanche 26 messidor, pour la prestation de serment de la légion d'honneur, les élèves étoient placés dans une trihune au-dessus des anciens militaires Invalides. Ce contraste touchant avoit déjà frappé tous les regards, lorsqu'un acte de piété filiale de la part de l'un des élèves, couronné par un acte de clémence de l'Empereur, a rempli le cœur de tous les élèves d'une reconnaissance qui s'est manifestée par les plus vives expressions d'un sentiment justement exalté.

Antoine Destrem, dixième enfant du déporté, était en effet, élève à l'Ecole Polytechnique, lorsqu'il saisit l'occasion qui s'offrait à lui, de demander directement la grâce de son père. Je crois pouvoir supposer que, le jeune homme s'était précédemment entendu •avec Monge, l'un des professeurs de l'Ecole Polytechnique.

Un premier dossier que j'avais commencé à constituer autrefois sur Hugues Destrem, comprenait un très court billet autogï&çlvfc de Monge, et une lettre d'Antoine Destaem

à sa mère. Ce dossier, laissé dans un logement que je quittai pour venir à Paris au moment du siège, me fut volé, probablement par les Allemands, qui pendant la guerre furent installés dans le domicile abandonné. De mémoire, je reconstitue ainsi qu'il suit la lettre d'Antoine Destrem ; les erreurs que je puis commettre dans cette transcription, ne portent que sur quelques mots mis peut-être pour d'autres, mais je réponds de l'ordre des phrases et de l'exactitude de leur sens ; j'ai fait cette reconstitution très peu de temps après la guerre de 1870 :

Que le jour du 26 messidor soit béni ! C'est celui où la grâce a été accordée à mon père ! voilà les détails de cet heureux événement :

Nous étions réunis à l'hôtel des Invalides ; nous avions été placés au dessus du corps respectable des invalides, à l'occasion de la fête du 14 juillet, remise à ce jour ; à peine ai je aperçu l'empereur que je m'avance et je lui dis : <( Sire, je viens vous demander la grâce de mon père Destrem, ancien législateur déporté aux îles d'Affrique ; Sire, accordez-moi cette grâce, au nom de ma mère et de dix enfants malheureux ! » Avec quelle grâce Sa Majesté me relève et me répond que ma demande est accordée !

Un instant après un officier est venu me demander le nom de mon père, que l'empereur avait mal entendu ; Monge vient à moi, et me dit : ce La parole de Sa Majesté est sacrée, je cours en assurer les effets ! » Si vous aviez vu la joie de cet excellent homme vous auriez bien compris qu'il était le meilleur ami de mon père î J'écris à Toulouse et a Garcassonne (1) pour an-

(1) A ses frères et à ses sœurs.

noncer cette bonne nouvelle : Adieu maman, je suis le plus heureux des fils.

Le très court billet de Monge, non signe, et griffonné sur une toute petite feuille u« papier, était à peu près ainsi conçu :

Monge à l'honneur de souhaiter le bonjour à M. Destrem ; il lui envoie un mot pour le ministre. Si avec cette lettre il ne pouvait arriver au cabinet du ministre, il obtiendrait certainement audience en faisant passer ce mot dans une lettre qu'il écrirait lui-même au ministre.

Il est probable que le mot remis par Monge à Antoine Destrem, et porté au ministre par le jeune polytechnicien est le billet suivant que j'ai retrouvé aux archives nationales (F-7-6273) :

A M. Destrem, élève de Vécole Polytechnique.

C'est au ministre de la police, Monsieur, qu'il faut vous adresser, pour avoir l'exécution de la promesse de l'empereur. Ainsi il faut lui écrire ; comme il a été témoin de la scène d'hier, je suis persuadé qu'il y mettra de la célérité.

J'ai l'honneur de vous saluer,

Monge.

Il y avait en outre, dans le dossier qui m'a été soustrait, une lettre du minisire de la police générale à Antoine Destrem. Elle disait en substance :

Le ministre de la police générale prend part à la satisfaction que vous avez ressentie de Tordre de Sa Majesté, relativement à la demande que vous avez formée ; il écrit pour

savoir en quel endroit se trouve actuellement Monsieur votre père ; aussitôt qu'il en aura été informé, il donnera des ordres afin de le mettre •en mesure de profiter de la grâce qu'il doit à votre piété filiale.

Voici deux lettres du ministre de la marine, relatives aux mesures à prendre en vertu de la grâce :

Le ministre de la. marine au sénateur, ministre de la police générale

Le 2 thermidor an XII.

Je viens, Monsieur, de recevoir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 30 messidor dernier, par laquelle vous me prévenez que S. M. l'Empereur a bien voulu autoriser le retour en France du S r Hugues Destrem, l'un des individus envoyés en surveillance hors du territoire continental européen et embarqués sur la frégate la Cybèle, au mois de pluviôse dernier. Je donne les ordres nécessaires pour que le S r Destrem puisse profiter le plutôt possible de cette faveur.

Je prie Votre Excellence de recevoir l'assurance de ma haute considération. [Archives de la marine).

Le ministre (de la marine) au commissaire du Gouvernement dans la Guyane française, à Cayenne.

Ostende, le 26 thermidor an XII.

Je vous préviens, Monsieur, que S. M. l'empereur a bien voulu autoriser la mise en liberté et le retour en France du S r Hugues Destrem, l'un des déportés partis de l'Isle d'Aix, au mois de ventôse dernier sur la frégate la Cybèle, et

que le commandant de cette frégate a dû mettre à votre disposition. Vous voudrez bien, en conséquence, donner les ordres nécessaires pour que le sieur Destrem, puisse profiter de la faveur que Sa Majesté vient de lui accorder, et m'annoncer la réception de cette lettre.

Recevez, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération. (Archives de la marine).

Je ne dois pas omettre' un incident qui achève de caractériser la scène des Invalides. Le II pluviôse an XIII, les élèves de

I Ecole polytechnique furent invités à prêter serment aux constitutions impériales.

II y eut un refus. Il vint de l'élève Brissot, fils de l'illustre girondin. Ce fut une grosse affaire, un émoi srénéral dans l'école. Gomme les élèves étaient militarisés — ils avaient, je crois, le grade et la paie de sergent — on ne parlait de rien moins que d'exercer des poursuites contre le jeune Brissot. Ce fut Monge qui s'opposa à ces mesures : — «M. Brissot, dit-il, refuse de prêter serment ; nous n'avons d'autre droit que celui de le tenir pour démissionnaire. »

C'est à quoi on se résigna.

Quelques jours plus tard, — c'est une scène qui m'a été racontée par mon père, — Antoine Destrem rencontre son ancien camarade. Je crois me rappeler que ce fut sur le Pont-Neuf. Brissot, très amer, dit à son ami :

— Je croyais que nous serions au moins deux à refuser le serment ; comment, toi, le fils d'une des victimes de ce scélérat, tu en as passé par une telle exigeance ?

— Ne te hâte pas de me juger, répondit Antoine Destrem ; une raison puissante m'oblige à....

— Allons donc, il n'y a pas d'excuse à une pareille faiblesse.

Antoine Destrem fit part à son ami cre ses craintes (1) ; mais Brissot ne se rendit pas aux raisons que lui donnait son camarade.

Le jeune Brissot fut, pendant le régime impérial, l'objet de mesures de surveillance et de taquineries de toutes sortes. On peut en juger par le dossier qui le concerne aux archives nationales.

Maintenant, retournons à la Guyane.

Au moment même où se passaient à Paris, les incidents que nous venons de raconter, Destrem à Cayenne, s'évadait. On a vu plus haut que son jeune fils Antoine, ne savait même pas en quelle partie du monde son père était confiné ; plusieurs années plus tard, devenu ingénieur des Ponts et Chaussées, Antoine Destrem croyait encore que son père était mort sur le navire qui le ramenait en France, en vertu de la grâce accordée. Le gouvernement continuait de prendre toutes les précautions possible»

pour qu'on ignorât le sort des déportés ;

(1) A cette date, il n'avait pas reçu de nouvelles de son père, dont il ignorait l'évasion. Une lettre de lui indique que, plusieurs années plus tard, il croyait encore que son père était mort sur un navire qui le ramenait en France en vertu de la grâce dont il était l'objet.

tout au plus, sur une réclamation directe des familles, des veuves ou des enfants, se décidait-il à envoyer aux intéressés, une note leur faisant connaître la mort de leur parent ; hors de ce cas spécial, il ne répondait pas. Hugues Destrem, qui d'ailleurs, resta trois mois à peine à la Guyane, ne recevait donc, à ce moment, aucune nouvelle des siens. Il s'entendit avec un compagnon d'infortune, et il partit. Voici la lettre par laquelle le gouverneur de la Guyane annonce le fait au ministre de la marine :

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