COMMENT SE FONDE UN SANCTUAIRE PRIVILÉGIÉ
anctuaires naturels et sanctuaires factices. — Les lieux priv légiés. — Comment on les connaît. — Statuettes indicatrices. — Système moderne des apparitions. — La Salette et Lourdes. — Imitateurs et parodistes : Saint-Palais, Saint-Bauzille, la Voyante de Fontet. le Pontmain. — Les Sanctuaires par reproduction : Simili-Lourdes; la grotte d'Oostakker. — Choix d'un vocable. — La Vierge accordant sous un titre ce qu'elle refuse sous un autre. — De la pluralité des vierges. — Le Saint-Siège créant lui-même une hiérarchie parmi elles. — Flot d'indulgences variées; les autels privilégiés; les couronnements.— Grandeur et décadence des Vierges.
Tous les centres de piété, grands ou petits, englobés sous la dénomination générale de sanctuaires, peuvent,
je dirai mieux, doivent être partagés en deux classes bien distinctes.
Les uns, ceux que j'appellerai les sanctuaires naturels, nés des besoins d'une localité, se sont élevés sans bruit, par la seule force des choses nécessaires, pour répondre aux aspirations d'un groupe d'individus. C'est l'humble clocher se dressant, en même temps que la maison de ville et la maison de justice, en même temps que la bibliothèque et l'école, partout où se développe un nouveau centre d'activité humaine. Respect à ces demeures de paix, où les croyants peuvent s'agenouiller dans l'ombre et le silence.
Mais il est d'autres sanctuaires, aussi turbulents que ceux-ci sont calmes, aussi superflus que sont justifiés ceux-ci. Nous les appellerons, si l'on veut, les sanctuaires factices. Leur trait distinctif est de répondre beaucoup moins aux besoins du public qu'aux besoins de leurs fondateurs ou de leurs gérants. Ce sont des enfants du hasard nés de l'occasion et servis par elle. On ne saurait mieux les comparer qu'à ces plantes parasites qu'un peu d'humidité fait éclore, et qui, envahissantes de leur nature, accapareraient tout le sol si l'on n'y prenait garde. Tant pis pour l'humble fleurette qui poussait sur leur chemin : elle sera bientôt étouffée. Ainsi de la pauvre petite église locale, partout où s'élève un de ces temples tapageurs. Foin du sanctuaire ignoré, place au sanctuaire qui fera parler de lui! C'est une œuvre de superiétation, qu'importe; elle n'a d'autre utilité sensible que d'enrichir telle ou telle
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congrégation, bravo ! Et pour elle la Réclame embouche toutes ses trompettes, pour elle le Saint-Siège ouvre l'inépuisable trésor de ses faveurs.
Devant une inégalité qui choque, n'a-t-on pas le droit de rechercher en quoi ces sanctuaires favorisés justifient le bruit qui se fait autour d'eux, d'où ils viennent, où ils vont, quel rôle ils accordent à la religion vraie ? Pour que des voix autorisées les recommandent au public avec tant d'instances, les prières sont-elles donc chez eux de meilleure qualité qu'ailleurs? Sans hésiter, tout bon clérical répondra : « Oui. »
C'est une théorie maintes fois développée dans les écrits ultramontains, que le ciel se plaît à nous exaucer plutôt dans certaines localités que dans d'autres :
« La sainte Eglise, sans doute, lisons-nous dans YUnivers ', sous la signature d'un chapelain d'honneur du Saint-Père, sait et enseigne que Dieu est esprit, qu'il est présent partout et partout également près de nous, que par conséquent nous pouvons le trouver, le prier et en être exaucé dans un endroit comme dans un autre. Elle reconnaît cependant aussi qu'il y a certains lieux privilégiés où Dieu et ses saints se plaisent à répandre leurs faveurs avec une libéralité plus grande. L'expérience en donne chaque jour des preuves irrécusables. »
« De tout temps, dit encore un grand auteur ecclésiastique cité dans une notice sur Notre-Dame de
i. Numéro 'lu m août i S - 5 .
Chartres ', Dieu a marqué certains lieux spécialement destinés à recevoir les vœux des hommes. Il faudrait avoir pour l'histoire de l'Eglise une incrédulité qu'on n'a pour aucune autre, pour ne pas croire que Dieu a voulu que ses saints fussent honorés plus spécialement en certains endroits, et que, pour attirer les peuples, il n'y fasse des grâces qu'il ne fait pas ailleurs. »
Donc, les naïfs seuls s'imaginent qu'on peut prier Dieu avec autant de fruit partout. C'est un fait acquis pour les dévots qu'il y a des lieux privilégiés. Reste à savoir où ils se trouvent. On pourrait éprouver quelque embarras à le déterminer, si fort heureusement la Vierge ne mettait une attention singulière à les faire connaître. Je cite la Vierge, parce qu'il n'y en a pas qui s'occupe plus qu'elle de se faire glorifier et honorer. Quant au bon Dieu, tout le monde sait qu'il n'en est plus question. Grâce au système de l'intercession, on peut se dispenser d'avoir affaire à lui ; on implore la Vierge, qui sollicite son fils, qui obtient de Dieu. Telle est la filière la plus recommandée, en dépit du vieux proverbe : « Mieux vaut s'adressera Dieu qu'à ses saints. »
Il est à remarquer, du reste, que cette idée de désigner soi-même les endroits où Ton veut se voir dresser des autels, n'appartient pas en propre à la Vierge. Elle
i. Notice sur Notre-Dame de Chartres et son antique pèlerinage. Chartres, publication de l'œuvre des Clercs, in-32, page Zi.
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l'aura empruntée au paganisme, par inadvertance sans doute. J'ouvre l'opuscule de Lucien Sur la déesse syrienne et je lis :
« Stratonice eut un songe dans lequel Junon lui ordonnait de lui élever un temple à Hiérapolis et la menaçait des plus grands malheurs en cas de désobéissance. La reine n'a d'abord aucun égard à ce songe. Mais ensuite, étant tombée gravement malade, elle le raconte à son mari, apaise Junon et lui promet de lui bâtir un temple. Dès qu'elle fut revenue à la santé, le roi l'envoie à Hiéropolis avec une forte somme d'argent, etc.. 1 »
Remplacez « Junon » par « la Vierge, » et vous croirez lire le récit de la fondation d'un de nos sanctuaires à succès. Le songe, toutefois, est un procédé un peu antique qui, par cette raison même, a dû être remplacé. Au moyen âge, il a généralement cédé le pas aux statuettes indicatrices.
Dans un endroit sauvage, le plus souvent derrière un buisson, un berger découvrait, sur l'indication de ses bêtes, une statuette miraculeuse. Emportée au prochain village, la statuette se retrouvait le lendemain, ô miracle! au même endroit que la veille. On la reportait à l'église, dont on fermait avec soin les portes. Vaine précaution ! On pouvait constater le matin que la statuette était retournée à son lien de prédilection. Quand ce jeu de passe-passe s'était renouvelé
i . Lucien, trad. Talbot, t. II, p. 44g.
deux ou trois fois, alors il n'était plus douteux que la Vierge ne voulût positivement qu'on lui construisît un sanctuaire à l'endroit indiqué, et le clergé se mettait à l'œuvre.
En variant les détails, ce thème peut servir à l'histoire d'un bon nombre de nos lieux de pèlerinage les plus fameux. Ici, c'est une brebis, là, un bœuf que le berger trouve « à genoux » devant la statuette avec l'attitude du plus profond respect ; ailleurs, une voix se fait entendre à la cantonade. Sur l'emplacement de Notre-Dame des Vertus, dans le Périgord, les brebis engraissent à vue d'œil tant qu'elles paissent sur le tertre aride où la statuette est cachée. Quand on croit avoir compris l'intention de la Vierge, une expérience décisive est tentée. Au lieu de reporter pour la dernière fois la statuette au village, on la dirige sur une autre localité, dans un sens diamétralement opposé. Le lendemain, la statuette se retrouvait dans ses ronces, l'épreuve était concluante,
A Besse, en Auvergne, la Vierge, après s'être esquivée deux fois, finit par se rendre aux supplications des citadins avides de la conserver.
« Les habitants désolés, dit MgrGuérin, emploient la prière pour la retenir et s'engagent à faire dire à perpétuité une messe au maître-autel tous les mercredis de l'année. Leur vœu plut à la sainte Vierge et son image resta parmi eux '. »
i. Les Petits Bollandistes , vies de saints, par Mgr Paul Gue'rin, camérier de Sa Sainteté Pie IX. 7e édit. Bar-le-Duc et Paris, 1876, gr. in-8», t. VII, p. 633.
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' Depuis, il y a eu compromis. L'image de Notre- Dame de Vassivière reste les neuf mois d'hiver à Besse et va faire la saison d'été, de juillet à octobre, sur la montagne.
A l'église de Laeken, près Bruxelles, on a montré longtemps un cordeau dont la Vierge s'était servi, disait-on, pour marquer elle-même les mesures du temple qu'elle exigeait '.
Quand Marie ne se fait pas architecte, elle a des moyens persuasifs pour activer la maçonnerie. Tandis que 'a peste ravageait Marciac, elle fait savoir à une femme du peuple que le fléau cessera si on lui élève, au lieu qu'elle indique, une chapelle. On hésite; l'épidémie augmente. Enfin,
« On va en procession au lieu désigné par elle ; on le bénit ; et, à peine a-t-on posé la première pierre, que le fléau diminue d'intensité. A mesure que les murs s'élèvent, il diminue encore, jusqu'à ce qu'enfin l'état sanitaire ait repris son cours normal 2. »
Le sanctuaire de Fourvières offre, d'après le Mois des Pèlerins, un très-curieux exemple de l'influence anti-épidémique d'une chapelle à la Vierge :
« En 1 564 et i58i, Lyon, privée de son sanctuaire, fut ravagée par la peste. En 1 586, enfin l'autel
i. Petits Bollandistcs, t. IX, p. 3 96. t. Petits Bollandist es, t. V, p. 146.
de Marie lut relevé sur la montagne et consacré le 21 août. Dès ce moment, la source des prodiges, qui semblait interrompue, se rouvrit, et depuis elle n'a cessé de couler sur cette cité privilégiée. » (P. 83.)
Ainsi, suivant que le sanctuaire de Fourvières est démoli ou reconstruit, voici la ville protégée ou non. N'est-il pas fort singulier de voir le sort d'une ville subordonné à l'adoration de la Vierge sur un point désigné ? Il ne manque pas à Lyon d'autres églises où les mêmes fidèles vénèrent la Mère du Christ et probablement dans les mêmes termes ; mais partout ailleurs qu'à Fourvières, leurs prières sont, à ce qu'il paraît, d'un effet nul ou à peu près.
La question d'emplacement est parfois traitée par la Vierge avec la minutie la plus étrange. En demandant, au Laus, un temple à une petite bergère, Marie précise d'une façon remarquable que ce n'est pas au lieu même où elle apparaît, mais un peu plus loin, qu'il faudra lui construire une église. « Mon fils, dit-elle, \eut que je sois honorée dans cette paroisse, mais non pas dans ce lieu. » Puis elle indique à l'enfant l'autre côté de la vallée. Et, comme deux impies se permettent de railler des discours aussi invraisemblables, la Vierge, ressemblant de plus en plus à Junon, leur envoie « un châtiment rigoureux et exemplaire ».
Au Guyaudet, diocèse de Saint-Brieuc, le curé, se montrant de même incrédule aux paroles d'un paysan qui lui communique les intentions de la Vierge, est frappé de cécité. Mais je vous demande un peu ce que
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vous auriez pensé, à la place de ce brave homme de curé, si Ton fût venu vous raconter que la Vierge, voulant être honorée dans un lieu voisin, en avait donné la preuve en fournissant, avec une cuillerée de farine, des crêpes pendant plusieurs jours à toute une famille \
Les procédés un peu raides de la Vierge sont, en même temps que son système d'injonctions, adoptés par les autres bienheureux. L'archange saint Michel, voulant manifester au futur saint Aubert le désir d'avoir une église au sommet du mont Tombe, lui apparaît jusqu'à trois fois sans le persuader. Alors l'archange se fâche, et il envoie à son futur collègue un tel coup de pouce dans la tête, qu'au sortir de sa vision saint Aubert se trouve avoir « un creux profond à l'endroit touché - ». On montre encore à Avranches, sur le crâne du saint, la dépression qu'y a laissée le doigt irrité de l'archange.
1. « En passant près de la fontaine du Guyaudet, il lui semble entendre une voix; il regarde et voit sur le bord de la fontaine une petite statue de Marie. Il en conclut que la Mère de Dieu veut qu'on lui bâtisse une chapelle en ce lieu; et la sainte Vierge, pour lui prouver que telle est en effet sa volonté, lui ordonne de dire à sa femme de ne prendre qu'une cuillerée de farine pour faire des crêpes à toute sa famille. La femme obéit, et cette petite quantité de farine fournit abondamment de la nourriture à tous pendant plusieurs jours. » Petits Bollandistes, V, i5i.
2. Mois des Pèlerins, par le père Antoine. Paris, Périsse, in-32, p. 3oo.
io Le Dossier
Autres temps, autres modes de persuasion. Le procédé un peu naïf des statues qui reviennent sur leurs pas pendant la nuit pour marquer l'endroit précis où elles entendent qu'on les honore, est depuis longtemps complètement abandonné. Aujourd'hui, toutsanctuaire ayant la prétention d'attirer les foules, ne saurait devoir son origine à autre chose qu'une apparition. Est-ce un progrès ? C'est au moins un changement. Quant au niveau de la crédulité humaine, on peut se convaincre, par l'historique de nos lieux de pèlerinage les plus achalandés, qu'il n'en a pas été sensiblement modifié.
Le fait de la Salette est assez connu pour que je puisse me borner aie rappeler en quelques mots.
Deux enfants : le berger Maximin, âgé de onze ans, et la bergère Mélanie, âgée de quatorze ans, rencontrent sur la montagne solitaire de la Salette une a belle dame » en larmes, revêtue du plus singulier accoutrement : bonnet pointu recourbé en avant, tablier jaune, fichu blanc bordé d'une couronne de roses, autres roses aux chaussures, tenaille et marteau pendus sur l'estomac. Cette dame leur tient un étonnant discours, mi-patois, mi-français, qu'elle interrompt pour leur confier à chacun séparément un secret, qu'ils ne diront à personne, après quoi elle disparaît en leur recommandant de faire connaître leur entrevue à tout le monde.
Cette aventure est colportée dans le pays par les deux enfants qu'on mène le dimanche matin au curé. Au lieu de donner une semonce à ces galopins pour leur apprendre à compromettre, par leurs propos, la
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personnalité respectable de la Vierge, le curé lève les bras au ciel, s'attendrit, et, sans perdre une minute, monte en chaire pour apprendre à tous, aussi clairement que l'émotion le lui permet, la grande nouvelle.
« Les sanglots entrecoupèrent sa voix, raconte le père Berthier1, et il ne fut pas entendu de tous ses paroissiens ; mais chacun de se demander après la nesse ce qui était arrivé. »
C'est ainsi que la première sanction religieuse fut donnée au fait devenu fameux de la Salette. On loue beaucoup l'excessive prudence de l'évêque de Grenoble, qui a attendu cinq ans avant de se prononcer officiellement sur le cas; mais, si la donnée d'une apparition a trouvé dans le clergé beaucoup d'adhérents aussi chauds et surtout aussi prompts que M. le curé de la Salette, l'excessive prudence de monseigneur a dû être plus d'une fois mise à cruelle épreuve.
Somme toute, quand a paru le mandement doctrinal qui reconnaissait la Vierge elle-même dans l'interlocutrice des deux enfants, la dévotion nouvelle était déjà parfaitement établie. Ce mandement coupait court, on nous le fait remarquer, à toute réclamation future :
« Désormais, dit le père Berthier en enregistrant
i. Notre-Dame de la Salette. son apparition, son culte, par le P. Berthier, missionnaire de Notre-Dame de la Salette. Paris et Grenoble, in-18, p. 26.
l'acte épicopal, la mission des enfants est finie, celle de l'Église commence. Si à l'avenir ces enfants étaient infidèles aux grâces qu'ils ont reçues (vulgairement, s'ils se démentaient), le fait de la Salette n'en saurait être ébranlé. » (P. 42.)
Le père Berthier ne hasarde pas cette supposition san? motifs. Le jeune Maximin passe, en effet, pour s'ê1" rétracté près du curé d'Ars, dans un interrop que cet ecclésiastique lui fit subir. L'enfant a e depuis, que le curé était sourd et ne l'avait pas pris. Or, le curé d'Ars était si peu sourd, qu'au u d'un de ses biographes, l'abbé Monnin, il devait, pendant la nuit, envelopper sa montre dont le tic tac l'empêchait de dormir. Quelques esprits conciliants, en convenant que le curé n'était pas sourd, insinuent qu'il a pu bredouiller. Quoi qu'il en soit, ce qui ne fait aucun doute, c'est que le curé d'Ars, malgré sa nature visionnaire, a tenu le fait de la Salette en fort mince estime.
a Que s'est-il passé, demande l'abbé Monnin, entre le curé d'Ars et Maximin ? Ce qu'il y a d'avéré pour nous, c'est qu'après cette entrevue, M. Vianney refusa de signer les images de la Salette et d'en donner des médailles; c'est comme cela qu'on apprit qu'il ne croyait plus au miracle. Quand on lui demandait des explications, il répondait invariablement : « Si ce que l'enfant m'a dit est vrai, on ne peut pas y croire '. »