Le cuvé d'Ars, vie de M. Jean-Baptiste-Marie Vianney
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D'autre part, il est constant qu'une demoiselle de Lamerlière s'est donnée plusieurs fois pour l'héroïne de la Salette, et que les antécédents excentriques de cette personne, d^ne dévotion exaltée, rendent le fait très vraisemblable \ Nous ne voulons pas rechercher laquelle des deux hypothèses est la plus probable, ou d'un mensonge des enfants, ou de la comédie
A. Monnin, 12e édit. Paris, Douniol, 1874, gr. in-18, 2o3.
hvlademoiselle de Lamerlière a poursuivi l'abbé Déléon et
curé Cartellier pour l'avoir dénoncée dans leurs écrits comme ayant Joué le rôle de la Vierge à la Salette. Les considérants du jugement qui déboute cette demoiselle de sa plainte, jugement confirmé en appel, sont absolument écrasants pour l'affaire de la Salette :
« Attendu qu'il ne saurait y avoir faute de la part des auteurs pour avoir écrit ce qui se trouve dans leurs livres touchant la demoiselle de Lamerlière, alors que celle-ci l'a rendu vraisemblable par ses actes, ses propos, suffisamment constatés dès à présent...
» Qu'il faut bien, en effet, sous peine de rendre l'histoire impossible, leur reconnaître le droit de rendre compte des paroles et des actions de ceux qui se sont trouvés mêlés aux événements qu'ils racontent; que tout ce qu'on peut exiger d'eux, c'est qu'ils n'abusent pas de ce droit, qu'ils n'accueillent pas avec légèreté des rumeurs vagues, sans en vérifier l'origine et la valeur;
» Que, dans l'espèce, on ne saurait faire un semblable reproche aux auteurs, car l'ensemble des faits qu'ils énoncent relativement à la demoiselle de Lamerlière prouve jusqu'à l'évidence qu'ils ne les ont accueillis qu'avec une entière bonne foi, après un examen réfléchi, sans imprudence ni légèreté, et qu'ils ont puisé dans des documents sérieux et des témoignages respectables, etc. » Affaire de la Salette, recueillie et publiée par J . Sabbatier. Paris, Borrani, 1837, gr. in-18, p. 14.
d'une excentrique. L'un et l'autre fait se concilient d'ailleurs parfaitement. Une enquête de l'autorité civile eût pu seule éclairer la prétendue apparition d'une complète lumière. Mais la solution que nous refuse un contrôle insuffisant, le bon sens heureusement nous la donne. Portant le cas tout droit au tribunal de la raison, il est bien simple de se demander : a Une manifestation divine peut-elle être absurde ? Assurément non. Donc la manifestation de la Salette, étant absurde, ne saurait être divine. » Cet argument, qui rend superflu' tous les autres, a de plus cela de commode qu'il convient aussi bien aux événements de Lourdes et d'ailleurs qu'à ceux de la Salette.
Est-il possible d'imaginer sérieusement que la Vierge, voulant se révéler d'une manière éclatante à la terre, choisisse précisément pour se montrer un endroit où il ne passe personne; et qu'en possession d'un secret que nul ne doit connaître, elle en vienne faire, à chacun par moitié, la confidence à deux enfants d'une intelligence bornée ?■
Sur les vives instances de Mgr. de Grenoble, les petits pâtres se sont décidés, du reste, malgré la recommandation expresse de la belle dame, à coucher ce secret par écrit sur deux papiers , aussitôt scellés , qui ont pris mystérieusement le chemin du Vatican. Les apologistes rapportent même que Pie IX, après avoir lu la version d'un des pastoureaux, s'est écrié : « Il y a ici la candeur et la simplicité d'un enfant, » ce %qui est tout juste flatteur pour les propos attribués à
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la Vierge. D'après M. de Geslin, aumônier du château Saint-Ange, le souverain pontife aurait été beaucoup plus explicite. Une lettre adressée par cet ecclésiastique à l'abbé Déléon, dit en propres termes :
« Le Saint- Père m'a répété deux fois de suite que le prétendu secret des enfants n'en était pas un , que c'était un mondo di stupidita... Ce n'est pas à moi seul que Sa Sainteté a fait cette confidence; mais elle l'a répété à plusieurs évêques français et prélats romains et étrangers '. »
On pourra s'étonner après cela que Pie IX ait reconnu le miracle implicitement, sinon d'une manière officielle, du moins par les faveurs dont il a comblé le sanctuaire de la Salette; mais il est si commode d'accepter une dévotion que le succès consacre !
Au reste, le secret a cela pour lui que nul, en dehors de Pie IX, ne le connaît. Il n'en est malheureusement pas de même du discours que la Vierge commence en français, jusqu'au moment où, s'apercevant que les enfants n'y comprennentrien, elle le continue en patois... pour le finir en français, par inadvertance j'imagine.
Il faut une foi à toute épreuve pour admettre que la reine du ciel, résolue à produire ici-bas un grand effet, n'a rien trouvé de mieux à dire que :
« Je vous ai donné six jours pour travailler, je me suis
i. Affaire de la Salette, p. 182,
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réservé le septième, et on ne veut pas me l'accorder; c'est ça qui appesantit tant le bras de mon Fils.
» Ceux qui conduisent les charrettes ne savent pas jurer sans y mettre le nom de mon Fils. Ce sont les deux choses qui appesantissent tant le bras de mon Fils.
» Si la récolte se gâte, ce n'est rien que pour vous autres. Je vous l'ai fait voir, l'année dernière, par la récolte des pommes de terre, vous n'en avez pas fait cas. C'est, au contraire, quand vous en trouviez de gâtées, vous juriez, vous mettiez le nom de mon Fils. Elles vont continuer à pourrir, et à Noël il n'y en aura plus...
» Si vous avez du blé, il ne faut pas le semer. Tout ce que vous sèmerez, les bêtes le mangeront; ce qui viendra, tombera en poussière quand vous le battrez.
» Il viendra une grande famine. Avant que la famine vienne, les enfants au-dessous de sept ans prendront un tremblement et mourront entre les bras des personnes qui les tiendront; les autres feront pénitence par la famine. Les noix deviendront mauvaises, les raisins pourriront...
i> Il ne va que quelques femmes âgées à la messe. Les autres travaillent le dimanche tout l'été; et l'hiver quand ils ne savent que faire, ils ne vont à la messe que pour se moquer de la religion. Le carême, ils vont à la boucherie, comme des chiens... 1 »
On fait bien d'insister sur l'ignorance crasse des
i * Notre-Dame de la Salettc, p. [3.
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deux enfants qui entendent sans sourciller ces choses ' ; on s'étonnerait autrement qu'ils n'eussent pas demandé à la belle Dame si elle se moquait d'eux. Mais comment d'ignorants enfants se fussent-ils récriés devant ce langage, quand il s'est trouvé des membres éminents du clergé pour le déclarer merveilleux! On a été jusqu'à écrire des volumes à seule fin de montrer l'étonnante exactitude des prédictions de la Salette. Tels ont noté, par exemple, avec un sérieux imperturbable, qu'en i852 les noix avaient été en effet malades dans le Dauphiné, sans se préoccuper si, avant ou après cette époque, les récoltes n'y avaient pas été d'une richesse exceptionnelle. Les mêmes font observer triomphalement que la maladie de la vigne s'est, depuis i85i, répandue en France et dans toute l'Europe. Ce n'est plus seulement le Dauphiné, c'est l'Europe entière que viseraient alors les prédictions de la Salette; mais, en ce cas, il importerait de remarquer que l'année où les Dauphinois n'avaient que de mauvaises noix, beaucoup d'autres Européens, dont pas mal de Français, se régalaient de noix excellentes...
1 . « A onze ans, dit de Maximin le P. Berthier, cet enfant était d'une grande ignorance. C'est à peine si son père avait réussi à lui apprendre le Pater et Y Ave, qu'il lui avait fait cependant répeter pendant trois années. » Notre-Dame de la Salette, p. 7. D'autre part, la supérieure des religieuses de Corps, à qui Mèlanie avait été confiée, disait d'elle : «Depuis un an, Mélanie n'a encre pu apprendre à réciter par cœur ks actes de Foi, d'Espérance et de Charité, quoique je les lui aie fait dire deux fois par jour. » La Salette à tout le monde. Toulouse, Resplandy, in-3-2, p. 17.
Je m'arrête; car la plume répugne à relever de semblables niaiseries.
Et non-seulement le discours de la Vierge est carrément traité d'admirable, mais, dans sa profondeur même, on n'hésite pas à reconnaître un signe manifeste de la réalité de la divine présence :
<i La manière admirable, dit le père Berthier, dont le discours de la divine Messagère révèle les plaies de notre siècle, a paru à un illustre prélat, et paraîtra aux esprits sérieux, une des preuves les plus péremptoires de la vérité de l'apparition ' . »
L'illustre prélat en question est Mgr de Ginouilhac, archevêque de Lyon. Hâtons-nous d'ajouter, à l'honneur de l'épiscopat français, que le prédécesseur de ce prélat a fait un tout autre accueil au miracle de la Salette. Au mandement doctrinal de son suffragant qui déclarait l'apparition « indubitable, » le métropolitain, Mgr de Bonald répondait par cette sévère admonition aux curés de son diocèse :
« Nous défendons de publier en chaire, sans notre permission, le récit d'un fait miraculeux, quand bien même l'authenticité en , serait attestée par un évêque étranger. Dans deux ou trois de nos paroisses, messieurs les curés ont cru pouvoir lire en chaire le mandement d'un évêque d'un autre diocèse, au sujet
i . Notre-Dame de la Salette, p. 20.
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d'un miracle, sans nous avoir consulté; c'était là un acte irrégulier.
» Vous aurez soin, mes chers coopérateurs, de mettre les fidèles en garde contre ces publications journalières de miracles, de prophéties, d'images, de prières, qui peuvent être pour les marchands cupides une source de profits illicites, mais qui sont pour la religion un sujet de douleur et de crainte '. »
Ne semble-t-il pas qu'à travers ces lignes indignées on entende résonner l'écho de ce fouet vengeur dont le divin Maître cinglait le dos des vendeurs du temple?
Déjà l'eau de la Salette se débitait en flacons, car à l'apparition de la Vierge s'était jointe l'apparition d'une fontaine, non pas tout à fait miraculeuse, attendu qu'elle existait auparavant; seulement, d'intermittent, son débit est devenu continu. U Affaire de la Salette nous apprend que des travaux ont été faits « pour en augmenter le volume. » (P. 327.,)
Aujourd'hui Mélanie est en Angleterre, au fond d'un couvent \ Maximin, plus rebelle à entrer dans les ordres, est mort après une existence que le Pèlerin, lui-même, qualifie d'un peu déclassée. Il a fait assez obscurément de la médecine, et, avec un éclat passager, il a produit une liqueur de table, la Liqueur de la Salette, dont s"est un moment amusée la galerie. Depuis sa mort, on commence à entourer son nom