Petits Bollandistes, t. I, p
|.. Petits Bollandistes, t. V, p. .|5<|. i. Petits Bollandistes, t. VI, p. bù- .
1 74 I-e Dossier
aux individus, heureusement rares, atteints du délire des aboyeurs :
«. On y remarque surtout plusieurs personnes atteintes de convulsions héréditaires qui les font aboyer comme les chiens et dont les accès ne cessent qu'après qu'elles ont baisé la statue '.. »
La vallée de la Zorn (Alsace) possède une grotte célèbre où Ton va invoquer saint Vit ou saint Guy contre le mal dit danse de saint Guy :
« Cette grotte continue d'être fréquentée par de nombreux pèlerins, et surtout le icr de mai. On porte en offrande au saint des crapauds de fer, parce qu'on prétend que la forme de cet animal hideux ressemble à la partie du corps où siège le mal dont on implore la guérison 2. »
Contre la rage, la Gascogne a sainte Quitère ou Quitterie, et leSoissonnais, saint Hubert de Bretigny, qu'il ne raut pas confondre avec son patron, le grand saint Hubert des Ardennes.
Ah! le grand saint Hubert, celui-là vaut qu'on s'y arrête un instant. Nous avons eu occasion de signaler, au cours de ce chapitre, mais un peu sommairement, bien des pratiques bizarres particulières aux pèlerinages. Un volume écrit pour les pèlerins de saint
i. Petits Rollandistes, t. V, p. i5r. | 2. Petits Bollandistes, t. III, p. !îo.
des Pèlerinages i -s
Hubert, par un ancien membre du clergé de l'endroit, M. l'abbé Bertrand — je n'ai pas besoin de dire que ce volume est revêtu de toutes les approbations désirables * — nous fournit précisément l'occasion d'observer dans le détail certaines de ces pratiques.
Et tout d'abord, il faut savoir que l'instrument de grâces de l'endroit n'est pas le corps de saint Hubert, mais son étole.
<( Le corps, nous dit l'abbé, n'est pas à nos yeux la relique principale. La relique principale, selon nous, c'est la sainte Etole. »
Si j'ajoute que le clergé de Saint- Hubert ne possède rien du corps de son saint patron, tandis que son étole lui est restée, vous aurez aussitôt le secret de cette préférence.
Cette étole passe pour avoir été apportée du ciel au saint évêque par un ange. Du reste, on nous prévient charitablement que le fait n'est pas un article de foi <( proprement dit ». Pourvu que nous admettions les rares propriétés de Pétole, on ne nous en demande pas davantage.
« Les auteurs catholiques qui ne croient pas à sa
i. Pèlerinage de saint Hubert en Ardcnnes, ou particularités sur la vie de saint Hubert, l'abbaye d'Andage, l'église île saint Hubert et l'usage de la sainte Étole contre l'hydrophobie, par l'abbé C.-J. Bertrand. 2' édit. revue, augmentée et approuvée par Mgr l'e'véque de Namur, Tournai, Paris et Leipzig, Casterman, gr. in- 18.
iy6 Le Dossier
descente du ciel reconnaissent son authenticité et sa vertu miraculeuse. » (P. i52.)
Pour ce qui est de l'authenticité, les archéologues ne paraissent pas aussi accommodants que les auteurs
catholiques.
« Des antiquaires habiles, qui ont examiné cette relique, nous ont souvent dit que l'on ne travaillait pas ainsi la soie avant le xie siècle. » (P. i (3.)
Si Ton veut bien se souvenir que saint Hubert vivait au vinc siècle, l'assertion des habiles antiquaires ne laisse pas que d'être embarrassante, à moins que les habiles antiquaires, plus coulants sur l'origine céleste, n'admettent volontiers que le travail de la soie peut être au paradis de deux siècles en avance sur le travail de la soie ici-bas.
Il serait superflu d'approfondir cette question. La vertu miraculeuse.de l'étole, qui seule a droit de nous intéresser, se manifeste de deux façons. Elle transforme d'abord tous les menus objets qu'on en approche : croix, bagues, chapelets, médailles, en autant de préservatifs contre la rage.
De plus elle guérit, par le rôle qu'elle est appelée à jouer dans la singulière opération de la taille, les gens déjà sous le coup de ce mal funeste.
« La médecine, s'empresse de constater l'auteur qui nous sert de suide, n'a aucun remède certain contre la
des Pèlerinages 177
rage; elle doit se borner à indiquer des précautions préventives pour empêcher que le virus rabique ne soit absorbé et porté dans la circulation du sang... On y va plus simplement à Saint-Hubert pour accorder infailliblement la guérison de la rage, quelle que soit la manière dont le virus soit absorbé. Voici comment s'obtient cette guérison.
» Dès qu'une personne se croit infectée du venin de la rage, elle se rend à Saint- Hubert ; si elle a été mordue à sang, par un animal enragé, elle subit l'opération qu'on appelle la taille; si elle n'a pas été mordue à sang, elle reçoit le répit. Après quoi la personne retourne chez elle, accomplit une neuvaine.
Nous verrons tout à l'heure ce que c'est que le répit. Pour procéder par ordre, disons d'abord en quoi consiste la taille.
« L'aumônier fait une petite incision au front de la personne qui a été mordue ; l'épiderme étant légèrement soulevé à l'aide d'un poinçon, il introduit dans l'incision une parcelle exiguë de l'étoffe de la sainte Etole, et l'y maintient ù l'aide d'un étroit bandeau de toile noire, qui doit être porté pendant neuf jours ; c'est-à-dire pendant une neuvaine qui est prescrite à saint Hubert. » (P. 160.)
Si infime que soit la parcelle introduite dans le front du patient, on peut être surpris que l'étole, qui n'a
ijtt Le Dossier
après tout que la largeur d'un modeste ruban, quatre centimètres et demi, mesure encore un mètre seize centimètres après plus de huit siècles d'un service actif. Mais, en matière de dévotion, plus une chose étonne, plus elle a droit à notre vénération.
« Le père Roberti, nous dit-on, avait fait, en 1621, le calcul des parcelles qu'on pouvait avoir détachées de l'étole pendant huit cents ans, c'esf-à-dire depuis l'époque de la translation du corps de saint Hubert; et il trouva que ces parcelles réunies formeraient une étendue de dix-sept pieds et demi d'étoffe, ayant la même largeur que l'étole de la Trésorerie. Si à cette longueur on ajoute la longueur dans laquelle se trouve actuellement l'étole de saint Hubert, on aura, dit-il, une longueur totale de plus de vingt pieds. Cependant l'étole ecclésiastique la plus longue a à peine dix pieds. »
Notez que ce calcul date de 1621, qu'il faut donc ajouter au total un assez bon nombre de pieds sans doute pour le porter au chiffre actuel.
N'allez pas croire que le savant jésuite conclue de là que l'étole de saint Hubert ne diminue pas. Dieu le garde d'une pareille hardiesse.
«. Il avoue même qu'au temps où il écrivait, elle était diminuée (sachons-lui gré de cet aveu). Mais si l'on considère : i° le grand nombre de parcelles qu'on en détache depuis tant de siècles ; 20 que plusieurs églises
et même plusieurs particuliers en ont des morceaux considérables en leur possession, on sera étonné, ou plutôt on ne comprendra pas comment elle a conservé l'étendue qu'elle a encore aujourd'hui. » (P. 11 3.)
Enfin, est-ce un miracle, n'en est-ce pas un? Le prudent abbé évite de se prononcer. Nous ne serons pas plus téméraire que lui.
Une neu vaine doit forcément accompagner l'insertion de la parcelle d'étole dans le front. En voici les prescriptions fantastiques :
« La personne à qui on a inséré dans le front une parcelle de la sainte Etole doit observer les articles suivants :
» i° Elle doit se confesser et communier sous la conduite et le bon avis d'un sage et prudent confesseur qui peut en dispenser ;
» 20 Elle doit coucher seule en draps blancs et nets, ou bien toute vêtue lorsque les draps ne sont pas blancs ;
» 3° Elle doit boire dans un verre ou autre vaisseau particulier ; et ne doit point baisser sa tête pour boire aux fontaines ou rivières, sans cependant s'inquiéter, encore qu'elle regarderait ou se verrait dans les rivières ou miroirs ;
» 40 Elle peut boire du vin rouge, clairet et blanc mêlé avec de l'eau, ou boire de l'eau pure;
» 5° Elle peut manger du pain blanc ou autre, de la chair d'un porc mâle d'un an ou plus, des chapons ou
iSo Le Dossier
poules aussi d'un an ou plus, des poissons portant écailles, comme harengs, saurets, carpes, etc.; des œufs cuits durs ; toutes ces choses doivent être mangées froides, le sel n'est point défendu ;
» 6° Elle peut laver ses mains et se frotter le visage avec un linge frais : l'usage est de ne pas faire sa barbe pendant les neuf jours;
» 7° Il ne faut pas peigner ses cheveux pendant quarante jours, la neuvaine y comprise;
» 8° Le dixième jour, il faut faire délier son bandeau par un prêtre, le faire brûler et en mettre les cendres dans la piscine;
» 9° Il faut garder tous les ans la fête de saint Hubert qui est le troisième jour de novembre ;
» io° Et si la personne recevait de quelques animaux enragés la blessure ou morsure qui allât jusqu'au sang, elle doit faire la même abstinence l'espace de trois jours, sans qu'il soit besoin de revenir à Saint-Hubert;
» ii° Elle pourra enfin donner répit ou délai de quarante jours à toutes personnes qui sont blessées ou mordues à sang ou autrement infectées par quelques animaux enragés. » (P. 161.)
Ces prescriptions sont suivies d'une approbation
épiscopale. On y apprend que « les effets merveilleux
que Ton a vu arriver depuis tant de siècles à Saint-
Vrt ne doivent aucunement être attribues à la suce il .
sans doute l'avis de Roberti, le considère : .
détache depuis fc»
des Pèlerinages i8(
« Il examine d'après les règles de la plus sévère critique si les cérémonies qui s'observent à Saint-Hubert renferment quelque chose de superstitieux, et il décide, avec beaucoup d'auteurs savants, qu'elles ne contiennent rien de semblable. » (P. 168.)
Ceci à seule fin de rassurer les esprits timorés, attendu que la confiance est, paraît-il, une des conditions indispensables du succès.
Les individus taillés n'ont « plus rien à redouter des atteintes de la rage » ; ils peuvent « arrêter les animaux hydrôphobes, calmer leurs accès pour un temps et les faire périr ». (P. 169.) Ils jouissent en outre, concurremment avec les aumôniers de Saint-Hubert, du privilège de donner le répit à d'autres.
Par le répit, on garantit momentanément contre les effets de la rage ceux qui n'ont pas le temps ou la faculté de faire le voyage des Ardennes. C'est un délai que leur accorde par procuration, soit l'aumônier, soit le pèlerin qui est devenu, grâce à la taille, un des favorisés de saint Hubert. Tandis que les aumôniers donnent le répit à vie, les taillés ne peuvent, eux, donner le répit que pour quarante jours ; mais ils peuvent, par une faveur originale, le renouveler indéfiniment de quarante en quarante jo.urs.
« Nous avons vu, raconte l'abbé Bertrand, des personnes mordues à sang se contenter d'aller demander le répit tous les quarante jours, pendant trente-huit
ans, à une personne taillée demeurant à plusieurs lieues de leur endroit, et venir après cette époque se faire tailler à Saint-Hubert... Jamais, affirme l'abbé un peu plus loin, la confiance au répit n'a été trompée. »
Cette confiance aurait d'autant moins de raison d'être trompée que le répit ne se donne qu'aux gens « qui n'ont pas été mordus à sang », c'est-à-dire que le fatal virus n'a pas pénétrés :
« On accorde le répit aux personnes mordues par un animal qui ne donne que des indices douteux d'hydrophie, ou auxquelles la morsure n'a pas été jusqu'à faire couler le sang, ou encore aux personnes qui se croient infectées du venin de la rage de quelque manière que ce soit. » (P. 178.)
En somme, le répit se donne moins aux gens atteints qu'à ceux qui ont à tort la crainte de l'être.
Pour ce qui est des gens mordus à sang, on ne les blâme pas de se faire cautériser avant de venir à Saint-Hubert :
« Nous sommes loin de désapprouver la cautérisation ; et, à Saint-Hubert, onne blâme pas les personnes mordues d'avoir fait brûler leur plaie ou d'avoir employé quelque autre moyen naturel, au contraire ! » (P. i85.)
des Pèlerinages 1 83
Les braves aumôniers auraient d'autant plus tort de blâmer le recours aux procédés humains qu'ils reconnaissent naïvement comme nul leur système de méù:cation si le mal est déclaré.
« Nous avouerons ne reconnaître aucun cas où la sainte Étole ait guéri des personnes, une fois qu'elles sont tombées dans des accès déclarés de la maladie ; et cela ne nous surprend pas, puisque ces personnes sont dans l'impuissance de remplir les prescriptions qui accompagnent la taille ; mais la meilleure raison, c'est que Dieu l'a voulu ainsi, comme dit d'Alembert. »
Je pense que le rédacteur veut rire.
« Ce fait prouve donc encore ce que nous avons dit de l'observance de la neuvaine, et il confirme aussi la confiance dans la vertu de la sainte Etole (Hum !). Cependant il est faux de dire que la sainte Étole ne produise aucun effet dans le cas de maladie déclarée; il est reconnu, au contraire, que les personnes qui portent au front ou sur elles une parcelle de la sainte Etole peuvent, sinon guérir, au moins calmer les accès de fureur du moins pour un temps. »
On ne guérit donc pas, dans ce cas-là, mais on meurt mieux.
« Des personnes, ayant été taillées après la rage déclarée, sont mortes dans un grand calme, bienfait procuré par la sainte Etole. > (P. 194.)
Quant aux pèlerins qui, venus à Saint-Hubert dans de bonnes conditions, ne guériraient pas, c'est qu'ils n'ont pas eu confiance ou qu'ils n'ont pas bien accompli les prescriptions de la neuvaine :
« Depuis dix ans-, dix personnes seulement sont mortes après avoir été taillées, parce qu'elles n'ont pas observé la neuvaine et n'avaient pas confiance en saint Hubert, comme l'ont attesté leurs propres parents et curés respectifs. » (P. 170.)
Quelle singulière fantaisie de venir se faire tailler à Saint-Hubert quand on n'a pas confiance !
Mais l'abbé Bertrand émet, au sujet des taillés que la taille ne guérit pas, une idée que je me reprocherais de ne pas consigner.
La morsure, se demande-t-il, ne pourrait-elle pas communiquer un venin mortel autre que celui de la rage ? Cette supposition admise, les gens mourraient, non pas de la rage, mais du venin d'une autre espèce que la morsure leur aurait transmis. Or, saint Hubert ne se chargeant d'écarter que le venin rabique, se trouverait de la sorte excusé de se croiser les bras pendant que vous rendez l'âme.
Enfin, au bout de tout cela, on ne serait pas fâché d'avoir au moins connaissance d'un cas de guérison, un seul, ayant une apparence d'authenticité. Malheureusement notre volume, tout en consignant le prodigieux concours des visiteurs, « ces milliers de personnes de tous les rançs de la société : des savants, des
des Pèlerinages i85
docteurs en médecine, des soldats, de grands politiques et surtout ceux qui, après s'être moqués de la taille et du répit, n'ont rien eu de plus pressé que d'y recourir dans le danger », oublie de nous donner le nom de tant de personnages éminents. On serait curieux de savoir qui sont ces individus anonymes qui s'inclinent devant le pouvoir thérapeutique de la sainte Étole, notamment celui qui, après avoir longtemps discuté, finit par avouer en souriant :
« — C'est pour éprouver votre patience que j'argumente, mais j'étais convaincu avant la discussion, et je vous avoue que, si j'étais mordu par un animal enragé, j'irais aussitôt à Saint-Hubert. » (P. 187.)
Il est vrai que l'abbé Bertrand a une bien bonne raison pour ne pas livrer à la publicité le nom de cert.iins visiteurs de Saint-Hubert ; ils l'ont supplié de le taire :
« Nous avons vu nous-même de ces hommes à esprit fortement trempé, de ces hommes qui se disent éclairés et supérieurs aux faiblesses de la gent crédule, héros avant le danger, méprisant le répit en renvoyant cette pratique à la superstition des simples, mais, qui, menacés du danger, venaient se mettre à l'abri de son influence salutaire et recevoir avec larmes ce répit qu'ils étaient heureux d'honorer de leur confiance, alors que la nécessité les forçait d'y recourir ; et dans leur agréable surprise de voir leurs inquiétudes sitôt
i86 Le Dossier
calmées par un moyen si simple à leurs yeux, il leur restait à peine assez de présence d'esprit pour nous recommander, à nous; dépositaire de leurs frayeurs et ministre de leur délivrance, de ne pas faire connaître leur nom; qu'ils cessent de trembler devant ce nouveau danger, leur confiance ne sera pas déçue. » (P. 179.)
Le curieux est que la discrétion de M. l'abbé s'étende à tous les visiteurs. En faut-il tirer cette conclusion qu'on ne guérit à Saint-Hubert que des libres penseurs ?