Petits Bollandistes, t. XIV, p
On voit que les auteurs les plus orthodoxes traitent eux-mêmes, à l'occasion, la question des reliques avec une certaine désinvolture.
« On ne peut méconnaître, dit le Dictionnaire théologique de Wetzer et Welte, que les croisades et surtout la conquête de Constantinople firent arriver en Occident un grand nombre de reliques peu authentiques; que la dévotion des fidèles fut maintes fois trompée ; mais l'Église intervint toujours pour arrêter les abus *. »
Au dernier membre de phrase près, rien n'est plus exact.
L'intervention la plus importante de l'Église date du Concile de Trente, et il n'y en a pas de moins sérieuse.
Le Sacré-Concile statua alors « qu'aucunes reliques nouvelles ne seraient admises que Tévêque ne les eût examinées et approuvées. » Nouvelles, entendez bien. Sur les anciennes, le décret du Concile passait condamnation, si bien que les innombrables reliques de fantaisie dont nous inondait l'Orient depuis plus de trois siècles, ces reliques mêmes à l'aide desquelles « on trompait, selon l'expression du Dictionnaire de Théologie, la dévotion des fidèles, » et qui font encore
t . Dictionnaire encyclopédique de la théologie catholique, par Wetzer ci Welte, traduit par Goschler. Approbation de l'archevêque de Fribourg. Paris, Gaume, 1.S6:!, in-8°.
le plus bel ornement de nos temples, échappaient à toute investigation.
Quant à l'examen et à l'approbation des reliques par les évêques, c'est une des meilleures plaisanteries que je connaisse. La cérémonie dite « de reconnaissance » consiste le plus souvent à reconnaître, non pas que les reliques ont bien la provenance qu'on leur attribue — l'absence totale de documents ne le permettrait pas — mais seulement qu'elles sont bien celles qu'on donne comme vraies depuis un nombre d'années plus ou moins considérable.
Cette manière d'authentiquer les reliques donne lieu, naturellement, aux plus lourdes méprises.
Un jour, le chapitre de la cathédrale de Soissons, qui a pour patrons saint Gervais et saint Protais, songe à se procurer quelques débris de leurs restes. On sait que la viile de Brisach (duché de Bade) a reçu de Frédéric Barberousse les saints corps par lui rapportés de Milan en même temps que la dépouille des Trois Mages. C'est donc à cette ville qu'on s'adresse pour obtenir une partie des saintes reliques. A cette occasion, les « reconnaissances» eurent beau jeu.
« Les procès-verbaux des magistrats de Brisach et autres pièces attestèrent, dit Mgr Guérin, l'authenticité que reconnut aussi l'évêque Charles de Bourlon. »
On ne saurait trop regretter que ces reliques, revêtues d'attestations si probantes, aient disparu dans la tourmente révolutionnaire; il eût été piquant de voir la
figure du chapitre de Soissons, lorsque, en 1864, des réparations exécutées dans l'église saint Ambroise, à Milan, y firent découvrir les corps intacts des saints Gervais et Protais, qui, depuis le quatrième siècle, n'avaient jamais quitté ce lieu '.
Ceci ne veut pas dire bien entendu que les reliques de Milan fussent plus authentiques que celles de Brisach. Si l'on songe que saint Ambroise les recueillit, à la suite d'une révélation, dans un endroit où rien ne marquait leur sépulture, on pourra difficilement se défendre de quelques doutes à leur égard. Mais ne nous perdons pas dans ces ténèbres historiques ; c'est assez de les constater.
Troyes a pour patronne sainte Hélène, dont le corps fut rapporté d'Orient par un de ses évêques qui suivait, en qualité d'aumônier, la troisième croisade. Cette patronne a cela d'original qu'on ne sait rien d'elle. Un sort facétieux fit que celui qui l'apportait n'eut pas plus tôt touché le sol natal qu'il expira sans avoir eu le temps de faire connaître qui était cette sainte Hélène et d'où il la tenait.
« Garnier, nous dit-on, était mort emportant avec lui les détails qu'il avait pu recueillir sur les lieux. Le nouvel évêque envoya en Orient pour prendre deb informations ; mais cette démarche n'amena pas grande lumière 2. »
. Petits Bollandistes, t. Vil, p. 148.