Petits Loll.viJi.slcs, t. Y, p
2 1 o Le Dossier
inscription qu'on peut lire à l'église Saint-Paul, sur la voie d'Ostie, à Rome, dit :
« Sous cet autel reposent les corps des apôtres Pierre et Paul, pour moitié ; l'autre moitié est déposée dans l'église de Saint- Pierre : les têtes sont à Saint- Jean-de-Latran. »
Pour diviser solennellement en trois parts les prétendus corps de saint Pierre et de saint Paul, le pape, qui opérait lui-même, poussa le scrupule jusqu'à employer une balance. La pierre qui lui servit de table en cette circonstance fut religieusement conservée, nous apprend Mgr Gaume, et désignée aux hommages éternels de la piété par ces mots :
« Sur cette table de porphyre furent divisés les ossements des saints apôtres Pierre et Paul, et pesés par le bienheureux Sylvestre, pape, en l'année du Seigneur cccxix, quand fut faite cette église '. »
Les relations aimables entre sanctuaires amènent aussi de temps à autre des échanges. « Donne-moi de quoi que t'as, je te donnerai de quoi que j'ai. » Avant la Révolution, l'église Saint-Merry à Paris possédait une des mamelles de sainte Agathe enchâssée dans un riche reliquaire en argent.
« Les paroissiens l'avaient eu, nous dit-on, en i. Les Trois Rome, t. [IV, p. \\i.
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échange du chef de leur patron qu'ils donnèrent à l'église de Chanseaux-en-Brie '. »
Il est permis de se demander jusqu'à quel point le saint a dû être flatté de voir sa tête échangée par ses fervents contre une mamelle.
Pour remercier l'église de Mont-Saint-Jean, au diocèse d'Autun, de l'envoi de quelques menus fragments de saint Julien, le pape Clément XI lui adressait, en 1709, une portion de ia vraie croix. Le motif de cet échange vaut la peine d'être noté :
« Le pape Clément XI, souffrant depuis longtemps de la goutte, espérait obtenir quelque soulagement par l'intercession de saint Julien, spécialement invoqué dans cette maladie 2. »
On remarquera ici la confiance publiquement manifestée par le pape Clément XI pour un de ces saints à spécialités médicales, si nombreux, que saint Julien, patron des goutteux, manque à la longue énumération de notre précédent chapitre.
« Mgr de Roquette, pour se conformer, nous dit-on, aux vœux du saint-père, se rendit à Mont-Saint-Jean, et, malgré les murmures du peuple, détacha un osse-
[. Petits Bollandistes, t. II, p. 297.
l. Petits Bollandistes, t III. p. 4?
ment de saint Julien qu'il envoya au souverain pontile. »
Mgr Guérin n'ajoute pas que cet ossement a guéri Clément XI, mais c'est probable.
Quant aux murmures du peuple, ils s'expliquent de reste. On a dit à ce peuple : « Le saint corps que vous , avez l'heur de posséder est un spécifique merveilleux contre la goutte. » Il est dès lors naturel que le peuple s'indigne s'il s'aperçoit qu'on veut réduire son spécifique en lui en subtilisant des morceaux.
En matière de reliques,4 le fanatisme recule très rapidement les bornes du possible. Il n'est rien qui ne puisse devenir fétiche pour le fervent. Nous avons signalé déjà les vieux bas et les vieux bérets de Pie IX, les mèches de cheveux du père de la Salle et les draps de lit du curé Vianney, dont l'application est recherchée avec ardeur par certains malades1. Ce n'était qu'une faible indication des reliques que la superstition ne cesse d'enfanter. Tout le monde connaît de nom saint Labre, l'illustre crasseux canonisé de fraîche date, ce déguenillé « que sa malpropreté — pour emprunter les termes d'un docteur en théologie 2 — rendait indigne du regard et dont l'aspect repoussant était propre
i. L'Arsenal de la Dévotion, p. 253 et suivantes.
2. Le vénérable Benoît-Joseph Labre, célèbre pèlerin français , sa vie, ses vertus, ses miracles, avec l'histoire de la procédure suivie pour sa béatification, par»Desnoyers, docteur en théologie. Lille, Lefort, [856, 2 vol. in-8°, p. 204.
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à rebuter la délicatesse la plus vulgaire; » eh bien, après sa mort :
« Le mur où il s'appuyait à Sainte- Praxède fut raclé au point qu'on dut enduire de nouveau la place. Les niches où il avait dormi subirent plus d'une dégradation ; on n'épargna pas même le tuyau d'une fontaine à l'orifice duquel on l'avait vu boire et qui fut arraché et enlevé de nuit... On s'avisa de détacher le cuir du tabouret sur lequel il s'était assis, et en peu de temps furent épuisées les lanières exiguës qu'on en tira. '»
C'est notre docteur en théologie qui dit cela. (P. 226.) Et il ajoute :
« Le custode Léopold était assailli de demandes; on alla jusqu'à lui demander quelque insecte qui eût été trouvé sur le vénérable. »
Comment s'étonner de ce goût plus que singulier des fidèles, quand on voit le clergé leur donner le ton, ainsi qu'en témoigne cet autre passage de notre docteur en théologie :
« Le respectable abbé Mélis pensa, peu après la mort du vénérable, à rechercher les savates qu'il lui avait fait quitter en échange de moins mauvaises ; il va s'informer du cordonnier si elles sont encore en sa possession : elles y étaient, en effet, et se distinguaient
des autres vétustés pareilles par les attaches dont l'une était blanche et l'autre noire. Mélis lui demanda de les lui céder, mais ne put en obtenir qu'une, qui lui parut exhaler un suave parfum, ainsi qu'au père Piccilli, auquel il en référa. » (P. 225.)
L'ardent désir de posséder une relique convoitée a souvent porté les saintes gens aux extrémités les moins louables. C'est ainsi que la paroisse de Ramerupt, jalouse des reliques de sainte Tanche, que la paroisse de Lhuître croyait posséder — je dis croyait parce qu'il paraît assez certain que depuis longtemps les Anglais les lui avaient enlevées, — imagina de raconter qu'elle venait de découvrir le vrai corps de la sainte dans son église et se mit à offrir le prétendu corps à la vénération des fidèles.
« Ce mensonge rapidement répandu, .étant aussi préjudiciable aux intérêts de la paroisse de Lhuître qu'à ceux de sa patronne, le curé Jean Lejeune, les marguilliers et les paroissiens s'en plaignirent à l'évêque de Troyes, qui, pour mettre un terme à cette fâcheuse contestation, se rendit, avec son officiai et son promoteur, sur les lieux, où il reconnut officiellement la présence des reliques authentiques de sainte Tanche à la chapelle de Lhuître l. »
I. Notice descriptive et historique sur Véglise de Lhuître, suivie de la légende de sainte Tanche, sa patronne. A Lhuître, chez M. l'abbé Maillot, 1875. in-8°, p. 25.
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Les reliques de saint Florent, que l'on conserve encore à Haslach, ont dû être défendues de la même façon contre une création apocryphe. Les religieux du monastère de Saint-Thomas, à Strasbourg, désespérés de s'être vus enlever le corps du saint par leur évêque qui voulait en gratifier Haslach, imaginèrent de raconter « pour s'en dédommager et attirer de nouveau la ioule » que le prélat avait bien tenté de leur retirer ce corps, mais qu'ils ne l'avaient pas moins conservé. L'évêque dut faire une ouverture solennelle de la châsse d'Haslach pour prouver que le saint s'y trouvait bel et bien. Vous croyez peut-être les religieux battus ? Point. Ils ne sont pas démontés pour si peu ; ils changent seulement de tactique. On leur a enlevé le corps, c'est vrai; mais la tête leur est restée, disentils, et ils l'exposent. Ce ne fut pas trop de deux mandements de l'évêque et des menaces de l'empereur Charles IV pour faire cesser « cet abus », selon l'expression de Mgr Guérin '.
Autre traude. Les prêtres de Saint-Étienne-de-Dijon, ayant reçu en dépôt des moines de Bèze le corps de saint Prudent, n'éprouvèrent pas de plus vif désir quand on le leur réclama que de le conserver.
« Contraints d'obéir à l'injonction de l'évêque diocésain, ils feignirent de se soumettre, et en réalité ils donnèrent le corps de saint Si
silvin.
Petits Bollandistes, t. XIII, p. 241
Le tour était adroit et fut peut-être resté longtemps ignoré si saint Prudent n'eût pris la précaution de venir le dénoncer lui-même à l'évêque.
« Saint Prudent lui apparut et lui dit : « Eh quoi ! » pieux pontife, demeurez-vous satisfait d'un tel » échange, et vous plaît-il qu'un autre soit honoré » sous mon nom ?... ' »
L'histoire de la tête de saint Lazare n'est pas moins originale, bien que Lazare n'y ait pris aucune part personnelle. Au moment des ravages de Sarrazins, les prétendus restes de saint Lazare avaient été transportés de Marseille à Autun, qui alla jusqu'à bâtir une cathédrale pour les recevoir. Cependant le clergé marseillais, qui se résignait avec peine à être privé de son saint Lazare, réussit à s'en réserver adroitement une pièce importante.
« Marseille, raconte Mgr Guérin, garda la mâchoire et la tête de son saint apôtre. Une autre tète fut adroitement adaptée par un prêtre marseillais au corps du saint, qu'emportèrent les Bourguignons ». »
Le fait fut attesté par Mgr de Belsunze à l'évêque d'Autun lors des grandes fêtes organisées par celui-ci au siècle dernier, dans le but de réchauffer le culte
i. Petits Bollandistes, x. XII, p. 122. s. Petits Bollandistes, 1. XIV, p. 343.
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affaibli de saint Lazare. Mais il faut rendre à Pévêque d'Autun cette justice qu'il n'en fut point démonté. Le chef « dit de saint Lazare », recueilli par une femme, à l'époque de la Révolution, figure toujours dans la cathédrale d'Autun, où « son identité » a été officiellement constatée en i8o3. Pendant ce temps-là, l'église de la Major, à Marseille, continue naturellement d'exhiber le même chef tout aussi reconnu. Si j'ajoute qu'il n'y a rien de moins probable que la légende qui fait mourir en Gaule Lazare le ressuscité, l'aventure est complète.
J'ai dit de quelle ingénieuse façon les reliques de saint Benoît, conservées à Fleury-sur- Loire, furent démêlées d'avec celles de sainte Scholastique sa sœur. C'était le ciel lui-même qui se prononçait. Or, les religieux du Mont-Cassin récusent absolument ce céleste témoignage. Ils prétendent que le vrai saint Benoît est toujours entre leurs mains ; et, à l'appui de leur dire, ils produisent une bulle du pape Urbain II prononçant anathème contre ceux qui nieront que le corps de saint Benoît soit au Mont- Cassin. A cela les religieux de Fleury, qui ont aussi leur bulle, répliquent que la bulle de leurs adversaires est fausse *.
Nous renvoyons le cas devant une juridiction compétente. Quelque jugement qu'elle prononce, il reste évident qu'une des deux bulles au moins est fausse, si elles ne sont pas fausses toutes les deux. Voilà donc