‹ Le Dossier n°113Chapitre 1 sur 9 · A MON AMI · texte numérisé non relu

A MON AMI

MAURICE DE LAMAIN

On lisait dans tous les journaux du soir du mardi 28 février 186., le fait divers suivant :

« Un vol très- considérable, commis au préjudice d’un « honorable banquier de la capitale, M. André Fauvel, « a mis ce matin en émoi tout le quartier de la rue do « Provence. Des malfaiteurs d’une audace et d’une liabi- « leté extraordinaires ont réussi à pénétrer dans les bu- « reaux, et là, forçant une caisse qu’on avait tout lieu « de croire inattaquable, ils se sont emparés de la somme « énorme de 350,000 francs en billets de banque.

a La police, aussitôt prévenue, a déployé son zèle ae- « coutumé, et ses investigations ont été couronnées de a succès. Déjà, dit-on, un employé de la maison, le sieur « P. B., est arrêté; tout fait espérer que ses complices « seront bientôt sous la main de la justice. »

Quatre jours durant, Paris entier ne s’occupa que do ce vol.

Puis, de graves événements survinrent, un acrobate se cassa la jambe au Cirque, une demoiselle débuta sur

nu petit- théâtre, et le fait divers du 28 février fut oublié.

Mais les journaux, pour cette fois, avaient été, — peutêtre à dessein, — mal ou du moius inexactement renseignés.

Une somme de 350,000 francs avait été, il est vrai, soustraite chez M. André Fauvel, mais non de la façon indiquée. Un employé, en effet, avait été arrêté provisoirement, mais on n’avait recueilli contre lui aucune charge décisive. Ce vol, d’une importance insolite, restait sinon inexplicable, du moins inexpliqué.

Au surplus, voici les faits, tels qu’ils se trouvent relatés avec une exactitude méticuleuse aux procès-verbaux d’enquête.

La maison de banque André Fauvel, rue de Provence, n° 87, est très-importante, et, grâce à son nombreux personnel, a presque les apparences d’un ministère.

C’est au rez-de-chaussée que sont situés les bureaux, et les fenêtres, qui prennent jour sur la nie, sont garnies de barreaux assez gros et assez rapprochés pour décourager toutes les tentations.

Une large porte vitrée donne accès dans un immense vestibule où stationnent du matin au soir trois ou quatre garçons.

A droite, se trouvent les pièces où le public est admis et un couloir qui conduit au guichet de la ca^se principale.

Les bureaux de la correspondance, du grand-livre et de la comptabilité générale sont à gauche.

Au fond, on aperçoit une petite cour vitrée sur laquelle

ouvrent sept ou huit guichets, inutiles en temps ordinaire, indispensables lors de certaines échéances.

Le cabinet de M. André Fauvel est au premier, à Ix, suite de ses beaux appartements.

Ce cabinet communique directement avec les bureaux par an petit escalier noir, étroit et fort raide, qui débouché dans la pièce occupée par le caissier prin- . cipal. ^

Cette pièce, que dans la maison on appelle : la caisse, est à l’abri d'un coup de main, et presque d’un siège en règle, blindée qu’elle est, ni plus ni moins qu’un mo~ nitor.

D’épaisses plaques de tôle garnissent les portes et lu. cloison où est pratiqué le guichet, et uue forte grille obstrue le conduit de la cheminée.

Là se trouve, scellé duus le mur par d’énormes crampons, le coffre-fort, un de ces meubles fantastiques et formidables qui font rêver le pauvre diable dont la fortune entière tieut à l’aise dans un porte-monnaie.

Chef-d’œuvre de la maison Becquet, ce coffre-fort a deux mètres de haut sur un mètre et demi de large. Entièrement en fer forgé, il est à triple paroi, et ù l’intérieur se trouvent des compartiments isolés pour le ca$ d’incendie.

Une clé, petite et mignonne, ouvre ce meuble. C’est que, pour ouvrir, la clé est la moindre des choses. Cinq boutons d’acier mobiles, sur lesquels s’ont gravées toute* les lettres de l’alphabet, constituent surtout la force, de l’ingénieux et puissant appareil de fermeture. Avant de songer à introduire la clé dans la serrure, il faut pouvoir replacer les lettres des boutous dans l’ordre où elles trouvaient quand on a fermé.

Aussi, chez M. Fauvel, comme partout, du rester ferme-t-on la caisse avec un mot qu’on change de temps à autre.

Ce mot, le chef de la maison et le caissier ic connaissent seuls. Ils ont aussi chacun une clé;

Avec un tel meuble, possédût-on plus de diamants

que le duc de Brunswick, on doit dormir sur les deux oreilles.

On ne court, ce semble, qu’un danger, celui d’oublier le mot qui est le « Sésame ouvre-toi » de la porte de fer..

Cependant, le 28 février au matin, les employés de la maison Fauvel arrivèrent à leurs bureaux comme d’ordinaire.

A neuf heures et demie, chacun était à sa besogne, lorsqu’un homme d’un certain âge, très-brun, à tournure militaire, en grand deuil, se présenta dans le bureau qui précède la caisse, et où travaillent cinq ou six employés.

Il demandait à parler au caissier principal.

11 lui fut répondu que le caissier n’était pas encore arrivé, et que d’ailleurs la caisse n’ouvre qu’à dix heures, ainsi que l’annonce un grand écriteau placé dans le vestibule.

Cette réponse parut déconcerter et contrarier au dernier point le nouveau venu.

— Je pensais, dit-il d’un ton sec frisant l’impertinence, que je trouverais quelqu’un à qui m’adresser, m'étant entendu hier avec M. Fauvel. Je suis le comte Louis de Clameran, maître de forges àOloron; je viens retirer 300,000 fran :s confiés à la maison par mon frère, dont je suis l’héritier. 11 est surprenant qu’on n’ait pas donné d'ordres...

Ni le titre du noble maître de forges, ni ses raisons ne parurent toucher les employés.

— Le caissier n’est pas arrivé, répétèrent-ils, nous ne pouvons rien.

— Alors, conduisez-moi près de M. Fauvel.

Il y eut une certaine hésitation, mais un jeune employé nommé Cavaillon, qui travaillait près de la fenêtre, prit la parole.

— Le p8tron est toujours sorti à cette heure R épondit-il.

fy Je ramasserai donc, fit M. de Clameran.

Et il sortit, sans saluer ni même toucher le bord de son chapeau, comme il était entré.

— Pas poli, le client, fit le petit Cavaillon, mais il n’a pas de chance, car voici justement Prosper.

Le caissier principal de la maison André Fauvel, Prosper Bertomy, est un grand beau garçon de trente ans, blond, avec des yeux bleus, soigué jusqu’à la recherche et mis à la dernière mode.

11 serait vraiment très-bien s’il n’outrait le genre anglais, se faisant froid et gourmé à plaisir, et si un certain air de suffisance ne gâtait sa physionomie naturellement riante.

— Ahl vous voilai s’écria Cavaillon, on est déjà venu vous demander.

— Qui? un maître de forges, n’est-ce pas?

— Précisément.

— Eh bien ! il reviendra. Sachant que j’arriverais tard ce matin, j’ai pris mes mesures hier.

Prosper avait ouvert son bureau, tout en parlant, il y entra refermant la porte sur lui.

— A la bonne heure ! s’écria un des employés, voilà un caissier qui ne se fait pas de bile. Le patron lui a fait vingt scènes parce qu’il arrive toujours trop tard, il s’en soucie comme de l’an quarante.

— Il a, ma foi ! bien raison, puisqu’il obtient tout ce qu’il veut du patron.

— D’ailleurs, comment viendrait-il matin ; un garçon qui mène mie vie d’enfer, qui passe toutes les nuits. Avez-vous remarqué sa mine de déterré, ce matin?

— 11 aura encore joué, comme le mois passé; j’ai su par Couturier qu’en une seule séance il a perdu quinze cents francs?

— Sa besogne en est-elle moins bien faite? interrompit Cavaillon. Si vous étiez à sa place...

11 s’arrêta court. La porte de la caisse venait de s’ouvrir et le caissier s’avançait d’un pas chancelant.

— Volé 1 balbutiait-il, on m’a volé !...

La physionomie de Prosper, sa voix rauque, le Ireni-

fl

Mement qui le secouait exprimaient si bien une affreuse angoisse, que tous les employés ensemble se levèrent et coururent à lui.

11 -se laissa presque tomber entre leurs bras, il ne pouvait plus se soutenir, il se trouvait mal, il fallut l’asseoir.

î Cependant ses collègues l’entouraient, l’interrogeant tous à la fois, le pressant de s’expliquer.

— Volé, d reaient-ils; où, comment, par qui?

Peu à peu, Prosper revenait à lui.

— On a pris, répondit-il, tout ce que j’avais en caisse.

— Tout?

— Oui, trois paquets de cent billets de mille francs et un de cinquante. Les quatre paquets étaient entourés d’une feuille de papier et liés ensemble.

Avec la rapidité de l’éclair la nouvelle d’un vol s’était répandue dans la maison de banque ; les curieux accoururent de toutes parts; le bureau était plein.

— Voyons, disait à Prosper le jeune Cavaillon, on a donc forcé la caisse ?

— Non, elle est intacte.

— Eh bien, alors...

— Alors il n’en est pas moins un fait, c’est qu’hier soir j’avais 350,000 francs, et que je ne les retrouve plus ce matin.

Tout le monde se taisait; seul, un vieil employé ne : partagea pas la consternation générale.

— Ne perdez donc pas ainsi la tète, M. Bertomy, ditil; songez que le patron doit avoir disposé des fonds.

Le malheureux caissier se dressa tout d’une pièce; il s’accrochait à cette idée.

— Oui, s’écria-t-il, en effet, vous avez raison; ce sera le patron.

Puis réfléchissant :

— Non, reprit-il d’un ton de découragement profond, non, ce n’est pas possible. Jamais, depuis cinq ans que je tiens la caisse, M. Fauvel ne l’a ouverte sans moi.' Deux ou trois fois il a eu besoin de fonds, et il m’a at-

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tendu ou envoyé chercher plutôt que d’y toucher eu mo7 absence.

— Peu importe, objecta Cavaillon; avant de se désL<

1er, il faut l’avertir.

Mais déjà M. André Fauvel était prévenu. Un garço» de bureau était monté à sou cabinet et lui avait dit ce qui se passait.

Au moment où Cavaillon proposait de l’aller chercher, il parut.

M. André Fauvel est un homme de cinquante ans environ, de taille moyenne, aux cheveux grisonnants. U est assez gros, légèrement voûté, comme tous les travailleurs acharnés, et il a l’habitude de se dandiner en marchant.

Jamais une seule de ses actions n’a démenti l’expression de bonté de son visage. 11 a l’air ouvert, l’œil vif et franc, la lèvre rouge et bien épanouie. Né aux environs d’Aix, il retrouve, quand il s’anime, un léger accent provençal qui donne une saveur particulière à son esprit; car il est spirituel.

La nouvelle portée par le garçon l’avait ému, car, lui d’ordinaire assez î-ouge, il était fort pâle.

— Que me dit-on? demanda-t-il aux employés qui s’écartaient respectueusement devant lui, qu’arrive-t-il?

La voix de M. Fauvel rendit au caissier l’énergie factice des grandes crises; le moment décisif et redouté était arrivé ; il se leva et s’avança vers son patron.,

— Monsieur, commença-t-il, ayant pour ce matin le remboursement que vous savez, j’ai, hier soir, envoyé prendre à la Banque 350,000 francs.

— Pourquoi hier, monsieur? interrompit le banquier.

Il me semble que cent fois je vous ai, ordonné d’attendre au jour même.

— Je le sais, monsieur, j’ai eu tort, mais le mal est fait. Hier soir j’ai serré ces fonds, ils ont disparu, et cependant la caisse n’a pas été forcée.

— Mais vous êtes fou ! s’écria M. Fauvel, vous rivez*

Ces quelques mots anéantissaient toute espérance; mas .

l’hsrreur même de la situation donnait à Prosper, non lo sang-froid d’une résolution réfléchie, mais cette sorte d’indifférence stupide qui suit les catastrophes inattendues.

C’est presque sans trouble apparent qu’il répondit .

— Je ne suis pas fou, par malheur, je ne rêve pas, je dis ce qui est.

Cette placidité dans un tel moment parut exaspérer M. Fauvel. U saisit Prosper par le bras, et le sceouaut rudement :

— Parlez 1 cria-t-il, parlez 1 qui voulez-vous qui ait ouvert la caisse?

— Je ne puis le dire.

— Il n’y a. que vous et moi qui sachions le mot; il n’y a que vous et moi qui ayons une clé !

C'était là une accusation formelle, du moins tous les auditeurs le comprirent ainsi.

Pourtant, le calme effrayant du caissier ne se démentit pas. Il se débarrassa doucement de l’étreinte de son patron, et, bien lentement, il dit :

— En effet, monsieur, il n’y a que moi qui aie pu prendre cet argent...

— Malheureux !

Prosper se recula, et, les yeux obstinément attachés sur les yeux de M. André Fauvel, il ajouta :

— Ou vous I

Le banquier eut un geste de menace, et on ne sait ce -qui serait arrivé si to it à coup on n’avait entendu à la porte, donnant sur le vestibule, le bruit d’une discussion.

Un client voulait absolument entrer, malgré les protestations des garçons, et, en effet, il entra. C’était M. de Clameran.

Tous les employés réunis dans le bureau se tenaient debout, immobiles, glacés; le silence était profond, solennel. 11 était aisé de voir que quelque question terrible, question de vie ou de mort se débattait entre tous ces hommes.

Le maître de forges ne voulut rien voir. Il s’avança, toujours le chapeau sur la tète, et du même ton impertinent, il dit :

— Il est dix heures passées, messieurs.

Personne ne répondit et M. de Clameran allait poursuivre, lorsqu’il aperçut le banquier qu’il n’avait pas vu. Il marcha droit à lui.

— Enfin 1 monsieur, s’écria-t-il, je vous trouve, et c’est vraiment fort heureux. Déjà une fois, ce matin, je me suis présenté, la caisse n’était pas ouverte, le caissier n’était pas arrivé; vous étiez absent.

— Vous vous trompez, monsieur, j’étais dans mon cabinet.

- — On m’a cependant affirmé le contraire, et tenez, c’est monsieur que voici qui me l’a assuré.

Et du doigt le maître de forges désignait Cavaillon.

— Cela d’ailleurs importe peu, reprit-il; je reviens, et cette fois non-seulement la caisse est fermée, mais on me refuse l’entrée des bureaux. Bien m’en a pris de violer la consigne; vous allez me dire si je puis, oui ou non, retirer mes fonds.

M. Fauvel écoutait tremblant de colère; de blême il était devenu cramoisi; pourtant il se contenait.

— Je vous serais obligé, monsieur, dit-il enfin d’une voix sourde, de vouloir bien m’accorder un délai.

— 11 me semble que vous m’aviez dit...

— Oui, hier. Mais ce matin, à l’instant, j’apprends que je suis victime d’un vol de 350,000 francs.

M. de Clameran s’inebna ironiquement.

— Et faudra -t-il attendre bien longtemps? demandat-il.

— Le temps d’aller à la Banque.

Aussitôt, tournant le dos au maître de forges, M. Fauvel revint à son caissier.

— Préparez un bordereau, lui dit-il; envoyez au plus vite ; qu’on prenne une voiture pour retirer les fonds disponibles à la Banque.

Prosper ne bougea pas.

— M’avez-vous entendu? répéta le banquier près d’éclater.

Le caissier tressaillit; on eût dit qu’il sortait d’un songe.

— Envoyer est inutile, répondit-il froidement, la créance de monsieur est de trois cent mille francs, et il ne nous reste pas cent mille francs à la Banque. «

Cette réponse, on eût juré que M. de Clameran l’attendait, car il murmura :

— Naturellement...

Il ne prononça que ce mot; mais sa voix, son geste, sa physionomie signifiaient clairement :

— La comédie est bien jouée, mais c’est une comédie, et je n’en suis pas dupe.

Hélas ! pendant que le maitre de forges laissait ainsi percer brutalement son opinion, les employés, après la réponse de Prosper, ne savaient que penser.

C’est que Paris, à 'ce moment, venait d’ètre éprouvé par d’éclatants sinistres financiers. La tourmente de la spéculation avait fait chanceler de vieilles et solides maisons. On avait vu des hommes honorables et des plus fiers aller de porte en porte implorer aide et assistance.

Le crédit, cet oiseau rare du calme et de la paix, hésitait à se poser, prêt à ouvrir ses ailes au moindre bruit suspect.

C’est dire que cette idée d’une comédie convenue à l’avance entre le banquier et son caissier pouvait fort bien se présenter à l’esprit de gens, sinon prévenus, au moins très à même de comprendre tous les expédients qui, en faisant gagner du temps, peuvent assurer le salut.

M. Fauvel avait trop d’expérience pour ne pas deviner l’impression produite par la phrase de Prosper; il lisait le doute le plus mortifiant dans tous les yeux.

— Ohl soyez tranquille, monsieur, dit-il vivement à M. de Clameran; ma maison a d’autres ressources, veuillez prendre patience, je reviens.

j. sortit, monta jusqu’à son cabinet, et, au bout de cinq minutes, reparut tenant à la main une lettre et nue liasse de titres.

— Vite, Couturier, dit-il à un de ses employés, prenez ma voiture qu’on attelle, et allez avec monsieur jusque chez M. de Rothschild. Vous remettrez la lettre et les titres que voici, et, en échange, on vous comptera 300,000 fr. que vous donnerez à monsieur.

Le désappointement du maître de forges était visible; il sembla vouloir excuser son impertinence.

— Croyez, monsieur, commença-t-il, que je n’avais aucune intention offensante. Voici des années, déjà, que nous sommes en relations et jamais...

— Assez, monsieur, interrompit le banquier, je n’ai que faire de vos excuses. 11 n’y a, en affaires, ni connaissances ni amis. Je dois, je ne suis pas en mesure, vous êtes... pressant; c’est juste, vous êtes dans votre droit. Suivez mon commis, il vous remettra vos fonds.

Puis se tournant vers les employés qu’avait attirés la curiosité :

— Quant à vous, messieurs, dit-il, veuillez regagner vos bureaux.

En un moment la pièce qui précède la caisse fut vide. Seuls les commis qui y travaillent y étaient restés, et assis devant leur pupitre, le nez sur leur papier, ils semblaient absorbés par leur besogne.

Encore sous le coup des rapides événements qui venaient de se succéder, M. André Fauvel se promenait de long en large, agité, fiévreux, luissant par intervalles échapper quelque sourde exclamation.

Prosper, lui, était resté debout, appuyé à la cloison. Pâle, anéanti, les yeux fixes, il paraissait avoir perdu jusqu’à la faculté de penser.

Enfin, après un long silence, le banquier s’arrêta devant Prosper ; il avait pris son parti et arrêté ses déterterminations.

— Il faut pourtant nous expliquer, dit-il; cassez dans votre bureau.

Le caissier obéit sans mot dire, presque machinalement, et son patron le suivit, prenant bien soin de refermer la porte derrière lui.

Rien dans ce bureau n’annonçait le passage de malfaiteurs étrangers à la maison. Tout était en place; pas un papier n’avait été dérangé.

Le coffre-fort était ouvert et sur la tablette supérieure on voyait an certain nombre de rouleaux d’or, oubliés nu dédaignés par les voleurs.

M. Fauvel, sans se donner la peine de rien examiner, prit une chaise et ordonna à son caissier de s'asseoir. 11 était devenu parfaitement maître de soi et sa physionomie avait repris son expression habituelle.

— Maintenant que nous sommes seuls, Prosper, commença-t-il, n’avez-vous rien à m’apprendre?

Le caissier tressaillit, comme si cette question eut pu l’étonner.

— Rien, monsieur, dit-il, que je ne vous aie appris.

— Quoi! rien... Vous vous obstinez à soutenir une fable ridicule, absurde, que personne ne croira. C’est de la folie. Confiez-vous à moi, là est le salut. Je suis votre patron, c’est vrai, mais je suis aussi et avant tout votre ami, votre meilleur ami. Je ne saurais oublier que voici quinze ans que vous m’avez été confié par votre père et que depuis ce temps je n’ai eu qu’à me louer de vos bons et loyaux services. Oui, il y a quinze ans que vous êtes chez moi. Je commençais alors l’édifice de ma fortune, et vous l’avez vu grandir pierre à pierre, assise par assise. Et à mesure que je m’enrichissais, je m’efforçais d’améliorer votre position à vous, qui, tout jeune encore, êtes le plus ancien de mes employés. A chaque inventaire j’ai augmenté vos appointements.

Jamais Prosper n'avait entendu son patron s’exprimer d’une voix si douce, si paternelle. Une surprise profonde se lisait sur ses traits.

— Répondez, poursuivait M. Fauvel, n’ai-je pas toujours été pour vous comme un père? Dès le premier jour, ma maison vous a été ouverte; je voulais que ma famille fût la vôtre. Longtemps pvous avez vécu comme mou fils, entre mes deux fils et ma nièce Madeleine. Mais viius vous êtes lassé de cette vie heureuse. Un jour, il y

a un an de cela, vous avez commencé à nous fuir, et depuis...

Les souvenirs de ce passé évoqué par le banquier se présentaient en foule à l’esprit du malheureux caissier; peu à peu il s’attendrissait; à la fin, il fondit en larmes, cachant sa figure entre ses mains.

— On peut tout dire à son père, reprit M. André Fauvel, que l’émotion de Prosper gagnait, ne craignez rien. Un père n’offre pas le pardon, mais l’oubli. Ne sais-je pas les tentations terribles qui, dans une ville comme Paris, peuvent assaillir un jeune homme? Il est de ces convoitises qui brisent les plus solides probités. Il est des heures d’égarement et de vertige où l’on n’est plus soi, où l’on agit comme un fou, comme un forcené, sans avoir, pour ainsi dire, la conscience de ses actes. Parlez, Prosper, parlez.

— Eh 1 que voulez-vous que je vous dise?

— La vérité. Un homme vraiment honnête peut faillir,’ mais il se relève et rachète sa faute. Dites-moi : Oui, j’ai été entraîné, ébloui, la vue de ces masses d’or que je remue a troublé ma raison, je suis jeune, j’ai des passions !...

— Moi ! murmura Prosper, moi !

— Pauvre enfant, dit tristement le banquier, croyezvous donc que j’ignore votre vie, depuis un an que vous avez déserté mon foyer? Vous ne comprenez donc pas que tous vos confrères vous jalousent, qu’ils ne vous pardonnent pas de gagner douze mille francs par an. Jamais vous n’avez fait une folie que je n’en aie été prévenu par une lettre anonyme. Je pourrais vous dire le nombre de vos nuits passées au jeu et les sommes perdues. Oh ! l’envie a de bons yeux et l’oreille fine. Je sais quel cas on doit faire des lâches dénonciations, mais j’ai dù m’informer. 11 n’est que juste que je sache comment vit l’homme auquel je confie ma fortune et mon honneur.

Prosper essaya un geste de protestation.

— Oui, mon honneur, insista M. Fauvel, d’une voix que le ressentiment de l’humiliation essuyée rendait plus

là

vibrante; oui, mon crédit, qui aurait pu être compromis aujourd’hui par cet homme. Savez-vous ce que vont me coûter les fonds qu’on va donner à M. de Clameran? Et ces titres que je sacrifie, je pouvais ne pas les avoir, vous ne me les connaissiez pas î

Le banquier s’arrêta comme s’il eût espéré un aveu qui ne vint pas.

— Allons, Prosper, du courage, un bon mouvement!... Je vais me retirer, et vous visiterez de nouveau la caisse ; je parierais que, dans votre trouble, vous n’avez pas bien cherché... Ce soir, je reviendrai, et je suis sûr que dans la journée vous aurez retrouvé, sinon les 350,000 fr., au moins la majeure partie de cette somme... et ni vous ni moi nous ne nous souviendrons demain de cette fausse

- alerte.

Déjà M. Fauvel s’était levé et s’avançait vers la porte; Prosper le retint par le bras.

— Votre générosité est inutile, monsieur, dit-il d’un ton amer; n’ayant rien pris, je ne puis rien rendre. J’ai bien cherché, les billets de banque ont été volés.

— Mais par qui, pauvre fou ! par qui !

— Sur tout ce qu’il y a de sacré au monde, je jure que ce n’est pas par moi.

Un flot de sang empourpra le front du banquier.

— Misérable! s’écria-t-il, que voulez-vous dire? Ge serait donc par moi?

Prosper baissa la tète et ne répondit pas.

— Ah ! c’est ainsi, reprit M. Fauvel, hors d’état de se contenir, vous osez !... Alors, entre vous et moi, M. Prosper Bertomy, la justice prononcera. Dieu m’est témoin que j’ai tout fait pour vous sauver. Ne vous en prenez

- qu’à vous de ce qui va arriver. J’ai fait prier le commis-

saire de police de vouloir bien venir jusqu’ici; il doit m’attendre dans mon cabinet; dois -je le faire prévenir? ^

Prosper eut ce geste d’affreuse résignation de l’homme qui s’abandonne, et d’une voix étouffée, il répondit : Faites !

Le banquier était près de la porte, il l’ouvrit, et après oa ‘dernier regard jeté à son. caissier, il cria à un garçon de bureau :

— Anselme, priez monsieur le commissaire de police de prendre la peine de descendre.

S’il est un homme du monde que nul évènement ne doive émouvoir ni surprendre, toujours en garde contre les mensonges des apparences, capable de tout admettre et de tout s'expliquer, c’est à coup sûr un commissaire de police de Paris.

Pendant que le juge, du haut de son tribunal, ajuste aux actes qui lui sout soumis les articles du Code, le commissaire de police observe et surveille tous les faits odieux que la loi ne saurait atteindre. 11 est le confident obligé des infamies de détail, des crimes domestiques, des ignominies tolérées.

Peut-être avait-il encore, lorsqu’il est entré en charge,’ quelques illusions; après un an, il n’en conserve plus.

S’il ne méprise pas absolument l’espèce humaine, c’est que souvent, à côté d’abominations sures de l’impunité, il a découvert des générosités sublimes qui resteront sans récompense. C’est que, s’il voit d’impudents coquins voler la considération publique, il se console en songeant &uX héros modestes et obscurs qu’il connaît.

Tant do fois ses prévisions ont ôté trompées qu’il en est arrivé au scepticisme le plus complet. Il ne croit à rien, pas plus au il al qu’au bien absolu, pas plus à la vertu qu’eu vice.

Forcément, il en arrive à cette conclusion navrante,'

qu’il n’y a pas des hommes, mais bien des événements.

Prévenu nar le garçon de bureau, le commissaire de police mdLué par M. Fauvel ne tarda pas à paraître.

C’est de l’air le plus calme, il faudrait dire le plus indifférent, qu’il entra dans le bureau.

Un petit homme, tout de noir habillé, portant cravate en corde autour d’un faux-col douteux, le suivait.

C’est à peine si le banquier prit la peine de saluer.

— Sans doute, monsieur, commença-t-il, on vous a appris quelles circonstances pénibles me forcent à avoir recours à vos bons offices?

— Il s’agit, m’a-t-on dit, d’un vol.

— Oui, monsieur, d’un vol odieux, inexplicable, commis dans ce bureau où nous sommes, dans cette caisse que vous voyez là, ouverte, et dont mon caissier — et il montrait Prosper — a seul le mot et la clé.

Cette déclaration parut tirer le malheureux caissier de sa morne stupeur.

— Pardon, monsieur le commissaire, dit-il d’une voix éteinte, mon patron, lui aussi, a la clé et le mot.

— Bien entendu, cela va sans dire.

Ainsi, dès les premiers mots, le commissaire était fixé.

Evidemment, ces deux hommes s’accusaient réciproquement. De leur aveu même, l’un d’eux pouvait seul être le coupable.

Et l’un était le chef d’une maison de banque très-importante, l’autre un simple caissier. L’un était le patron, l’autre l’employé.

Mais le commissaire de police était bien trop habitué à dissimuler ses impressions pour que rien, au dehors, trahit ce qui se passait en lui. Pas un muscle de sa figure ne bougea.

Seulement, devenu plus grave, il observait alternativement le caissier et M. Fauvel, comme si de leur contenance, de leur attitude, il eût pu tirer quelque induction profitable.

Prosper était toujours fort pâle et aussi abattu que pos-

sible ; il était affaissé sur sa chaise et ses bras pendaient inertes le long de son corps.

Le banquier, au contraire, se tenait debout, rouge, animé, l’œil étincelant, s’exprimant avec une violence extraordinaire.

— Et l’importance de la soustraction est énorme, poursuivait M. Fauvel; on m’a pris une fortune, 350,000 fr.ï Ce vol pouvait avoir pour moi des suites désastreuses. II est tel moment où, faute de cette somme, le crédit de la plus riche maison peut être compromis.

— Je le crois, en effet, le jour d’une échéance...

— Eh bien 1 monsieur, j’avais précisément pour aujourd’hui un remboursement considérable.

— Ah! vraiment!...

Il n’y avait pas à se méprendre à l’intonation du commissaire de police; un soupçon, le premier, venait d’effleurer son esprit. Le banquier le comprit, il tressaillit et reprit très-vite :

— J’ai fait face à mes engagements, mais au prix d’un sacrifice désagréable. Je dois ajouter que si on eût exécuté mes ordres, ces 350,000 fr. ne se seraient pas trouvés dans la caisse.

— Comment cela ?

— Je n’aime pas à avoir chez moi, la nuit, de grosses sommes. Mon caissier avait la consigne d’attendre toujours à la dernière heure pour envoyer chercher les tonds qui étaient déposés à la Banque de France. Je lui avais surtout formellement défendu de rien garder en caisse le soir.

— Vous entendez? dit le commissaire à Prosper.

— Oui, monsieur, répondit le caissier, ce que dit M. Fauvel est parfaitement exact.

A la suit»' de cette explication, le soupçon du commissaire de police, loin de s’affirmer, se dissipait.

— Enfin, reprit-il, un vol a été commis. Par qui? La voleur est-il venu du dehors?

Le banquier hésita un moment.

Je ne le crois pas, répondit-il enfin.

— Et moi, déclara Prosper, je suis sûr que non.

Le commissaire de police avait préparé ces réponses, tl les attendait. Mais il ne pouvait lui convenir d’en poursuivre sur-le-champ toutes les conséquences.

— Cependant, objecta-t-il, on doit tout prévoir.

Et s’adressant à l’homme qui l’accompagnait :

— - Voyez donc, M. Fanferlot, dit-il, si vous ne découvrirez pas quelque indice échappé à l’attention de ccs messieurs.

M. Fanferlot, dit l’Ecureuil, doit à une agilité qui tient du prodige le sobriquet dont il est lier. De grêle et chétive apparence, eu dépit de ses muscles d’acier, on le prendrait, à le voir boutonné jusqu’au menton dans sa mince redingote noire, pour un sixième clerc d’huissier. Sa physionomie est de celles qui inquiètent. 11 a le nez odieusement retroussé, des lèvres minces et de petits yeux ronds il’une agaçanle mobilité.

Employé depuis cinq ans à la police de sûreté, Fanferlot brûle de se distinguer, de se faire un nom; il est ambitieux. Hélas I toujours les occasions lui ont manqué, ou le génie.

Déjà, avant que le commissaire eût parlé, il avait fureté partout, étudié les portes, sondé les cloisons; examiné le guichet, fouillé les cendres de la cheminée.

— Il me paraît bien difficile, répondit-il, qu’un étranger ait pu pénétrer ici.

Il tournait autour du bureau. -

— - Cette porte, demanda-t-il, est fermée le soir?

— Toujours à clé.

— Et qui garde cette clé? *■

— Le garçon de bureau, auquel je la remets chaque soir en me retirant, répondit Prosper.

— Lequel garçon, ajouta M. Fauvel, couche dans la pièce d’entrée sur un lit de sangle qu’il tend tous les soirs et qu’il détend tous les matins.

— Est-il ici? demanda le commissaire.

— Oui, monsieur, répondit le banquier.

Aussitôt, il entrouvrit la porte et appela :

— Anselme !

Ce garçon, homme de confiance s’il en fût, était depuis dix ans au service de M. Fauvel. Certes, il ne pouvait être soupçonné, et il le savait; mais l’idée d’un vol est terrible, et il tremblait comme la feuille en se présentant.

— Avez-vous couché cette nuit dans la pièce voisine ? loi demanda le commissaire de police.

— Oui, monsieur, comme d’ordinaire.

— A quelle heure vous êtes-vous couché ?

— Vers les dix heures et demie; j’avais passé la soirée au café d’à côté, avec le valet de chambre de mon- . sieur. *

— Et vous n’avez entendu aucun bruit cette nuit?

— Aucun! et cependant j’ai le sommeil si léger que, si parfois monsieur descend à la caisse lorsque je suis endormi, le bruit de ses pas me réveille.

— Monsieur Fauvel vient donc souvent à la caisse la nuit?

— Non, monsieur, très-rarement, au contraire.

— Y est-il venu la nuit dernière ?

— Non, monsieur, j’en suis parfaitement sûr, ayant à peine fermé l’œil à cause du café que j’avais bu avec le valet de chambre.

— C’est bien, mon ami, fit le commissaire de police, vous pouvez vous retirer.

Anselme sorti, M. Fanferlot reprit ses recherches. Il avait ouvert la porte du petit escalier du banquier.

— Où conduit cet escalier? demanda-t-il.

— A mon cabinet, répondit M. Fauvel.

— N’est-ce pas là, dit le commissaire, qu’on m’a conduit en ■arrivant ?

— Précisément.

— J’aurais besoin de le voir, déclara BL. Fanferlot, je voudrais étudier cette issue.

Rien n’est si facile, fit aveo empressement M. Fauvel; venez, messieurs, venez aussi, Prosper.

Le bureau particulier de M. André Fauvel est com-

posé de deux pièces : d’abord le salon d’attente, somptueusement décoré ; puis le cabinet de travail ayant pour tous meubles un immense bureau, trois ou quatre fauteuils de cuir, et, de chaque côté de la cheminée, un secrétaire et un cartonnier.

Ces deux pièces n’ont que trois portes : l’une est celle de l’escalier dérobé, l’autre donne dans la chambre à coucher du banquier; la troisième ouvre sur le vestibule du grand escalier, et c’est par cette dernière que sont introduits les clients et les visiteurs.

D’un coup d’œil, M. Fanferlot eut inventorié la pièce où se trouve le bureau. 11 semblait dépité, en homme qui s’est flatté de l’espoir de saisir quelque indice et qui ne trouve rien.

— Voyons de l’autre côté, dit-il.

Aussitôt il passa dans le salon d’attente, suivi du banquier et du commissaire de police.

Prosper restait seul dans le cabinet de travail.

Si grand que fût le désordre de ses idées, il ne pouvait pas ne pas comprendre que de minute en minute sa situation s’aggravait.

Il avait demandé, il avait accepté la lutte avec son patron, cette lutte était engagée, et désormais il ne dépendait plus de sa volonté de la faire cesser ou d’en arrêter les conséquences.

Ils allaient maintenant combattre, sans trêve ni merci, utilisant toutes armes, jusqu’à ce que l’un des deux succombât, payant de son honneur sa défaite.

Aux yeux de la justice, quel serait l’innocent?

Hélas 1 le malheureux employé ne sentait que trop combien peu les chances étaient égales, et le sentiment de son infériorité l’accablait.

Jamais, non jamais, il n’aurait cru que son patron réaliserait ses menaces. Car enfin, dans un procès ccmme celui qui allait s’engager, M. Fauvel avait autant à risquer et bien plus à perdre que son commis.

Assis dans un iautcuil près de la cheminée, il s’abl-

mait dans les plus sombres réflexions, lorsque la porte de la chambre à coucher du banquier s’ouvrit.

Une jeune fiUe remarquablement belle parut sur le seuil.

Elle était assez grande, svelte, et son peignoir du matin, serré au-dessus des hanches par une cordelière de soie faisait valoir toutes les richesses de sa taille. Brune, avec de grands yeux doux et profonds, son teint avait la pâleur mate et unie de la fleur du camélia blanc, et ses beaux cheveux noirs encore en désordre, échappant au léger peigne d’écaille qui les retenait, retombaient à profusion, en grappes bouclées, sur son cou du dessin le plus exquis.

(l'était là cette nièce de M. André Fauvel, dont il avait parlé tout à l’heure : Madeleine.

En apercevant Prosper Bertomy dans ce cabinet où, probablement, elle croyait rencontrer son oncle seul, elle ne put retenir une exclamation de surprise :

— Ah !...

Prosper, lui, s’était levé comme s’il eut reçu un choc électrique. Ses yeux si complètement éteints brillèrent tout à coup, comme s’il eût entrevu une messagère d’espérance.

— Madeleine ! prononça-t-il, Madeleine !

La jeune fille était devenue plus rouge qu’une pivoine. Elle semblait tout d’abord disposée à se retirer, elle fit môme un pas en arrière; mais Prosper s’étant avancé vers elle, un sentiment plus fort que sa volonté l’emporta et elle lui tendit sa main qu’il prit et serra respectueusement.

Us restèrent ainsi en présence, immobiles, oppressés; si émus que tous deux ils baissaient la tète, redoutant la rencontre de leurs regards; ayant tant de choses à se dire, que ne sachant comment commencer, ils se taisaient.

Enfin, Madeleine murmui'a d’une voix à peine iuteUigible :

— Vous, Prosper, vous l

Ces seuls mots rompirent le eliarme. Le caissier abandonna cette main si blanche qu’il tenait, et c’est du ton le plus amer qu’il répondit :

— Oui, c’est bien Prosper, votre compagnon d’enfance, soupçonné, accusé aujourd’hui du vol le plus lâche et le plus honteux; Prosper, que votre oncle vient de livrer à la justice, et qui, avant la fin de la journée, sera arrêté et jeté en prison.

Madeleine eut un geste du plus sincère effroi, ses yeux exprimèrent une compassion profonde.

— Grand Dieu î s’écria-t-elle, que voulez-vous dire ?

— Quoi, mademoiselle, vous ne le savez pas? Madame votre tante, vos cousins ne vous ont rien dit?

— Rien. J’ai à peine vu mon cousin ce matin, et ma tante est si souffrante que je venais tout inquiète chercher mou oncle. Mais, de grâce, parlez, dites, que vou3 arrive-t-il ?

Le caissier hésita. Peut-être eut-il l’idée d’ouvrir son cœur à Madeleine, de lui découvrir ses pensées les plus secrètes : un souvenir du passé, qui traversa son cœur, glaça sa confiance. 11 secoua tristement la tète et dit :

— Merci, mademoiselle, de cette preuve d’intérêt, la dernière sans doute que je recevrai de vous; mais permettez-moi, eu me taisant, de vous épargner un chagrin, de m’épargner la douleur de rougir devant vous.

Madeleine l’interrompit d’un geste impérieux.

— Je veux savoir, prononça-t-elle.

— Ilélas! mademoiselle, répondit le caissier, vous n’apprendrez que trop tôt mon malheur et ma honte ; et rlors, oui, alors vous vous applaudirez de ce que vous avez fait.

Elle voulut insister ; au lieu de commander, elle pria, mais la détermination de Prosper était prise.

— Votre oncle est à côté, mademoiselle, reprit-il, avec le commissaire et un agent de police, ils vont revenir; de grâce, retirez-vous, qu’ils ne vous voient pas...

Tout en parlant, il la repoussait doucement, bien qu’elle résistât un peu, et il parvint à refermer la porté.

H était temps, le commissaire de police et M. Fauve 1 retiraient. Ils avaient visité le salon d’attente, examiné le grand escalier et ils n’avaient pu rien entendre de ce qui se passait dans le cabinet.

Mais Fanferlot avait entendu pour eux.

Ce limier excellent n’avait pas perdu le caissier de vue. Il c’était dit : « Il va se croire seul, son visage parlera, je surprendrai un sourire, un clignement d’yeux qui m’éclaireront. »

Laissant donc M. Fauvel et le commissaire à leurs recherches, il s’était mis en observation. 11 avait vu la poi'te s’ouvrir et Madeleine entrer, il n’avait perdu ni(un geste ni un mot de la scène rapide qui venait d’avoir lieu entre Prosper et la jeune fille.

Ce n’était rien, il est vrai, que cette scène, chaque phrase laissait deviner une réticence ; mais M. Fanferlot est assez habile pour compléter tous les sous-entendus.

11 n’avait encore qu’un soupçon ; mais c’était un soupçon, quelque chose, une hypothèse, un point de départ.

Même il lui semblait, tant il est prompt à bâtir tout un plan sur le moindre incident, que dans le passé de ces gens qu’il» ne connaissait pas, il entrevoyait un drame.

C’est que si le commissaire de police est un sceptique, l’agent de la sûreté a la foi : il croit au mal.

— Yoici, pensait-il, ce qui est : le jeune homme aime cette jeune fille, qui est, ma foil fort jolie, et comme de son côté il est très-bien, il en est aimé. Ces amours ont contrarié le banquier, je comprends cela, et ne sachant comment se débarrasser honnêtement de cet amoureux importun, il a imaginé cette accusation de vol quiost assez ingénieuse.

Ainsi, dans la pensée de M. Fanferlot, le banquier s'était simplement volé lui-même, et le caissier* innocent, était victime de la plus odieuse machination.

Mais cette conviction de l’agent de la sûreté ne-devait guère, pour le moment du moins, servir Prosper.

Fanferlot, l’ambitieux, l’homme qui veut arriver, qui

a soif de renommée, était parfaitement décidé à garder pour lui seul ses conjectures.

— Je vais laisser marcher les autres, se disait-il, et j’irai seul de mon côté. Quand, plus tard, grâce à un incessant espionnage, à force de patientes investigations, j’aurai réuni les éléments d’une belle et bopne condamnation; je démasquerai le coquin.

Du reste, il était radieux. Il trouvait donc enfin ce crime tant cherché qui devait le faire célèbre. Rien n’y manquait, ni les circonstances odieuses, ni le mystère, ni l’élément romanesque et sentimental représenté par Prosper et Madeleine.

Réussir semblait difficile, presque impossible ; mais Fanferlot, dit l’Ecureuil, est plein de confiance en son génie d’investigation.

Cependant la visite de l’étage supérieur était terminée et on était redescendu dans le bureau de Prosper.

Le commissaire de police, si calme à son entrée, devenait de plus en plus soucieux. Le moment de prendre un parti approchait, et il hésitait encore, on le voyait.

— Vous le voyez, messieurs, commença-t-il, nos recherches n’ont fait que confirmer nos opinions premières.

M. Fauvel et le caissier eurent le même signe d’assentiment.

— Et vous, monsieur Fanferlot, continua le commissaire, que pensez-vous ?

L’agent de la sûreté ne répondit pas.

Occupé à étudier à la loupe la serrure du coffre-fort, il donnait les signes les plus manifestes de surprise. Sans doute il venait de faire quelque découverte de la dernière importance.

Sous le coup, en apparence, d’un émotion pareille, M. Fauvel, Prosper et le commissaire de police se levèrent vivement et entourèrent l’agent de la sûreté.

— Vous avez trouvé quelque indice? demanda le banquier.

Fanferlot se retourna d’un air contrarié. Il se repro-

chait de n'avoir pas su dissimuler mieux ses impressions.

— Oh! fit-il insoucieusement, c’est bhn peu de chose, ce que j’ai constaté.

— Encore, voudrions-nous savoir... insista Prosper.

— Je viens simplement d’acquérir la preuve que ce coffre-fort a été tout récemment ouvert ou fermé, je ne sais lequel, avec une certaine vioknce et une grande précipitation.

— Comment cela? demanda le commissaire de police devenu attentif.

— Ici, monsieur, tenez, sur la porte, apercevez-vous cette éraillure qui part de la serrure ?

Le commissaire prit la loupe dont venait de se servir l’agent de la sûreté, se baissa, et, à son tour, examina longuement et attentivement le coffre-fort. On distinguait très-bien une éraillure légère, qui avait enlevé une couche de vernis sur une longueur de douze ou quinze centimètres, de haut en bas.

— Je vois, dit le commissaire, mais qu’est-ce que cela prouve ?

— Oh ! rien du tout, répondit Fanferlot ; c’est précisément ce que je disais.

Oui, en effet, Fanferlot disait cela, mais il ne le pensait pas.

Cette égratignure — récente, on ne pouvait le nier — avait pour lui une signification qui échappait aux autres ; il y découvrait une confirmation de ses suppositions, Il se disait que le caissier, eût-il pris des millions, n’avait aucune raison de se presser. Le banquier, au contraire, descendant de nuit, à pas de loup, dans la crainte d’éveiller le garçon couché à côté, venant pour dévaliser sa propre caisse, avait mille raisons de trem bler, de se hâter, de retirer précipitamment la clé qui, glissant hors de la serrure,, avait éraillé le vernis.

Résolu de démêler seul l’écheveau embrouillé de cetta affaire, l’agent de la sûreté devait garder pour lui se»

Sfi

conjectures, de même qu'il taisait l’entrevue surprise $ntre Madeleine et Prosper.

Bien plus, il se dépêcha de faire oublier, autant qu’il Se pouvait, cet incident.

— Poui conclure, reprit-il en s’adressant au commissaire de police, je déclare que personne d’étranger n’a pu s’introduire ici. Cette caisse d’ailleurs est parfaitement intacte. On n’a exercé sur ics boutons mobiles aucune pression suspecte. Je puis affirmer qu’on n’a essayé sur la serrure aucun instrument d’effraction, on n’y a pas introduit un cure-dent. Ceux qui ont ouvert connaissaient le mot et avaient la clé.

Cette affirmation si formelle d’un homme qu’il savait habile mit .fin aux hésitations du commissaire de police.

— Voilà qui est dit, prononça-t-il, il ne me reste plus qu’à demander à M. Fauvelun moment d’entretien.

— Je suis à vos ordres, monsieur, répondit le banquier.

Prosper comprit, il plaça avec affectation son chapeau bien en évidence sur une table, comme pour montrer qu’il n’avait pas l’intention de s’éloigner, et passa dans le bureau voisin.

Fanferlot sortit également; mais le commissaire de police avait eu le temps de lui faire un signe que les autres ne virent pas, et auquel il répondit.

Il signifiait, ce signe : — « Vous me répondez de cet homme.

L’agent de la sûreté n’avait nul besoin de cet encouragement à une attentive surveillance. Ses soupçons étaient trop vagues, trop vif était son désir de réussir, pour qu’il pût consentir à perdre Prosper de vue, à cesser de l’étudier.

C’e^t pourquoi, entré dans le bureau sur les pu*' du caissier, il alla s’établir tout au fond, dans l’ombre, nir une banquette, parut chercher une position commode, se tourna, se retourna, bâilla à se démettre la mâchoire, et finalement ferma les yeux.

Prosper, lui, était allé s’asseoir à la place et devant le pupitre d’un des employés absent pour le moment. Les autres brûlaient de connaitre le résultat de l’enquête sommaire, la plus ardente curiosité brillait dans leurs yeux, pourtant ils n’osaient interroger.

N'y tenant plus, le petit Cavaillon, le défenseur du caissier, se risqua :

— Eh bien ! hasarda-t-il.

Prosper haussa les épaules.

— On ne sait pas, répoudit-il.

Etait-ce conscience de son. innocence, certitude de l’impunité, insouciance du résultat? Les employés remarquaient, non sans une stupéfaction profonde, que le caissier avait repris son attitude accoutumée, cette sorte de hauteur glaciale qui tient les gens à distance et qui lui avait fait tant d’ennemis dans la maison.

De son émotion, si grande tout à l’heure qu’il faisait pitié à voir, il n’avait gardé d’autres traces qu’une pâleur plus grande, un cercle plus brun autour de scs yeux rougis et le désordre de ses cheveux encore humides de la sueur froide de l’épouvante.

Jamais un étranger, entrant, n’aurait supposé que ce jeune homme, qui était là, assis, jouant machinalement avec un crayon, était sous le coup d’une accusation de vol et allait être arrêté.

Bientôt, cependant, il cessa de remuer le crayon qu’il tenait; il attira à lui une feuille de papier et y traça en hâte quelques lignes.

— Eh! ch! pensa Fanferlot, dit l’Ecureuil, dont l’ouïe et la vue fonctionnaient à miracle, malgré son profond sommeil, eh! eh! on fait ses petites confidences au papier ; nous allons donc enfin savoir quelque chose de positif.

Sa courte lettre écrite, Prosper la plia soigneusement, la réduisant au moindre volume possible, et, après un regard furtif donné à l’agent de la sûreté, toujours immobile dans son coin, ilia jeta au petit Cavaillon avec ce seul mot :

— Gypsy !

Tout cela fut exécuté avec un tel sang-froid, si prestement, avec une si rare habileté, que Fanferlot — un amateur — en fut émerveillé, confondu, et même un peu inquiet.

— Diable! se dit-il, pour un innocent, mon jeune homme a plus d’estomac et de nerf que beaucoup de mes vieilles pratiques. Ce que c’est pourtant que l’édu cation.

Oui, innocent ou coupable, il fallait que Prosper fût doué d’une robuste énergie pour aflectcr cet imperturbable calme, pour faire preuve de cette présence d’esprit; car enfin, de l’autre côté, en ce moment même, son sort, son avenir, son honneur, sa vie se décidaient. Et il avait trente ans !...

Avant d’agir, soit déférence fort naturelle, soit espoir de faire jaillir quelque lueur d’une conversation plus intime, le commissaire de police avait tenu à prévenir le banquier.

— Le doute n’est plus possible, monsieur, dit-il dès qu’ils furent seuls; c’est ce jeune homme qui vous a volé. Je manquerais à mon devoir si je ne m’assurais provisoirement de sa personne ; le parquet ensuite l’élargira ou maintiendra son arrestation.

Cette déclaration parut toucher singulièrement le banquier.

— Pauvre Prosper 1 murmura-t-il.

Et, voyant l’étonnement de son interlocuteur, il ajouta :

— Jusqu’aujourd’hui, monsieur, j’ai eu en sa probité la foi la plus absolue ; je lui aurais, sans hésiter, confié ma fortune. Je me suis presque mis à ses genoux pour obtenir l’aveu d’un moment d’égarement, lui promettant pardon et oubli : je n’ai pu le loucher. Je l’aimais, et maintenant encore, malgré les soucis et les humiliations que je prévois, je ne saurais le haïr.

Le commissaire eut l’air de ne pascomprenlre.

— Comment, demanda-t-il, des humiliations?

VJ

i- Quoi! monsieur, fit vivement M. Fauvel, la justice ne doit-elle pas être et n’est-elle pas une pour tous? De ce que je suis chef de maison pendant qu’il n’est qu'employé, s’ensuit-il qu’on doive me croire sur parole? Pourquoi ne me serais-je pas volé moi-même ? On connaît des exemples. On me demandera des faits, je serai obligé d’exposer à un juge la situation exacte de ma maison, de lui expliquer mes affaires, de lui dévoiler le secret et le mécanisme de mes opérations.

— 11 se peut, en effet, monsieur, qu’on vous demande quelques explications, mais votre honorabilité bien connue...

— Hélas 1 lui aussi était honnête. Qui eût été soupçonné si ce matin je n’avais pu trouver à l’instant cent mille écus? Qui serait soupçonné si je ne pouvais prouver que mon actif disponible dépasse mon passif de plus de trois millions?...

Pour tout homme de cœur, la pensée, la possibilité, l’apparence d’un soupçon est une souffrance cruelle; le banquier souffrait, le commissaire s’en aperçut.

— Soyez tranquille, monsieur, dit-il, avant huit jours la justice aura réuni assez de preuves pour établir la culpabilité de ce malheureux, que nous pouvons maintenant faire revenir.

Prosper rappelé, revint avec M. Fanferlot, qu'on avait eu bien du mal à éveiller, et c’est sans un tressaillement, avec tous les dehors de l’insensibilité la plus complète qu’il s’entendit annoncer qu’il était arrêté.

Il répondit simplement, sans la moindre emphase.

— Je jure que je suis innocent 1

M. Fauvel, bien plus troublé que son caissier, essaya tuie dernière tentative :

— Il en est temps encore, mon enfant, fit-il, au nom du ciel, réfléchissez...

Prosper ne sembla pas l’entendre. 11 tua de sa poche line petite clé qu’il plaça sur la cheminée.

— Voici, monsieur, dit-il, la clé de votre caisse. J’espère, pour moi, que vous reconnaîtrez un jour que je uo

fi*

vous ai rien pris; j’espère pour vous que vous ne le reconnaîtrez pas trop tard.

Puis, comme tout le monde se taisait, il reprit :

— Avant* de partir, voici les livres, les papiers, les • états nécessaires à celui qui me remplacera. Je dois en outre vous avertir, que sans parler des 350,000 francs volés, je laisse en caisse un déficit.

Déficit!... Ce mot sinistre dans la bouche d’un caissier éclata comme un obus aux oreilles des auditeurs de Prosper.

Sa déclaration devait d’ailleurs être bien diversement interprétée :

— Un déficit ! pensa le commissaire de police ; comment, après cela, douter de la culpabilité de ce jeune homme? avant de voler sa caisse en gros, il se faisait la main par des filouteries de détail.

— Un déficit ! se dit l’agent de la sûreté ; il faut maintenant, pour douter de l’innocence de ce pauvre diable, lui supposer une perversité de préméditation inadmissible ; coupable, il eût évidemment remis l’argent dont il a disposé.

L’explication que donna Prosper devait singulièrement diminuer et la signification et la gravité du fait.

— Il manque à ma caisse, reprit-il, trois mille cinq cents francs, qui se décomposent ainsi : deux mille francs pris par moi en avance sur mon traitement, quinze cents francs avancés à plusieurs de mes collègues. Nous sommes aujourd’hui le dernier jour du mois, on paye ; demain les appointements, par conséquent...

Le commissaire de police l’interrompit.

— Etiez-vous autorisé , demanda-t-il sévèrement, à puiser à la caisse selon vos besoins et à faire des avances?

— Non, mais il est évident que M. Fauvel ne ni’au- • . rait pas refusé la permission d’obliger des camarades. Ce que j’ai fait se fait partout; j’ai simplement suivi .j l’exemple de mon prédécesseur.

Le banquier répondit par un geste d’approbation

— Pour ce qui m’est personnel, continua le caissier, j’avais en quelque sorte le droit que je me suis arrogé, ayant dans la maison toutes mes économies, c’est-à-dire une quinzaine de mille francs.

— C/est exact, appuya M. Fauvel, M. Bertomy a cette somme au moins chez moi.

Ce dernier incident vidé, la mission du commissaire de police était terminée, son procès-verbal d’enquête sommaire était clos. Il annonça qu’il allait se retirer et ordonna au caissier de se préparer à le suivre.

D’ordinaire, ce moment où la réalité brutale éclate, où on sent qu’on ne s’appartient plus, qu’on perd sa liberté, ce moment est affreux.

A cette injonction fatale : « Suivez-moi 1 » qui ouvre, pour ainsi dire, les portes de la prison, on voit les plus insouciants et les plus endurcis faiblir, verser des larmes et demander grâce.

Prosper, lui, ne perdit rien de ce flegme étudié qu’il affectait, et qu’intérieurement le commissaire de police taxait d’impudence extraordinaire.

Lentement, avec autant de calme et d’aisance que s’il se fût agi tout bonnement d’aller déjeuner en ville, il prit son pardessus, répara le désordre de sa chevelure, prit ses gants et dit :

— Je suis prêt, monsieur, à vous accompagner.

Déjà le commissaire de police avait serré son portefeuille et salué M. Fauvel.

— Partons 1 dit-il.

Ils sortirent, et c’est avec une tristesse morne, les yeux humides de larmes qu’il ne retenait qu’à grand’ pcine, que le banquier les regarda s’éloigner.

— Mon Dieu 1 murmura-t-il, que ne m’a-t-on volé le double, et que ne m’est-il permis d’estimer encore mon pauvre Prosper et de le garder près de moi comme autrefois 1

C’est Fanferlot, l’homme à l’oreille toujours ouverte, qui recueillit et nota cette phrase, et prompt au soupçon, trop disposé à accorder à autrui un fonds d’astuce égal

au sien, il ne fut pas fort éloigné de croire qu’elle avait été prononcée à son intention.

Il était resté le dernier dans le bureau, sous prétexte de chercher un parapluie qu’il n’avait jamais eu, et il se retirait avec une lenteur calculée, non sans avoir répété à plusieurs reprises qu’il reviendrait voir si on ne l’avait pas trouvé.

Régulièrement, c’est à lui que revenait la charge de garder et de conduire Prosper ; mais au moment du départ, il s’était approché du commissaire de police, et, dans l’intérêt de l’affaire, il avait demandé et obtenu sa liberté d’action.

Le billet écrit par Prosper, ce billet qu’il sentait dans la poche du petit Cavaillon, lui trottait par la tête. Même, une fois revenu dans le bureau du caissier, il Avait eu bien soin de laisser la porte entre-bàillée, guettant du coin de l’œil, prêt à s’élancer au moindre mouvement du jeune employé.

S’emparer de cette preuve écrite, qui devait être importante, pouvait paraître la chose la plus aisée du monde. Que fallait-il faire? Simplement arrêter Cavaillon, l’effrayer, lui demander le billet, et, au besoin, le lui prendre de force. L'agent de la sûreté eut un moment cette idée.

Oui, mais à quoi menait cet éclat? A rien, du moins à un résultat incomplet et équivoque.

Fanferlot était persuadé que ce billet était destiné, non au jeune employé, mais à une tierce personne. Violenté, Cavaillon ferait-il connaître cette personne, qui pouvait fort bien ne pas porter le nom prononcé par le caissier : Gypsy. Et en mettant tout au mieux, s’il parlait, ne mentirait-il pas ?

Après mûre? réflexions, l’agent de la sûreté décida, en sa sagesse policière, qu’il était puéril de demander un secret quand on pouvait le surprendre. Epier Cavaillon, le suivre, le saisir si bien en flagrant délit qu’il ne pût nier, n’était qu’un jeu.

Puis ces façons d’agir étaient bien mieux dans le ca-

ractère de l’employé de la rue de Jérusalem, qui est doux et silencieux de son naturel, et qui, par profession, a horreur du bruit, de l’éclat, dé tout ce qui ressemble à de la violence.

Le plan de Fanferlot était irrévocablement arrêté quand il arriva au vestibule,

Là, il fît causer adroitement un garçon de bureau, et après quatre ou cinq questions- absolument oiseuses en apparence, il acquit cette certitude que la maison Fauvel n’a pas d’issue rue de la Victoire et que les employés ne peuvent entrer et sortir que par la grande porte de la rue de Provence.

De ce moment, la tâche qu’il s’était imposée ne présentait plus l’ombre d’une difficulté. 11 traversa rapidement la rue, et alla s’établir, en face, sous une porte eochère.

Son poste d’observation était admirablement choisi. Non-seulement, il pouvait de sa place surveiller les allées et les venues de la maison de banque ; mais encore il avait vue sur toutes les fenêtres. En se haussant sur la pointe des pieds, il distinguait, à travers les carreaux, Cavaillon penché sur son pupitre.

Fanferlot resta longtemps sous sa porte. Mais il est patient, mais il lui est arrivé maintes fois, pour un intérêt moindre, de rester à l’affût des journées et des nuits entières.

D’ailleurs, il n’avait pas le loisir de s'ennuyer. Il étudiait la valeur de ses découvertes, pesait ses chances, et, comme Perrette sur la vente de son pot au lait, il bâtissait sur son succès l’édifice de sa fortune.

Enfin, vers une heure, l’agent de la sûreté, vit Cavaillon se lever, quitter son vêtement de bureau pour endosser son habit de ville et prendre son chapeau.

— Bon 1 se dit-il, le gaillard va sartir, ouvrons l'œil.

L’instant d’après, en effet, Cavaillon parut à la porte de la maison de banque. Mais avant de poser le pied sur le trottoir, il regardait de droite et de gauche; il hésitait.

— Se méfierait-il de quelque chose? pensa Fanferlot*

Non, > jeuue employé ne se défiait de rien ; seulement. ayaut une commission à faire, craignant que son absence ne fût remarquée, il se demandait quel chemin prendre pour couper au plus court.

Bientôt, il se décida; il gagna le faubourg Montmartre, le remonta et prit la rue Notre-Dame-de-Lorette. Il marchait très-vite, se souciant peu des murmures des passants qu’il coudoyait, et l’agent de la sûreté avait presque peine à le suivre.

Arrivé rue Chaptal, Cavaillon tourna court et entra dans la maison qui porte le numéro 39.

Il avait à peine fait trois pas dans le corridor assez étroit que, se sentant frapper sur l’épaule, il se retourna brusquement et se trouva face à face avec Fan- ferlot.

Il le reconnut très-bien, si bien qu’il devint tout pâle, et se recula, cherchant des yeux* une issue pour fuir.

Mais l'agent de la sûreté avait prévu la tentation ; il barrait absolument le passage. Cavaillon se sentit pris

— Que me voulez-vous? demanda-t-il d’une voix étranglée par la peur.

Ce qui distingue surtout M. Fanferlot, dit l’Ecureuil, de ses confrères, c’est sa douceur exquise et sou urbanité sans égale.

Même avec ses pratiques il est parfait, et c’est avec ' les plus grands égards, avec les formules les plus obséquieuses de la civilité, qu’il empoigne et coffre les gens.

— Vous daignerez, cher monsieur, répondit-il, excuser la liberté grande, mais j’aurais à demander à votre obligeance un petit renseignement.

— Un renseignement, à moi ?

— À vous, oui, chf r monsieur, à monSxeur Eugène Cavaillon.

— Mais je ne vous connais pas.

— Oh! que si; vous m’avez très-bien vu ce matin. ïl e'egit d’ailleurs de la moindre des choses, et si vous voo-

liez me faire l’honneur d’accepter mon bras et de sortir un instant avec moi, vous me combleriez.

Que faire? Cavaillon prit le bras de M. Fanferlot et sortit avec lui.

La rue Chaptal n’est pas une de ces voies bruyantes et encombrées où les voitures constituent pour le piéton un perpétuel danger. On n’y trouve que deux ou trois boutiques, et, du coin de la rue Fontaine, occupée par

• iun pharmacien, jusqu’en face de la rue Léonie, s’étend

un grand mur triste percé çà et là de petites fenêtres qui . ' éclairent des ateliers de menuiserie.

C’est une de ces rues où l’on peut causer à l’aise, sans être à tout moment forcé de descendre du trottoir, et M . Fanferlot et Cavaillon ne devaient pas craindre d’être troublés par les passants.

— Voici donc le fait, cher monsieur, commença l'agent de la sr^reté, M. Prosper Bertomy vous a, ce matin, lancé fort adroitement un petit billet.

Cavaillon pressentait vaguement qu’il allait être question de ce billet ; il s’était efforcé de se préparer, de se mettre en garde.

— Vous vous trompez, répondit-il en devenant rouge ' jusqu’aux oreilles.

— Pardon 1 je serais, daignez le croire, aux regrets de vous donner un démenti, mais je suis certain de ce que j’avance.

— Je vous assure que Prosper ne m’a rien remis.

— De grâce, cher monsieur, ne niez pas, insista Fan- - ferlot, vous me forceriez à vous prouver que quatre employés l’ont vu vous jeter un billet écrit au crayon et plié fort menu.

Le jeune employé comprit que s’obstiner en présence 'd’un homme si bien renseigné serait folie; il changea

• donc de système.

— - Soit, fit-il, c’est vrai, j’ai reçu un billet de Prosper; seulement, comme il était pour moi seul, après l’avoir lu je l’ai déchiré et j’en ai jeté les morceaux au feu.

Ce pouvait fort bien être la vérité. Fanferlot en eut

pour, mais comment s’en assurer? Il se souvint que les ruses les plus grossières sont celles qui réussissent le mieux, et coufiant dans son étoile, il dit, à tout hasard :

— Je me permettrai, cher monsieur, de vous faire remarquer que ceci n’est point exact; le billet vous a été1 confié pour être transmis à Gypsy.

Un gesté désespéré de Cavaillon apprit à l’agent qu’il ue s’était pas trompé; il respira.

— Je vous jure, monsieur, commença le jeune commis...

— Ne jurez pas, cher monsieur, interrompit Fanferlot,’ tous les serments du monde sont inutiles. Non-seulement vous n’avez pas déchiré ce billet, mais vous êtes entré dans cette maison pour le remettre à qui de droit et vous l’avez dans votre poche.

— Non, monsieur, non 1...

M. Fanferlot ne releva pas cette dénégation, il poursuivit de sa plus douce voix :

— Et ce billet, vous allez être assez aimable, j’en suis persuadé, pour me le communiquer; croyez que sans une nécessité absolue...

— Jamais ! répondit Cavaillon.

Et croyant le moment favorable, il essaya, en donnant une violente secousse, de dégager son bras pris sous le bras de Fanferlot et de s'enfuir.

Mais il en fut pour sa tentative, l’agent de la sûreté est aussi fort que doux.

— Prenez garde de vous faire mal, mon jeune monsieur, dit l’homme de la préfecture, et croyez-moi, confiez-moi ce billet.

— Je ne l’ai pas 1 «

— Allons, bon 1 voici que vous allez me réduire à des extrémités .pénibles. Savez- vous ce qui va arriver, si vous vous entêtez? J’appellerai deux sergents de ville qui vous prendront chacun un bras et vous conduiront chez le commissaire de police, et une fois là, j’aurai la douleur de vous fouiller bon gré mal gré. Tenez, franchement, vous me désolez.

Certes, Cavaillon était dévoué à Piosper, mais il lui ^tait prouvé clair comme le jour qu’une lutte ne le mènerait à rien, qu’il n’aurait même pas le temps d’anéantir o le corps du délit. »

Livrer le billet dans ces conditions, ce n’était pas trahir; il se résigna en maudissant son impuissance, pleurant presque de rage.

— Vous êtes le plus fort, dit-il; j’obéis.

En même temps, il tira de son portefeuille le malencontreux billet et le remit à l’agent de la sûreté.

Les mains de Fanferlot tremblaient de plaisir en dépliant le papier, et cependant, fidèle à ses habitudes de méticuleuse politesse, une fois la lettre ouverte, il s’inclina devant Cavaillon en murmurant :

— Vous permettez, u’est-ce pas, cher monsieur? je suis navré, en vérité, de l'indiscrétion.

Enfin il lut :

« Chère Nina,

« Si tu m’aimes, vite, sans une minute d’hésitation; sans réflexions, obéis-moi. Au reçu de ce mot, prends tout ce que tu as à toi, à la maison — tout absolument — et va t’établir dan3 quelque maison meublée à l’autre bout de Paris. Ne te montre pas, disparais autant que tu le pourras. De ton obéissance dépend peut-être ma Tie. Je suis accusé d’un vol considérable et je vais être arrêté. Il doit y avoir cinq cents francs dans le secrétaire, prends-les. Laisse ton adresse à Cavaillon qui t’expliquera ce que je ne puis te dire. Bon espoir quand même, et à bientôt.

a prosper. »

Moins consterné, Cavaillon eut pu surprendre sur la figure de l’agent de la sûreté tous les signes d’un immense désappointement.

«•anferlot s’était bercé de cet espoir qu’il allait s’emparer d’uu document très-important, et, qui sait? peutêtre d’une preuve irrécusable de l’innocence ou de la culpabilité de Prosper. Au lieu de cela, il venait de mettre

la main sur un billet d’amoureux, s’inquiétant moins soi que de la femme aimée.

11 avait beau se creuser la cervelle, il ne découvrait, à cette lettre, aucune signification précise, aucun sens déterminé. Elle ne prouvait rien, ni pour ni c ontre celui qui l’avait écrite.

Ces deux mots : ci tout absolument » étaient, il est vrai, soulignés, mais on pouvait les interpréter de tant de façons!...

Cependant, l’agent de la sûreté crut devoir poursuivre.

— Cette Mrao Nina Gypsy, demanda-t-il à Cavaillon, est sans doute une amie Oe Al. Prosper Bertomy?

— C’est sa maîtresse.

— Ah ! et elle demeure là, au n° 39?

— Vous le savez bien, puisque vous m’avez vu entrer.

— Je m’en doutais en effet, cher monsieur, et, ditesmoi, est-ce à son nom qu’est loué l’appartement qu’elle occupe ?

— Non, elle habite chez Prosper.

— Parfait. Et à quel étage, s’il vous plait?

— Au premier.

AL Fanferlot avait replié soigneusement le billet dan» ses plis, il le glissa dans sa poche.

— Mille remereîments, cher monsieur, dit-il, de vos bons renseignements; en échange, si vous le voulez bien, je vous éviterai la course que vous alliez faire.

— Monsieur!...

T- Oui, avec votre permission, je remettrai moi-même cette lettre à Mmo Nina Gypsjr,

Cavaillon essaya une certaine résistance, il voulut discuter, mais AI. Fanferlot était pressé, il coupa court à ses observations :

— Je vais oser, cher monsieur, lui dit-il, vous donner un conseil que je crois bon. A votre place, je retournerais bien paisiblement à mon bureau et je ne me mêlerais plus, oli! plus du tout de cette affaire.

— Alais, monsieur, Prosper a été mon protecteur* ü m a tué de la misère, il est mon ami.

— Raison de plus pour vous tenir tranquille. Pouvezvous ie servir? Non, n’est-ce pas? Eli bien! je vous dirai, moi, que vos pouvez lui nuire. On sait que vous lui èles dévoué, ne remarquera-t-on pas votre absence? Si Vous vous remuez, si vous tentez des démarches qui n’aooutiront à rien, ne les interprétera-t-on pas mal?

— Prosper est innocent, monsieur, j’en suis sûr.

C’était positivement l’opinion de Fanferlot; mais il ne

pouvait lui convenir de laisser deviner sa pensée intime, et, cependant, dans l’intérêt de ses investigations à venir, il lui importait d’imposer au jeune employé la prudence et la discrétion. Il aurait bien voulu le prier de se taire sur ce qui venait de se passer entre eux; mais il n’osa pas.

— Ce que vous dites est fort possible, répondit-il, et je l’espère pour M. Bertomy. Je l'espère surtout pour vous, qui, s’il est coupable, serez infailliblement inquiété, vu votre intimité notoire, et peut-être même soupçonné de complicité.

Cavaillon baissa la tète; il était atterré.

— Ainsi, croyez-moi, mon jeune monsieur, poursuivit Fanferlot, allez reprendre vos occupations et... à l’honneur de vous revoir.

Le pauvre garçon obéit. Lentement, le cœur bien gros, il regagna la rue Notre-Dame-de-Lorette. 11 se demandait comment servir Prosper, comment avertir MmD Gypsy comment surtout se venger de cet odieux agent de police qui venait de l’iiumilier si cruellement.

Dès qu’il eut disparu à l’angle de la rue, Fanferlot entra dans la maison, jeta au portier le nom de Prosper Bertomy, monta et sonna à la porte du premier étagé.

Un domestique d’une quinzaine d’années, portant une livrée coquette, vint lui ouvrir.

— Mmo Nina Gypsy? demanda-t-il.

Le petit groom bésita; ce que voyant, M. Fanferlot montra sa lettre.

— Je suis chargé, insista-t-il, par M. Prosper, de remettre ce billet à madame et d’attendre sa réoonse.

— Entrez alors, je vais prévenir madame.

Le nom de Prosper avait produit son effet, Fanferlot fut introduit dans un petit salon, tendu de damas de soie bouton d’or, relové par des passementeries et des agréments gros bleu. Il y avait de triples rideaux aux fenêtres, des portières à toutes les portes. Un tapis splendide cachait le parquet.

— Peste ! murmura l’agent de la sûreté, il est bien logé notre caissier.

Mais il n’eut pas le loisir de poursuivre son inventaire; une des portières se souleva, Mmo Nina Gypsy parut.

Mme Nina Gypsy est, ou, pour parler mieux, était alors une toute jeune femme, frêle, délicate, mignonne, brime, ou plutôt dorée comme une quarteronne de la Havane, avec des pieds et des mains d'enfant.

De longs cils, soyeux et recourbés, tamisaient l’éclat trop vif de ses grands yeux noirs; ses lèvres, un peu épaisses, souriaient sur des dents plus blanches que la dent du chat, dents fines, brillantes, nacrées, aiguës à croquer dix patrimoines.

Elle n’était pas habillée encore et s’enveloppait, frileuse, dans un ample peignoir de velours dont toutes les ouvertures laissaient échapper les flots de dentelle de sa camisole de nuit. Mais déjà elle avait passé par les mains du coiffeur ou d’une femme de chambre adroite. Ses cheveux étaient crêpés et frisés sur le devant, tout autour du front, retenus par des bandelettes de velours rouge et relevés en un énorme chignon très-haut sur la nuque.

Elle était ravissante ainsi, d’une beauté si insolente et si tapageuse, que Fanferlot en fut éW jui et tout d’abord interdit.

— Saperîotte ! se dit-il, songeant à la beauté noble et sévère de Madeleine, entrevue quelques heures plus tôt, il a bon goût, notre caissier, très-bon goût... trop bon goût.

Pendant qu’il réfléchissait ainsi, tout penaud, se de-

kl

mandant comment commencer l’entretien; Mme Gypsy le toisait de l’air ie plus dédaigneux, stupéfaite de voir dans son salon ce personnage étriqué et râpé, à chapeau gras retapé à l’aide d’un crêpe.

Ayant des créanciers, elle cherchait en sa mémoire lequel pouvait i>ien avoir cette tournure subalterne, ou tout au moins lequel se permettait d’envoyer ce cuistre essuyer ses bottes éculées à la haute laine de ses tapis.

Son examen terminé :

— Que désirez- vous? demanda-t-elle enfin en forçant ses paupières au clignotement le plus impertinent.

Tout autre que Fanferlot aurait été révolté de ces regards et de ce ton; lui n’y fit attention que pour eu tirer quelques notions sur le caractère de la jeune femme.

— Elle n’est point bonne, non ! pensa-t-il, et pas la moindre éducation.

11 tardait à répondre, Mmo Nina frappa du pied avec impatience.

— Parlerez-vous, répéta-t-elle r que voulez-vous?

— Je suis chargé, chère madame, fit l’agent de la sûreté, de sa plus douce et plus humble voix, de vous re< mettre un petit billet de M. Bertomy.

— De Prosper !... Vous le connaissez donc?

— J’ai cet honneur, et môme, si j’ose m’exprimer ainsi, je suis de ses amis.

— Monsieur !... fit Mme Gypsy, blessée dans son amourpropre.

M. Fanferlot ne daigna pas prendre garde à cette injurieuse exclamation. 11 est ambitieux; le mépris, sur lui, glisse comme la pluie sur une cuirasse grasse.

— J’ai dit de ses amis, insista-t-il, et peu de personnes, j’en suis sûr, auraient maintenant le courage d’avouer hautement leur amitié pour lui.

L'agent de la sûreté s’exprimait avec un sérieux si convaincu que Mmo Gypsy en fut frappée.

— Je n’ai jamais su deviner les énigmes, dit-elle sèchement; que prétendez-vous insinuer, s’il vous plait?

Ûî

L’homme de la préfecture de police sortit lentement de sa poche la lettre enlevée à Cavaillon, et la présentant à 31 Gypsy :

— Lisez, dit-il.

Certes, elle ne pressentait rien de funeste. Bien qu’elle eût les meilleurs yeux du monde, elle ajusta sur son ne* un charmant binocle avant de déplier le billet.

D’un coup d’œil elle le lut en entier.

Elle devint toute pâle d’abord, puis fort rouge; un frisson nerveux la secoua de la tète aux pieds ; ses jambes fléchirent; elle chancela. Fanferlot croyant qu’elle allait tomber, tendit les bras pour la retenir.

Précaution inutile! Mœe Gypsy était de ces femmes dont la paresseuse insouciance masque une énergie endiablée, créatures fragiles dont la force de résistance n’a pas de limites ; chattes par les grâces et les délicatesses, chattes surtout par leurs nerfs et leurs muscles d’acier.

Le vertige du coup de massue qu’elle venait de recevoir dura ce que dure l’éclair. Elle chancela, mais elle ne tomba pas. Elle se redressa plus forte, saisit les poignets de l’agent de la préfecture et, de sa main mignonne, les serrant à le faire crier :

— Expliquez-vous, dit-elle; qu’est-ce que cela signifie? Vous savez ce que m'annonce cette lettre?

Si brave qu’il soit, lui qui chaque jour affronte les plus dangereux coquins, Fanferlot eut presque peur de la colère de 31me Nina.

— Hélas I murmura-t-il.

~ On veut arrêter Prosper, on l’accuse d’avoir volé!.* J

— Oui, on prétend qu’il a pris à sa caisse 350,000 fr.

— C’est faux ! s’écria la jeune femme, c’est une infamie et une absurdité.

Elle avait lâché les poignets de Fanferlot, et sa fureur, véritable rage d’enfant gâté, s’exhalait en gestes désordonnés. Elle se souciait bien vraiment de son beau peignoir et de ses magnifiques dentelles, qu’elle lacérait impitoyablement.

LL DObbfKK M" 113 43

— Prosper voler, disait-elle, ce serait trop bète. Yolcr f à quoi bon? N’a-t-il pas une grande fortune?...

— C’est que précisément, belle dame, insinua l’agent de la sûreté, on affirme que M. Bertomy n’est pas riche, qu’il n’a pour vivre que ses appointements.

Cette réponse parut confondre toutes les idées de Mmo Gypsy.

— Cependant, insista-t-elle, je lui ai toujours vu bea coup d’argent. Pas riche... mai9 alors...

Elle n’osa pas achever, mais ses yeux rencontrant ceux de Fanferlot, ils se comprirent.

Le regard de Mmo Nina voulait dire :

— Ce serait donc pour moi, pour mon luxe, pour mes caprices, qu’il aurait volé?

— Peut-être!... répondait le regard de l’agent delà sûreté.

Mais dix secondes de réflexion rendirent à la jeune femme son assurance première. Le doute qui, de son aile, avait effleuré son esprit, s’envola.

— Non ! s’écria-t-elle, jamais, malheureusement, Pros-

per n’aurait volé un sou pour moi. Qu’un caissier puise à pleines mains dans la caisse confiée à son honneur, pour une femme qu’il aime, on le comprend et on se l’explique; mais Prosper ne m’aime pas, il ne m’a jamais aimée. - ,

— ■ Oh ! belle dame ! protesta le galant et poli Fanferlot, ce que vous dites là, vous ne le pensez pas.

Elle secoua tristement la tète; une larme, à grand peine retenue, voilait l’éclat de ses beaux yeux.

— Je le pense, répondit-elle, et c’est vrai. Il est prêt à courir au-devant de mes fantaisies, direz-vous? Qu’estce que cela prouve. Quand je dis qu’il ne m’aime pas, je n’en suis que trop persuadée, allez, et je m’y connais. Une foi? en ma vie, j’ai été aimée par un homme de cœur, et par ce que je souffre depuis une année, je com* prends à quel point je l’ai rendu malheureux. Je nesui rien, dans la vie de Prosper, à peine un accident...

— Mais -alors pourquoi...

— Ab! oui..., interrompit Mmo Gypsy, pourquoi? Vous serez bien habile, vous, de me le dire. Voici un an que je cherche vainement une réponse à cette question ter* rible pour moi, et je suis femme!... Mais allez donc deviner la pensée .l’un homme si maître de soi que rien do ce qui se passe en son cœur ne remonte à ses yeux. Je l’ai observé comme une femme sait observer l’homme de qui dépend sa destinée, peine perdue ! Il est bon, il est doux, mais il n’offre aucune prise. On le croit faible, on se trompe. C’est une barre d’acier peinte en roseau, que cet homme à cheveux blonds.

Emportée par la violence de ses sentiments, Mmo tfina laissait voir jusqu'au fond de son âme. Elle était sans défiance, ne pouvant se' douter de la qualité de cet homme qui l’écoutait, qui lui était inconnu, mais en qui elle voyait un ami de Prosper.

Pour lui, Fanferlot, il s’applaudissait intérieurement de son bonheur et de son adresse. Il n’y a qu’une femme pour tracer un portrait ressemblant. En un moment d’exaltation, elle venait de lui donner les plus précieux renseignements; il savait désormais à quel homme il avait affaire, ce qui dans une enquête est le point capital.

— C’est qu’on dit, hasarda-t-il, que M. Bertomy est joueur, et le jeu mène loin.

Mmo Gypsy haussa les épaules.

— Oui, c’est vrai, répondit-elle, il joue. Je lui ai vu, sans un tressaillement, perdre ou gagner des sommes considérables. 11 joue, mais il n’est pas joueur. Il joue comme il soupe, comme il se grise, comme il fait des folies, sans passion, sans entraînement, sans plaisir. Quelquefois il me fait peur : il me semble qu’il traîne un corps où il u’y a plus d’âme. Ah ! je ne suis pas heureuse, allez'! Jamais je n’ai surpris en lui qu’une indifférence profonde, si immense, qtie souvent elle m’a paru être du désespoir. Et cet homme-là aurait volé ! Allons donc ! Tenez, vous ne m’ôterez pas de l’idée qu’il y a quelque chose de terrible dans sa vie, un secret, un grand malheur, je ne sais quoi, mais quelque chose. *

— Et fl ne vous a jamais parlé de son passé?

— Lui... Vous ne m’avez donc pas entendu? Je voui l’ai dit, il ne m’aime pas.

L’attendrissement peu à peu avait gagné Mme Nina. Elle pleurait et de grosses larmes roulaient silencieuses le long de ses joues.

Ce n’était qu’un moment de désespoir. Bientôt elle se redressa, l’œil enflammé par les plus généreuses ré* solutions.

— Mais je l’aime, moi 1 s’écria-t-elle, et c’est à moi de le sauver. Ah! je saurai parler à son patron, ce misérable qui l’accuse, et aux juges et à tout le monde. Il est arrêté, je prouverai qu’il est innocent. Venez, monsieur, partons, et je vous le promets, avant la fin du jour il sera libre ou je serai prisonnière avec lui.

Le projet de Mmo Gypsy était louable, assurément, et dicté par les sentiments les plus nobles; malheureusement il était impraticable.

Il avait en outre le tort d’aller à l’encontre des intentions de l’agent de la sûreté.

Si décidé qu’il fut à se réserver les difficultés comme les bénéfices de cette enquête, M. Fanferlot sentait fort bien qu’il ne pourrait dissimuler Mme Nina au juge d’instruction. Forcément un jour ou l’autre elle serait mise en cause et recherchée. C’est pour cela surtout qu’il ne voulait pas qu’elle se montrât de son propre mouvement. 11 se proposait de la faire apparaître quand et comme il le jugerait convenable, afin de s’attribuer à tout hasard et sans vergogne le mérite de l’avoir découverte.

C’est-à-dire que tout d’abord il s’efforça consciencieusement de calmer l’exaltation de la jeune femme. Il pensait qu’il serait aisé de lui démontrer que la moindre démarche en faveur de Prosper serait une folie insigne.

— Que gagnerez-vous, chère madame? luï disait-il; rien. Vous n’avez pas, je vous l’affirme, la moindre chance de succès. Et songez que vous allez vous compromettre gravement. Qui sait si la justice ne voudra pas voir en vous une complice de M. Bertomy 1

Mais ces perspectives inquiétantes, qui avaient arrêté Cavnillon, qui lui avaient fait livrer sottement une lettre qu’il pouvait si bien défendre, ne firent que stimule;! l’enthousiasme de Mm0 Gypsy.

C’est que l’homme calcule, pendant que la femme éuit les inspirations de son cœur.

Là où l’ami le plus dévoué hésite et recule, la femme marche tête baissée, insoucieuse du résultat.

— Qu’importe le danger, s’écria-t-elle. Je n’y crois pas, mais s’il existe, tant mieux, il donnera quelque mérite à une tentative toute naturelle. Je suis sûre que Prosper est innocent, mais si par impossible il est coupable, eh bien ! je Yeux partager le châtiment qui l’attend.

L’insistance de M”9 Gypsy devenait inquiétante. Elle avait, à la hâte, jeté un grand cachemire sur ses épaules, mis son chapeau, et ainsi vêtue, en peignoir et en pantoufles, elle se déclarait prête à partir, prête à aller trouver tous les juges de Paris.

— Venez-vous, monsieur, demandait-elle avec une impatience fébrile, venez-vous?...

Fanferlot n’était rien moins que décidé. Heureusement, il a toujours plusieurs cordes à son arc.

Les considérations personnelles n’ayant aucune prise sur cette nature énergique, il résolut d’invoquer l’intérêt meme de Prosper.

— Je suis tout à vous, belle dame, répondit-il; soit, partons. Seulement, laissez-moi, pendant qu’il en est temps encore, vous dire que très-probablement nous allons rendre à M. Bertomy le plus mauvais service.

r — En quoi, s’il vous plaît?

— En ce que nous allons le surprendre, belle dame, en ce que nous tentons une démarche qu’il ne peut prévoir après ce qu’il vous a écrit.

La jeune femme eut un beau geste de téméraire fierté ; elle ne doutait de rien.

— Il est des gens, monsieur, répondit-elle, qu’il faut sauver sans les prévenir et comme malgré eux. Je ccn-

nais Prosper, il est homme à se laisser assassiner sans lutter, sans mot dire-, à s’abandonner par insousiauce, par désespoir...

— Pardon, chère madame, pardon ! interrompit l’agent de la sûreté, M. Bertomy, précisément, n’a pas l’air d’un homme qui s’abandonne, comme vous dites. Je croirais volontiers, au contraire, qu’il a déjà bâti son plan de défense. Savez-vous si en vous montrant, lorsqu’il vous recommande de vous cacher, vous n’allez pas renverser ses plus surs moyens de justification?

Mmc Gypsy tardait à répondre. Elle examinait la valeur des objections de Fanferlot.

— Je ne puis pourtant pas, repi*it-clle, rester là, inactive, sans essayer de contribuer en quelque chose à sou salut. Ne comprenez-vous donc pas que le parquet ici me brûle les pieds?

Evidemment, si elle n’était pas absolument convaincue, sa résolution était ébranlée. L’homme de la préfecture de police sentit qu’il l’emportait, et cette certitude, lui laissant l’esprit plus libre, donna plus d’autorité à son éloquence.

— Vous avez, chère dame, reprit-il un moyen bien simple de servir l’homme que vous aimez.

— Lequel, monsieur, lequel?

— Obéissez-lui, mon enfant, prononça paternellement M. Fanferlot.

.Mrae Gypsy s’attendait à tout autre conseil.

— Obéir!... murmura-t-elle, obéir...

— Là est votre devoir, reprit Fanferlot, devenu grave et digne, devoir sacré.

Elle hésitait, encore, il prit sur la table la lettre de Prosper, qu’elle y avait posée, et il continua :

— Quoi! M. Bertomy, dans un moment terrible, alors qu’il va être arrêté, vous écrit pour vous tracer votre conduite, et vous voulez rendre vainc cette sage précaution! Que vous dit-il? Tenez, relisons ensemble ce billet, qui est comme le testament de sa liberté. Il vous dit : a ii tu m’aimes, je t’en prie, obéis... » Et vous hé-

sitez à obéir. Il vous dit encore : « Il y va de ma vie... » Yous ne l’aimez donc pas? Quoi! vous ne comprenez pas, malheureuse enfant, qu’en vous conjurant de fuir, de vous cacher, M. Bertomy a ses raisons, raisons impérieuses, terribles...

Ces raisons, M. Fanferlot les avait comprises en mettant le pied dans l’appartement de la rue Chaptal, et s’il ne les exposait pas encore, c’est qu’il les gardait, comme un bon général garde sa réserve, pour décider la victoire.

Mmo Gypsy était assez intelligente pour les deviner.

— Des raisons !... commença- t-elle ; Prosper voudrait donc qu’on ignorât notre liaison !...

Elle demeura un instant pensive, puis le jour tout à coup se faisant dans son esprit, elle s’écria :

— Oui ! je comprends maintenant. Folle que je suis, de n’avoir pas vu cela tout de cuite ! En effet, ma présence ici, où je suis depuis un an, serait contre lui une charge accablante. Ou dresserait l’inventaire de tout ce que je possède, de mes robes, de mes dentelles, de mes bijoux, et on lui ferait un crime de mon luxe. On lui demanderait où il a pris assez d’argent pour me combler à ce point de ne me rien laisser à désirer.

L’agent de la sûreté baissa la tète en signe d’assentiment.

— C’est bien cela, répondit-il.

— Mais alors il faut fuir, monsieur, fuir bien vite ! Qui sait si la police n’est pas déjà prévenue, si elle ne va pas se présenter.

— Oh ! fit M. Fanferlot, de l’air le plus dégagé, vous avez le temps, la police n’est ni si habile ni si prompte.

— Peu importe!...

Et laissant seul l’agent de la sûreté, Mme Nina se précipita dans sa chambre à coucher, appelant à grands cris sa femme de chambre, sa cuisinière, le petit groom luimême, ordonnant de vider les tiroirs et les armoires, d’entasser pèle-mèle dans des malles tout ce qui lui appartenait, et de se dépêcher surtout, de se presser.

Elle-même donnait l’exemple, et du meilleur cœur, quand une idée soudaine la ramena près de Fanferlot :

— Tout est prêt à l’instant, dit-elle, et je pars; mais où aller ?

— M. Bertomy ne vous le dit-il pas, chère dame? A l’autre bout de Paris? dans une maison meublée, dans un hôtel.

— C’est que je n’en connais pas.

L’homme de la préfecture eut l’air de réfléchir. Il avait mille peine à dissimuler une joie singulière qui éclatait, quoi qu’il fit, dans ses petits yeux ronds.

— Je connais bien un hôtel, moi, dit-il enfin, mais il ne vous conviendra peut-être pas. Damel ce n’est pas luxueux comme ici...

— Y serai- je bien?

— Avec ma recommandation, vous serez traitée comme une petite reine, et cachée surtout...

— Où est- ce?

— De l’autre côté de l’eau, quai Saint-Michel, hôtel du Grand- Archange, tenu par Mme Alexandre...

Mm0 Nina n’a jamais été longue à prendre une détermination.

— Yoici de quoi écrire, dit-elle à l’agent; faites votre lettre de recommandation.

En une minute il eut fini.

— Avec ces trois lignes, belle dame, dit-il, vous ferez de Mm0 Alexandre tout ce que vous voudrez.

— C’est bien ! Maintenant, comment faire savoir mon adresse à Cavaillon ? C’est lui qui devait me remettre la lettre de Prosper...

— 11 n’a pu venir, chère madame, interrompit l’agent de la sûreté, mais je vais le voir tout à l’heure et je lui dirai où vous trouver...

Mme dypsy allait envoyer chercher une voiture, Fanferlot, qui se dit pressé, se chargea de la commission. Le prétexte pour s’esquiver était bon.

11 jouait d’ailleurs de bonheur ce jour-là. Un fiacra passait devant la maison, il l’arrêta.

fi

bO

— Tu vas, dit-il au cocher après lui avoir décliné scs titres, attendre ici une petite dame brune qui va descendre avec des colis. Si elle te dit de la conduire quai Saint-Michel, tu feras claquer ton fouet; si elle te donne une autre adresse, descends de ton siège avant de partir, comme pour arranger un trait; je serai à portée de voir et d’entendre.

En effet, il alla s’établir de l’autre côté de la rue, chez un marchand de vins. 11 était tout étourdi de ce qu’il venait d’apprendre, et ne sachant plus que penser au juste, il avait besoin de mettre de L’ordre dans ses idées.

Il n’en eut guère le temps : de formidables coups de fouet troublaient le silence de la rue; Mme Nina se rendait au Grand- Archange.

— Allons 1 s’écria-t-il gaiment, celle-là, du moins, je la tiens.

A cette heure même où M"° Nina Gypsy allait chercher un refuge à cet hôtel du Grand- Archange, qui lui avait été indiqué par M. Fanferlot, dit l’Ecureuil, Prosper Bertomy était écroué au dépôt de la préfecture de police.

Depuis le moment où, maître de ses impressions, il avait réussi à reprendre son maintien habituel, son sangfroid ne s’était plus démenti.

Vainement les gens qui l’entouraient, observateurs ingénieux, avaient épié une défaillance de son regard, une expression douteuse de sa physionomie, ils l’avaient trouvé de marbre.

Même, on aurait pu le croire insensible à son affreuse

tE DOSSIER N 113

situation, sans une oppression douloureuse que révélait sa respiration plus pressée, sans les gouttes de sueur qui perlaient le long de ses tempes, trahissant d’horribles angoisses.

Chez le commissaire de police où il était resté plus de deux heures pendant qu’on était allé quérir des ordres, il avait causé avec les deux sergents de ville qui le gardaient.

Vers midi, étant à jeun, il sentit, à ce qu’il déclara, le besoin de prendre quelque chose. On lui fit apporter à déjeuner du restaurant voisin, et il mangea d’assez bon appétit, et but presque toute une bouteille de vin.

Pendant qu’il était là, dix agents au moins et divers employés de la préfecture, qui tous les matins ont affaire aux commissaires de police, vinrent examiner curieusement sa contenance. Tous eurent la même opinion et la formulèrent dans des termes presque pareils. Ils disaient :

— C’est un solide mâtin 1

Ou encore :

— Ce gaillard-là est trop tranquille pour n'ètre pas gardé à carreau.

Lorsqu’on lui annonça qu’un fiacre l’attendait en bas, t il se leva vivement ; mais avant de descendre, il demanda la permission d’allumer un cigare, permission qui lui fut accordée.

Sous la porte de la maison du commissaire, se tient habituellement une marchande de fleurs. 11 lui acheta un petit bouquet de violettes. Cette femme, comprenant qu’il était arrêté, et lui ayant dit en manière de remerciement :

— Bonne chance ! mon pauvre monsieur .

Il parut touché de cette marque banale d’intérêt et répondit :

— Merci, ma brave femme, mais il y a longtemps que je n’en ai plus,

Il faisait un temps magnifique, une resplendissante journée de printemps. Tout le long de la rue Montmar-

TÆ DOSSIER N* 113

tre que suivait le fiacre, Prosper mit plusieurs fois la tète à la portière, se plaignant, en souriant, d'être mis en prison par ce beau soleil, lorsqu’il ferait si bon être dehors.

— C'est même singulier, fit-il, jamais je n’ai eu si grande envie de me promener.

Un de ses gardiens, qui était un gros garçon réjoui et épais, accueillit cette réflexion par un énorme éclat de rire, et dit :

— Je comprends cela.

Au greffe, pendant qu’on remplissait les formalités de l’écrou, Prosper répondit avec une hauteur mêlée do dédain aux questions indispensables qui lui furent adressées.

Mais, lorsqu’aprcs lui avoir ordonné de vider ses poches sur la table, on s’approcha pour le iouiller, un. éclair d’indignation jaillit de ses yeux, puis une larme chaude aussitôt séchée au feu de ses pommettes. Ce ne fut qu’un éclair. 11 se laissa faire, levant les bras, pendant que, du haut en bas, des mains brutales le palpaient pour s’assurer qu’il ne dissimulait pas sous se3 vêtements quelque objet suspect.

Les investigations auraient peut-être été poussées plus loin et seraient devenues bien autrement ignominieuses sans l’intervention d’un homme d’un certain âge, d’apparence distinguée, portant cravate blanche et lunettes à branches d’or, qui se chauffait près du poêle, et qui, en ce lieu, semblait être chez lui.

A la vue de Prosper, qui entrait suivi des agents, il eut un geste de surprise et parut extrêmement ému ; il s’avança même, comme pour lui adresser la parole, mais il se ravisa.

Si troublé que fut le caissier, il ne put s’empêcher de remarquer que les yeux de cet homme restaient obstinément fixés sur lui. Le connaissait-il donc ? Il eut beau chercher dans ses souvenirs, il ne se rappel^. pas l’avoir jamais vu.

Cet homme, aux allures de chef do bureau, u’ét&ft

antre qu’un illustre employé de la préfecture de police, M. Lecoq.

Au moment où les agents qui avaient fouillé Prosper, s’apprêtaient à lui faire retirer ses bottes — une lime ou une arme tiennent si peu de place 1 — M. Lecoq fit un signe et dit :

— C’est assez.

Les autres obéirent. Toutes les formalités étaient remplies, et enfin on conduisit le malheureux caissier à une étroite cellule ; la porte, à grand renfort de verroux et de serrures, se referma sur lui; il respira; il était seul.

Oui, il se croyait seul, bien seul! il ignorait que la prison est de verre, que l’inculpé y est comme le misérable insecte sous le microscope de l’entomologiste. Il ne savait pas que les murs ont des oreilles toujours béantes, les guichets des yeux toujours fixes.

Il était si sûr d’être seul que toute sa fierté se fondit en un torrent de larmes, son masque d’impassibilité tomba. Sa colère, si longtemps contenue, éclata violente et terrible, comme un incendie qui, ayant longtemps couvé, a desséché toutes les matières inflammables.

Il s’emporta follement, il cria, il eut des imprécations et des blasphèmes. Il meurtrit ses poings aux murailles dans un accès de rage folle et impuissante comme celle de la bête fauve enfermée après le premier moment de stupeur.

C'est que Prosper Bertomy n’était pas ce qu’il paraissait être.

Ce gentleman hautain et correct, sorte de gandin glacé, avait des passions ardentes et un tempérament de feu.

Mais, un jour, vers vingt-quatre ans, l’ambition l’avait mordu au cœur. Pendant que tous ses désirs souffraient, emprisonnés dans sa médiocrité comme un lycéen dans une tunique trop étroite, regardant autour de lui tous ces riches auxquels l’argent donne la baguette des mille et une nuits, il envia leur sort.

c fi*

Il rechercha les origines et le point de départ de ton* les chefs opulents des grandes entreprises financières, et il reconnut qu’à leurs débuts ils possédaient pour la plupart moins que lui.

Comment donc s*étaient-ils élevés ? A force d’énergie,' d’intelligence et d’audace. Pour eux, la pensée féconde avait été. comme la lampe merveilleuse aux mains d’A- •adin.

Il se jura de les imiter et d’arriver comme eux.

De ce jour, avec une force de volonté beaucoup moins jrare qu’on ne croit, il imposa silence à ses instincts. Iî réforma, non son caractère, mais les dehors de son caractère.

Et ses efforts n’avaient pas été perdus. On avait foi en son caractère et en ses moyens. Ceux qui le connaissaient disaient :

— Il arriverai...

Et il était là, en prison, accusé d’un vol, c’est-à-dira perdu.

Car il ne s’abusait pas. Il savait qu’innocent ou coupable, l’homme soupçonné est marqué d’une flétrissure aussi ineffaçable que les lettres jadis imprimées au fer rouge sur l’épaule des forçats.

Dès lors à quoi bon lutter! A quoi bon un triomphe qui ne lave pas la souillure !...

Quand le gardien de service, le soir, lui apporta son repas, il le trouva étendu sur son lit, la tète enfoncée dans son oreiller, pleurant à chaudes larmes.

Ah! il n’avait plus faim, maintenant qu’il était seul. Un invincible engourdissement l’envahissait ; sa volonté éperdue flottait dans un brouillard opaque.

La nuit vint, longue, terrible, et pour la première fois il n’eut oour mesurer les heures que le pas cadencé des rondes rélevant les sentinelles. 11 souffrait.

Au matin, cependant, le sommeil lui vint avec le jour,’ et il dormait encore lorsque la voix du geôlier retentit dans la cellule.

— Allons, monsieur, disait-il, à l’instruction I

D’un bond il fut debout, il allait doue être interrogé.

— Marchons, dit-il, sans songer à réparer le désordre de sa toilette.

Pendant le trajet, son gardien lui dit :

— Vous avez du bonheur, vous allez avoir affaire à lin bien brave homme.

Le gardien avait mille fois raison.

Doué d’une pénétration remarquable, ferme, incapable de parti pris, également éloigné d’une fausse pitié et d’une sévérité excessive, M. Patrigent possède, à un degré éminent, toutes les qualités qu’exige la délicate et difficile mission du juge d’instruction.

Peut-être manque-t-il de la fébrile activité, parfois nécessaire pour frapper vite et juste; mais il possède une de ces patiences robustes que rien ne lasse ni ne décourage. Fort capable, d’ailleurs, de suivre pendant des années une instruction, comme il le fit lors de l’affaire des billets belges, dont il ne réunit les fils qu’ après quatre ans d’investigations.

Aussi, était-ce dans son cabinet que venaient s’échouer les affaires éternelles, les enquêtes restées en chemin, les procédures incomplètes.

Tel est, aussi exactement que possible, l’homme vers lequel on conduisait Prosper ; et on le conduisait par un chemin bien difficile.

On lui fit suivre un long corridor, traverser une salle pleine de gendarmes de Paris, descendre un escalier, (traverser une mauière de souterrain, puis monter un étroit et raide escalier qui n’en finissait pas.

Enfin, il arriva dans une longue et étroite galerie, basse d’étage, «ur laquelle ouvraient quantité de portes numérotées. ■>

Le gardien du malheureux caissier l’arrêta devant une de ces portes.

— Nous y sommes, lui dit-il; c’est ici que va se déei- 'der votre sort.

A cette réflexion du gardien, faite d’un ton de com»

misération profonde, Prosper ne put s’empêcher de frissonner.

C’était vrai pourtant : là, derrière cette porte, se trouvait un homme qui allait l’interroger, et selon ce qu’il répondrait, il serait relâché ou le mandat d’amener qu’on lui avait signifié la veille serait converti en mandat de dépôt.

Cependant, faisant appel à tout son courage, il posait déjà la main sur le bouton de la porte, lorsque son gardien l’arrêta.

— Oh ! pas encore, lui dit-il, on n'entre pas comme cela : asseyez-vous, on vous appellera quand votre tour sera venu.

L’infortuné obéit, et son gardien prit place près de lui.

Rien d’affreux, rien de lugubre comme une station dans cette sombre galerie des juges d’instructions.

D’un bout à l’autre est établi contre le mur un grossier banc de chêne, noirci par un usage quotidien. Involontairement on songe que sur ce banc sont venus tour à tour, depuis dix ans, s'asseoir tous les prévenus, tous les voleurs, tous les assassins du département de 1» Seine.

C’est que tôt ou tard, fatalement, comme l’immondict à l’égout, le crime arrive à cette terrible galerie qui a une porte sur le bagne, l’autre sur la plate-forme de l’échafaud. C’est là, selon la triviale mais énergique expression d’un premier président, le grand lavoir public de tout le linge sale de Paris.

La galerie, à l’heure où Prosper y arriva, était fort animée. Le banc était presque entièrement occupé. A côté de lui, si près qu’il le coudoyait, on avait placé un homme en haillons, à figure sinistre.

Devant chaque porte, qui est celle d’un juge d’instruction, se tenaient des groupes de témoins, où on causait à voix basse. A tout moment, allaient et venaient des gendarmes de Paris, dont les fortes bottes résonnaient les sur dalles, et qui amenaient ou reconduisaient des pri-

sonniers. Parfois, dominant le sourd murmure, on entendait un sanglot, et une femme, la mère ou la sœur de quelque prévenu, passait un mouchoir sur les yeux. A de courts intervalles, une porte s’ouvrait et se refermait, et la voix d’un huissier criait un nom ou un numéro.

A ce spectacle, à ces contacts flétrissants, au milieu de cette atmosphère chaude et chargée d’émanations étranges, le caissier se sentait défaillir, quand un petit vieux, vêtu de noir avec les insignes de sa dignité, la chaîne d’acier en sautoir, cria :

— Prosper Bertomy !

Le malheureux se dressa tout d’une pièce, et, sans savoir comment, se trouva poussé dans le cabinet du juge d’instruction.

Tout d’abord, il fut aveuglé. Il quittait un endroit fort obscur, et la fenêtre de la pièce où il entrait, placée en face de la porte, versait à flots un jour éclatant et criard.

Ce cabinet, comme tous ceux de la galerie, est sans physionomie particulière. On s’y croirait chez n’importe quel homme d’affaires.

Il est tendu d’un papier économique vert foncé, et à terre est un méchant tapis à vulgaires dessins noirs.

"Vis-à-vis la porte est un grand bureau, encombré de dossiers, derrière lequel est placé le juge, faisant face à ceux qui entrent, de telle sorte que son visage reste dans l’ombre, pendant que celui des prévenus ou des témoins qu’il interroge est en pleine lumière. A droite, est une petite table où écrit le greffier, cet indispensable auxiliaire du juge.

Mais Prosper ne remarquait pas ces détails. Toute son attention se concentrait sur le magistrat, et, à mesure qu’il l’examinait mieux, il se disait que son gardien ne l’avait pas trompé.

Il est vrai que la figure de M. Patrigent, figure irrégulière, encadrée de courts favoris roux, animée par des yeux vifs et spirituels, respirant la bonté, est de celles qui, au premier abord, rassurent et attirent.

PS

— Prenez une chaise, dit-il à Prosper.

Cette attention fut d’autant plus sensible au prévenu* qu’il s’attendait à être traite avec le dernier mépris. Elle lui parut d’un favorable augure, et lui rendit queloue liberté d’esprit.

Cependant M. Patrigent avait fait un signe à eon greffier.

— Nous commençons, Sigault, dit-il, attention.

Et se retournant vers Prosper :

— Comment vous appelez-vous? demanda-t-il.

— Augustc-Prosper Bertomy, monsieur.

— Quel âge avez- vous?

— J’aurai trente ans le 5 mai prochain.

— Quelle est votre professiou ?

— Je suis, monsieur, c’est-à-dire j’étais le caissier de la maison de banque André Fauvel.

Le magistrat l’interrompit pour consulter un petit agenda placé près de lui. Prosper, qui suivait attentivement tous ses mouvements, se prenait à espérer, se disant que jamais un homme ayant l’air si peu prévenu contre lui ne le retiendrait en prison.

Le renseignement qu’il cherchait trouvé, M. Patrigent reprit l’interrogatoire :

— Où demeurez-vous? demanda-t-il.

— Rue Chaptal, 39 , depuis quatre ans. J’habitais avant, 7, boule vai’d des Batignolles.

— Où êtes-vous né ?

— A Beaucaire, département du Gard.

— Avez- vous encore vos parents ?

— J’ai perdu ma mère il y a deux ans, monsieur, mais j’ai encore mon père.

— Habite-t-il Paris ?

— Non, monsieur, il habite Beaucaire avec ma sœuraui est mariée à l’un des ingénieurs du caual du MidL

C’est d’une voix affreusement troublée que Prosper répondit à ces dernières questions. C’est que s’il est des heures dans la vie où le souvenu de la iamille encourage

et console, il est de ces moments affreux où on voudrait être seul au monde et sortir des Enfants trouvés.

M. Patrigent remarqua fort bien et nota cette émotion de son prévenu lorsqu’il lui avait parlé de ses parents.

— Et, quelle est, continua-t-il, la profession de votre père?

— Il a été, monsieur, conducteur des ponts et chaussées, puis employé au canal du Midi, comme mon beaufrère; maintenant il a pris sa retraite.

Il y eut un moment de silence. Le juge d’instruction avait placé son fauteuil de telle sorte que tout en paraissant avoir la tète tournée, il ne perdait rien absolument du jeu de la physionomie de Prosper.

— Eh bien J fit-il tout à coup, vous êtes accusé d’avoir volé à votre patron 350,000 francs.

Depuis virgt- quatre heures, le malheureux jeune Jbomme avait eu le temps de se familiariser avec la terrible idée de cette accusation, et cependant, ainsi formulée et précisée, elle l’atterra, et il lui fut impossible d’articuler une syllabe.

— Qu'avez-vous à répondre? insista le juge d’instruction.

— Je suis innocent, monsieur, je vous le jure, jo suis .innocent 1

— Je le souhaite pout vous, fit M. Patrigent, et vous pouvez comptez sur moi pour vous aider de toutes mes forces à faire éclater votre innocence. Avez- vous, du moins, quelques faits à alléguer pour votre défense, quelques preuves à donner?

— Eh! monsieur, que puis-je dire, lorsque moi-mème je ne comprends pas ce qui a pu se passer! Je ne puis qu’invoquer ma vie entière...

Le magistrat interrompit Prosper d’un geste.

— Précisons, dit-il ; le vol a été commis dans des cir- -constances telles que les soupçons ne peuvent, ce semble, atteindre que M. Eauvel ou vous. Peut-on soupçonner quelque autre personne ?

— Non monsieur.

— Vou9 vous dites innocent, le coupable est donc M. Fauvel.

Prosper ne répondit pas.

— Avez-vous, insista M. Patrigent, quelque motif de croire que votre patron s’est volé lui-même? Si léger qu’il soit, dites-le moi.

Et comme le prévenu gardait toujours le silence :

— Allons, reprit le juge, vous avez, je le vois, besoiD de réfléchir encore. Ecoutez la lecture de votre interrogatoire que va vous faire mon greffier, vous signerez ensuite et on vous reconduira en prison.

Le malheureux était anéanti. La dernière lueur qui avait éclairé son désespoir s’éteignait. 11 n’entendit rien de ce que lui lut Sigault, c’est sans voir qu’il signa.

11 était si chancelant en sortant du cabinet du juge,’ que son gardien lui conseilla de s’appuyer sur lui.

— Cela ne va donc pas bien? lui dit cet homme; allons, monsieur, il faut du courage.

Du courage! Prosper n’en avait plus quand il se retrouva dans sa cellule ; mais avec la colère, la haine en- ' trait dans son cœur.

11 s’était promis qu’il parlerait au juge d’instruction, qu’il se défendrait, qu’il établirait son innocence, on ne lui en avait pas laissé le temps. Il se reprochait amèrement d’avoir cru à des apparences de bienveillance.

— Quelle dérision ! disait-il, est-oe donc là un interrogatoire ?

" Non, ce n’était pas un interrogatoire, en effet, mais une simple formalité.

En faisant comparaître Prosper, M. Patrigent obéissait à l’article 93 du Code d’instruction criminelle, lequel dit que « tout inculpé sous le coup d’un mandat d’amener sera interrogé dans les vingt-quatre heures au plus tard. »

Mais ce n’est pas en vingt-quatre heures, surtout dans une affaire comme celle-là, en l’absence de tout corps de délit, de toute preuve matérielle, de tout indice même,'

qu'un juge d’instruction peut réunir les éléments d’un interrogatoire.

Pour triompher de l’opiniâtre défense d’un prévenu qui se renferme dans la négation absolue comme dans une forteresse, il faut des armes. Ces armes, M. Patrigent s’occupait à les préparer.

Si Prosper était resté une heure de plus dans la galerie, il aurait vu le même huissier qui l’avait appelé sortir du cabinet du juge d’instruction et crier :

— Le numéro 3 !

Le témoin qui avait le numéro 3, et qui s’était assis, en attendant son tour, sur le banc de bois, c’était M. André Fauvel.

Le banquier n’était plus le même homme.

Autant, dans ses bureaux, il avait paru animé d’intentions bienveillantes, autant, lorsqu’il entra chez le juge, il semblait irrité contre son caissier. La réflexion qui, d’ordinaire, amène avec le calme le besoin de pardonner, ne lui avait apporté que colère et désirs de vengeance.

Les inévitables questions qui commencent tout interrogatoire lui avaient à peine été adressées que son naturel fougueux l’emportant, il se répandit contre Prosper en récriminations et môme en invectives.

Il fallut que M. Patrigent lui imposât silence, lui rappelant ce qu’il se devait à lui-mème, quels que fussent d’ailleurs les torts de son employé.

Facile tout à l’heure avec le prévenu, le juge d’instruction devenait attentif et méticuleux. C’est que l’interrogatoire de Prosper n’avait été qu’une formalité, la constatation d’ua fait brutal. Il s’agissait maintenant de rechercher les faits accessoires, les particularités, de grouper enfin en faisceau les circonstances, en apparence les plus insignifiantes, pour en tirer une conviction.

— Procédons par ordre, monsieur, dit-il à M. Fauvel, et, pour le moment, bornez-vous, je vous prie, à répondre à mes question. Doutiez-vous de la probité de votre caissier?

N LE DOL'SIEK K* 113

— Certes, non! Et cependant, millq raisons auraient dû m’inquiéter.

— Quelles raisons, je vous prie ?

— M. Bertomy, mon caissier, jouait, il passait des nuits au baccarat, à diverses reprises j’ai su qu’il avait perdu de fortes sommes. Il avait de mauvaises connaissances. Une fois, avec un des clients de ma maisojft, M. de Clameran, il s’est trouvé mêlé à une affaire scandaleuse de jeu, qui avait commencé chez une femme, et qui s’est terminée en police correctionnelle.

Et pendant plus d’une minute, le banquier chargea terriblement Prosper. Quand enfin il s’arrêta :

— Avouez, monsieur, fit le juge, que vous êtes bien imprmjfcnt, pour ne pas dire bien coupable, d’avoir osé confier votre caisse à un tel homme.

— Eh! monsieur, répondit M. Fauvel, Prosper n’a pas toujours été ainsi. Jusqu’à l’an passé, il a été le modèle des hommes de son âge. Admis dans ma maison, il faisait presque partie de ma famille, il passait toutes ses soirées avec nous, il était l’ami intime de mon fils aine, Lucien. Puis, tout à coup, brusquement, du jour au lendemain, il a cessé ses visites et nous ne l’avons plus revu. Cependant, j’avais tout lieu de le croire fort épris de ma nièce Madeleine.

M. Patrigent eut un certain froncement de sourcils qui lui est familier quand il croit avoir saisi quelque indice.

— Ne serait-ce pas précisément cette inclination, demanda-t-il, qui aurait déterminé l’éloignement de M. Bertomy ?

— Pourquoi? fit le banquier de l’air le plus surpris. Je lui aurais le plus volontiers du monde accordé la main de Madeleine, et pour être franc, je supposais qu'il me la demanderait. Ma nièce eût été un beau parti, un parti inespéré pour lui; elle est très-jolie, et elle, aura un demi-mlfiion de dot.

— Alors, vous ne voyez nul motif à la conduite do volre^caissier?

Le banquier parut cherche..

— Aucun absolument, répondit-il. J’ai toujours supposé que Prosper avait été entraîné hors du droit chemin par un jeune homme dont il fit la connaissance chez moi à cette époque, M. Raoul de Lagors.

— Ali!... et quel est ce jeune homme?

— Un parent de ma femme, un charmant garçon, spirituel, bien- élevé, un peu étourdi, mais assez riche pour payer ses étourderies.

Le juge d’instruction n’avait plus l’air d’écouter; il inscrivait ce nom de Lagors sur son agenda, à la suite d’une liste de noms déjà longue.

— Maintenant, reprit-il, arrivons au fait : Vous êtes sûr que le vol n’a pas été commis par personne de votre maison !

— Matériellement sûr; oui, monsieur.

— Votre clé ne vous quittait jamais?

— Rarement, du moins; et quand je ne la portais pas sur moi, je la déposais dans un des tiroirs du secrétaire de ma chambre à coucher.

— Où était-elle, le soir du vol?

— Dans mon secrétaire.

— Mais alors...

— Pardon, monsieur, interrompit M. Fauvel, permettez-moi de vous faire remarquer que pour un coffre-fort comme le mien la clé ne signifie rien. Avant tout il faut connaître le mot sur lequel tournent les cinq boutons mobiles. Avec le mot, on peut à la rigueur ouvrir sans clé, mais sans le mot...

— Et ce mot, vous ne l’avez dit à personne ?

— A personne au monde, non monsieur. Et tenez, j’aurais été parfois bien embarrassé de dire sur quel mot ma caisse était fermée. Prosper le changeait quand bon lui semblait, il me prévenait et il m’arrivait de l’oublier.

— L’aviez-vous oublié, le jour du vol ?

— Non, le mot avait été changé l’avant-veilLe et M singularité m’avait frappé.

— Quel était-il ?

— Gypsy, G, y, p, s, y, lit le banquier dictant l’orthographe.

Ce mot aussi, M. Patrigeut l’écrivit.

a— Encore une question, monsieur, dit-il, étiez- vous chez vous la veille du vol ?

— Non, monsieur. Je dinais chez un de raes amis, et j’y ai passé la soirée. Lorsque je suis rentré chez moi, vers une heure, ma femme était coucùée, et je me suis moi-même couché immédiatement.

— Et vous ignoriez quelle somme se trouvait dans la caisse ?

— Absolument. D’après mes ordres formels, je devais supposer qu’il ne s’v trouvait qu’une somme insignifiante : je l’ai déclaré à monsieur le commissaire, et M. Bertomy l’a reconnu.

— C’est exact, le procès-verbal en fait foi.

M. Patrigent se tut. Pour lui, tout était dans ce fait : «Le banquier ignorait qu’il y eût 350,000 francs en caisse et Prosper avait manqué à son devoir en les faisant retirer de la Banque », donc... la conclusion était facile à tirer.

Voyant qu’on ne l’interrogeait plus, le banquier pensa qu’il pouvait enfin dire tout ce qu’il avait sur le cœur.

— Je me crois au-dessus du soupçon, monsieur, commença-t-il,. et cependant je ne dormirai tranquille que lorsque la culpabilité de mon caissier aura été parfaitement établie. La calomnie s’attaque de préférence à lTomme qui a réussi; je puis être calomnié. 350,000 jffancs sont une fortune capable de tenter le plus riche. Je vous serai reconnaissant de faire examiner la situation de ma maison, cet examen prouvera que je ne puis avoir nul intérêt à me voler moi-même, la prospérité de mes affaires...

— Il suffit, monsieur.

Il suffisait en effet. Déjà M. Patrigent était renseigné et savait aussi bien que le banquier à quoi s’en tenir sur sa situation, , 5

es

Il le pria de signer son interrogatoire, et le reconduisit jusqu’à la porte de son cabinet, faveur rare, de sa part.

M. Fauvel sorti, Sigault, le greffier, se permit une observation.

— Voilà nne affaire diablement obscure, dit-il. Si le caissier est adroit et ferme, il me parait bien difficile de le convaincre.

— Peut-être, répondit le juge; mais voyons les antres témoins.

Celui qui avait le numéro 4, n’était autre que Lucien,, le fils aîné de M. Fauvel.

Ce jeune homme, grand et beau garçon, de vingt-deiïx ans, répondit qu’il aimait beaucoup Prosper, qu’il avait était fort lié avec lui et qu’il l’avait toujours considéré comme un honnête homme, incapable même d’une indélicatesse.

Il déclara qu’à cette heure encore, il ne pouvait s’expliquer comment et par quelle suite de circonstances fatales Prosper en était venu à commettre un vol. Il s’était aperçu que Prosper jouait, mais non autant qu’on le prétendait. Il n’avait jamais vu qu’il fît des dépenses audessus de ses moyens.

Au sujet de sa cousine Madeleine, il répondit :

— J’ai toujours pensé que Prosper était amoureux de Madeleine, et jusqu’à hier j’ai été convaincu qu’il l’épouserait, sachant que mon père ne s’opposerait pas à ce mariage. J’ai toujours attribué la désertion de Prosper â une brouille avec ma cousine, mais j’étais persuadé qu’ils finiraient par se réconcilier.

Ces renseignements, mieux encore que ceux de M. Fauvel, éclairaient le passé du caissier, mais ne révélaient en apparence aucun indice dont on pût tirer parti dans les conjonctures présentes.

Lucien signa sa déposition et se retira.

C’était au jeune Cavaillon à être interrogé.

Le pauvre garçon était, lorsqu’il se présenta devant I*juge, dans un état à faire pitié.

Ayant, en grand secret, la veille, raconté à un de ses amis, clerc d’avoué, son aventure avec l’agent de la sûreté , ce clerc l’avait outrageusement plaisanté de sa poltronnerie. 11 éprouvait d’affreux remords et avait passé la nuit à sc reprocher d’avoir perdu Prosper.

11 eut au moins ce mérite de s’efforcer de réparer ce qu’il appelait sa trahison.

11 n’accusa pas précisément M. Fanvel, mais il déclara courageusement qn’il était l’ami du caissier, son obligé, et qu’il était sûr de son innocence comme de la sienne propre.

Malheureusement, outre qu’il n’avait milles preuves

fournir à l’appui de ses dires, sa profession d’amitié passionnée enlevait beaucoup de valeur à ses déclarations.

Après Cavaillon, six ou huit employés de la maison Fauvel défflcrent successivement dans le cabinet du juge; mais leurs dépositions furent presque toutes insignifiantes.

L’un d’eux, cependant, donna un détail que nota le juge. 11 prétendit savoir que Prosper avait spéculé à la Bourse, par l’entremise de M. Raoul de Lagors, et gagné des sommes importantes.

Cinq heures sonnaient lorsque la liste des témoins cités pour ce jour fut épuisée. Mais la tâche de M. Patrigent n’était pas terminée encore. 11 sonna son huissier, qui parut presque aussitôt, et lui dit :

— Allez, au plus vite, me chercher Fanferlot.

L’agent de la sûreté fut long à se rendre aux ordres du juge. Ayant rencontré dans la galerie un de ses collègues, il s’était cru obligé à une poütesse, et l’huissier avait été obligé d’aller le relancer au petit estaminet du coin.

— Depuis quand vous faites-vous attendre? dit sévèrement le juge lorsqu’il entra.

Fanferlot, qui s'était présenté en saluant jusqu’à terre, i’inciina, s’il est possible, plus profondément encore. C'est qu’en dépit de son visage riant, mille inquiéta*

des le taquinaient. Pour suivre seul l’affaire Bertomy, il lui fallait jouer un double jeu qu’on pouvait découvrir. A ménager la chèvre de la justice et le chou de son ambition, ii courait de gros risques, dont le moindre était üe perdre sa place.

— J’ai eu beaucoup à faire, répondit-il pour s’excuser, et je n’ai pas perdu mon temps.

Et tout aussitôt il se mit à rendre compte de ses démarches. Non sans embarras, par exemple, car il ne parlait qu’avec toutes sortes de restrictions, triant ce qu’il devait dire et ce qu’il pouvait taire. Ainsi, il livra l’histoire de la lettre de Cavaillon, remit même au juge cette lettre qu’il avait volée à Gypsy, mais il ne souffla mot de Madeleine. En revanche, il donna sur Prosper et sur madame Gypsy une foule de détails biographiques ramassés un peu partout.

A mesure qu’il avançait dans son récit, les convictions de M. Patrigent s’affermissaient.

— Evidemment, murmura-t-il, ce jeune homme est coupable.

Fauferlot ne releva pas cette réflexion. Cette opinion n’était pas la sienne, mais il était ravi de cette idée que le juge faisait fausse route, se disant qu’il n’en aurait que plus de gloire à saisir le vrai coupable. Le fâcheux est qu’il ne savait encore comment arriver à ce beau résultat.

Tous les renseignements recueillis, le juge congédia son agent en lui donnant diverses missions et en lui assignant rendez-vous pour le lendemain.

— Surtout, dit-il en finissant, ne perdez pas de vue la fille Gypsy; elle doit savoir où est l’argent et peut nous mettre sur la trace.

Fauferlot. eut un sourire malin.

— Monsieur le juge peut être tranquille, dit-il; la dame est en bonnes mains.

Resté seul, et bien que la soirée fût avancée, M. Patrigent prit encore bon nombre de mesures qui devaient faire affluer chez lui les dépositions.

Cette affaire s’était absolument emparée de son esprit, et l'irritait et l’attirait tout ensemble. Il lui semblait y découvrir certains côtés obscurs et mystérieux qu'il s'était juré de pénétrer.

Le lendemain, bien avant son heure habituelle, il était à son cabinet. Il entendit ce jour-là Mma Gypsv, fit revenir Cavaillon et envoya chercher M. Fauvel. Et cette activité, il la déploya les jours suivants.

Seuls, deux témoins cités firent défaut.

Le premier était le garçon de bureau envoyé par Prosper à la Banque , il était gravement malade d’une chute.

Le second était M. Raoul de Lagors.

Mais leur absence n’empêchait pas le dossier de Prosper de grossir, et le lundi suivant, c’est-à-dire cinq jours après le vol, M. Patrigent croyait avoir entre les mains assez de preuves morales pour écraser son prévénu.

Pendant que sa vie entière était l’objet des plus minutieuses investigations, Prosper était en prison, au secret.

Les deux premières journées ne lui avaient pas paru trop longues.

On lui avait, sur ses instances, donné quelques feuilles de papier, numérotées, dont il devait rendre compte, et il écrivait avec une sorte de rage des plans de défense et des mémoires justificatifs.

Le troisième jour, il commença à s’inquiéter de ne voir personne que les condamnés employés au service des « secrets » et le geôlier chargé de lui apporter ses repas.

— Est-ce qu’on ne va pas m’interroger de nouveau? demandait-il chaque fois.

— Votre tour viendra, allez, répondait invariablement le geôlier.

Et le temps passait, et le malheureux torture par le» angoisses du secret, qui brise les plus énergiques natures, tombait dans le plus sombre désespoir.

— Suis-je donc ici pour toujours? s’ecriait-il.

Non, on ne l’oubliait pas, car le lundi matin, à uneheure où les geôliers ne venaient jamais, il entendit grincer les verroirx de la cellule.

D’un bond il se dressa et courut vers la porte.

Mais à la vue d’un homme à cheveux blancs debom. sur le seuil, il fut comme foudroyé.

— Mon père, balbutia-t-il, mon père!...

— Oui, votre père...

A la stupeur première de Prosper, un sentiment de joie immense avait succédé.

C’est qu’un père, quoi qu’il arrive, est l’ami sur lequel on doit compter. Aux heures terribles, lorsque tout appui manque, on se souvient de cet homme sur lequel ont s’appuyait étant enfant, et, alors même qu’il ne peut rien, sa présence rassure comme celle d’un protecteur tout puissant.

Sans réfléchir, entraîné par un élan d’effusion attendrie, Prosper ouvrit les bras comme pour se jeter ancou de son père.

M. Bertomy le repoussa durement.

— Eloignez-vous, ordonna-t-il.

11 s’avança alors dans la cellule, dont la porte se referma. Le père et le fils étaient seuls en présence. Prosper brisé, anéanti, M. Bertomy irrité, presque menaçant.

Repoussé par ce dernier ami, un père, le malheureux caissier parut se roidir contre une douleur atroce.

— Vous aussi, s’écria-t-il, vous!... vous me croyer coupable.

— Epargnez-vous une comédie honteuse, interrompit M. Bertomy, je sais tout.

— Mais je suis innocent, mon père, je vous le jure par la mémoire sacrée de ma mère.

— Malheureux !... s’écria M. Bertomy, ne blasphème* pas!...

Un irrésistible attendrissement le gagna, et c’est d’une voix faible, presque inintelligible qu’il ajouta :

— Votre mère est morte, Prosper, et je ne savais pas qu’un jour viendrait où je bénirais Dieu de me l’avoir enlevée. Votre crime l’eût tuée !

Il y eut un long silence; enfin Prosper reprit :

• — Vous m’accablez, mon père, et cela au moment où j’ai besoin do tout mon courage, au moment où je suis victime de la plus odieuse machination.

— Victime! fit M. Bertomy, victime!... C’est-à-dire pie vous essayez de flétrir de vos insinuations l’homme louoraldc et bon qui a pris soin de vous, qui vous a accablé de bienfaits, qui vous avait assuré une position brillante, qui vous préparait un avenir inespéré. C’est assez de l’avoir volé, ne le calomniez pas.

— Par pitié ! mon père, laissez-moi vous dire...

— Quoi ! vous allez nier peut-être les bontés de votre /airon? Vous étiez cependant si sur de son affection, qu’un jour vous m’avez écrit, me disant de me préparer à faire le voyage de Paris pour demander à M. Fauvel la main de sa nièce. Etait-ce donc un mensonge?...

— Non, répondit Prosper d’une voix étouffée, non...

— 11 y a un an de cela; vous aimiez Mlla Madeleine, alors, du moins vous me l’écriviez...

— Mais je l’aime, mon père, plus que jamais; je n’ai jamais cessé de l’aimer.

M. Bertomy eut un geste de méprisante pitié :

— Vraiment ! s’écria-t-il. Et la pensée de la chaste et pure jeune fille que vous aimiez ne vous arrêtait pas au seuil de la débauche. Vous l’aimiez!... Comment donc osiez-vous, sans rougir, vous présenter devant elle en quittant les flétrissantes compagnies qui étaient les vôtres ?

— Au nom du ciel ! laissez-moi vous expliquer par quelle fatalité Madeleine...

— Assez, monsieur, assez. J a sais tout, je vous l'ui (lit.

LE DOSSIER N° 113 fl

J*ai vu votre patron hier. Ce matin, j’ai vu votre juge, •et c’est à sa bonté que je dois d’avoir pu pénétrer jusqu’à vous. Savez-vous que j’ai dû, moi, nie laisser fouiller, .■déshabille* presque, pour entrer ici. On peusait que je ."vous apportais une arme.

Prosper n’essayait plus de lutter. Il s’était- laissé tom- .ber, désespéré, sur le tabouret de sa prison.

; — J’ai vu votre appartement et j’ai compris votre crime. J’ai vu des tentures de soie à toutes les portes et des tableaux à cadres dorés le long de tous les murs. .Chez mon père, les murs étaient blanchis à la chaux, et il n’y avait qu’un fauteuil dans la maison, celui de ma mère. Notre luxe, c’était notre probité. Vous êtes le prc- .xnier de la famille qui ayez eu des tapis d’Aubussou; il est vrai que vous êtes le premier voleur qui se soit trouvé dans notre famille.

A cette dernière insulte, le sang afflua aux joues de Prosper; cependant il ne bougea pas.

— Mais il faut du luxe maintenant, poursuivait M. Bertomy, s’animant et s’exaltant au bruit de ses paroles; il faut du luxe à tout prix. On veut l’opulence insolente et *de faste du parvenu avant d’être parvenu. On entretient des maitresses qui portent des mules de satin doublées de cygne, comme celles que j’ai vu au pied de votre lit, ’ et on a de* domestiques en livrée. Et on vole ! Et les banquiers en sont venus à n’oser plus confier à personne la clé de leur caisse. Et tous les matins, quelque vol inattendu couvre de boue des familles honorables...

M. Bertomy s’arrêta brusquement; il venait de s’apercevoir que son fils paraissait hors d’état de l’enten- 1 dre.

— Brisons là, reprit-il, je ne suis pas venu ici pour <'VOUs faire des reproches, je suis venu pour sauver, s'il se peut, quelque chose de notre honneur, pour empêcher qu’on imprime notre nom dans les journaux judiciaires, parmi les noms des voleurs et des assassins. Levez- vous «t écoutez-moi.

A la voix impérieuse de son père, Prosper se dressa

tout d’une pièce. Tant de coups successifs le réduisaient •à cet état d’insensibilité farouche du misérable qui n’a plus rien à redouter.

— Avant tout, commença M. Bertomy, combien vous reste-t-il encore des trois cent cinquante mille francs que tous avez volés ?

— Encore une fois, mon père, répondit l’infortuné avec un accent d’alfreuse résignation, encore une fois, je suis innocent.

— Soit, je m’attendais à cette réponse. Ce Sera donc /notre famille qui réparera le préjudice causé par vous à votre patron.

v — Comment ! que voulez-vous dire ?

— Le jour où il a-appris votre crime, votre beau-frère <est venu me rapporter la dot de votre sœur : soixante- .dix mille francs. J’ai pu réunir de mon côté cent quarante mille francs. C’est en tout deux cent dix mille francs que j’ai là sur moi, et je vais les aller porter à M. Fauvel.

Cette menace tira Prosper de son anéantissement.

— Vous ne ferez pas cela 1 s’écria- t-il avec une vio*lence mal contenue.

— Je le ferai avant la fin de la journée. Pour le resta de la somme M. Fauvel m’accordera du temps. Ma pension de retraite est de quinze cents francs, je puis vivre -avec cinq cents, je suis encore assez fort pour remplir un emploi, de son côté, votre beau-frère...

M. Bertomy s’arrêta court, épouvanté de l’expression -de la physionomie de son fils. Une colère si furieuse qu’elle tournait à la folie, contractait ses traits; ses yeux, ■tout à l’heure éteints, lançaient des éclairs.

— Tons n’avez pas le droit, mon père, s’écria-t-il, non," tous navez pas le droit d’agir ainsi. Libre à vous de refuser de me croire ; il vous est interdit de tenter une démarche qui serait un aveu et me perdrait. Qui voua assure que je suis coupable? Quoi? lorsque la justice -iiésite, vous, mon père, vous n’hésitez pas, et plus iflPH

pitoyable que la justice, vous me condamnez sans m’entendre.

— Je remplirai mon devoir !

— C’est-à-dire que je suis au bord de l’abime et que vous allez m’y précipiter ! Est-ce là ce que vous appelez votre devoir? Quoil entre des étrangers qui m’accusent et moi qui vous crie que je suis innocent, vous ne balancez pas? Pourquoi? Est-ce parce que je suis votre fils? Notre honneur est en péril, c’est vrai; raison de plus pour me soutenir, pour m’aider à la défendre et à le sauver.

Prosper avait su trouver de ces accents qui font pénétrer le doute au plus profond des consciences et ébranlent les plus solides convictions. M. Bertomy était ému.

— Cependant, murmura-t-il, tout vous accuse.

— Ah ! mon père ! c’est que vous ne savez pas qu’un jour j'ai dû fuir Madeleine; il le fallait. J’étais désespéré, j’ai voulu m’ctourdir. J’ai cherché l’oubli, j’ai trouvé le dégoût et la honte. O Madeleine !...

11 s’attendrissait; mais bientôt il reprit avec une violence croissante :

— Tout est contre moi, peu importe ! je saurai me justifier ou périr à la tâche. La justice humaine est sujette à l’erreur; innocent, je puis être condamné; soit, je subirai ma peine; mais on sort du bagne...

— Malheureux, que dites-vous?...

— Je dis, mon père, que je suis maintenant un autre homme. Ma vie a un but, désormais, la vengeance. Je suis victime d’une machination infâme. Tant que j’aurai une goutte de sang dans les veines, j’en poursuivrai l’auteur. Et je le trouverai, il faudra bien qu’il expie me3 tortures et mes angoisses. C’est de la maison Fauvel que part le coup, c’est là qu’il faut chercher.

— Prenez garde ! fit M. Bertomy, la colère vous égare!...

— Oui, je vous comprends, vous allez me vanter la probité de M. André Fauvel; vous allez me dire que toutes les vertus se sont réfugiées au sein de cette fa-

VU

mille patriarcale. Qu’en savez-vous? Serait-ce la première fois que de beaux semblants d’honnêteté cacheraient les plus honteux secrets? Pourquoi Madeleine m’a-t-clle un jour, tout à ioup, détendu de songer à elle? Pourquoi m’a-t-elle exilé, alors qu’elle souffre autant que moi de notre séparation, alors qu’elle m’aime encore, m’entendez-vous bien, qu’elle m’aime..., j’en suis sûr, j’en ai eu la preuve.

L’heure accordée à M. Bertomy pour un entretien avec son fils était écoulée, le geôlier vint l’en avertir.

Mille sentiments divers déchiraient le cœur de ce père infortuné, et lui ôtaient toute liberté de réflexion.

Si Prosper disait vrai, pourtant 1 Quels ne seraient pa* plus tard ses remords d’avoir ajouté à son malheur, déjà si grand 1 Et qui prouvait qu’il ne disait pas vrai?

La voix de ce fils dont, si longtemps, il avait été fier, avait réveillé en lui toutes les tendresses paternelles violemment comprimées. Eh 1 fût-il coupable, et coupable d'un pire crime, en était-il moins son fils?

Sa figure avait perdu toute sa sévérité, ses yeux étaient brillants de larmes près de s’échapper.

11 voulait sortir grave et irrité comme il était entré : il n’eut pas ce courage cruel. Son cœur se brisa, il ouvrit les bras et pressa Prosper contre sa poitrine.

— O mon fils 1 murmurait-il en se retirant, puisses-tu avoir dit vrai !...

Prosper l’emportait, il avait presque convaincu son père de son innocence. Mais il n’eut pas le temps de se réjouir de cette victoire.

La porte de la cellule s’ouvrit presque aussitôt après s’ètre refermée et la voix du geôlier, comme la première fois, cria :

— Allons, monsieur, à l’instruction.

Il fallait obéir quand môme, il obéit.

Mais sa démarche n’était plus celle des premiers jours, « un changement complet venait de s’opérer en lui. 11 allait le front haut, d’un pas assuré, et le feu de la résolution éclatait dans ses yeux.

11 connaissait le cliemin, maintenant, et il marchait un peu eu avant (lu garde de Paris qui l’accompagnait.

Comme il traversait la petite salle basse où se tiennent les agents et les gardes de service, il croisa cet homme à lunettes d’or, qui, dans la salle du greffe, l’avait fixé si longtemps.

— Du courage ! M. Prosper Bertomy, lui dit ce personnage, si vous êtes innocent, on vous aidera

Prosper, surpris, s’arrêta; il cherchait une réponse, mais déjà l’homme était passé.

— Quel est ce monsieur? demanda-t-il au garde qui le suivait.

• — Quoi 1 vous ne le connaissez pas ! répondit le garde d’un air de surprise profonde, mais c’est M. Lecoq, de la sûreté.

— Qui ça, Lecoq?

— Vous pourriez bien dire : o Monsieur, » fit le garde de Paris offensé; ça ne vous écorcherait pas la bouche. M. Lecoq est un homme à qui on n’en conte pas, -et qui sait tout ce qu’il veut savoir. Si vous l’aviez eu, au heu de ce mielleux imbécile de Fanferlot, votre affaire serait depuis longtemps réglée. Avec lui, on ne languit pas. Mais il a l’air d’être de vos connaissances?

— Je ne l’avais jamais vu avant le jour où on m’a amené ici.

— 11 ne faudrait pas en jurer, parce que, voyez-vous, personne ne peut se vanter de connaître la vraie figure de M. Lecoq. Il est ceci aujourd’hui et cela demain; tantôt brun, tantôt blond, parfois tout jeune, d’autres fois si vieux qu’on lui donnerait cent ans. Tenez, moi qui vous parle, il m’enfonce comme il veut. Je cause avec un inconnu, paf! c’est lui. N’importe qui peut être lui. On m’aurait dit que vous étiez lui, j’aurais répondu : C’est bien possible. Ah ! il peut se vanter, celui-là, do faire tout ce qu’il veut de son corps.

Le garde de Paris aurait longtemps encore poursuivi la légende de M. Lecoq, mais il arrivait avec son prévenu à la galerie des juges d’instructions.

Cotte fois, Prosper n’eut pas à attendre sur l’humble» banc de bois; le juge, au contraire, l’attendait.

C’était M. Patrigent, en effet, qui, en protond observateur de? mouvements de l’âme humaine, avait ménagé cette entrevue de M. Bertomy et de son fils.

II était sûr qu’entre le père, cet homme à probité raide, et le fils accusé de vol, une scène déchirante, lamentable, aurait lieu, et il comptait que cette scène briserait Prosper.

Il s’était dit qu’il manderait aussitôt près de lui le prévenu, qu’il lui arriverait les nerfs vibrants d’émotion3 terribles, et qu’il arracherait la vérité à son trouble et à son désespoir.

Il ne fut donc pas médiocrement surpris de l’attidude du caissier, attitude résolue sans roideur, fière et assurée, sans impertinence ni défi.

— Eh bienl lui demanda-t-il tout d’abord, avez-vous réfléchi ?

— N’étant pas coupable, monsieur, je n’avais pas à réfléchir.

— Ah ! fit le juge, la prison n’a pas été pour vous bonne conseillère. Vous avez oublié qu’il faut surtout sincérité et repentir à qui veut mériter l’indulgence deb juges.

— Je n’ai besoin, monsieur, ni d’indulgence ni de grâce.

M. Patrigent ne put retenir un geste de dépit. Il sa tut un moment, puis, tout à coup :

— Que me répondriez-vous, fit-il, si je vous disais ca que sont devenus les 350,000 francs?

Prosper secoua tristement la tète.

— Si on le savait, répondit-il simplement, je serais en Jiberté et non pas ici.

Le vulgaire moyen employé par le juge d’instruction réussit iorl souvent. Mais ici avec un prévenu si maitre do soi, il u avait guère de chances de succès. Cependant il l’avait tenté à tout hasard.

— Ainsi, reprit-il, vous vous en tenez à votre premier système. Vous persistez à accuser votre patron.

— Lui. ou tout autre.

— Pardon!... lui seul, puisque seul il avait le mot. Avait-il, à so voler lui-mème, un intérêt quelconque V

— J’ai cherché, monsieur, je ne lui en vois pas.

— Eh bienl prononça sévèrement le juge, je vais vous dire quel intérêt vous aviez, vous, à le voler.

M. Patrigent parlait en homme sûr de son tait, mais son assurance n’était qu’apparente.

11 s’était préparé & frapper d’un dernier coup de massue un prévenu qui lui arriverait pantelant, il était dérouté de le voir si calme et si déterminé en sa résistance.

— Voulez-vous me dire, commença-t-il d’un ton qui se ressentait de son dépit, pouvez-vous me dire combien vous avez dépensé depuis un an?

Prosper n’eut besoin ni de réflexions, ni de calculs.

— Oui , monsieur, répondit-il sans hésiter. Les circonstances étaient telles que j’ai apporté le plus grand ordre à mon désordre ; j’ai dépensé environ 50,000 fr.

— Et où les avez-vous pris ?

— D’abord, monsieur, je possédais 12,000 francs, provenant de la succession de ma mère. J’ai touché chez M. Fauvel, pour mes appointements et ma part d’intérêt dans les bénéfices, 14,000 francs. J’ai gagné à la Bourse environ 8,000 francs. J’ai emprunté le reste, je le dois, mais je puis le payer ayant chez M. Fauvel 15,000 francs à moi.

Le compte était net, précis, aisé à vérifier, il devait être exact.

— Qui donc vous prêtait ainsi de l’argent ?

— M. Raoul de Lagors.

Ce témoin, parti pour un voyage le jour même du vol, n’avait pu être entendu. Force était à M. Patrigent de s’en rapporter, au moins pour le moment, à la déclaration de Prosper.

— Soit, dit-il, je n’insisterai pas sur ce point. Appre-,

nez-moi pourquoi, malgré les ordres formels de votre patron, vous avez fait prendre l’argent à la Banque la veille et non le jour même du remboursement?

— C’est que, monsieur, M. de Clameran m’avait fait savoir qu’il lui serait agréable, utile même, d’avcir ses fonds dès le matin; il en témoignera, si vous le faites appeler. D'un autre côté, je présumais que j’arriverais lard à mon bureau.

— Ce M. de Clameran est donc de vos amis?

— Aucunement; j’ai même ressenti pour lui une sorte de répulsion que rien ne justifie, je le déclare; mais il est fort lié avec mon ami M. de Lagors.

Pendant le temps 'assez long, indispensable à Sigault, le greffier, pour écrire les réponses du prévenu, M. Patrigent se creusait la tète. Il se demandait quelle scène avait pu avoir lieu entre M. Bertomy et son fils, pour transformer ainsi Prosper.

— Autre chose, reprit le juge d’instruction ; comment avez-vous passé votre soirée, la veille du crime !

— Au sortir de mon bureau, à cinq heures, j’ai pris le train de Saint-Germain et je me suis rendu au Vésinet, à la maison de campagne de M. Raoul de Lagors. Je lui portais { ,500 francs qu’il m’avait demandés et qu’en son absence j’ai laissé à sou domestique.

— Vous a-t-on dit que M. de Lagors dût entreprendre un voyage.

— Non, monsieur, j’ignore môme s’il est absent do Paris.

— Fort bien. Et en sortant de chez votre ami, qu’avez-

vous fait ? i

— Je suis revenu à Paris, et j’ai diné dans un des restaurants du boulevard avec un de mes amis.

— Et ensuite ?

Prosper hésita.

— Vous vous taisez, reprit M. Patrigent; alors je vais vous dire l’emploi de votre temps. Vous êtes rentré chez vous, rue Chaptal, vous vous êtes habillé, et vous vous Mev rendu à une soirée que donnait une de ces femmes

qui s’intitulent artistes dramatiques et qui déshonorent les théâtres sur lesquels elle', se montrent, qui ont cent cous d’appointements et qui ont des chevaux et des voitures, — chez la fille Wilson.

— C’est vrai, monsieur.

— On joue gros jeu chez la fille Wilson î

• — Quelquefois.

— Du reste, vous avez l’habitude de ces sortes de réunions. Ne vous êtes-vous pas trouve mêlé à une aventure scandaleuse qui avait eu lieu chez une femme de ce genre, nommée Crcscenzi?

— C’est-à-dire que j’ai été appelé à déposer, ayant été témoin d’un vol.

— En effet, le jeu mène au vol. Et chez la fille Wilson, n’avez -vous pas joué au baccarat tournant, et n’avezvous pas perdu 1,800 francs?

— Pardon, monsieur, 1,100 seulement.

— Soit. Vous aviez payé dans la matinée un billet de mille francs ?

— Oui, monsieur.

— De plus, il restant 500 francs dans votre secrétaire et quand on vous a arrêté vous aviez dans votre portemonnaie 400 lrancs. Soit en tout, en vingt-quatre heures, quatre mille cinq cents francs...

Prosper était non pas détontenancé, mais stupéfait. Ne se doutant pas des puissants moyens d’investigations dont dispose le parquet de Paris, il se demandait comment en si peu de temps le juge avait pu être si exactement renseigné.

— Yos informations sont exactes, monsieur, dit-il enfin,.

— D’où vous venait donc cet argent, alors que la veille môme vous étiez assez à court pour remettre le paiement d’une facture peu importante?

— Monsieur, ce jour que vous dites, j'ai vendu, par l’intermédiaire d’un agent de change, quelques titres que j’avais, moyennant 3,000 francs; j’ai de plus pris à ma caisse, en avance sur mes appointements, 2,000 francs. Je n’ai rien à dissimuler.

Décidément, le prévenu avait réponse à tout. M. Patrigent dut chercher un autre point d’attaque.

— Si vous n’aviez rien à cacher, dit-il, pourquoi ce billet -r- il le montrait — jeté mystérieusement à un de vos collègues ?

Le coup, cette fois, porta. Les yeux de Prosper vacillaient sous le regard du juge d’instruction.

— Je pensais, balbutia-t-il, je voulais...

— Vous*vouliez cacher votre maîtresse.

• — Eh bien! oui, monsieur, c’est vrai. Je savais que lorsqu’un homme est, comme je le suis, accusé d’un crime, toutes les faiblesses, toutes tes défaillances de sa vie deviennent des charges terribles.

— C’est-à-dire que vous avez compris que la présence d’une femme chez vous donnait un poids énorme à l’accusation. Car vous vivez avec une femme?...

— Je suis jeune, monsieur...

— Assez!... la justice peut pardonner à des égarements passagers, elle ne saurait excuser le scandale de ces unions, qui sont un défi permanent jeté à la morale publique. L’homme qui se respecte assez peu pour vivre avec une femme perdue, n’élève pas cette femme jusqu’à lui, il descend jusqu’à elle.

— Monsieur!...

— Vous savez, j’imagine, quelle est la femme à laquelle vous laissiez donner le nom honorable porté par votre mère ?

— Mmo Gypsy, monsieur, était institutrice lorsque je l’ai connue; elle est née à Porto et est venue en France à la suite d’un famille portugaise.

Le juge d’instruction haussa les épaules.

— Elle ne s’appelle pas Gypsy, dit-il, elle n’a jamais été institutrice, elle n’est pas Portugaise.

Prosper voulut protester, mais M. Patrigent lui imposa silence. Il cherchait parmi toutes les pièces contenues dans un énorme dossier placé devant lui.

— Ahl voilà, fit-il, écoutez. Palmyre Chocareille, née à Paris en 1840, fille de Chocareille (Jacques), em-

ployé aux pompes funèbres, et de Caroline Piedlcnt, sa femme.

Le prévenu eut un geste d’impatience. Il ne comprenait pas que le juge en cé‘ moment tenait surtout à lui prouver que rien n’échappe à la police.

— Palmyre Chocareille, continua-t-il, a été mise à douze ans en apprentissage chez un fabricant de chaussures, et elle y est restée jusqu’à seize ans. Les renseignements font défaut pendant une année. A dix-sept ans, elle entre en qualité de domestique chez les époux Dombas, épiciers, rue Saint-Denis, et y reste trois mois. Elle traverse cette même année, — 1857 — huit ou dix places. En 1858, lasse du service, elle entre comme demoiselle chez un marchand d’éventails du passage Choiseul.

Tout en lisant, le juge d’instruction observait Prosper, cherchant sur son visage l’effet produit par ses révélations.

— A la fin de 1858, poursuivit-il, la fille Chocareille entre au service d’une dame Nunès et part avec elle pour Lisbonne. Combien de temps reste-t-elle en Portugal ? qu’y fait-elle? Mes rapports sont muets à cet égard. Ce qui est certain, c’est qu’en 1861 elle était de retour à Paris, et y était condamnée par le tribunal de la Seine à trois mois de prison pour coups et blessures. Ah ! elle rapportait de Portugal le nom de Nina Gypsy.

— Mais, monsieur, essaya Prosper, je vous assure...

— Oui, je comprends ; cette histoire est moins romanesque, sans doute, que celle qui vous a été contée; elle a le mérite d’être vraie. Nous perdons Palmyre Chocareille, dite Gypsy, à sa sortie de prison. Mais nous la retrouvons six mois plus tard, ayant fait connaissance d'un commis voyageur, nommé Caldas, qui s’était épris de sa beauté, et lui avait meublé un appariement près de la Bastille. Elle vivait avec lui, et portait son nom, lorsqu’elle l’a quitté pour vous suivre. Avez-vous ouï parler de ce Caldas.

— Jamais, monsieur...

— Cet infortuné aimait tant cette créature, qu’à la

nouvelle de son abandon, il faillit devenir fou de douleur. C’était, paraît-il, un homme énergique, et il avait juré publiquement qu’il tuerait celui qui lui avait enlevé sa maîtresse. On a lieu de croire que depuis il s’est suicidé. Ce qu'l est prouvé, c’est que peu après le départ de la fille Chocareille, il a vendu les meubles de l’appar- s tement et a disparu. Tous les efforts laits pour retrouver ses traces ont été vains.

Le juge d’instruction s’arrêta un moment comme pour bien donner à Prosper le loisir de la réflexion, et c’est en scandant tous ses mots qu’il ajouta :

— Voilà la femme dont vous aviez fait votre compagne, la femme pour laquelle vous avez volé!...

Cette fois encore, mal servi par les renseignements incomplets de Fanferlot, M. Patrigent faisait fausse route.

11 avait espéré arracher un cri à la passion de Prosper, blessée au vif; point, il restait impassible. De tout ce qu’avait dit le juge, il n’avait retenu que le nom de ce pauvre commis voyageur qui s’était suicidé, Caldas.

— Avouez au moins, insista M. Patrigent, que cette fille a causé votre perte.

— Je ne saurais avouer cela, monsieur, car cela n’est pas.

— Elle a cependant été l’occasion de vos plus fortes dépenses. Et tenez — le juge tira une facture du dossier — dans le seul mois de décembre dernier , vous avez payé pour elle à un couturier, au sieur Van-Klopen : deux robes de ville, 900 fr. ; une robe de soirée, 700 fr.; un domino garni de dentelles, 400 francs.

— Tout cet argent a été dépensé par moi librement, froidement, sans entrainement.

M. Patrigent haussa les épaules.

— Vous niez l’évidence, fit-il. Soutiendrez-vous aussi que ce n’est pas pour cette fille que vous avez renoncé à des habitudes de plusieurs années et cessé de passer vos soirées chez votre patron?

— Ce n’est pas pour elle, monsieur, je tous l’affirme. . — Alors, pourquoi, tout à coup, ne plus paraître dans une maison où vous sembliez faire votre cour à une jeune fille dont on vous eut accordé la main, M. Fauvel me l’a dit, vous l’avez écrit à votre père.

— J’ai eu des raisons que je ne puis dire, répondit Prosper dont la voix trembla.

— Le juge respira. Enfin, il trouvait un défaut à l’armure du prévenu.

— Serait-ce MIU Madeleine qui vous aurait éloigné ? demanda-t-il.

Prosper garda le silence. Il était visiblement trèsagité.

— Parlez, insista M. Patrigent, je dois vous prévenir que cette circonstance est des pius graves aux yeux de la prévention.

— Quel que soit le péril du silence, je dois me taire.

— Prenez garde, fit le juge, la justice ne saurait se payer de scrupules de conscience.

.M. Patrigent se tut. Il attendait une réponse, elle ne vint pas.

— Vous vous obstinez, reprit-il, eh bien 1 poursuivons. Vous avez, depuis un an, dépensé, dites-vous 30,000 fr. La prévention dit 70,000; mais prenons votre chiffre. Vos ressources sont à bout, votre crédit est épuisé, continuer votre genre de vie est impossible ; que comptiezvous faire ?

— Je n’avais aucun projet, monsieur, je m’étais dit ça ira tant que ça pourra, et après...

— Et après : je puiserai à la caisse, n’est-ce pas ?

— Eh ! monsieur, s’écria Prosper, je ne serais pas ici* si j’étais coupable 1 Je n’aurais pas été si sot de retourner à mon bureau, j’aurais fui...

M. Patrigent ne put dissimuler un sourire de satisfaction.

— Enfin ! dit-il, voilà l’argument que j’attendais. C’est précisément en ne prenant pas la fuite, en restant, pour faire tète à l’orage, que vous prouvez votre intelligence.

Plusieurs procès récents ont appris aux caissiers infidèles que la fuite û l’étranger est un pitoyable moyen. Le chemin de fer va vite, mais le télégraphe électrique va plus vite encore. La Belgique est à deux pas. A Londres, on retrouve un voleur français en quarante-huit heures par abonnement. L’Amérique même n’est plus un refuge assuré. Prudent et sage, vous êtes resté en vous disant : « Je puis m’en tirer, et, au pis aller, si je succombe, après trois ou cinq ans de réclusion, je retrouverai une fortune. » Bien des gens sacrifieraient cinq ans de leur vie pour 350,000 francs.

— Mais, monsieur, si j’avais fait le calcul que vous dites, je ne me serais pas contenté de 350,000 francs ; j’aurais attendu une occasion et volé un million.

— Oh I fit M. Patrigent, on ne peut pas toujours attendre.

Prosper réfléchissait, et la contraction de ses traits disait l’effort de sa pensée.

— Monsieur, dit-il enfin, il est un détail que j’ai oublié dans mon trouble, qui me revient à la mémoire et qui peut aider à ma justification.

— Expliquez-vous.

— Le garçon de bureau qui est allé chercher les fonds à la Banque me les a apportés, lorsque je n’attendais plus que son retour pour partir. Je suis sûr, oui, je suis certain d’avoir serré les billets de banque devant lui. Ohl s’il l’avait remarqué 1 Dans tous les cas, j’ai quitté mon bureau avant lui.

— C’est bien, fit M. Patrigent, ce garçon sera entendu. On va maintenant vous reconduire à votre cellule, et, croyez-moi, réfléchissez.

Si M. Patrigent congédiait ainsi brusquement son prévenu, c’est que ce fait nouveau, qui tout à coup se révélait, l’inquiétait. La déposition du garçon de bureau allait avoir une importance énorme. Que penser, si cet homme venait à affirmer qu’il avait vu le caissier renfermer les billets et sortir? Etait-il impossible qu’il eût été d’avance gagné par Prosper ?

Dès que le prévenu fut sorti :

— Dites-moi, Sigault, demanda-t-il à son greffier, ce

garçon, de bureau dont parle le prévenu, cet Antonin, est bien celui qui n’est pas venu déposer et qui a été excusé sur un certificat du médecin constatant sa maladie ? -

— Précisément, monsieur.

— Où. demeure-t-il?

— Monsieur, répondit Sigault, il n’est plus chez lui, m’a dit Fanferlot. Sa blessure étant grave et devant le retenir longtemps sur le lit, il s’est fait porter à l’hospice Dubois.

— Eh bien 1 je vais aller l’interroger aujourd’hui même, à l’instant. Prenez tout ce qu’il vous faut et envoyez chercher une voiture.

11 y a loin du Palais de Justice à la maison Dubois, mais le cocher de M. Patrigent, aiguillonné par la promesse d’un magnifique pourboire, sut donner à ses maigres rosses le train de chevaux de sang.

Antonin serait-il en état de répondre? Là était la question.

Mais le directeur de la maison de santé eut promptement rassuré le juge d’instruction à cet égard.

Le malheureux garçon de bureau s’était, en tombant, brisé le genou ; il souffrait horriblement, mais il avait toute la lucidité de son esprit.

— Puisqu’il en est ainsi, monsieur, dit le juge, je vous demanderai de me conduire près de cet homme, que je dois interroger; mais il laut, si faire se peut, que personne ne soit à portée d’entendre sa déposition.

— Oh! personne n’entrera, répondit le directeur; il est dans une chambre à quatre lits, c’est vrai, mais il y est seul.

— Très-bien ! Allons, alors.

En voyant entrer le juge d’instruction, suivi d’un grand jeune homme maigre portant une serviette d’avocat, Antonin, qui sait son monde, devina ce dont il s’agissait.

— Ah! dit-il, monsieur vient pour l’affaire de M. Bcrtomy.

— Précisément.

M. Patrigent resta debout près du lit du malade, pendant que Sigault le greffier s’établissait avec ses papiers sur une petite table.

Lorsque le garçon de bureau eut répondu à toutes les questions d’usage, déclaré qu’il se nommait Antoniu Poche, âgé de quarante aus, né à Cadaujac (Gironde), célibataire.

— Voyons, mon ami, fit le juge, vous sentez-vous bien en état de me répondre ?

— Parfaitement, monsieur.

— C’est vous qui êtes allé, le 27 février, chercher à la Banque les 330,000 francs qui ont été volés?

— Oui, monsieur.

— A quelle heure êtes-vous rentré ?

— Assez tard; j’avais eu affaire au Crédit mobilier en sortant de la Banque; il devait bien être cinq heures lorsque je suis revenu à la maison.

— Vous rappelez-vous ce qu’a fait M. Bertomy quand vous lui avez eu remis la somme? Ne vous pressez pas de répondre, rassemblez bien vos souvenirs.

— Attendez... d’abord il a compté les billets et il en a fait quatre paquets qu’il a serrés dans la caisse, et ensuite... il a fermé la caisse, et après... il me semble bien... mais oui, je ne me trompe pas, oui 1 il est sorti.

11 prononça ces derniers mots si vivement, qu’oubliant son genou il fit un mouvement qui lui arracha un cri.

— Vous êtes bien sûr de ce que vous dites là? demanda le juge d’instruction.

Le ton solennel de M. Patrigent parât épouvanter Antonin.

— Sûr!... répondit- il avec une hésitation marquée, vous comprenez... je parierais ma tête à couper, mais je n’en suis pas sûr autrement.

11 fut impossible de l’amener à préciser sa déposition.'

Il avait eu peur, il se voyait déjà comj vomis, pour un rien il se serait rétracté.

L’effet u’en était pas moins produit, et en sortant M. Patrigent disait à son greffier :

— - C’est grave ! très-grave 1

L’hôtel du Grand-Archange, asile de Mmo Gvpsy, est le plus magnifique du quai Saint-Michel.

Quand on paye d’avance et « recta » sa quinzaine, ou y est considéré.

Cette Mmo Alexandre, qui a été une belle femme, est maintenant une femme puissante, terriblement sanglée dans ses corsets, toujours trop bien mise, aimant les chaînes d’or roulant en cascades sur les pentes de sa robuste poitrine.

Elle a l’œil vif encore, et la dent blanche ; mais, hélas ! le nez rouge. C’est que, de tous ses goûts, et Dieu sait si elle en a eu, en sa vie, et de toutes sortes, un - seul a survécu. Elle aime la bonne chère, largement arrosée.

Pardon . elle adore aussi son mari, et à l’heure où M. Patrigent revenait de la maison de santé, elle s’impatientait fort de ne pas voir son « petit homme » rentrer pour dîner. Elle allait môme se mettre à table, quand le garçon de l’hôtel cria :

— Voilà monsieur.

Et Fauferlot en personne parut sur le seuil.

Trois ans auparavant, Fauferlot tenait un petit bureau de renseignements clandestins; Mmo Alexandre, marchande à la toilette sans patente, eut besoin de faire surveiller quelques créances suspectes; de là leurs premières relations.

tE DOSSIER K° lld

S'ils s’épousèrent pour de bon à la mairie et à l’église, c’est qu’il leur sembla qu’un sacrement serait comme un baptême qui laverait leur passé 1

De ce jour, Fanferlot céda son cabinet de recherches pour entrer à la Préfecture, où il avait déjà été employé, et Mmo Alexandre renonça au commerce.

Faisant une seule masse de leurs économies, ils louèrent et meublèrent l’hôtel du Grand- Archange , et ils prospérèrent, estimés, ou à peu près, du voisinage, lequel ignorait les relations de Fanferlot et de la prélecture de police.

— Comme tu rentres tard, mon petit homme, s’écriat-elle, lâchant la cuillère à potage pour courir l’embrasser.

Mais c’est d’un air distrait qu’il reçut ces caresses.

— Je suis éreinté, dit-il; j’ai joué toute la journée au billard avec Evariste, le valet de chambre de M. Fauvel, je l’ai laissé me gagner tant qu’il a voulu ; un garçon qui ne sait pas seulement ce que c'est qu’un amassé »... enfin! J’ai fait sa connaissance avant-hier et je suis maintenant son meilleur ami. Si je veux entrer chez le banquier comme garçon de bureau à la place d’Antonin, je suis sûr de la protection de M. Evariste.

— Quoi! tu serais garçon de bureau, toil...

— Dame ! s’il le faut absolument pour y voir tout à fait clair dans la maison Fauvel et étudier mes personnages de plus près.

— Le valet de chambre ne t’a donc rien dit ?

— Rien du moins qui puisse me servir, et cependant je l’ai retourné comme un gant. C’est un homme comme on n’en voit pas, ce banquier. Il n’a pas un vice, me disait Evariste, pas seulement un pauvre petit défaut sur lequeV son valet de chambre puisse gagner dix sous. Il ne fume pas, il ne boit pas, il ne joue jamais, il n’a pas de maîtresses; un saint, quoi! Il est riche à millions et il vit petitement, chichement, comme un épicier; il est fou de sa iemme, il adore ses enfants, il reçoit souvent, mais sort très-rarement.

— Sa femme est donc jeune ?

— Elle doit avoir dans les cinquante ans.

Mme Alexandre réfléchit un instant.

— T’es-tu inlormé , demanda-t-elle , des autres personnes de la Camille ?

— Certainement. Un des fais est officier, je ne sais où, n’en parlons pas : c'est le plus jeune. L’ainé, Lucien, qui vit avec ses parents, est, à ce qu’il parait, une vraie demoiselle pour la sagesse.

— Et la lemme, et cette nièce dont tu m’as parlé ?

— Evariste n’a rien pu me dire sur leur compte.

Mmo Alexandre haussa les épaules.

— Si tu n’as rien trouvé, fit-elle, c’est qu’il n’y a rien. Et tiens, à ta place, sais-tu ce que je ferais ?

— Parle.

— J’irais consulter M. Lecoq.

Fanierlot à ce nom bondit comme si on lui eût tiré un coup de pistolet aux oreilles.

— Joli conseil! fit-il, lu veux donc que je perde ma place? Si M. Lecoq se doutait seulement de ce que j’ai voulu faire.-

— Qui te parle de lui dire ton secret, on lui demande son avis d’un air indifférent, on retient ce qu’il peut avoir imaginé de bien et ensuite on agit à sa guise.

L’agent de la sûreté parut peser les raisons de sen épouse.

— Tu as peut-être raison, dit-il, et cependant il est diablement malin, M. Lecoq, et fort capable de me deviner.

— Malin!... riposta Mme Alexandre piquée, malin!..; c’est vous tous à la préfecture qui, à force de répéter ça, avez fait sa réputation.

— Enfin, conclut Fanferlot, je verrai, je réfléchirai, mais en attendant, que dit la petite I

La petite, c’était Mmo Nina Gypsy.

En venant s’installer au Grand-Archange, la pauvre fille avait cru suivre un bon conseil, et encore maintenant, Fanferlot ne s’étant pas montré, elle restait con-

vaincue qu’elle avait obéi à un ami de Prosper. Lorsqu’elle avait reçu la citation de M. Patrigent, elle avait admiré l’habileté de la police qui avait su en si peu. de temps découvrir sa cachette; car elle s’était établie à l’hôtel sous un faux nom, c’est-à-dire sous sou vrai nom de Palmyre Chocareille.

Habilement questionnée par l’ancienne marchande à la toilette, elle s’était livrée sans défiance et avait racontée toute son histoire.

Et c’est ainsi, à peu de frais, que Fanferlot avait pu se poser près du juge en agent d’une habileté supérieure.

— La petite, répondit Mmo Alexandre, est toujours làhaut?

— Toujours... et elle ne se doute de rien. Mais la-retenir devient de plus en plus difficile. Je ne sais ce que lui a dit le juge, elle m’est revenue hors d’elle-même. Elle voulait aller faire du tapage chez M. Fauvel. Ce tantôt, après un accès de colère, elle a écrit une lettre et l’a donnée à Jean pour la mettre à la poste; mais je m’en suis emparée pour te la montrer.

— Quoi ! interrompit Fanferlot, tu as une lettre et tu ne me le dis pas, et elle renferme peut-être le mot de l’énigme ! Vite, donne-la moi !...

Sur l’ordre de son mari, l'ancienne marchande à la toilette ouvrit une petite chiffonnière et en tira la lettre de Mme Gypsy, qu’elle lui présenta.

— Tiens, lui dit-elle, sois satisfait.

En vérité, pour une 'ancienne femme de chambre, Palmyre Chocareille, devenue Mmo Gypsy, n’avait pas une vilaine écriture.

L’adresse de sa lettre, tracée •en belle anglaise était ainsi conçue :

Monsieur

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