L. de Clameras, maître de forges à l' hôtel du Louvre
Pour remettre à M. Raoul de Lagors.
( Très-pressée.)
— Oh ! oh I fit Fanferlot, accompagnant son exclamation d'un petit sifflement qui lui est habituel quand il croit avoir fait quelque trouvaille, oh ! oh !...
— Est-ce que tu vas l’ouvrir ? interrogea Mrao Alexandre.
— Un peu, répondit Fanferlot, en faisant sauter le cachet avec une merveilleuse d’extérité.
Il lut, et Mmo Alexandre, penchée sur l’épaule de son « petit homme, » lut aussi :
« Monsieur Raoul,
« Prosper est en prison, accusé d’un vol qu’il n’a pas « commis, j’en suis sure. Déjà, il y a trois jours, je vous ai « écrit à ce sujet... »
— Hein! comment!... s’interrompit Fanferlot, cette péronnelle a écrit et je n’ai pas vu sa lettre !...
— Mais, mon bon petit homme, cette malheureuse peut avoir jeté sa lettre à la poste elle-même, lorsqu’elle est sortie pour aller au Palais de Justice.
— C’est possible, en effet, dit Fanferlot un peu calmé.
Il reprit sa lecture :
« Je vous ai déjà écrit à ce sujet, et je n’ai pas de
« nouvelles. Qui donc viendra au secours de Prosper si « scs meilleurs amis l’abandonnent? Si vous laissiez cette « lettre-ci sans réponse, je me croirai dégagée de cer- « taiue promesse que vous savez, et, sans scrupule, je « raconterai à Prosper la conversation surprise par moi « entre vous et M. de Clameran. Mais je puis compter 6 sur vous, n’est-ce pas? Je vous attendrai à l’hôtel du a Grand- Archange, après-demain, de midi à quatre a heures. nina gyjpsy. »
Cette lettre lue, Fanferlot, sans mot dire, se mit à la recopier.
— Eh bien 1 demanda Mme Alexandre, qu’en dis-tu?
Fanferlot réintégrait délicatement la lettre recopiée
dans son enveloppe, lorsque la porte du « bureau de l’hôtel » s’ouvrit brusquement, et le garçon par deux fois siffla : Psitt! psitt 1...
Fanferlot, avec une rapidité merveilleuse, disparut dans un cabinet noir qui ouvrait sur la salle à manger.
11 n’eut pas le temps de relermer la porte; M”* Gypsy entrait.
Hélas ! elle était cruellement changée, la pauvre fille.'
Elle avait pâli, ses joues s’étaient creusées, ses lèvres avaient perdu leur provoquant éclat, et ses yeux, brillant du feu de la fièvre, rougis par les larmes, étaient entourés d’un large cercle brun.
En la voyant, Mmo Alexandre ne put retenir un cri de surprise :
— Comment, chère enfant, vous sortez?
— 11 le faut, madame, et je viens vous prier, si quel- *
qu’un me demandait eu mon absence, de vouloir bien
faire attendre.
— Mais où voulez-vous aller, bon Dieu ! à cette heure, malade comme vous l’ètes?
Mmo Gypsy hésita un moment.
— Oh I tenez, dit-elle enfin, je puis vous le confier h vous, si bonne pour moi, lisez ce billet qu’un commissionnaire vient de me monter à l’iustant.
— Comment, fit Mmc Alexandre abasourdie, un com- .missionnaire !... chez moi qui est monté chez vous?
— Qu’y a-t-il de si surprenant?
— Oh! rien, rien... répondit l’ex-revendeuse.
Et très-haut, pour bien être entendue du cabinet, ello lut :
« Un ami de Prosper, qui ne peut ni vous recevoir ni a se présenter chez vous, a absolument besoin de vous « parler. Ce soir, lundi, trouvez-vous, neuf heures pré- « cises, dans le bureau des omnibus qui est en face de la « tour Saint-Jacques, et celui qui vous écrit s’approchera « de vous et vous dira ce qu’il a à vous dire.
« Je vous indique ce lieu de rendez-vous pour bien « éloigner le votre esprit toute crainte. »
— Et, vous allez à ce rendez-vous ! s’écria M®° Alexandre.
— Certainement.
— Mais c’est une imprudence horrible, une folie ; c’est un piège qu’on vous tend .
— Eh ! qu’importe, madame 1 interrompit Gypsy, je suis assez malheureuse désormais pour n’avoir plus rien à redouter.
Et sans vouloir entendre un mot de plus, elle sortit.
Mme Gypsy n’était pas dans la rue, que déjà Fanferlot avait bondi hors de sa cachette.
Le doux agent était blême de fureur et jurait comme un possédé.
— Mille millions de tonnerre! criait-il, qu’est-ce donc que cette maison du Grand- Archange où on se promène aussi librement que sur une place publique 1
L’ancienne marchande à la toilette, décontenancée, tremblante, ne savait où se mettre.
— A-t-on jamais vu chose pareille ! poursuivait l’agent; un commissionnaire est venu, et personne ne l’a vu ! Gomment s’y est-il pris pour s’introduire ainsi furtivement? Ah! je flaire là-dessous quelque gredinerie. Et vous, Mmo Alexandre, vous une femme intelligente, vous êtes assez simple pour détourner cette petite vipère de ce rendez-vous!...
— Mais, mon ami...
— Quoi! vous n’avez donc pas compris que je vais la suivre et savoir ainsi ce qu’elle nous cache. Allons vite, aidez-moi, il faut qu’elle ne puisse pas me reconnaître.
En un tour de main, Fanferlot, affublé d’une perruque et d’une barbe épaisse, ne se ressemblait pius. Il avait endossé une blouse et avait toutes les apparences d’un de ces ouvriers peu honnêtes qui cherchent de l’ouvrage en priant Dieu de n’en pas trouver.
Quand il fut prêt :
— As-tu ta carte et ton « coup de poing, » demanda Mmc Alexandre, toujours pleine de sollicitude.
— Oui, oui! fais jeter à la poste la lettre de cette malheureuse à M. de Clameran et... bonne garde.
Et, sans écouter son épouse, qui lui criait : a Bonne chance 1 » Fanferlot s’élança dehors.
Mmo Gypsy avait bien huit on dix minutes cParanee, mais il ratrappa lestement sa distance. Il avait pris, au pas de course, la route que la jeune femme devait avoir suivie, et il la rejoignit vers le milieu dn pont au Change.
K lie allait d’une allure indécise, tantôt très vite, tantôt à petits pas, en personne qui, impatiente de sc rendre à un rendez-vous, est partie trop tôt et cherche à user le temps.
Sur la place du Châtelet, elle fit deux ou trois tours, s’approcha des affiches du théâtre, s’assit un moment sur un banc, et enfin, à neuf heures moins un quart, à peu près, elle alla s’installer sur une des banquettes du bureau des omnibus.
Une minute après elle, Fanferlot entra. Mais, comme eu dépit de sa barbe épaisse il redoutait l’œil de madame Gypsy, il alla se plaeer de l’autre côté du bureau, daus l’ombre.
— Singulier lieu de rencontre! pensait-il, tout en étudiant la jeune femme. Mais qui peut lui avoir donné ce rendez-vous? A la curiosité que je lis dans ses yeux, à son inquiétude évidente, je jurerais qu’elle ignore qui elle attend!
Le bureau, cependant était plein de monde. A toute minute, des employés criaient la destination d’un omnibus qui arrivait. Quantité de gens entraient et sortaient, qui réclamaient des numéros ou changeaient leurs correspondances.
A chaque nouvel arrivant, Gypsy tressaillait et Fanferlot se disait : « Est-ce celui-là? »
Enfin, au moment où neuf heures sonnaient à l’Hôtelde- Ville, un personnage entra, qui, sans demanlcr de numéro h.u bureau, marcha droit à M“° Gypsy, la salua et s’assit près d’elle.
C’était un homme de taille moyenne, assez gros, portant d’épais favoris d’un blond ardent sur une figure enluminée. Sa mise, qui était celle de tous les négociants aisés, n’ offrait rien de remarquable, pas plus d’ailleurs que sa personne.
Fanferlot le regardait de tous scs yeux.
— Toi, mcM bonhomme, pensait-il, quelque part que je te rencontre maintenant, je te reconnaîtrai, et, ce soir même, en te suivant, je saurai qui tu es.
Par malheur, il avait beau prêter l’oreille, il n’entendait rien absolument de ce que se disaient le nouveau venu et Mmo Gypsy. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était de tâcher de deviner à leur pantomine et au jeu de leur physionomie le sujet de leur conversation.
Tout d’abord, quand le gros homme l’avait saluée, la jeune lemme yvait. eu l’air si surpris, qu’il était clair, qu’elle le voyait pour la première lois. Lorsque, s’étaut assis, il lui eut dit quelques mots, elle se leva à demi avec un geste d’effroi, comme si elle eut voulu s’enfuir. Un Tegard seul suffit pour la faire se rasseoir. Puis, à mesure que parlait le gros monsieur, l’attitude de Gypsy trahissait une certaine appréhension. Elle fit un geste négatif, mais elle sembla se rendre à une bonne raison qui lui fut donnée. A un moment, elle parut près de pleurer, et presque aussitôt un sourire éclaira son joli visage. Enfin, elle étendit la main, comme si elle eût prêté un serment.
Mais qu’est-ce que cela signifiait? Fanferlot, sur sa banquette, se rongeait les poings.
— Idiot que je suis ! se disait-il, de m’être place si loin.
Il songeait à exécuter quelque manœuvre habile p'our
»e rapprocher sans éveiller les soupçons, lorsque le gros monsieur se leva, offrit son bras à M“* Gypsy qui l’accepta sans façon, et ensemble ils se dirigèrent vers la porte.
Ils avaient l’air si préoccupés l’un et l’autre, que Fan ferlot ne vit nul inconvénient à les suivi'® d’assez près; sage précaution, car il y avait foule sur le boulevard.
Arrivé sur la porte, il vit le gros homme et Gypsy traverser le trottoir, s’approcher d’un fiacre, non loin du bureau des omnibus, et monter dans ce fiacre.
— Parfait ! grommela Fanferlot, je les tiens, maintenant, inutile de se presser.
Pondant que le cocher rassemblait ses guides, l’agent de la sûreté préparait ses jambes, et lorsque la voiture s’ébranla, en trois sauts il fut derrière, décidé à la suivre jusqu'au bout du monde.
Le fiacre remontait le boulevard de Sébastopol. 11 allait bon train, mais ce n’est pas pour rien que Fanfcrlot a été surnommé l’Ecureuil. Les coudes collés au corps, ménageant bien sa respiration, il se maintenait.
Pourtant, en arrivant au boulevard Saint-Denis, il commençait à s’essouffler, et il ressentait une légère douleur au côté, lorsque le fiacre, après avoir traversé la chaussée, s’engagea dans la rue du Faubourg-S aint- Martin.
Mais Fanferlot, qui à huit ans polissonnait librement sur le pavé de Paris, est un homme de ressources. Il s’accrocha aux ressorts de la voiture, se souleva à la force des poignets et se maintint suspendu, les jambes appuyées sur l’essieu des roues de derrière. 11 n’était certes pas à son aise, mais il ne courait plus le risque d’être distancé.
— Maintenant, disait-il en riant dans sa fausse barbe,’ fouette cocher !
Le cocher fouettait, en effet, et c’est au grand trot qu’il monta la rampe assez rude de la rue du Faubourg- Saint-Martin.
Enfin, sur la place de l’ancienne barrière, le fiacre s’arrêta devant un ma’rchand de vin, le cocher descendit de son siège et alla se faire servir un canon.
L’agent de la sûreté, lui, avait quitté son poste incommode, et, blotti dans l’encoignure d’une porte, il attendait à descendre le gros monsieur et Gypsy, prêt à s’élancer sur leurs traces.
Mais, au bout de cinq minutes, ils n’étaient pas encor® descendus.
— Que font-ils donc? pensa l’agent.
Il s’approcha, non sans précautions.
O déception! la voiture était vide.
Ce fut coînme un seau d’eau glacée tombant sur la
tète de Fanferlot; il restait là, planté sur ses deux pieds, plus cristalisé que la femme de Loth.
Quand il se remit un peu, au bout de quelques secondes, ce fut pour lâcher une douzaine de jurons à faire trembler les vitres du quartier.
— Volé! disait-il, joué, floué, collé, roulé... Ah! ils me le payeront !
En un moment, son esprit agile parcourut la gamme des éventualités probables et improbables.
— Evidemment, murmurait-il, cet individu et Gypsy sont entrés par une portière et sortis par l’autre; la ma- » nœuvre est élémentaire. Mais, s’ils l’ont employée, c’est qu’ils craignaient d’ètre suivis. S’ils craignaient d’être suivis, c’est qu’ils n’ont pas la conscience tranquille, donc. . «
Il interrompit son monologue parce que l’idée lui vint d’interroger le cocher, qui pouvait fort bien savoir quelque chose.
Malheureusement, ce cocher, qui était de fort mauvaise humeur, refusa de rien dire, et même agita son fouet d’une façon si peu rassurante, que Fanferlot jugea prudent de battre en retraite.
— Ah çà! se disait-il, est-ce que le cocher en serait, lui aussi !...
Que faire cependant, à cette heure? 11 n’avait pas une idée. Tristement il reprit le chemin du quai Saint-Michel, et il était onze heures et demie au moins lorsqu’il sonna à sa porte.
— La petite est-elle rentrée? demanda-t-il tout d’abord.
— Non, mais voici deux gros paquets apportés pour elle.
Lestement, avec une adresse supérieure, Fanferlot défît les paquets.
Les paquets renfermaient trois robes d’indienne, de gros souliers, des jupons très simples et des bonnets de linge.
L’agent ne put retenir un mouvement de dépit.
— Allons, bon ! fit-il, voici qu’elle va se déguiser, maintenant; par ma foi ! je m’y perds !
Certes, lorsqu’il descendait tout pensif les hauteurs du faubourg Saint-Martin, Fanferlot s’était bien juré qu'il ne raconterait pas à son épouse sa déconvenue.
Mais une fois chez lui, une fois en présence d’un fait nouveau de nature à dérouter toutes ses conjectures, ses considérations d’amour-propre s’évanouirent.
L’agent de la sûreté avoua tout : ses espérances si près de se réaliser, sa mésaventure incroyable, scs soupçons ! Et longtemps le mari et la femme restèrent à discuter, étudiant, l’affaire sous toutes ses faces, cherchant une explication plausible.
C’est qu’ils étaient bien décidés à ne se point coucher avant le retour de Mmc Gypsy, dont Mmo Alexandre se proposait de tirer quelques éclaircissements.
Mais rentrerait-elle ? Là était la question.
Elle rentra un peu après une heure, et lorsque déjà les époux désespéraient et commençaient à se dire î « Nous ne la reverrons plus. »
Au coup de sonnette, Fanferlot s’était glissé dans le cabinet noir, et Mrae Alexandre était restée seule dans le bureau de l’hôtel.
— Enfin! vous voilà, chère enfant, s’écria-t-elle, il ne vous est pas arrivé malheur! Ah! j’étais dans une inquiétude mortelle.
— Merci de votre intérêt, madame, répondit Gypsy; mais n’a-t-on rien apporté pour moi?
Elle revenait tout autre qu’elle était partie, cette pauvre Gypsy : elle était bien triste, mais non plus abattue. A sa prostration des jours précédents, avait succédé une ferme et généreuse résolution que décelaient son maintien et l’éclat de ses yeux.
— On a apporté les paquets que voici, répondit madame Alexandre... et ainsi vous avez vu l’ami de M. Bertomy?
— Oui, madame, et même ses conseils ont si bien mo>
dîfié mes projets, que j’aurai, demain, le regret de vous faire mes adieux, je pars.
— Demain ! fit l’ancienne marchande à la toilette, ii y a donc quelque chose?
— Oh ! rien qui puisse vous intéresser.
Et ayant allumé sa bougie au bec de gaz, M““ Gypsy se retira après un a bonsoir, bonne nuit » des plus significatifs.
— Que penses-tu de cette rentrée, Mme Alexandre? demanda Fanferlot sorti de sa cachette.
— C’est à n’y pas croire ! Cette petite écrit à M. de Claraeran pour lui donner rendez-vous ici, et elle ne l’attend pas.
— Evidemment elle se méfie de nous, elle sait qui je suis.
— C’est alors cet ami du caissier qui l’a renseignée.
— Qui saitl... Tiens, je finis par croire que j’ai affaire à des voleurs très-forts; ils ont deviné que je suis sur leurs traces, et ils veulent me dépister. On me dirait demain que cette coquine a le magot et qu’elle fuit avec, que je n’en serais pas surpris.
— Ce n’est pas mon avis, répondit Mmo Alexandre; mais, écoute, j’en reviens à mon idée, tu devrais voir M. Lccoq.
Fanferlot resta un moment pensif.
— Eh bienl soit, s’écria -t-il. j’irai le voir, mais uniquement pour l’acquit de ma conscience, car où je n’ai rien vu, il ne verra rien. Il a beau être terrible, il ne me fait pas peur. S’il s’avisait de me malmener et d’èLre insolent, je saurais le remettre à sa place.
N’importe, l’agent de la sûreté dormit mal cette nuit, ou, pour mieux dire, il ne dormit pas, plus préoccupé de l’affaire Bcrtomy qu’un dramaturge de la pièce en germe dans son cerveau.
A six heures et demie, il était debout — il faut se leve» matin, si ou veut rencontrer M. Lecoq — et lesté d’une tasse de café au lait, il se dirigea vers la demeure du cé> lèbre policier.
ICO
Certainement Fanferlot, dit l’Ecureuil, n’a pas peur du patron, comme il l’appelle, et la preuve, c’est qu’il partit du Grand- Archange la tête haute, le chapeau posé de côté. Cependant, arrivé à la rue Montmartre, qu’habite M. Lecoq, sa crâncrie avait sensiblement diminué. Il eut quelques palpitations en s’engageant dans l’allée de la maison et il fit plusieurs pauses en montant l’escalier.
Arrivé au troisième étage, devant une porte décorée des armes du célèbre agent, — un coq, symbole de la vigilance, — le cœur lui manqua presque et il eut de la peine à se décider à sonner.
La servante de M. Lecoq, une ancienne réclusionnaire taillée eu carabinier, plus dévouée à son maître qu’un tliien de berger, Janouille enfin, vint lui ouvrir.
— Ah! fit-elle, en l’apercevant, vous tombez bien, M. l’Ecureuil, le patron vous attend.
A cette annonce, Fanferlot tut saisi d’une violente envie de battre eu retraite. Pourquoi, comment, par quel hasard était-il attendu?...
Mais, pendant qu’il hésitait, Janouille le saisit par le bras, et, l’attirant à elle, le fit entrer dans l’appartement en disant :
— Voulez-vous prendre racine ici? Allons, arrivez, le patron travaille dans son cabinet.
Au milieu d’une vaste pièce, bizarrement meublée, moitié bibliothèque de lettré, moitié loge d’acteur, assis devant un bureau, écrivait ce même personnage à lunettes d’or, qui dans les couloirs du dépôt avait dit à Prosper Bertomy : « Bon courage. »
C'était M. Lecoq, sous ses apparences officielles.
A l’entrée de Fanferlot, qui s’avançait respectueusement, l'échine en cerceau, il leva légèrement la tète, posa sa plume et dit :
— Ah! te voilà, enfin C mon garçon. Eh bien ! ça ne va donc pas, cette aûaire Bertomy?
— Comment, balbutia Fanternot, vous savez...
— Je sais que tu as si bien embrouillé les choses que tu n’y vois plus rien, que tu es rendu.
— Mais, patron, ce n’est pas moi...
M. Lecoq s’était levé et arpentait son cabinet. Tout à coup il revint sur Fanferlot.
— Que penses-tu, maître l’Ecureuil, demanda-t-il d’un ton dur et ironique, d’un homme qui abuse la confiance de ceux qrv .'emploient, qui révèle de ce qu’il découvre juste assez pour égarer la prévention, qui trahit au profit de sa sotte vanité et la cause de la justice et celle d’un malheureux prévenu ?
Fanferlot effrayé avait reculé d’un pas.
— Je dirais, essaya-t-il, je dirais...
— Tu penses qu’on doit punir cet homme et le chasser, et tu as raison. Moins une profession est honorée, plus ceux qui l’exercent doivent être honorables. C’est toi, cependant, qui as trahi. Ah! maître l’Ecureuil, noua sommes ambitieux, et nous essayons de faire de la police de fantaisie. Nous laissons la justice s’égarer de son côté et nous cherchons d’un autre. 11 faut être un limier plus fin que tu n’es, mon garçon, pour chasser sans chasseur et à son compte.
— Mais, patron, je vous jure...
— Tais-toi. Voudrais-tu me prouver que tu as tout dit au juge d’instruction, comme c’était ton devoir? Allons donc ! Pendant qu’on instruit contre le caissier, tu instruits, toi, contre le banquier, tu l’épies, tu te lies avec son valet de chambre.
M. Lecoq était- il véritablement en colère? Fanferlot qui le connaît bien, en doutait un peu, mais avec ce diable d’homme on ne sait jamais à quoi s’en tenir.
— Si encore tu étais habile, poursuivait-il, mais non. Tu voudrais être maître et tu n’es même pas bon ouvrier.
— Vous avez raison, patron, fit piteusement Fanferlot qui ne songeait plus à mer. Mais comment s’y prendre dans une affaire comme celle-ci, où il n'y avait pas une trace, pas une pièce de conviction, pas un indice, rien d& rien!
M. Lecoq haussa les épaules.
— Pauvre garçon ! fit-il. Sache donc que le jour où tu as été mandé avec le commissaire de police pour constater le vol, tu as, — je ue dis pas certainement, — mais très-probablement, tenu entre tes deux grandes mains bêtes le moyen de savoir laquelle des clés, du banquier ou du caissier, avait servi à commettre le vol.
— Par exemple!...
— Tu veux des preuves? soit. Te souviens-tu de cette éraillure que tu as relevée le long du coffre-fort? Elle t’a frappé, car tu n’as pu retenir une exclamation en l’apercevant. Tu l’as examinée soigneusement, à la loupe, et tu as pu te convaincre qu’elle était toute fraîche encore, toute récente. Tu t'es dit, alors, et avec raison, que cette éraillure datait de l’instant du vol. Or, avec quoi avait-elle été faite? Avec une clé, évidemment. Cela, étant, il fallait demander les clés du banquier et du caissier, et les étudier attentivement. L’une des deux devait avoir gardé à son extrémité quelques atomes au moins de cette peinture verte dont on enduit le fer des coffres-forts.
C’est bouche béante que Fanfcrlot avait écouté cette explication. Sur les derniers mots, il se frappa violemment le front, en s’écriant :
— Imbécile!
— Tu l’as dit, reprit M. Lecoq, imbécile ! Quoi ! cet indice te saute aux yeux et tu le négliges, et tu n’en tires aucune conclusion ! Là, cependant, est le vrai, le seul point de départ de l’affaire. Si je trouve le coupable, ce sera grâce à cette éraillure, et je le trouverai, joie veux!
De loir,, Fanfcrlot, dit l’Ecureuil, médit volontiers de M. Lecoq et le brave courageusement; mais de près il subit invinciblement l’influence qu’exerce sur tous ceux qui l’approchent cet homme extraordinaire.
Les renseignements si précis, les minutieux détails qui venaient de lui être donnés renversaient toutes ses idées. Où et comment M. Lecoq les avait-il eus?
— Vous vous êtes donc occupé de cette affaire, patron? demanda-t-il.
— Probablement. Mais je ne suis pas infaillible, je puis avoir laissé passer quelque précieux indice. Prends une chaise et dis-moi tout ce que tu sais.
Ou n’équivoque pas avec M. Lecoq, on ne ruse pas. Fanfe'dpt fut complètement vrai, ce qui lui arrive rarement. Pourtant, sur la fin de son récit, pris d’un remords de vanité, il ne raconta pas comment, la veille, il s’était laissé jouer par Mmc Gypsy et le gros monsieur.
Le malheur est que M. Lecoq n’est jamais informé à demi.
— 11 me semble, maître l’Ecureuil, fit-il, que tu oublies quelque chose. Jusqu’où as-tu suivi le fiacre vide?
Fauferlot, en dépit de son aplomb, rougit, jusqu’aux oreilles et baissa les yeux ni plus ni moins qu’une pensionnaire prise en taute.
— Quoi ! patron, balbutia-t-il, cela aussi, vous le savez? comment avez-vous pu...
Mais une idée subite traversant son cerveau, il s’arrêta court, bondit sur sa chaise et s’écria :
— Oh! j’y suis... ce gros monsieur à favoris roux, c’était vous.
La surprise de Fauferlot donnait à sa physionomie une si singulière expression, que M. Lecoq ne put s’empêcher de sourire.
— Ainsi, c’était vous, reprit l’agent émerveillé, c’était vous ce gros homme que j’ai dévisagé, et je ne vous ai pas reconnu! Ah! patron, quel acteur vous feriez, si veus le vouliez ! moi aussi, je m’étais déguisé !
— Et bien mal, mon pauvre garçon, c’est une justice à te rendre. Penses-tu donc qu’il suffise, pour être méconnaissable, d'une barbe épaisse et d’une blouse? Et l’œil, malheureux ! et l’œil ! C’est l’œil qu’il faut changer. Là est le secret.
Cetto théorie du regard en matière de travestissement explique pourquoi le Lecoq officiel qui rendrait des points au lynx, n’a jamais été rencontré dans les couloirs de la préfecture de police, sans ses lunettes à branches d’or.
— Mais alors, patron, disait Fanferlot, poursuivant son idée, tous avez confessé cette petite, dont madame Alexandre n’avait pu venir à bout? Vous savez pourquoi elle quitte le Grand- Archange , pourquoi elle n’attend pas M. de Clameran, pourquoi elle s’est acheté des robes d’indienne ?
— Elle n’agit que d’après mes conseils.
— En ce cas, fit l’agent, profondément découragé, il ne me reste plus qu’à avouer que je ne suis qu’un sot.
— Non, l’Ecureuil, reprit M. Lecoq avec bonté, non, tu n’es pas un sot. Tu as eu simplement le tort de te charger d’une tâche au-dessus de tes forces. As-tu fait faire un pas à l’afi'aire depuis que tu la suis? Non. C’est que, vois-tu, incomparable comme lieutenant, tu n’as pas le sang-froid d’un général. Je vais te faire cadeau d’un aphorisme, retiens-le, et qu’il devienne la règle de ta conduite : « Tel brille au second rang qui s’éclipse au premier. »
Jamais, non jamais Fanferlot n’avait vu le patron si causeur et si bon enfant. Se voyant découvert, il s’était attendu à un orage qui le jetterait à terre, et pas du tout, il en était quitte pour une averse qui lui lavait à peine la tète. La colère de M. Lecoq se dissipait comme ces nuages noirs qui par moments menacent à l’horizon et qu’rni coup de vent balaie.
Pourtant l’époux de Mmo Alexandre était inquiet, il se demandait si cette affabilité surprenante ne dissimulait pas quelque arrière-pensée.
— Comme cela, patron, demanda-t-il, vous connaissez le coupable ?
— Pas plus que toi, mon garçon, et même, pendant que tu as déjà une opinion toute faite, je ne sais encore que penser. Tu m’afürmes que le caissier est innocent et que le banquier est coupable, et j’ignore si tu as tort ou raison. Arrivé après toi, j’en suis encore aux préliminaires de mon enquête. Je ne suis certain que d’une seule chose, c’est qu’il y a une éraillure à la porte du coffrelort. C’est de là que je pars.
Tout en parlant, M. Lccoq avait pris sur son bureau, déroulé et étalé, une immense feuille de papier à dessin.
Sur cette feuille était photographiée la porte du coffre* fort de M. Fauvel. Tous les détails étaient rendus avec la dernière, exactitude. On reconnaissait bien les cinq boutons mobiles avec les lettres gravées et l’étroite serrure à saillie de cuivre. L’éraillure y était indiquée avo« une admirable netteté.
— Yoici donc, commença M. Lecoq, notre éraillure. Elle va de haut en bas, à partir du trou de la serrure, diagonalement, et, remarque-le bien, de gauche à droite, c’est-à-dire qu’elle se termine du côté de la porte de l’escalier dérobé conduisant aux appartements du banquier. Très-protonde près de la serrure, elle finit en rayure à peine distincte.
Oui, patron, c’est bien cela, je vois.
— Naturellement tu as pensé que celte éraillure doit avoir été faite par l’auteur de la soustraction? Voyons si tu as eu raison. J’ai, ici, un petit coffret de fer, peint en vert comme la caisse de M. Fauvel; le voici. Prends une clé et essaie de le rayer.
Sans trop deviner le but que se proposait son patron, l’agent de la sûreté fit ce qu’il lui commandait, frottant vigoureusement sur le coffret avec le bout d’une clé.
— Diable 1 fit-il, après deux ou trois tentatives, elle est dure à entamer, cette peinture.
— Très-dure, en effet, mon garçon, et cependant eellG du coffre-fort est plus solide encore, je m’en suis assuré. Donc l’éraillure que tu as relevée n’.i pu être faite par la main tremblante d’un voleur laissant glisser la clé !
— Sapristi! exclama Fanferlot stupclait, je n’auraîs pas trouvé <?ela. C’est que c’est vrai, il faut, pour rayer ïe coffre, qu’on ait appuyé très fort.
— Oui, mais pourquoi? Tel que tu me vois, je me creuse la tète depuis trois jours, et c’est hier seulement que j’ai trouvé. Examinons ensemble si mes conjectures présentent assez de chances de probabilité pour devenir le point de départ de mon enquête.
M. Lecoq avait abandonné la photographie pour s'approcher de la porte qui, de son cabinet, donne dans sa chambre à coucher, et il en avait retiré la clé, qu’il gardait à la main.
— Avance ici, dit-il à Fanferlot, place-toi là, à côté de moi; très-bien. Supposons que je veuille ouvrir cette porte et que tu ne le veuilles pas. Lorsque tu me vois approcher la clé de la serrure, quel est ton mouvement instinctif.
— J’appuie mes deux mains sur votre bras que je tire à moi vivement, de façon que vous ne puissiez pas introduire la clé.
— Justement. Alors, répétons ce mouvement, marche...
Fanferlot obéit, et la clé que tenait M. Lecoq, détournée de la serrure, glissa le long de la porte et y traça une éraillure parfaitement nette, de haut en bas, diagonalement, reproduction exacte de celle que figurait la photographie.
— Obi fit sur trois tons différents l’époux de madame Alexandre, oh 1 oh !
Et il restait en contemplation devant la porte.
— Commences-tu à comprendre? demanda M. Lecoq.
— Si je comprends ! patron. Mais un enfant devinerait maintenant. Ah! quel homme vous ôtes! Je vois la scène comme si j’y étais. Il y avait, au moment du vol, deux personnes près de la caisse : l’une voulait s’emparer des billets, l’autre ne voulait pas qu’on y touchât. C’est clair, c’est évident, c’est sùr...
Accoutumé à bien d’autres triomphes, le célèbre policier s’amusait beaucoup de la stupeur et de l’enthousiasme de l’agent.
— Voilà que tu t’emportes encore, lui dit-il doucement; tu prends pour certaine et comme prouvée une circonstance qui peut être fortuite et tout au plus probable.
— Non, patron; non, s’écria Fanferlot, un homme comme vous ne se trompe pas : le doute n’est pas possible.
LE DOSSIER iY 113
— A toi, alors, de tirer les conséquences de notre découverte.
— D’abord, ceci prouve que mon flair ne m’avait pas trompé : le caissier est innocent.
— Pourquoi ?
— Parce que libre d’ouvi ir et de fermer la caisse quand bon lui semble, il n’aurait pas été chercher un témoin juste au moment de voler.
— Bien raisonné. Seulement, à ce compte, le banquier, lui aussi, est innocent; réfléchis un peu.
Fanferlot réfléchit et toute son animation tomba.
— C’est vrai, fit-il d’un air désespéré, c’est vrai! Que faire, après cela ?
— Chercher le troisième larron, c’est-à-dire celui qui a ouvert la caisse et pris les billets, et qui dort bien tranquille pendant qu’on soupçonne les autres.
— Impossible 1 patron, impossible ! On ne vous a donc pas dit que M. Fauvel et son employé avaient seuls une clé qui ne les quittait jamais?
— Pardon, la veille du vol, le banquier avait laissé sa clé dans son secrétaire.
— Eh 1 la clé ne suffit pas pour ouvrir, il faut encore le mot,
M. Lccoq impatienté haussa les épaules:.
— Quel était le mot? demanda-t-il.
— Gypsy.
— C’est-à-dire le nom de la maîtresse du caissier. F.h bien ! mon garçon, cherche. Le jour où tu auras trouvé un homme assez lié avec Prosper pour se douter de la circonstance du nom, assez familier chez M. Fauvel pour arriver jusqu’à la chambre à coucher, ce jour-là tu tiendras le vrai coupable; le problème sera résolu.
Egoïste comme tous les grands artistes, M. Lecoq n’a jamais fait d’élève et ne cherche pas à en faire. 11 travaille seul. Il hait les collaborateurs, ne voulant partager ni les jouissances du triomphe, ni les amertumes de la défaite.
Aussi, Fanferlot qui sait son patron sur le bout du
LE DOSSIER Na 113
doigt, était-il confondu do l’entendre donner des conseils4 lui, qui jamais ne donne que des ordres.
Même, il était si fort intrigué, qu’en dépit des préoccupations supérieures, il ne put s’empêcher de témoigner sa surprise.
— 11 faut, pat^n, hasarda-t-il, que vous ayez à cette affaire un rude intérêt personnel, pour l’avoir étudiée ainsi.
M. Lecoq eut un tressaillement nerveux qui échappa à son agent, puis, ses sourcils se froncèrent, et c’est d’uu ton dur qu’il répondit :
— C’est ton état d’être curieux , maître l’Ecureuil ; cependant il ne faudrait pas l’être trop, tu m’entends?
Fanferlot chercha à s’excuser.
— Bien! bien! interrompit M. Lecoq. Si je te donne un coup de main, c’est parce que cela me convient. Il me plaît d’être la tête, pendant que lu seras le bras. "Seul, avec tes idées préconçues, tu u’ aurais jamais trouvé le coupable ; à nous deux nous le trouverons, ou je ne suis plus M. Lecoq.
— Nous réussirons, puisque vous vous en mêlez.
— Oui, je m’en mêle, et depuis quatre jours j’ai appris bien des choses. Seulement, retiens bien ceci : J’ai des raisons pour ne point paraître en cette affaire. Quoi qu’il arrive, je te défends de prononcer mon nom. Si nous réussissons, il faut qu’on ne puisse attribuer le succès qu’à toi seul. Et surtout ne cherche jamais à en savoir plus long, contente-toi des explications qu’il me plaira de te donner.
Ces conditions ne semblèrent nullement fâcher l’agent de la sûreté.
— Je serai discret, patron, prononça- t-il.
— J’y compte, mon garçon. Pour commencer, tu vas prendre cette photographie du coffre-fort et te rendre près du juge d’instruction. M. Patrigent, je le sais, est aussi perplexe que possible au sujet du prévenu. Tu lui expliqueras, comme venant de toi, ce que je viens de te itaire voir, tu lui répéteras mes démonstrations, et ces in-.
dices, j’en suis convaincu, le détermineront à faire relâcher le caissier. 11 faut que Prosper soit libre, pour que je commence mes opérations.
— C'est entendu, patron. Mais, devrai-je laisser voir que je soupçonne un coupable autre que le patron ou le caissier ?
— Nécessairement. La justice ne doit pas ignorer que tu vas suivre cette affaire. M. Patrigent te chargera de surveiller Prosper; réponds-lui que tu ne le perdras pas de vue. Je t’affirme, moi, qu’il sera en bonnes mains.
— Et s’il me demande des nouvelles de Gypsy?
M. Lecoq hésita un moment.
— Tu diras, fit-il enfin, que tu l’as décidée, dans l’intérêt de Prosper, à se placer dans une maison où eita surveille quelqu'un que tu soupçonnes.
Fanferlot, tout joyeux, avait roulé la photographie, pris son chapeau et s’apprêtait à sortir. M. Lecoq le retint d’un geste.
— Je n’ai pas achevé, dit-il. Sais-tu conduire une voiture et soigner un cheval ?
— Quoi ! patron, vous me demandez cela, à moi, un ancien écuyer du cirque Bouthor î
— C’est juste. Puisqu’il en est ainsi, dès que le juge t’aura congédié, tu rentreras chez toi vivement, tu te composeras une tète et un costume de valet de chambre de bonne maison et tu te rendras, avec la lettre que voici, chez le placeur qui fait le coin du passage De? lorme.
— Mais, patron...
— Il n’y a pas de mais, mon garçon; ce placeur te présentera à M. de Clameran qui cherche un valet d* chambre, le sien l’ayant quitté hier soir.
— Excusez-moi, si j’ose dire que vous vous trompai, saais ce Clameran ne réunit pas les conditions indiquées, il n’est pas l’ami du caissier.
— Voilà que tu m’interromps déjà, dit M. Lecoq, de sa voix la plus impérative; fais donc ce que je te dis et se t'inquiète pas du reste. M. de Clameran n’est pat-
it
tï.t
table de toilette plus chargée de pâtes, d’essences. • -s couleurs et de postiches que la toilette d’une demoisel;.» du lac, il se mit à défaire de nouveau l’œuvre du créateur et à se recomposer une physionomie.
11 travaillait lentement, maniant avec un soin extrême» ses petits pinceaux; maie au bout d'une heure, il avait terminé un de scs chefs-d’œuvre quotidiens. Quand U eut fini, il n’était plus Lecoq, il était le gros monsieur âfavtris roux que n’avait pas reconnu Fanferlot.
— Allons, disait-il, en jetant à son miroir un dernier coup d’œil, je n’ai rien oublié, je n’ai presque rien laissé au hasard, tous mes fils sont attachés, je puis marcher. Pourvu que l’Ecureuil ne perde pas de temps!...
Mais Fanferlot était bien trop joyeux pour gaspiller une minute. 11 ne courait pas, il volait sur le chemin dns Palais de Justice.
Enfin ! il allait donc pouvoir, à son tour, faire montre d’une perspicacité supérieure.
Quant à se dire qu’il allait triompher avec les idée» d’autrui, il n’y songeait pas. C’est presque toujours delà meilleure foi du monde que le geai se pavane avec les plumes du paon.
L’événement, d’ailleurs, ne trompa point ses espérances. Si le juge ne fut pas pleinement et absolument convaincu, il admira tout au moins l’ingéniosité du procédé.
— Yoilà qui me décide, dit-il, en congédiant Fanferlot; je vais présenter à la chambre du conseil des conclusions favorables, et demain, très-probablement, le caissier sera relâché.
Et, en efTet, il se mit à rédiger une de ces terribles ordonnances de « non-lieu » qui rendent la liberté, mais »on l’honneur, à l’homme accusé; qui disent qu’il n’est pas coupable, mais qui ne disent pus qu’il est innocent.
« Attendu qu’il n’existe pas contre le prévenu Prosper « Bcrtomy des charges sufiisantes; vu l’article 128 dr « Code d’instruction criminelle, déclarons qu’il n’y a ma
« de suivre, quant à présent, contre ledit, ordonnons qu'il o sera extrait de la maison où il est détenu, et qu’il sera « mis en liberté par le gardien, etc. »
Lorsqu'il eut achevé :
— Allons, dit-il à son greffier Sigault, voici un de ces crimes encore dont la justice n’a jamais le mot. Encore un dossier à déposer aux archives du greffe.
Et de sa main, sur la couverture, il inscrivit le numéro d’ordre : Dossier n° 113.
Il y avait neuf jours que Prosper Bertomy était en prison, au secret, lorsqu’un matin, un jeudi, le geôlier vint lui signifier l’ordonnance de non-lieu.
On le conduisit au greffe, on lui rendit plusieurs petits objets qui lui avaient été enlevés quand on l’avait fouillé à son arrivée : sa montre, un canif, quelques bijoux, et on lui fit signer une grande feuille de papier.
On le poussa alors dans un corridor sombre, très-étroit, une porte s’ouvrit qui se referma sur lui avec un bruit sinistre.
Il se trouvait sur le quai, il était seul, il était libre.
Libre! c’est-à-dire que la justice se déclarait impuissante à le convaincre du crime dont on l’avait accusé.
Libre! ii pouvait marcher, respirer l’air pur, mais il allait trouver toutes les portes fermées à son approche.
L’acquittement après les débats, c’est la réhabilitation. L’arrêt de non-lieu laisse planer sur celui qui a été arrête un éternel soupçon.
L’opinion a des rigueurs plus redoutables les a secrets ! »
En ce moment où la liberté lui était rendue, Prosper
«entit si cruellement l’horreur de sa situation, qu’il no put retenir un cri de rage et de haine.
— Mais je suis innocent, cria-t-il, je suis innocent.
A quoi bon ! Deux passants qui suivaient le quai s’arrêtèrent pour le regarder; ils le prenaient pour un fou.
La Seine était là, à ses pieds ; la pensée du suicide traversa son esprit.
— Nonl dit-il, non! je n’ai même pas le droit de me tuer. Non, je ne veux pas mourir avant de m’être réhabilité I
Bien des fois, dans sa cellule du dépôt de la préfecture, Prosper Bertomy avait répété ce mot réhabilitation.. Ayant dans le cœur cette haine froidement réfléchie, qui donne la force ou la patience de briser ou d’user tous les obstacles, il se disait : Ah I que ne suis-je libre!
Il était libre, et à cette heure seulement il se rendait compte des immenses difficultés de sa tâche. Pour chaque crime il faut à la justice un criminel, il ne pouvait désormais faire éclater son innocence qu’en livrant un coupable; comment le trouver et le livrer?
Désespéré, mais non découragé, il reprit le chemin de son logis. Mille inquiétudes l’assaillaient. Que s’était-il apassé depuis neuf jours qu’il était comme rayé du nombre des vivants? Nul bruit n’était venu jusqu’à lui. Le 6ilence des secrets est aussi terrible que celui de la tombe.
Il allait lentement, le long des rues, la tète baissée, fuyant le regard des gens qu’il croisait. Il allait donc, lui ci fier, faire l’apprentissage du mépris. Il allait voir, à eon approche, les figures devenir glaciales, les conversations cesser. Toutes les mains se retireraient quand il tendrait la sienne.
Si encore il eût pu compter sur un ami I Mais quel ami le croirait, quand son père, ce dernier ami des crises suprêmes, avait refusé de le croire.
Au plus fort de ces tortures, les plus poignantes qu’on puisse imaginer, le nom de Nina Gypsy monta à ses lèyres.
Il ne l’avait jamais aimée, la pauvre fille ; par moments il l’avait haïe, mais en ce moment son souvenir avait pour lui des douceurs infinies.
C’est qu’il se sentait aimé par elle, c’est qu’il était sùr qu’elle ne douterait pas, elle, quand il aurait parlé. C’est qu’il savait que la femme reste ferme en ses croyances, fidèle au malheur quand même, elle qui ne l’est pas toujours à la prospérité.
Arrivé rue Chaptal, devant sa maison, au moment de franchir le seuil de la porte, il hésita.
Il souffrait de cette timidité de l’honnête homme soupconné, il eût voulu ne jamais revoir une figure comme.
Cependant, il ne pouvait rester là, sur le trottoir, il entra.
A sa vue, le concierge eut une exclamation de joie.
— Enfin! vous voici, monsieur, s’écria-t-il, je disais bien, moi, que vous sortiriez de là, blanc comme neige. Quand j’ai lu dans les journaux qu’on vous accusait d’avoir volé, j’ai dit à tous ceux qui ont voulu l’entendre : a Mon locataire du troisième, un voleur, allons donc ? »
» Les félicitations de cet homme, maladroites, peut-être,
mais sincères, à coup sùr, impressionnèrent péniblement Prosper. Il voulut couper court à toute explication.
— Madame est sans doute partie, demanda-t-il, suvezvous où elle est allée?
— Ma foi ! non, monsieur. Le jour de votre arrestation, elle a entoyé chercher un fiacre, on a chargé dessus toutes ses affaires, et depuis, ni vu, ni connu, nous n’avons plus entendu parler d’elle.
Ce fut pour le malheureux caissier un chagrin ajouté à tous ses chagrins.
— Et que sont devenus mes domestiques ?
— Partis aussi, monsieur. Votre père les a payés et; renvoyés.
— Alors, vous avez ma clé?
— Non, monsieur Quand votre père est sorti, ce matin à huit heures, il m’a dit qu’il laissait dans votre appar-
LE DOSSIER N° il3
tement un de scs grands amis que je devais considérer comme le maitre jusqu’à votre retour. Vous le connaissez sans doute : c’est un gros, de votre taille à peu prés, avec des favoris roux.
Prosper était aussi étonné que possible. Un ami de soa père, chez lui, qu’est-ce que cela voulait dire ? Cependant, il ne laissa rien voir de son étonnement.
— Oui, je sais, répondit-il, je sais.
Et gravissant rapidement l’escalier, il sonna chez lui*
L’ami de son père vint lui ouvrir.
11 était bien tel que le concierge le lui avait dépeint, assez gros, rouge de figure, ayaut la lèvre sensuelle, l'œil d’une vivacité extraordinaire, l’air bon enfant, le* tournure commune. Le caissier ne l’avait jamais vu.
— Charmé de faire votre connaissance, monsieur, dit-il.
11 était chez Prosper comme chez lui ; sur la table du salon était un livre qu’il était allé prendre à la bibliothèque; encore un peu il eût fait les honneurs de l’ appartement.
— Je dois vous avouer, monsieur, commença le caissier...
— Que vous ôtes surpris de me trouver ici, n’est- ce pas? Je conçois cela. Votre père se proposait de me présenter à vous, mais il a été forcé de repartir ce matin pour Beaueaire. J’ajouterai qu’il est reparti convaincu, comme je le suis moi-même, que vous n’avez pas pris un sou à M. Fauvel.
A cette nouvelle d’un heureux augure, Prosper ne put retenir une exclamation de joie.
— D’ailleurs, continuait le gros homme, cette lettre de votre père, que je suis chargé de vous remettre, remplacera, je l’espère, une présentation.
Le caissier prit la lettre qu’on lui tendait, l’ouvrit, et, à mesure qu’il .lisait, sa figure s’éclairait, le sang remontait à ses joues blèmies.
Sa lecture faite, il tendit la main an £$tos monsieur.
— Mon père, monsieur, fit-il, me dit que vous êtes se©
meilleur ami; il me recommande d’avoir en vous la coaliance la plus absolue et de suivre vos conseils.
— C’est cela. Ce matin, votre brave homme de père me dit • Yerduret — c’est mon nom — Verduret, moi* 01s est dans le pétrin, il faut l’en sortir. J’ai répondu : « Présent, » et me voilà. La glace est rompue, n’est-ce pas? Alors, arrivons à la chose. Que comptez-vous faire?
Cette question ralluma toutes les colères du caissiery ses yeux lancèrent des éclairs. •
— Ce que je compte faire? répondit-il d’une voix frémissante; je veux trouver le misérable qui m’a perdu, te livrer à la justice, me venger enfin !
— Naturellement. Et avez-vous quelque moyen d’arriver à ce but ?
— Aucun; et cependant je réussirai, parce qu’un homme qui donne sa vie entière à une tâche, qui s’éveille chaque mat:u voulant ce qu’il a voulu la veille est sûr de réussir.
— Bien dit, M. Prosper, et tenez, franchement, je m’attendais à vous trouver ces dispositions. Et la preuve, c’est que j’ai réfléchi et cherché pour vous. Je tiens un plan. Pour commencer, vous allez vendre votre mobilier, quitter cette maison et disparaître.
— Disparaître! s’écria le caissier révolté, disparaître! Y pensez-vous, monsieur, ce serait m’avouer coupable, ce serait autoriser tout le monde à dire que je me cache pour jouir en paix des 350,000 fr. volés.
— Eh bienl après? dit froidement l’homme aux favoris roux; ne venez-vous pas de m’affirmer que le sacrifice de votre vie est fait? Le nageur habile, que des malfaiteurs jettent à l’eau, se garde bien de revenir immédiatement à la surface ; il plonge, au contraire, il nage sous l’eau tant que sa respiration le lui permet, il reparaît le plus loin possible, il prend terre hors de vue, et c’est quand on le croit perdu, noyé, qu’il surgit tout à coup et se (Venge. Vous avez un ennemi? Une imprudence seule peut le livrer. Mais tant qu’il vous verra debout, il aur& ^eur.
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C’est avec une sorte de soumission ébahie que Prosper écoutait cet homme, qui, tout en étant l’ami de son père, était pour lui un inconnu.
Sans en avoir la conscience, il subissait l’ascendant d’une nature plus énergique que la sienne. Tout lui manquait, il était heureux de trouver un appui.
— Je suivrai votre conseil, répondit Prosper, après quelques instants de réflexion.
— J’en étais sûr, mon cher ami. Donc, nous faisons la lessive aujourd’hui. Et notez que le produit de la vente nous sera diablement utile. Avez-vous de l’argent? Non. Il en faut cependant. Je savais si bien vous convaincre, que j’ai fait venir un marchand de meubles; il prend tout ici, en bloc, pour 12,000 francs, les tableaux exceptés.
Malgré lui, le caissier eut un baut-le-corps que remarqua M. Verduret.
— Oui, fît-il, c’est dur, je le sais, mais c’est nécessaire. Ecoutez, ajouta-t-il d’un ton qui tranchait avec le reste de la conversation : vous êtes le malade, et je suis le médecin chargé de vous guérir: Si je taille dans le vif, priez, mais laissez-moi tailler. Là est le salut.
— Taillez, monsieur, répondit Prosper, subissant de plus en plus l’ascendant.
— Parfait. Et... passons, car le temps presse... Vous êtes l’ami de M. de Lagors?
— De Raoul? oui, monsieur, l’ami intime.
— Alors, qu’est-ce que ce particulier?
La qualification de « particulier » sembla blesser Prosper.
— M. de jLagors, monsieur, répondit-il d’un ton piqué, est le neveu de M. Fauvel; c’est un tout jeune homme, riche, distingué, spirituel, et le meilleur et le plus loyal que je sache.
— llum' fit M. Verduret, voilà un mortel orné de bien des qualités, et je suis ravi à l’idée que je vais faire sa connaissance. Car, il faut que je vous l’avoue, je lui ai écrit en votre nom un petit billet pour le prier de venir jusqu’ici, et il a fait répondre qu’il viendrait.
— Quoi! s’écria Prosper étourdi, vous pouvez sup< poser...
— Oh ! je ne suppose rien. Seulement, il faut que j« voie ce jeune homme. Même, j’ai dans la tète, et je vaif Yous soumettre un petit plan de conversation...
Un coup de sonnette coupa la parole à M. Yerduret.
— Sacrebleu! dit-il, le voici; adieu mon plan! Où me cacher pour entendre et pour voir?
— Là, dans ma chambre, en laissant la porte ouvert® et la portière baissée.
Un second coup de sonnette retentit.
— J’y vais ! j’y vais ! cria le caissier.
— Sur votre vie, Prosper, dit M. Verduret d’un ton à faire pénétrer la conviction dans l’esprit le plus rebelle sur votre vie, pas un mot à cet homme de vos projets m de moi. Soyez, pour lui, découragé, faible, hésitant...
Et il disparut pendant que Prosper courait ouvrir à Raoul.
Le portrait de M. de Lagors n’avait pas été flatté par son ami. Jamais plus heureuse physionomie ne fut au service d’un noble caractère.
A vingt-quatre ans, qu’il se donnait, Raoul en paraissait vingt à peine. De taille moyenne, il était admirablement pris. D’abondants cheveux châtain clair, bouclaien* naturellement autour de son front intelligent. La franchise et la fierté éclataient dans ses grands yeux bleus.
Son premier mouvement fut de se jeter au cou du caissier.
— Pauvre cher ami, disait-il en lui serrant les mains, pauvre cher Prosper!...
Cependant, sous ces démonstrations affectueuses, perçait une certaine contrainte qui, si elle échappait au caislier, devait être remarquée par M. Yerduret.
Une fois assis dans le salon :
— Ta lettre, mon ami, poursuivit Raoul, m’a fait un mal affreux. J’ai été épouvanté. Je me suis dit : devient- 1 fou? Alors, j’ai tout quitté; j’accours.
Prosper semblait à peine entendre, préoccupé de cette
lettre qu’il n’avait pas écrite. Que lui avait-on fait «lire? Qu’était-ce donc que cet homme dont il avait accepté le concours?
— Manquerais-tu de courage? continuait M. de Lagors. Pourquoi désespérer? A notre âge, il est temps encore de recommencer sa vie. Tu as des amis quand même. Si je suis venu, c’est que je voulais te dire : Compte sur moi. Je suis riche, la moitié de ma fortune est à ta disposition.
Cette offre généreuse, faite en ce moment avec la plus noble simplicité, toucha profondément Prosper.
— Merci, Raoul, répondit-il d’une voix émue, merci 1 Malheureusement tdht l’argent de la terre ne me servirait à rien en ce moment.
— Comment cela? Quels sont donc tes projets? Te proposerais-tu de rester à Paris ?
— Je ne sais, mon ami, je n’ai pas de projets; j’ai la tête perdue.
— Je te l’ai dit, reprit vivement Raoul, il faut recommencer ta vie. Excuse ma franchise, c’est celle de l’amitié ; tant que ce vol mystérieux ne sera pas expliqué, rester à Paris est impossible.
— Et si on ne l’explique jamais?
— Raison de plus pour te faire oublier. Tiens, je oausais de toi, il y a une heure, avec Clameran; tu es injuste envers lui, car il t’aime. A la place de Prosper,' me disait-il, je ferais argent de tout, je partirais pour l’Amérique, je ferais fortune et je reviendrais écraser de mes millions ceux qui m’ont soupçonné.
Ce conseil révoltait la fierté de Prosper. Il n’éleva cependant aucune objection. Les paroles de cet inconnu qui écoutait en ce moment même lui revenaient à la mémoire.
— Eh bien I insista Raoul.
— Je réfléchirai, murmura le caissier, je verrai... je voudrais savoir ce que dit M. Fauvel. ’
— Mon oncle !... Tu sais que depuis que j’ai décliné la proposition qu’il me faisait d’entrer dans ses bureaux
aous sommes presque brouillés. Yoici un mois au mofn* jue je n’ai mis les pieds chez lui; mais j’ai eu de ses ûouvelles...
— Par
— Par ton protégé, le jeune Cavaillon. Mon oncïe, depuis l’affaire, est, à ce qu’il paraît, plus consterné que toi. C’est à peine si on le voit dans les bureaux, on dirait qu’il relève de quelque terrible maladie.
— Et Mm8 Fauvel, et... — le caissier hésita — et M1Ie Madeleine.
— Oh ! fit Raoul d’un ton léger, ma tante est toujours dévote ; elle fait dire des messes à l’intention du coupable. Quant à ma belle et glaciale cousine, elle ne saurait s’occuper de détails vulgaires, toute absorbée qu’elle est par les préparatifs du bal travesti que donnent après-demain MM. Jandidier. Elle a déniché, m’a dit une de ses amies, une couturière de génie, inconnue, qui lui fait un costume de fille d’honneur de Catherine de Médicis, qui est une merveille.
Il est certain que l’excès même de la souffrance, engourdissant la Densée, amène une sorte d’insensibilité- Prosper avait terriblement souffert, cependant ce demie-': soup l’atterra.
— Madeleine!... murmura-t-il, Madeleine!...
M. de Lagors ne crut pas devoir remarquer l’exclamation; il s’était levé.
— Il faut que je te quitte, mon cher Prosper, dit-il; samedi, je verrai ces dames au bail, et je te donnerai des nouvelles. D’ici là, du courage, et souviens-toi que, quoi qu’il arrive, tu peux compter sur moi.
Une dernière fois, Raoul serra les mains de Proaper avant de se retirer. Il devait être déjà dans la rue que le malheureux caissier restait encore debout à la mêm« place, immobile, anéanti.
Il fallut, pour le tirer de ses sombres méditations, la voix railleuse de l’homme aux favoris roux, qui était venu se placer devant lui.
— Yoilà les amis! disait M. Verduret.
— Oui!... répondit Prosper avec amertume. Et cependant, vous l’avez entendu, il m’a offert la moitié de sa fortune.
M. Verduret haussa les épaules d’un air de compassion.
— C’est mesquin de sa part, dit-il. Que n’offrait-il, pendant qu’il y était, sa fortune entière? Ces offres-là n’engagent pas. Cependant je suis persuadé que ce joli garçon donnerait bien dix beaux billets de mille francs pour savoir l’Océan entre vous et lui.
— Luil monsieur... et pourquoi?
— Qui sait? peut-être pour cette même raison qui l’a engagé à vous bien faire remarquer que depuis un mois il n’a pas mis le pied chez son oncle.
— Mais c’est la vérité, monsieur, j’en suis sûr.
— Naturellement! répondit M. Verduret, d’un air goguenard. Mais, tenez, reprit-il sérieusement, en voici assez sur ce joli garçon; j’ai sa mesure, c'est tout ce que |e voulais. Maintenant, vous allez, s’il vous plaît, changer de costume et nous irons ensemble rendre visite à M. Fauvel.
Cette proposition sembla révolter Prosper.
— Jamais! s’écria-t-il, avec une violence extraordinaire. Non, jamais! je ne saurais prendre sur moi de subir la vue de ce misérable.
Cette résistance ne surprit pas M. Verduret.
— Je vous comprends, dit-il, et je vous excuse, mais j’espère que vous reviendrez sur ce premier mouvement. De même que j’ai voulu voir M. de Lagors, je veux voir M. Fauvel; il le fairt, entendez-vous? Êtes-vous faible à ce point de ne pouvoir vous contraindre cinq minutes? Je me présenterai comme un de vos parents, vous n’aurez pas un mot à dire.
— S’il le faut absolument, fit Prosper, si vous le voulez...
— Oui, je le veux. Allons, morbleu 1 un peu d’assurance, donc, et de la confiance. Vite, allez faire un brin de toilette, il se fait tard, j’ai faim, nous déjeunerons en route, tout en causant.
Le caissier venait à peine de passer dans sa chambre à coucher, quand un nouveau coup de sonnette retentit.
RI. Verduret alla ouvrir. C’était le portier; il tenait à la main un pli assez volumineux.
— Voilà, dit-il, une lettre qu’on a apportée ce matin pour RI. Bertomy, j’ai été, quand je l’ai revu, tellement saisi, que je n’ai pas songé à la lui remettre. C’est tout de môme une drôle de lettre, n’est-ce pas, monsieur?
Lettre singulière eu effet ! L’adresse n’était pas écrite à la main ; les mots qui la composaient étaient formés avec des lettres imprimées, découpées soigneusement sur un livre ou sur un journal, et collées sur l’enveloppe.
— Oh ! fit RI. Verduret, qu’est ceci?
Et s’adressant au concierge :
— Asseyez-vous un instant ici, mon brave, dit-il, je reviens.
Il laissa le concierge dans la salle à manger et passa dans le salon, dont il eut soin de refermer la porte. Prosper s’y trouvait ; il avait entendu la sonnette d’abord, puis un bruit de voix, et il venait savoir ce qu’il se passait.
— Voici ce qu’on a apporté pour vous, fit RI. Ver-duret.
Et sans façon il brisa l’enveloppe.
Des billets de banque s’en échappèrent; il les compta, il y en avait dix.
Prosper était devenu pourpre.
— Qu’est-ce que cela signifie? dit-il.
— Nous allons le savoir, répondit RI. Verduret, voici un mot joint à l’envoi.
Ce billet, comme l’adresse, était composé de lettres et de mots imprimés, découpés et collés.
Il était court, mais explicite :
« RIon cher Prosper, un ami qui connaît l’horreur de votre situation vous fait passer ce secours. Il est un cœur, sachez-] e, qui a partagé toutes vos angoisses. Parlez, quittez la France, vous étés jeune, l’avenir vous appartient. Partez, et puisse cet argent vous porter bonheur.»
A mesure que lisait, à haute voix, l’homme aux favoris roux, la colère de Prosper grandissait. Colère folle, car il ne savait comment s’expliquer les événements qui se succédaient, et il sentait sa raison s’égarer.
— Tout le monde veut donc que je parte, s’écria-t-il i c’est donc une conjuration !
M. Verduret dissimula un sourire de satisfaction.
— Enfin! fit-il, vous ouvrez les yeux, vous commencez à comprendre. Oui, mon enfaut, il est des gens qui vous haïssent pour tout le mal qu’il vous ont fait ; oui, il est des gens pour qui votre présence à Paris serait une perpétuelle menace, et qui veulent vous éloigner à tout prix.
— Mais quels sont ces gens, monsieur ? dites-le moi ; dites-moi qui se permet de m’envoyer cet argent.
L’ami de M. Bertomy le père hocha tristement la tête.
— Si je le savais, mon cher Prosper, répondit-il, ma tâche serait remplie, car je saurais alors qui a commis le vol dont vous avez été accusé. Mais nous allons chercher.
Je liens enfin un de ces indices qui deviennent tôt ou tard une charge accablante. Je n’avais que des déductions plus ou moins probables; j’ai maintenant un fait qui me prouve que je ne me trompais pas. Je marchais dans les ténèbres; à présent, j’ai une lueur pour me guider.
M. Verduret, cet homme aux apparences triviales, À l’entrain facile du commis voyageur, trouvait, quand bon lui semblait, de ces accents impérieux qui imposent aux âmes faibles et dominent les esprits malades.
Prosper, en l’écoutant, reprenait quelque assurance et sentait, en lui, renaître l'espoir.
— 11 s’agit, poursuivait M. Verduret, de tirer parti de cet indice que nous livre l’imprudence de vos ennemis. Commençons par interroger le portier.
Il ouvrit la porte et appela :
— Hé ! mon brave I avancez un peu s’il vous plaît.
Le concierge, homme fort poli, s’approcha en tortil-
lant sa casquette, fort intrigué de l’autorité que s’arrogeait cet inconnu chez son locataire.
— Qui vous a remis le pli que vous venez de monter? demanda M. Verduret.
— Un commissionnaire qui m’a dit que la course était payée.
— Le connaissez-vous ?
— Je ne connais que lui: c’est le commissionnaire qui a ses crochets chez le marchand de vin du coin de la rue Pigalle.
— Allez me le chercher.
Pendant que le concierge sortait en courant, M. Verduret avait tiré son calepin de sa poche, et consultait alternativement et les billets de banque épars sur la table, et une page toute couverte de chiffres.
Son examen terminé :
— Ces billets, dit-il d’un ton décidé, ne sont pas envoyés par l’auteur de la soustraction.
— Vous croyez, monsieur?
■ — J’en suis persuadé; à moins, toutefois, que ce voleur ne soit doué d’une pénétration et d’une prévoyance extraordinaires; ce qui est certain, positif, c’est qu’aucun de ces billets de mille francs ne faisait partie des trois cent cinquante qui ont été volés dans votre caisse.
— Cependant, hasarda Prosper, qui ne s’expliquait pas la certitude de son protecteur, cependant...
— Il n’y a pas de cependant; j’ai là le numéro d’ordre de tous les billets...
— Quoi 1 lorsque moi-même je ne l’avais pas !
— La Banque l’avait, mon jeune ami, et c'est fort heureux. Quand on s’occupe d’une affaire, on doit tout prévoir et ne rien oublier. Ce n’est pas une excuse pour un •homme d’esprit, que de dire, quand il est iambé dans quelque bévue : tiens, je n’y avais pas pensé! J’ai songé à la Banque.
Si Prosper avait eu d’abord quelques répugnances à s’abandonner entièrement à l’ami de son père, ces répugnances, une à une, s’évanouissaient.
Il comprenait que, seul, à peine maître de soi, livré aux inspirations de son inexpérience, jamais il n’aurait eu la patiente perspicacité de ce personnage siugulier.
Lui, cependant, poursuivait, se parlant à lui-même, paraissant avoir absolument oublié la présence de Prosper :
— Donc, l’onvoi ne venant pas du voleur, ne peut venir, c’est évident, que de l’autrf. personne, qui était près de la caisse au moment du crime, qui n’a pu l’empècher, et qui maintenant à des remords. La probabilité de deux personnes lors du vol, probabilité affirmée par l’éraillure, ee change maintenant en certitude indiscutable. Ergo, V avais raison.
Le caissier écoutait de toutes ses forces, faisant des üfforts d’imaginative pour comprendre quelque chose à *e monologue qu’il n’osait troubler.
— Cherchons, continuait le gros homme, cherchons quelle peut être cette seconde personne, que sa conscience taquine, et qui cependant n’a rien osé révéler.
Il prit la lettre, et fort lentement, à trois ou quatre reprises, la lut, en scandant les phrases, en pesant tous les mots.
— Évidemment, murmurait-il, bien évidemment, cette lettre a été composée par une femme. Jamais un homme, -voulant rendre service à un autre homme, et lui envoyant de l’argent, n’aurait mis ce mot : secours, blessant s’il en est. Un homme aurait mis : prêt, subside, fonds , ou n’importe quel équivalent, mais secours, jamais. Seule, une femme, ignorante des sottes susceptibilités masculines, a pu trouver toute naturelle l’idée que représente ce mot. Quant à cette phrase : « Il est un cœur, etc.,» elle ne peut avoir été pensée que par une femme.
Prosper, cette fois, avait pu suivre le travail d’inductions de son protecteur.
— Yous vous trompez, je crois, monsieur, dit-il, aucune femme ne peut être mêlée à cette affaire.
M. Verduret ne releva pas l’interruption. Peut-être ne i’ avait-il pas entendue, peut-être ne lui convenait-il pas :de discuter ses opinions.
il*
— Tâchons, à présent, poursuivait* il, de découvrir où ont été découpés les mots qui composent ces (rois phrases.
Il s’approcha de la fenêtre et se mit à étudier les caractères collés dessus avec l’attention scrupuleuse d’uu savant en us qui cherche à déchilfrer un vieux manuscrit à dômi effacé.
— Petit caractère, disait-il, très-délicat, très-net, impression très -soignée, papier assez mince et fortement satiné ! Ces mots n’ont été découpés, par conséquent ni dans uu journal, ni même dans un volume de roman, ni môme dans un livre de vente courante. Cependant, je Les ai vus ces caractères-là, je les connais, Didot eu emploie souvent de pareils, ainsi que'Mame, de Tours..
11 s’arrêta, la bouche demi béaute, la prunelle dilatée, faisant à sa mémoire un de ces énergiques appels qui concentrent la pensée sur un point unique.
Tout à coup, il se frappa le front.
— J’y suis, disait-il, j’y suisl Comment, diable! n’ai» je pas aperçu cela du premier coup d’œil? Tous ces mots ont été découpés dans un paroissien. Au surplus, nous allons bien voir, il est un moyen de vérification.
Alors, délicatement, du bout de sa langue, il mouilla quelques-uns des mots collés sur le papier, et lorsqu’il vit la colle assez humide, s’aidant d’une épingle il réussit à les détacher. A l’envers d’un de ces mots, un mot latin était imprimé : Deus.
— Eh! eh! fit-il avec uu petit rire de satisfaction, j’avais deviné. Papa Tabaret, s’il était ici, serait content* Mais qu’est devenu le paroissien mutilé? L’a-t-on bridé? Non, parce qu’un livre relié ne brûle pas comme cela. On 1 'aura jeté dans quelque coin.
M. Verduret s’interrompit; le concierge rentrait, ramenant le commissionnaire du coin de la rue Pi galle.
— Ali ! tu arrives à propos, mon garçon, dit le gros hommo de son air le plus ouvert.
Et présentant au commissionnaire l’enveloppe da ja lettre :
— Te souviens- tu, lui demanda-t-il, d’avoir apporté eoi pli ici ce matin ?
— Parfaitement, monsieur, d’autant mieux qxie j’avais remarqué l’adresse : on n’en voit pas beaucoup de pareilles, n’est-il pas vrai ?
— Je suis de ton avis. Et qui t’a chargé de l’apporter? Est-ce un homme, est-ce une femme?
— Non, monsieur, c’est un commissionnaire.
Cette réponse, qui égaya singulièrement le concierge, ne fit même pas sourire M. Verduret.
— Un commissionnaire, poursuivit-il, connais-tu ce collègue?
— Je ne l’avais jamais tant vu.
— Comment est-il?
— Ma foi! monsieur, ni grand ni petit; il était vêtu d’une veste de velours verdâtre, il avait sa médaille.
— Diable ! mon garçon, le signalement est vague et peut s’appliquer à beaucoup de commissionnaires; seulement ce collègue t’a peut-être dit qui l’avait , chargé de cette commission.
— Non, monsieur. Il m’a seulement dit, en me metr tant dix sous dans la main : Tiens, porte cela rue Chapial, au 39, c’est un cocher qui me l’a remis sur le boulevard.... Dix sous ! je suis sur qu’il a gagné sur moi.
Cette réponse sembla un peu déconcerter M. Yerduret. Tant de précautions prises, pour faire parvenir cette lettre à Prosper l’inquiétaient et dérangeaient ses plans.
— Enfin, reprit-il, recounaitrais-tu le commissionnaire de ce matin?
— Pour cela, oui, monsieur, si je le voyais.
— Alors, attention. Combien ton état te rapporte-t-il par jour?
— Dame ! monsieur, je ne sais pas au juste, mais j’ai un bon coin, allez; enfin, mettons entre huit et dix francs par jour.
— Eh bien! mon garçon, je vais te donner, moi, dix francs par jour, rien que pour te promener, c’est-à-dire pour chercher le commissionnaire de ce matin. Tous les
soirs, vers huit heures, tu viendras à l’hôtel du Grand - Archanqe, sur le quai Saint-Michel, me rendre compte de tes promenades et te faire payer. Tu demanderas M. Yerduret. Si tu trouves notre homme, je te donnerai cinquante francs. Le marché te convient-il?
— Peste 1 je le crois bien, bourgeois.
— Alors, ne perds pas une minute, en route î
Bien qu’ignorant le plan de M. Yerduret, Prosper commençait à s’expliquer le sens de ses investigations. Sa vie dépendait pour ainsi dire du succès, et cependant, il l’oubliait presque pour admirer la vivacité de ce singulier aide que lui avait légué son père, son sang-froid goguenard, la sûreté de ses inductions, la fertilité de ses expédients, la rapidité de ses manœuvres.
— Ainsi, monsieur, demanda-t-il, quand le commissionnaire se fut retiré, vous croyez toujours découvrir dans tout ce qui m’arrive la main d’une femme ?
— Plus que jamais, et d’une femme dévote, qui plus est, d’une femme, dans tous les cas, qui possédait au moins deux paroissiens, puisque pour vous écrire elle ei a mutilé un.
— Et vous avez quelque espoir de le retrouver
— Dites uu grand espoir, mon cher Prosper grâce des moyens que j’ai de recherches immédiates, moyen que je vais utiliser sur-le-champ.
Il s’assit sur ces derniers mots, et rapidement griffonna au crayon deux ou trois lignes sur une petite bande de papier qu’il roula et glissa dans son gilet.
— Vous êtes prêt, demanda-t-il, pour notre visite à M. Fauvel? Oui? Alors partons, nous aurons bien gagné notre déjeuner.
vm
Lorsqu’il avait parlé de l’abattement extraordinaire de M. André Fauvel, Raoul de Lagors n’avait rien exagéré.
Depuis le jour funeste, où, sur sa dénonciation, son caissier avait été arrêté, le banquier, cet homme actif jusqu’à la turbulence, en proie à la plus noire mélancolie, avait absolument cessé de s’occuper de ses affaires.
Lui, l’homme de la famille par excellence, il ne paraissait plus au milieu de sa famille qu’à l’heure des repas; il mangeait à la hâte quelques bouchées et aussitôt disparaissait.
Enfermé dans son cabinet, il faisait défendre sa porte. Ses traits contractés, son insouciance de toutes choses, ses continuelles distractions, trahissaient les préoccupations d’une idée fixe ou l’empire tyrannique de quelque secrète douleur.
Le jour de la mise en liberté de Prosper, sur les trois heures, M. Fauvel était comme de coutume assis à son bureau, les coudes sur la tablette, le front dans les mains, l’œil perdu dans le vide, lorsque son garçon de bureau entra précipitamment, l’air effaré.
— Monsieur, disait cet homme, c’est l’ancien caissier, M. Bertomy, qui est là avec un de ses parents; il veut vous voir absolument, vous parler.
Le banquier, sur ces mots, se dressa d’un bond, plus bouleversé que s’il »ût vu la foudre tomber à trois pas de lui.
— Prosper î s’écria-t-il, d’une voix étranglée par la colère, commeut, il ose...
Mais il comprit que devant son garçon de bureau il ne pouvait se laisser aller aux emportements de son caractère, il réussit à se dominer et c’est d’une voix relativement calme., qu’il ajouta :
— Faites entrer ces messieurs.
Si M. Yerduret, ce gros homme à l’air jovial, avait compté sur un curieux et émouvant spectable, son attente ne fut pas trompée.
Rien de terrible comme l’attitude de ces deux hommes mis en présence : le banquier rouge, le visage tuméfié comme s’il allait être frappé d’une attaque d’apoplexie ; Prosper plus livide que le blessé qui vient de perdre sa dernière goutte de sang.
Immobiles, frémissants, séparés par trois pas, à peine, ils échangeaient des regards chargés d’une haine mortelle, prêts à se précipiter l’un sur l’autre.
Pendant une bonne minute, au moins, M. Yerduret examina curieusement ces deux ennemis, avec le détachement et le sang-froid d’un philosophe qui, dans les transports les plus violents de la passion humaine, ne voit plus qu’un sujet d’études et de méditations.
A la fin, le silence devenant de plus en plus menaçant, il se décida à pi'endre la parole, s’adressant au banquier :
— Vous savez sans doute, monsieur, dit-il, que mon jeune parent vient d’être relâché?
— Oui, répondit M. Fanvel qui faisait, pour ne pas éclater, les plus louables efforts; oui, faute de preuves suffisantes.
— Précisément, monsieur; or ce considérant : « faute de preuves, » relaté dans l’arrêt de non-lieu, perd si bien l’avenir de mon parent, qu’il est décidé à partir pour l’Amérique.
A cette déclaration, la physionomie de M. Fûuvelj changea brusquement. Ses traits se détendirent comme s’il eût été soulagé de quelque affreuse angoisse.
— Àbl il part, répéta-t-il à plusieurs reprises, ip parti...
LE DOSSIER N® 113 hi
1 II n’y avait pas à se méprendre à l’intonation. Le mot : ’« il part, » ainsi prononcé, était une mortelle injure.
M. Verduret voulut ne rien remarquer.
— 11 me parait, reprit-il d’un ton léger, que la détermination de mon parent est raisonnable. J’ai voulu seulement, qu’avant de quitter Paris, il vint présenter ses respects à son ancien patron.
Un sourire amer plissa les lèvres du banquier.
— M. Bertomv, répliqua-t-il, pouvait s’épargner cette démarche pénible pour nous deux. Je n’avais rien à entendre, je n’ai rien à lui dire.
C’était un congé formel, et M. Yerduret le comprenant ainsi, salua M. Fauvel et sortit en entraînant Prosper, qui n’avait pas prononcé une syllabe.
Dans la rue, seulement, le caissier' recouvra la parole.
— Vous l’avez voulu, monsieur, fit-il d’une voix-sourde, vous l’avez exigé, je vous ai suivi. Êtes-vous content?' En suis-je plus avancé, d’avoir à ajouter cette humiliation «anglante à toutes les autres !
— Vous, non, répondit M. Verduret, moi, oui. Je ne pouvais arriver au banquier sans vous, et à cette heure je sais ce que j’avais intérêt à savoir : j’ai la certitude que M. André Fauvel n’est pour rien dans le vol.
— Oh! monsieur, objecta Prosper, on peut feindre.
— Sans doute, mais pas à ce point. Et ce n’est pas tout : j’avais besoin, pour mon projet ultérieur, de; savoir si votre patron serait accessible à certains soupçons. Maintenant, je puis hardiment répondre : Oui.
Prosper et son compagnon s’ôtaient arrêtés pour causer plus à l’aise, au coin de la rue Laffitte, au milieu d’un vaste terrain devenu libre depuis de récentes démolitions.
M. Verduret paraissait inquiet et tout en parlant, il détournait à tout moment la tète comme s’il eût attendu quelqu’un.
Bientôt, il laissa échapper une exclamation de 'satisfaction.
A l’extrémité de cette place improvisée, venait d’apparaitre Cavaillon, il était tète nue, il courait.
II était, tout à la fois, si pressé et si alarmé qu*ü m songea ni à féliciter son grand ami Prosper, ni même àf lui serrer la main. Il s'adressa immédiatement à M. Ver» duret.
— Elles sont parties, dit-il.
— Depuis longtemps?
— Non, depuis un quart d’heure à peu près.
— Diable! fît M. Verduret, nous n’avons pas une mir nute à perdre, cela étant.
Et remettant à Cavaillon le billet qu’il avait écrit quelques heures plus tôt chez Prosper :
— Tenez, dit-il, faites-lui passer ceci et rentrez vite,’ qu’on ne s’aperçoive pas de votre absence ; sortir sans chapeau est une imprudence qui peut donner l’éveil.
Le petit Cavaillon ne se le fit pas répéter deux fois, et il partit en courant, comme il était venu. Prosper était stupéfait.
— Quoi ! fit-il, vous connaissez Cavaillon ?
— Il paraît, répondit M. Verduret avec un sourire. Mais ce n’est pas le moment de causer, arrivez, hâtonsnous !
— Où allons-nous encore?
— Vous le saurez; allons, des jambes, des jambes!...'
Lui-même donnait l’exemple, et c’est presque au pas
gymnastique qu’il remontait la rue Lafayette. Tout en marchant, tout en courant, plutôt, il parlait, s’inquiétant assez peu d’être ou non entendu de Prosper.
— Ah ! voilà ! disait-il, ce n’est pas en restant les deux pieds dans le même soulier qu’on gagne des prix à la course. Une £iste trouvée, on ne doit plus prendre une minute de repos. Le sauvage qui dans ses forêts vierges a relevé le pied d’un ennemi le suit sans désemparer, sachant que le vent qui souffle ou la pluie qui tombe suffisent pour effacer l’empreinte. De même pour nous,i le moindre événement peut faire disparaître les traces que nous suivons.
Arrivé devant le n° 81, M. Verduret s’interrompit et s’arrêta du même coup.
— C’est ici, dit-il à Prosper; entrons.
Ils montèrent et s’arrêtèrent au second étage, devant tme porte ornée d’un écusson de cuivre sur lequel op lisait : Modes et confections.
Le long de l’huisserie pendait un cordon de sonnette superbe, mais M. Verduret n’y toucha pas. Du bout du doigt il frappa très-légèrement d’une certaine façon, et aussitôt, comme s’il y eût eu quelqu’un à guetter ce signal, la porte s’ouvrit.
C’était une femme qui ouvrait. Elle pouvait avoir une quarantaine d’années, sa mise était simple, mais trèsconvenable. Sans bruit, elle fit passer Prosper et son compagnon dans une petite salle à manger fort propre,' sur laquelle ouvraient plusieurs portes.
Devant M. Verduret, cette femme s’était inclinée trèsbas, comme une protégée devant son protecteur.
11 répondit à peine au salut. Des yeux il interror geait la femme. Son regard disait :
— Eb bien?
La femme inclina affirmativement la tête.
— Oui.
— Là, n’est-ce pas? fit M. Verduret à voix basse, en montrant une des portes.
— Non, répondit la femme sur le même ton, de l’autre côté, dans le petit salon.
M. Verduret, aussitôt, ouvrit la porte qui lui était indiquée, et doucement il poussa Prosper dans le petit 6alon, en murmurant à son oreille :
— Entrez... et du sang-froid.
Mais à quoi bon des recommandations. Au premier regard jeté dans cette pièce où on le poussait malgré lui, sans l’avoir averti de rien, Prosper jeta un grand cri :
— Madeleine!...
C’était bien la nièce de M. Fauvel, en effet, belle, plus que jamais, de cette beauté calme et sereine qui impose l’admiration et commande le respect.
Debout, au milieu du salon, près d’une table couverte
d’étoffes, elle disposait les plis d’une jupe de velours Touge lamé d’or, sans doute la jupe de son costume de fille d’honneur de Catherine de Médicis.
A la vue de Prosper, tout son sang afflua à son visage, ses beaux yeux se fermèrent à demi, comme si elle eût été près de s’évanouir, et les forces lui manquèrent à ce point, qu’elle fut obligée de s’appuyer à la table pour ne pas tomber.
Madeleine n’était pas, et Prosper ne pouvait l’ignorer, de ces femmes fortes dont le cœur glacé laisse l’esprit toujours libre, qui ont des sensations, jamais un sentiment vrai, héroïnes de romans qui trouvent un expédient pour toutes les circonstances.
Ame tendre et rêveuse, elle devait aux particularités de sa vie une sensibilité exquise, presque maladive. Mais elle était fière, mais elle était incapable d’une transaction de conscience. Quand le devoir avait parlé, elle obéissait.
Sa défaillance ne dura qu’un moment, et bientôt ses yeux si tendres n’exprimèrent plus que la hauteur et le ressentiment. C’est d’une voix offensée qu’elle dit :
— Qui vous a fait si hardi, monsieur, d’oser épier mes démarches? Comment vous êtes-vous permis de me suivre, de pénétrer dans cette maison ?
Certes, Prosper n’était pas coupable. Il eut voulu d’un mot expliquer tout ce qui s’était passé. L’impuissance où il était d’exprimer sa pensée lui fit garder le silence.
— Vous m’aviez juré, poursuivit Madeleine, sur l’honneur, de ne jamais chercher à me revoir. Est-ce ainsi que vous tenez votre parole ?
* — Je l’avais juré, mademoiselle, mais...
Il s’arrêta.
— Oh 1 parlez 1
— Tant d’événements sont survenus depuis ce jour, que j’ai pu croire oublié, ne fût-ce que pour une heure, ce serment arraché à ma faiblesse. C’est au hasard, c’est, du moins, à une volonté qui n’est pas la mienne, que je dois le bonheur de me trouver une fois encore près de
LE DOSSIt.i N’ 113
vous. Hélas ! eu vous voyant, mon cœur a tressailli de joie intérieure. Je ne pensais pas, non, je ne pouvais ipenser, qu'impitoyable, autant et plus que le monde, vous me repousseriez, lorsque je suis si malheureux.
Jeté moins violemment hors (lu prévu, Prosper eût ,pu suivre dans les yeux de Madeleine, ces beaux yeux si longtemps arbitres de sa destinée, la trace des combats qui se livraient en elle.
C’est pourtant d’une voix assez ferme qu’elle reprit :
— Vous me connaissez assez, Prosper, pour savoir que nul coup ne peut vous frapper sans m’atteindre moimême. Vous soutirez... je vous plains comme une sœur plaint un frère tendrement aimé.
— Une sœurî fît amèrement Prosper, oui, c’est bien là le mot prononcé le jour où vous m’avez banni de votre présence. Une sœur! Alors pourquoi durant trois années m’avoir bercé des plus décevantes illusions? Étais-je donc un frère pour vous.ee jour où nous allions ensemble en pèlerinage à Notre-Dame-de-Fourvières, ce jour où après nous être juré au pied de l’autel de nous aimer éternellement, vous me passiez au cou une relique bénie, en me disant : « Pour l’amour de moi, gardez-la toujours, elle vous portera bonheur. »
Madeleine essaya de l’interrompre d’un geste doux et suppliant; il ne la vit pas.
— 11 y a un an de cela, poursuivait-il, et moins d’un mois après vous me rendiez ma parole et vous m’arrachiez la promesse de. ne vous revoir jamais. Si je savais encore par quelle action, par quelle pensée j’ai pu vous déplaire? Mai? vous n’avez rien daigné m’expliquer. Vous me chassiez, et pour vous obéir j’ai laissé croire que c’était moi qui volontairement m’éloignais. Vous m’avez dit qu’un invincible obstacle s’élevait entre nous, et je vous ai cru. Fou que j’étais! L’obstacle, c’est votre cœur, Madeleine. Pourtant, j’ai toujours conservé pieusement la médaille bénie... Elle ne m’a pas porté bonheur.
Plus immobile et plus blanche qu’une statue, Madeleine courbait le front sous cet orage d’une passion im-
mense. De grosses larmes roulaient silencieuses le long de ses joues.
— Je vous avais dit d’oublier, murmura-t-elle.
— Oublier ! reprit Prosper, révolté comme s’il eût entendu un blasphème, oublier! Eh! le puis-je? Est-ce qu’il est en mon pouvoir d’arrêter, par le seul effort de ma volonté, la circulation de mon sang? Ah! vous n’a- ’vez jamais aimé. Pour oublier, comme pour arrêter les "battements de mon cœur, il n’est qu’un moyen... mourir.
Ce mot, ainsi prononcé, avec l’accent d’une résolution farouche, bouleversa Madeleine.
— Malheureux ! s’écria-t-elle.
— Oui, malheureux! Plus malbêureux mille fois que vous ne sauriez l’imaginer! Vous ne comprendrez jamais mes tortures, depuis un an que chaque matin il me faut pour ainsi dire rapprendre mon malheur, et me dire : C’en est fait, elle ne m’aime plus! Que parlez-vous d’oubli! Je l’ai cherché au fond des coupes empoisonnées, je ne l’ai pas trouvé. J’ai essayé d’éteindre ce souvenir du passé qui brûlait en moi d’une flamme dévorante ; en vain. Quand le corps succombait, la pensée implacable veillait encore. Vous voyez bien que j’ai dû songer au repos, c’est-à-dire au suicide.
— Je vous défends de prononcer ce mot.
— On n’a rien à défendre à celui qu’on n’aime plus, Madeleine, ne le savez-vous pas ?
D’un geste impérieux, Madeleine l’interrompit, comme si elle eut voulu parler, et, qui sait? tout expliquer, se disculper.
Mais une réflexion soudaine l’arrêta; elle eut un mouvement désespéré et s’écria :
— Mon Dieu ! c’est trop souffrir !
Prosper parut se méprendre au sens de cette exclamation.
— Votre pitié vient trop tard, reprit-il avec une déchirante résignation. Il n’est plus de bonheur possible pour celui qui, CGmme moi, a entrevu des félicités divines. Rien ne saurait m’attacher à la vie. Yous avez tu&
Lfi DOSSIER N* lia
en moi les plus saintes croyances; je sors de prison déshonoré par mes ennemis ; que devenir? Vainement j’interroge l’avenir ; il n’y a plus, pour moi, ni espérances, ni promesses, ni sourires. Je regarde autour de moi, et je ue vois qu’abandon, ignominie et désespoir.
— Prosper, mon ami, mon frère, si vous saviez...
— Je ne sais qu’une chose, Madeleine, c’est que vous m’avez aimé, c’est que vous ne m’aimez plus, c’est que moi je vous aime !
Il se tut. Il espérait une réponse. Elle ne vint pas.
Mais tout à coup le silence fut troublé par un sanglot étouffé.
C’était la femme de chambre de Madeleine qui, assise près de la cheminée du petit salon pleurait.
Madeleine l’avait oubliée; Prosper en entrant, ébloui, etupéfié, ne l’avait pas aperçue.
11 la regarda.
Cette jeune fille, vêtue comme les femmes de chambre des maisons aisées, c’était, il n’y avait pas à s’y tromper, «'était Nina Gypsy.
Si violente fut la commotion que ressentit Prosper, qu’il n’eut ni une exclamation, ni même une parole.
L’horreur de la situation l’épouvanta. Il était là, entre les deux femmes, qui avaient décidé de sa vie, entre Madeleine, la fière héritière qu’il adorait et qui le repoussait, et Nina Gypsy, la pauvre fille qui l’aimait et qu’il dédaignait.
Et ‘elle avait tout entendu, cette malheureuse Gypsy, elle avait vu la passion de son amant pour une autre déborder en affreux regrets et en menaces insensées.
Par ce qu’il souffrait, Prosper comprit ce qu’elle avait dû souffrir. Car elle était atteinte, non-seulement dans ne présent, mais encore dans le passé. Quelle ne devait es être son humiliation et sa colère, en apprenant le ôle misérable que l’amour de Prosper lui avait imposé.
Et il s’étonnait que Gypsy, — la violence même, — -, restât là à pleurer et ne se levât pas pour protester, pour le maudire.
Madeleine, cependant, depuis que Prosper gardait le silence, avait réussi, à force d’énergie, à reprendre les apparences du calme.
Lentement, avec des mouvements dont elle paraissait à peine avoir conscience, elle avait repris son manteau déposé sur le canapé.
Lorsqu’elle fut prête à se retirer, elle s’approcha de Prosper.
— Pourquoi êtes-vous venu? dit-elle. Vous et mo‘ nous avons besoin de tout notre courage. Yous êtes mal’* heureux, Prosper, je suis plus malheureuse que vous, Yous avez le droit de vous plaindre; je n’ai pas, moi, le droit de laisser voir une larme, et quand mon cœur est déchiré, je dois encore sourire. Vous pouvez demander' des consolations à un ami, je ne puis, moi, avoir d’autre confident que Dieu.
Prosper essaya de balbutier une réponse ; les paroles expirèrent sur ses lèvres ; il étouffait.
— Je veux bien vous le dire, poursuivit Madeleine, je n’ai rien oublié. Oh 1 que cette certitude ne vous rende aucune espérance ; il n’est pas d’avenir pour nous. Si vous m’aimez, vous vivrez. Yous n’aurez pas la barbarie d’ajouter à mes tortures la douleur de votre mort. Un jour viendra peut-être où il me sera permis de me justifier... et maintenant, ô mon frère, ô mon unique ami, adieu, adieu I...
Elle se pencha en même temps vers Prosper, de ses lèvres elle effleura le front du malheureux jeuue homme et sortit précipitamment, suivie de Nina Gypsy.
Prosper était seul; il lui sembla qu’il s’éveillait.
Alors seulement, il s’efforça de se rendre compte de ce qui venait de se passer, se demandant s’il n’étail pas le jouet d’un songe, si sa raison ne l’égarait pas.
11 ne pouvait méconnaître l’influence souveraine de cet homme qui, le matin même, lui était apparu pour la première fois.
De quelle mystérieuse puissance disposait donc cet inconnu, pour préparer ainsi, à son gré, les événements?.
Il semblait tout prévoir et tout deviner; il connaissait Cavaillon, il savait les démarches de Madeleine, U avait pu obliger à l’obéissance l’indépendante Gypsy.
Il arriva rapidement à un tel degré d’exaspération qu’au moment où M. Yerduret entra dans le petit salon, il marcha sur lui comme un furieux, pâle, menaçant, et d'une voix brève et dure, lui dit :
— Qui êtes-vous ?
Le gros homme ne parut que très-modérément surpris de cet accès de violence.
— Un ami de votre père, dit-il, ne le savez- vous pas?
— Ce n’est pas une réponse, monsieur. J’ai pu dansun moment de surprise abdiquer ma volonté entre les mains d’un inconnu, mais à cette heure...
— Quoi ? Est- ce ma biographie que vous demandez? Ce que je suis, ce que j’ai été, ce que je pourrais être?... Que vous importe? Je vous ai dit : Je vous sauverai; l’essentiel est que je vous sauve.
— Encore ai-je le droit de vous demander par quel»; moyens.
— A quoi bon ?
— Afin d’accepter vos moyens, monsieur, ou de les rejeter.
— Et si je vous réponds du succès !...
— Cela ne suffit pas, monsieur, et il ne saurait me convenir d’ètre plus longtemps privé de mon libre arbitre, d’ètre èxposé, sans être prévenu, à des épreuves comme celles d’aujourd’hui. Un homme de mou âge doit savoir ce qu’il fait.
— Un homme de votre âge, Prosper, quand il ests aveugle, prend un guide, et il se garde de la prétention d’enseigner le chemin à celui qui le conduit.
Le ton de M. Verduret, moitié de raillerie, moitié de commisération, n’était pas fait pour calmer l’irritation croissante de Prosper.
■ — Puisqu’il en est ainsi, s’écria-t-il, merci de vos services, monsieur, je n’en ai que faire. Si je combattais pour défendre mon honneur et ma vie, c’est que j’espé-
rais, quand même, que Madeleine me reviendrait. Je Bais aujourd’hui qu’entre elle et moi tout est fini ; je me retire de la lutte.
Si évidente était la résolution de Prosper, qu’un ins tant M. Verduret parut alarmé.
— Vous devenez fou, prononça-t-il.
— Non, malheureusement. Madeleine ne m’aime plus, que m’importe le reste.
Son accent était à ce point désespéré, que M. Verduret fut ému.
— Ainsi, reprit-il, vous ne soupçonnez rien? Vous n’avez pas su démêler le sens de ses paroles ?
Prosper eut un geste terrible.
— Vous écoutiez 1 s’écria-t-il.
— Je l’avoue.
— Monsieur!...
— Oui ! ce n’est pas fort délicat peut-être ; mais qui veut la fin veut les moyens. J’ai écouté et je m’en applaudis, puisque je puis, à présent, vous dire : Reprenez courage, Prosper, Mn° Madeleine vous aime; elle n'a jamais cessé de vous aimer.
Alors même qu’il le sait, qu’il se sent perdu, près de mourir, le malade prête l’oreille aux promesses du médecin. L’affirmation si précise de M. Verduret éclaira d’une lueur d’espoir la douleur de Prosper.
— Oh! murmura-t-il, soudainement calmé, si je pouvais croire...
— Croyez-moi, car je ne saurais me tromper. Ah! vous n’avez pas deviné comme moi les tortures de cette généreuse jeune fille, se débattant entre son amour et ce qu’elle croit son devoir. Votre cœur n’a donc pas !>attu à ses paroles d’adieu?...
— Elle m’aime, elle est libre, et elle me fuit...
— Libre!... Non, elle ne l'est pas. En vous rendant sa parole, elle obéissait à une volonté supérieure et irrésistible. Elle se dévouait... Pour qui? Nous le saurons bientôt, et le secret de son dévoùment nous apprendra le secret de la machination dont vous êtes victime.
A mesure que parlait M. Verduret, Prosper sentait *e fondre ses résolutions de révolte, l’espoir et la confiance lui revenaient.
— Si vous disiez vrai, pourtant, murmurait-il, si vous disiez vrai !...
— Malheureux jeune homme! pourquoi vous obstiner à fermer les yeux à l’évidence ! Vous ne comprenez donc pas que Madeleine sait le nom du voleur.
— C’est impossible.
— C’est vrai. Mais ce nom, croyez-le bien, il n’est pas de puissance humaine capable de le lui arracher. Oui, elle vous sacrifie, mais elle en a presque le droit, puisqu’elle s’est d’abord sacrifiée elle-même.
Prosper était vaincu, mais il ne pouvait, sans que son cœur se brisât, quitter ce salon, où Madeleine lui était apparue.
— Hélas ! s’écria-t-il, en serrant la main de M. Verduret, je dois vous paraître insensé, ridicule... C’est que vous ne savez pas, non, vous ne pouvez savoir ce que je souffre...
L’homme aux favoris roux hocha tristement la tête; en un moment,. sa physionomie changea, ses yeux si brillants se voilèrent, sa voix trembla.
— Ce que vous souffrez, répondit-il, je l’ai souffert. Comme vous, j’ai aimé, non une noble et pure jeune fille, mais une fille. Pendant trois ans, j’ai été à ses pieds. Puis, un jour, tout à coup, elle m’a quitté, moi qui l’adorais, pour se jeter dans les bras d’un homme qui la méprisait. Alors, comme vous, j’ai voulu mourir. Malheureuse! Ni les larmes ni les prières n’ont pu la ramener à moi. La passion ne se raisonne pas, elle aimait cet autre.
— Et vous le connaissiez, cet autre ?
— Je le connaissais.
— Et vous ne vous êtes pas vengé!..,
— Non, répondit M. Verduret. Et d'un ton singulier il ajouta : le hasard s’est chargé de ma vengeance.
Pendant plus d’une minute, Prosper garda le silence*
— Je suis décidé, monsieur, prononça-t-il enfin, mon honneur est un dépôt sacré dont je dois compte à ma famille, je suis prêt à vous suivre jusqu’au bout, disposez de moi.
Ce jour-là même, Prosper, fidèle à sa parole, vendait son mobilier et adressait à ses amis une lettre où il annonçait son prochain départ pour San-Francisco.
Et le soir il s’installait, ainsi que M. Verduret, à l’hôtel du Grand- Archange.
Mmo Alexandre lui avait donné sa plus jolie chambre, bien laide si on la comparait au salon si coquet de la rue Chaptal. Mais il n’était pas eu état de faire cette différence. Etendu sur un méchant canapé, il repassait les événements de la journée, trouvant une àcre jouissance à son isolement.
Vers onze heures, se sentant la tète lourde, il voulut ouvrir la fenêtre; le vent le contraignit à la refermer bien vite.
Mais une bouffée de tempête était entrée dans la chambre, les rideaux tremblaient, et au milieu de la pièce un léger débris de papier tourbillonnait.
Machinalement, Prosper ramassa ce jrnpier et l’examina.
11 était couvert d’un écriture fine, l’écriture de IS'ina Gypsy, il n’y avait pas à s’y tromper.
— C’était un fragment d’une lettre déchirée, et si lea phrases tronquées ne présentaient à l’esprit aucun sens satisfaisant, elles suffisaient pour égarer l’imagiuatioa dans le champ sans limites des possibilités.
Yoici exactement ce fragment :
a ...de M. Raoul, fai été bien imp...
...tramé contre lui, dont jamais...
« ...avertir Prosper et alors...
« ...meilleur ami, lui...
« ...main de mademoiselle Ma...
Prosper ne dormit pas celte nuit-là.
LE DOSSIER NB 113
Non loin du Palais-Royal, dans la rue Saint-Honoré, à l’enseigne de la Bonne foi, est un petit établissement, moitié café moitié débit de prunes, très-fréquenté par les employés du quartier.
C’est dans une des salles de cet estaminet modeste que le lendemain de sa mise en liberté, le vendredi, Prosper attendait M. Verduret, qui lui avait donné rendez-vous Vers quatre heures.
Quatre heures sonnèrent; M. Verduret, qui est la ponctualité même, parut. Il était plus rouge encore que la veille, et comme la veille il avait cet air admirable de parfait contentement de soi.
Dès que le garçon auquel il avait demandé une choppe ce fut éloigné :
— Eh bien ! demanda-t-il à Prosper, toutes nos commissions sont-elles faites ?
— Oui, monsieur.
— Vous avez vu le costumier ?
— Je lui ai remis votre lettre. Tout ce que vous demandez vous sera apporté demain au Grand- Archange.
— Alors tout va bien, car je n’ai pas perdu mon temps, et j’apporte de grandes nouvelles.
Le débit de la Bonne foi est à peu près désert vers quatre heures. Le coup de feu du café du matin est passé, le moment de l’absinthe n’est pas arrivé encore : JM. Verduret et Prosper uouvaieut causer à l’aise, sans redouter l’oreille indiscrète des voisins.
M. Verduret avait sorti son calepin, ce calepin précieux qui, pareil aux livres enchantés des féeries, a une «épouse pour toutes les questions.
LK dossier N* us
— En attendant ceux de nos émissaires auxquels j’ai donné rendez-vous ici, dit-ÎI, occupons-nous un peu de M. de Lagors.
A ce nom, Prosper ne protesta pas comme il l’avait fait la veille. Pareil à ces insectes imperceptibles qui, une fois qu’ils se sont glissés dans un tronc d’arbre, le dévorent en une nuit, le soupçon, quand il a pénétré dans notre esprit, s'y développe et bientôt y détruit les plus fortes croyances.
La visite de Lagors, le fragment de lettre de Gypsy, avaient inspiré à Prosper des doutes qui, d’heure en neure, pour ainsi dire, avaient grandi et s’étaient fortifiés.
— Savez-vous, mon cher ami, poursuivit M. Verduret, de quel pays, au juste, est le jeune monsieur qui se porte si fort votre ami ?
— Il est, monsieur, du pays de Mme Fauvel, de Saint- Remy.
— En êtes- vous certain?
— Oh! parfaitement, monsieur. Non-seulement il m» l’a dit bien souvent, mais je l’ai encore entendu dire à M. Fauvel, je l’ai entendu répéter cent fois à Mmo Fauvel lorsqu’elle parlait de sa parente, la mère de Lagors, qu’elle aime beaucoup.
— Ainsi, il n’y a, à cet égard, ni doute ni erreur possibles?
— Non, monsieur.
— Eh! eh ! fit M. Verduret, voilà qui commence à être pour le moins singulier.
Et il sifflotait entre ses dents, ce qui, chez lui, est ua signe manifeste d’une satisfaction intime et supérieure.
— Qu’est-ce qui est singulier, monsieur? demanda Prosper intrigué.
— Ce qui arrive, parbleu ! répondit le gros homme, ce que j’avais flairé. Peste ! continua-t-il — imitant la débit des montreurs de curiosités en foire — c’est une ville charmante, Saint-Remy, six mille habitants, boulevards délicieux sur l’emplacement des fortifications, hd^
LE DOSSIEK N° 113
tel ville très-beau, fontaines abondantes, grand commerce de charbons, filatures de soie, maison de santé très-renommée, etc.
Prospev était comme sur des charbons ardents.
— De grâce, monsieur, commença-t-il.
— On y connaît, poursuivait M. Yerduret, un arc de triomphe romain qui n’a pas son pareil et un mausolée grec, mais pas le moindre Lagors. Saint-Remy est la patrie de Nostradamus, mais non celle de votre ami.
— Cependant, monsieur, j’ai eu des preuves...
— Naturellement. Mais les preuves, voyez-vous, cela se fabrique; les parentés, cela s’improvise. Yos dépositions sont suspectes, mes témoignages sont irrécusables. Pendant que vous vous désoliez en prison, je dressais mes batteries et je récoltais des munitions pour ouvrir le feu. J’ai écrit à Saint-Remy et j’ai des réponses.
— Ne me les communiquerez-vous pas, monsieur ?
— Un peu de patience, dit M. Verdulet en feuilletant son calepin. Ah! voici la première, le numéro 1. Salue* le style, c’est officiel.
Il lut :
« LAGORS. — Très-ancienne famille, originaire de Maillane, fixée à Saint-Remy depuis un siècle... » ’
— Yous voyez bienl s’écria Prosper.
— Si vous me laissiez finir, hein? dit M. Verduret.
Et il poursuivit : *
« Le dernier des Lagors (Jules-René-Henri), portant, sans droits bien constatés, le titre de comte, épousa, en 1829, la demoiselle Rosalie-Clarisse Fontanet, de Tarascon; est décédé en décembre 1848, sans héritier mâle, laissant seulement deux filles. Les registres de l’état civil consultés ne font mention d’aucune personne, dans l’arrondissement, portant le nom de Lagors. »
•à — Eh bienl demanda le gros homme, que dites-vous du renseignement ?
Prosper était abasourdi.
— Comment alors M. Fauvel traite-t-il Raoul comnw son neveu ?
— Comme le neveu de sa femme, vous voulez dire. Mais examinons la notice numéro deux. Elle n’est pas officielle, mais elle éclaire d’un jour précieux les vingt mille livres de rentes de votre ami ;
a Jules-lïené-llenri de Lagors, dernier de son nom, est mort à Saint-Remy le 29 décembre 1848, dans un état voisin de la misère. Il avait eu une certaine fortune, l’entreprise d’une magnanerie modèle le ruina*
a II n’a pas laissé de garçon, mais seulement deux filles, dont l’une est institutrice à Aix, et l’autre mariée à un petit négociant d’Orgon. Sa veuve, qui habite le mas de la Montagnette, ne vit exactement que des libéralités d’une de ses parentes, femme d’un riche banquier de la capitale. On ne connaît personne du nom de Lagors dans l’arrondissement d’Arles. »
— Voilà toutl fit M. Yerduret, pensez-vous que ce soit assez ?
— C’est-à-dire* monsieur, que je me demande si je suis bien éveillé.
— Je conçois cela. Cependant, j’ai une remarque à vous faire. Des gens attentifs objecteront peut-être que Mme veuve de Lagors a pu, après la mort de son mari, avoir un enfant naturel uon avoué et portant sou nom. Cette objection est détruite par l’àge de votre ami. Raoul a vingt-quatre ans, et il y a moins de vingt ans que M. de Lagors est mort.
Il n’y avait rien à répliquer, et Prosper le comprit bien.
— Mais alors, fit-il, devenu pensif, qui serait donc Raoul ?
Je l’ignore. Franchement, il est plus malaisé de découvrir qui il est que de savoir qui il n’est pas. Un seul homme, sur ce point, pourrait nous renseigner, mais il se garderait bien de rien dire.
— M* de Clameràn, n’est-ce pas?
— Juste.
— Toujours il m’a inspiré une inexplicable répulsion, dit Prosper. Ah 1 si on pouvait * avoir sou dossier à eeiui-làl
— J'ai déjà quelques petites notes, répondit M. Vorduret, qui rp’ont été fournies par votre père, lequel cognait bien la famille Clameran; elles sont fort succintea, mais j’en attends d’autres.
— Que vous a dit mon père?
— Rien de favorable, rassurez-vous. Voici au surplus, pour votre édification, le résumé de ses renseignements :
« Louis de Clameran est né au château de Clameran, près de Tarascon. Il avait un frère aine nommé Gaston. Fn 1842, à la suite d’une rixe où il avait eu le malheur de tuer un homme et d’en blesser grièvement un autre, Gaston fut obligé de s’expatrier. C’était un garçon loyal, franc, honnête, que tout le monde aimait. Louis, au contraire, avait les plus détestables instincts et était haï.
« A la mort de son père, Louis vint à Paris, et, en moins de deux ans, dévora, non-seulement sa part de l’héritage paternel, mais aussi la part de son frère exilé.
« Ruiné, criblé de dettes, Louis de Clameran se fit soldat, et se conduisit si mal au régiment qu’il fut envoyé aux compagnies de discipiino.
« À sa sortie du service, on le perd totalement de vue; tout ce qu’on sait, c’est qu’il habita successivement l’Angleterre et l’Allemagne, où il eut une horrible affaire dans une ville de jeux.
« En 1865, nous le retrouvons ù Paris. Il était dans la dernière des misères et fréquentait les pires société», vivant uniquement dans le monde des escrocs et des filles.
« Il avait usé les plus honteux expédients lorsque, tout à coup, il apprit le retour de son frère en France. Gaston avait fait fortune au Mexique. Mais, jeune encore, habitué à une vie active, il venait d’acheter, près d’Oloron, uue usine de fer, quand, il y a six mois, il est mort entre les bras de son frère Louis. Cette mort a donné à notre Clameran et une grande fortune et le titre de marquis. »
Prosper réfléchissait. Depuis vingt-quatre heures qu«