‹ Le Dossier n°113Chapitre 6 sur 9 · LE D05S1EK N · texte numérisé non relu

LE D05S1EK N

voir de vos nouvelles ! Il est eu terre, le pauvre bonhomme; mais moi, Joseph, son fils, je vous appartiens comme lui-mème. Vous, chez moi, quel bonheur! Ah! ma femme à qui j’ai tant parlé des Clamerauva être bien heureuse !...

Il s’élança dehors en même temps criant à plein poumons :

— Toinette! Hé! Antoinette, écoute un peu ici, voir!...

Cet accueil si empressé, si cordial, remuait délicieusement Louis. Il y avait tant d’années qu’il n’avait entendu l’expression d’une affection sincère, d’un dévoùment désintéressé, qu’une main vraiment amie n’avait serré la sienne !

Mais déjà, rougissante et confuse, une belle jeune femme au teint brun, aux grands yeux noirs, entrait, à moitié traînée par Joseph.

— Voilà ma femme, monsieur le marquis, disait-il. Ah ! dame ! je ne lui ai pas laissé le temps d’aller se faire brave; c’est monsieur le marquis, Antoinette.

La belle jeune femme s’inclinait, tout intimidée, et ne trouvant rien à dire, elle tendit son front, où Louis déposa un baiser.

— Tout à l’heure, disait Joseph, monsieur le marquis verra les enfants, ils sont à l’école, je viens de les envoyer chercher.

En même temps, le mari et la femme s’empressaient autour du marquis.

11 devait avoir, disaient-ils, besoin de prendre quelque chose, étant venu à pied, il allait bien accepter un verre de vin, en attendant le déjeuner, car il leur ferait l’honneur de déjeuner chez eux, n’est-il pas vrai?

Et Joseph descendait à la cave, pendant que Toinette, dans la cour, donnait la chasse au plus gras de ses poulets.

En moins de rien, tout fut prêt, et Louis s’assit, au millieu de la* cuisine, devant une table chargée de tout ce qu'on avait pu se procurer de meilleur, servi par Joseph et sa femme, qui se tenaient devant lui, l'examinant avec une sorte de curiosité attendrie.

Les enfants étaient revenus de l’école, coût Darbouillés du jus de ces petites baies qu’on appelle dans le pays des falabrègues, et qui sont le irait du micocoulier. Louis les avait embrassés et, immobiles, frappés de respect, ils se tenaient dans un coin, regardant avec de gros yeux ébahis.

La grande nouvelle s’était répandue dans le village, et la porte restant ouverte, à tout moment des gens se présentaient qui venaient saluer le marquis de Clameran.

— Je suis un tel, monsieur le marquis, ne me reconnaissez-vous pas? Ah! je vous ai bien reconnu, moi, allez. Le défunt marquis m’aimait bien, affirmait un vieux. — Vous souvenez-vous, disait un antre, du temps où vous me prêtiez vos fusils pour aller à la chasse?

C’est avec un ravissement intime que Louis recueillait toutes ces protestations, ces marques d’un dévoûment que n’avaient pas affaibli les années.

A la voix de ces braves gens, mille souvenirs oubliés s’éveillaient en lui, et il retrouvait les fraîches sensations de sa jeunesse.

Ainsi donc, nul écho des orages de sa vie, nul soupçon de ses ignominies n’étaient arrivés jusqu’à cet humble village des bords du Rhône.

Lui, l’aventurier, chassé de partout, le héros des maisons de jeu, le spadassin, l’abject complice des escrocs de Londres, il se délectait à ces témoignages de vénération accordée à la famille de Ciameran, et il lui semblait qu’ils lui rendaient quelque chose de sa considération et de son estime.

Ah ! si à cette heure il eût possédé le quart seulement de cet héritage jeté au vent d’absurdes fantaisies, avec quelle satisfaction il se serait fixé dans ce village pour finir ses jours en paix !

Mais ce repos après tant d’agitations vaines, ce port après tant de naufrages, lui étaient interdits. Il ne 310ssédait rien; comment vivre? ,

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Ce sentiment désolant de sa détresse passée lui donna seul le courage de demander à Joseph les clés du château qu’il se proposait de visiter.

— Il n’y a besoin que de la clé de la grille, monsieur le marquis, répondit Joseph, et encore !...

C’était vrai. Le temps avait fait son œuvre, et l’héroïque manoir de Clameran n’était plus qu’une ruine. La pluie et le soleil, le mistral aidant, avaient émietté les portes et emporté les contrevents eu poussière.

Çà et là, on découvrait bien les traces de mains amies, les mains de Saint-Jean et de son fils, qui avaient cherché à retarder la ruine totale ; mais que pouvaient leurs efforts !

Au dedans, la désolation était plus grande encore. Tout le mobilier que Louis n’avait osé vendre était encore eu place, mais en quel état ! À peine restait-il quelques lambeaux d’étoffes, des débris de la garniture des lits ; les bois seuls avaient résisté.

C’est à peine si Louis, suivi de Joseph, osait pénétrer dans ces grandes salles où le bruit de ses pas sonnait lugubrement.

Il lui semblait que tout à coup le terrible marquis tic Clameran allait se dresser en pied pour lui jeter sa malédiction, pour lui crier :

- — Qu’as-tu fait de notre honneur?

Peut-être sa terreur avait-elle une autre cause, peutêtre avait-il trop de raison de se souvenir de cette chute, si fatale à Gaston.

Ce n’est qu’en se trouvant eu plein soleil, dans le jardin, qu’il reprit son assurance et se souvint de l’objet de sa visite.

— Ce pauvre Saint-Jean, dit-il, a eu bien tort de ne pas utiliser le mobilier laissé au château, il se trouve détruit sans avoir servi à personne.

— Mon père, monsieur le marquis, n’aurait rien osé déranger sans un ordre.

— Et il avait bien tort. Quant au château, si on n’y prend garde, il sera bientôt perdu comme Je mobilier»

Ma fortune, à mon grand regret, ne me permet pas de le restaurer : je suis donc décidé à le vendre pendant qu’il est encore debout.

Joseph accueillit cette idee à peu près comme la proposition d’un sacrilège : mais il n’avait pas le franc parler de son père, il n’osa dire ce qu’il pensait.

— Sera-t-il bien difficile, poursuivait Louis, de vendre cette masure.

— Cela dépend du prix, monsieur le marquis; je connais un homme des environs qui en ferait son affaire, si on le lui cédait à bon marché.

— Et quel est cet homme ?

— Un certain Fougeroux, qui demeure de l’autre côté du Rhône, au mas de la Montagnette. C’est un gars de Beaucaire, qui a épousé, il y a une douzaine d’années, une servante de la défunte comtesse de La Verberie, dont monsieur le comte se souvient peut-être, une grosse, très-brune, nommée Mihonne.

Louis ne se souvenait pas de Mihonne.

— Quand pourrons-nous voir ce Fougeroux? demandat-il.

— Aujourd’hui même, là, en traversant le Rhône dans le bateau du passeur.

— Eh bien ! allons... je suis pressé.

Une génération entière avait disparu, depuis que Louis avait quitté sa province.

Ce n’était plus le vieux matelot de la République, Pilorel, qui « passait le monde, » c’était son fils.

Mais celui-là aussi avait le respect de la tradition. Quand il sut le nom de cet étranger qu’accompagnait Joseph, il se hâta d’apprêter sa barque, et en moins de rien il fut avec ses passagers au milieu du courant.

Pendant que Pilorel fils ramait de toutes ses forces, Joseph s’efforçait de mettre le marquis en garde contre les ruses de Fougeroux. f

- — C’est un fin renard, disait-il, trop fin, même. Je n’ai jamais eu bonne idée de lui, depuis son mariage, qui n’a pas été une belle action. Lu Mihonne avait bien cm-

quantc ans sonnés, quand il s’est avisé de lui faire la cour, et il n’en avait pas vingt-cinq. Vous comprenez bien qu’il en voulait à l’argent et non à la femme. La pauvre sotte a cru que le gars l’aimait et dame I elle a donné sa mam et ses écus.

— Et ils ont profité, oui, interrompit Pilorel.

— Ça, c’est vrai. Fougeroux n’a pas son pareil pour faire suer l’argent. Il est riche aujourd’hui, mais il devrait bien savoir gré à Mihonne de sa richesse. Qu’il ne l’aime pas, on comprend ça, elle a l’air de sa grand’ mère; mais qu’il la prive de tout et qu’il la batte comme plâtre, c’est honteux.

— Il la voudrait à six pieds sous terre, quoi ! fit le passeur.

— Et il l’y mettra avant longtemps. Elle est comme expirante, ia pauvre vieille, depuis que Fougeroux a installé chez lui une gourgandine dont elle est devenue *a servante.

On abordait. Joseph et le marquis, après avoir prié le passeur d’attendre leur retour, prirent le chemin du mas àe la Moulaguettc.

C'était une ferme de boime apparence, bien tenue, entourée de cultures intelligentes.

Joseph ayant demandé le maitre, un jeune garçon lui répondit que « M. Fougeroux » était dans les champs tout près, et qu’on allait le prévenir.

Il ne tarda pas à paraître. C’était un très-petit homme à barbe rouge, à l’œil inquiet et fuyant.

Bien que M. Fougeroux fit profession de détester les nobles et les prêtres, l’espoir de faire un bon marché le rendit obséquieux jusqu’à la servilité.

Il s’empressa de faire passer Louis dans « sa salle, » avec force révérences et des « monsieur le marquis » à n’en plus finir.

En entrant, il s’était adressé à une vieille femme qui tremblait la fièvre au coin de l’àtre éteint, et lui avait

rutalement ordonné de descendre quérir du vin pour M. le marquis de Clameran.

SA

La vieille, à ce nom, se dressa comme au contact d'une pile électrique. Elle sembla vouloir parler; un regard du son tyran renfonça les mots dans sa gorge. C’est d’un air égaré qu’elle obéit, et revint avec une bouteille et trois verres, qu’elle déposa sur la table.

Puis, elle reprit sa place près du foyer-, oubliant d'écouter pour regarder le marquis.

Etait-ce là, vraiment, cette grosse et réjouie Milionne, qui avait été la confidente de la petite fée de La Verberie ?

Valentine elle-même n’eût point reconnu cette pauvre vieille si ratatinée, flétrie et ridée comme une rainettte à Pâques, plus décharnée et plus tordue qu’une branche de bois mort.

Ceux-là seuls qui ont habité la campagne savent ce que les années, la misère aidant, peuvent faire d’une femme.

Le marché, cependant, se débattait entre Joseph et Fougeroux. Le marchand de biens offrait un prix dérisoire, n’achetant, disait-il, que pour démolir et revendre les matériaux. Joseph, lui, énumérait les poutres et les solives, les moellons, les ferrures, sans compter le terrain...

Pour Mihonne, la présence du marquis était un de ces événements qui changent l’existence.

Si jusqu’alors la fidèle servante n’avait pas dit un mot des secrets confiés à sa probité, ils ne lui en avaient pas moins semblé lourds à porter.

Mariée, misérable jusqu’à souhaiter la mort, elle s’en prenait, non à elle-même, mais à tout et à tous de ses malheurs. Superstitieuse à l’excès, elle faisait remonter l’origine de ses infortunes au serment prêté pendant la messe sur les évangiles.

N’ayant pas d’enfant, après en avoir ardemment désiré, elle se persuadait que Dieu l’avait frappée de stérilité pour la punir d’avoir prêté les mains à l’abandon d’un pauvre petit innocent.

Souvent elle avait pensé qu’eu révélant tout, elle apai-

serait îa colère céleste et ramènerait le bonheur à son foyer. Son attachement pour Valentine lui avait donné la force de résister à d’incessantes tentations.

Mais, aujourd’hui, la présence de Louis la décidait. Réfléchissant, elle ne voyait nul danger à se confier au frère de Gaston.

L’affaire, pendant ce temps, se concluait. Il était convenu que Fougeroux donnerait 5,280 fr. comptant du château et du terrain, et que les débris du mobilier reviendraient à Joseph.

Le marchand de biens et le marquis échangèrent une bruyante poignée de mains en prononçant les mots sacramentels :

— C’est dit 1

Et aussitôt Fougeroux sortit pour aller chercher, luimême, dans le bon coin connu de lui seul, la bouteille du marché.

. L’occasion pour Mihonne était favorable. Se levant, elle alla droit au marquis, et, d’une voix sourde et précipitée :

— Il faut, monsieur le marquis, dit-elle, que je vous parle sans témoins.

— A moi, ma bonne femme ?

— A vous. C'est un secret de vie ou de mort. Ce soir, à la tombée de la nuit, venez sous les noyers, là-bas, j’y serai, je vous dirai tout.

Elle regagna sa place, son mari rentrait.

Gaîment Fougeroux remplit les verres et but à la santé de Claineran.

Tout en regagnant le bateau, Louis se demandait s’il viendrait à ce rendez-vous singulier.

— Que diable peut me vouloir cette vieille sorcière ? disait-il à Joseph.

— Qui sait I Elle a été au service d’une femme qui fut, m’a dit mon père, la maîtresse de feu M. Gaston... A votre place, monsieur le marquis, j’irais. Vous dinerez chez nous, et après diner Pilorcl vous passera.

La curiosité décida Louis, et. vers les sept heures, il

arrivait sous les noyers. Depuis longtemps déjà la vieille Mihonne l’attendait.

— Vous voilà donc, cher bon monsieur, fit-elle avec un accent de joie, déjà je me désespérais...

— Oui, c’est moi, ma brave femme, voyons, qu’avezvous à me dire ?

— Ah î bien des choses, monsieur le marquis, mais, avant tout, avez-vous des nouvelles de votre frère ?

Louis regretta presque d’ètre venu, pensant que la vieille radotait.

— Vous savez bien, répondit-il, que mon pauvre frère s’est jeté dans le Rhône et qu’il y a péri.

— Quoi ! s’écria Mihonne, quoi 1 vous aussi vous ignorez qu’il s’est sauvé ! Oui, il a fait ce que personne plus ne fera, il a traversé en nageant le Rhône débordé. Le lendemain, Mlle Valentine est allée à Clameran pour dire la nouvelle, Saint-Jean l’a empêchée d’arriver jusqu’à vous. Plus tard, je suis allée vous porter une lettre, vous étiez parti.

Ces révélations, après vingt ans, confondaient Louis.

— Ne prenez-vous pas vos rêves pour des réalités, ma bonne mère? dit-il doucement.

Mihonne secoua tristement la tête.

— Non, continua-t-elle, non. Et si le père Menoul était de ce monde encore, il vous dirait comment il a conduit M. Gaston jusqu’à la Camargue, et comment de là votre frère a gagné Marseille et s’y est embarqué. Mais cçci n’est rien encore : M. Gaston a un fils.

— Mon frère, un fils 1... Décidément, âi bonne vieille, vous perdez la tête.

— Hélas ! non, pour mon malheur dans ce monde et dans l’autre, il a eu un fils de M110 Valentine, un pauvre innocent que j’ai reçu dans mes bras à l’étranger, et que j’ai porté à la femme qui l’a pris pour de l’argent.

Alors Mihonne raconta tout, les colères de la comtesse, le voyage à Londres, l’abandon du petit Raoul.«

Avec cette sûreté de mémoire des gens qui, ne sachant ni lire ni écrire, ne peuvent se confier au papier.,

elle révéla les moindres circonstances, donnant les détails les plus précis, le nom du village et celui de la fermière, les noms et prénoms de l’enfant, la date exacte des événements.

Puis elle dit les misères de Valentine après sa faute, la ruine de la comtesse, et enfin le mariage de la pauvre fille avec un monsieur de Paris, riche, si riche qu’il ne connaissait pas sa fortune, un banquier nommé Fauvel.

Un cri aigu et prolongé l’interrompit.

— Ciel! fit-elle d’une voix épouvantée, mon mari m’ap. pelle.

Et de toute la vitesse de ses vieilles jambes elle regagna la ferme. *■

Elle était partie depuis un bon moment, que Louis restait encore immobile à la même place.

Au récit de Mihonne, une idée infâme, si détestable qu’elle faisait reculer son esprit prêt à tout, lui était venue, et cette idée revenait grandissante comme les vagues successives de la marée montante.

Il connaissait de réputation le riche banquier, et il songeait au parti qu’il pouvait tirer de ce qu’il venait d’entendre. Il est de ces secrets qui, bien exploités, valent une ferme en Brie.

Les terreurs d’une vieillesse misérable chassèrent ses derniers scrupules.

— Avant tout, pensait-il, je dois m’assurer de la réalité des dires de cette vieille; après, je ferai mon plan.

C’est pourquoi, le surlendemain, ayant reçu les 5,28* francs de Fougeroux, Louis de Clameran partait po>t Londres.

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