‹ Le Dossier n°113Chapitre 5 sur 9 · LE DRAME · texte numérisé non relu

LE DRAME

A deux lieues de Tarascon, sur la rive gauche du Rhône, non loin des merveilleux jardins de MM. Audibert, on aperçoit, noirci par le temps, négligé, délabré, mais solide encore, le château de Clameran.

Là, vivaient, en 1841, le vieux marquis de Clameran et ses deux fils, Gaston et Louis.

C’était un personnage au moins singulier, ce vieux marquis. 11 était de cette race, aujourd’hui presque disparue, d’entêtés gentilshommes dont la montre s’est arrêtée en 1789 et qui ont l’heure d’un autre siècle.

Attaché à ses illusions plus qu’à sa vie même, le vieux marquis s’obstinait à considérer les événements survenus depuis 89 comme une série de déplorables plaisanteries, tentatives ridicules d’une poignée de bourgeois factieux.

Emigré des premiers à la suite du comte d’Artois, il n’était rentré en France qu’en 1815, à la suite des alliés.

Il eût dû béDir le ciel de retrouver une partie des immenses domaines de sa famiile, faible, il est vrai, mais très-suffisante pour le faire vivre honorablement; il ne pensait pas, disait-il, devoir au bon Dieu de la reconnaissance pour si peu.

Tout d’abord, il s’était fort remué pour obtenir quelque charge à la cour. A la longue, voyant ses démarches vaines, il avait pris le parti de se retirer en son château, plaignant et maudissant tout ensemble son roi qu’il adorait, et qu’au fond du cœur il traitait de jacobin.

» De «e moment, il s’était habitué sans peine à la vie large et facile des gentilshommes campagnards.

Possédant quinze mille livres de rentes environ, il ev

dépensait tous les ans vingt-cinq ou trente mille, puisant à même le sac, prétendant qu’il en aurait toujours assez pour attendre une vraie Restauration qui ne manquerait pas de lui rendre tous ses domaines.

A son exemple, ses deux fils vivaient largement. Le plus jeune, Louis, toujours en quête d’une aventure, toujours en partie de plaisir aux environs, buvant, jouant gros jeu; l’aîné, Gaston, cherchant à s’initier au mouvement de son époque, travaillant, lisant, recevant en cachette certains journaux, dont le titre seul eût paru à son père un pendable blasphème. »

En somme, peletonné dans son égoïste insouciance, le vieux marquis était le plus heureux des mortels, mangeant bien, buvant mieux, chassant beaucoup, assez aimé des paysans, exécré des bourgeois des villes voisines, qu’il accablait de railleries parfois spirituelles.

Les heures ne lui semblaient guère lourdes que l’été, par les chaleurs terribles de la vallée du Rhône, ou quand le mistral soufflait par trop fort.

Cependant, même en ce cas, il avait sous la main un moyen de distraction infaillible, toujours neuf bien que toujours le même, toujours vif, toujours piquant.

11 disait du mal de sa voisine, la comtesse de La Verberie.

La comtesse de La Verberie, la « bête noire » du marquis, comme il le disait peu galamment, était une grande et sèche femme, anguleuse de structure et de caractère, hautaine, méprisante, glaciale avec ceux qu’elle jugeait ses égaux et dure pour le petit monde.

A l’exemple de son noble voisin, elle avait émigré avec son mari, tué depuis à Lutzen, non dans les rangs français, malheureusement pour sa mémoire.

En 1815 également, la comtesse était rentrée en France.

Mais, pendant que le marquis de Clameran recouvrait line aisance relative, elle ne put, elle, obtenir de ses protecteurs et de la munificence royale que le petit domaine et le château de La Verberie, et sur le milliard d’indemnité 2,500 francs de rente, dont elle vivait.

Il est vrai que le château de La Verberie eut suffi à bien des ambitions.

Plus modeste que le manoir de Clameran le joli castal ùe La Verberie a de moins fières apparences et de moins hautes prétentions.

Mais il est de dimensions raisonnables, commode, bien aménagé, discret, et facile pour le service comme la petite maison d’un grand seigneur.

C’est d’ailleurs au milieu d’un vaste parc qu’il ouvre au soleil levant ses fenêtres sculptées.

Une merveille pour le pays, que ce parc, qui s’étend de la route de Beaueaire jusqu’au bord du fleuve ; une merveille, avec ses grands arbres, ses charmilles, ses bosquets, sa prairie et son clair ruisseau qui la traverse d’un bout à l’autre.

Là vivait, toujours se plaignant et maudissant la vie, la comtesse de La Verberie.

Elle n’avait qu’une fille unique, alors âgée de dix-huit ans, nommée Valentine, blonde, blanche, frêle, avec de grands yeux tremblants, belle à faire tressaillir dans leur niche les saints de pierre de la chapelle du village où elle allait tous les matins entendre la messe.

Même, le renom de sa beauté, porté sur les eaux rapides du Rhône, s’était étendu au loin.

Souvent les mariniers, souvent les robustes haleurs qui poussent leurs puissants chevaux moitié daiis l’eau, moitié sur le chemin de halage, avaient aperçu Valentine, assise, un livre à la main, à l’ombre des grands arbres, au bord de l’eau.

De loin, avec sa robe blanche, avec ses beaux cheveux demi-flottants, elle semblait à l’imagination de ces rudes et braves gens comme une apparition mystérieuse et de bon augure. Et souvent, entre Arles et Valence il avait été parlé de la jolie petite fée de La Verberie.

Si M. de Clameran détestait la comtesse, Mm0 de La Verberie exécrait le marquis. S’il l’avait surnommée la Sorcière, elle ne l’appelait jamais que le vieil étourneaux

Et cependant, ils étaient nés pour se comprendre/

ayant sur le fond même des faits une opinion pareille, avec des façons différentes de les envisager, c’est-à-dire se trouvant dan? d’admirables conditions pour discuter éternellement sans s’entendre ni se fâcher jamais.

Lui, se faisant une philosophie, se moquait de tout et digérait bien. Elle, gardant sur le cœur des rancunes terribles, maigrissait de rage et verdissait de jalousie.

Peu importe 1 Ils eussent passé ensemble des délicieuses soirées. Car enfin, ils étaient voisins, très-proches voisins.

De Clameran, on voyait très-bien le lévrier noir de Valentine courir dans les allées du parc de La Verberie ; et de La Verberie, on voyait, tous les soirs, s’illuminer les fenêtres de la salle à manger de Clameran.

Même, à propos de cette illumination quotidienne, la comtesse, quotidiennement et à la même heure, disait, et de quel ton !

— Ah I voici leurs orgies qui commencent.

Entre les deux châteaux, il n’y avait que le fleuve, le Rhône, un peu encaissé en cet endroit, roulant à pleins bords ses flots rapides. ' .

Oui, mais entre les deux familles, une haine existait, plus profonde que le Rhône, plus difficile à détourner ou à combler.

D’où venait cette haine ?

La comtesse et le marquis auraient été bien embarrassés de le dire avec quelque exactitude.

On racontait que sous le règne de Henri IV ou de Louis XIII, un La Verberie avait séduit et mis à mal une Clameran.

La séduction avait amené un duel; il y avait eu des épées au soleil et du sang sur le pré.

Voilà tout; et encore les faits n’avaient-ils pas été bien éclaircis à l’époque.

Mais sut ce canevas, •<* neu près historique, la légende avait jeté ses broderies cayricieuses, et ce simple récit, transmis de génération en génération, passant de bouche en bouche, était devenu une histoire tragique, lugubre, pleine de sang, de perfidies et d’horreur.

soo

C’est pourquoi il advint ce qui devait advenir, ce qui arrive toujours dans la vie réelle et souvent dans les romans, qui, après tout, si exagérés qu’ils soient, gardent toujours un reflet de la vérité qui les a inspirés.

Il arriva que Gaston ayant vu Yalentine à une fete, la trouva belle et l’aima.

Il advint que Valentine remarqua Gaston et ne put, désormais, se défendre de penser à lui.

Mais tant d’obstacles les séparaient!... Chacun d’eux, pendant près d’une année, garda religieusement son secret, enfoui comme un trésor, au plus profond de son cœur.

Et cette année, toute de rêveries dangereuses et charmantes, devait décider de leur avenir. Aux douceurs de l’impression première, un sentiment plus tendre succéda, puis l’amour vint, chacun d’eux parant l’autre de qualités surhumaines et d’idéales perfections.

C’est que la passion forte et sincère ne peut s’épanouir que dans la solitude, l’air des villes lui est mortel, pareille à ces robustes fleurs des savanes qui, transplantées dans nos serres, perdent leur éclat et leur parfum.

Gaston et Valentine, après ne s’ètre vus qu’une fois, étaient déjà tout l’un pour l’autre, quand la fatalité qui avait présidé à leur première rencontre les rapprocha de nouveau.

Ils se trouvèrent passer une journée entière chez la vieille duchesse d’Arlange, venue dans le pays pour vendre ce qu’elle y avait encore de propriétés.

Cette fois, ils se parlèrent, et comme de vieux amis, surpris de trouver en eux un écho des mômes pensées.

Puis de nouveau, ils furent séparés des mois. Mais déjà, sans s’ètre entendus, ils se trouvaient, à de certaines heures, au bord du Rhône, et, d’un côté à l’autra du fleuve, ils s’apercevaient.

Enfin, un soir du mois de mai, comme Mme de La Verberie était à Beaucaire, Gaston osa pénétrer dans le paro et se présenter à Valentine.

Elle fut à peine surprise et ne fut pas indignée. L’ia^

itocence véritable n’a pas les façons et les pudeurs effarouchées dont s’affuble l’innocence de convention. Yalentine n’eut même pas Vidée d’ordonner à Gaston de se retirer.

Lomptemps, elle appuyée sur son bras, ils marchèrent à petits pas, le long de la grande avenue.

Ils ne se dirent pas qu’ils s’aimaient, ils le savaient ; ils se dirent, les larmes aux yeux, qu’ils s’aimaient sans espoir.

Ils reconnaissaient que jamais ils ne triompheraient ides haines absurdes de leurs familles ; ils s’avouaient que toute tentative serait une folie. Ils se jurèrent dé ne s’oublier de leur vie, et se promirent de ne se revoir jamais, non, plus jamais... qu’une seule fois encore.

Hélas! Valentine était plus excusable que bien d’autres. Ame timide et aimante, toujours les expansions de sa tendresse avaient été comprimées, glacées, par les duretés de la comtesse. Jamais entre Mœo de La Verberie et Valentine, il n’y avait eu une de ces causeries intimes pendant lesquelles une bonne mère lit dans le cœur de sa fille comme en un livre ouvert.

De sa fille, Mmo de La Verberie ne voyait que la beauté. Elle se disait alors :

— L’hiver prochain, j’emprunte, je conduis cette petite à Paris, dans le monde, et je serai bien malheureuse s’il ne se trouve pas quelque riche et amoureux prétendant, prêt à l’épouser pour ses beaux yeux et à me tirer, moi, de ma nauséabonde médiocrité.

Elle appelait cela aimer sa fille !...

Aussi le second rendez-vous ne fut pas le dernier.

Et pourtant, que d’obstacles à ces entrevues! Gaston ne voulait se confier à aucun batelier, et, pour trouver un pont, il fallait faire plus d’une lieue.

C’est alors qu’il pensa que, franchir le fleuve à la nagt serait bien plus court ; mais il était médiocre nageur, et traverser le fleuve à cet endroit est considéré par les plus habiles comme une grande témérité.

Peu importe! il s’exerça en secret, et un soir, Valeutine, épouvantée, le vit sortir de l’eau presqu’à ses pieds.

Elle lui fit jurer de ne plus renouveler cet exploit. ïl jura, et recommença le lendemain et jours suivants.

Seulement, comme Valentine croyait toujours le voir entraîné par le courant furieux, ils convinrent d’un signal qui devait abréger ses angoisses.

Au moment de partir, Gaston faisait briller une lumière à l’une des fenêtres du château de Clameran, et; un quart d’beure après, il était aux genoux de son amie.

Quels étaient alors les projets et les espérances de Gaston et de Valentine? Hélas 1 ils ne projetaient, ils n’espéraient rien.

Les yeux fermés, sans réflexions, presque sans craintes, ils s’abandonnaient au dangereux bonheur de se voir tous les jours. Sans souci du coup do foudre qui devait les réveiller, ils s’endormaient dans leur félicité présent®.

Toute passion sincère n’est-elle pas ainsi? La passion subsiste par soi et de soi, enflammée par les choses mêmes qui sembleraient devoir l’éteindre : l’absence, les obstacles. Elle est assez exclusive pour ne s’inquiéter de rien, ni de l’avenir, ni des circonstances; hors la satisfaction actuelle, elle ne voit rien.

D’ailleurs, Valentine et Gaston se croyaient seuls maîtres du secret de leurs amours.

Ils avaient pais, ils prenaient tant et de si minutieuses précautions I Ils se surveillaient si attentivement! Ils étaient si bien persuadés que leur conduite était un chefd’œuvre de dissimulation et de prudence 1

Toujours Valentine avait choisi l’heure où elle était certaine que sa mère ne s’inquiéterait pas d’eflo.

Jamais Gaston ne s’était ouvert à personne, pas mémo à son frère Louis.

Ils s’étaient interdit de prononcer leur uom tout haut.' Ils se refusaient une minute, un dernier baiser, quand ils pressentaient quelque danger.

Pauvres amoureux naïfs !... Comme si on pouvait dissimuler quelque chose à la perspicacité désœuvrée des campagnes, à la curiosité médisante et toujours eu éveil d’esprits vides et oisifs, incessamment en quête d’une sen-.

sàtlon bonne ou mauvaise, d’un cancan inoffensif ou mortel.

Ils croyaient tenir leur secret; et depuis longtemps déjà il avait pris sa volée, depuis longtemps déjà l’histoire de leurs amours, de leurs rendez-vous, défrayait les causeries des veillées.

Quelquefois, le soir, ils avaient aperçu une ombre, une barque glissant sur le fleuve, non loin du bord, et ils se disaient :

— C’est quelque pêcheur attardé qui rentre.

Jls se trompaient. Dans cette barque se tenaient caché! des curieux, des espions, qui, ravis de les avoir entrevue, allaient, en toute hâte, raconter avec mille détails mensongers, leur honteuse expédition.

C’est un soir du commencement de novembre que Gaston connut enfin la tüneste vérité.

De longues pluies avaient grossi le Rhône, le Gardon donnait : on le voyait à la couleur des eaux; on craignait une inondation.

Essayer de traverser à la nage ce torrent énorme, impétueux, c’eût été tenter Dieu.

Gaston de Clameran s’était donc» rendu à Tarascon, Comptant y passer le pont et remonter ensuite la rive droite du fleuve, jusqu’à La Yerberie. Yaleatine l’attendait vers onze heures.

Par une fatalité inouïe, lui qui toujours lorsqu’il venait à Tarascon, dînait chez un de ses parents qui demeurait au coin de la placé de la Charité, il dîna avec un de ses amis à l’hôtel des Trois^ Empereurs.

Après le diner, ils se rendirent, non au café Simon, où ils allaient habituellement, mais au petit café situé sur lé champ de foire.

La salle, assez petite, de cet établissement, était, lorsqu’ils y entrèrent, pleine de jeunes gens de la ville. Le billard étant libre, Gaston et son ami demandèrent une bouteille de bière et se mirent à jouer au billard.

. Ils étaient au milieu de leur partie, lorsque l’attention de Gaston fut attirée par des éclats de rire forcés, qui partaient d’une table du fond.

De ce moment, préoccupé de ces rires, qui, bien évidemment, avaient une intention malveillante, Gaston poussa ses billes tout de travers. Si évidente devint sa préoccupation, que son ami, tout surpris, lui dit :

— Qu’as-tu donc? tu n’es plus au jeu, tu manques des carambolages tout faits.

— Je n’ai rien.

La partie continua une minute encore, mais tout 4 coup Gaston devint plus blanc que sa chemise, lança violemment sa queue sur le billard et s’élança vers la table du fond.

Ils étaient là cinq jeunes gens qui jouaient aux dominos en vidant un bol de vin chaud.

C’est à celui qui paraissait l’aîné, un beau garçon de vingt-six ans, aux grands yeux brillants, à la moustache noire fièrement retroussée, nommé Jules Lazet, que Gaston de Clameran s’adressa.

— Répétez donc, lui dit-il d’une voix que la colère faisait trembler, osez donc répéter ce que vous venez de dire !

— Qui donc m’en empêcherait? répondit Lazet, du ton le plus jealme. J’ai dit et je répète que les filles nobles ne valent pas mieux que les artisanes, et que ce n’est pas la particule qui fait la vertu.

— Vous avez prononcé un nom.

Lazet se leva comme s’il eût prévu que sa réponse exaspérerait le jeune Clameran, et que, des paroles, ou en viendrait aux voies de fait.

— J’ai, dit-il, avec le plus insolent sourire, j’ai prononcé le nom de la joüe petite fée de La Verberie.

Tous les consommateurs du café et même deux commis voyageurs qui dînaient à une table près du billard, s’étaient levés et entouraient les deux interlocuteurs.

Aux regards provoquants qu’on lui lançait, aux murmures— aux huées plutôt — qui l’avaient accueilli quand il avait marché sur Lazet, Gaston devait comprendre, et il comprenait, qu’il était entouré d’ennemis

Les méchancetés gratuites, les continuelles railleries du vieux marquis, portaient leurs fruits. La rancuuu

fermente vite et terriblement dans les cœurs et dans les tètes de la Provence.

Mais Gaston de Clameran n’était pas homme à reculer d’une semelle, eût-il eu cent, eût-il eu mille ennemis au lieu de quinze ou vingt.

— Il n’y a qu’un lâche, reprit-il d’une voix vibrante et que le silence rendait presque solennelle, il n’y a qu’un misérable lâche pour avoir l’infamie et la bassesse d’insulter, de calomnier une jeune fille dont la mère est veuve et qui n’a ni père ni frère pour défendre son honneur.

— Si elle n’a ni père, ni frère, ricana Lazet, elle a ses amants, et cela suffit.

Ces mots affreux: a ses amants...» portèrent à leur comble la fureur à grand’peine maîtrisée de Gaston, il leva le bras, et sa main retomba, avec un bruit mat, sur la joue de Lazet.

Il n’y eut qu’un cri; dans le café, un cri de terreur. Tout le monde connaissait la violence du caractère de Lazet, sa force herculéenne, son aveugle courage.

D’un bond, il franchit la table qui le séparait de Gaston, et tombant sur lui, il le saisit à la gorge.

Ce fut un moment d’affreuse confusion. L’ami de Clameran voulut venir à son secours, il fut entouré, renversé à coups de queues de billards, foulé aux pieds et poussé sous une table.

Egalement vigoureux, jeunes et adroits l’un et l’autre, Gaston et Lazet luttaient sans qu’aucun d’eux obtint d’avantage marqué.

Lazet, brave gardon, aussi loyal que courageux, ne voulait pas d’intervention. Les témoignages sur ce point sont unanimes. 11 ne cessait de crier à ses amis :

— Retirez-vous, écartez-vous, laissez-moi faire seul !

Mais les autres étaient bien trop animés déjà pour rester simples spectateurs du combat.

— Une couverture ! cria l’un d’eux, vite une couverture pour faire sauter le marquis !

En même temps, cinq ou six jeunes gens se ruant sur Gaston le séparaient de Lazet, et le repoussaient jusqu’au

508 tfi DOSSIER Dr 113

billard. Les rms cherchaient à le terrassée, les autres, avec une courroie, s’efforçaient de paralyser les mouvements de ses jambes.

Lui se défendait avec l’énergie du désespoir, puisant dans le sentiment de son bon droit une fbree dont jamais on ne l’aurait cru capable. Et tout en se défendant furieusement, il accablait d’injures ses adversaires, les traitant de lâches, de misérables bandits, qui se mettaient douze contre un homme de cœür.

Il tournait autour du billard, cherchant à gagner la porte, la gagnant peu à peu, quand une clameur de joie emplit la salle :

— Voici la couverture ! criait-on.

— Dans la couverture, l’amant de la petite féeî...

Ces cris, Gaston les devina, plutôt qü’il ne les entendit. 11 se vit vaincu, aux mains de ces forcenés, subissant le plus ignoble des outrages.

D’un mouvement terrible de côté, il fit lâcher prise aux trois assaillants qui lé tenaient ; un formidable coup de poing le débarrassa d’un quatrième.

Il avait les bras libres; mais tous les ennemis revenaient à la charge.

Alors il perdit la tête. A côté de lui, sur la table oit avaient dîné les commis voyageurs, il saisit un couteau, et par deux fois il l’enfonça dans la poitrine du premier qui se précipita sur lui.

Ce malheureux était Jules Lazet. Il tomba.

Il y eut une seconde de stupeur. Quatre on cinq des assaillants se précipitèrent sur Lazet pour lui porter secours. La maîtresse .du café poussait des cris horribles. Quelques-uhs des plus jeunes sortirent en criant : « À l’assassin ! »

Mais tous les autres, encore dix aü moins, se ruèrent sur Gaston, avec des cris de mort.

11 se sentait perdu, ses ennemis se faisaient arme de tout, il avait reçu trois on quatre blessures, quand tmtt résolution désespérée lui vint. ïl monta sur le billard et, prenant un forittîdaHe élan, il se lança dans la devanture

LE DOSSIER K” \lâ

du café. Elle était solide, cette devanture, pourtant il la brisa ; les éclats de verre et de bois le meurtrirent et le déchirèrent en vingt endroits, mais il passa.

Gaston de Clameran était dehors, mais il notait pa3 sauvé.

Surpris d’abord et presque déconcertés de son audace, Ms adversaires, vite remis de leur stupeur, s’étaient jetés sur ses traces.

Lui, courait à travers le champ de foire, ne sarliant quelle direction prendre.

Le temps était mauvais, le sol était détrempé, de gros nuages noirs couraient au ciel, poussés par le vent d’ouest, meus la nuit était claire.

Tout en courant d’arbre en arbre, faisant des crochets, à tout moment sur le point d’ètre saisi et entouré, Gaston se demandait quel parti prendre.

Enfin, il se décida à gagner Clameran, s’il le pouvait.

Il cessa donc ses feintes, et avec une incroyable rapidité, il traversa diagonalement le champ de foire, se dirigeant vers la lovée, la levoule, comme on dit dans le pays, qui met la vallée de Taraseon à l’abri des inondations.

Malheureusement, en arrivant à cette levée, plantée d’arbres magnifiques, une des plus délicieuses promenades de la Provence, Gaston oublia que l’entrée en est fermée par une de ces barrières à trois montants qu’on place devant les endroits réservés aux seuls piétons.

Lancé à toute vitesse, il alla se heurter contre, et fut renversé en arrière, non sans se faire un mal affreux à la hanche.

11 se releva promptement, mais les autres étaient sur lui.

Cette fois, il n’avait pas de merci à attendre. Les furieux qui le poursuivaient poussaient ce cri sinistre qui, plus d’une fois, aux mauvais jours, a épouvanté les échos de la vallée : Au Rhône 1 au Rhône, le marquis 1

Sa raison l’avait abandonné, il ne savait plus ce qu’il foisait. Un éclat de bouteille lui avait fendu le front, et le sang qui coulait en abondance de tette blessure, tombant dans ses yeux, l’aveuglait.

Il fallait se dégager ou mourir.

Le malheureux 1 11 avait gardé à la main son couteau sanglant, il frappa; un homme encore tomba en poussant un gémissement terrible.

Ce second coup lui donna un moment de répit, fugitif comme l’éclair, mais qui lui permit de tourner la barrière et de s’élancer sur la levée. *

Deux des poursuivants s’étaient agenouillés près du blessé, cinq reprirent la chasse avec une ardeur plus endiablée.

Mais Gaston était leste, mais î horreur de la situation triplait son énergie; échauffé par la lutte, il ne sentait aucune de ses blessures, il allait, les Coudes au corps, ménageant son haleine, rapide comme un cheval de course.

Bientôt il distança ceux qui le poursuivaient : le souffle de leur respiration haletante s’éloignait, le bruit de leurs pas arrivait moins distinct; enfin, on n’entendit plus rien.

Cependant Gaston courut pendant plus d’un quart de lieue encore, il avait pris les champs, franchissant les haies, sautant les fossés, et c’est lorsqu’il fut bien convaincu que le rejoindre était impossible, qu’il se laissa tomber au pied d’un arbre.

Toute cette scène terrible s’était passée avec une rapidité inconcevable. Entre le moment où Gaston était entré au petit café avec son ami et l’instant actuel, il ne s’était pas écoulé plus de quarante minutes.

Mais que d’événements en ce peu de temps ! Cette soirée seule allait peser dans sa vie plus que les vingt-cinq années de son existence.

Entré dans cet établissement maudit, la tète haute, le cœur joyeux, heureux de vivre, assuré de l’avenir, il en ressortait perdu... car il avait tué.

Il avait tué, et il tenait encore d’une main convulsive l’instrument du meurtre; il le jeta au loin avec horreur.

Et il s’efforçait de se rendre compte des circonstances, comme s’il importait à qui gît brisé au fond de l’abime de savoir quelle pierre roulant sous son pied l’a précipité.

Si encore ii eût été perdu seul!... Mais non; Yalentine

aussi était perdue : c’en était fait de sa répu ation de ieune fille. Et c’était lui qui, faute de savoir se maîtriser, avait mis en lambeaux cet honneur à lui confié, et auquel il tenait plus qu’au sien même.

Cependant, il' ne pouvait rester étendu là. Nul doute que la force armée ne fût prévenue. On le cherchait déjà. On était sur ses traces. On allait à tout hasard venir au château de Clameran, et avant de s’éloigner, peut-être pour toujours, il voulait voir son père, il voulait, une fois encore, serrer Valentine entre ses bras.

Il se leva, mais non sans peine, car la réaction était venue, et ses nerfs et ses muscles, bandés outre mesure, se détendaient; la sueur du combat et de la course se glaçait sur son corps agité de frissons. Il avait mal partout, mais au côté surtout, et à l’une des épaules. La blessure de son front ne saignait plus guère, seulement le sang s’était figé autour des paupières, et c’est à peine s’il pouvait ouvrir les yeux.

Quand, après une route affreusement pénible, il son? a à la grille du château, il était plus de dix heures.

A sa vue, le vieux valet qui était venu lui ouvrir, recula terrifié.

— Grands dieux 1 monsieur le comte, que vous est-il arrivé ?

— Silence ! fit Gaston, de cette voix rauque et brève que donne la conscience d’un danger imminent, silence I Où est mon père ?

— M. le marquis est dans sa chambre avec M. Louis; M. le marquis a été pris de sa goutte, ce tantôt, il ne peut bouger; mais vous, monsieur...

Gaston ne l’entendait plus. Il avait gravi rapidement le grand escaxier, et entrait dans la chambre où sou père et son frère jouaient au tric-trac.

Son aspect impressionna le vieux marquis à ce point qu’il lâcha le cornet qu’il tenait.

Et, certes, cette impression s’expliquait. Le visage, les mains, les vêtements de Gaston étaient couverts de sang.

r- Qu’y a-t-il? demanda le marquis.

mo

— Il y a, mon père, que je viens vous embrasser une dernière fois et vous demander les moyens de fuir, de passer à l’étranger.

— Tous voulez fuir?

— Il le /aut, mon père, et sur-le-champ, à l’instant;, on me poursuit, on me traque, dans un moment la gendarmerie peut être ici. J’ai tué deux hommes.

Le choc reçu par le marquis fut tel que, oubliant sa goutte, il essaya de se dresser. La douleur le recoucha sur son fauteuil.

— Où? quand? interrogea-t-il d’une voix affreusement altérée.

— A Tarascon, dans un café, il y a une heure, Us étaient quinze, j’étais seul, j’ai pris un couteau!

— Toujours les gentillesses de 03, murmura le marquis. On vous avait insulté, comte?

— On insultait devant moi une noble jeune fille.

— Et vous avez châtié les drôles? Jarnihleu ! vous avez bien fait. Où a-t-on vu jamais qu’un gentilhomme laissât en sa présence des taquins manquer à une personne de qualité 1 Mais de qui avez-vous pris la défense?

— De MUe Valentine de La Verberie.

-—Oh ! fit le marquis, oh !... de la fille de cette vieille sorcière. Jarnitonnerre 1 Ces La Verberie, que Dieu les écrase, nous ont toujours porté malheur.

Certes, il abominait la comtesse, mais en lui le respect de la race parlait plus haut que le ressentiment. 11 ajouta donc :

— N’importe! comte, vous avez fait votre devoir

Cependant, chez les serviteurs du château, la curiosité

devint bientôt plus forte que la crainte du maître, et Saint- Jean, le vieux valet de chambre du marquis, osa bien ouvrir la porte de la chambre, entrer et demander :

— Monsieur le marquis a sonné?

— Non, maitre drôle, non, répondit M. de Clameran, je n’ai pas sonné, et tu le sais bien. Mais puisque te voici, tant mieux. Vite, du linge; vite des vêtements. Apporta ici tout ce qu’il faut pour changer et passer M. le comte. En un moment, l’ordre fut exécuté.

Gaston n’était pas aussi abimé qu’il le croyait. A l’exception d’un coup de couteau, un peu au-dessous de l’épaule gauche, ses autres blessures étaient légères.

Après avoir reçu les soins que réclamait son état, Gaston se sentit un autre homme, prêt à braver de nouveaux périls; une énergie nouvelle étincelait dans ses yeux.

D’un signe, le marquis fit retirer les domestiques :

— Et, maintenant, demanda-t-il à Gaston, vous croyez devoir passer à l’étranger?

— Oui, mon père.

— Mou frère n’a pas à hésiter, insista Louis. S’il reste, on l’arrête, on le met en prison, on le traduit en cour d’assises, et... qui sait?,..

— On ne sait que trop, gronda le vieux paarquis, il serait condamné. Voilà les bienfaits de l’immortelle Révolution, comme ils disent. Ah 1 si npus étions au temps de ma jeunesse, nous prendrions nos armes, tous les trois, nous monterions à cheval, nous marcherions sur Tarascon, et alors... Tandis qu’aujourd’hui il faut fuir.

— Et il n’y a pas un intant à perdre, fit observer Louis.

— C’est vrai, répondit le marquis; mais, pour fuir,; pour passer à l’étranger, il faut de l’argent, et je n’eu ai pas à lui donuer, là, sur-le-champ.

— Mon père!.,.

— Non, je n’en ai pas ! Ah ! vieux fou prodigue que je suis, vieil enfant imprévoyant!... Ai-je seulement cent louis ici!.,.

Sur ses indications, son second fils, Louis, ouvrit le secrétaire.

Le tiroir servant do caisse renfermait 920 fr. en or.

— Neuf cent vingt francs!... s’écria le marquis; ce n'est pas assez. L’ainé de notre maison ne peut fuir avec cette misérule somme, il ne le peut...

Visiblement désespéré, le vieux marquis resta un moment abimé dans ses réflexions. A la fin, prenant un parti, il ordonna à Louis de lui apporter une petite cas-

sette de fer ciselé placée sur la tablette inférieure du secrétaire.

Le marquis de Clameran portait au cou, suspendue à un ruban noir, la clé de la cassette. s

11 l’ouvrit, non sans une violente émotion, que remarquèrent ses entants, et en tira lentement un collier, une croix, des bagues et divers autres bijoux.

Sa phsionomie avait pris une expression solennelle.

— Gaston, mon fils bien-aimé, dit-il, votre vie, à cette heure, peut dépendre d’une récompense donnée à propos à qui vous aidera.

— Je suis jeune, mon père, j’ai du courage.

— Ecoutez-moi. Ces bijoux que je tiens là sont ceux de la marquise votre mère, une sainte et noble femme, Gaston, qui du ciel veille sur nous. Ces bijoux ne m’ont jamais quitté. En mes jours de misère, pendant l’émigration, à Londres, quand je donnais pour vivre des leçons de claveçin, je les conservais pieusement.

Jamais l’idée de les vendre ne m’est venue, les engager même m’eût paru un sacrilège. Mais aujourd’hui... prenez ces parures, mon fils, vous les vendrez, elles valent une vingtaine de mille livres...

— Non, mon père, non!...

— Prenez, mon fils. Votre mère, si elle était encore de ce monde, vous dirait comme moi. J’ordonne. Il ne faut pas que le salut, que l’honneur de l’ainé de la maison de Clameran soit en danger faute d’un peu d’or.

Emu, les larmes aux yeux, Gaston s’était laissé glisser aux genoux du vieux marquis; il lui prit la main, qu’il porta à ses lèvres.

— Merci, mon père, murmura-t-il, merci!... Il est arrivé qu’en ma présomptueuse témérité de jeune homme, je me suis permis de vous juger, je ne vous connaissais pas, pardonnez-moi!.. J’accepte, oui j’accepte ces bijoux portés par ma mère; mais je les prends comme un dépôt confié à mon honneur, et dont quelque jour je vous rendrai compte...

L’attendrissement gagnait le marquis de Clameran et

Gaston, ils oubliaient. Mais l’àme de Louis n’était pas de celles que touchent de tels spectacles.

— L’heure vole, interrompit-il, le temps presse.

— 11 dit vrai 1 s’écria le marquis, partez comte, partez, mon fils, Dieu protège l’ainé des Clameran I

Gaston s’était relevé lentement.

— Avant de vous quitter, mon père, commença-t-il, j’ai à remplir un devoir sacré. Je ne vous ai pas tout dit : Cette jeune fille, dont j’ai pris la défense ce soir, Yalentine, je l’aime...

— Oh! fit M. de Clameran stupéfait, oh! oh!...

— Et je viens vous prier, mon père, vous conjurer à genoux, de demander pour moi à MmB de La Yerberie la main de sa fille. Valentine, je le sais, n’hésitera pas à partager mon exil, elle me rejoindra à l’étranger...

Gaston s’arrêta, effrayé de l’effet que produisaient ses paroles. Le vieux marquis était devenu rouge, ou plutôt violet, comme s’il eût été près d’être frappé d’une attaque d’apoplexie.

— Mais c’est monstrueux, répétait-il, bégayant de colère, c’est de la folie!...

— Je l’aime, mon père; je lui ai juré que je n’aurais pas d’autre femme qu’elle.

— Yous resterez garçon.

— Je l’épouserai! s’écria Gaston qui s’animait peu à peu, je l’épouserai parce que j’ai juré et qu’il y va de notre honneur...

— Chansons !

— M11' de La Verberie sera ma femme, vous dis-je, parce qu’il est trop tard pour reprendre ma parole, parce que même ne l’aimant plus je l’épouserais encore, parce qu’elle s’est donnée à moi, parce qu’ enfin, entendez-vous, ce qu’on disait au café, ce soir, est vrai, Yalentine est ma maîtresse.

L’aîné des Clameran avait compté sur l’impression de cet aveu, que lui arrachaient les circonstances; il se trompait. Le marquis, si irrité, sembla soulagé d’un poids énorme. Une joie méchante étincela dau3 ses yeux.

— Ah! ahl fit-il, elle est votre maîtresse. Jarnibleu ! j’en suis charmé. Mes compliments, comte; on la dit agréable, cette petite.

— Monsieur, interrompit Gaston presque menaçant, je l’aime, je vous l’ai dit, vous l’oubliez. J’ai juré.

— Ta ! ta ! ta 1 s’écria le marquis, je trouve vos scrupules singuliers. Est-ce qu’un de ses aïeux, à elle, n’a pas détourné du bon chemin une de nos aïeules à nous ? Maintenant, nous sommes quittes. Ah! elle es* votre maîtresse...

— Sur la mémoire de ma mère et sur notre nom, je le jure, elle sera ma femme !

— Vraiment! s’écria le marquis exaspéré, vous osez le prendre sur ce ton!... Jamais, entendez-vous bien? jamais vous n’aurez paon consentement. Vous savez si l'honneur de notre maison m’est cher? Eh bien, j’aimerais mieux vous voir pris, jugé, condamné, j’aimerais mieux vous savoir au bagne que le mari de cette péronelle.

Ce dernier mot transporta Gaston.

— Que votre volonté soit donc faite, mon père, dit-il; a*? reste, on m’arrêtera, on fera de moi ce qu’on voudra, peu m’importe!... Je ne veux pas d’une vie sans espoir. Reprenez ces bijoux, ils me sont inutiles désormais.

Une scène terrible allait certainement éclater entre je père et le fds, quand la porte de la chambre s’ouvrit avec fracas. Tous les domestiques du Qhâteau se pressaient dans le couloir.

— Les gendarmes! disaient-ils, voici les gendarmes!,..

A cette nouvelle, le vieux marquis se dressa et réussit

à rester debout. Tant d’émotions l’agitaient depuis une heure, que la goutte cédait.

— Des gendarmes! s’écria-t-il, chez moi, à Clameran ! Nous allons leur faire payer cher leur audace 1 Vous m’aiderez vous autres !...

Oui ! oui 1 répondirent les domestiques, à bas les gendarmes !

LE DOSSIER N* 113 Ùî$

Par bonheur, en ce moment où tont le monde perdait la tète, Louis conservait tout son sang-froid.

— Résister serait folie, prononça-t-il; nous repousserons peut-être les gendarmes ce soir, mais demain ils reviendront plus nombreux.

— C’est vrai, dit amèrement le vieux marquis, Louis a raison. Ne laut-il pas, comme on dit maintenant, que force reste à la loi? On chantait déjà cela, en 93. Ne devrais-je pas savoir que les gendarmes sont tout-puissants ! Ne s’en trouve-t-il pas, quand je chasse, d’assez hardis pour venir me demander mon port d’armes, > moi, un Glameran..»

— Où sont-ils? interrogea Louis.

— A la grille, répondit La Verdure, un des palefreniers. Monsieur le vicomte n’enlend-il pas le bruit afy treux qu’ils font avec leurs sabres ?

— Alors Gaston va fuir par la porte du potager.

— Gardée ! monsieur, s’écria La Verdure, désespéré, elle est gardée, et la petite porte du parc aussi. Us sont tout un régiment. Même, quelques-uns sont en faction le long des murs du parc.

Ce n’était que trop vrai. Le bruit de la mort de Lazet. aussitôt répandu, avait mis Tarascon sans dessus dessous. On avait fait monter à cheval, pour arrêter le meurtrier, non-seulement les gendarmes, mais encore un peloton des hussards de la garnison.

Une vingtaine de jeunes gens de la ville, au moins, guidaient la force armée.

— Ainsi, fit le marquis, recouvrant à l’heure du péril toute sa présence d’esprit, ainsi, nous sommes cernés.

— Pas une chance d’évasion ne reste, gémit Saint- Jean.

— C’est ce que nous allons voir , jarùiblen ! s’écria M. de Glameran. Ah! nous ne sommes pas les plus fotts; Eh bien ! nous serons les plus adroits. Attention tous I Toi, Louis, mon fils, tu vas descendre aux écuries avec La Verdure ; vous monterez les deux meilleurs chevaux, vous en prendrez chacun un en main, et vous irez vous

placer en faisant le moins de bruit possible, toi, Louis, u la porte du parc, toi, La Verdure, à la grille. Vous autres, vous irez vous poster chacun à une porte, prêts à ouvrir. Au signal que je donnerai, eu tirant un coup de pistolet, toutes les portes seront ouvertes à la fois, Louis et La Verdure lâcheront leur cheval de main et feront tout au monde pour s’élancer dehors et attirer les gendarmes sur leurs traces.

— Je me charge de les faire courir, affirma La Verdure.

— Attendez. Pendant ce temps, le comte, aidé de Saint- Jean, franchira le mur du parc et remontera, le long de l’eau, jusqu’à la cabane de Pilorel, le pécheur. Q’est un vieux matelot de la République, un brave qui nous est dévoue, il prendra le comtf; dans sa barque, et une lois sur le Rhône, ils n’auront plus à craindre que Dieu!... Vous m’avez entendu, allez...

Resté seul avec son fils, le vieux marquis glissa dans une bourse de soie les bijoux que Gaston avait replacés sur la table, et ouvrant les bras :

— Venez, mon fib, dit-il d’une voix qu’il s’efforcait de rendre ferme, venez que je vous bénisse.

Gaston Résistait.

— Venez, insista le marquis, je veux vous embrasser une dernière lois. Sauvez-vous, sauvez votre nom, Gaston, et après... vous savez bien que je vous aime. Reprenez ces bijoux...

Pendant près d’une minute, le père et le fils, aussi émus l’un que l’autre, se tinrent embrassés.

Mais le bruit qui redoublait à la grille, leur arrivait distinctement.

— Allons ! fit M. de Clameran.

Et, prenant à sa panoplie une paire de petits pistolets,' il les remit au comte en détournant la tête et en murmurant :

— 11 ne faut pas qu’on vous aie vivant, Gaston...

Malheureusement, Gaston, en quittant son père, ne

descendit pas immédiatement.

Plus que jamais il voulait revoir Valentine, et il entrevoyait la possibilité de lui adresser se? derniers adieux. Il se disait que Pilorel pourrait arrêter son bateau le long du parc de La 'rerberie.

11 prit donc, sur les quelques minutes de répit que lui laissait la destinée, une minute pour monter à sa chambre et faire briller à la fenêtre le signal qui annonçait sa venue à son amie. Il fit plus : il attendit une réponse.

— Mais venez donc, monsieur le comte, répétait Samt Jean, qui ne comprenait rien à sa conduite, venez, au nom du ciel ! ... vous vous perdez.

Enfin, il descendit en courant.

11 n’était encore que dans le vestibule, quand un coup de feu — le signal donné par le vieux marquis — retentit.

Aussitôt, et presque simultanément, on entendit le bruit de la grande grille qui s’ouvrait, le cliquetis des sabres des gendarmes et des hussards, le galop effrayé de plusieurs chevaux, et de tous les côtés, dans le parc et dans la grande cour, des cris terribles et des jurements.

Appuyé à la fenêtre de sa chambre, la sueur au iront, le marquis de Clameran attendait, si oppressé qu’il pouvait à peine respirer, l’issue de cette partie dont l’enjeu était la vie de l’aîné de ses fils.

Ses mesures étaient excellentes.

Ainsi qu’il l’avait prévu, Louis et La Verdure réussirent à se faire jour et se lancèrent à fond de tram dans la campagne, l’un à droite, l’autre à gauche, chacun entraînant à sa suite une douzaine de cavaliers. Montés supérieurement, ils devaient faire voir du pays à ceux qui les poursuivaient.

Gaston était sauvé, quand la fatalité — ne fut-ce que la fatalité? — s’en mêla.

A cent mètres du château, le cheval de Louis butta et s’abattit, engageant sous lui son cavalier. Aussitôt, entouré par des gendarmes et par des volontaires à pied, le second fils de M. de Clameran fut reconnu.

— - Ce n’est pas l’assassin, s’écria un des jeunes gens

de la ville ; vite, revenons sur nos pas, on vaut nous tromper 1...

Ils revinrent en effet, et assez à temps précisément, pour voir, aux clartés indécises de la lune, dégagée pour un moment des nuages, Gaston qui franchissait le mur du potager

— ■ Voilà notre homme! fit le brigadier de gendarmerie ; ouvrez l’œil, vous autres, et en avant, au galop !

Et tous, rendant la main à leurs chevaux, s’élancèrent vers l’endroit où ils avaient vu Gaston sauter.

Sur un terrain boisé, ou seulement accidenté, il est facile à un homme à pied, s’il est leste, s’il garde sa présence d’esprit, d'échapper à' plusieurs cavaliers.

Or, le terrain, de ce côté du parc, était des plus favorables au jeune comte de Clameran. 11 se trouvait dans d’immenses champs de garance, et chacun sait que la culture de cette précieuse racine, destinée à rester trois ans en terre, nécessite des sillons qui atteignent jusqu’à <K) o* Zd centimètres de profondeur.

Les chevaux, non-seulement ne pouvaient courir, mais à grand’pcine ils se tenaient debout.

Cette circonstance arrêta net les gendarmes qui te- MÛent à leurs bêtes. Seuls, quatre hussards se nsque- • rent. Mais leurs efforts furent inutiles. Sautant de sillon en sillon, Gaston eut vite gagné un espace très-vaste, encore mal défriché, et coupé des maigres plants de ehàtaigners.

La poursuite offrait alors d’autant plus d’intérêt qu’évidemment le fugitif avait des chances. Aussi tons les cavaliers se passionnaient-ils, s’encouragèant, poussant des cris pour s’avertir quand Gaston quittait un bouquet d’arbres pour courir à uu autre.

Pour lui, connaissant admirablement le pays, il ne désespérait pas. 11 savait qu’aprés les châtaigniers il rencontrerait des champs de chardons, et il sc soutenait que les deux cultures étaient séparées par un largo et profond fossé.

11 pensait que se jetant dons ce fossé, il y serait caché,

et qu’il pourrait le remonter fort loin, pendant qu’on le chercherait encore parmi les arbres.

C'est qu’il ne songeait pas à la crue (lu fleuve. En arrivant prés du fossé, il vit qu’il était plein d’eau.

Découragé, mais non déconcerté, il prenait son élan pour le franchir, quand, de l’autre côté, il aperçut trois cavaliers.

C’étaient des gendarmes qui avaient tourné les garancièrvs et les châtaigniers, se disant que sur le terrain uni des champs de chardons, ils reprendraient l’avantage.

A leur vue, Gaston s’arrêta court.

Certes les tromper par un faux élan lui paraissait facile, mais ne serait-il pas pris dans ces champs à l’extrémité desquels il découvrait la cabane de Pilorel, le passeur ?

Rebrousser chemin, c’était se livrer aux hussards.

Sur sa droite, à une faible distance, il connaissait bien un petit bois, mais entre ce bois et lui, sur la route, il entendait sonner les sabots de plusieurs chevaux. Par là aussi, il était pris.

Enfin, à sa gauche, il avait le fleuve, grossi, près de déborder; le Ithône écumant, bouillonnant, roulant avec un bruit sinistre ses eaux bourbeuses.

Que faire?... Il sentait autour de lui se rétrécir le cercle dont il était le centre.

Fallait-il donc avoir recours au pistolet, et là, au milieu des champs, traqué par les gendarmes comme une bôte fauve, se faire sauter la cervelle? Quelle mort pour un Clameran !

Non. Il se dit qu’une chance encore de salut lui restait, faible, il est vrai, chétive, misérable, désespérée, mais enfin une chance. Il lui restait le fleuve.

Il y courut rapidement, tenant toujours ses pistolets armés, et alla se placer à l’extrémité d’un petit promontoire qui s’avançait de trois bous mètres dans le Jlhône.,

Ce cap de refuge était formé d’un tronc d’arbre ren-

versé, le long duquel mille débris, fagots et meules de paille, qu’entraînaient les eaux, s’arrêtaient.

L’arbre, sous le poids de Gaston, s’enfonçait, vacillait et craquait terriblement.

De là, il distinguait fort bien tous ceux qui le poursuivaient, hussards et gendarmes; ils étaient douze à quinze, tant à droite qu’à gauche, et poussaient des exclamations de joie.

— Rendez-vous ! cria le brigadier de gendarmerie.

Gaston ne répondit pas. Il pesait, il évaluait ses chances de salut. Il était bien au-dessus du parc de La Verberie, pourrait-il y aborder, s’il n’était pas du premier coup roulé, entraîné et noyé? Il songeait qu’en ce moment même, Yalentine éperdue errait au bord de l’eau, de l’autre côté, l’attendant et priant.

— Une seconde fois , cria le brigadier, voulez-vous Yôns rendre ?

Le malheureux n’entendait pas. La voix imposante du torrent, mugissant et tourbillonnant autour de lui, l’assourdissait.

Il en était à cette minute suprême du seuil de l’éternité, où l’homme, eu un instant plus rapide que l’éclair, revoit sa vie entière et se juge.

Calme, bien qu’il eût la mort sous ses pieds, Gaston cherchait de l’œil la place où il se précipiterait, et recommandait son âme à Dieu.

— Il faudrait cependant en finir, disaient les gendarmes, il restera là jusqu’à ce qu’on aille le chercher, mettou5 pied à terre.

Mais Gaston avait achevé sa prière.

D’un geste violent il lança ses pistolets du côté des gendarmes, il était prêt.

Ayant trouvé pour son pied un point d'appui, solide, il fît le signe de ta croix, et la tète la, première, les bras en avant, il se lança dans le Rhône.

La violence de l’élan avait détaché les dernières racines de l’arbre ; il oscilla un moment, tourna sur luimême et partit à la dérive. ,

L'horreur et la pitié, bien plus que le dépit, avaient arraché un cri à tous les cavaliers.

— Il est perdu, murmura un des gendarmes, c’est fini; on ne lutte pas contre le Rhône ; on recueillera son corps demain, à Arles.

Les nusaards, surtout, paraissaient désolés de la mort de ce noble et beau jeune homme, qu’un instant avant ils poursuivaient avec tant d’acharnement. Ils admiraient son courage^t son énergie, et aussi sa résignation, car, enfin, résolu à mourir et ayant des armes, il aurait pu se défendre et vendre chèrement sa vie.

Yrais soldats français, ils étaient maintenant de tout cœur du côté du vaincu, et il n’en est pas un qui n’eût été prêt a tout tenter pour le sauver et faciliter son évasion.

— Fichue besogne ! grommela le vieux maréchal des logis qui commandait les hussards.

— Bast! fit le brigadier, un philosophe, autant le Rhône que la cour d’assises 1 Nous autres, demi-tour. Ce qui me peine, c’est l’idée de ce pauvre vieux qui attend des nouvelles de son fils... Lui dira la vérité qui voudra, je ua m’en charge pas.

Yalentine, ce soir-là, savait que Gaston avait dû se rendre à Tarascon, pour y passer le Rhône sur le pont de fil de fer qui imit Tarascon à Beaucaire, et elle l’attendait de ce côté, à l’heure convenue la veille, à onze heures.

Mais voici que bien avant l’instant fixé, ayant par hasard jeté un coup d’œil du côté de Clameran, il lui sembla voir des lumières promenées dans les appartements d’une façon tout à fait insolite.

Un pressentiment sinistre glaça tout son sang dans ses veines, arrêtant les palpitations de son cœur.

Une voix secrète et impérieuse, au dedans d’elle-mêmc, lui criait qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire et de terrible au château de Clameran.

Quoi? elle ne pouvait se l’imaginer, mais elle était sûre ; elle eût juré qu’un grand malheur venait d’arriver.

Le regard obstinément attaché sur cette masse noire qui se dressait dans le lointain, elle étudiait les allées et les venues des lumières dans les grandes salles dont elle connaissait la disposition, comme elle eût pu en tirer quelque induction.

Même il lui arriva d’ouvrir la fenêtre et de prêter l’oreille, comme si quelque bruit significatif eut pu arriver jusqu’à hile. Hélas 1 elle n’entendit que le fracas sourd et profond du fleuve.

Son inquiétude allait grandissant, plus poignante et plus aiguë de minute en minute, quand tout à coup, à la fenêtre de Gaston, elle aperçut ce signal cher et si connu qui lui annonçait que son ami allait passer le Rhône.

Elle n’en pouvait croire ses yeux, elle voulait douter du témoignage de ses sens, et c’est seulement quand le signal eut été répété trois fois qu’elle y répondit.

Alors, plus morte que vive, sentant ses jambes se dérober sous elle, se tenant aux murs, elle descendit dans le parc et gagna le bord de l’eau.

Grands dieux!... il lui semblait que jamais elle n’avait vu le Rhône si furieux. Etait-il possible que Gaston essayât de le traverser? Plus de doute, un événement affreux devait être survenu.

Elle était tombée à genoux, et les cheveux moites d’une sueur glacée, le cou tendu vers le fleuve, s’efforçant de percer l’obscurité, elle interrogeait les flots impitoyables qui peut-être emportaient le cadavre de son amant.

Tous les objet j qui se détachaient eu noir au milieu du torrent lui semblaient être le corps de Gaston.

Par moment, elle croyait ouïr, dominant le mugissement des fLots, un cri terrible, le cri d’angoisse de celui qui se, noie, la suprême protestation de l’homme intelligent, violenté et écrasé par les aveugles éléments.

Mais non,, ce n’était pas le corps de Gaston.

Pendant que les hussards et les gendarmes regagnaient tristement le château de Clameran, Gaston réalisait un de ces prodiges dont en serait tenté de douter si les plus indiscutables témoignages ne venaient l’alurmer.

Tout d’abord, lorsqu’il avait plongé, il avait été roulé cinq ou six fois et entraîné vers le fond. C’est que, dans un fleuve débordé, le courant n’est pas égal à toutes les proioudeors; là est surtout l’immense danger. Mais ce danger, Gaston le connaissait, il l’avait prévu. Loin d’user ses forces à une lutte vaine, il s’abandonna, ne songeant qu’à économiser son baleine.

Ce n’est guère qu’à une vingtaine de mètres de l’endroit où il s’était jeté qu’un vigoureux coup de reins le ramena à la surface.

Près de lui, avec la rapidité d’une flèche, filait le tronc d’arbre sur lequel tout à l’heure il était debout.

Durant quelques secondes, il se trouva empêtré au milieu de débris de toutes sortes ; mi remous le dégagea.

Il ne songeait pas à gagner la rive opposée. 11 se disait qu’il aborderait où il pourrait. Gardant sa présence d’esprit autant que s’il se fût trouvé dans des conditions ordinaires, il employait toutesa force et toute son adresse & obliquer lentement, sans cesser de rester dans le fil de l’eau, sachant bien que c’en serait fait de lui si le courant le prenait de travers.

r0 courant épouvantable est d’ailleurs aussi capricieux que terrible; de là les bizarres effets des inondations. Solon les méandres du fleuve, il se porte tantôt à droite, tantôt à gauche, épargnant une rive, ravageant l’autre.

Gaston, qui avait une connaissance très-exacte de son neuve, savait qu’un peu au-dessous de Clameran il y avait un coude brusque, et il comptait sur le remous de ce coude pour le porter sur La Yerberie.

Ses prévisions ne furent pas déçues. Un courant oblique tout à coup l’emporta vers la rive droite, et s’il ne se fût pas tenu sur ses gardes, il était roulé et coulé.

Mais le remous n’allait pas aussi loin que le supposait Gaston, et il était encore loin du bord, quand, avec la foudroyante rapidité du boulet, il passa devant le parc de La Yerberie.

11 eut le temps, cependant, d’entrevoir, sous les arbres, comme une ombre blanche : Valentine l’attendait.

Ce n’est que beaucoup plus bas que, s’éhmt insensiblement rapproché du bord, il essaya do prendre terre.

Sentant qu’il avait pied, deux fois il se dressa, deux fois la violence du courant le renversa. Il allait être entraîné quand il réussit à saisir quelques branches de saule, qui l’aidèrent à se hisser sur la berge.

Il était sauvé.

Aussitôt, sans prendre le temps de respirer, il s’élança dans la direction de La Verberie, et bientôt fut dans le parc.

Iî était temps qu’il arrivât. Brisée par l’intensité de ses angoisses, l’intortunée Valentine gisait affaissée sur elle-même, sentant la vie se retirer d’elle.

Les embrassements de Gaston la tirèrent de cette morne stupeur.

— Toi ! s’écria-t-elle d’une voix où éclatait toute la folie de sa passion, toi! Dieu a donc eu pitié de nous? il a donc entendu mes prières ?

— Non- murmura-t-il, non, Valentine, Dieu n’a pas eu pitié.

Ses pressentiments ne la trompaient pas, elle le comprenait à l’accent de Gaston.

— Quel malheur nouveau nous frappe I s’écria-t-eile, pourquoi êtes-vous venu ainsi, risquant votre vie qui est la mienne ; que se passe-t-il ?

— 11 y a, Valentine, que notre secret n’est plus à nous, que nos amours sont, à cette heure, la risée du pays.

Elle recula comme foudroyée, se voilant la figure de. ses mains, laissant échapper un long gémissement.

— C’est ainsi, reprit Gaston, oubliant tout dans les sensations de l’heure présente. Voilà quel sort nous fait l’aveugle ressentiment de nos familles. Notre noble et saint amour est de ceux dont on se fait gloire en plein soleil, à la face de Dieu et des hommes, et on nous a réduits à nous cacher honteusement, misérablement, à nous cacher, pour nous aimer, autant que pour commettre une mauvaise action.

— Tout se sait, balbutia Valentine, tout se sait...

Au milieu du déchaînement des éléments, Gaston avait gardé son sang-froid, mais aux accents de cette voix aimée, son esprit s’exaltait jusqu’au délire.

— Et je n’ai pu, s’écriait-il, écraser, anéantir les infâmes qui ont osé prononcé ton nom adoré. Ah 1 pourquoi n’ai-je tué que deux de ces misérables !...

— Vous avez tué!... Gaston.

L’accent de profonde horreur de Valentine rendit à son ami une lueur de raison.

— Oui, répondit-il, essayant de se maîtriser, oui j’ai frappé... C’est pour cela que j’ai traversé le Rhône. Il y allait de l’honneur de mon nom. 11 n’y a qu’un moment, tous les gendarmes du pays me traquaient comme une bête malfaisante. Je leur ai échappé, et maintenant je me cache, je fuis...

Il fallait à Valentine, une force d’àme peu commune pour ne pas succomber sous tant de coups inattendus.

— Où espérez-vous fuir? demanda-t-elle.

— Eh! le sais-je moi-même ! où je vais, ce que je deviendrai, quel avenir m’attend?... Puis-je le prévoir! Je fuis... je vais m’elforcer de gagner l’étranger, prendre un faux nom, un déguisement. Et j’irai, jusqu’à ce que je trouve un de ces pays sans lois, qui donnent asile aux meurtriers.

Gaston se tut. Il attendait, il espérait une réponse. Cette réponse ne venant pas, il reprit avec une véhémence extraordinaire :

— Si. avant de disparaître, j’ai voulu vous revoir, Valentine, c’est qu’en ce moment où tout m’abandonne,

j’ai compté sur vous, j’ai eu foi en votre amour. Un lien nous unit, ô ma bien-aimée, plus fort et plus indissoluble que tou? les liens terrestres : jo t’aime. Devant Dieu, tu 66 ma femme, je suis à toi comme tu es à moi, uour la vie. Me laisserez- vous tuir seul, Valentine ? Aux douleurs de l’exil, aux regrets cuisants de ma vie perdue, ajouterez-vous les tortures de notre séparation?

— Gaston, je vous en conjure...

— Ahl je le savais bien, interrompit-il, se méprenant au sens de l’exclamation de son amie ; je savais bien que je ne fuirais pas seul. Je connaissais assez votre cœur pour savoir que vous voudriez la moitié du fardeau de mes misères. Ce moment efface tout. Partons!... Ayant notre bonheur à défendre, je ne crains plus rien, je puis tout braver, tout vaincre. Venez, ô ma Valentine, nous périrons ou nous nous sauverons ensemble. C’est l'avenir entrevu et rêvé qui commence, avenir d’amour et de liberté !

Il était fou, il délirait; il avait saisi Valentine par la taille, il l’attirait, il l’emportait.

A mesure que croissait l’exaltation de Gaston, et que de plus il oublait tout ménagement, Valentine parvenait à dominer son émotion.

Doucement, mais avec une énergie qu'il ne lui soupçonnait pas, elle se débarrassa de son étreinte et le repoussa.

— Ce que vous voulez, dit-elle du ton le plus triste et cependant le plus ferme, ce que vous espérez est impossible.

Cette froide résistance, inexplicable pour lui, sembla confondre Gaston.

— Impossible! balbutia-t-il.

' — Vous me connaissez assez, continuait Valentine, pour savoir que partager avec vous la pire des destinées serait nour moi le comble des félicités humaines. Mais au-dessus de votre voix qui m’attire, au-dessus de la voix de mon cœur, qui m’entraîne, il en est une plus puissante et plus impérieuse qui me défend de vous suivre, quand même, c’est la voix sublime du devoir.

— Quoi ! vous pouvez songer à rester, après l’horrible scène de ce soir, après un scandale qui demain serapublic.

— Que voulez-vous dire? Que je sui" perdue, déshonorée? Le suis-je plus aujourd’hui que. je ne l’étais hier? Pensez-vous donc que l’ironie ou les mépris du monde me feront autant souffrir que les révoltes de ma conscience ! Je me suis toujours jugée, Gaston, et si votre présence, le son de votre voix, la sensation de votre main touchant la mienne, me faisaient tout oublier, loin de vous je me souvenais et je pleurais.

Gaston écoutait, immobile, stupéfait, il lui semblait qu’une Valentine nouvelle se dressait devant lui, et qu’il découvrait en son âme, qu’il croyait si bien posséder des profondeurs qui lui avaient échappé.

— Et votre mère ? murmura-t-il.

— C’est elle, ne le comprenez-vous pas, dont le souvenir m’enchaîne ici. Voulez-vous donc que, fille dénaturée, je l’abandonne pour suivre mon amant, à l’heure où, pauvre, isolée, sans amis, elle n’a pins que moi.

— Mais on la préviendra, Valentine, nous avons des ennemis, elle saura tout.

— Qu’importe ! La conscience parle, il suffît. Ah ! que ne puis-je, au prix de ma vie, lui épargner d’apprendre que sa fille, sa Valentine, a failli à toutes les lois de l’honneur 1 Il se peut qu’elle soit dure pour moi, terrible, impitoyable. Eh bien ! ne l’ai-je pas mérité. O mon unique ami, nous nous étions endormis dans un rêve trop beau pour qu’il pût durer. Ce réveil affreux, je l’attendais. Misérables fous, pauvres imprudents, qui avons pu croire qu’il est hors du devoir des félicités durables ! Tôt ou tard, le bonheur volé se paie. Courbons le front et humilions-nous.

Cette froide raison, eette résignation douloureuse rallumèrent la colère de Gaston.

— Ne parlez pas ainsi! s’écria-t-il. Ne sentez- vous po3 que la seule idée d’une humiliation pour vous me rend fou?

— Hélas ! je dois pourtant m’attendre à bien d’autre» outrages.

— Vous!... Que voulez-vous dire ?

— Sachez donc, Gaston...

Elle s’interrompit, hésita un moment, et finit par dire :

— Rien, il n’y a rien, je suis folle.

Moins abandonné aux violences de la situation, le comte de Clameran eût deviné sous les réticences de Valentine quelque nouveau malheur; mais il poursuivait son idée.

— Tout espoir n’est pas perdu, reprit-il. Mon amour et mon désespoir ont, je le crois, touché mon père, qui est bon. Peut-être mes lettres, quand je serai hors de danger, peut-être les instances de mon irère Louis le décideront-elles à demander pour moi votre main à Mmo de La Yerberie.

Cette supposition sembla épouvanter Valentine.

— Fasse le ciel! s’écria- t-elle, que jamais le marquis ne tente cette démarche !

— Pourquoi ?

— Parce que ma mère repousserait sa demande ; parce que ma mère, il faut bien que je l’avoue, en cette extrémité, a juré que je serais la femme cl’un homme ayant une grande fortune, et que votre père n’est pas riche.

— Oh! fit Gaston révolté, oh!... Et c’est à une telle mère que vous me sacrifiez 1

— Elle est ma mère, et c’est assez. Je n’ai pas le droit de la juger. Mon devoir est de rester, je reste.

L’accent de Valentine annonçait une résolution inébranlable, et Gaston comprit bien que toutes ses prières seraient vaines.

— Ah ! s’écria-t-il se tordant les mains de désespoir, vous ne m’avez jamais aimé!

— Malheure jx !... ce que vous dites, vous ne le pense* pas !

— Non, continua-t-il, vous ne m’aimez pas, vous qui en ce moment où nous allons être séparés, avez l’affreux

LE DOSSIER K* lia

courage de raisonner froidement et de calculer. Ah! ce .n’est pas ainsi que je vous aime. moi. Hors vous, que me fait la terre entière? Vous perdre, c’est mourir. Que ■le Rhône reprenne donc cette vie qu’il m’a miraculeusement rendup et qui maintenant m’est à charge.

, Déjà il s’avançait vers le Rhône, décidé à mourir; Valentine le retint.

— Est-ce donc là ce que vous appelez aimer ?

Gaston était absolument découragé, anéanti,

— A quoi bon vivre? murmura-t-il; que me reste-t-il désormais ?

— 11 nous reste Dieu, Gaston, qui tient entre ses mains notre avenir.

La moindre planche semble le salut au naufragé ; ce seul mot avenir éclaira d’une lueur d’espérance les ténèbres de Gaston.

— Vous l’ordonnez, s’écria-t-il soudain ranimé, j’obéis. Assez de faiblesse. Oui, je veux vivre pour lutter et triompher. 11 faut de l’or à Mme de La Verberie, eh bien I dans trois ans, j’aurai fait fortune ou je serai mort.

Yalentine avait joint les mains et remerciait le ciel de cette détermination subite, qu’elle n’avait osé espérer.

— Mais avant de m’enfuir, continuait Gaston, je veux vous confier un dépôt sacré.

Il sortit de sa poche la bourse de soie qui renfermait les parures de la marquise de Clameran et la remit entre les mains de son amie.

— Ce sont les bijoux de ma pauvre mère, dit-il, seule vous êtes digne de les porter; dans ma pensée, je vous les destinais.

Et comme elle refusait, comme elle hésitait :

— Prenez-les, insista-t-il, comme un gage de mon retour. Si dans trois ans je ne suis pas venu vous les réclamer, c’est que je serai mort, et alors vous les garderez comme un souvenir de celui qui vous a tant aimée.

Elle fondait en larmes, elle accepta...

— Maintenant, poursuivait Gaston, j’ai une dernière

prière à vous adresser : Tout le monde me croit mort, et c’est là ce qui assure mon salut. Mais je ne puis laisser ce désespoir à mon vieux père. Jurez-moi que vousmême, demain matin, vous irez lui apprendre que je suis sauvé.

— J’irai, je vous le jure, répondit-elle.

Le parti de Gaston était pris ; il sentait qu’il fallait profiter de ce moment de courage, il se pencha vers son amie pour l’embrasser une dernière fois. Doucement, d’un geste triste, elle l’éloigna.

— ■ Où comptez-vous aller? demanda-t-elle.

— Je vais gagner Marseille, où un ami me cachera et me cherchera un passage.

— Vous ne pouvez partir ainsi; il vous faut un compagnon, un guide, et je vais vous en donner un en qui vous pouvez avoir la plus aveugle confiance, le père Menoul, notre voisin, qui a été longtemps patron d’un bateau sur le Rhône.

Ils sortirent par la petite porte du parc, dont Gaston avait la clé, et bientôt ils arrivèrent chez le vieux marinier.

11 sommeillait au coin de son feu, dans son fauteuil de bois blanc. En voyant entrer chez lui Yalentine, accompagnée de M. de Clamerau, il se dressa brusquement, se frottant les yeux, croyant rêver.

— Père Menoul, dit Valentine, monsieur le comte que voici est obligé de se cacher; il voudrait gagner la mer et s’embarquer secrètement. Pouvez-vous le conduire, dans votre bateau, jusqu’à l’embouchure du Rhône?...

Le bonhomme hocha la tète.

— Avec l’état de l’eau, répondit-il, la nuit, ce n’est guère possible.

— C’est à moi, père Menoul, que vous rendrez un immense service.

— A vous! mademoiselle Valentine; alors, c'est fait, nous allons partir.

A ce moment seulement, il se crut permis de faire observer à Gaston que ses vêtements étaient trempés et souillés de boue et qu’il était tète nue.

— Je vais, lui dit-il, vous prêter des habits de défunt mon lils; ce sera toujours un déguisement, passez ici avec moi.

Bientôt le père Menoul et uaston, presque méconnaissable, reparurent, et Yalentine les suivit au bord de l’eau, à l’endroit où était amarré le bateau.

Une dernière fois, pendant que le bonhomme préparait ses agrès, les deux amants s’embrassèrent, échangeant leur âme en ce suprême adieu.

— Dans trois ans! criait Gaston, dans trois ans!..,

— Adieu, mam’selle, dit le vieux patron, et vous, mon jeune monsieur, tenez-vous bien.

Et d’un vigoureux coup de gaffe, il lança le bateau au milieu du courant.

Trois jours plus tard, grâce aux soins du père Menoul, Gaston était caché dans la cale du trois-mâts américain Tom-Jones, capitaine Warth, qui le lendemain appareillait pour Yalparaiso.

Immobile sur la berge, plus froide et plus blanche qu’une statue, Yalentine regardait s’enfuir cette frêle embarcation qui emportait celui qu’elle aimait. Elle glissait au gré du courant, rapide comme l’oiseau qu’entrainc la tempête, et, après quelques secondes, elle n’était plus qu’un point noir à peine visible au milieu du brouillard qui se balançait au-dessus du fleuve.

Gaston parti, sauvé, Yalentine pouvait, sans crainte, laisser éclater son désespoir. Il lui était inutile, désormais, de comprimer les sanglots qui rétoulfaient.

A sa noble vaillance de tout à l’heure, un affaissement mortel succédait. Elle se sentait anéantie, brisée, comme

si quelque cnose en elle se fut déchiré, comme si cette barque, maintenant disparue, eût emporté la meilleure part d’ elle-même, l’âme et la pensée.

C’est que pendant que Gaston gardait au fond du cœur un rayon d’espérance, elle ne conservait, elle, aucun espoir.

Ecrasée par les faits, elle reconnaissait que tout était fini. Et en interrogeant l’avenir, elle était prise de frissons et de terreur. *

Il lui fallait rentrer, cependant.

Lentement elle regagna le château, passant par cette petite porte qui, tant de fois, s’était ouverte mystérieusement pour Gaston, et en la refermant, il lui semblait qu’entre elle et le bonheur, elle poussait une barrière infranchissable.

Avant de remonter chez elle, Yalentine eut le soin de faire le tour du château pour aller regarder les fenêtres de la chambre de sa mère.

Ces fenêtres étaient éclairées comme d’habitude à cette heure, car Mme de La Yerberie passait mie partie des nuits à lire, et ne se levait que très-avant dans la matinée.

Réfugiée dans l’engourdissement du bien-être matériel, peu coûteux à la campagne, l’égoïste comtesse ne s’inquiétait aucunement de sa fille. Ne voyant nul danger pour elle, dans leur isolement, elle lui laissait une liberté absolue, et, jour et nuit, pour ainsi dire, Yalentine pouvait aller, venir, se promener sans que sa mère songeât à en prendre ombrage.

Mais Valentine, cette nuit, redoutait d’être vue. On lui eût demandé d’où venait l’affreux désordre de sa toilette ; et comment expliquer pourquoi sa robe était toute mouillée et tachée de boue?

Heureusement elle put, sans encombre, gagner sa chambre ét s’y enfermer.

Elle avait soif de solitude, elle voulait réfléchir, elle sentait la nécessité de s’affermir contre les coups terribles qui allaient la frapper.

Assise devant sa petite table de travail, elle avait retiré de sa poche la bourse qui lui avait été donnée par Gaston, et machinalement elle examinait les bijoux qu’elle contenait.

Certes, il lui eût été doux de passer à son doigt une de ces bagues, la plus petite, la plus simple, mais lu pouvait-elle? Sa mère ne lui demanderait-elle pas d’où elle venait? Faudrait-il donc mentir encore.

Une dernière fois elle embrassa cette bourse, souvenir de l'absent, et c’est au fond d’un des tiroirs de sa commode qu’elle cacha le précieux dépôt.

Elle songeait alors qu’il lui fallait se rendre à Clameran, pour rassurer le vieux marquis et lui annoncer que «on fils vivait encore, miraculeusement sauvé -

Lorsqu’il avait demandé ce service suprême à son amie, Gaston, aveuglé par la passion, n’avait pas réfléchi aux obstacles qu’elle rencontrerait, aux périls qu’il lui faudrait braver.

Yalentine ne les voyait et ne les comprenait que trop. Mais elle avait juré. L’idée ne lui vint même pas do manquer à sa promesse ou de chercher un biais pour ne pas la tenter entièrement.

Le jour venait ; elle s’habilla.

Peu après, lorsque sonna Y Angélus matinal à l’église du village, elle se dit qu’il était temps de se mettre en route, et descendit.

Déjà, depuis longtemps, les servantes du château étaient levées. L’une d’elles, du nom de Mihonne, attachée particulièrement au service de Yalentine, était occupée à passer au sable les dalles du vestibule.

— Si ma mère me demande, lui dit la jeune fille, tu iui répondras que je suis allée entendre la première messe.

Souvent elle se rendait à l’église à cette î:eure, elle n’avait donc rien à redouter de ce côté ; Mihocne ne fit aucune observation.

La grande difficulté, pour Yalentine, était d’être de retour à l’heure du déjeuner. Elle devait faire plus d’une lieue avant de trouver un pont, et autant pour

se rendre de ce pont à Clamer an. En tout, plus *te cinq lieues

Aussi, en sortant de La Verberie, se mit-elle à marcher aussi vite que possible. La conscience d’accomplir une action extraordinaire, l’inquiétude, la fievre du péril bravé lui donnaient des ailes. Elle oubliait la lassitude ; elle ne s’apercevait plus qu’elle avait passé la nuit à pleurer.

Pourtant, malgré ses efforts, il était plus de huit heures quand elle arriva à la longue allée d’azeroliers qui, de la route, conduit à la grande grille du château de Clameran.

Elle allait s’y engager, quand devant elle, à quelques pas, elle aperçut Saint-Jean, le valet de chambre du marquis, qu’elle connaissait bien.

Elle s’arrêta pour l’attendre, et lui, l’ayant vue, hâta le pas. Sa physionomie était bouleversée, ses yeux étaient rouges : on voyait qu’il avait pleuré.

A la grande surprise de Yaleutine, il n’ôta pas sa casquette en arrivant près d’elle, et c’est du ton le plus grossier qu’il lui demanda :

— Vous allez au cbàtean, mademoiselle?

— Oui.

— Si c’est pour M. Gaston, répondit le domestique, soulignant son odieuse méchanceté, vous avez pris une peine inutile. Monsieur le comte est mort, mademoiselle, pour une maîtresse qu’il avait.

Yalentine pâlit sous l’insulte, mais ne la releva pas. Quant à Saintdean, qui pensait l’atterrer, il fut stupéfait de son sang-froid et indigné.

— Je viens au château, reprit la jeune fille, pour parler à monsieur le marquis.

Saint-Jean eut comme un sanglot.

— Alors, fit-il, ce n’est pas la peine d’aller plus loin.

— Pourquoi?

— Parce que le marquis de Clameran est mort ce matin à cinq heures, mademoiselle.

Pour ne pas tomber, Yalentine fut obligée de s’appuyer à l’arbre près duquel elle était debout.

— Mort!... balbutia- 1- elle.

— Oui, répondit Saint-Jean avec des rega rds terribles; oui, mort.

Véritable serviteur de l’ancien régime, Saint -Jean avait toutes les passions de ses maîtres, leurs faiblesses, leurs amitiés, leurs haines. 11 avait les La Verbe rie en horreur. Et pour comble, il voyait en Yalentine la femme qui avait causé la mort du marquis qu’il servait depuis quarante ans, et de Gaston qu’il adorait.

— Donc, reprit-il, s’efforçant de faire de chaque mot un coup de poignard, c’e?t hier soir que monsieur: le comte a péri. Quand on est venu annoncer au marquis que son fils aîné n’était plus, lui, robuste comme un chêne, il a été ioudrové. J’étais là. Il a battu l’air de ses mains et est tombé à la renverse sans un cri. Nous l’avons porté sur son lit, pendant que M. Louis i montait à cheval pour aller quérir un médecin à Tarascon. Mais le coup était porté. Quand M. Raget est arrivé, il n’y avait plus rien à faire. Cependant, au petit jour, monsieur» le marquis a repris connaissance, et il a demandé à rester seul avecM. Louis. Peu après, il est entré en agonie; ses derniers mots ont été : « Le père et le fils le même jour, on peut se réjouir ù La Verberie. »

D’un mot, Yalentine pouvait calmer la douleur immense du fidèle domestique ; elle n’avait qu’à lui dire que Gaston vivait, elle eut le tort de redouter une indiscrétion qui pouvait être fatale.

— Eh bien ! reprit-elle, il faut que je parle à monsieur Louis.

Cette déclaration pajyit transporter Saint-Jean.

— Vous! s’écria-t-il, vous!... Ah! vous n’y songez pas, mademoiselle de La Verberie. Quoi ! après ce qui s’est passé, vous oseriez vous présenter devant lui I Je ne le souflrirai pas, m’entendez-vous. Et même, teuez, si j’ai un conseil ù vous donner, rentrez chez vous. Je ne répondrais pas de la langue des domestiques s’ils vous voyaient.

Et sans attendre une réponse, il s’éloigna à grands pas.

Que pouvait faire Valentine? Accablée, humiliée, elle reprit, se traînant à grand’peine, le chemin si rapidement parcouru le matin. A cette heure, beaucoup de cultivateurs revenaient de la ville ; ils avaient appris les événements de la veille, et partout, sur son passage, l’infortunée jeune fille recueillait des saluts ironiques et les regards les plus insultants.

Arrivée près de La Verberie, Valentine trouva Mihonne qui la guettait :

— Ah 1 mademoiselle, lui dit cette fille, arrivez bien vite. Madame a reçu une visite ce matin, et depuis elle vous demande à grands cris; venez, mais prenez garde à vous, madame est dans un état effrayant.

On parle beaucoup et souvent des mœurs patriarcales de nos ancêtres. Il se peut qu’en effet il y ait eu des mœurs patriarcales autrefois, il y a longtemps. Ce qui est sûr, c’est que nos aïeules, bien autrement que nos femmes, Dieu merci! avaient l’esprit prompt, la main leste et la parole libre, ne reculant ni pour un geste vif, ni pour le mot propre.

Mmo de La Verberie avait gardé ces façons du bon temps où les plus grandes dames juraient ni plus ni moins qu’un charretier embourbé. C’est dire que dès que Valentiue parut en sa présence, elle l’accabla des injures les plus violentes et les plus grossières.

La comtesse avait été informée des scènes de la veille, grossies et arrangées au gré de la malignité publique, par une vieille douairière, son intime, laquelle s’était habillée de grand matin, tout exprès pour venir, avec force condoléances, lui servir ce plat empoisonné.

Eu cette affaire affreuse, Mmo de La Verberie avait vu beaucoup moins la perte de la réputation de sa fille qua la ruine de ses projets ù elle, projets de mariage, d’ambition, de fortune.

Une jeune fille, si cruellement compromise, ne devait pas trouver aisément un mari. 11 devenait indispensable, avant de la présenter dans le monde, de laisser passer au moins deux année* >ur cette aventure.

— Malheureuse! s’écriait, avec une énergie furieuse, la comtesse plus rouge qu’une pivoine, c’est donc ainsi que vous respectez les nobles traditions de notre maison. Jamais on n’avait eu besoin encore de surveiller les La Yerberie, elles savaient, seules, garder leur honneur. Il vous appartenait d’abuser de votre liberté pour descendre au rang de ces dévergondées qui sont la honte de leur sexe.

Cette scène affreuse, Valentine l’avait prévue, elle l’avait attendue avec un horrible serrement de cœur. Elle la subissait comme l’expiation juste, méritée, de coupables amours. S’avouant que l’indignation de sa mère était légitime, elle courbait la tète, comme l’accusé repentant devant ses juges.

Mais ce silence était précisément ce qui pouvait le plus exaspérer la comtesse.

— Me répondrez-vous? reprit-elle avec un geste menaçant.

— Que puis-je vous répondre, ma mère?...

— Vous pouvez me dire, malheureuse, que ceux-là en ont menti qui prétendent qu’une La Verberie a failli. Allons, défendez-vous, parlez.

Sans répondre, Yalentine hocha tristement la tète.

— C’est donc vrai ! s’écria la comtesse hors d’ellemême, c’est donc vrai !

— Pardon!... ma mère, balbutia la jeune fille, pardon !...

— Comment! pardon!... On ne m’a donc pas trompée. Pardon 1... c’est-à-dire que vous avouez, impudente! Jour de Dieu ! quel sang coule donc dans vos veines ? Yous ignorez donc qu'il est de ces fautes qu’on nie, même quand l’évidence éclate! Et vous êtes ma fille! Yous ne sentez donc pas qu’il est de ces aveux ignominieux que nulle puissance humaine ne doit pouvoir arracher à une femme ! Mais non, elle a des amants et elle l’avoue sauf rougir. Faites-vous-en gloire, ce sera plus nouveau !

— Ah! vous êtes sans pitié, ma mère !

— Avez- vous donc eu pitié de moi, ma fille 1 Avez-;

vous songe que votre honte pouvait me tuer ? Ah'! bien des fois, sans doute, avec votre amant, vous avez ri de mon' aveugle confiance. C’est que j’avais foi en vous comme en moi-mème, c’est que je vous croyais chaste et pure comme au temps où je veillais près de Votre berceau. Je croyais... et cependant, les hommes, après boire, dans les cabarets, prononcent votre nom au milieu des risées, et ensuite se battent et se tuent pour vous. J’avais remis en vos mains l’honneur de notre maison, qu’en avez-vous fait? Vous l’avez livré au premier venu.

C’en était trop. Ces mots « le premier venu » révoltèrent l’orgueil de Valontine. Elle ne méritait pas, non, elle ne pouvait mériter un pareil traitement. Elle essaya de protester.

— Je me trompe, reprit la comtesse, vous avez raison, votre amant n’était meme pas le premier venu. Entre tous, vous êtes allée choisir l’héritier de nos ennemis séculaires, Gaston de Claineran. C’est celui-là qu’il vous fallait, entre tous ; un lâche qui allait publiquement se vanter de vos faveurs ; un misérable qui se vengeait de l’héroïsme de nos aïeux sur vous et sur moi, sur une femme et sur une entant.

— Non, ma mère, non, cela est faux, il m’aimait, et s’il eût pu espérer votre consentement...

— Il vous eût épousée? Ah ! jamais. Plutôt vous voir, de chute en chute, rouler jusqu’au ruisseau que vous savoir la femme d’un tel homme.

Ainsi, la haine de la comtesse s’exprimait précisément comme la colère du marquis de Clameran.

— D’ailleurs, reprit-elle, avec cette férocité dont une femme seule est capable, d’ailleurs il est noyé, votve amant, et le vieux marquis est mort à ce qu’on assure. Dieu est juste; nous sommes vengées.

Les paroles de Saint-Jean, « qu’on se réjouirait à La Verberie », se représentèrent aussitôt à l’esprit de Valentine; une joie odieuse éclatait dans les yeux delà comtesse*

Ce lut, pour l’infortunée jeune fille, le coup de grâce.

Depuis une demi-heure elle faisait pour résister à ces atroces violences des efforts surhumains, ses forces trahirent son énergique volonté. Elle devint, plus pâle, s’il est possible, ferma les yeux, avança les. bras comme pour chercher un point d’appui et tomba, heurtant l'angle d’une console qui lui fit au front une blessure profonde.

C’est d’un œil sec que la comtesse vit sa fille étendue à ses pieds. En elle, toutes les vanités saignaient, l’amour maternel n’avait pas tressailli. Elle était de ces âmes qu’emplissent si bien la colère et la haine que nul sentiment tendre n’y peut trouver place.

Voyant que Valentine restait sans mouvement, elle sonna, et les servantes du château qui tremblaient dans le vestibule, aux éclats de cette voix redoutée, accoururent.

— Portez mademoiselle dans sa chambre, leur dit-elle, vous l’y enfermerez et vous m’apporterez la clé.

La comtesse se proposait alors de tenir pendant longtemps Valentine prisonnière et de l’empècher de sortir.

C’est qu’elle avait de l’opinion une peur folle. C’est qu’elle savait la méchanceté — faut-il dire inconsciente et naïve? — des campagnes, où le désœuvrement de l’esprit vit des mois entiers sur le mémo cancan.

Jamais la campagne n’aura, pour certaines fautes, les ménagements, les délicatesses des villes. Là, malheur à la pauvre fille qui tombe, il lui faut fuir ou vider jusqu’à la lie le calice des humiliations préméditées et des brutales ironies. On se fait honneur de lui jeter la pierre.

Cependant, Mmo de La Verberie raisonnait mal. Mieux vaut l’explosion terrible et rapide d’un scandale que les rumeurs sourdes et continues de la médisance.

Mais tous les plans de la comtesse devaient être déconcertés.

Bientôt ses femmes revinrent lui dire que Valentine avait repris connaissance, mais qu’elle leur semblait bien mal.

Elle commença par dire -que c’étaient là « des simagrées »; mais, Mihonne insistant, elle se- résigna à mon-

ter à la chambre de sa fille, et là, elle dut se rendre à l’évidence : Yalentine était en péril.

Nulle appréhension ne parut sur son visage, mais elle envoya chercher à Tarascon le docteur Raget, qui était alors l’oracle du pays, le même qui, dans la nuit, avait été mandé à Ciameran pour le marquis.

Il était, celui-là, de ces hommes dont le souvenir vit longtemps encore, après qu’ils ne sont plus. Noble cœur, vaste intelligence, il avait donné sa vie à son art. Riche,

, il ne réclama jamais le prix d’une visite. Nuit et jour, on rencontrait par les chemins, attelé d’une jument grise, son vieux cabriolet dont le coffre renfermait toujours pour les pauvres du bouillon et du vin.

C’était alors un petit homme de plus de cinquante ans, chauve, à l’œil vif, à la lèvre spirituelle, gai, causeur, ' bien que zézeyant un peu, et facile et bon jusqu’à l’excès.

Le commissionnaire avait eu le bonheur de le trouver, et il le ramenait.

En apercevant Valentine, le docteur Raget fronça le sourcil.

Doué d’une perspicacité profonde, aiguisée par la pratique, il étudiait alternativement Yalentine et sa mère, jetant sur la vieüle dame des regards si pénétrants, que son assurance en était ébranlée et qu’elle sentait le rouge monter à ses joues ridées.

— Cette enfant est bien malade ! prononça-t-il enfin.

Et comme Mmo de La Yerberie ne répondait pas.

— Je désire, ajouta-t-il, rester quelques instants seul avec elle.

Le docteur Raget, par sa réputation et par son caractère, imposait trop à la comtesse pour qu’elle osât résister. Elle sortit, non sans une répugnance visible, et alla attendre dans une pièce voisine, calme en apparence, en réalité remuant les plus sombres pensées.

Ce n’est guère qu’au bout d’une demi-heure — un siècle — que le docteur reparut. Lui qui avait vu tant de misères, consolé tant de douleurs, il semblait très-ému.

•— Eh bien? lui demanda la comtesse.

— Vous êtes mère, madame, répondit-il tristement, iB’est-à-dire que votre cœur a des trésors d’indulgence et de pardon, n’est-ce pas? Armez-vous de courage. MUe Valentine est enceinte.

— La misérable ! je l’avais deviné.

L’œil de la comtesse eut une si épouvantable expression, que le docteur en fut frappé. Il posa sa main sur le bras de la vieille dame, et, la fixant jusqu'à la faire frissonner, il ajouta, appuyant sur chaque mot :

— Et il faut que l’enfant vienne à bien.

La pénétration du docteur n’était pas en défaut.

En effet, une idée abominable avait traversé l’esprit de Mme de La Yerberie, l’idée de supprimer cet enfant, qui serait le vivant témoignage de la faute de Yalentine.

Se sentant devinée, cette femme si dure et si hautaine baissa les yeux sous le regard obstiné du vieux médecin.

— Je ne vous comprends pas, docteur, murmuraitelle.

— Mais je m’entends, moi, madame la comtesse; j’ai voulu dire simplement qu’un crime n’efface pas une faute.

— Docteur !...

— Je vous dis ce que je pense, madame. Si je me suis trompé, tant mieux pour vous. En ce moment, l’état de Mlle Valentine est grave, mais non pas inquiétant. Des émotions trop violentes ont ébranlé sa jeune organisation, et elle est en proie à une fièvre violente, que nous calmerons vite, je l’espère.

La comtesse comprenait si bien que les soupçons du vieux médecin n’étaient pas dissipés, qu’elle essaya de l’attendrissement.

— Au moins, docteur, fit-elle, vous m’assurez qu’il n’y a aucun danger?

— Aucun, madame, répondit M. Raget avec une fine pointe d’ironie; que votre tendresse maternelle se rassure. Ce qu’il faut avant tout à la pauvre enfant, c’est un repos d’esprit que seule vous pp.uvez lui donner. Quelques bonnes et douces parolescde vous feront plus et

mieux que toutes mes prescriptions. Mais, sachez-le bien,' la moindre secousse, le plus léger ébranlement cérébral auraient des suites funestes.

— 11 est vrai, dit hypocritement la comtesse, que sur le premier moment, en apprenant que ma bien-aimée Valentine était victime d’un lâche séducteur, je n’ai pas été maîtresse de ma colère.

— Mais le premier moment est passé, madame, vous êtes mère, vous êtes chrétienne, vous savez ce qu’il vous reste à faire. Mon devoir, à moi, est de sauver votre fille et son enfant, et je les sauverai. Je reviendrai demain...

Mmo de La Yerbcrie ne pouvait laisser le docteur s’éloigner ainsi. Elle l’arrêta d’un geste, et sans réfléchir qu’elle se trahissait, qu’elle avouait, elle s’écria :

— Quoi ! monsieur, prétendez-vous donc m’empècher de faire tout au monde pour tenir secret l’aflreux malheur qui me frappe ! Faut-il que notre honte devienne publique, voulez-vous nous condamner à être la table et la risée du pays !

Le docteur fut un moment sans répondre, il réfléchissait, la situation était grave.

— Non, madame, dit-il enfin, je ne saurais vous empêcher de quitter La Verberie, ce serait outrepasser mes droits. Mais il est de mon devoir de vous demander compte de l’entant. Vous êtes libre, mais il vous taudra me donner des preuves qu’il vit, ou que du moins rien n’a été tenté contre lui.

Il sortit sur ces mots menaçants, et il était vraiment temps, la comtesse suffoquait de rage et de contrainte.

— L’insolent ! s’écria-t-ellc, l’impertinent ! Oser faire la leçon à une femme de mon rang. Ah! si je n’étais pas à sa merci !...

Mais elle y était, et 'die comprenait que cette fois, sans retour, il lui fallait donner congé à ses chimères.

Plus de luxe à espérer désormais, plus de gendre millionnaire, plus de fortune pour sa vieillesse, plus de voitures, de robes magnifiques, de fêtes où l’on joue gros jeu.

Elle mourrait ainsi qu’elle avait vécu, pauvre, besogneuse, condamnée à une médiocrité d’autant plus écœurante, qu'elle n’aurait plus, pour l’aider à la subir, les perspectives d’un avenir meilleur.

Et c’était Valentine qui la réduisait à cette extrémité.

A cette idée, elle sentait s’allumer en elle, contre sa tille, îine de ces haines qui ne pardonnent pas, que le temps avive au lieu de calmer. Elle souhaitait la voir morte, ainsi que cet enfant maudit.

Mais le regard écrasant du docteur était trop présent à sa mémoire pour penser seulement à rien tenter. Même, se décidant à monter près de sa fille, elle se contraignit à sourire, à prononcer quelques paroles affectueuses, puis la laissa à la garde de la dévouée Mikonne.

Pauvre Valentine ! Elle avait été si rudement atteinte qu’il lui semblait sentir se tarir en elle les sources de > la vie.

Cependant sa souffrance diminuait un peu. Aux grandes crises physiques ou morales, un engourdissement profond succède toujours, qui est presque exempt de douleurs. Quand eEe avait la force de réfléchir, elle se disait :

— C’est fini, ma mère sait tout ; je n’ai plus rien à redouter de sa colère; je ne puis qu’espérer et attendre mon pardon.

C’était là ce secret que Valentine n’avait pas voulu révéler à Gaston, comprenant bien que, le sachant, jamais il n’aurait consenti à s’éloigner sans elle. Or, elle voulait qu’il se sauvât, et la voix du devoir, en même temps, lui criait de rester. Et, à cette heure encore, elle ne se repentait pas d’ètre restée.

Son plus cruel souci était le souvenir de Gaston. Avaitil, ou non, réussi à s’embarquer? Gomment le savoir? Depuis deux jours le docteur lui permettait de se lever, mais elle ne pouvait songer à sortir, à courir jusqu’à la cabane du père Menoal.

Par bonheur, le vieux patron fut intelligent comme sait l’être le dévoûment véritable.

Apprenant que la demoiselle du château était bien malade, il ne songea plus qu’au moyen de la rassurer sur le sort du fugitif. 11 trouva plusieurs prétextes pour venir à La Verbcrie, et enfin réussit à voir Yalentine. Ils n’étaient pas seuls, mais d’un regard le bonhomme lit entendre que Gaston 11’avait plus rien à redouter.

Cette certitude fit plus pour la convalescence de Valentine que tous les remèdes, et peu après, docteur, qui venait tous les jours depuis un mois et demi, déclara que la malade était en état de supporter les fatigues du voyage.

Ce moment, la comtesse l’attendait avec une indicible impatience. Déjà, pour que rien, ne retardât le départ, elle avait vendu la moitié de ses rentes, et se disait qu’avec 25,000 fr.. qui en étaient le prix, elle pouvait parer à toutes les éventualités.

Depuis une quinzaine, elle allait répétant partout que, dès que sa fille irait mieux, elle partirait pour l’Angleterre, où la demandait un de ses parents, très-vieux et encore plus riche.

Ce voyage, Yalentine ne l’envisageait qu’avec terreur, et elle frissonna quand, le soir de la déclaration du docteur, sa mère lui dit :

— Nous partirons après-demain.

Après-demain !... Et Yalentine n’avait trouvé nul moyen encore de faire savoir à Louis de Clameran que son frère n’était pas mort.

En cette extrémité, elle n’hésita pas à se confier à Mihonne, et la chargea d’une lettre pour Louis.

Mais la fidèle servante fit une course inutile. Le château de Clameran était désert; tous les domestiques avaient été congédiés , et M. Louis , qu’on appelait maintenant le marquis, avait quitté le pays.

Enfin on partit. Mme de La Yerberie se croyant sûre de Mihonne, se décidait à l’emmener, non sans lui avoir fait jurer sur l’Évangile, pendant la messe, au moment de l’élévation, un éternel secret.

C’est dans un petit village au-dessus de Londres que

la comtesse alla s’installer avec sa fille et sa domestique, sous le nom de Mme Wilson.

Si elle avait choisi l’Angleterre, c’est qu’elle l’avait habitée longtemps, qu’elle en connaissait bien l’esprit et les mœurs, et qu’elle en parlait la langue comme la sienne.

Même, elle avait conservé des relations dan3 l’aristocratie, et souvent, le soir, elle sortait, dinait en ville ou allait au théâtre, prenant, en ces occasions, les précautions les plus humiliantes contre Valentine, qu’elle enfermait à double tour.

C’est dans cette triste et solitaire maison, qu’une nuit du mois de mai, Valentine de La Verberie mit au monde un fils.

11 fut présenté au révérend de la paroisse, et inscrit sous les noms de Valentin-Raoul Wilson.

La comtesse avait d’ailleurs tout prévu , tout combiné.

Dans les environs du village, après bien des recherches, elle avait découvert une bonne grosse fermière qui, moyennant cinq cents livres (12,000 fr.,) consentait à s& charger de l’enfant, promettant de l’élever comme les siens, de lui faire apprendre un état, et même de le pousser dans le monde s’il se conduisait bien.

Le petit Raoul lui lut donc livré quelques heures après sa naissance.

Cette femme ignorait le vrai nom de la comtesse, elle devait croire et elle croyait avoir affaire à une Anglaise. 11 était donc plus que probable, il était certain que jamais l’enfant, devenu homme, ne parviendrait à découvrir le secret de sa naissance.

Revenue à elle, Valentine avait demandé son enfant. En elle, tressaillait et s’éveillait ce sublime amour maternel dont Dieu a déposé le germe dans le cœur de toutes les femmes.

C’est en cette circonstance que la cruellç comtesse fut vraiment impitoyable.

— Votre enfant! s’écria-t-olle, je ne sais en vérité ca

que vous voulez dire, vous rêvez, j’imagine, vous êtes folle!

Et comme Valentine insistait :

— Votre enfant est en sûreté, répondit-elle, et rien ne lui manquera. Que cela vous suffise. Ce qui est arrivé, vous devez l’oublier comme on oublie un mauvais rêve. Le passé doit être comme s'il n’était pas. Vous me connaissez : je le veux. '

Le moment était venu où Valentine devait, dans de certaines limites, résister au despotisme de plus en plus envahissant de la comtesse.

L’idée lui en était venue, mais non le courage.

Si, d’un côté, la clairvoyance du malheur lui montrait les dangers d.’une résignation presque coupable, — car enfin, elle était mère aussi ! — de l’autre elle se sentait écrasée par le sentiment de l’horrible faute.

Elle se tut, s’abandonnant ainsi pour toujours, se livrant désarmée aux volontés d’une mère qu’elle s’efforcait de ne point juger pour n’avoir pas à la condamner.

Tant de souffrances, de regrets, de combats intérieurs devaient retarder et retardèrent, en effet, son rétablissement.

Cependant, vers la fin du mois de juin, elle était assez bien pour revenir, avec sa mère, à La Verbcrie.

La méchanceté, cette fois, n’avait pas eu sa lucidité accoutumée. La comtesse, qui allait partout, se plaignant de l’insuccès de son voyage, put constater que, dans le pays, personne n*£.vait pénétré les raisons de son absence.

Un seul homme, la docteur Raget, savait la vérité. Mais Mmo de La Verbcrie, tout en le haïssant de tout son cœur, rendait assez justice à son caractère pour être sûre de n’avoir pas à redouter de lui une indiscrétion.

C’est pour lui, qu’en arrivant, avait été sa première visite.

' Elle le surpi it un matin comme il sortait de table lus demanda un moment d’entretien, et brusquement

LE DOSSIER K* 113 2Zi7

Bous ses yeux les pièces officielles dont elle s'était munie à son intention.

— Vous le voyez, monsieur, dit-elle, l’enfant est bien Vivant, et, moyennant une grosse somme, une bonne femme s’en est chargée.

— C’est bien, madame, répondit-il après un examen attentif, et si votre conscience ne vous reproche rien, je n’ai, pour ma part, rien à vous dire.

— Ma conscience, monsieur, ne me reproche rien.

Le vieux médecin hocha la tète, et arrêtant sur la comtesse un de ses regards qui font tressaillir la vérité aux plus profonds replis de l’âme :

— Jureriez- vous, prononça-t-il, que vous n’avez pas été sévère jusqu’à la barbarie.

Elle détourna les yeux, et, prenant son plus grand air, répondit :

— J’ai agi comme le devait faire une femme de mon rang, et je suis surprise, je l’avoue, de trouver en vous un avocat de l’inconduite.

— Eh 1 madame, s’écria la docteur, c’est de vous que devrait venir l’indulgence ; quelle pitié voulez- vous qu’espère des étrangers votre malheureuse enfant, si vous, sa mère, vous êtes impitoyable?...

La comtesse ne voulut pas en entendre davantage, cette voix de la franchise offensait son orgueil, elle se leva.

— C’est tout ce que vous avez à me dire, docteur? demanda-t-elle d’un ton hautain.

— Tout... oui, madame, et je n’ai jamais eu qu’une pensée, celle de vous épargner d’éternels remords.

Ici, le noble et bon docteur se trompait; il ne pouvait s'imaginer qu’il rencontrait une exception. Mmo de La Ter ber ie était inaccessible aux remords. Mais cette âme, insensible à tout ce qui n’était pas jouissance ou satisfaction de la vanité, devait souffrir et souffrait cruellement.

Elle avait repris son train de vie ordinaire, mais a fant perdu une partie de ses revenus, elle ne pouvait plus arriver à joindre les deux bouts.

2Zl3

C’étoit îà, pour elle, un texte inépuisable de récrirai’ nations, dv^At, sans cesse, à chaque repas, à propos de tout et de rien, elle sacrifiait sa fille.

Car tout 2n ayant déclaré que le passé n’existait pas, elle y revenait continuellement comme pour y puiser de nouveaux aliments à ses colères.

— V otre faute nous a ruinées, répétait-elle à tout propos.

fei bien qu’un jour Valentine exaspérée ne put s’empêcher de répondre :

— Tous me pardonneriez donc si elle nous eut enrichies !

Mais ces révoltes de Valentine étaient rares, bien que son existence ne fut plus qu’une longue suite de tortures, ménagées avec un art infini.

La pensée même de Gaston, cet élu de son âme, était devenue une souffrance. Peut-être, découvrant l’inutilité de son courage et de son dévoûment à ce qu’elle avait cru le devoir, se repentait-elle de ne l’avoir pas suivi. Qu’était-il devenu ? Comment n’avait-il pas imaginé un ; expédient pour lui faire tenir une lettre, un souvenir, un 4 mot? Peut-être était-il mort. Peut-être l’avait-il oubliée.

Il avait juré qu’avant trois ans, il reviendrait riche; reviendrait-il jamais ?

Et même lui était-il possible de revenir ? Sa disparition n’avait pas éteint l’horrible affaire, de Tarascon. On le supposait noyé, mais comme on n’avait, de sa mort, aucune preuve positive, force avait été à la justice de donner satisfaction à l’opinion publique soulevée.

L’affaire avait été en cour d’assises, et Gaston de Clameran avait été condamné, par contumace, à plusieurs années de prison.

Quant à Louis de Clameran, on ne savait au juste ce qu’il était devenu. D’aucuns prétendaient qu’il habitait Paris où il menait joyeuse vie.

Informée de ces dernières circonstances par sa fidèle Mihonne, Valentine se prenait à désespérer. Vainement elle interrogeait le morne avenir, pais une lueur n’éclairait le sombre horizon de sa vie, »

En elle, tous les ressorts de l’àme et de la volonté étaient brisés, et à la longue elle en était venue à cette résignation passive des êtres sans cesse maltraités, à cette insouciance, à cette abnégation de soi qui trahissent le sacrifice raisonné de la vie. ^

Et le temps passait, et quatre ans s’étaient écoulés depuis cetté soirée fatale où Gaston, dans la barque du père Menoul, s’était abandonné au courant du Rhône.

Ces quatre années, Mme de La Verberie les avait employées on ne peut plus mal.

Voyant que décidément elle ne pouvait vivre de ses revenus, trop niaisement fièrc pour vendre des terres, qui, mal administrées ne rendaient pas deux du cent, elle s’était résignée à emprunter et à manger le capital avec les revenus.

Or, comme dans cette voie il n’y a que le premier pas qui coûte, la comtesse avait marché rapidement.

Se disant : « Après moi le déluge ! » ni plus ni moins que feu M. le marquis de Clamcran, la comtesse ne songeait plus qu’à se donner ses aises.

Elle reçut beaucoup, se permit de fréquents voyages dans les villes voisines, à Nîmes, à Avignon; elle fit venir de Paris des toilettes superbes, et donna carrière à son goût pour la bonne chère. Tout ce qu’elle avait si longtemps attendu de la munificence d’un gendre amoureux, elle se l’accorda. 11 faut des consolations aux grandes douleurs !...

Dès la première année de son retour de Londres, elle n’avait pas hésité à se passer la fantaisie d’un cheval de réforme, qui n’avait pas du tout mauvais air, ma foi î quand on l’attelait à une calèche encore fort présentable,' achetée à crédit et d’occasion à Jlcaueaire.

Pour s’excuser vis-à-vis d’elle-même, quand des inquiétudes lui venaient, elle se disait : — « Je suis si malheureuse ! »

Le malheur est que ce semblant de luxe coûtait cher, très- cher *

Après avoir vendu le reste de ses rentes, la comtesso

LE DOSSIER No <13

emprunta sur le domaine de La Verberie d’abord, puis sur le château lui-même.

Et. en moins de quatre ans, elle en était arrivée à devoir plus de quarante mille francs et à ne plus pouvoir payer les intérêts de sa dette.

Elle commençait à no plus trop savoir où donner de la tête, le fantôme de l’expropriation se tenait, la nuit, au pied de son lit, quand le hasard daigna venir à son secours.

Depuis un mois environ un jeune ingénieur, chargé d’études de rectification sur le Rhône, avait fait du village qui touche La Verberie son centre d’opérations.

Comme il était jeune, spirituel, fort bien de sa personne, il avait été d’emblée accepté par la société des environs, et souvent la comtesse le rencontrait dans les maisons où elle allait le soir faire sa partie.

Ce jeune ingénieur se nommait André Fauvel.

Ayant remarqué Valentine, il l’étudia attentivement, et, peu à peu, il s’éprit de cette jeune fille au maintien réservé, aux grands yeux tristes et doux, qui, dans cette galerie d’ancêtres, resplendissait comme un rosier en fleur au milieu d’un paysage d’hiver.

Il ne lui avait pas encore adressé la parole, que déjà il l’aimait.

Il était relativement riche; une carrière magnifique s’ouvrait devant lui, il se sentait l’initiative qui fait les millionnaires, il était libre... Il se jura que Valentine serait sa femme.

C’est à une vieille amie de M“* de La Verberie, noble, autant qu’une Montmorency, et pauvre, plus que Job, qu'il confia tout d’abord ses intentions matrimoniales.

Avec la précision d’un ancien élève de l'École polytechnique, il avait énuméré tous les avantages qui faisaient de lui un gendre phénix.

Longtemps la vieille dame l’écouta, sans l’interrompre. Mais, lorsqu’il eut fini, elle ne lui cacha pas combien ses prétentions mi semblaient outrecuidantes.

Quoi l lui un garçon qui n’était pas né, un. . Fauvel,

géomètre ou arpenteur de son état, il se permettait d'aspirer à la main d’une La Yerberie!

Avec une /éhémence particulière, elle insista sur ces considérations d’un ordre supérieur. Heureusement, ce chapitre épuisé, elle en. vint au positif.

— Cependant, ajouta-t-elle, il se peut que vous no soyez pas éconduit. La situation de la comtesse est des plus embarrassées, elle doit à Dieu et à ses saints, la chère dame, les huissiers la visitent souvent, de sorte que... vous comprenez, si un jeune homme se présentait, animé d’intentions honnêtes et ayant du bieu... eh! eh ! je ne sais ce qui arriverait.

André Fauvel était jeune, les insinuations de la vieille dame lui semblèrent monstrueuses.

A la réflexion, cependant, lorsqu’il eut consulté, lorsqu’il se fut, surtout, donné la peine d'étudier l’esprit de la noblesse des environs, riche exclusivement de préjugés, il comprit que des considérations pécuniaires seraient seules assez fortes pour décider haute et puissante dame de La Verberie à lui accorder la main de sa fille.

Cette certitude dissipant ses hésitations, il ne songea plus qu’à se ménager un moyen de poser adroitement sa candidature.

Ce n’est pas que la chose lui parût aisée. S’en aller chercher femme son argent à la main répugnait fort à sa délicatesse et renversait toutes ses idées. Mais il ne connaissait dans le pays personne à qui se lier et son amour était assez grand pour le faire passer, les yeux fermés, sur toutes les répugnances.

L’occasion qu’il attendait de s’expliquer, sinon catégoriquement, au moins d une façon claire et transparente, se présenta d’elle-même.

Comme il entrait, un soir, dans un hôtel de Beaucaire, pour dîner, il aperçut M“° de La Verberie qui allait se mettre à table, Tout en rougissant jusqu’aux oreilles, il lui demanda la permission de s’asseoir près d’elle, permission qui lui fut accordée avec un sourire des plus encourageants. r'-

La comtesse soupçonnait-elle l’amour du jeune ingénieur? avait-elle été prévenue par son amie? 11 est permis d’en douter.

Toujours est-il que, sans laisser à André la peina d’arriver, de transitions en transitions, jusqu’au sujet qui lui tenait si fort au cœur, elle commença dès le potage à se plaindre de la dureté des temps, de la rareté de l’argent et de l’insolence et de l'Apreté au gain des gens d’affaires.

La vérité est qu’elle était venue à Beaucaire pour un emprunt, qu’elle avait trouvé toutes les caisses cadenassées, et que son notaire lui conseillait une vente amiable de ses terres.

La colère, ce secret instinct des situations qui est ta sixième sens des femmes de tout âge, lui déliant la lan<* gue, elle fut, avec ce jeune homme presque inconnu, plus expansive qu’avec les gens de sa société la plus intime. Elle dit l’horreur de sa situation, sa gêne, les inquiétudes de l’avenir, et par-dessus tout, la douleur qu’elle éprouvait de ne savoir comment marier sa chère fille.

Lui, écoutait ces doléances infinies avec une figure de circonstance, mais intérieurement il était ravi.

Aussi, sans laisser finir la vieille dame, se mit-il à exposer ce qu’il appela sa façon d’envisager la position.

Après avoir plaint considérablement la comtesse, il avoua qu’il ne s’expliquait aucunement ses inquiétudes.

Quoi! elle était tourmentée de l’idée de n’avoir pas de dot à donner à sa fille 1 Mais MUe Valentine était de celles dont la noblesse et la beauté sont un apport des plus enviables.

11 connaissait, p<k.r sa part, plus d’un homme qui s’estimerait trop heureux que Valentine voulût bien accepter son nom, et qui se ferait un devoir, — devoir bien doux, — d’enlever à sa mère tout sujet de souci.

En définitive, la situation de la comtesse ne lui semblait pas si mauvaise qu’elle voulait bien dire. Que faudrait-il, pour la libérer, pour dégrever absolument ta

domaine de La Yerberie? Une quarantaine de mille francs, peut-être? En vérité, ce ne serait pas une somme.

D’ailleurs, ce ne serait pas un cadeau que ferait là ce gendre, mais une avance. Est-ce que le domaine et le château, de La Verberie ne lui reviendraient pas, tôt ou tard., augmentés par la constante plus-value des terres.

*.Et ce n’est pas tout. Jamais un homme aimant Valentine ne laisserait la mère de sa femme privée du bienêtre dû à son âge, à sa noblesse et à ses malheurs.

11 s’empresserait donc d’ajouter à des revenus insuffisants de quoi se procurer, non-seulement le nécessaire, mais encore le superflu.

A mesure que parlait André, avec une conviction trop accentuée pour être feinte , il semblait à la comtesse qu’une rosée céleste tombait sur toutes ses plaies d’argent. Elle s’épanouissait, son petit œil fauve avait des regards plus doux que velours, un provoquant et amical sourire voltigeait sur ses lèvres minces, plus pincées d’ordinaire que les bords d’une cassette d’avare.

Un seul point inquiétait le jeune ingénieur.

— M’entend-elle, se demandait-il ; me prend-elle au sérieux ?

Certes oui; elle perçait la transparence des allusions, et ses réflexions le prouvèrent.

— Hélas ! fit-elle non sans un soupir, ce n’est pas avec quarante mille francs qu’on sauverait La Verberie; intérêts et frais compris, il en faudrait bien soixante mille.

— Oh! quarante ou soixante, ce n’est pas une affaire.

— Puis, mon gendre, — cet homme rare de nos suppositions, — comprendrait-il les nécessités de mon existence ?

— Il se ferait, j’imagine, un bonheur d’ajouter tous les ans quatre mille francs aux revenus de votre domaine.

La comtesse ne répondit pas immédiatement, elle calculait.

— Quatre mille francs... dit-elle enfin, ce ne serait guère. Tout est hors de prix en ce pays. Mais avec six mille livres!... oh I avec six mille livres...

L’exigence parut bien un peu forte au jeune ingénieur; pourtant, avec l’insouciante générosité d’un amoureux, il répondit :

— Le gendre dont nous parlons aimerait peu M110 Valentine, si une misérable question de deux mille francs l’arrêtait.

— Vous m’en direz tant!... murmura la comtesse.

Mais une soudaine objection lui venait à l’esprit :

— Encore faudrait-il, remarqua-t-elle, que ce gendre honnête que nous supposons eût assez de bien pour remplir ses engagements. Je tiens trop au bonheur de ma fille pour la donner à un homme qui ne m’offrirait pas — comment dit-on cela? — une caution, des garanties...

— Décidément, pensait Fauvel un peu honteux, c’est un marché que nous débattons.

Et, tout haut, il poursuivit :

— Il est clair que votre gendre s’engagerait par le contrat de mariage...

— Jamais! monsieur, jamais! Et les bienséances! Que dirait-on de moi ?

— Permettez... il serait spécifié que votre pension serait l'intérêt d’une somme qu’il reconnaîtrait avoir reçue.

* — Comme cela, oui, eu effet...

A toute force, ce soir-là, Mm* de La Yerberie voulut ïamener André dans sa calèche. Pas un mot direct ne fut échangé entre eux le long du chemin, mais ils s’étaient compris, ils étaient fixés l’un sur l’autre.

Ils s’entendaient si bien, qu’en déposant à sa porte le jeune ingénieur, la comtesse lui tendit sa maigre main, qu’il baisa dévotement en songeant aux jolis yeux de Yalentine, et l’invita à dîner pour le lendemaiu.

Certes, il y avait des années que Mme de La Yerberie n’avait été si joyeuse, et ses servautes admirèrent sa belle humeur.

C’est que tout à coup, brusquement, d’une situation désespérée elle passait à une position presque brillante. Et elle qui affichait de si fiers sentiments, elle n’aperce»

vait ni les hontes de cette transaction, ni l’infamie de sa conduite.

— Six mille francs de pension! se disait-elle. Ce jeune géomètre est un honnête homme ! et mille écus du domaine, c’est en tout neuf miile livres de rentes. Ce garçon habitera Paris avec ma fille, je les irai voir, ces chers enfants, sans trop de frais.

Jour de Dieu !... à ce prix elle eût donné non une fille, mais trois, si elle les eût eues.

Mais voilà que tout à coup une idée lui vint qui la glaça :

— • Valcutine consentira-t-elle ?

Si poignante fut son anxiété que, pour en avoir le cœur net, à l’instant, elle monta dans la chambre de sa fille, qu’elle trouva lisant à la lueur d’une mince chandelle.

— Ma fille, lui dit-elle brusquement, un jeune homme, qui me convient, m’a demandé ta main et je la lui ai accordée.

A cette déclaration inattendue, stupéfiante, Valeutine se dressa.

• — Ce n’est pas possible, balbutia-t-elle.

— Pourquoi, s’il te plaît?

— Avez-vous donc dit qui je suis, ma mère, avez-vous avoué...

— Les folies passées ? Dieu m’en préserve ! Et tu seras, je l’espère, assez raisonnable pour imiter mon silence.

Si annihilée que fût la volonté de Valentine par l’écrasant despotisme de sa mère, son honnêteté se révolta.

— Vous voulez m’éprouver, ma mère, s’écria-t-elle, épouser un homme sans lui tout avouer serait la plus lâche et la plus infâme des trahisons...

La comtesse avait une terrible envie de se fâcher. Mais elle comprit que cette fois ses menaces se briseraient contre une résistance encouragée par la conscience. Au lieu d’ordonner, elle pria.

— Pauvre enfant, disait-elle, pauvre chère Valentine, si tu connaissais l’horreur de notre situation, tu ne par*

iiK OO&SIfcK « ltd

lerais pas ainsi. Ta folie a commencé notre ruine; elle est aujourd’hui consommée. Sais-tu où nous en sommes? Nos créanciers me menacent de me chasser de La Verberie. Que deviendrons-nous après, ô ma fille? Faudra-t-il qu’à mon âge j’aille de porte en porte tendre la main? Nous sommes perdues, et ce mariage est le salut.

Et, après les prières, les raisonnements venaient.

Elle avait à son service, cette chère comtesse, des théories subtiles et étranges. Ce qu’autrefois elle appelait un crime monstrueux n’était plus qu’une peccadille. A l’entendre, là situation de Valentine se présentait tous les jours.

Elle eût compris, disait-elle, les scrupules de sa fille, si on eût pu craindre quelque révélation du passé. Mais de telles précautions avaient été prises, qu’il n’y avait rien à redouter.

En aimerait-elle moins son mari? Non. En serait-il moins heureux? Non. Dès lors, pourquoi hésiter?

Etourdie, frappée de vertige, Valentine se demandait si c’était bien sa mère, cette femme si hautaine, si intraitable, jadis, dès qu’il était question d’honneur ou du devoir, qui s’exprimait ainsi, démentant en une fois les paroles de sa vie entière.

Hélas 1 oui, c’était-elle.

C’est que Valentine ignorait à quelles capitulations flétrissantes peut se résoudre une conscience qu’aveugle l’égoïsme et l’intérêt. Elle ne savait pas quelles fourches caudines prépare la misère à ceux qui n’ont pas le courage de la supporter dignement.

Les subtils arguments, les sophismes honteux de la comtesse ne devaient ni la toucher ni l’ébranler, mais elle ne se sentait ni la force ni le courage de résister aux larmes de cette mère, qui, voyant qu’elle n’obteuait rien, se traînait à ses genoux, l’adjurant à mains jointes de la sauver.

Plus émue qu’elle ne l’avait jamais été, déchirée par mille sentiments contraires, n’osant ni refuser ni promet-

trc, redoutant les conséquences d’une décision ainsi arrachée, l’infortunée supplia sa mère de lui laisser au moins quelques heures de répit.

Ces instants de réflexions, Mme de La Verberie n’osa plus les refuser. Le coup frappé, elle se dit qu’insister serait imprudent.

— Vous le voulez, dit-elle à sa fille, je me retire. Mieux que votre esprit, votre cœur vous dira comment tlioisir entre un aveu inutile et le salut de votre mère.

Et sur ces mots elle sortit, indignée, mais pleine d'espoir.

Elle n’avait que trop de motifs d’espérer.

Placée entre deux obligations également impérieuses, également sacrées, mais absolument opposées, la raison troublée de Yalentine ne discernait plus clairement où était le devoir.

Réduirait-elle sa mère à la plus affreuse des misères ?

Abuserait-elle indignement la confiance et l’amour d’un honnête homme ?

Quelle que fût sa décision, il en résultait, pour elle, une vie affreuse et d’épouvantables remords.

Ah ! que n’avait-elle, près d’elle, un de ces conseillers bienveillants et sûrs, dont l’austère parole raffermit les résolutions chancelantes. Que n’avait-elle cet ami discret et doux qui l’avait soutenue lors de ses premiers malheurs, le vieux docteur Raget.

Autrefois, le souvenir de Gaston de Clameran eût parlé haut et dicté sa conduite, mais ce souvenir lointain n’était plus qu’un vague murmure.

Dans les romans, il est vrai, on trouve de ces héroïnes dont la vertu n’a rien d’égale que la constance ; la vie réelle n’a guère de ces miracles.

Longtemps, dans la pensée de Valentine, Gaston était resté éblouissant et radieux, comme les héros des rêves; mais les brumes du temps, peu à peu, avaient obscurci les rayons de l’Idole, et il n’était plus maintenant, au fond de son cœur, qu’une froide relique.

Cependant, lorsqu’elle se leva le matin, pâle et souf*

LE DOSSIER N° llô

fraiite des angoisses d’une longue nuit sans sommeil, elle était presque résolue à parler.

Mais quand vint le soir, quand elle se trouva près d’André Fauvel, sous l’œil tour à tour menaçant et suppliant de sa mère, le courage lui manqua.

Elle se disait encore : je parlerai; mais elle se disait : ce sera demain, un autre jour, plus tard.

Aucune de ces luttes n’écliappait à la comtesse, mais elle n’était, plus guère inquiète.

La vieille dame le savait peut-être par expérience : Quand on remet à accomplir une action difficile et pénible, on est perdu, on ne l’accomplit jamais.

Peut-être Valentine avait-elle une excuse dans l’horreur de sa situation. Peut-être, à son insu, un espoir irraisonné s’agitait-il en elle. Un mariage, même malheureux, lui offrait les perspectives d’un changement, d’une vie nouvelle, d’un allégement à d’insupportables souffrances.

Parfois, dans son ignorance de toutes choses, elle se disait qu’avec le temps, avec une intimité plus grande, l’horrible aveu viendrait presque naturellement , et qu’ André pardonnerait, et qu’il l’épouserait quand même, puisqu’il l’aimait.

Car il l’aimait vraiment, elle ne pouvait pas ne pas s’en apercevoir. Certes, ce n’était plus la passion impétueuse de Gaston, avec ses terreurs, ses emportements, ses ivresses, mais c'était un amour calme, rétléchi, plus profond peut-être, puisant une sorte de recueillement dans le sentiment de sa légitimité et de sa durée.

Et Valentine, doucement, s’accoutumait à la présence d’André, toute surprise de ce bonheur inconnu, de ces attentions délicates de tous les instants, de ces prévenances qui allaient au-devant de ses pensées. Elle n’aimait pas encore André, mais une séparation lui eût été douloureuse, cruelle.

Pendant ce temps où le jeune ingénieur avait été admis à faire sa cour, la conduite de la vieille comtesse i«t&H été un chef-d’œuvre.

Calculant fort juste, elle avait tout à coup renoncé aux obsessions, ne discutant plus, aftirmant avec une résignation larmoyante qu’elle lie voulait pas influencer les résolutions de sa tille.

Mais elle criait misère, mais elle geignait comme si clic eiU été à la veille de manquer de pain ; mais elle avait pris ses mesures pour être harcelée par les huissiers. Saisies et significations pleuvaient à La Verberie, et tous ces papiers timbrés, elle les montrait à Valeutine, en disant :

— Dieu veuille que nous ne soyons pas chassées de la maison de nos pères avant ton mariage, ma bienaimée !

D’ailleurs, se sentant assez d'influence pour glacer pne révélation sur les lèvres de sa fille, jamais elle ne la laissa seule une minute avec André,

— Une fois mariés, pensait-elle, ils s’arrangeront.

Puis, tout autant que l’impatient André, elle pressait les préparatifs de la noce. Elle ne laissait à Valeutine ni ■ le temps de se reconnaître, ni un moment pour réfléchir. Elle l’occupait, l’envahissait, l’étourdissait de mille et mille détails. C’était une robe à acheter, quelque objet du trousseau à changer, une visite à faire, une pièce à se procurer.

Si bien qu’elle gagna ainsi la veille du grand jour, haletante d’espoir, oppressée d’anxiété, comme Je joueur au moment décisif d’une grosse partie.

Ce soir-là, pour la première fois, Valentine se trouya seule avec cet homme qui allait être son mari,

La nuit tombait, elle s’était réfugiée dans le salon, tourmentée d’angoisses plus poignantes que d’ordinaire. Il entra.

La voyant en larmes, affreusement troublée, doucement il lui prit la main, et lui demanda ce qu’elle avait.

— Ne suis-je pas votre meilleur ami, disait-il, ne doisje pas être le confident de vos chagrins, si vous en avez? Pourquoi ces larmes, mon amie ?

En ce moment, elle faillit tout avpucr. Mais tout à

coup, elle entrevit le scandale, la douleur d'André, les colères de sa mère, elle vit son existence perdue; elle se dit qu’il était trop tard, et avec une explosion de sanglots elle s’écria, comme toutes es jeunes filles quand le dernier moment est proche :

— J’ai peur!...

Lui, aussitôt, s’expliquant ce trouble, ces craintes vagues, l’horreur de l’inconnu, les révoltes de la pudeur, s’efforça de la consoler, de la rassurer, tout surpris de voir que ses bonnes paroles, loin de la calmer, semblaient redoubler sa douleur.

Mais déjà Mmo de La Verberie accourait, on al' ait signer le contrat. André Fauvel ne devait rien savoir.

Enfin, le lendemain, par un beau jour de printemps, eut lieu à l’égUse du village le mariage d’André Fauvel et de Yalentine de La Yerberie.

Dès le matin, le château s’était empli des amies de la jeune mariée qui venaient, suivant l’usage, présider aux derniers apprêts de sa toilette.

Elle s’efforçait de rester calme, souriante même; ce-‘ pendant elle était plus pâle que son voile, d’affreux remords la déchiraient. Il lui semblait qu’on devait fire la vérité sur son visage, et que cette blanche toilette n’était qu’une amère ironie, mie suprême humüiation.

Elle frémit quand sa meilleure amie s’approcha pour placer sur sa tète la couronne de fleurs d’oranger. Il lui paraissait que cette couronne allait la brûler. Elle ne la brûla pas, mais une des tiges de fil de fer mal recouverte lui fit au front une légère écorchure qui saigna beaucoup, et même une goutte de sang tomba sur sa robe.

Quel présage! Valentine faillit se trouver mal.

Mais les présages sont menteurs, et la preuve, c’est qu’un an après son mariage, Yalentine était, assuraiton, la plus heureuse des femmes.

Heureuse!... oui, elle l’eût été complètement si elle eût pu oublier.

André l’adorait. 11 s’était lancé dans les affaires et

tout lui réussissait. Mais il voulait être très-riche, immensément riche, non pour lui, mais pour la femme aimée, qu’il voulait entourer de toutes les jouissances du luxe. La trouvant la plus belle, il la souhaitait la plus parée.

Dix-huit mois après son mariage, Mme Fauvel avait eu un fils. Hélas! ni cet enfant, ni un second venu un an après, ne purent lui fairA oublier l’autre, le délaissé, celui que, pour une somme d’argent, une étrangère avait pris.

Aimant passionnément ses fils, les élevant comme des fils de prince, elle se disait :

— Qui sait si l’abandonné a seulement du pain ?

Si elle eût su où il était, si elle eût osé!... Mais elle n’osait pas. Parfois même elle avait été inquiète du dépôt laissé par Gaston, de ces parures de la marquise de Clameran, qu’elle craignait de ne jamais assez bien cacher.

Parfois, elle se disait : « Allons... le malheur m’a oubliée ! »

Pauvre femme ! Le malheur est un visiteur qui parfois se fait attendre, mais qui toujours vient.

Louis de Clameran, le second fils du marquis, était de ces natures concentrées qui, sous des dehors froids ou nonchalands, dissimulent un tempérament de feu, d’exorbitantes passions et les plus furieuses convoitises.

Toutes sortes d’extravagantes pensées et de levains mauvais fermentaient en son cerveau malade, longtemps avant les événements qui décidèrent des destinées de la maison de Clameran.

Occupé, en apparence, de futiles plaisirs, ce précoce hypocrite souhaitait pour ses passions un théâtre plus vaste, maudissant les nécessités qui l’enchaînaient au pays, à ce» rieux château qui lui semblait plus triste qu’une prison et froid comme une tombe.

Il s’ennuyait. Cette existence dépensée à la campagne ou dans les petites villes des environs lui semblait d’une écœurante et intolérable monotonie. Les lisières paternrUes, bien faibles pourtant, le blessaient comme un harnais trop étroit pour sa taille. Il avait soif d’indépeudance, de bruit, d’argent, de plaisir, de l’inconnu.

Il n’aimait pas son père, il baissait jusqu'à la frénésie son frère Gaston.

Le vieux marquis lui-même, dans son imprévoyance coupable, avait allumé cette envie dévorante dans le cœur de son second fils.

Observateur de traditions qu’il prétendait les seules bonnes, il avait déclaré cent fois que l’ainé d’une maison noble doit hériter de tous les biens, et que Gaston recueillerait seul ce qu’il laisserait de fortune à sa mort.

Cette flagrante injustice des préférences non dissimulées désolaient l’âme jalouse de Louis.

Souvent Gaston lui avait affirmé que jamais il ne consentirait à profiter des préjugés paternels, qu’ils partageraient tout en bons frères. Louis n’avait pas été touché de ce que, jugeant les autres d’après lui, il appelait la ridicule ostentation d’un faux désintéressement.

Cette haine, dont jamais ne s’étaient doutés ni le marquis ni Gaston, s’était trahie par des actes assez significatifs pour avoir frappé les domestiques.

Ils la connaissaient à ce point, que ce soir funeste où la chute du cheval de Louis livrait Gaston à ses ennemis, ils refusèrent de croire à un accident, et tout bas murmurèrent ce mot : fratricide.

Même une scène déplorable eut lieu entre Louis et Saint-Jean, à qui cinquante ans de services fidèles donnaient une liberté dont il abusait quelquefois, et son trauc-parler souvent rude et désagréable.

— Il est malheureux, avait dit le vieux serviteur, qu'un cavalier aussi habile que vous soit tombé juste au moment où le salut de votre frère dépendait de votre manière de conduire votre cheval. La Verdure, lui, n’est pas tombé.

L’allusion avait si bien atteint le jeune homme, qu’il avait pâli, et d’une voix terrible s’était écrié.

— Misérable 1 que veux-tu dire ?

— Vous le savez bien, monsieur le vicomte, avait insisté Saint- Jean.

— Nonl... parle, explique-toi.

Le domestique n’avait, répondu que par un regard, mais il était si cruellement significatif, que Louis s’était précipité, la cravache levée, sur Saint-Jean, et qu’il ’cùt roué de coups sans l’intervention des autres serviteurs du château.

Cette scène se passait au moment où Gaston au milieu des garancières et des champs de châtaigniers, s’efforçait de dépister ceux qui le poursuivaient.

Bientôt les gendarmes et les hussards reparurent tristes, émus, annonçant que Gaston de Clameran venait de se précipiter dans le Hhône et que certainement il y avait péri.

Un douloureux murmure accueillit cette désolante déclaration. Seul, entre tous, Louis resta impassible, pas un des muscles de son visage ne tressaillit.

Même ses yeux eurent un éclair, l’éclair du triomphe. Une voix secrète lui criait : « Te voici maintenant assuré de la fortune paternelle et de la couronne de marquis. »

Désormais il n’était plus le pauvre cadet, le fils dépouillé au profit d’un ainé, il était le seul héritier des Clameran.

Le brigadier de gendarmerie avait dit :

— Ce n’est pas moi qui annoncerai à ce pauvre vieux que son fils est noyé!...

Louis n’eut ni les scrupules ni l’ attendrissement du vieux soldat. Il monta sans hésitation chez son père, et c’est d’une voix ferme qu’il lui dit ;

m LE DOSSIER H* 113

— Entre la vie et l’honneur, mon frère a choisi... il est mort.

Comme le chêne frappé de la foudre, le marquis, à ces mots, avait chancelé et était tombé. Le médecin qu’on était allé chercher ne put, hélas 1 qu’avouer l’impuissance de la science. Vers le matin, Louis recueillit d’un œil sec le dernier soupir de son père.

Louis était le maître désormais.

C’est que les injustes précautions prises par le marquis, pour éluder la loi et assurer, sans conteste, toute sa fortune à son fils aîné, tournèrent contre lui.

Grâce à la coupable complaisance de ses hommes d’affaires, au moyen de fidéi-commis entachés de fraude, M. de Clameran avait tout disposé de façon qu’au lendemain de sa mort Gaston pût recueillir tout son héritage ; ce fut Louis qui le recueillit et sans même qu’il fût besoin de l’acte de décès de son frère.

11 était marquis de Clameran, il était libre, il était riche aussi, relativement. Lui, qui jamais ne s’était vu vingt-cinq écus en poche, il se trouvait possesseur de bien près de deux cent mille fraucs.

Cette richesse subite, absolument inespérée, lui tourna si bien la tète, qu’il oublia sa savante' dissimulation. On remarqua sa contenance, aux funérailles du marquis. La tête baissée, son mouchoir sur la bouche, il suivait le cercueil porté par douze paysans, mais ses regards démentaient son attitude, son front rayonnait, on devinait le sourire sous les grimaces de sa feinte douleur.

* La vibration des dernières pelletées de terre sur le cercueil n’étaient pas éteintes, que déjà Louis vendait, au château, tout ce qui se pouvait vendre : les chevaux, les harnais, les voitures.

Dès le lendemain , il renvoya tous les domestiques, pauvres gens qui s’étaient imaginés finir leurs jours sous le toit hospitalier de Clameran. Plusieurs, les larmes aux yeux, le prirent à part pour le conjurer d’utiliser leurs services, même sans rétribution; il les congédia brutalement.

LE DOSSIEll N° 113

Il était tout au calcul en ce moment. Le notaire de son père, qu’il avait mandé, parut. Il lui signa une procuration pour vendre toutes les terres et en reçut une somme de vingt mille francs, un premier emprunt.

Puis, à la fin de la semaine, un soir, il ferma toutes les portes du château où il se jurait de ne revenir jamais, et il en remettait toutes les clés à Saint-Jean, qui ayant une certaine aisance, possédant une petite maison près de Clameran, devait continuer à habiter le pays.

Pauvre Saint-Jean! Il ne se doutait pas qu’en empêchant Yalentine d’arriver jusqu’à Louis, il avait pour ainsi dire perdu une seconde fois ce Gaston qu’il aimait tant.

En recevant les clés, il ne se permit qu’une objection :

— Ne ferons-nous donc pas chercher le cadavre de votre frère, monsieur le marquis? demanda-t-il d’un air navré. Et si ou le retrouve, que faudra-t-il faire?

— Je laisserai des instructions à mon notaire, répondit Louis.

Et il s’éloigna comme si la terre de Clameran lui eût brûlé les pieds. Il se rendit à Tarascon, où, d’avance, il avait envoyé ses bagages et où il devait prendre la voiture faisant le service entre Marseille et Paris. Le chemin de fer n’était pas encore livré à la circulation.

Enfin, il partit ! La lourde diligeuce s’ébranla, et bientôt fut emportée au galop de ses six chevaux, creusant à chaque tour de roue un abîme entre le passé et l’avenir.

Enfoncé dans un des coins du coupé, Louis de Clameran savourait par avance les délices dont il allait épuiser les réalités. Au bout du chemin, Paris se levait dans la pourpre, radieux comme le soleil, éblouissant comme lui.

Car il allait à Paris... N’est-ce pas la t**rre promise, la cité des merveilles ou chaque Aladin trouve une lampe ? Là, toutes les ambitions sont couronnées, tous les rêves se matérialisent, toutes les passions s'épanouissent, il est des assouvissements pour toutes les couvoitises.

Là, aux jours qui s’envolent comme des heures, des nuits enflammées succèdent. Trente orchestres, tous les soirs, s’épuisent à lasser cent mille jarrets infatigables. Dans vingt théâtres, pleure le drame ou rit la comédie, tandis qu’à .l’Opéra, les plus belles femmes de l’umvers, étincelantes de diamants, se pâment aux accents de musiques divines.

Partout le bruit, la foule, le luxe, le plaisir.

Quel rêve ! Et le coeur de Louis de Clameran se gonflait de désirs, et il lui semblait que les chevaux marchaient plus lentement que des tortues.

Il ne songeait à donner au passé ni un regret ni un souvenir. Que lui importaient maintenant et son père et son frère ! Toutes les forces de sou esprit il les appliquait à pénétrer les mystères de l’avenir qui l’attendait là-bas.

N’avait-il pas pour lui toutes les chances? Il était jeune, il était beau, il avait une santé de fer, il portait un grand nom, et il était riche. Il avait dans sa poche vingt mille francs, et il pouvait s’en procurer dix fois autant encore.

C’était là, lui semblait-il, de ces trésors dont jamais on ne voit la fin.

Et quand le soir, à l’heure où le gaz s’allume, il sauta de la diligence sur le pavé boueux de Paris, il lui sembla qu’il prenait possession de la grande ville, quelle était à lui, qu’il pouvait l’acheter.

Les illusions de Louis de Clameran étaient celles de tout homme jeune, qui, sans jamais s’ètre trouvé aux prises avec les nécessités impérieuses de la vie, se voit soudain en possession d’un patrimoine.

C’est cêtte ignorance de la valeur réelle de l’argent qui gaspille les héritages et donne la volée aux vieux louis péniblement amassés de l’économe province.

Péuétré de son importance, habitué à la déférence des gens des environs, le jeune marquis avait quitté son pays en se disant qu’à Paris, tant par sou nom que par sa fortune, il serait un personnage.

L’événement trompa singulièrement son attente, A sa

gronde surprise, il découvrit qu'il n’avait rien de ce qui, dans lu ville immense, constitue une personnalité. Il reconnut qu’au milieu de cette foule indifférente et affairée, ii passait aussi perdu, aussi inaperçu qu’une goutte d’eau au milieu d’un torrent.

r Mais la peu flatteuse réalité ne pouvait décourager un garçon résolu surtout à donner coûte que coûte satisfaction à ses passions.

«Le nom de ses pères n’eût qu’un privilège, désastreux pour son avenir : il lui ouvrit les portes du faubourg Saint-Germain.

Là, il connut un assez bon nombre d’hommes de son âge, tout aussi nobles que lui, dont les revenus égalaient ia moitié ou même la totalité de son capital. Presque tous avouaient qu’ils ne se soutenaient que par des prodiges d’habileté et d’économie, et en réglant leurs vices et leurs folies aussi sagement qu’un bonnetier les sorties qu’il fait le dimanche avec sa famille.

Ces propos, et bien d’autres qui stupéfiaient le nouveau débarqué, ne lui ouvrirent pas les yeux. De ces jeunes geus économiquement prodigues, il s’efforça de copier les dehors brillants, sans songer à imiter leur prudence. Il apprit à dépenser, mais non à compter comme eux.

Il était marquis de Clameran, il s’annoncait comme ayant une grande fortune, il fut bien accueilli; s’il n’eût pas un ami, il eut du moins quantité de connaissances. Au cercle où il fut présenté et reçu dès les premiers jours de son arrivée, il trouva dix complaisants qui se firent un plaisir de l’initier aux secrets de la vie élégante et de corriger ce qu’il pouvait y avoir d’un peu provincial en ses façons d’être ou de penser.

Il profita vite et bien des leçons. Après trois mois, il était lancé, sa réputation de beau joueur était établie, et il s’était fait noblement et glorieusement compromettre par une fille à la mode.

Descendu à l’hôtel, tout d’abord, il avait loué près de la Madeleine un confortable entresol, avec une remise et une écurie pour trois chevaux

Il ne garnit cette « garçonnière » que du strict néces- . saire ; malheureusement le nécessaire est hors de prix.

Si bien que, le jour où il fut installé, ayant essayé de faire ses comptes, il découvrit, non sans effroi, que ce court apprentissage de Paris lui coûtait 50,000 francs, le quart de son avoir.

Et encore, il restait, vis-à-vis de scs brillants amis, dans un état d’infériorité désolant pour sa vanité, à peu près comme un bon propriétaire qui crèverait son bidet à vouloir suivre une course de chevaux anglais.

50,000 francs!... Louis eut comme une velléité de quitter la partie. Mais, quoi ! il abdiquerait donc ! D’ailleurs ses vices s’épanouissaient à l’aise, daus ce milieu charmant. Il s'était cru prodigieusement fort, autrefois, et mille corruptions nouvelles se révélaient à lui.

Puis, la vue de fortunes subites, l’exemple de succès aussi surprenants et aussi inouïs que certains revers, enflammaient son imagination.

Il pensa que dans cette grande ville, où les millions se promènent sur le boulevard, il parviendrait infailliblement, lui aussi, à saisir son million.

Comment? il n'en avait pas l’idée, et même il ne la cherchait pas. Il se persuadait simplement qu’ aussi bien que beaucoup d’autres, il aurait son jour de hasard heureux.

Encore une de ces erreurs qu’il serait temps de détruire.

Il n’est pas de hasard, au service des sots.

Dans cette course furieuse des intérêts, il faut une prodigieuse dextérité pour enfourcher, le premier, cette cavale capricieuse qui a nom l’occasion, et la conduire au but.

Mais Louis n'en pensait pas si long. Aussi absurde que cet homme qui espérait gagner à la loterie sans y avoir mis, il se disait :

— Bast ! l’occasion, le hasard, un beau mariage me tireront de là.

Il ne se présenta pas de beau mariage, mais le tour du dernier billet de banque arriva.

A une pressante demande d’argent, son notaire répondit par un refus.

e Il ne vous reste rien à vendre, monsieur le marquis, « lui écrivait-il, plus rien que le château. 11 a certaine- « meut une grande valeur, mais il est malaisé, sinon im- « possible, de trouver un acquéreur pour un immeuble « de cette importance, situé comme il l’est maintenant. « Soyez sûr que je chercherai activement cet acquéreur, « et crovez, etc. »

Absolument comme s’il n’eût pas prévu cette catastrophe finale, Louis fut attéré. Que faire ?

Ruine, n’ayant plus rien à espérer, il était de sa dignité d’imiter les pauvres fous qui, chaque année, surgissent, brillent un moment et disparaissent soudain.

Mais Louis ne pouvait renoncer à cette vie de plaisirs faciles qu’il menait depuis trois ans. Il était dit qu’ après avoir laissé sa fortune sur le champ de bataille il y laisserait son honneur.

Il s’obstina, pareil au joueur décavé qui rôde autouf des tables de jeu qui lui sont fermées, s’intéressant à une partie qui n’est plus la sienne, toujours prêt à tendre la main à ceux que favorise le sort.

Louis, tout d’abord, vécut du renom de sa fortune dissipée, de ce crédit qui reste à l’homme qui a dépensé beaucoup en peu de temps.

Cette ressource, rapidement s’épuisa.

Un jour vint où les créanciers se levèrent en masse, et le marquis ruiné dut laisser entre leurs mains les derniers débris de son opulence, son mobilier, ses voitures, ses chevaux.

Réfugié dans un hôtel plus que modeste, il ne pouvait prendre sur lui de rompre avec ces jeunes gens riches qu’un moment il avait pu croire ses amis.

Il vivait d’eux, maintenant, comme autrefois de ses fournisseurs. Empruntant de ci et de là, depuis un louis jusqu’à vingt-cinq, ne rendant jamais. 11 pariait, et, s’il perdait, ne payait pas. Il pilotait les jeunes et utilisait en mille services honteux une expérience qui lui coûtait

deux cent mille francs; moitié courtisan, moitié chevalier d’industrie.

On ne le chassait pas, mais on lui faisait expier cruellement cette faveur d’ètre encore toléré. On ne se gênait pas avec lui, et ce qu’on pensait de sa conduite, on le disait tout haut.

Aussi, quand il se retrouvait seul, dans son taudis, s’abandonnait-il à des accès de rage folle. 11 pouvait bien subir toutes les humiliations, mais non encore ne les [dus sentir.

11 y avait d’ailleurs longtemps que l’envie qui le rongeait, que les convoitises qui le torturaient, avaient étouffé en lui jusqu’aux racines des sentiments honnêtes. Pour quelques années d’opulence, il se sentait prêt à tout hasarder, disposé à tenter même un crime.

Il ne commit pas de crime, cependant, mais il se trouva compromis dans une affaire malpropre d’escroquerie et de chantage.

Un vieil ami de sa famille, le comte de Commarin, le sauva, étouffa l’affaire et lui fournit les moyens de passer en Angleterre.

Quels furent, à Londres, ses moyens d’existence?

Seuls les détectifs de la capitale la plus corrompue de l’univers sauraient le dire.

Descendant les derniers échelons du vice, le marquis de Claineran vécut dans un monde d’escrocs et de tilles perdues, dont il partageait les chances et les honteux protits.

Forcé de quitter Londres, il parcourut successivement toute l’Europe, sans autre capital que son audace, sa corruption profonde et son adresse à tous les jeux.

Enfin, en 18G5, ayant eu à Hambourg une veine heureuse, il revint à Paris, où il se disait que sans doute on l’avait oublié.

11 y avait dix-huit ans qu’il avait quitté la France.

La première pensée de Louis de Clameran, en arrivant à Paris, avant de s’y installer, avant même d'y chercher les ressources qu’il savait trouver ailleurs, fut pour sou pays natal.

Ce n’est pas qu’il y eût aucun parent, aucun ami, même, de qui attendre un secours, mais il se rappelait le vieux manoir pour lequel, autrefois, le notaire désespérait trouver un acquéreur.

■» 11 se disait que peut-être cet acquéreur s’était présenté, et il était décidé à aller s'en assurer, pensant qu’une fois dans le pays, il tirerait toujours quelque chose de ce château, qui, certes, dans le temps, avait coûté à bâtir plus de 100,000 livres.

Trois jours plus tard, par une belle soirée d’octobre, il arrivait à Tarascon, où il s’assurait que le château était encore sa propriété, et le lendemain, de très-bonne heure, il prenait, à pied, la route do Clameran.

Comme tout était changé, depuis vingt-cinq ans qu’il avait quitté la maison paternelle !

C’est à peine s'il se reconnaissait dans ce pays où il était né, le long de cette route si souvent parcourue dans son adolescence.

Cependant l’impression fut si forte, sur cet homme éprouvé par tant et de si étranges aventures, qu’un moment il eut la pensée de rebrousser ehemin.

S’il continua, c’est qu’une voix secrète et pleine d'espérances lui criait : « Eu avant 1 en avant 1...» comme s’il eût dû trouver au bout de la route une vie nouvelle et cette fortune tant enviée.

A mesure cependant que Louis avançait dans la campagne, les changements survenus lui paraissaient moins frappants; il retrouvait son pays.

Bientôt, à travers les arbres, il distingua le clocher du village de Clameran, puis le village iui-même, assis sur la pente douce d’un coteau couronné d’oliviers.

Il reconnut les premières maisons : le hangar du maréchal-ferrant avec sa vigne courant le long du toit, le presbytère, et plus loin l’auberge où, autrefois avec son frère Gaston, il venait pousser les billes sur l’immense billard à blouses larges comme des hottes.

En dépit de ce qu’il nommait son dédain des préjugés vulgaires, une émotion indéfinissable lui serrait le cœur.

Il u’était pas maître d’un triste retour sur lui-même, et malgré lui sa pensée s’égarait dans le passé.

Que d’événements depuis ces jours de l’adolescence où il courait le long de ces sentiers connus, où su” chaque porte le saluait un visage ami !

Alors, la vie /ui apparaissait semblable à une de ces féeries où tous les désirs sont exaucés. Et, maintenant, il revenait flétri, usé, dégoûté des réalités, ayant vidé jusqu’à la lie la coupe de la honte, ruiné d’honneur et ruiné d’argent, n’ayant plus rien à attendre ni à perdre.

Et les quelques gens du village qu’il rencontrait s’arrêtaient et se retournaient pour regarder cet étranger aux souliers blancs de poussière.

La porte de la maison de Saint-Jean était ouverte, il entra, et ne trouvant personne dans l’immense cuisine à cheminée monumentale, il appela.

— On y va ! répondit une voix.

Presque aussitôt, à la porte du fond, un homme d’une quarantaine d’années, à la figure honnête et souriante, apparut, surpris de trouver un étranger chez lui.

— Il y a quelque chose pour votre service ? monsieur, demanda-t-il.

— N’est-ce pas ici que demeure Saint-Jean, l’ancien valet de chambre du marquis de Clameran ?

— Mon père est mort depuis bientôt cinq ans, monsieur, répondit l’homme, d’une voix triste.

Cette nouvelle affecta péniblement Louis, comme si ce vieillard qu’il pensait retrouver eût pu lui rendre quelque chose de sa jeunesse. Il eut un soupir, et dit :

— Je suis le marquis de Clameran.

L’homme, à ces mots, poussa un grand cri de joie.

— Vous 1 monsieur le marquis, s’écria-t-il, vous l

11 prit les mains de Louis, et les serrant avec un affectueux respect :

— Ah 1 si mon pauvre père était encore de ce monde, poursuivait-il, quel ne serait pas son contentement ! Ses dernières paroles ont été pour ses anciens maîtres, monsieur le marquis. Que de fois il a gémi de ne point rece-

Page 1