LES MANŒUVRES DE M. DELCL\SSÉ, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Les efforts des partisans de Dreyfus contre la dépêche Panizzardi.
Du jour où m'était parvenue la première lettre Lévèque, soit à partir du 14 Janvier 1899, j'aurais dû, semble-t-il, ne plus avoir dépensée que pour le crime révélé à la charge d'un magistrat, membre de la Cour de cassation. Le principal coupable était, selon toute probabilité, le président de la Chambre criminelle ; son complice tout indiqué était un sénateur, un ancien ministre de la Justice et garde des Sceaux, encore très influent dans les conseils du Gouvernement : la haute situation des coupables présumés, l'énormité du forfait commis, ses conséquences désastreuses pour les intérêts de la défense nationale, l'inertie criminelle du gouvernement en présence de l'attentat, tout cet ensemble de circonstances aurait
dû, en effet, m'impressionner au point de m'ôter la possibilité de reporter ma pensée sur un autre objet.
Mais, à l'époque dont je m'occupe ici, c'est-à-dire pendant ce premier semestre de l'année 1899, je voyais constamment se perpétrer les actes les plus monstrueux. Ils avaient pour auteurs ou peur complices les plus hauts fonctionnaires de l'Etat. Les ministres favorisaient eux-mêmes, tantôt en secret, tantôt ouvertement, toutes les machinations conçues pour mystifier le pays et assurer ainsi le triomphe de la cause de Dreyfus. Chaque semaine, pour ainsi dire, voyait s'accomplir un nouveau crime, tout aussi abominable, sinon plus, que celui qui l'avait précédé. Dans ces conditions, il n'y a pas lieu de s'étonner si je ne me suis pas en quelque sorte hypnotisé dans mes réflexions sur le fait de la lettre Lévèque : je n'en n'avais pas le loisir.
Je ne me propose pas d'énumérer ici tous les forfaits accomplis pour assurer le succès de la première revision Dreyfus : la liste en est longue autant que douloureuse et suggestive. Je me bornerai à mentionner succinctement les manœuvres auxquelles se sont livrés les partisans du traître pour faire disparaître ou annihiler cette dépêche Panizzardi, dont j'avais révélé l'existence et dont les termes impliquaient l'aveu des
SOUVENIRS DE l'aFFAIRE' DREYFUS 35
relations criminelles de Dreyfus avec l'attaché militaire italien. Si cette dépêche était connue dans sa teneur exacte, il fallait renoncer à tout espoir de revision ; aussi tous les efforts furent-ils faits pour éviter sa divulgation ou, si une divulgation se produisait, pour rendre celle-ci aussi peu dangereuse que possible.
Le démenti officiel que devait me donner le comte Tornielli et qui lui avait été payé d'avance par la livraison des secrets de notre Service des Renseignements, pouvait n'avoir qu'une action restreinte, et même tout à fait nulle, sur l'opinion. Celle-ci était naturellement plus portée à ajouter foi, dans une cause essentiellement française, à la parole d'un offi<:ier français, d'ailleurs en situation d'être renseigné, plutôt qu'à celle d'un étranger, fût-il ambassadeur : d'autant plus que cet ambassadeur avait, pour donner ce démenti, un intérêt personnel et un intérêt national, tous deux opposés à notre intérêt propre. Son intervention, acquise au prix d'une forfaiture et d'une trahison, ne parait que très insuffisamment au danger qui résulterait, pour le succès de la campagne dreyfusarde, de la divulgation de la dépêche. Le mieux était évidemment que je consentisse moi-même à ne plus faire état de ce document et que, comme garantie de mon silence futur, je voulusse bien déclarer so-
lennellement m'ôtre trompé, lors de la déposition faite par moi à son sujet.
Deux essais de subornation de témoin.
C'est ce qui me fut demandé officiellement, le 20 janvier, c'est-à-dire six jours après l'arrivée de la lettre Lévèque, par M. Paléologue, ministre plénipotentiaire, chef de division au ministère des Affaires étrangères.
Cemétèque (l),queje connaissais à peinede nom, m'avait fait demander de le recevoir, pour lui permettre de me faire une communication urgente de la part de son Ministre, M. Delcassé. Il se fit annoncer vers cinq heures du soir, et dès l'abord il me manifesta le plus grand étonnement de ma déposition du 5janvier. (Lui aussi avait donc été mis au courant de ma dépositioyi dont il n'y avait pas trace écrite dans les procès-verbaux de la Cour. Cette déposition avait sans doute été communiquée à tout V état-major dreyfusard, en même tem,ps qu'à l'ambassadeur d'Italie). A entendre M. Paléologue, j'aurais outrepassé mon droit en traitant devant la Cour de la dépêche Panizzardi,qui était un document diplomatique et qui, à ce titre, relevait exclusivement de la connaissance et de l'appréciation du personnel des Affaires Etran-
(i) M. Paléologue est un Levantin dont le père s'est fait naturaliser Français.
SOUVENIRS DE l'aFFAIRE DREYFUS 37
gères. Tel était, du moins, l'avis de M. Delcassé, qui était outré de mon intrusion dans son domaine et dont le mécontentement s'augmentait encore du fait que je m'étais trompé du tout au tout dans mes diverses allégations au sujet de la dépêche. En conséquence, et d'ordre de M. Delcassé, M. Paléologue m'invitait à retourner devant la Cour, laquelle était déjà disposée, ajoutait-il, à m'accorder une audition spéciale pour me permettre d'annuler ma déposition.
Je me bornai à répondre qu'à mon sens les témoins avaient le devoir de dire à la justice tout ce qu'ils savaient, quelle que fut d'ailleurs la nature des faits ou des documents parvenus à leur connaissance. Quant à annuler ma déposition, je ne pouvais le faire qu'à la condition d'être convaincu au préable de m'être trompé, et je priai M. Paléologue de vouloir bien me démontrer les erreurs que j'aurais commises d'après lui.
Mais, au lieu de satisfaire à ma demande, le porte-parole de M. Delcassé entreprit une violente diatribe contre mes anciens chefs, les généraux de l'état-major de l'armée, à qui il imputait toute la responsabilité de mes erreurs et auxquels j'avais bien tort, disait-il, de vouloir lier ma fortune, puisqu'ils étaient désormais sans crédit. Il me parla de la carrière très brillante qui s'ouvrait alors devant moi et qu'il ne tenait qu'à moi-même
38 SOUVENIRS DE L'aFFAIRE DREYFUS
d'assurer; tandis que, si je persistais dans mon attitude hostile à la cause de Dreyfus, je serais brisé sans miséricorde. Mon entêtement (sic) à ne pas vouloir donner à M. Delcassé la satisfaction qu'il attendait de moi, paraissaitàM. Paléologue incompréhensible:
il me faisait observer qu'on ne me demandait rien d'extraordinaire, pas même de me déclarer en faveur de la revision, mais seulement d'aller dire à la Cour que je m'étais trompé sur la signification d'un document diplomatique. Ma bonne volonté serait récompensée par des avantages de carrière et par des avantages immédiats que M. Paléologue ne définissait pas ; mais les réticences de son discours, ses sous-entendus, ses suspensions brusques semblaient vouloir provoquer une invitation à se montrer plus explicite.
Parmi ces hommes de tous les milieux que le syndicat de trahison a réussi à embrigader, combien n'y en a-t-il pas eu à qui le marché entre l'honneur et l'intérêt a été posé sous une forme identique à celle qui a été employée vis-à-vis de moi par M. Paléologue, dans cette fin d'après midi du 20 janvier! (1)
(i) Trois ans plus tard, le i3 février igo», un autre délégué d'un autre Ministre, le Lieutenant-Colonel, aujourd'hui Général Bourdeaux, .variant au nom du Gén rai André, dont il était le sous-chef de cabinet, me faisait des propositions analogues, sous une forme encore plus cynique : il m'offrait un emploi de trésorier-payeur général si je consentais à prendre par écrit l'engagement d'oublier certains faits de la campagne dreyfusarde, et en particulier la livraison à l'Italie de ma déposition secrète du 5 janvier 1899.
SOUVENIRS DE L'aFFAIRE DREYFUS 39
Malgré tout ce que je savais déjà de la façon dont le parti de Dreyfus avait acquis certains concours, j'étais stupéfait de l'audace et du cynisme de la démarche dont j'étais l'objet. Je me levai pour mettre fin à l'entretien, et je dis à M. Paléologue qu'il ne m'était pas possible de déférer au désir de M. Delcassé. J'ajoutai que si celui-ci était en désaccord avec moi au sujet de la dépêche Panizzardi, il lui appartenait de faire valoir luimême ses raisons devant la Cour et que celleci apprécierait. Puis, pour me débarrasser de mon interlocuteur, j'invoquai un prétexte qui m'obligeait à sortir. Nous partîmes ensemble, et nous nous quittâmes à la porte du Ministère, où M. Paléologue avait fait attendre sa voiture : il était, en effet, venu du Ministère des Affaires Etrangères au Ministère de la Guerre, en équipage, aux frais de l'Etat bien entendu, comme il convient à un diplomate en mission.
Le lendemain matin, je rendis compte à M. de Freycinet do la visite que M. Paléologue m'avait faite la veille, et lui je manifestai toute mon indignation de la tentative de subornation dont j'avais été Voh]Qi, d'ordre de M. Delcassé. Naturellement, le Ministre s'indigna avec moi, mais il s'abstint de porter plainte : il se disait peut-être, à part lui, que je devenais définitivement bien gênant.
J'eusunenouvelleconférenceavec M. Paléo-
gue au Ministère de la Guerre un mois plus tard. C'était M. de Freycinet, à qui M. Paléologue aurait demandé une audience, quim^obligeait à le recevoir, prétextant sa répugnance personnelle à conférer avec le personnage. Tout en m'inclinant devant l'ordre de M. de Freycinet, j'avais demandé qu'il voulut bien me faire assister d'un témoin qui pourrait au besoin certifier les circonstances de cette nouvelle entrevue. M. de Freycinet s'empressa d'acquiescer à ma demande, et il désigna pour recevoir M. Paléologue avec moi, le Général Ghamoin, attaché depuis peu au ministère de la Guerre sans titre officiel, mais avec mission de relever sur les procèsverbaux de la Chambre criminelle tout ce qui, dans les dépositions des témoins cités devant la Cour, se rapporterait au fonctionnement des divers services de l'Armée (1). Dès qu'il fut en notre présence, M. Paléologue se plaignit amèrement de ce que, quel-
( I ) Le Général Çhamoin était alors très vivement opposé au parti de Dreyfus, et il ne marchandait pas son zélé pour la cause anti-revisioniste. C'est à lui qu'est due la découverte d'une partie des méfaits commis par la Chambre criminelle, au cours de l'enquête sur la première revision; ce fut, en particulier, lui qui appela mon attention sur la collusion établie entre plusieurs magistrats et le Lieutenant-Colonel en réforme Picquart, pour permettre à celui-:id échafauder une argumentation susceptible de détruire l'effet de la déposition du Général Roget. Mais, peu à peu et à mesure que la complicité du Gouvernement avec les partisans du traître s'aftirmait davantage, les convictions du Général Chamoin se transformèrtnt. Au procès de Rennes, où il avait été délégué par le Général de Galiiffet, Ministre de la Guerre, il faisait des vœux pour Tac-
SOUVENIRS DE l'aFFAIRE DREYFUS 41
ques semaines auparavant (exactement le 23 janvier, c'est-à-dire trois jours après son premier essai de subornation), j'avais déclaré, devant une commission de magistrats, n'avoir aucune confiance dans la bonne foi de certains agents du Ministère des Affaires Etrangères, dès qu'il s'agissait pour eux de se prononcer sur l'Affaire Dreyfus (1). Ma déclaration venait d'être rendue publique, et M. Delcassé entendait venger l'honneur de son Administration, mis à mal par moi.
Il était en conséquence décidé à réclamer au Conseil des Ministres ma mise en non-activité immédiate, à moins que je ne consentisse à annuler ma déposition du 5 janvier sur la dépêche Panizzardi, ainsi que M. Paléologue me l'avait déjà demandé une première fois. J'exprimai le regret de la publicité donnée à ma déclaration, en dehors de mon fait; ceci dit, j'ajoutai ne pouvoir corriger cette déclaration, sans mentir à une opinion mûrement réfléchie. Quanta l'option qui
quittement de Dreyfus et, quand il se rendit compte de la probabilité d'une condamnation, il écrivit au Ministre que le procès finirait mal. Depuis, il a encore accentué son dreyfusisme, et, lors de la deuxième revision, il n'a pas hésité à porter en faveur de Dreyfus un faux témoignage, en échange duquel il a reçu du Gouvernement les trois étoiles. — Le GcnCral Chamoin, atteint récemment par la limite d'âge, est aujourd'hui du cadre de réserve.
Il) On trouvera les détails de cet incident dans ma brochure sur le Faux Delcassé. La commission dont il est ici question est celle qui fut chargée d'enquêter sur les agissements de la Chambre criminelle et dont le rapport aboutit h. faire voter contre cette Chambre la loi de dessaisissement.
42 SOUVENIRS DE l'aFFAIRE DREYFUS
m'était offerte entre l'annulation de ma déposition sur la dépêche Panizzardi ou une démarche de M. Delcassé pour me faire mettre en non-activité, je dis à M. Paléologue qu'un homme, simplement respectueux de ce qu'il se devait à lui-même, n'aurait pas accepté de faire la commision dont il s'était chargé.
Très vivement, le général Chamoin s'interposa, multipliant les amabilités tant à M. Paléologue qu'à moi-même. Je me désintéressai de la conversation qui s'engagea alors entre « mon témoin » et le porte-parole de M. Delcassé; je m'éloignai d'eux et je m'occupai d'autre chose. M. Paléologue finit par se retirer, après m'avoir adressé un bref salut, et le général Chamoin le reconduisit jusqu'à la porte du bureau avec force cérémonies.
Le Faicx Delcassé et ma mise en non-activité
M. Delcassé n'ayant pu venir à bout de ce que son délégué appelait mon entêtement, se décida, quelques semaines plus tard, à porter un grand coup.
Il produisit devant la Cour de cassation un document qu'il prétendit être le décalque de la dépêche Panizzardi pris à la presse à copier sur la minute même écrite de la main de l'attaché militaire italien, c'est-à-dire sur l'original. Bien entendu, ce décalque don-
SOUVENIRS DE l'aFFAIRE DREYFUS 43
naît de la dépêche un sens tout autre que celui indiqué par moi ; le texte n'était plus accusateur pour Dreyfus, et mes affirmations étaient anéanties par un témoignage matériel.
Malheureusement pour M. Delcassé, il se trouva que le document produit par lui était un FAUX pur et simple. La démonstration du faux fut faite par moi-même en présence de M. de Freycinet à M. Charles Dupuy, président du Conseil des ministres. Quelques jours plus tard, une nouvelle démonstration du faux, différente de la mienne, était obtenue par une commission de magistrats que présidait M. Mazeau, premier président de la Cour de cassation.
Je mis immédiatement M. de Freycinet au courant de cette nouvelle preuve du crime commis par M. Delcassé pour aider à la réhabilitation d'un traître; je lui demandai très respectueusement, mais aussi très catégoriquement, la mise en accusation du ministre des Affaires étrangères, bien autrement coupable, lui dis-je, que n'avait pu l'être autrefois le lieutenant-colonel Henry ; et si celui-ci n'avait pas été ménagé, combien ne fallait-il pas être plus inexorable vis-à-vis d'un haut fonctionnaire de l'Etat qui ne reculait pas devant l'usage d'un faux pour surprendre la religion des juges. M. de Freycinet, après m'avoir opposé d'abord un refus basé sur
44 SOUVENIRS DE l'aFFAIRE DREYFUS
une prétendue impossibilité d'agir contre M. Delcassé, s'écria tout à coup :
« Eh bien, oui ! tous avez raison ; je vous remercie de m'avoir montré mon devoir; je