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CHAPITRE V L'ordre de conclure a l'innocence de Dreyfus

Mon dernier entretien avec le commissaire du Gouvernement.

Les débats du procès de Rennes se terminèrent le 7 septembre, c'est-à-dire le lendemain de ma déposition sur l'espionnage étranger et sur le dossier Trarieux-Tornielli- Reinach.

J'ai déjà dit que les ordres du ministre de la Guerre prescrivaient aux témoins militaires de sortir de la salle des séances aussitôt les dépositions terminées; ils ne devaient assister ni au réquisitoire, ni aux plaidoiries, ni au prononcé du jugement; tous devaient avoir quitté la ville avant le soir, s'ils n'étaient pas en résidence normale à Rennes.

Aussi, dès que le président du Conseil de guerre eût prononcé la phrase d'usage : « je donne la parole à M. le commissaire du Gouvernement pour son réqu l'alto ire, » les officiers présents dans la salle se levèrent. Généraux de division, généraux de brigade, colonels, commandants, capitaines, tous ces officiers

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en uniforme, mêlés sans distinction de grade, défilèrent lentement à travers la salle, passant au pied de l'estrade où siégeait le Conseil et se dirigeant vers la sortie. Les juges s'étaient levés, ainsi que le commissaire du Gouvernement. Après qucîlques secondes d'étonnement, les défenseurs s'étaient levés, eux aussi, et tous les assistants avaient suivi cet exemple. Un silence impressionnant régnait dans la salle. C'était l'armée française, c'était la France qui passait, et tous s'inclinaient sur son passage dans une commune manifestation de respect qui s'imposait aux adversaires eux-mêmes.

Je fis mes préparatifs de départ et j'allai, au commencement de l'après-midi, au greffe du conseil de guerre pour y faire viser, conformément aux prescriptions des règlements administratifs, ma citation à témoin. Je me rencontrai au greffe avec un grand nombre d'officiers venus pour le même objet, et, tandis que je faisais queue dans le couloir conduisant au bureau des visas, je fus croisé par le commissaire du Gouvernement. Je n'avais pas eu l'occasion de lui parler depuis la veille, quand, dans la cour du lycée, et avant d'aller prendre séance au Conseil, il m'avait dit rarrivée chez lui, à 5 h. 1/4 du matin, d'un officier en aiguillettes lui apportant, de la part du général de Gallitïel, ministre de la Guerre, l'ordre de conclure à l'innocence de

Dreyfus. Passant près de moi, dans ce corridor où j'attendais mon tour d'entrer, le commandant Carrière m'aperçut, et, s'arrêtant à mes côtés, il me manifesta sa satisfaction de voir arriver la fin du procès : il était écœuré, me dit-il, des pressions qui avaient été faites sur lui, et plus d"une fois il avait été sur le point de donner sa démission ; il n'avait été retenu que par le sentiment du devoir : il n'avait pas voulu, suivant ses propres expressions, déserter sur le champ de bataille, abandonner son poste à l'ennemi.

« Et V ordre de Galliffet, qui vous a été apporté liler matin? » lui demanda i-je. « Je sais que vous n'en avez tenu aucun compte. »

Le réquisitoire s'était, en effet, terminé à midi, et, dès une heure, j'avais pu en prendre connaissance dans les journaux de Rennes, qui tous publiaient chaque jour, dans une édition spéciale paraissant au commencement de l'après-midi, le compte rendu de la séance du matin au conseil de guerre.

« Je vais vous le montrer », me dit le commandant Carrière ; « passez par mon bureau quand vous aurez votre visa. »

Je me serais bien gardé de manquer au rendez-vous, et, quelques instants plus tard, je pénétrais dans le bureau du commissaire du Gouvernement. Cette pièce était encombrée d'officiers venant faire leurs îxlieux. et se succédant dans des allées et

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venues continuelles. Dès qu'il me vit, le commandant Carrière, me conduisit vers la fenêtre, et là, dépliant un papier qu'il tenait à la main :

« Le voilà, l'ordre », me dit-il.

Sans prendre le papier, je le parcourus des yeux rapidement: il ne contenait quequelques lignes, quatre ou cinq, au bas desquelles se détachait la signature large et caractéristique de Galliffet.C'était bien, ainsi que le commandant Carrière me l'avait dit, l'ordre de conclure à l'innocence de Dreyfus. Quand il jugea que j'avais eu le temps de lire, c'est-à-dire au bout d'une demi-minute, le commissaire du Gouvernement replia la feuille ; des visiteurs l'appelaient, lui tendaient la main, il ne s'appartenait pas. Le train qui devait m'emmener hors de Rennes partait vers trois heures, et je n'avais plus que le temps de me rendre à la gare. Je pris congé du commandant Carrière » [i).

(0 Le Matin du j5 février 1911 a publié une dépêche adressée par le général de Galliffetau général commandant le 10* corps, pour être transmise au commissaire du Gouvernement. Dans cette dépêche, le .Ministre invite le commandant Carrière à se pénétrer de l'arrêt de la Cour de Cassation qui a saisi le Conseil de guerre de Rennes; il ne lui ordonne pas expressément de conclure à l'innocence de Dreyfus, comme dans l'ordre que j'ai vu et qui a été porté au commandant Carrière par le capitaine RafFaelli.

11 me serait bien impossible de reconstituer ce dernier ordre que je n'ai fait que parcourir des yeux, quand il m'a été montré par le commissaire du Gouvernement dans son bureau ; mais je puis certifier que sa rédaction était beaucoup plus coune et qu'elle était aussi autrement impérative que celle delà dépèche citée par ie Malin et que je reproduis ci-après :

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Paris, 5 septembre 1899, 5 n. soir.

10' corps, Rennes

Ministre guerre à général commandant 10« corps, Rennes.

Veuillez communiquer au commissaire du Gouvernement l'instruction qui suit :

Profondément respectueux de l'indépendance des juges du Conseil de guerre de Rennes, je ne puis négliger en ce qui vous concerne mes droits et mes devoirs. Au moment où vous allez formuler vos réquisitions, je vous invite à vous pénétrer de l'arrêt de la Cour de Cassation qui a saisi le conseil de guerre de Rennes et à vous maintenir rigoureusement dans les limites que cet arrêt vous a tracées.

1/716 lettre du om^nandant Carrière

Je quittai Rennes à la fin de l'après-midi du 7 septembre 1899, et depuis je n'ai jamais eu l'occasion de me rencontrer de nouveau avec l'ancien commissaire du Gouvernement près le Conseil de guerre de Rennes. Mais deux ans et demi après le procès, j'ai été amené à lui écrire à l'occasion des faits qui font l'objet de la présente l)rochure; il m'a répondu par une lettre qu'il m'autorisait à publier, dont je n'ai pas encore fait usage jusqu'à ce jour, et qui trouvera ici sa place naturelle.

Il me faut tout d'abord faire connaître les

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circontanccs qui ont donné lieu à cet échange de lettres.

Le commandant Carrière a quitté ses fonctions de commissaire du Gouvernement le 7 décembre 1^X)1, un peu plus de deux ans après le procès Dreyfus.

Quelques jours auparavant, à la date du 3 décembre, la Patrie publia de lui une interview dont je cite l'extrait que voici :

Vous quitterez Rennes?

— iVow, répondait le commandant; je suis licencié en droit et je me ferai inscrire au barreau.

— Vous savez que les journaux ont affirmé que vous aviez reçu du gouvernement des ordres pour conclure à l'innocence de Dreyfus, et que le m,inistre a démenti cette assertion? (1)

— C'est le général de Galliffet qui a dit cela! Il faut qu'il ait un rude toupet. Bientôt je serai libre et je pourrai peut-être parler.

Deux mois plus tard, la Liberté, dans deux articles datés des 1" et 2 février 1902,

(i) J'ignore si le ge'ne'ral de Galliffet avait déjà donné ce démenti avant le 3 décembre 1901, date du numéro de la Patrie où est insérée lai présente interview ; en tout cas, on le trouve dans le numéro des Débats du lendemain, 4 décembre.

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affirmait à son tour que le général de Galliffet avait adressé au commandant Carrière l'ordre de conclure dans son réquisitoire à l'innocence de Dreyfus. Elle spécifiait que cet ordre avait été remis au commissaire du Gouvernement, la veille de son réquisitoire, par le capitaine Raffaelli, lequel avait été chargé par le général de Galliffet de m'accompagner de Paris à Rennes. Tout ceci était exact, et cependant ce n'était pas moi qui avais informé la Liberté. D'ailleurs, le récit du journal, vrai quant au fond, contenait de nombreuses inexactitudes de détail. Il prétendait notamment que le capitaine Rafiaelli n'appartenait pas à l'état-maj or particulier du ministre; il disait que j'avais passé deux jours à Paris pour y rechercher des pièces soustraites à l'examen du Conseil de guerre; que mon voyage de retour, de Paris à Rennes, en compagnie du capitaine Raffaelli, s'était effectué de jour; enfin il plaçait la scène de la remise de l'ordre au commandant Carrière un soir à 10 heures.

Ces inexactitudes dénotent un informateur autre que moi-même, et la circonstance que la mission du capitaine Raffaelli a été connue de la Liberté en dehors de mon fait, vient confirmer mon propre témoignage sur la réalité de cette mission.

Quoiqu'il soit, les articles de la Liberté étaient presque immédiatement suivis d'une

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nouvelle interview du commnndnntCarrière, 'parue dans la Patrie du 5 février 1002 et prise à Rennes le 3 février. D'après le discours qui lui était prêté parle journal nationaliste, l'ancien commissaire du Gouvernement laissait entendre cette fois qu'aucune pression n'avait été exercée sur lui par le général de Gallitïet à l'occasion de son réquisitoire; il niait avoir jamais reçu la visitedu capitaine Raffaelli ; enfin, il donnait son avis sur les pièces que j'avais rapportées de Paris et il s'exprimait en ces termes à leur sujet :

« Les papier^s soi-disant secrets qu'il — (le commandant Cuignet) — avait pour mission d'aller chercher à Paris n'avaient pas de valeur ».

Dès que j'eus connaissance de cetinterview, j'écrivis au commandant Carrière, et laissant de côté le fait Raffaelli, dont l'importance disparaissait devant la singulière appréciation portée sur les documents du dossier Trarieux-Tornielli-Reinach, je lui demandai comment il avait pu appeler « des papiers sans valeur » des pièces qui établissaient, d'une part un acte de forfaiture et de trahison à la charge d'un magistrat de la Cour de Cassation, et de l'autre les relations clandestines et criminelles de Traricux et de Reinach avec l'ambassadeur d'Italie. Je priai celui qui avait été l'organe du ministère public au procès de Rennes et qui, en cette qualité.

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avait pu apprécier la gravité des papiers en question, de vouloir bien rectifier ses dires, dans l'intérêt de la vérité et de la justice.

En réponse à cette sorte de mise en demeure,je reçus du commandant Carrière, par retour du courrier, la lettre que je reproduis ci-après :

Rennes, leH février 1902

Mon cher camarade.

Je n'ai pas lu l'interview que vous me signalez dans la Patrie du 5 courant et vous pouvez être

CERTAIN QUE j'y SUIS TOTALEMENT ÉTRANGER.

Je m,e refuse absolument à toute communication à la presse dont les publications faites soits mon nom et sans mon autorisation m,'ont attribué déjà des propos que je n'aipas tenus et m'ont occasionné ainsi de graves ennuis.

En fait de papiers secrets, vous avez une compétence devant laquelle je m'incline ; et si jamais il y avait divergence d'appréciation entre vous et moi en semblable matière, je vous prie de croire que je me rangerais sans hésitation à votre avis.

Je vous prie d'agréer, mon cher camarade, l'expression de ma cordiale sympathie.

Signé : Commandant Carrière Avocat à la Cour d'appel

Voits pouvez faire de ma lettre ce que vous croirez utile.

Ainsi, l'interview de la Patrie était fausse, et la bonne foi du journal avait été indigne-

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ment surprise, au profit des adversaires qu'il ne cessait pas de combattre, et à l'aide d'un collaborateur occasionnel qui signait seulement d'une initiale! L'indigne supercherie dont a été victime un organe aussi estimé du public français et aussi répandu que la Patrie, ne pouvait évidemment émaner que du parti de Dreyfus qui avait un intérêt majeur à faire le silence, tant sur la mission du capitaine Raffaeili que sur les documents apportés par moi, en compagnie de cet officier, de Paris à Rennes, Les révélations déjà faites par la Liberté menaçaient de se préciser en se prolongeant à travers la presse; et, pour arrêter le mouvement d'opinion qui se dessinait, les soi-disants amis do la Justice et de la Vérité avaient imaginé linterview mensongère de l'ancien commissaire du Gouvernement destinée à empêcher le public français de croire à la réalité de la mission Raffaeili et à la gravité des documents du dossier Trarieux-Tornielli-Reinach.

Une visite au général de Gallifjet

Dans ma lettre au commandant Carrière, je n'avais pas visé, comme je l'ai dit, le démenti qui lui était prêté, au sujet de l'ordre de conclure à l'acquittement de Dreyfus. J'avais limité ma protestation au point le plus grave de sa prétendue inter-

view, cl l<î désaveu aljsolu de celle-ci qu'il me faisait parvenir aussitôt, rendait inutile une nouvelle demande de rectification de sa part. Restait le général de Galliftet dont les Débats avaient également enregistré un démenti catégorique de la mission du capitaine Raftaelli. Je voulus en avoir le cœur net, et dans le courant du mois de mars 1902, je me présentai au petit hôtel qu'habitait Galliffet, rue de Chateaubriand, depuis sa démission des fonctions de ministre de la Guerre.

Le domestique qui vint m'ouvrir commença par me dire que le général était absent, et j'allais remettre ma carte, quand tout à coup Galliftet, qui m'avait sans doute aperçu, surgit d'une pièce à côté, dans le vestibule.

(( Ah! vous voilà! » s'écria-t-il, et m'introduisant chez lui, il commença par vitupérer, avec la crudité d'expression qui n'appartenait qu'à lui, conti'e les injustices dont il se disait victime de la part de mes amis et de moi-même. Il nous reprochait de méconnaître les services qu'il aurait rendus à notre cause, pendant son passage au Ministère et de le traiter comme un simple «^ dreyfusard)), alors qu'il s'était borné à garder la neutralité dans le conflit soulevé par l'Affaire. Je souriais d'un air de doute et le général, qui s'en aperçut, me prit encore plus vivement à

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partie. Je lui fis remarquer alors qu'il avait cependant donné au commandant Carrière Tordre de conclure à Finnocence de Dreyfus. « C'est faux ! » me cria Galliftet, « c'est absolument faux! Je sais qu'on dit cela, inais je l'ai déjà démenti ».

— « Ah ! mon Général... répliquai-je alors : l'ordre, je l'ai vu. Il était signé Galli/fet; c'était bien votre signature ».

Je m'attendais à une véritable explosion ; mais, à ma grande surprise, le général, qui paraissait exaspéré avant ma réplique, se calma subitement pour me demander d'un ton très adouci :

« Mais où Vavez-vous vu, V ordre! »

— (( Je Val vu à Rennes, lui dis-je; cest Carrière qui me Va montré. Et je sais aussi qui le lui a porté : c'est le capitaine Raffaelli, V officier que vous m aviez adjoint quand je suis retourné de Paris à Rennes, la veille du réquisitoire ».

Je verrai toujours l'attitude de Galliftèt à ce moment : il était debout devant moi, me regardant fixement, mais sans colère, et faisant cependant effort pour ne pas parler. Il me mit tout à coup les deux mains sur les épaules, et lentement, les yeux dans les yeux, il me dit :

« Cet ordre-là, je 'ne V ai pas signé. »

— « Alors, lui dis-je, quelqu'un Va signé pour vous ». Et je me souvins de celte visite qu'il avait reçue, le soir où j'étais dans son

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cabinet après avoir retrouvé au Service des Renseignements les pièces subtilisées : nous rédigions, le général de Lacroix et moi, les bordereaux analytiques des pièces, et le ministre s'excusant de nous quitter, était sorti pour recevoir son visiteur. Celui-ci devait être un personnage de marque, puisqu'il avait été annoncé par un officier et que Galliffet s'était immédiatement dérangé pour lui. Pourquoi ne l'avait-il pas fait entrer?... 11 y avait peut-être intérêt à ce que je ne le visse pas...

Ces réflexions passaient rapidement dans mon esprit, pendant qu'en quelques mots je rappelai à Galliffet cette visite reçue par lui.

« Voyons, mon général, lui demandai-je, c'était Waldeck qui vous demandait? C'était lui, ce ON qui vous a proposé de me faire accompagner par Raffaelli, alors que vous vCy aviez pas songé vous-même ? »

— « Je ne vous réponds pas », me dit alors Galliffet.

— « Très bien, mon général, mais je vais interpréter votre silence confime un acquiescement... Alors, c'était Waldeck... »

— n Ahl ne Tne faites pas dire ça », s'écria- 1il. « Je ne vous ai rien répondu du tout. Voilà ce que je déclarerai si besoin est. »

Puis, il se mit à dauber sur Waldeck qui donnait des instructions à son chef d'Etatmajor général, le général Delanne, en pas-

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sant par dessus la tête du ministre et en se cachant de lui.

« C'est pour cela que fai démissionné, me dit-il. Dans V affaire de ce pauvre Fritsch, ils m'ont roulé... Mais je pardonne à Delanne... U ailleurs, il na pas réussi à les contenter. »

A ce moment, on annonça le prince d'Arenberg. Je voulais me retirer par discrétion; le général m^en empêcha et j'assistai en tiers à la conversation, d'ailleurs sans intérêt ici, qui s'établit entre Galliffet et son ami. La visite se prolongeant, je me levai pour prendre congé ; mais Galliffet insista encore pour me faire rester; le prince d'Arenberg voulut alors se retirer lui-même.

A peine fut-il sorti que le général, revenant au ministère Waldeck, me parla des intentions manifestées par le gouvernement au lendemain de la deuxième condamnation de Dreyfus. Les ministres voulaient tous déférer l'arrêt du Conseil de guerre à la Cour de Cassation : c'était M. Monis « le marchand d'eaude-vie frelatée » comme l'appelait Galliffet, qui se montrait, le plus enragé (1) :

« Mais, ajouta-t-il,ye leur ai lancé ma dém,is-

(i) M. Monis était ministre de la justice dans le Cabinet Waldeck. C'est un négociant en « Spiritueux » qui, quelques mois avant ma visite chez le général de Galliffet, avait profite de sa présence dans le gouvernement pour falsifier à l'Officiel la liste des récompenses accordées à l'occasion d'une Exposition et mentionner taussement l'attribution d'une de ces récompenses à sa maison de commerce.

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sion à la figure; ils ont eu peur, ils ont mis les pouces. A lors fai proposé la grâce. C'était faire acquiescer le condamné à sa condamnation : les 7ninistres ny ont vu que du feu. Vous devriez tous m'ètre reconnaissants de ce que fai fait. »

Ouvrant alors un bureau, le général en tira un papier qu'il mit sur la table en me disant :

f Tenez., lisez ; c'est la leltre de dé7nissio?î que fai rédigée au lendemain de Rennes, parce que je ne voulais pas nVassociei^à la cassation de V arrêt... Lisez tranquillement; je suis oMigé de TiVaJ)senter. . . A mon âge, je suis tenu d'observer un régime... Mais je reviens vous trouve^' ici. »

Resté seul, je lus cette lettre qui était vraiment très belle. Le général de Gallilïet déclarait vouloir se retirer d'un Gouvernement qui n'avait plus le respect de la justice; il terminait par cette phrase, bien connue depuis : <* Il y aura désormais, d'un côté toute V armée, la majorité des Français et tous les agitateurs; de l'autre, le ministère, les dreyfusards et l'étranger » .

Quand Galliffet revint, j'allai vers lui et le remerciai de la communication de sa lettre.

(( Vous devriez la publier, lui dis-je. Puisque vous vous plaignez d'être méconnu, ce serait le vrai moyen de ramener beaucoup de ceux qui voiAS ont critiqué ».

Comme il ne répondait que d'une façon

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évasive, ne disant ni oui, ni non, je le priai de me laisser en prendre une copie que je ferais publier moi-môme.

« Ah, ça non, par exemple » me riposta le général en riant, ii C'est Waldeck qui en ferait une tête! »

Il me dit alors que, moins de quinze jours auparavant, Reinach était venu le trouver et lui avait demandé au nom de Waldeck de détruire cette lettre, dont nul ne parlerait jamais.

« J^ai re/î<sé, me dit Galliffet; mais de même que j'ai refusé à Reinach de détruire la lettre, je vous refuse, à vous, de la publier. De cette manière, je fais part égale aux deux partis.

Je protestai contre le parallèle de ma demande avec celle de l'envoyé de Waldeck et j'insistai à nouveau pour la publication.

« Si vous refusez, tnon général, '\m dis-je en riant, et bien, je connais la lettre à peu près par cœur, je vais la reconstituer de m,émoire, et je la publierai quand même en votre nom. »

— <( Vous ferez ce que vous voudrez )),me dit-

Puis brusquement, comme pour couper court à toute nouvelle insistance de ma part, il me prit la main en disant :

Maintenant, séparons-nous. »

Et il me reconduisit jusqu'à la rue.

124 SOUVENIRS DE l'aFFAIRE DREYFUS

Le Ministère de VEtranger

Galliffet avait-il signé l'ordre de conclure à l'acquittement de Dreyfus? ou bien cet ordre, signé Galliffet, avait-il été signé de son nom à son insu? Etait-ce Waldeck qui avait eu l'initiative de me faire accompagner à Rennes par le capitaine Raffaelli, et étaitce lui qui était venu trouver Galliffet au ministère pendant la rédaction des bordereaux?— Toutes ces questions se pressaient dans ma tête après ma sortie de l'hôtel de la rue de Chateaubriand. J'étais incapable de la résoudre, et je ne le suis pas davantage aujourd'hui.

En tout cas, ma visite à l'ancien ministre de la Guerre n'avait pas été inutile, puisqu'elle m'avait valu de connaître la lettre par laquelle Galliffet avait offert sa démission à Waldeck, au cas où celui-ci aurait persisté à vouloir faire casser la deuxième condamnation de Dreyfus. Cette lettre méritait vraiment d'être connue du public français, autant pour l'avantage moral de Galliffet que pour le châtiment des abominables ministres, ses anciens collègues restés au pouvoir, dont l'unique préoccupation était toujours de sauver Dreyfus, en sacrifiant aux intérêts de ce traître les intérêts les plus sacrés de la France. Je possédais bien la substance de la lettre et je pouvais reconstituer quelques

phrases, en particulier la dernière que j'ai citée. L'idée me vint d'en parler à Ernest Judet que j'allai immédiatement voir à son journal. M. Judet reconnut avec moi que la lettre du général de Gallfffet devait être publiée; mais il voulut auparavant s'assurer qu'elle ne serait pas contestée par son auteur, et il décida d'aller voir celui-ci le lendemain. QuandensuitejerevisM. Judet, au retour de sa visite à l'ancien ministre de la Guerre, il me dit que le général de Galliffet ne démentirait sûrement pas sa lettre. C'était du moins son impression, résultant de ce que le général, tout en se refusant à donner explicitement une autorisation de publier, n'avait pas non plus protesté contre le projet de publication. Il avait dit, ou à peu près :

€ Cuignet vous a donc parlé de ma lettre à Waldech? — Je ne lui avais pas dit d'aller vous trouver. — Il Va fait de lui-même : c'est son affaire. »

La Patrie Française était, à cette époque, en pleine activité et M. Judet estima avec raison qu'elle était particulièrement qualifiée pour faire connaître au pays la lettre du général de Galiffet. Son président, M. Jules Lemaître, fut mis au courant et lui-même rendit la lettre publique, au cours d'une réunion organisée à Paris sous sa présidence, le 21 avril 1902, à la veille des élections législatives. Dès le lendemain, toute la presse

commentait ce document qui était en même temps affiché sur les murs de la capitale et, bientôt après, dans toutes les villes de province. Le texte des affiches faisait ressortir en gros caractères la phrase par laquelle un ministre, s'adressant au chef du gouvernement, avait pu dire que le ministère s'était fait l'allié de l'étranger contre la France, dans l'intérêt de Dreyfus. Cette publication produisit une impression profonde dans le pays ; le ministère Waldeck ne fut plus désigné que sous le nom de Ministère de VEtranger^ que l'Histoire lui conservera pour l'éternelle flétrissure de ses membres (1).

(i) Voici les noms des misérables ministres qui ont gouverné la France à l'époque du procès de Rennes et dont plusieurs occupent encore le pouvoir.

MINISTÈRE WALDECK-ROUSSEAU dit LE MINISTÈRE DE l'ÉTRANGER

(du 22 juin 1899 au 2 juin 1902)

Présidence du Conseil et MM.

Intérieur Waldeck-Rousseau

Justice Moni,s

Affaires Etrangères .... Delcassé

\ Général de Galliffet ,,<^''"'?"'f" ,

Cîuerre . . l ^ 25 m»t 1000)

"^^^^^^ ) Général Audré

Marine de Lanessan

Finances. Gaillaux

Commerce Millerand.

Sous-Secrétariat des Postes

et Télégraphes Mougeot

Agriculture Jean Dupuy

Colonies Decrais

Travaux Publics Pierre Baudin

CONGLUSIQN

On a vu, dans l'exposé des faits qui précèdent, un magistrat de la Cour de Cassation livrer à l'Italie les secrets de notre défense qu'il avait connus en raison de ses fonctions : le gouvernement français, informé de cet acte de trahison et de forfaiture, s'est refusé à en faire justice, et même à en rechercher l'auteur.

En même temps, un sénateur, ancien ministre de la Justice, M. Trarieux,et un ancien député, redevenu député aujourd'hui, M. Joseph Reinach, — tous deux très influents dans les conseils du gouvernement, — se concertaient clandestinement avec l'ambassadeur d'Italie pour permettre à celui-ci d'intervenir dans une question d'intérêt national, en mystifiant le peuple français.

Un député, ministre des Affaires étrangères, M. Delcassé, s'efforçait de suborner un témoin, par promesses d'abord, puis par menaces, et, n'ayant pas réussi à atteindre ses fins, il produisait sciemment en justice un /"«Mo; destiné à ruiner la déposition de ce témoin.

Le dossier qui relatait l'acte de forfaiture et

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de trahison du magistrat de la Cour de Cassation, ainsi que les entrevues clandestines de Trarieux et de Reînach avec l'ambassadeur d'Italie, était dissimulé à la justice par les agents du Gouvernement. Ces mêmes agents, mis plus tard en demeure de produire ce dossier, ne le présentaient qu'après en avoir distrait les pièces essentielles.

Ce n'est là cependant qu'une très faible partie des abominables manœuvres qui ont été perpétrées en faveur de Dreyfus, pour arriver à retirer du bagne, à décorer et à pensionner sur les deniers publics le misérable juif qui, étant officier d'état-major, et dans le but de se procurer, à l'insu de son ménage, les ressources nécessaires à sa vie de débauches, a trahi la France, vouant à la mort, dans toutes les horreurs de la défaite, des milliers de Français.

Les protecteurs de ce traître sont des ministres ou anciens ministres, des sénateurs et des députés, de hauts magistrats, des diplomates qui représentent la France devant l'étranger, et aussi — j'ai la douleur, mais le devoir de le dire, — des officiers français. Aucun ne s'est jamais fait la moindre illusion sur la culpabilité du traître; tous savent qu'ils n'ont travaillée sa réhabilitation frauduleuse que par le mensonge, le faux, l'imposture sous toutes ses formes; ils ont commis des crimes qui leur vaudraient d'être au bagne.

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non pas en qualité de condamnés politiques, mais comme des condamnés de droit commun, sous la casaque du forçat : et ce sont ceux-là qui occupent les emplois publics, ce sont eux aussi qui dirigent les destinées de la France !

Quant aux bons serviteurs du pays, ils sont condamnés à l'inaction, s'ils ne sont pas persécutés dans leur personne et dans leurs biens.

Pendant ce temps, le traître bien nanti les nargue ; les attachés militaires étrangers poursuivent, sous le couvert de l'immunité diplomatique, leur besogne d'information sournoise; les espions foisonnent, s'appliquent seulement à ne pas éveiller l'attention publique et assurés, dans ce cas, de ne pas être inquiétés, surtout s'ils ont eu soin de se faire protéger par un homme politique bien en cour, comme l'avait fait le comte de Savimont.

Jamais l'histoire d'aucun peuple n'aura enregistré pareil scandale.

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