‹ Le dossier Trarieux-Tornietti-ReinachChapitre 9 sur 15 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

Lettre de M. Trarieux au général de Gallifl'et, ministre de la Guerre

Le 12 septembre 1899.

Mon général.

Je ne puis laisser passer sous silence un incident du procès de Rennes qui n'est pas une des moindres infamies qui ont eu pour berceau le bureau de statistique.

Il paraît qu'on a fait passer sous les yeux du Conseil de guerre, sur la demande de M. le commandant Guigne', un dossier ultra-secret, que ce dernier est venu chercher lui-même à Paris, et dans lequel se trouvaient certaines informations de police visant ma personne : on aurait relevé, dans ce dossier, quelques visites faites par moi, en 1898, à l'ambassade d'Italie, et on les aurait rapprochées de certaines autres faites au même hôtel par MM. Scheurer-Kestner et Joseph Reinach. On aurait conclu de ce rapprochement que je n'avais pas dû reproduire dans toute leur exactitude mes entretiens avec M. le comte Tornielli, et que, dans les entrevues qui m'ont été accordées par ce dernier, j'avais dû agir de concert avec M. Joseph Reinach. Ces commentaires, qui ont circulé au Cercle Militaire de Rennes, avaient pour but évident d'affaiblir la porté» de mon témoignage, et ils ne sont parvenus jusqu'à moi que la veille du jour où le Conseil de

(i) Voir paje io6.

guerre a rendu son arrêt, me laissant tout juste le temps de faire entendre une protestation qui a pu, en raison de sa tardivilé, passer inaperçue (1).

Il est loin, certes, de ma pensée, de vous attribuer la moindre responsabilité personnelle dans des faits qui ont dû échapper à votre attention, mais, en vous les dénonçant, j'ai la certitude que leur gravité vous frappera.

Je proteste, en première ligne, avec indignation, contre la surveillance policière dont j'ai été l'objet de la part du bureau de statistique au cours de l'année 1898. Je n'admets pas que les crédits votés par le Parlement pour un service d'information intéressant notre défense nationale servent à espionner un citoyen français dans les actes de sa vie privée, ce citoyen ne fût-il pas, d'ailleurs, un ancien ministre et un membre du Sénat. Je me révolte à la pensée que des officiers du bureau des renseignements aient cru pouvoir faire exercer sur moi, pour servir leur passion, une surveillance que rien ne justifie, et je réclame contre le maintien dans un dossier secret de renseignements qui, en eux-mêmes, ne prouvent rien, mais auxquels on a pu sourdement chercher à donner une interprétation perfide.

Je m'élève aussi avec énergie contre l'abus qui a été fait, à votre insu, de vos communications dans l'entourage du Conseil de guerre. De même que, en 1894, on avait cherché à porter un coup déloyal au capitaine Dreyfus en communiquant un dossier secret à ses juges, de même, en 1899, c'est encore par la communication de pièces secrètes qu'on a tenté de faire écarter la déposition d'un de ses principaux témoins. 11 faut, mon général, pour la sincérité de l'œuvre

^i) Cette protestation de M.Trarieux est si bien passée inaperçHe que non seulement je ne l'ai pas entendue à l'audience, mais que j'en ai en vam cherché trace dans le compte rendu des débats de Rennes (C C).

judiciaire, pour l'honneur de l'armée, que de telles machinations soient désormais rendues impossibles. J'espère que vous serez d'accord avec moi pour les réprouver, et, sans doute, croirez-vous nécessaire d'en rechercher les auteurs.

Veuillez agréer, mon général, l'assurance de ma haute considération et de mes sentiments bien dévoués.

Signé : L, Trarieux.

Réponse du général de Galliffet à la lettre de M. Trarieux

Paris, le 13 septembre.

Monsieur le Sénateur,

J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre lettre du 12 septembre. Je regrette les faits auxquels vous faites allusion, et je suis convaincu qu'ils n'ont été ni connus de mes prédécesseurs, ni autorisés par eux. J'ai pris, d'ailleurs, des mesures qui s'opposeront au retour de ces irrégularités (1).

Veuillez, etc.

Signé : Général de Galliffet.

2' lettre de M. Trarieux au général de Galliffet Mon général.

Je vous remercie de la réponse que vous avez faite à ma réclamation touchant la surveillance policière dont

.,i) Ces mesures ont consisté dans la mise en tutelle du Service des Renseignements, qui fut désormais subordonné à la Sûreté générale, c'est-à-dire au ministère de l'Intérieur. On peut dire que, depuis ce moment, le service du contre-espion-

j'ai été J'objetde la part du bureau des renseignements, mais il est un point sur lequel vous ne vous êtes pas expliqué, et vous voudrez bien me permettre de revenir à la charge.

Je vous ai formellement demandé de faire disparaître de vos dossiers secrets les deux ou trois rapports qui n'intéressent en rien la défense nationale, et que vous avez reconnu constituer, à mon égard, de regrettables € irrégularités ». Je vous prie de bien vouloir me faire savoir si je puis compter que cette satisfaction me sera donnée.

J'y liens essentiellement pour plusieurs motifs.

C'est, d'abord, une question de principe que j'ai le devoir, dans l'intérêt général, de faire résoudre. Il ne suffit pas de condamner un acte blâmable, il faut en effacer la trace.

Je dois, en outre, pour mon compte propre prévoir l'avenir, et je ne veux pas laisser aux mains de vos successeurs des documents sans doute insignifiants en eux-mêmes, mais dont je viens d'apprendre comment, dans un huis clos, avec un peu d'hypocrisie et de malveillance, on peut essayer de se faire une arme contre moi.

Je ne vois pas qu'il puisse s'élever une objection contre un aussi légitime désir, et j'espère que je n'aurai pas à insister davantage pour que vous y fassiez droit.

Cette question posée, mon général, vous voudrez bien me permettre de vous donner quelques explica-

aage a cessé de fonctionner en France ; les traîtres et les espions ont pu poursuivre leurs opérations en toute sécurité : une fois de plus, les intérêts de 1» France ont été sacrifiés aux rancunes du parti de Dreyfus.

On a vu dans le corps de la brochure, à l'occasion du fait Savimont, comment la Sûreté générale sait au besoin couvrir les menées de l'espionnage que le Service des Renseignements lui signale encore quelquefois (C C).

lions en réponse à des articles de presse dont vous pourriez vous être préoccupé.

Des journaux, amis du bureau des renseignements et partisans des iiuis clos, se sont préoccupés de savoir d'où je pouvais tenir les faits que j'ai portés à votre connaissance et s'ils me venaient d'une indiscrétion commise par l'un des défenseurs du capitaine Dreyfus.

Voici sur ce point l'exacte vérité :

Je tiens tout ce que je vous ai dénoncé des rumeurs qui ont circulé autour du Cercle militaire de Rennes, écho régulier du Conseil de guerre.

C'est de là que sont sortis les commentaires calomnieux dont ma déposition a été l'objet. Les avocats présents au huis clos ne sont pas seulement étrangers à la communication qui m'en a été faite; j'ai à leur reprocher amicalement d'avoir, dans une exagération de prudence professionnelle, laissé passer sans protestation l'abus grave dont je me suis plaint. Ils eussent d'autant plus été fondés à s'élever contre le huis clos où a été exhibé le misérable dossier dont vous avez vous-même condamné l'origine, que, dans ce huis clos, avait été appelé à figurer M. le commandant Cuignet, instigateur de l'incident.

Je ne pense pas que cet officier supérieur se trouvât là pour assister votre représentant, M. le général Chamoin (1), et de quel droit, alors, témoin de l'accusation, avait-il été admis à discuter en secret, sur Un dossier clandestin, la déposition d'un témoin de la défense? C'était, certes, plus qu'une « irrégularité »; n'y avait-il pas là, pour qui a le sens droit de la justice, une inégalité révoltante?

Je m'excuse, mon général, d'insister autant sur ce qui ne paraît aujourd'hui que d'un intérêt secondaire,

(i) En effet, ma présence au huis clos a dû considérablement gêner le général Chamoin. (O G...).

mais on n'a raison de l'iniquité qu'en ne cessant de s'élever contre elle.

Veuillez agréer, mon général, mes sentiments de haute considération et de dévouement sincère.

Signé : L. Trarieux.

Réponse du général de Galliffet à la deuxième lettre de M. Trarieux.

Paris, le 19 septembre 1899

Monsieur le sénateur,

Je ne puis consentir à faire disparaître du « dossier secret n les pièces que vous me signalez. Je n'en ai pas le droit.

Veuillez croire, etc.

Signé : Général de Galliffet.

Troisième lettre de M. Trarieux au général de Galliffet.

Mon général.

Je ne veux point vous créer un ennui, et je n'insiste pas pour demander la suppression au dossier secret des pièces que je vous ai signalées, puisque vous ne vous croyez pas le droit de me donner satisfaction.

Mais il est, au moins, une précaution qui peut être prise et que vous ne me reluserei pas, je l'espère. Je désirerais que vous voulussiez bien joindre à ces pièces la correspondance que nous venons d'échanger. Elle perpétuerait mes protestations et garderait le souvenir des regrets personnels que vous avez bien voulu m'exprimer.

Signé : L. Trarieux.

Réponse du général de Galliffet à la 3' lettre de M. Trarieicœ

Paris, le 20 septembre 1899

Monsieur le sénateur,

En réponse à votre lettre du 19 septembre, j'ai l'honneur de vous faire connaître que la correspondance récemment échangée entre nous, au sujet de certains documents du dossier secret de l'affaire Dreyfus, sera annexée à ce dossier, ainsi que vous en avez exprimé le désir.

Recevez etc..

Le minisire de la Guerre Signé : Galliffet.

Lettré de M. Joseph Reinach à M. de Fraycinet ancien ministre de la Guerre.

Paris, le 13 septembre 1899

Monsieur le sénateur,

La lettre que votre collègue, M. Trarieux, vient d'adresser à M. le général de Galliffet, ministre de la Guerre, nous apprend que le bureau de statistique, qui employait, en 1897, les deniers de l'Etat à fabriquer des faux, s'en servait, en 1898, pour exercer des filatures contre deux sénateurs et un ancien député.

Vous étiez ministre de la Guerre quand j'ai fait à M. l'ambassadeur d'Italie, à la fin de 1898, les visites qui font l'objet des rapports du bureau des renseignements, rapports qui ont été versés dans un des dossiers secrets et communiqués, à huis clos, au Conseil de guerre de Rennes. C'est donc à vous que je m'adresse.

J'ignore si l'agent du 2« bureau qui était chargé de ma filature s'est contenté de me suivre dans la rue ou s'il était en mesure d'écouter aux portes de l'ambassade d'Italie.

Dans ce dernier cas, il a dû entendre M. le comte Tornielli me faire le récit que voici :

« Lorsqu'Esterhazy proposa ses services au colonel de Schwarzkoppen, l'attaché militaire allemand eut des soupçons : cet homme qui s'offrait ainsi appartenait-il vraiment à l'armée française? »

On retrouve un écho de ces perplexités de l'attaché militaire allemand dans la fameuse pièce : « Doute- Preuve ».

Schwarzkoppen n'avait point à se gêner avec Esterhazy; il lui dit nettement qu'il ne le prendrait à ses gages qu'après avoir eu la preuve qu'il était vraiment officier français, non un simple aventurier.

« Et Esterhazy, qui tenait fort à être engagé, ne se formalisa point. Il donna à Schwarzkoppen un rendezvous où l'attaché allemand put le voir défiler à cheval en uniforme d'ofïîcier supérieur, la croix sur la poitrine, à côté d'un général également en uniforme, avec lequel il s'entretenait familièrement.

e Schwarzkoppen fut convaincu, prit Esterhazy à son service.

Tel est l'un des récits que me fit le comte Tornielli dans l'une de ces visites, où j'ai été suivi par un agent du 2e bureau. Vous regrettez comme moi qu'il ne l'ait pas fait également à M. Trarieux. Votre éminent collègue l'aurait reproduit dans sa déposition, qui est à la fois une grande page d'histoire et un noble plaidoyer pour la justice.

Et, certes, Monsieur le sénateur, j'ai la conviction que cette indigne filature a été engagée et s'est exercée à votre insu. Vous conviendrez, d'autre part, que je suis fondé à vous demander si elle a été portée à votre connaissance. J'aime à penser qu'il n'en a rien été:, ce

ne serait alors qu'une preuve de plus de l'anarchie qui règne dans certains services.

Je vous prie de croire, Monsieur le sénateur, à tous mes sentiments les plus distingués.

Signé : Joseph Reinagh.

Réponse de M. de Freycinet à M. Joseph Reinach Thoune, le 15 septembre 1899 Mon cher ancien député,

Je n'ai jamais donné l'ordre d'exercer sur vous et sur mes deux honorables collègues du Sénat la filature dont vous vous plaignez dans la lettre du 19 septembre reçue aujourd'hui.

Vous n'avez été, à ma connaissance, l'objet d'aucune surveillance spéciale. Si votre nom a été relevé, ce ne peut-être qu'accidentellement, comme celui des personnes en vue qui entrent dans un tel lieu sur lequel l'attention se trouve appelée.

J'ai moi-même, étant ministre, figuré dans des rapports de cette nature et ne m'en suis point étonné.

Agréez, mon cher ancien député, l'expression de mes meilleurs sentiments.

Signé : C. DE Freycinet.

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Préface 5

Avant-Propos 7

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