CHAPITRE V
Et pourtant elle (la vérilé) est éternelle, Et ceux qui se sont passés d'elle Ici-bas ont tout ignoré.
Dieu parle : il faut qu'on lui réponde, Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pleuré.
(A. DE Musset.)
11 faut enfin se résoudre à pénétrer au sein de ce sensualisme abject qui a été chez nous la dernière conséquence et la condamnation définitive du scepticisme; il faut qu'on sache pourtant comment, après avoir commencé par douter de tout, ces hommes et ce siècle ont fini logiquement par abuser de tout. Et certes, c'en serait assez du spectacle dégoûtant de cette abjection morale pour que le doute fût jugé par tout ce qui tient encore à quelque chose d'honnête, s'il nous était permis de pénétrer jusqu'au fond de cette littérature pour en tirer tout ce qu'elle renferme d'enseignement. Mais on m'excusera si je ne puis pas tout dire, parce que l'on comprendra
que je n'ai pas pu tout lire. Il y a aujourd'hui dans le monde littéraire certains lieux mal famés où nul ne doit entrer, pour peu qu'il se respecte. C'est la sentine du cœur et de l'esprit humain, et, ainsi que les poëtes l'ont raconté de l'Averne, il s'exhale de ces bas-fonds une telle odeur de mort qu'aucun être vivant n'en saurait approcher, même eût-il des ailes.
Je ne consacrerai donc pas à chacun de ces poëtes une étude spéciale. De leurs œuvres je ne citerai que ce que nous en révèlent les critiques honnêtes; de leurs douleurs je ne prendrai que ce que nous en livrent leurs histoires publiques. Je ne ferai pas comparaître et parler tour à tour chacun de ces témoins, qui d'ailleurs se ressemblent; je les grouperai en chœur, et quel chœur étrange que ce concert de rires et de larmes, d'ivresse et de deuil, de blasphèmes et de regrets, de folies et de désespoirs sorti de ces bacchanales de la littérature! Alfred de Musset^ Henri Heine, IMurger, Gérard de Nerval, Hégésippe Moreau, — pour ne parler que des morts! — Quels noms accusateurs pour le doute qui les a faits! Quelles vies, quelles mœurs ! mais quelles souffrances aussi, et du sein de ces souffrances quels aveux pleins de remords! Ainsi ces malheureux témoignent-ils deux fois en faveur de la vérité, dans leurs meilleures heures comme dans leurs pires instants, par leurs retours instinctifs et subits vers le bien comme par leur profonde dégradation dans le ma!. Cette dégradation fournit la contre-épreuve du christianisme, et c'est quand le scepticisme, comme les anciens Spartiates, enivre ses esclaves, que nous pouvons
comprendre quel poison il leur verse, et nous en dégoûter!
Dans toutes ces existences plus tard si bouleversées vous remarquerez presque toujours une première période de christianisme : c'est un christianisme plus ou moins pénétrant, selon que l'éducation dans laquelle il prend sa source est elle-même plus ou moins solidement rehgieuse. Mais trèsgénéralement, dans ces sortes de natures poétiques, enthousiastes, sensibles à l'excès, l'impression chrétienne est vive, et même, quoi qu'il paraisse, elle est indélébile; c'est comme un sceau sacré sur un métal en fusion; plus tard on peut en profaner et en souiller l'empreinte, on ne l'efface pas, et quand Dieu a passé une fois dans une âme baptisée ou communiée, il peut en être chassé, mais il y laisse une place immense comme lui, dont le vide infini ne sera comblé jamais.
Il avait connu ce temps de christianisme pieux, cet Hégésippe Moreau élevé par des prêtres au séminaire d'Avon, auprès de Fontainebleau, et qui, dans un quart d'heure de repentir, un soir, recueillant dans l'église de Saint-Étienne du Mont ses souvenirs d'enfance, se disait à lui-même :
Autrefois, pour prier, mes lèvres enfantines D'elles-mêmes s'ouvraient aux syllabes latines, Et j'allais aux grands jours, blanc lévite du chœur,' Répandre devant Dieu ma corbeille et mon cœur.
Elle n'ignorait pas non plus ces douceurs de la foi et de la vie chrétienne celle qui, rappelant les joies de sa première communion, en parlait de la sorte :
« Ce jour me parut le plus beau de ma vie, tant « je me sentis plein d'effusion et en même temps de « puissance dans ma certitude. Je ne sais comment « je m'y prenais pour prier; les formules consacrées « ne me suffisaient pas, je les lisais pour obéir à la « règlC;, mais j'avais ensuite des heures entières où « seul, dans l'église, je priais d'abondance, "répan- « dant mon âme aux pieds de l'Éternel, et avec mon « âme, mes pleurs, mes souvenirs du passé, mes « élans vers l'avenir, mes affections, mes dévoue- « ments, tous les trésors d'une jeunesse embrasée « qui se consacrait et se donnait sans réserve à une « idée, à un bien insaisissable, à un rêve d'amour « éternel,
-f ....Quelle flamme ce sentiment n'allume-t-il « pas dans un cœur vierge! Quiconque a passé par « là sait bien que nulle affection terrestre ne peut « donner de pareilles satisfactions intellectuelles. Ce « Jésus est un ami, un frère, un père dont la pré- « sence éternelle, la sollicitude infatigable, la tente dresse, la mansuétude infinie, ne peuvent se comu parer à rien de réel et de possible.
« Il se passa alors six mois qui sont restés dans c( ma mémoire comme un rêve, et que je ne de- (( mande qu'à retrouver dans Téternité pour ma « part du paradis. Mon esprit était tranquille. Toutes « mes idées étaient riantes. Il ne poussait que des « fleurs dans mon cerveau naguère hérissé de rochers « et d'épines. Je voyais à toute heure le ciel ouvert u devant moi, la Vierge et les anges me souriaient a en m'appelant; vivre ou mourir m'était indifférent. « L'empyrée m'attendait avec toutes ses splendeurs.
w et je ne sentais plus en moi un grain de poussiùro « qui pût ralentir le vol de mes ailes. La terre était « un lieu d'attente, où tout m'aidait et miinvitait à « faire mon salut. Les anges me portaient sur leurs a mains comme le prophète, pour empêcher que, « dans la nuit, mon pied ne heurtât la pierre du che- « min.... Chaque fois que je priais, je retrouvais
« mes élans d'amour Je communiais tous les di-
« manches et à toutes les fêtes, avec une incroyable M sérénité de cœur et d'esprit. J'étais libre comme i< l'air dans cette vaste et douce prison du couvent. « Je traînais tous les cœurs après moi : tant il est « facile d'être parfaitement aimable quand on se sent « parfaitement heureux! »
Voilà quelle est, dans la vie de ces êtres émancipés, la page primitive, la page immaculée, et le point de départ qui décide de la direction de tout le reste. Nous l'avons rencontrée dans l'histoire de JoufTroy, dans celle de Santa-Rosa, de Léopardi et de Schiller. On la retrouverait de même dans celle de Henri Heine et d'Alfred de Musset. Ainsi tous tant que nous sommes, et quoi que nous en ayons, nous sommes imprégnés d'atmosphère religieuse, c'est en elle que nous respirons et que nous vivons; quels que soient les beaux noms dont notre apostasie voudrait se colorer, nous demeurons chrétiens par une infinité d'habitudes, d'influences, d'idées et de souvenirs, qui font désormais partie de notre substance morale. C'est une sorte de baptême que nous recevons du milieu où nous avons passé nos meilleures années; personne n'y échappe, et l'on peut établir comme une loi générale que, dans l'histoire de tout
homme, comme dans l'histoire du monde, quand on veut remonter à l'origine des choses, on rencontre un âge d'or,. un Éden tout rempli de la présence de Dieu, et dont la seule mémoire, conservée jusque dans le déclin de l'âge, a je ne sais quel charme mélancolique et doux qui fait notre dernière joie, quand elle ne fait pas notre regret et notre condamnation.
On trouve donc, dans ces livres, un témoignage d'amour en faveur de la religion. On y trouve, en second lieu, un témoignage de haine qui n'est pas moins concluant, si on sait bien l'entendre.
Que remarquez-vous, en effet, chez tous ces romanciers, poêles, journalistes, artistes, au sortir de leur enfance? Presque uniformément, c'est un accès de colère et de violence impie; et le premier bruit qui révèle leur existence au public est une explosion contre tout ce qu'ils ont cru, adoré et aimé. Ouvrez, si vous l'osez, ces Juvenilia des auteurs en renom. Quelle haine implacable de Dieu et de sa loi, de son Église et de son Christ! Quel déchaînement de passions brutales ou ignobles ! Le cynisme n'a pas de mesure, le blasphème n'épargne rien, et c'est une chose terrible et honteuse à la fois que le siècle qui se targue le plus de tolérance et de respect, soit justement celui où Dieu ait vu s'élever ses plus audacieux insulteurs.
Mais c'est par cette audace que l'impiétc se ruine ; elle se trahit dans ses causes, se déshonore par ses violences et se condamne elle-même par ses honteux résultats.
La cause, la voici telle que nous la révèle un de ceux qui ne Font que trop connue :
« La curiosilc du mal est une maladie infâme qui « naît de tout contact impur — C'est une torture « inexplicable dont Dieu punit ceux qui ont failli. « Ils voudraient croire que tout peut faillir, et ils en ce seraient peut-être désolés. Mais ils s'enquièrent, « ils cherchent, disputent. Du mal prouvé, ils en « sourient; du mal douteux, ils en jureraient; le « bien, ils veulent voir derrière. Qui sait? Voilà la « grande formule, le premier mot que Satan a dit, « quand il a vu le ciel se fermer. Hélas ! combien de « malheureux a faits cette seule parole ! Combien de M désastres et de morts, combien de coups de faux « terribles dans des moissons prêtes à pousser! Com- « bien de cœurs, combien de familles où il n'y a (f plus que des ruines, depuis que ce mot s'y est fait « entendre! Qui sait? qui sait? Parole infâme! Plutôt « que de la prononcer, on devrait faire comme les « moutons qui ne savent où est l'abattoir et qui y « vont en broutant Iherbe. Cela vaut mieux que « d'être un esprit fort et de lire Larochefoucauld ( I). »
L'impiété, en outre, se déshonore par ses violences. Mais les violences de ces livres, qui oserait les redire? Qui oserait citer les blasphèmes inouïs de Bruno, de Feuerbach, de Stirner et de tous ces fu-
(1) Alfred de Musset.
rieux de la gauche hégélienne ^ qui ont fait du cynisme leur religion, du néant leur dieu? Nous avons d'ailleurs peu de chose à leur envier en France, et il y a peu de temps que l'on a signalé aux pères de famille des monstruosités dont les auteurs sont peut-être les seuls à ne point rougir (1). Les poètes n'ont point voulu rester en arrière, et il y a eu, entre les doctrinaires et eux, une émulation de scandale qui dure encore. L un d'eux, comme Henri Heine^ se réveillait d'une orgie pour proclamer, en pleine civilisation chrétienne, que « le christianisme était la période « morbide de l'humanité, la triste religion du merce credi des Cendres « qui étouffe les fleurs et peuple « le monde de fantômes. )» Comme conséquence pratique, il appelait de ses vœux « une révolution « allemande , drame auprès duquel la Révolution « française ne serait qu'une innocente idylle (2). » Un autre, comme M. Quinet, demandait qu'on étouffât le catholicisme dans la boue. Les impiétés de Rolla sont amères et lugubres. Celles de Béranger sont railleuses, celles d'Hégésippe Moreau sont obscènes. On en écrit chaque jour qui réunissent tous ces divers genres de mérite, et comme écrire n'est rien, si de plus l'on n'agit, la poésie et le roman se faisant socialistes;, anarchistes, terroristes, ont demandé et demandent l'embrasement du vieux temple, se chargeant pour leur compte de fournir la torche et d'éclairer l'incendie.
Or, toutes ces colères ne prouvent qu'une chose :
(1) Voy. V Avertissement aux pères de famille, par Mgr l'évêque d'Orléans.
(2) H. Heine.
la crainte; et comme, d'ordinaire, on ne craint que ce qui est fort, la rage délirante de cette littérature est ainsi premièrement un hommage forcé à la puissance de Dieu. Seraient-ils ses ennemis, ces pauvres furieux, s'il n'était, comme ils le disent, qu'uue abstraction de l'esprit? L'honoreraient -ils de cette haine, si, retiré solitairement dans le ciel vide des déistes, ce Dieu avait renoncé à être leur maître dans ce monde et leur juge dans l'autre? Il vit, et c'est pour cette raison qu'ils le haïssent; il règne, et c'est pour cette raison qu'ils le redoutent.
Puis ils ne le détestent que parce qu'il est aimable, parce qu'il est parfait, parce qu'il dit le vrai et commande le bien. Sans cela, ils le mépriseraient-et ne se donneraient pas la peine de lui en vouloir. 3Iais comme ils n'ont pas pu le convaincre d'imposture, non plus que de péché; que son procès rappelé, instruit devant chaque siècle depuis dix-huit cents ans aboutit finalement à l'aveu de Pilate : Nidlam invenio in eo caiisam, que toutes les vaines idoles que nous élevons chaque jour tombent et se brisent en présence de l'arche oij il réside; et qu il demeure toujours seul la voie, la vérité, la beauté idéale, la pureté parfaite, la bonté infinie; c'est cette perfection même, cette beauté, cette pureté qui irrite les ennemis parce qu'elle les accable, et qui leur fait pousser leur Crucifigalurl
Enfin ils le haïssent parce qu'ils l'ont aimé, parce qu'ils l'ont trahi , et que c'est précisément ce qu'on pardonne le moins : Chi offendc non perdona. Ils lui pardonneraient sa perfection peutêtre, s'il n'avait jamais été pour eux qu'un étranger.
mais quand ils se rappellent que cette beauté sans tache fut également pour eux une bonté ineffable et miséricordieuse, qu'elle les a inondés de grâces, qu'elle les en comble chaque jour, qu'ils avaient fait le serment de ne l'oublier jamais, et que maintenant ils ne sont et ne peuvent être à ses yeux que des apostats et des traîtres ; alors l'amour aigri se tourne en haine étrange, et Dieu devient l'objet d'une irréconciliable fureur. Mais c'est une fureur qui se trahit elle-même par ses excès, se condamne par son aveuglement; et elle ne peut que grandir celui qu'elle ose attaquer, sans atteindre jusqu'à lui. Or l'honneur d'une telle haine n'est pas accordé à tous, c'est une des couronnes de Jésus-Christ sur la terre, elle est son signe divin. Par l'excès de l'outrage, elle ne fait que donner la mesure de sa grandeur, et si jamais personne ne fut haï comme Dieu, c'est qu'il n'y a personne qui puisse être aussi bon et aussi grand que Dieu.
Troisième témoignage qui ressort de ces âmes en faveur de la vérité : le témoignage de leurs combats intimes, de leurs propres désaveux et de leurs contradictions.
On sait le mot de Montaigne : « S'ils sont assez fous, ils ne sont pas assez forts. » C'est la même faiblesse que -ces faiseurs de romans, de vers et de brochures accusent encore maintenant par leur inconséquence.
Les faux témoins finissent toujours par se couper. Un jour la rage se calme, la grâce arrive, peut-être par le chemin de la douleur; une parole s'échappe entre deux accès de haine : c'est une parole de foi, d'espérance et d'amour! D'où peut-elle sortir? C'est que le christianisme est demeuré au fond de ces cœurs révoltés , et c'est encore lui qui se rappelle à eux par de cuisantes blessures. Il se révélait hier par des cris de colère, il se trahit aujourd'hui par des regrets, des doutes, des contradictions et des larmes.
L'un d'eux n'avait reculé devant aucun abîme de folie et de débauche, il avait insulté et chansonné les prêtres qui l'avaient adopté et élevé gratuitement, il avait tout chanté : l'orgie, le blasphème grossier, l'impiété cynique, le sacrilège élégant, et il s'était vanté d'avoir fait tomber du haut des temples la croix qu'il avait déjà arrachée de son cœur :
Complice des docteurs et des pharisiens,
J'ai blasphémé le Christ, persécuté les siens;
Quand l'émeute aux bras nus, pour la traîner au fleuve,
Arrachant une croix à la coupole veuve.
Insultait, blasphémait Dieu gisant sur le sol.
De loin sur les manteaux je veillais comme Saul.
Mais un soir, il se trouve transporté, il ne sait comment , à Saint-Étienne du Mont : « quelques rares chrétiens peuplent seuls l'ombre immense, » des enfants, un vieillard, « une pâle mère en deuil. » Hégésippe Moreau retrouve sa pieuse^ enfance , il hésite, il doute :
Et de vagues remords assailli de bonne heure : Où puiser, ai-je dit, la paix intérieure?
Où marcher dans la nuit sans étoiles aux cieux? Et sans guide ici-bas? Enfants insoucieux..,. Combien de jeunes cœurs que le doute rongeai Combien déjeunes fronts qu'il sillonne déjà!
Puis le poëte s'agenouille, ouvre un livre : c'est le livre de V Imitation ; la rosace s'illumine de la pourpre de l'Occident, « l'orgue remplit la nef d'un long et doux murmure. »
Et je balbutiai : Seigneur, faites-moi croire!... Le vent d'hiver pleura sous le parvis sonore, Et soudain je sentis que je gardais encore Dans le fond de mon cœur, de moi-même ignoré, Un peu de vieille foi, parfum évaporé (1).
Montaigne n'avait-il pas raison de dire : « Il n'est âme si revesche qui ne se sente touchée de quelque révérence à considérer cette vastité sombre de nos églises, la diversité d'ornements et ordre de nos cérémonies; et ouir le son dévotieux de nos orgues et l'harmonie si posée et religieuse de nos voix. Ceux même qui y entrent avec mépris sentent quelque frisson dans le cœur et quelque horreur qui les met en desfiance de leur opinion (2). »
Cette impression religieuse, cette juste défiance de son opinion, M. Alfred de Musset l'éprouve également dans nos églises chrétiennes :
Les orgues se taisaient, les lampes immobiles Semblaient dormir en paix sous les voûtes tranquilles; Un écho prolongé répétait chaque pas...
Solitudes de Dieu, qui ne vous connaît pas?
(1) H. Moreau. Myosotis. Un quart d'heure de dévotion.
(2) Montaigne. Essais, II, ch. xii.
Dômes mystérieux, solennité sacrée, Quelle âme eu vous voyant est jamais demeurée Sans doute et sans terreur?...
Mais c'est par-dessus tout l'aspect du Crucifix qui bouleverse le poète et le force à se dédire. L'incroyance a beau faire effort et crier :
0 Christ, je ne suis pas de ceux que la prière Dans tes temples muets amène à pas tremblants ; Je ne suis pas de ceux qui vont à ton calvaire, En se frappant le cœur, baiser tes pieds sanglants; Et je reste debout sous tes sacrés portiques, Quand ton peuple fidèle, autour des noirs arceaux, Se courbe en murmurant sous le vent des cantiques, Comme au souffle du nord un peuple de roseaux.
C'est l'orgueil moderne qui se redresse ainsi ; mais le cœur a sa revanche, et. quelques vers après, avec quelle éloquente contradiction de lui-même il fait au Crucifix son amende honorable :
Eh bien ! qu'il soit permis d'en baiser la poussière Au moins crédule enfant de ce siècle sans foi, Et de pleurer, ô Christ! sur cette froide terre Qui vivait de sa mort et qui mourra sans toi. Ohi maintenant, mon Dieu, qui lui rendra la vie? Du plus pur de ton sang tu l'avais rajeunie : Jésus, ce que tu fis, qui jamais le fera? Nous, vieillards nés d'hier, qui nous rajeunira (1)?
Est-ce là une fiction? Le peut-on croire lorsque le même sentiment anime et relève des milliers de vers semblables, lorsqu'on en trouve la trace dans une sorte de rêverie de ses jeunes années, et que
(1) A. de Musset. RoUa.
rhomme qui écrivait ces lignes douloureuses n'avait pas atteint vingt ans.
« Jésus, Jésus, m'écriai-je, sommes-nous frères?... « Oui, tu es sorti comme moi des entrailles d'une
« femme — Un sourire plus doux et plus triste
« encore que le premier fut sa réponse ; un inexpri- « mable regret me saisit. — T'aurais-je méconnu (1)?»
Ce regret inexprimable, il l'exprime partout. C'est lui qui corrige la molle volupté de ses vers par ce je ne sais quoi d'amer qui a le goût des larmes. Il se mêle, comme l'épine, à sa prose brillante, pénétrante, libre comme sa poésie. Dans cette Confession d'un Enfant du siècle qui n'est, dit-on, qu'une page détachée de son histoire, quand un jour il rencontre, sur le sein qu'il va percer^ un crucifix d'ébène, ce crucifix inévitable qui le poursuit partout :
« Je reculai frappé de crainte, dit-il dans une page « émue que je n'ai pas le courage d'abréger, ma « main s'ouvrit et l'arme tomba... Je joignis les « mains tout à coup et me sentis fléchir vers la terre : « Seigneur mon Dieu, dis-je en tremblant, Seigneur «mon Dieu, vous étiez là! »
« Que ceux qui ne croient pas au Christ lisent « cette page, ajoute-t-il. Je n'y croyais pas non plus. « Ni enfant, ni au collège, ni homme, je n'avais « hanté les églises; ma religion, si j'en avais une, « n'avait ni rit ni symbole, et je ne croyais qu'à un « Dieu sans forme, sans culte et sans révélation. « Empoisonné, dès l'adolescence, de tous les écrits
(1) A. de Musset. Le Tableau d'église^ 1830. Fragment cité par M. de Moûy. Les Jeunes Ombres.
« du dernier siècle, j'y avais sucé de bonne heure » le lait stérile de l'impiété. L'orgueil humain, ce « dieu de l'égoïste, fermait ma bouche à la prière, « tandis que mon âme effrayée se réfugiait dans l'es- « poir du néant.
«... Ah! que je le sentis jusqu'à l'âme, et que je « le sens maintenant encore! Quels misérables sont « les hommes qui ont jamais fait une raillerie de « ce qui peut sauver une âme!... Comment ose-t-on « toucher à Dieu ?
« Comme à un regard du soleil la neige descend « des montagnes et du glacier qui menaçait le ciel « forme un ruisseau dans la vallée, ainsi descendait « dans mon cœur une source qui s'épanchait. Le re- « pentir est un pur encens : il s'exhalait de ma souf- « france... Un seul instant m'avait rendu le calme, « la force et la raison. Je m'avançai..., je m'incli- « nai,.., je baisai le Crucifix.
« Dors en paix, lui dis-je; Dieu veille sur toi...; « J'en jure par ton Christ, je ne tuerai ni toi ni « moi.... Et toi, Jésus qui l'as sauvée, pardonne- (c moi, ne le lui dis pas. Je suis né dans un siècle « impie, et j'ai beaucoup à expier. Pauvre Fils de « Dieu qu'on oublie, on ne m'a pas appris à t'aimer. « Je ne t'ai jamais cherché dans les temples, mais, « grâce au Ciel, là où je te trouve, je n'ai pas appris « encore à ne pas trembler. Une fois avant de mou- « rir, je t'aurai du moins baisé de mes lèvres sur « un cœur qui est plein de loi. Protége-le tant qu'il « respirera; restes-y, sainte sauvegarde; souviens- « toi qu un infortuné n'a pas osé mourir de sa douce leur en te voyant cloué sur une croix. Impie,
« tu Tas sauvé du mal; s'il avait cru, tu l'aurais {< consolé.
« Pardonne à ceux qui l'ont fait incrédule , puisât que tu l'as fait repentant; pardonne à tous ceux « qui blasphèment! ils ne t'ont jamais vu sans doute « lorsqu'ils étaient au désespoir! Les joies humaines « sont railleuses, elles dédaignent sans pitié, 6 « Christ! Les heureux de ce monde pensent n'avoir « jamais besoin de toi : pardonne! Quand leur or- « gueil t'outrage , leurs larmes les baptisent tôt ou « tard. Plains-les de se croire à l'abri des tempêtes, « et d'avoir besoin pour venir à toi des leçons sévères « du malheur. Notre sagesse et notre scepticisme « sont dans nos mains de grands hochets d'enfants ; « pardonne-nous de rêver que nous sommes impies, « toi qui souriais au Golgotha. De toutes nos misères « d'une heure, la pire est, pournos vanités, qu'elles « essayent de t'oublier. Mais, tu le vois, ce ne sont
« que des ombres qu'un regard de toi fait tomber
(( C'est aussi la douleur qui nous conduit à toi comme « elle t'a amené à ton père. Nous ne venons que « couronnés d'épines nous incliner devant ton image ; « nous ne touchons à tes pieds sanglants qu'avec des « mains ensanglantées, et tu as souffert le martyre « pour être aimé des malheureux (1 j. »
(1) A. de Musset. Confession (Vun Enfant du siècle^ ch. vr, p. S^tS.
Quelle n'est pas la grandeur et la beauté de cette foi qui arrache de tels hommages
Au moins crédule enfant de ce siècle sans foi?
Mais il n'est pas le seul, et il faut continuer à raconter ces combats, à enregistrer ces aveux et ces contradictions. Qui n'a vu, par exemple, avec dégoût et tristesse, un vieillard autrefois justement honoré pour avoir jeté dans notre histoire de France la poésie de son style et l'autorité de sa science, étonner le monde littéraire par la futilité non moins que le scandale de ses derniers écrits ? « A chacun sa croix « et ses stigmates, disait jadis M. Michelet, après « une tirade émouvante sur le doute. La mienne date « du jour où mon âme tomba dans ce corps misé- « rable que j'achève d'user en écrivant ceci. Pauvre « âme, qu'avais-tu fait pour traîner cette chair? « Vierge tu fus lancée, comme Eve, dans le jardin des « séductions, ignorante et passionnée, avide et timide, « toute prête à la tentation et à la chute (1). » Eve depuis n'a que trop mangé le fruit défendu; sa chute, elle s'y complaît; et n'est-ce pas un peu d'ellemême qu'elle écrit : « Puis cette âme condamnée à " l'hymen de la matière s'est matérialisée volontai-
(1) M, Michelet. Hist. de France, t. II, p. 639.
« rement. Elle a pris goût à son supplice, elle l'a a embrassé, elle s'y est plongée. Elle s'est mise à « voyager par la boue des carrefours, mangeant, « buvant, jouissant à chaque porte (1). » Mais, si déchue qu'elle soit^ elle se ressouvient de l'Êden. M. Michelet nous racontera comment lui , le libre penseur, ne peut entendre le bruit de nos fêtes chrétiennes, voir les fidèles revenir de la table divine rajeunis et renouvelés, sans être triste et se dire : « Que ne suis-je avec eux, un des leurs, et le plus « simple, le moindre de ces enfants (2)? » Mais, lui aussi s'émeut devant un crucifix, et quand il l'a rencontré dans le lieu le plus solennel qu'il y ait en ce monde, il est allé à lui respectueusement, tendrement, et il l'a salué de ces mots qui resteront pour absoudre sa mémoire, quand trop d'autres paroles la condamneront peut-être :
« J'ai baisé de bon cœur la croix de bois qui se « lève au Coîysée, vaincu par elle. De quelle étreinte « la jeune foi dut-elle la serrer, lorsqu'elle apparut i< dans cette enceinte entre les lions et les léopards? « Aujourd'hui encore, quel que soit l'avenir, cette « croix, chaque jour plus solitaire , n'est-elle pas « pourtant l'unique asile de l'âme religieuse? L'au- « tel a perdu ses honneurs, l'humanité s'en éloigne « peu à peu; mais je vous en prie, oh! dites-le-moi, « si vous le savez, s'est-il élevé un autre autel (3)? »
Chez d'autres, la rétractation est formelle et la contradiction est volontaire et avouée. Quelques-uns
(1) M. Michelet. Ilist. de France^ t. 11, p. 639.
(2) Voij. Conclusion, p. 338.
(3) M. Michelet. Inlroduction à VHht. de France, V^ édit., p. 22.
des blasphèmes de Henri Heine sont connus, mais on ne sait pas assez quelle âme combattue fut celte âme d'impie et de cynique railleur.
Il avait premièrement épuisé l'athéisme et fini par professer que le Dieu de Thomme c'est l'homme : « J'étais humilié de passer pour une simple créature, « moi à qui le philosophe lîégel avait fait croire que « j'étais un Dieu! Combien j'étais fier alors de ma « divinité! » Il avait en second lieu épuisé le sensualisme, ne cherchant d'autre paradis que celui delà terre : « Nous voulons, dès ici-bas, atteindre « sur la terre le royaume des cieux. Nous voulons « être heureux; il y a assez de jnyrtes et de roses « comme cela, assez de beautés et de joies; laissons '(■ le paradis aux moineaux et aux anges (1). »
Mais voici que Henri Heine se trouble dans son athéisme. « Il me sulfite, dit-il, devoir quelqu'un dis- « cuter l'existence de Dieu pour sentir en moi une « inquiétude aussi singulière, une oppression aussi « indéfinissable, que celle que j'éprouvai jadis à « Londres, quand, visitant New-Bedlam, je me vis « seul et abandonné par mon guide au milieu d'une « foule de fous. Douter de Dieu, c'est douter de la vie « elle-même; ce n'est rien moins que la mort (2). »
Puis, dans un beau mouvement de repentir et de foi, il abjure son passé, confesse ses erreurs, et dicte cette page étrange, où l'agression violente, la raillerie amère se mêlent à des expressions qui touchent au sublime.
(1) H. Reine. V Allema'j ne, dans la Revue des Deux-Mondes, t. IX. p. 311.
(2) Voy. VAUemwjne. Revue des Deux-Mondes, t. XIV, p. 25.
« Oui, si j'ai fait la paix avec la créature, je l'ai
« faite aussi avec le Créateur. Et cela au grand
« scandale de mes amis les philosophes, qui m'ont
(< reproché amèrement d'être retombé dans la vieille
« superstition : c'est ainsi qu'ils nomment mon
« retour à Dieu. Tout le haut clergé de l'athéisme
« a prononcé sur moi l'analhème — Oui, je suis re-
« venu à Dieu comme l'enfant prodigue, après avoir
« longtemps gardé les pourceaux avec les hégéliens.
« Est-ce la misère qui m'y a poussé? C'est un motif
« peut-être moins misérable. Le mal du pays, le mal
« du ciel, s'est emparé de mon âme et m'a emporté,
« à travers les forêts et les ravins, sur les cimes les
« plus glissantes de la dialectique. J'ai rencontré en
« chemin le Dieu des panthéistes; mais je n'ai pu
« en faire usage. Ce pauvre être chimérique est
« mêlé au tissu de l'univers ; c'est dans la matière
« qu'il a grandi, qu'il est emprisonné, et il est là
a sans force, sans volonté, qui vous regarde en bâil-
« lant. Si on aspire à un Dieu qui puisse être
« secourable, et c'est là la chose essentielle, on est
a bien obligé d'admettre un Dieu personnel, supé-
« rieur au monde et doué de saints attributs, bonté,
«c sagesse et justice infinies. Alors, V immortalité de
« rame nous est accordée.... Que je n'aie point
« refusé cette joie, que j'y aie, bien au contraire,
« pensé sans cesse avec bonheur, tout homme sen-
M sible le comprendra (1). »
Un protestant qui est d'une tout autre école, Sis- (1) Revue des Deux-Mondes^ t. XIV, p. 30.
monde de Sismondi, avait aussi méprisé les croyances chrétiennes et encouru par là les reproches de sa mère : « Laisse en paix la Trinité, la Vierge et les saints, ce sont les colonnes qui soutiennent tout l'édifice, il s'écroulera si tu les ébranles. Et que deviendront les âmes que tu auras privées de toute consolation et de toute espérance? » Mais cette religieuse mère vient à lui être enlevée. Sismondi relit les lettres qu'elle lui écrivait, peut-être celle-là même que je viens de citer, et, sentant tout à coup chanceler sa philosophie : « Que reste-t-il de tant d'amour? s'é- « crie-t-il en présence de ces chères reliques; seraitce il possible qu'elle fût encore quelque part, son- (( géant à moi, veillant sur moi, mettant, comme « elle faisait alors, tout son bonheur dans le mien et « jouissant de l'amour que je lui garde? Que je vou- « drais le croire, c'est-à-dire le comprendre (1) ! »
Mais pourquoi ne le croirait-il pas sans le comprendre? Et s'il lui faut des preuves, n'est-ce pas déjà une preuve de l'immortalité que ce désir unanime, cet appel universel que lui adressent les âmes, et. qui, le jour des morts, arrachait à un autre et illustre protestant ce souhait, bien digne de l'âme élevée et généreuse de Léopold Robert ;
« C'est aujourd'hui que l'on prie pour ceux qui ont « été enlevés à la terre, écrivait-il de Rome peu de « jours avant de se plonger lui-même dans la tombe. « Hélas! nos prières feront- elles du bien à ceux
(1) S. de Sismondi , cité par M. Scherer. Nuuv. Etudes sur hi littérat. contempor., p. 155.
« que nous regrettons? Quoi qu'il en soit, je n'en « suis pas moins porté à les faire, bien que, dans « notre culte, nous n'ayons pas cette obligation, « Mais tout ce qui parle à l'âme, au cœur, devrait « être universellement reçu; et il me semble qu'il y fc a quelque chose d'attendrissant dans ce commun « accord de lamentations des vivants pour ceux qui « ne sont plus. Elles nous font réfléchir à notre « destinée (1). »
Les souvenirs m'entraînent.... Mais quel serait le terme à toutes ces citations? Quel est celui de ces poêles, artistes, historiens, romanciers, journalistes, qui n'ait eu ses combats, ses rappels, ses aveux, ses contradictions? Et n'est-ce pas même là le principal bienfait de tous ces écrits personnels, mémoires, confidences, souvenirs, confessions, qui nous ont mis à même d étudier de plus près le travail de l'âme aux prises avec la vérité? « Oui, et c'est l'enseignement que nous en retirerons après M. Caro, oui, au fond, et malgré des apparences contraires, ce siècle a un grand instinct religieux. Les âmes les plus hautes ne jouent pas avec ce sentiment du divin, qui est la vive empreinte de l'infini sur nous. Quand elles se séparent du christianisme, c'est avec des luttes plus ou moins longues, c'est avec des angoisses. Elles le respectent, même après le divorce accompli, et longtemps le cœur saigne de ce déchirement. Quelle différence avec l'ironie légère ou l'amertume hautaine des sceptiques du dernier siècle 1 Ces pages resteront
(1) Foy. M. Feillet de Conches. Léopold Robert^ dans la Revue des Deux-Mondes, IS^tS, t. XXIV, p. 239.
donc comme l'expression vraie d'un grand nombre de consciences éprouvées par le même doute, frappées au même endroit, dépossédées de leur tranquille bonheur (1 ), » rendant à la religion, qu'elles honorent et regrettent, ce témoignage sincère et parfois éloquent, qu'elle seule est reine et mère de ceux même qui l'outragent; que l'on peut la quitter dans la première ivresse, mais que l'on est heureux de revenir vers elle à la première larme.
Un quatrième témoignage est celui que fournissent la satiété du mal et le dégoût de soi-même.
Cette ivresse ne dure donc point; le plaisir ne tarde pas à s'user par l'habitude; et sans que nulle leçon lui vienne du dehors^, il sort de son propre fond un jugement plus sévère que celui qui lui était infligé par les hommes, la religion ou la douleur :
Ah ! malheur à celui qui laisse la débauche Planter son premier clou sous sa mamelle gauche ! Le cœur d'un homme vierge est un vase profond : Lorsque la première eau qu'on y verse est impure, La mer y passerait sans laver la souillure, Car l'abîme est immense et la tache est au fondi
Alfred de Musset devait, plus que tout autre,
(1) M. Garo. Philos, contempor. Jouffroy. Revue des Deux-Mondes, 15 mars 1865.
comprendre le malheur dénoncé dans ces vers. Nous avons vu des âmes s'arrêter sur la pente de leurs égarements, et se bâtir, à mi-cute, un petit idéal dont la modération ferait toute la sagesse, et la médiocrité tout le bonheur. Alfred de Musset, cœur altier, âme extrême, abhorre ces compromis :
0 médiocrité! Celui qui, pour tout bien,
T'apporte à ce tripot dégoûtant de la vie,
Est bien poltron au jeu s'il ne dit : Tout ou rien.
Il ira donc au fond de l'abjection elle-même. Après la volupté poétique, élégante, il ne reculera pas devant la crapuleuse ivresse. Cette hideuse et dévorante curiosité du mal qu'il nous a décrite, il lui faut l'assouvir. Il sera le poëte de l'orgie,* en attendant qu'il en devienne la victime :
Tu te gonfles, mon cœur; des pleurs.... le croirais-tu ?
Tandis que j'écrivais ont baigné mon visage.
Le fer me manque-t-il, ou ma main sans courage
A-t-elle lâchement glissé sur mon sein nu?
— Non, rien de tout cela. Mais si loin que la haine
De cette destinée aveugle et sans pudeur
Ira, j'y veux aller. J'aurai du moins le cœur
De la mener si bas que la honte l'en prenne (1).
La honte l'en prend bientôt, et quand, après une folle bacchanale, le soir arrive avec ses graves conseils, son éloquente solitude, ses lumières éteintes, ses parures flétries, ses fleurs fanées, ses derniers bruits mourants, les coupes vides, le cœur souillé, c'est alors que commence la vengeance de la vérité
(1) A. de Musset. Vœux stériles.
et la juslilicalion de la loi : le malheureux se regarde et se méprise :
Il n'existe qu'un être
Que je puisse en entier et constamment connaître, Sur qui mon jurrement puisse au moins faire foi, Un seul! Je le méprise; et cet être, c'est moi.
Ainsi, comme l'a remarqué M. de Lamartine, quand on ne veut plus 'combattre un destin, un penchant devenu plus fort que nous, il y a encore un moyen de se venger de lui, c'est d'en rire et de dire : « Aimons, rions, buvons, amusons-nous, tout le reste est vanité. » Il y a un amer plaisir et un âpre orgueil à chanter ainsi son propre avilissement et sa propre honte. On se venge du sort qui nous a fait fange en se barbouillant soi-même de sa propre boue et en lui disant, ainsi défiguré : « Je te défie de me mépriser plus que je ne me méprise moi-même; mais toi aussi je te méprise (1). »
A cette exaltation délirante dans le mal, à ce sentiment honteux de son avilissement qui est le premier châtiment de la débauche, en succède bientôt un autre. C'est une tristesse profonde qui remplace la colère, c'est le dégoût qui vient après le mépris^ ce sont les plaintes et les larmes; et quelle plainte que celle qui s'échappe de toutes ces âmes ou brisées ou usées par l'orgueil et les sens !
« Nous sommes, s'écrie l'une d'elles^ une généralion infortunée, une colonie errante dans l'infini du doute, cherchant, comme Israël, une tente de repos,
(1) M. de Lamartine. Cours familier de littérature^ entret. XII, p. 505.
mais abandonnée, sans prophète, sans guide^ sans étoile, et ne sachant même pas où dresser une tente dans l'immensité du désert.
« Voilà aussi pourquoi l'ennui nous dévore, les passions nous égarent, et le suicide, démon des ténèbres, nous attend à notre chevet, ou nous attire le soir sur le bord des eaux. Nous n'avons plus de fond solide pour y jeter l'ancre de la volonté, et cette ancre inutile s'est brisée dans nos mains. Nous avons perdu la garde de nous-mêmes, l'empire de nos affections, la conscience de nos forces. Nous doutons même de notre existence éphémère, de notre rapide passage sur cette terre maudite, et Ton nous voit sans cesse arrêtés devant le spectacle de notre propre vie comme un homme qui s'agite dans la fièvre et s'éveille en criant : Que signifie ce rêve (1^? »
Vous avez vu vingt fois le tableau mélancolique où Gleyre a poétisé le soir de la vie; cette nef qui glisse sans l'effort de la rame, ce chœur de vierges qui chantent, sourient et applaudissent; ces voix qui semblent monter, ce jeune génie qui effeuille des roses et laisse baigner son pied dans la fraîcheur de l'eau; puis, sur le bord, un vieillard, l'œil profond, le front penché, assis près d'un arbuste à demi desséché, à côté de sa lyre muette et de son bâton gisant, qui regarde tristement passer la fête .joyeuse qui ne le connaît plus, pendant que lombre descend, que la lune se montre, et que les hirondelles, fuyant l'hiver, traversent le sombre azur des cieux.
C'est bien l'image de ces poètes pour qui déjà le
(1) Lettres à Marcie. Lettre IV^, p. 194.
plaisir n'est plus qu'un souvenir, quand ce n'est pas un objet de dégoûts et de remords. iMais, au lieu d'un vieillard, souvent celui qui s'assied fatigué sur la rive, c'est un jeune homme usé, rendu avant le temps, quia épuisé la vie et qui rejette la coupe. C'est Henri Heine se traînant sur les bancs de nos boulevards, s'enivrant du spectacle de la vie et de la foule, où il ne se mêlait plus; ou venant s'asseoir au Louvre devant les formes plastiques de la beauté antique, et là, pleurant de regret, de dépit ou de désespoir. C'est Alfred de ]Musset jetant, dans ses Nuits d'été, des plaintes comme celles-ci :
Hélas! toujours un homme, hélas! toujours des larmes, Toujours les pieds poudreux et la sueur au front, Toujours d'aiiVeux combats et de sanglantes armes. Le cœur a beau mentir, la blessure est au fond (1).
Et dans une autre Nuit :
L'homme est un apprenti, la douleur est son maître. Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert.... Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée, Pour vivre et pour sentir l'homme a besoin de pleurs. La joie a pour symbole une plante brisée, Humide encor de fruits et couverte de fleurs (2).
Dans l'épître à Lamartine :
0 poëte, il est dur que la nature humaine, Qui marche à pas comptés vers une fin certaine, Doive encor s'y traîner en portant une croix, Et qu'il faille ici-bas mourir plus d'une fois.
(1) A. de Musset. Nuit d'aoïit, p. 61 (2)Id. /6id.,p. 71.
Puis, entre mille, cette plainte plus personnelle :
Oh ! viens dans mon âme froissée, Qui saigne encor d'un mal bien grand, Viens verser ta blanche pensée Gomme un ruisseau dans un torrent.
Car sais-tu seulement pour vivre Combien il m'a fallu pleurer?
De cet ennui qui désenivre Combien en mon cœur dévorer ?
En vérité, ne sont-ce pas là « ces âmes que la grandeur de leur mal a faites tristes, qui se traînent courbées, malades, les yeux défaillants, le cœur inassouvi, et dont le prophète ajoute qu'elles rendent témoignage de la justice de Dieu (1)? »
Quelques-unes toutefois essayent de se relever. Lorsque la satiété est parvenue à son comble, lorsqu'on a bien senti le néant de la jouissance et la honte du vice, du fond même de l'abîme on regarde le ciel : Là-haut, dans cette lumière, n'y a-t-il rien qui brille pour moi? Et l'âme la plus dégradée se remonte par trois mouvements souvent trop tôt refoulés, mais dirigés vers Dieu, et d'où la vérité tire une gloire nouvelle et plus directe que l'autre.
(1) Barucft, ch. ii.
Ce ne sont premièrement que des aspirations, des questions, des appels. Le poète se demande :
Pourquoi le Dieu qui me créa Fit-il, en m'animant, tomber dans ma poitrine
L'élincelle divine
Qui me consumera?
Pourquoi suis-je le feu qu'un salamandre habite? Pourquoi sens-je mon cœur se plaindre et s'étonner, Ne pouvant contenir ce rayon qui s'agite, Et qui venu du ciel y voudrait retourner (1)?
Franck, ce frère de Manfred, qui, lui aussi, n'est autre que YEnfant du siècle, se pose la même question :
0 nature, dis-moi, dis-moi, mère imprudente, Pourquoi m'obsèdes-tu de cette soit'ai'dente, Si tu ne connais pas de source où l'étaocher? Il fallait la créer, marâtre, ou la chercher ! L'arbuste a sa rosée et l'aigle a sa pâture. Et moi, que t'ai -je fait pour m'oubiier ainsi? Pourquoi les arbrisseaux n'ont-ils pas soif aussi? Pourquoi forger la flèche, éternelle nature, Si tu savais toi-même, avant de la lancer, Que tu la dirigeais vers un but impossible Et que le dard lancé de ta corde terrible Sans rencontrer l'oiseau pourrait te traverser (2) ?
Poser ainsi la question, n'est-ce pas déjà la résoudre? N'est-ce pas donner une preuve de l'immortalité que de montrer cette soif et cet imprescriptible besoin que l'on en a? Dès lors, s'étonne-t-on de voir Franck conclure aussitôt à l'espérance?
(1) A. de Musset. La coupe et les lèvres, dédicace, p. 207.
(2) A. de Musset. IbUL, p. 268.
Ange de l'espérance,
Sur mon cœur en partant viens encor te poser; Donne-moi tes adieux et ton dernier baiser. Viens à moi. Je suis jeune et j'aime encor la vie. Intercède pour moi, demande si les cieux Ont une goutte d'eau pour une âme flétrie. (Il se jette à genoux.)
L'espérance, voilà la solution. Voilà le second mouvement qui succède au désir et par lequel se relève le pauvre être déchu. C'est à elle que de Musset veut s'attacher. C'est par elle qu'il prétend se distinguer des sceptiques, de Gœlhe, deByron, et que, se retournant vers ce dernier, VEnfant du siècle dit : « 0 Dieu! moi qui te parle et qui ne suis qu'un faible enfant, j'ai connu peut-être des maux que tu n'as pas soufferts, et cependant je crois à l'espérance, et cependant je bénis Dieu 1 »
Maintenant, il aura beau désespérer et maudire^, si bas qu'il descende^ l'espérance veut le suivre, l'ange qu'il a salué s'attache à ses pas et lui montre partout de consolants emblèmes :
Quand j'ai traversé la vallée, Un oiseau chantait sur son nid; Ses petits, sa chère couvée, Venaient de mourir dans la nuit.
Cependant il chantait l'aurore.
0 ma muse, ne pleurez pas; A qui perd tout, Dieu reste encore, Dieu Ik-haut, l'espoir ici-bas (1)1
Mais qu'espère-t-il donc? Que peut-il attendre de Dieu dans cette vie de désordre ? Hélas 1 qui ne sait
(1) A. de Musset. Nuit cVaoût.
les inconséquences de notre esprit, surtout les décevantes illusions de notre cœur? A. de Musset espère le prix de l'immortalité :
Créature d'un jour qni t'agites une heure, De quoi viens -tu te plaindre et qui te fait gémir? Ton âme t'inquiète et tu crois qu'elle pleure : Ton âme est immortelle, et tes pleurs vont tarir.
Le regret d'un instant te trouble et te dévore ; Tu dis que le passé te voile l'avenir. Ne te plains pas d'hier : laisse venir l'aurore ; Ton âme est immortelle, et le temps va s'enfuir I
Ton corps est abattu du mal de ta pensée, Tu sens ton front peser et tes genoux fléchir; Tombe, agenouille-toi, créature insensée : Ton âme est immortelle, et la mort va venir.
Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière, Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr; INIais non pas ton amour. Si ton amour t'est chère, Ton âme est immortelle et va s'en souvenir.
VEspoir en Dieu couronne ces lyriques élans vers l'immortalité. C'est la plus grande poésie d'A. de Musset, celle qui, par son sujet et son sentiment profond, réalise le mieux l'idéal que Jouffroy avait conçu de la lyre telle qu'il la comprenait dans notre âge souffrant. C'est l'inquiétude moderne, c'est l'âme de l'enfant du siècle qui vit, s'agite, s'émeut, espère, prie dans ces vers. Et qui même n'a retrouvé quelque chose de la sienne dans la souffrance de cet homme jeune, plein d'illusions, qui voudrait s'arranger de la facile morale de l'épi curéisme, vivre commodément,
Et regarder le ciel sans s'en inquiéter?
Mais je ne puis, dit-il,
Je ne puis, malgré* moi l'infini me tourmente, Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir, Et, quoi qu'on en ait dit, ma raison s'épouvante De ne point le comprendre et pourtant de le voir. Qu'est-ce donc que ce monde et qu'y venons-nous faire, Si pour qu'on vive en paix il faut voiler les cieux? Passer comme un troupeau, les yeux fixés à terre Et renier le reste? est-ce donc être heureux? Non, c'est cesser d'être homme et dégrader son âme....
Lui dont l'âme ne voudrait pourtant pas se dégrader, interroge les philosophies et les religions pour savoir ce qu'il en est de cette vie et de l'autre. Le paganisme dit : Jouis. Le christianisme : Espère. — Mais comme le christianisme commande en même temps de craindre et d'obéir, le poêle le déclare impossible, et, secouant son joug qu'il trouve tyrannique, demande à l'indifférence son voluptueux sommeil. Celleci le lui refuse :
Quand Horace, Lucrèce et le vieil Epicure
Assis à mes côtés m'appelleraient heureux.
Et quand ces grands amants de l'antique nature
Me chanteraient la joie et Je mépris des dieux,
Je leur dirais à tous : « Quoique nous puissions faire,
Je souffre, il est trop tard; le monde s'est fait vieux;
Une immense espérance a traversé la terre.
Malgré nous, vers le ciel il faut lever les yeux!
Il ne lui reste plus de recours que dans les philosophies. Tous « les faiseurs de systèmes, » Aristote, Platon, Pyrrhon, Zenon, Pythagore, Leibnitz, Descaries, Montaigne, Pascal, Spinosa, Kant, Voltaire,
Sophistes impuissants qui ne croient qu'à eux-mêmes,
défilent devant lui, confondus à ses yeux dans un mépris égal :
Voilà donc les débris de l'humaine science! Et depuis cinq mille ans qu'on a toujours douté, Après tant de fatigue et de persévérance, Voilà le dernier mot qui nous en est resté !
Que faire donc? S'adresser directement à Celui qui a la clef des choses, voilà la ressource dernière, et c'est là la troisième et suprême démarche qui relève de son abjection le malheureux poëte et le rapproche de Dieu :
Eh bien, prions ensemble. Abjurons la misère De vos calculs d'enfants, de tant de vains travaux. Maintenant que vos cor{)s sont réduits en poussière, J'irai m'agenouiller pour vous sur vos tombeaux. Venez, rhéteurs païens, maîtres de la science, Chrétiens des temps passés et rêveurs d'aujourd'hui : Croyez-moi, la prière est un cri d'espérance. Pour que Dieu nous réponde, adressons-nous à lui !
Sa prière est sublime. Qu'on y regrette, je le veux bien, les vers que le syncrétisme gâte de ses mélanges monstrueux et absurdes; mais il y a des strophes d'une tendresse si douce et d'une trempe si ferme, d'une énergie à la fois si forte et si plaintive, qu'il faut y reconnaître l'hymne de la grande douleur, celle que Prométhée criait sur son rocher, et auquel le scepticisme ne fait que donner un tr^it de vérité plus triste mais plus fidèle :
Ah! si nos angoisses mortelles Jusqu'à toi peuvent parvenir.
Si, dans les plaines éternelles, Parfois tu nous entends gémir,
Brise cette voûte profonde Qui couvre la création, Soulève les voiles du monde Et montre-toi, Dieu juste et boni
Chose étrange ! Ce vœu par lequel la prière s'achève, c'est celui que Fénelon formulait au début de ses Lettres sur la Religion^ presque dans les mêmes termes :
« Oh ! s'il est vrai qu'il y ait au-dessus de l'homme quelque être plus puissant et meilleur que lui, duquel il dépende, je conjure cet Être par sa bonté d'employer sa puissance à me secourir.... 0 Etre infiniment parfait! s'il est vrai que vous soyez et que vous entendiez les désirs de mon cœur, montrez-vous à moi, levez le voile qui couvre votre face, préservezmoi du danger de vous ignorer, d'errer loin de vous, et de m'égarer dans mes vaines pensées en vous cherchant. 0 vérité! ©sagesse! ô bonté suprême! s'il est vrai que vous soyez tout ce que l'on dit, et que vous m'ayez fait pour vous, ne souffrez pas que je sois à moi, et que vous ne possédiez pas votre ouvrage ; ouvrez-moi les yeux, montrez-vous à votre créature! »
Entre ces deux prières si étrangement semblables, où est la différence ? Les paroles sont les mêmes, ce sont les âmes qui diffèrent ! — Beati mundo corde, quoniam ipsi Deum videbunt !
Quelle est la fin de ces luttes? De ces deux ôtres que chacun de ces hommes porte en lui-même, et dont l'un ne cosse de livrer de rudes assauts à i autre, lequel finalement l'emporte? — C'est la révélation de leur mort et le dernier témoignage que !a vérité reçoit de celte race infortunée.
Sans doute, — et c'est le regret de ceux qui aiment les âmes, — ces prodigues affamés ne reviennent pas tous à la maison du Père. Il y en a, et beaucoup, qui succombent loin d'elle, dans l'ignoble misère que l'Évangile a décrite. Mais tous, ou peu s en faut, reconnaissent qu'ils se sont trompés, qu'ils sont nonseulement malheureux, mais coupables; et pour que la vérité soit vengée et relevée dans son légitime honneur, il ne faut pas autre chose.
D'abord il y en a qui, comme Hégésippe Moreau, sont morts à l'hôpital, abandonnés de tous, ruinés par le vice plus que par la misère; mais une sœur de charité s'est assise à leur chevet, et ils ont réconcilié leur âme avec Dieu.
Il y en a qui, comme Murger, se sont éteints dans la sève de leur vie, dans la fougue de leurs passions; mais qui, à llieure suprême, n'ont pas t'ait dire au prêtre, comme un de leurs héros : « Réponds-lui que j'ai lu Voltaire. » Il avait lu Voltaire, mais il avait lu aussi l'Évangile, ce jeune poète di\ pays latin; et son
premier mouvement, aux approches de la mort, fut d'appeler un prêtre, de se courber sous sa main, et d'en recevoir le Dieu qui réjouit la jeunesse.
D'autres, comme Alfred de Musset, surpris par le dernier jour, n'avaient pas attendu la lumière de cette heure pour scruter leur conscience et en tirer un cri de repentir authentique. VEspoir en Dieu était le testament de son âme. Le mourant n'y changea rien, et quand on le trouva mort, il y avait à son chevet ces vers écrits jadis par lui dans une heure de tristesse, et qu'il avait couverts de ses dernières larmes :
J'ai perdu ma force et ma vie, Et mes amis et ma gaieté ; J'ai perdu jusqu'à la fierté Qui faisait croire à mon génie.
Quand j'ai connu la vérité, J'ai cru que c'était une amie; Quand je l'ai comprise et sentie, J'en étais déjà dégoûte.
Et pourtant elle est éternelle, Et ceux qr.i se sont passés d'elle Ici-bas ont tout ignoré.
Dieu parle, il faut qu'on lui réponde.
Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pleuré.
D'autres ont désespéré, et, se jugeant eux-mêmes plus sévèrement que Dieu, sont sortis de la vie par cette porte du suicide qui a vu de nos jours passer tant de victimes. Mais ils ne lont pas fait sans payer leur tribut à cette sainte espérance de laquelle ils n'ont pas voulu , sans indiquer du moins et reconnaître le remède qui les aurait sauvés :
« Hélas! disait à un de ses amis Léopold Robert, « hélas ! trop souvent notre raison n est pas assez « forte pour combattre le mal qui nous arrive. Que M peut-elle si elle n'est soulevée par ce sentiment in- « time.,.. qui vient comme un souffle divin, et qui « est à la fois notre espérance de repos et de véritable « consolation. » — Et ailleurs : « C'est en moi un « sentiment intime que ce monde n'est pas notre
« seule demeure Je ne vois que craintes, souf-
« frances et chagrins en ce monde , ce qui me fait « désirer, avec bien trop d'ardeur et trop peu de rai- « son, le l'cpos éternel. » — « Prions plutôt pour éloi- « gner de nous la coupe amère de la vie, et disons « avec notre modèle : « Mon père, fais que cette « coupe, s'il est possible, passe loin do moi, non point « comme je le veux, mais comme tu le veux (I)! »
Faut-il citer aussi Gérard de Nerval? Faut-il rappeler le souvenir de cette nuit de février 1 855 , où quelques passants trouvèrent cet homme, jeune encore, pendu au fondd'unerue ignobledu vieux Paris? Personne n'avait été plusquelui Y enfant du hasard, ainsi qu'il se nommait. Peu d'autres avaient jeté au désordre, au caprice, au rêve, à la licence, plus de richesses de goût, de sentiment et d'esprit. Mais dans ce vagabondage de pensée et d'existence, lui aussi avait fini par lever les yeux au ciel. Avant le jour funeste, il avait déposé dans son livre, Aurélie ou le rêve et la vie, le testament de son génie; et dans ce livre étrange, tout rempli de ces cris d'ame que le poëte
(1) Voy. Léopold Robert, par M. Feillet de Conches. Bévue des Deux-Mondes.
Lucrèce appelait les voix véritables, les voix irrésistibles, verse voces! il y avait cette page navrante d'émotion, quand on vient à songer que l'auteur l'écrivait au pied de sa potence :
M Elle pourtant croyait en Dieu, et j'ai surpris un « jour le nom de Jésus sur ses lèvres. Il en coulait si (( doucement que j'en ai pleuré! 0 mon Dieu! cette « larme — cette larme — Elle est séchée depuis si (( longtenijis! Mon Dieu, rendez-la-moi (1). »
Hâtons-nous de dire que d'autres ont fait mieux que pleurer, et ont glorifié Dieu autrement que par les regrets stériles du désespoir. Je veux, en terminant, citer Paul de Molènes, soldat et écrivain, écrivain par passion et par entraînement comme il était soldat, promenant sa muse sur les champs de bataille et s'entretenant le soir avec elle, dans sa tente, non point de sang versé, de bruit et de gloire, mais d'idéal sacré, de poésie éthérée et de ces choses de l'âme qui font battre, comme les autres, les poitrines recouvertes d'une cuirasse d'acier. Dans une première époque de fougue littéraire, il avait bien laissé aussi errer sa muse dans les courants mauvais de ce siècle sensuel. Mais c'était une de ces âmes ouvertes au dévouement, labourées par le sacrifice et par la discipline, lesquelles sont un champ merveilleusement préparé pour la semence divine. « Ordonné soldai, »
(1) Gérard de Nerval ajoute : « Lorsque Tàme flotte incertaine entre la vie et le rêve, entre le désordre de l'esprit et la froide réflexion, c'est dans la pensée religieuse que l'on doit chercher le secours. Je n'en ai pas trouvé dans cette philosophie qui ne nous a jamais présenté que des maximes égoïstes. Elle lutte contre les douleurs morales en anéantissant la sensibilité, et, semblable à la chirurgie, elle ne sait que retrancher l'organe qui fait souffrir. »
comme on est ordonné prêtre et missionnaire, il porta sa vie dans les camps comme sur un autel, se battit en Afrique auprès de Lamoricière ; à Paris, dans les rangs de la garde mobile; en Crimée, en Italie, où il s'est représenté « savourant tous les nobles sentiments « que la mort et le danger secouent de leurs ailes « dans les cœurs des braves, écoutant le canon avec « le recueillement d'un musicien qui entend Vorato- « rio d'un grand maître. »
Paul de Molènes devint chrétien : cela devait être. Ce qui n'avait été qu'aspiration confuse, poursuite de l'idéal, pressentiment d'une vérité et d'une beauté supérieures, prit une forme plus précise, un contour plus arrêté, et s'éclaira par le haut du côté du ciel. Il avait déjà dit dans les Soirées de Bordj : « Quoique (^ je ne sois pas aussi ennemi de la matière que je « devrais l'être pour mon salut, j'ai toujours aimé « l'idéal. Je l'ai cherché longtemps dans les rêves « des poë es et dans mes propres songeries, je le pour- « suis encore à travers les enchantements de la na- « ture : jamais il ne m'est apparu comme à travers « les pages de 1 Évangile. C'est dans ce livre sacré « que j'ai vu le divin fantôme. »
Le fantôme était vivant. Il s'approcha de lui comme de l'apôtre incrédule, se rendit visible et palpable, lui apporta la paix, et de Molènes le reconnut pour son maître et son Dieu. Je pourrais dire quelle main angélique et chère le conduisit à ses pieds. Puis un livre immortel, Ylmilation de Jésus-Christ, était le compagnon fidèle de ce jeune homme sur tous les chemins de la vie. Il le lisait sous la tente de l'Arabe comme auprès des tranchées de Sébastopol. Lui-même an-
notait le texte; ce texte a reçu déjà de beaux et riches commentaires, mais je défie d'en trouver un plus grand et plus beau que celui-ci placé sous le verset du livre : Ama nesciri etpro nihilo reputari.
« C'est là un de ces principes qui conviennent à la « vie militaire encore mieux qu'à la vie monacale. « Aimez le poste oiî l'on ne vous voit point, le coup « de fusil dans le fossé. Pratiquez l'héroïsme de la « nuit. Soyez heureux, quand perdu dans les rangs, » suivant le drapeau et les tambours, vous sentez « qu'on ne vous compte pour rien. Vous marchez ce alors dans la seule gloire qui éclaire l'âme sans la « brûler (1). »
Dans un chant de son poëme, Dante a représenté, descendant dans le purgatoire, une forme blanche et ailée qui vient de la lumière, et devant laquelle Virgile crie à son compagnon : « Joins les mains, tombe à genoux, voici l'ange de Dieu. » Après quoi toutes les âmes, sentant tomber leurs chaînes, s'envolaient en chantant le psaume de k délivrance : In exitu (2) ! »
Paul de Molènes fut une de ces âmes délivrées. L'ange le tira des ténèbres et l'emporta dans les saintes clartés de la foi.
Telles furent ces existences divergentes dans leur cours, mais aboutissant toutes par des voies différentes à rendre hommage à Dieu et à sa vérité. C'est ce qui restera de notre littérature. Un jour, bientôt peut-
(1) Fragment inédit cité par M. Ch. de Mouy. Les Jeunes Ombres, p. kkO.
(2) Dante. Purgatorio^ canto II, 10.
être^ elle ne laissera d'elle qu'un souvenir confus. D'autres mœurs, d'autres idées recouvriront de l'oubli ces livres de nos poëtes et de nos romanciers. Quelques pages seulement subsisteront dans la mémoire, parce qu'elles sont des fragments de l'histoire de l'âme, éternellement jeune, éternellement vraie. Ce sont celles d'où s'échappent les voix de repentir, de remords, de désespoir^ d'aspiralion souffrante, de satiété, d'action de grâces et d'adoration que nous avons citées. On les relira encore, on en recomposera le domaine inaliénable de la vérité, on ramènera au foyer tous ces rayons épars, et il en sortira un apologétique qui sera le monument que chaque siècle a la tâche d'élever à son Dieu. Puissé-je y avoir apporté une pierre enfouie dans les fondements, mais que Dieu regarde et bénisse !
Maintenant il faut conclure; et ce qui résulte d'abord de ce malheur du doute, c'est que nul n'y peut rester sans se rendre coupable envers soi-même et Dieu, et qu'il y a un devoir impérieux d'en sortir.
En vérité, c'est là une conséquence si claire, qu'il semblerait pour le moins étrange d'y insister, s'il n'existait de nos jours ce préjugé prodigieux, que le doute est et peut être un état comme un autre, où non-seulement il est loisible de demeurer, mais où l'on peut se complaire avec un certain charme. Entre ceux qui sont le jouet de cette erreur monstrueuse, les uns se font de leur doute un titre à Tintérêt et à la sympathie; c'est une noble blessure reçue dans ces sacrés combats de l'intelligence, où il n'est pas donné à tous de porter les armes : on la montre volontiers, c'est presque une marque d honneur et un sujet d'orgueil! Étrange orgueil, vraiment, qui indignait Pascal et qui lui faisait dire : « Celui qui doute
et qui ne cherche pas est tout ensemble bien malheureux et bien injuste. Que s'il est avec cela tranquille et satisfait, qu'il en fasse profession, et enfin qu'il en fasse vanité, et que ce soit de cet état même qu'il fasse le sujet de sa joie et de sa vanité, je n'ai point de termes pour qualifier une si extravagante créature (1). »
Les autres, prenant prétexte de leur sincérité, ont prétendu se faire de leur malheur une justice^ et de cette justice une garantie de salut. Us se sont fait cette illusion^ que, pour être digne de grâce, il suffit de souffrir de ses incertitudes, qu'on prenne ou qu'on ne prenne pas le chemin tracé par le maître pour arriver au but. Car, qu'importe le but? se sont dit les plus hardis. « Le but peut-il être pour l'homme ailleurs que dans l'effort même, et la recherche du vrai n'est-elle pas aussi bien bénie que sa profession (2; ? » C'est ainsi que désormais l'intérêt s'est reporté de la foi patiente à l'incrédulité plaintive, et ceux qui, hier encore, étaient manifestement des hommes irréligieux sont devenus aujourd'hui les plus religieux des hommes, pourvu qu'ils doutent un peu, et qu'ils doutent sans rire (3).
Jecomprends cette compassion, parce que je la par- Ci) Pascal. Pensées, ch. i.
(2) Voy. M. Scherer. Mélanges de crit. relig., p. 221.
(3) M. Octave Feuillet, dans son Histoire de Sijbille, prête ce langage à M. de Chalys, qui ne croit pas : « Ah! méprisez tant qu'il vous plaira ce qui est méprisable. Mais l'incrédulité qui souffre, qui implore, qui respecte, resp ctez-la! Il y a des bla^phèm' s, sachez-le, qui valent des prières, et il y a des impies qui sont des martyrs. Oui, je crois fermement que les souffrances du doute sont saintes et que penser à Dieu, y penser toujours, même avec désespoir, c'est l'honorer et lui plaire. »
tage. S'il est vrai que ces hommes ont cherché sincèrement, qu'ils se sont jetés à genoux, qu'ils ont lutté avec larmes, qu'ils ont essayé de tous les remèdes, recouru à tous les conseillers; encore une fois, c'est là une souffrance qui me touche. Je dis avec Pascal : « Je ne puis avoir que de la compassion pour ceux qui gémissent sincèrement dans ce doute, qui le regardent comme le dernier des malheurs, et qui, n'épargnant rien pour en sortir, font de cette recherche leur principale et leur plus sérieuse occupation. » Mais j'ajoute avec lui qu'il n'est pas juste d'avoir « les mêmes sentiments pour ceux qui, par cette seule raison qu'ils ne trouvent pas en eux les lumières qui les persuadent, négligent de les chercher ailleurs. »
C'est en ce point que consiste la faute des sceptiques. Ils ne cherchent qu'en eux-mêmes, et ce qu'ils oublient trop, c'est que Dieu, nous ayant faits pour vivre de la vérité, a dû disposer quelque part les moyens de l'atteindre. Que si vous n'en tenez nul compte, que si vous les méprisez, si vous ne cherchez qu'en vous et dans l'orgueil de votre raison la solution des grands problèmes; si vous vous en tenez toute votre vie à votre scepticisme de collège, sans entrer dans une église, sans lire l'Évangile, vous avez bien raison de vous estimer malheureux, mais vous n'avez pas le droit de vous dire juste et sage. La vérité n'est pas ensevelie dans un puits. Si obscurcie qu'elle soit, elle conserve encore, dans notre nuit impie, des reflets assez beaux pour se révéler aux yeux qui l'aiment et qui la cherchent. Seulement, prenez les routes qui conduisent vers elle; étudiez.
méditez, écoutez et priez : a Sanctifiez votre âme comme un temple, disait Mme de Staël, et lange des bonnes pensées ne dédaignera pas d'y descendre. » Ce que yous n'avez pas, demandez-le. Notre père a l'oreille souverainement délicate pour ses ûls qui l'appellent. « Si vous demandez du pain, nous assure l'Évangile, Dieu excellemment bon vous donnera-t-il un serpent? » Vous livrera-t-il au serpent du doute, au serpent du remords? Cela est impossible. Lui, le père des lumières et l'ami des âmes, souhaite de nous sauver tou8, de nous attirer tous, et il a disposé tout pour cela sur la route. Mais si vous refusez de prendre cette route pour entrer dans des voies personnelles, solitaires , bordées de précipices, qui éloignent du terme; agir de la sorte, ce sera premièrement vous briser et vous perdre; mais ce sera aussi vous tromper. Ce sera pis qu'une erreur, ce sera une révolte, et, je vous le demande, n'aurai~je pas dès lors le droit de vous blâmer autant que le devoir de vous plaindre?
Mais voici le leurre des âmes et le plus misérable subterfuge du doute. C'est ce qu'ils ont appelé la Religion de l'avenir. « Oui, nous souffrons, disent-ils par les voix sans nombre de la littérature contemporaine; oui, nous errons tristement, le scepticisme est une nuit où tout est morne et froid, nous veillons, nous prions, nous doutons, nous gémissons. Mais
attendez l'aurore; lovez-vous et regardez! Voici que déjà le malin descend parmi les fleurs, le soleil va se lever, et la terre s'émeut comme une mère qui sent tressaillir son enfant :
Avec qui va marcher l'auréole de feu?...
Qui de nous, qui de nous va devenir un Dieu?
QuL'l est le livre, pour peu qu'il soit dans le mouvement, où ne s'aventurent quelques-unes de ces prophéties? Quel est celui de nos philosophes ou de nos poêles qui ne s'altribue à lui-même la seconde vue, et ne se sacre apôtre, voyant et précurseur de la Religion de l'avenir? Qu'est-ce que cette religion? Que sera-t-elle? Quand sera-t-elle? C'est le secret des temps, et il y a d'ailleurs autant de religions futures que de prophètes. Pour M. Renan, ce serait peut-êlre l'athéisme; pour M. Scherer, ce serait l'individualisme; pour M. Liltré, ce serait le positivisme; pour d'autres le socialisme, pour beaucoup le sensualisme, pour les plus respectueux un christianisme libre, dégagé de ses dogmes et de ses commandements, pour tous le rationalisme sous une forme diverse, et la Religion de l'avenir, réduite à ses termes vrais, consiste à n'avoir plus aucune religion! Voilà leur espérance, voilà la solution qu'ils proposent au doute, voilà l'apaisement qu'ils offrent aux insatiables désirs de l'àme humaine! On aurait peine à croire à cette duperie des mots, à cet ensorcellement de l'imagination et à cette fascination de la métaphore, si les faits n'étaient là avec leur éloquence; et quand on vient à se dire que c'est de ce mirage que se colore le fond de notre philosophie, que c'est de ces
phrases creuses que s'alimentent les livres les plus avidement recherchés, n'est-on pas reporté par le souvenir au malheur de ces navigateurs de la fable qu'un mauvais génie aveugle, qui prennent pour le rivage désiré de la patrie une ressemblance trompeuse, et dont le charme ne se rompt qu'au moment où ils sont jetés sur les écueils?
Cependant, il y aura une religion de l'avenir^ mais elle ne peut être autre que celle du passé, parce que la religion vraie doit être une religion éternelle. « Elle recommencera, » selon la parole de M. de Maistre ; elle reverdira comme le palmier, elle rajeunira comme l'aigle; et que lui manque-t-il pour qu'il en soit ainsi? Il ne lui manque qu'une chose, c'est d'être plus connue pour être mieux servie et aimée davantage. On la connaîtra mieux, et peut-être aussi on l'enseignera mieux, on ira plus au fond de ces harmonies intimes de l'âme avec la foi, que nous avons beaucoup fait ressortir dans ce livre, qui frappaient déjà Leibnitz il y a trois cents ans, et qui lui fournissaient le sujet d'un de ses livres. Certaines conséquences de la révélation, certaines vérités ensevelies encore dans le trésor de la tradition, seront mises peut-être dans un jour manifeste, comme on dit qu'il y a des étoiles perdues dans les profondeurs du firmament desquelles nous n'avons pas encore aperçu la lumière. On définira et on précisera lo progrès; on verra peut-être finir ce long antagonisme de l'autorité et de la liberté, qui se retrouve partout dans les conflits de notre âge, et qui est la question vitale des temps futurs. On y fera prévaloir, dans la foi et la viC;, ce dogme souverain de l'amour, qui a trouvé de
nos jours un culte plus ardent et de divins emblèmes. On se rapprochera du royaume du ciel en multipliant, entre nous et notre Père, ces degrés d'intercession, ces médiations saintes qui tendent à consommer, entre toutes les âmes, la vaste unité prédite par le Seigneur, et où le culte grandissant de la Mère de Dieu tient la plus haute place. En ceci^ et en d'autres choses, il y aura vraiment religion de l'avenir; en ceci, il y aura perfectibilité, rélévation graduée, nouveauté et progrès.
Mais n'en espérons pas dautre. Et que nous apporterait un nouvel Évangile? Avons-nous épuisé le christianisïiie dans ses mystères et ses préceptes? En avons-nous déduit toutes ses conséquences de vérité et de charité? Son règne est-il fini? A-t-il même commencé dans sa plénitude et son universalité? Et quel dogme, quel culte, quelle morale se chargeraient de le remplacer auprès des hommes? « La croix n'est-elle pas encore l'unique asile de l'âme religieuse'i' Dites-moi si vous le savez, demandait M. Michelet, je vous en prie, dites-le-moi, s'est-il élevé un autre autel? »
Non, lui répond un de ceux qui lui ont succède dans les chaires de laSorbonne, et, développant sa pensée, M. Ed. Laboulaye conclut ainsi l'analyse d'un livre sur le scepticisme : « L'avouerai-je en finissant? Quand, à la suite de guides aussi savants, j'ai traversé cette mêlée de doctrines, au sortir de ce bruit et de cette poussière, je me trouve plus instruit sans doute, et cependant je me sens triste et décou. ragé. Involontairement, je pense à Faust et à celte science qui, en nous enseignant que nous ne pou-
Yons rien savoir, nous ôte toute croyance, toute joie, tout amour. Las et abattu comme un homme accablé par un rêve pénible, j'ouvre l'Évangile; il me semble que je sors de l'empire des ombres pour entrer dans le royaume de la vérité. Ce langage familier qui a charmé mon enfance m'étonne par sa profondeur; j'y vois, j'y sens une science qui dépasse de bien loin toutes les conceptions humaines. Après dix-huit siècles, la sagesse du siècle nous ramène aux doutes d'un monde expirant; après dix-huit siècles, le Christ nous parle de Dieu, de notre âme, du salut, de la liberté, du devoir^ de la justice, de la vérité^ comme s'il venait d'entendre notre voix émue, comme s'il répondait au cri de notre cœur troublé! Voyez ce que Hegel a péniblement enfanté après une vie de méditations et de recherches; étudiez ces constructions tourmentées, suivez la subtilité de ces raisonnements où les mots prennent la place des choses; et maintenant, prenez l'Evangile, et lisez au hasard un discours du Christ; cherchez-y, non pas un dogme, mais une philosophie-, mettez sans crainte à côté de Spinosa et de Hegel la douce et sereine figure de Jésus. Où est l'idéal du beau, du vrai, du bien? Où est la doctrine qui puisse charmer les plus grands esprits et consoler les plus petits? Où trouve ton la règle des mœurs pour l'homme, la règle du devoir et de la justice pour le citoyen? Ouest la vie, où est l'espoir? Encore une fuis, oubliez votre église, ou votre école, et regardez froidement.
« Les systèmes de Spinosa n'ont pas survécu à leur maître. Le système de Hegel est mort et ruiné, comme toutes les œuvres humaines. Une seule philosophie
r.OXCLUSlON. 337
est dcbonl; (lix-huit siècles l'ont si peu usée, que c'est à peine si 1 humanité commence à la comprendre. C'est la doctrine de celui qui seul a pu dire aux hommes : « Si vous vous tenez à ma parole, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous afîranchira. >> {Joan., vMi, 32.) (1).
Et maintenant, allons donc à cette vérité et à cette liberté!
« Vous qui savez juger de l'aspect du ciel, disait « Notre-Seigneur aux Juifs, vous ne savez donc pas « connaître les signes des temps? Quand vous voyez « le soir le ciel empourpré, vous dites : Il fera beau « demain (2). » Et vous ne voyez pas que la physionomie de l'époque présente nous présage un avenir moins troublé, ou du moins plus nettement accusé dans chacun des sens extrêmes? N'est-ce pas même un signe de solution prochaine que cet excès du mal dont nous gémissons? N'est-ce pas une espérance que cette séparation totale, définitive, du mensonge absolu et de la vérité pleine?
« Le dix-neuvième siècle , écrivait dernièrement une noble femme espagnole, le dix-neuvième siècle assiste à une de ces commotions, à un de ces tressaillements qui font palpiter de joie tous les nobles
(1) M. Ed. Laboulayc. Elwlrs rmialrs et jihilospphiqupx. p. .S6. (2, S. Malfli., \vi.''..
cœurs... H n'y a rien dans la vie morale, sociale, politique de notre siècle qui n'ait un caractère transitoire. De quelque côté que nos yeux se tournent, ils aperçoivent le squelette de ce qui n'est plus le germe, decequi n'est pas encore. C'est le moment ou jamais de conclure pour l'avenir. Les idées sont en mouvement, le doute a plus d'adeptes que l'affirmation. Le volcan des révolutions a fait des intelligences quelque chose de pareil à ces métaux amollis par le feu, qui, avant de se refroidir^ peuvent recevoir toutes les empreintes. Tout est en mouvement : le bien comme le mal (1). «
Je sais qu'il faut se défier d'un optimisme béat qui prend ses désirs pour des faits accomplis. Mais enfin^ qu'est-ce que le doute, sinon une lutte intellectuelle entre le faux et le vrai, une lutte morale entre le mal et le bien? Or, si le mal est armé, le bien n a-t-il pas aussi sa milice et ses conquêtes? Si Terreur épaissit ses ombres dans les âmes, la vérité n'y fait-elle pas lever encore de beaux jours?
Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles?
pourrions-nous dire aussi. Ce miracle de certitude qu'on appelle la foi, ce miracle d'amour qu'on nomme la charité, ces sceptiques l'ont vu. Ils ont vu les églises sortir de leurs ruines ; ils ont vu les autels entourés par les fils des démolisseurs de l'ancien réi;ime, qui venaient consoler par leurs chaudes convictions et leurs pieuses ardeurs un Dieu mieux servi
(1) Dona Concepcion Aicnal. De l'assistance [tublique en Esiiayne.
et plus aimé que jamais. Encore n ont-ils pu voii', de notre progrès chrétien , que les apparences sensibles. Les grands courants de la grâce qui traversent les populations, ces saintes énergies de la prière, des sacrements, de la communion surtout, qui soulèvent le monde, ils n'y comprennent rien. Mais ils sentent parfois passer sur eux des souffles célestes qui leur viennent de l'autel ou du foyer. En présence de la piété aimable de sa fille, de l'innocence de son fils, de la dignité religieuse et forte de son épouse, le moins crédule hésite. Il se demande si sa sagesse vaut cette foi féconde; il se rappelle les jours où lui-même pensait moins et où il valait mieux. Et si parfois le soir lui apporte, de l'église où il fut baptisé, la voix de V Angélus, un monde de bonheur lointain se redresse devant lui, la plume tremblante hésite au bout de la page sceptique, et elle laisse tomber ces lignes trempées de larmes :
« Faisons les fiers tant que nous voudrons, philosophes et raisonneurs que nous sommes aujourd'hui. Mais qui de nous, parmi les agitations du mouvement moderne, ou dans les captivités volontaires de étude, dans ses âpres et solitaires poursuites ; qui de nous entend sans émotion le bruit de ces belles fêtes chrétiennes, la voix touchante des cloches et leur doux reproche maternel?... Qui ne voit, sans les envier, ces fidèles qui sortent à flot de l'église, qui reviennent de la table divine rajeunis et renouvelés? L'esprit reste ferme, mais l'âme est bien triste... Le croyant de l'avenir, qui n'en tient pas moins de cœur au passé, pose alors la plumé et ferme le livre. Il ne peut s'empêcher de dire : Que ne suis-je
'6k0 LE nOUTE ET SES VICTIMES.
avec eux, un des leurs, et le plus simple, le moindre de ces enfants (I )! »
Les cœurs sont ébranles. Mais les esprits euxmêmes se mettent en marche \ers la lumière. C'est la raison qui les guide, c est le besoin qui les y pousse. Les uns qui croient au Glirist voudraient croire ii 1 Église. — Ils ont besoin de foi, et ils sentent que la foi n'est que là où nous sommes.
« Il me semble, écrivait un des hommes les meilleurs et les plus distingués du nouveau protestantisme, il me semble qu'il suffit de descendre en soi pour comprendre combien l'Église romaine, avec les grâces dont elle dispose et sa divine autorité, trouve d'appuis dans les besoins les plus profonds de notre âme. Qui n'a désiré quelquefois, au milieu des polémiques sèches et passionnées tout ensemble qui défigurent la religion du Sauveur, ballotté par les flots de l'incertitude et du doute, trouver un port tranquille et une autorité qui pût lui dire : Ici est la vérité (2)? >^
— Ils ont besoin de pardon, de grâce, d'absolution; c'est l'autre besoin de l'homme, son premier besoin moral; et, se rappelant ce bain de sanctification qu'ils ne possèdent pas, ils disent avec le même auteur :
(( Qui n'a tourné des regards d'envie sur le tribunal de la pénitence? Qui n'a souhaité, dans l'amertume du remords, dans l'incertitude du pardon divin, entendre une bouche qui pût lui dire avec la puis-
(1) M. Michelet. Hisl. de France, l. V, p. 215.
(2) M. Ernest Naville, cité par le P. Perrone : li' Pruiestantisme et 'a reçile de la foi, t. III, p. 524,
CONOr.USION. Vi\
sauce du Clirisl : Vu en paix, les péchés le sonl pardonnés. Pour moi, je ne sais si je suis seul de mon avis; mais si ji- croyais trouver celle puissance surnaturelle que l'Église s'attribut' , cette puissance source précieuse et intarissable de réconciliation, de restitutions, de repentirs eilicaces, de ce que Dieu aime le plus après rinnoccnce, debout à coté du berceau de l'homme quelle bénit, debout encore à côté de son lit de mort, et lui disant au milieu des exhortations les plus pathétiques et des plus tendres adieux : Parlez; si je croyais trouver une pareille puissance sur la terre, il est bien des moments où j'irais déposer joyeusement à ses pieds cette liberté d'examen qui parfois se présente à l esprit comme un fardeau bien plus que comme un privilège (1). »
Les autres font cette démarche, et une fois qu'elle est faite, ils se sentent renouvelés dans une plénitude d'âme si parfaite, si calme, si ferme en même temps, qu'ils prouvent la vérité par la certitude et le bonheur qu'elle apporte, comme d'autres l'avaient prouvée par les tortures du doute.
« On s'imagine, disait un ministre anglican après sa conversion, on s'imagine que le catholique vit et agit dans l'inquiétude et le sentiment mal défini mais réel, qu'il est victime d'illusions... Pour moi, du jour de mon entrée dans l'Église romaine, je me suis trouvé comme un homme qui secoue les liens qui le captivaient dès son enfance. Je sentais pour la première fois la plénitude de ma liberté et des facultés
.1) M. Ernest Naville, cité par le P. Perron»» : If Pnilfstuiélisiiic et la rèffli' de la foi, l. III, p. 5 2'».
de mon âme. Comme l'aiglon qui s'élance pour la première fois de son nid aérien, plane d'un vol assuré dans l'étendue immense, ainsi ma raison, soulevée d'une aile libre et ferme, contemplait avec bonheur ce système religieux, vaste et harmonique, qui seul entre toutes les religions de la terre est ce qu'il doit être : rien de plus, rien de moins. Je contemplais cet ensemble imposant de doctrine et de morale où tout se lie, s'enchaîne sous des règles immuables, comme celles de la pesanteur dans l'univers... Plus je le considère, plus il charme et affermit ma foi. Et si je suis esclave, c'est par la vérité que je suis subjugué; et si je suis fasciné, c'est par l'irrésistible éclat d'une beauté sans tache (1). »
Enfin, il dit plus loin : « Gomme un enfant qui se repose sur le sein de sa mère, se presse sur son cœur avec cette affection qu'on n'a que pour une mère, regarde dans ses yeux pour y lire l'amour qui est sa plus douce joie, ainsi j'aime l'Eglise comme la mère de mon âme. Je n'ai qu'une seule crainte, la crainte que mon cœur ne soit infidèle à celui qui m'a béni de cette bénédiction indicible. Je ne connais qu'un seul mystère, c'est que j'aie été appelé, moi, à cette béatitude du repos, tandis que des milliers d'âmes sont encore errantes sur l'océan agité du monde, s'efforçant d'atteindre le rocher et de s'abriter contre la tempête. «
Ainsi la vérité s'empare de ceux-ci par leur cœur
1. J. Moore Capes, de riiniversité d'Oxford, ancien curé de Saint-Jean-Baptiste, à Bridge-Water : Quatre annrea d'expérience dans la lieligion catholique.
CONCI.USIUN. 343
et de eeux-là par leur intelligence; la liràcc t'ait son œuvre.
Achevez-la, Seigneur! Voici que, pareils à ces disciples qui se rendaient à Enimaiis, nous venons de dire : 0 maître! nos espérances en vous : sperabatnus! Comme eux, nous vous en conjurons maintenant, ne nous quittez pas : Mane nobisaim. Aussi bien, le soir se fait de toutes parts dans les âmes. Le doute répand les ombres qui annoncent la nuit, et le jour de la foi sereine semble baisser à l'horizon de notre âge : Advespcrascit, el indinala est jam dies. C'est à peine si vous-même , qui êtes notre lumière, nous pouvons vous reconnaître au sein du crépuscule dont le scepticisme vous enveloppe; car dans ses dernières pensées, telles que nous les avons lues, vous n'êtes qu'une forme vague, une apparence humaine entièrement découronnée de l'auréole divine. Montrez-vous donc, ô Maître! dans votre éclat, faites-vous reconnaître surtout à vos bontés. Déjà ces pauvres pèlerins, quand ils vous ont rencontré par hasard sur leur route, ont pressenti votre présence aux ardeurs secrètes qui embrasaient leurs cœurs et qu'ils nous ont avouées. Faites davantage encore, entrez plus avant dans leur intimité, asseyezvous près d'eux, expliquez-leur clairement les mystères de votre parole, acceptez-les eniin à votre table, sur votre sein, bénissez, consacrez pour eux une nourriture divine, et qu'ils vous reconnaissent à la fraction du pain.