CHAPITRE IV
t Aimable religion, tu vivras toujours, et l'erreur ne sera jamais avec toi.... Lorsqu'elle nous assaillera , nous nous tournerons vers toi et nous trouverons la vérité sous ton manteau, et ta main nous conduira au salut. »
J'arrive à l'Italie. Le doute a envahi plus tardivement de ses ombres cette terre d'où la vérité se lève sur le monde. Mais elle y a subi, et à l'heure qu'il est elle y subit encore, une éclipse redoutable, dont bien des âmes souffrent, mais dont aucune n'a plus souffert que celle de Léopardi.
Giacomo Léopardi a des traits de ressemblance avec lord Byron. Il n'a pas la puissance créatrice de son génie, ses audaces sublimes, ses fougues de passion ; mais c'est la même verve dédaigneuse et amèrejemême sarcasme hautain^ le même scepticisme ironique ou souffrant, souvent la même langue parlée en d'autres mots, avec cette liberté fièrc et cette in-
dépendance des entraves vulgaires qui ont fait dire de lui:
Sombre amant de la mort, pauvre Léopardi, Si, pour faire une phrase un peu mieux cadencée, Il eût fallu jamais toucher à ta pensée, Qu'aurait-il répondu, ton cœur sombre et hardi?
Tel apparaît d'abord cet infortuné de génie, si jeune parles années, si rompu à toutes les luttes de l'esprit, si éprouvé dans son âme, et deveim^ à l'âge où tout sourit, un de ces amants irrités de la douleur, un de ces êtres visités par la déception, qui ont écrit pour des générations encore A'ivantes le poëme de la mélancolie et du deuil intime (1).
Né à Recanati le 19 juin 1798, mort à Naples le 14 juin 1837, Léopardi traîna ces trente-neuf ans comme une chaîne. On ne vit d'abord en lui qu'un petit être frêle, dont l'enveloppe semblait toujours près de se briser pour livrer passage aux rayons intérieurs. Toute son enfance se passe entre la maladie, l'isolement et l'étude; mais l'étude l'exalte, le passionne, et le soutient même contre la maladie. A huit ans il affronte les textes grecs sans maître ; à dix-sept ans il possède, outre les langues classiques, plusieurs langues orientales, imite les lyriques grecs au point de tromper les hellénistes les plus savants, traduit la vie de Plotin sur le texte de Porphyre, recueille des fraojments des Pères orientaux du second siècle, et noue
(1) Voy., sur Léopardi, la belle étude de M. de Mazade : Les souffrances d'un penseur ilalien (Revue des Deux-Mondes, 1" avril 1861}. — Giacomo Léopardi, par M. Bourbon dei Monte. Correspondant, juillet 1863.
des relations avec Niéburh, Boissonade et Bunsen. Plus tard il préparait un essai historique sur les erreurs populaires des anciens, qui parut dans l'année 1817. Il avait dix-neuf ans. On possédait déjà en lui le philologue, mais on ne pouvait encore que soupronner le poète.
Il était chrétien alors. Ses historiens ne parlent pas avec assez de détail de sa mère Adélaïde Antici, à laquelle sans doute il fut très-redevable, mais qu'il perdit fort jeune. Son père, le comte Monaldo Léopardi, aimait les choses de l'esprit, même il avait composé quelques ouvrages érudits dans sa vie retirée de gentilhomme de campagne. Catholique convaincu, il conliason fils à un prêtre de l'endroit qui, tout en faisant de lui un linguiste parfait, n'oublia pas pour cela de lui faire le catéchisme. Léopardi trouva au foyer de sa foi les premières étincelles de son génie poétique, et, tout enfant encore, il conçut un plan d'hymnes chrétiennes dont quelques traces subsistent dans ses œuvres. L'Essai sur les erreurs populaires des anciens était un livre religieux. Dans l'épilogue l'auteur célébrait ardemment son bonheur d'être croyant, et prenait l'engagement public et solennel de le rester toujours.
« Religion très-aimable, y disait Léopardi, il est « doux pourtant de pouvoir terminer en parlant de « toi un travail qui a été entrepris en vue de faire « quelque bien à ceux qui recueillent tes bienfaits de <c chaque jour. Il est doux de pouvoir, d'une âme « ferme et assurée, conclure qu il n'est point vrai- « ment philosophe celui qui ne te suit ni ne te res- « pecte; et que te respecter et te sui\re, cest être par
« là même assez philosophe. J'ose dire aussi qu'il n'a « point un cœur, qu'il ne sent point les doux frémisse- « ments d'un amour parfait, qu'il ne connaît point les «extases dans lesquelles jette, une méditation ravis- « santé, celui qui ne sait point t'aimeravec transport, '(■ qui ne se sent point entraîné vers l'objet ineffable
« du culte que tu nous enseignes Tu vivras tou-
« jours, et l'erreur ne sera jamais avec toi. Lors- « qu'elle nous assaillera, lorsque, essayant de couvrir « nos yeux d'une main ténébreuse, elle menacera « de nous entraîner dans les abîmes entr'ouverts sous i< nos pieds par l'ignorance, nous nous tournerons « vers toi et nous trouverons la vérité sous ton man- « teau. L'erreur fuira comme le loup de la montagne « poursuivi par le pasteur, et ta main nous conduira « au salut. y>
La première disposition qui, chez Léopardi, porta atteinte à sa foi, fut un superbe dégoût de toutes les choses natales. C'était assurément une bonne petite ville bourgeoise que Recanali;, élégamment assise sur le penchant de sa montagne, entre Macerata et Loreto, dans ces lieux consacrés depuis par le sang héroïque des jeunes et pures victimes de Castelfidardo. Tout autre que Léopardi se serait fort accommodé de la paix de cette modeste ville de la Marche d'Ancône, que ne troublait jamais le frémissement d'une feuille politique ou littéraire. Mais Léopardi avait d'autres aspirations qui se conçoivent bien, et son ambition
était d'entrer en communion avec les grands esprits qui illustraient alors la Péninsule.
« Ne me parlez pas de Recanati, dit-il dans ses (( lettres de ce temps. Elle m'est si chère qu'elle « me fournirait de belles idées pour un traité de la « haine de la patrie... J'aimerai ma patrie lorsque « j'en serai loin. . . » — « Qu'y a-t-il donc à Recanati, « dit-il ailleurs? Voyez-vous ce que je puis faire « ici; inconnu de tous, ayant toujours vécu dans un « lieu dont vous ne connaîtriez pas la position sans le « dictionnaire de géographie, méprisé comme un ence fant! — Aujourd'hui Dieu a fait le monde si beau, « et les hommes ont fait tant de grandes choses, et il ic y a tant d'hommes, que celui-là n'est pas un in- (f sensé qui aspire à voir et à connaître. La terre est « pleine de merveilles, et moi, à dix-huit ans, dece vrai-je dire que je vivrai dans cette caverne, que je ce mourrai où je suis né? Croyez-vous que ce soient là « des désirs injustes, extravagants? »
Le comte iMonaldo, sans trouver ces désirs extravagants ni injustes, se croyait en droit de les trouver dangereux et prématurés. Il s'inquiétait de cette émancipation précoce pour le fils dont la santé et Tâme réclamaient encore toute sa sollicitude. Ne serait-il pas temps plus tard de faire la connaissance de tous ces auteurs dont il pouvait dès maintenant interroger les œuvres? N'était-ce pas pour lui qu'il achetait des livres, encourageant son ardeur et faisant de sa bibliothèque la plus riche de l'endroit? N'étaitce pas d'ailleurs l'époque de l'effervescence révolutionnaire dans le pays, et ces absences lointaines, ces relations savantes, le contact brûlant de cette jeune
Italie ne seraient- ils pas un péril pour l'esprit, les mœurs et la religion de l'enfant?
Ces raisonnements étaient beaucoup moins tyranniques que n'ont feint de le croire les enthousiastes de Léopardi. Celui-ci n'y répondit que par les ardentes colères d'une nature froissée et par la pleine révolte d'un génie incompris : « Vous n'avez pas une idée de « mon père, écrivait-il à Brighenti. Il ne veut pas o m'entretenir hors d'ici, et il ne remuerait pas une « paille pour me procurer un moyen de subsistance « qui pût m'arracher à ce désespoir. Il serait plus « facile de remuer une montagne que de l'amener à « faire quelque chose pour moi. » Puis se redressant dans sa superbe indépendance : « Entre ne rien avoir « et demander, finit-il par dire, mon choix est fait : « je ne demande rien. » C'est ainsi que toujours, chez Léopardi, les colères finissent par se tourneren fiertés, et que les douleurs se font stoïques pour paraître.
C'était un péril moral d'une extrême gravité que cette exaspération ; car qui ne l'a compris ? Il y a un lien d'étroite parenté entre la religion et le foyer de la famille où nous l'avons apprise. Chez combien de chrétiens le culte de l'une n'est-il pas inséparable du culte et de l'amour de l'autre! C'est même le meilleur lien religieux que celui-là, car c'est le lien du cœur. Une fois rompu, l'autre se brise, et quand on a commencé par mépriser son père, on n'est pas éloigné de mépriser son Dieu.
Léopardi, forcé de s'enfermer en lui-même, s'absorba plus que jamais dans un travail opiniâtre, passionné, dévorant;, qui abordait tout, et qui par malheur aussi voulait voir le bout de tout. De toutes les
issues que cherche le désespoir celle-ci est la plus noble; et il faut plaindre ces jeunes naufragés du bonheur qui, au lieu de se laisser engloutir par la fange d 'un sensualisme ignoble où tant d'autres ont péri, se rattachent du moins à ce mât chancelant et nagent vers la rive! C'est le refuge de bien des esprits à qui l'on fait l'honneur de les prendre pour studieux, et qui ne sont, hélas ! que des souffrants qui s'ennuient et qui voudraient se distraireet oublier pour vivre! Dédaignés comme des rêveurs par ceux qui ne connaissent rien à ces blessures chroniques, n'ayant pas même un seul compagnon de tous les jours à qui ils puissent s'ouvrir de ce qu'ils pensent et de ce qu'ils souffrent, méprisés par les habiles, ils se replient sur euxmêmes comme la sensitive et appuient sur les livres leur tête étourdie des banalités humaines qui battent leurs oreilles. Là du moins ils entendent, dans le silence de leurs veilles, la voix supérieure des idéalités dont le monde n est pas digne; mais l'homme peut-il toujours vivre dans l'idéal? Cet isolement ne court-il pas le risque d'exalter l'esprit au détriment du cœur, de surexciter l'orgueil ; et l'étude, loin de Dieu, a-t-elle jamais donné le bonheur profond et vrai ? « Non , répond Léopardi : ce qui me rend mal- « heureux c'est la pensée. Je crois que vous savez, « mais j'espère que vous n'avez jamais éprouvé de « quelle façon la pensée peut crucifier et marty- « riser une personne qui pense un peu dilTéremment « des autres, quand cette personne n'a d'autres dis- « tractions que l'étude... Pour moi la pensée m'a « donné et me donne de tels martyres, par cela seul « qu'elle me tient entièrement en son pouvoir, qu'elle
« m'a nui évidemment, et elle me tuera si je ne « change de condition... La solitude n'est point faite « pour ceux qui se brûlent et se consument euxu mêmes. »
Il se consumait donc, l'infortuné jeunehomme, et sa frêle nature ne put tenir longtemps à cette vie de claustration et de surexcitation. Sa santé y périt bientôt, la maladie envahit tout son être et le laissa sous le coup d'irrémédiables atteintes. Ses nerfs s'irritèrent, racontent ses biographes, sa vue s'affaiblit et ses forces s'épuisèrent. Une inégalité d'épaule se déclara, l'organisme entier s'affaissa sous le poids d'un fardeau invisible, et Léopardi répétait : « Je « suis mûr pour la mort. » Mais en vain. On devait voir encore errer pendant vingt ans une ombre d'homme usé dans le travail de la pensée, condamné le plus souvent même à ne pouvoir lire, se promenant lentement sans parler à personne, mais incapable de soumettre au repos des facultés dont il n'avait plus le frein. « Le feu de son regard, son accent vibrant, le timbre pénétrant de sa parole, une sorte de fascination involontaire qui s'exerçait d'elle-même sur ceux qui l'approchaient, et dont la nature a fait une des prérogatives du génie, dit M. Sainte-Beuve, tout semblait le convier à l'expansion de la vie et au charme des relations partagées. » Mais une partie de ce charme disparut sous un voile de souffrance générale, et il ne resta de lui que ce que nous en a montré Ranieri, son compagnon fidèle : « Une taille moyenne courbée et frêle, un teint blanc presque pâle, une tête forte, un grand front carré, large, des yeux bleus et languissants, le nez fin, les traits extrêmement
délicats, la parole modeste et voilée, le sourire ineffable et presque céleste. » On eût dit que la main de la mort était sur lui; lui-même en voyait l'ombre au-dessus de sa tête, et il en écrivait ces paroles touchantes .
u J'ai cru longtemps que je devais mourir au plus « tard d'ici à deux ou trois ans. Depuis huit mois, « c'est-à-dire depuis que j'ai touché à ma vingtième « année, j'ai pu m'apercevoir, sans me flatter et sans ic me rien dissimuler, qu'il n'y a point en moi de « raison nécessaire de mourir si vile et qu'avec des «. soins infinis je pourrai vivre. Je pourrai vivre en « traînant la vie par les dents, en me refusant la « moitié de ce que peuvent faire les autres hommes, «( et toujours exposé au plus petit accident, au plus « léger abus qui peut me tuer, parce qu'enfin je me w suis ruiné par sept années d'étude insensée et « désespérée, à l'âge où la complexion se forme et « s'affermit. Je me suis ruiné misérablement et sans '(■ remède pour toute la vie. Je me suis fait une « apparence chétive dans cette grande partie de « lliomme que le plus grand nombre considère seule « et qui nous met en rapport avec le monde... Ainsi « ai-je brisé le cours de ma vie, en me donnant « assez d'intelligence pour comprendre que la joie « ne sied pas à mon cœur; qu il doit se revêtir d ha- « bits de deuil et prendre la mélancolie pour com- « pagne inséparable et éternelle. Je vois donc et je « sais que ma" vie ne saurait être que malheureuse; « toutefois, je ne me décourage pas Puissent mes « efforts, pour la supporter sans lâcheté, la rendre « utile à quelque chose! »
Aux souffrances physiques si vivement ressenties s'étaient jointes des angoisses intellectuelles et morales bien autrement intenses. Nous avons vu que le cœur s'était déjà détaché de la religion de son père par la haine de tout ce qui la lui rappelait. L'exaltation de l'étude livra l'esprit au sens propre, et, de là à la révolte, la distance est petite. La foi de Léopardi ne tenait donc qu'à un fil, quand elle reçut le coup mortel d'une amitié fatale qui acheva de tout rompre.
Léopardi, du fond de sa retraite détestée, avait eu le malheur de nouer des relations d'abord purement littéraires, puis plus intimes, avec Pietro Giordani, qui, frappé du génie précoce de Fenfant, désira le connaître et fit même le voyage de Recanati pour le voir. Giordani était un des plus renommés rhéteurs de l'Italie, un artiste de beau langage, plus disert qu'éloquent, mais capable de séduire un jeune esprit curieux de formes élégantes et d'élocution pure. Moine bénédictin avant la Révolution, il avait du même coup dépouillé son habit et son christianisme, s'était livré corps et âme aux doctrines nouvelles; puis*, quand survint l'Empire, il s'empressa de composer un éloge pompeux de Napoléon I", duquel il attendait des honneurs et des places. Un scepticisme léger et superficiel lui tenait lieu de principes; il en imbut bientôt l'âme de son jeune disciple, qui, dans
la solitude de cœur où il se trouvait, n'eut rien de plus pressé que de lui ouvrir ce cœur enclin à se donner. Giordani l'écouta, le plaignit, exalta ses désirs d'indépendance, ne manqua pas surtout de vanter son génie, en proclamant, ainsi qu'ill'a écrit plus lard, que « si Dante était l'étoile du matin dans le ciel de l'Italie, Léopardi y brillait comme l'étoile du soir. » Par toutes ces llatteries, l'orgueil était venu et la foi s était enfuie par le même chemin.
On n'a pas oublié les pages émouvantes et pleines de tristesse oià Jouffroy a raconté qu'une nuit, à la clarté de la lune, à la lueur vacillante des étoiles, contemplant vaguement la grande ville endormie, il sentit soudain défaillir dans son âme la croyance de sa mère, et fit celte découverte qu'un homme malheureux de plus venait de naître à la douleur et à l'angoisse morale.
Léopardi connut cette heure et cette crise. Luimême l'a décrite dans une de ses lettres à Giordani, datée du 6 mars 1820, et quand on la rapproche du tableau que Jouffroy a tracé de sa propre souffrance en ce moment, on ne peut s'empêcher d'être saisi de l'étrange ressemblance des peintures. Ce ne sont pas seulement les mêmes inquiétudes et les mêmes souvenirs, ce sont les mêmes images jetées dans le même cadre d'une scène recueillie et d'une nuit solitaire, dont la sérénité contraste si douloureusement avec l'orage du cœur et l'invisible tristesse.
« Un de ces soirs, écrit-il, la fenêtre de ma chambre « étant ouverte, voyant le ciel pur, un beau rayon « de lune, respirant un air tiède, et entendant les « chiens qui aboyaient au loin, je crus voir ni'ap-
« paraître d'anciennes images, et je sentis une se- « cousse dans mon cœur. Je poussai un cri comme « un forcené, demandant miséricorde à la nature, « dont il me semblait entendre la voix. En ce mo- « ment, jetant un regard sur ma condition passée, « je restai glacé d'épouvante^ ne pouvant comprendre « comment on peut supporter la vie sans illusions « et sans affections, sans imagination et sans en- « thousiasme, enfin sans tout ce qui, un an aupa- « ravant, remplissait mon existence et me rendait « encore heureux , malgré mes épreuves, Aujour- « d'hui, je suis desséché comme un roseau; aucune « passion ne trouve plus l'entrée de cette pauvre « âme, et la puissance éternelle et souveraine de « l'amour est elle-même annulée en moi à l'âge où « je me trouve. »
Que de fois Léopardi se rappela, dans la suite, cette nuit décisive! Que de fois, comme il le rapporte, « regardant, au-dessus des campagnes argentées et tranquilles, la lune descendant derrière l'Apennin ou les Alpes, ou dans le sein infini delà mer Tyrrhéuéenne, tandis que la nature entière se décolorait et que le charretier saluait de sa trisle chanson le dernier reflet du jour, » le poëte se disait ;
a Ainsi, la jeunesse s'en va et laisse la vie mor- « telle; les douces chimères s'enfuient avec les espèce rances qui furent Tappui de Thomme... Mais vous, « collines que la lumière abandonne, vous ne restece rez pas orphelines longtemps; l'aube reviendra, ce puis le soleil, puis le midi lumineux. Mais la vie ce des mortels, quand la jeunesse a fui, ne se colore
« plus désormais d'aucune aurore. Elle est veuve jus- « qu'à la lin, vedova c insino al finc^ et le tombeau est « le seul terme à la nuit de notre âge (1). »
A partir de ce temps, les vers de Léopardi ne chantèrent plus que le doute, ou plutôt le désespoir de l'incrédulité.
C'est le désenchantement qu'il pleure , dans sa pièce à Angelo Maï, où, ayant célébré les grandes découvertes dont l'univers était redevable à son pays : « Où sont allés, dit-il à propos de Colomb, les songes « fortunés qui nous montraient jadis, de l'autre coté i< des mers, des contrées ignorées peuplées d'êtres « inconnus, ou bien l'asile qui reçoit les astres pen- « dant le jour, ou le lit où va chaque nuit dormir le « plus grand des astres? Maintenant, voilà le monde « connu et dessiné sur la carte! Voilà que tout se « ressemble, et notre découverte n'a fait qu'accroître « le néant. Oh! fantômes chéris de notre imagi- « nation, la vérité vous proscrit aussitôt qu'elle se « montre. Notre raison se sépare de vous, et pour « toujours , les âges nous enlèvent à votre magique « puissance, et c'en est fait de tout ce qui consolait « nos maux, m
C'est le doute pendant la vie et le néant après qu'il préconise, lorsque, employant une image familière à Jouffroy, il représente un pâtre appuyé en silence sur son bâton, pendant une belle nuit d'Orient, et, s'adressant aux astres : « 0 lune! dis-moi à quoi sert au « pâtre sa vie, à toi la tienne? Quel est le but de mon « court pèlerinage et de ta course éternelle? Mais toi,
(1) Léopardi. Le coucher de la Lune.
ce voyageuse solitaire et immortelle, reine pensive, « peut-être tu comprends notre vie^ nos souffrances, « nos soupirs. Peut-être comprends-tu la mort, c'est- « à-dire la pâleur suprême, le départ de la terre et « l'adieu des amitiés les plus douces. Sans doute tu « comprends le pourquoi de toute chose... Mais moi, M je ne comprends, je ne sais qu'une seule chose. Que « d'autres retirent quelque bien de ces révolutions « et de ces frêles existences, cela peut se faire, mais « pour moi la vie est un mal (1). »
Après le mépris de la vie, c'est le mépris du monde et de l'humanité qu'il jette dans de beaux vers, un jour qu'assis sur les flancs du Vésuve encore recouvert de la lave, à quelques pas du cratère moins bouillonnant et moins irrité que son cœur, il regarde de là la mer, la vallée, les étoiles semées dans l'infini céleste, et pousse ce cri de dédain et d'incrédulité : « Que deviens-tu alors à mes yeux, pauvre huma- « nité?... Et lorsque je pense que tu te crois la sou- « veraine et la fin suprême de l'univers, et combien (( de fois il t'a plu d'imaginer que les auteurs du « monde descendaient à cause de toi sur ce grain « de sable qui s'appelle la terre..., je ne sais si le rire « ou la pitié l'emporte (2). »
Enfin^ il n'y a pas jusqu'à la mort elle-même qui ne reçoive son hommage. C'est pour elle qu'il réserve ses enthousiasmes, c'est à elle qu'il s'adresse dans un chant où il dit : « Belle mort miséricordieuse, toi que « j'invoque depuis mes plus jeunes ans, si j'ai jamais
(1) Léopardi. Chant d'un pâtre de VAsie à la Lune.
(2) Léopardi. Le Genêt.
« célébré tes louanges, si j'ai essayé de réparer les « outrages dont t'accable le vulgaire, en rendant « liommage à ta divine puissance, ferme désormais « à la lumière mes tristes yeux. Je rejette loin de moi « toute vaine espérance dont le monde se console « comme un enfant : je n'espère qu'en toi seule, je « n'attends avec calme que le jour où, endormi, j'in- « clinerai mon front sur ton sein virginal (1). »
Lamennais, qui venait d'écrire VEssai sur t Indifférence^ avait-il deviné cette soif du néant quand il dictait ces lignes : « Aujourd'hui l'âme de l'homme s'est dégoûtée d'elle-même. Elle a rougi de sa céleste origine, et s'est efforcée d'en éteindre jusqu'au souvenir. Cet amour immense qui fait le fond de son être, elle l'a détourné de son cours; elle s'est dit : Tu mourras, et elle a tressailli d'espérance (2). »
Telle fut donc la poésie de Léopardi; et certes ce n'était pas cette poésie morbide qui le pouvait ramener aux vérités oubliées. Au contraire, selon lui, vérité et poésie s'excluent mutuellement. « Le beau « est l'ennemi du vrai, écrit-il quelque part en pro- « testant contre la maxime de Platon ; mais cette « beauté trompeuse est préférable aux vérités pro- M saïques de la terre. »
« Cultivons donc, conclut-il, les choses qui douce nent carrière à l'imagination; elles sont les plus « utiles, parce qu'elles font oublier; les lettres sont c( excellentes, elles idéalisent; l'étude est consolante, « elle charme et distrait; lamour est un bienfait, il '( rêve et aspire ; l'espérance est un baume, elle par-
(1) Léopardi. L" Amour et la Mort.
(2) Lamennais. Essai sur iFmlifférencc. Introd., p. 3.
« fume tout; et si de toutes ces choses la mort est la « meilleure, c 'est qu'elle surprend l'homme au sein « de ses illusions^, et qu'elle ne les éteint qu'en finis- « sant aussi cette grande dérision qui s'appelle la « vie. »
Maintenant, après ce poëte^, c'est l'homme que je veux voir, l'homme seul, loin du théâtre où il pose et il chante, loin de la foule qui l'écoute pour le plaindre et l'applaudir, l'homme seul avec son cœur, simple, vrai, droit et sincère. C'est lui que j'interroge pour avoir le dernier mot de ce désespoir.
Les lettres de Léopardi fournissent la réponse définitive à cette question, et ce qu'elles nous apprennent c'est que ce scepticisme est tellement contre nature qu'il ne peut s'y tenir. Qu'il le sache ou ne le sache pas, Léopardi se trompe totalement sur luimême. Il se croit saturé, il n'est qu'inassouvi; il se croit de l'expérience, il n'a que des espérances inquiètes et renaissantes; il croit avoir vécu, et il aspire à vivre. Après tous ses sarcasmes, que de belles représailles se ménage dans l'âme cette foi divine et humaine, et par quelles révélations lui fait-elle sentir qu'elle vit et règne encore !
C'est à peine si, dans ses vers, il semble croire en Dieu, et dans ses lettres le nom de Dieu se retrouve à chaque ligne : « Je me hâte, écrit-il en 1837, per- « suadé que le terme fixé par Dieu à mes jours ne
« saurait être éloigné. J'espère que mes souffrances « me conduiront bientôt au repos éternel que j'ap- « pelle chaque jour de tous mes vœux, non point par « vaine bravade, mais forcé parla violence des maux « que j'éprouve. »
Il niait la Providence, et voici qu'il l'invoque et prouve par ses appels que, si elle n'existait pas, il faudrait l'inventer : « Oh ! s'écrie l'infortuné, s'il (i existait au moins quelque part dans le ciel, sur « la terre et au sein des mers, un être, je ne dis pas « compatissant, mais qui fût au moins spectateur de « nos maux! »
11 méprise la gloire, il proclame le néant des renommées humaines^ et cependant un soir, à Rome, il monte la colline de Santo Onol'rio, où le Tasse mourut^ il s'incline devant la tombe modeste du grand poëte dans l'église des Moines, il s'assied sous cet arbre où le grand homme mourant avait coutume de s'asseoir, et d'où, il m'en souvient, Rome apparaît si petite et le ciel si grand; et là il se dit qu'il n'y a qu'une belle chose sur terre : la gloire du génie qui se passe de monument et qui survit à tout.
Il osait proclamer éteintes dans son cœur les facultés d'aimer, et c'est dans ce temps-là que, affamé de cet amour, il écrit à son frère : « Aime-moi, pour « Dieu! J'ai tant besoin d'amour! Amour, amour, « feu, enthousiasme, vie! »
11 avait dit de lamour que c'était un songe vide, indigne d'occuper une pensée sérieuse, et voici qu'il fait de lui le dernier messager du bonheur envoyé par les dieux auprès des hommes. « Quand il vient « sur la terre, dit-il;, il choisit parmi les personnes
« les plus généreuses et les plus magnanimes, les <( cœurs les plus tendres et les plus délicats, et là il « se repose, et il répand en eux une douceur si «étrange, si merveilleuse;, qu'ils éprouvent une « chose toute nouvelle pour le genre humain, plutôt « la vérité que l'apparence du bonheur. » Et ailleurs, parlant de lui et d'une tendre amitié qu'il avait contractée : « Elle m'a désenchanté du désenchantement, « dit-il : elle m'a convaincu qu'il y a vraiment au « monde des joies que je croyais impossibles; que je « suis encore capable d'illusions, et que mon cœur « est ressuscité après un sommeil semblable à une K mort complète de tant d'années. »
Enfin il prétend se faire l'apôtre du nihilisme; il dénonce l'inanité de nos aspirations supra-sensibles, et voici que ces mensonges, ainsi qu'il les nommait, sont devenus pour lui le côté supérieur de l'homme et le signe d une destinée plus haute que la terre : «Ne pouvoir être satisfait par aucune chose terrestre, « ni par la terre entière; considérer la grandeur « incommensurable de l'espace, le nombre et l'im- (( mensité prodigieuse des mondes, et trouver que ((. tout est petit et disproportionné à la capacité de (( notre âme; s'imaginer le nombre des mondes « infini et l'univers infini, et savoir que notre âme a et nos désirs seraient encore plus vastes que tout « cet univers; accuser toujours l'insuffisance et la « vanité des choses, et sentir l'inquiétude, le vide et « partant l'ennui, n'est-ce pas là le meilleur signe de « grandeur et de noblesse de la nature humaine ?>j
Celui qui parle ainsi, remarque M. de Mazade, n'est point un sceptique vulgaire, c'est un souffrant
dont la poésie est un combat perpétuel entre les instincts de son cœur et les désabusements prématurés^ de son esprit. — Il n'est pas rare de voir arriver avec l'âge ledoute douloureux, fruit amer de la vie. La multiplicité des spectacles humains, la mobilité des passions, les insolences de la fortune, le caprice des événements, produisent d'ordinaire un désillusionnement aiguisé d'observation et tempéré d'indulgence. Mais ce que Léopardi dans toute la verdeur et la sève de la vie prend pour une déception n'est qu'une aspiration. Il a beau souffler sur ses illusions pour les éteindre, les illusions se réveillent dans son cœur endolori. Il a beau vouloir déraciner les espérances de l'âme humaine : ces espérances, il les invoque encore et en subit le charme. Il se figure qu'il personnifie le désespoir ; il ne personnifie que l'inquiétude moderne. L'infortuné poète se trompait : il croyait être un ancien, il l'était en effet par la précision, par la beauté de la forme , et par un certain goût de stoïcisme en face du malheur : il était, au fond, plus chrétien qu'il ne le croyait, justement parce qu'il souffrait.
Plusieurs des pièces de vers et des lettres que nous venons de citer de Léopardi sont écrites de diverses villes d'Italie. En effet, la rigueur du comte Monaido s'était à la fin relâchée, et ce fut au mois d'octobre 1 822 que son fils put s'arracher au séjour
de Recanati pour se rendre à Rome. Désormais soulagé du poids de l'isolement qui écrasait son âme, revenu de l'irritation qui l'avait précipité dans la révolte contre Dieu, on pouvait espérer qu'il retrouverait la foi en retrouvant la paix. Mais il était trop tard; et si le théâtre de la vie était changé, l'homme restait le même. Rome, où il demeura deux ans, ne lui fit pas subir la fascination de religieuse grandeur qui saisit malgré eux tous ceux qui cherchent là autre chose que le terre-à-terre de la vie matérielle, et le faste convenu du luxe et de la mode. 11 y venait en païen et en cicéronien. Il y vit Niéburh, alors ministre de Prusse auprès de la cour de Rome, le savant Bunsen, et le ministre de Hollande M. Reinhold, qui tous apprécièrent ce jeune philologue qui marchait leur égal. Il y connut aussi le cardinal Mai ; mais ce qu'il recherchait dans cet illustre antiquaire, ce n'était pas le prêtre, mais le bibliothécaire de la Vaticane et le révélateur des Palimpsestes.
Une autre rencontre qu'il fit, dans un séjour à Florence en 1828, fut celle d'un jeune prçtre, depuis fort célèbre, et qui plus que tout autre était capable de redresser son esprit et de captiver son cœur. L'abbé Gioberti se prit d'une amitié mêlée de compassion pour Léopardi, il l'accompagna même dans un petit voyage à Recanati, et y reçut de lui des confidences intimes qu'il n'oublia jamais. Ayant dix ans plus tard publié sa Théorie sur le surnaturel, Gioberti rendit compte de leurs entretiens et de ses impressions dans la page peu connue que je traduis ici :
« Peut-être le lecteur sera-t-il curieux d'entendre ce que j'ai moi-même appris de Léopardi et dont je
me porte le garant. On y verra la source d'un égarement aussi extraordinaire dans un des génies les plus vastes et les plus élégants, dans une des âmes les plus généreuses et les plus aimables qui aient depuis illustré notre péninsule. L'incrédulité ne fut pas un parti spontané de son esprit, ni un fruit immédiat de ses études, comme on pourrait le croire. Léopardi était encore enfant et jouissait déjà d'une certaine célébrité parmi nous, quand un personnage d'autorité le vit et prit à tâche de le rendre incrédule. Il n'eut aucune peine à y réussir, grâce à son éloquence, laquelle devait avoir une grande force sur l'imagination d'un jeune homme qui, pour être excellent littérateur, n'en était pas pour cela également versé dans les matières philosophiques et religieuses. Il se mit plus tard à étudier ces choses et apporta dans cette étude une grande ardeur. Mais le sensualisme et l'incrédulité qui dominaient alors dans l'Italie méridionale le laissèrent par malheur dans la direction mauvaise qu'il avait reçue....
a J'estime cependant qu'une âme aussi large n'eût pas tardé longtemps à sortir de l'erreur et à changer de route, si elle avait pu continuer à lire et à méditer (1). Mais bientôt commença à se ïiùre sentir la maladie qui l'emporta. Les trois derniers lustres de sa vie ne furent qu'une continuelle souffrance. Cette souffrance ne fit que l'affermir dans sa triste philosophie (2). «
(1 « lo slimô perô che una mente cosi capace non sarrebbe indugiata grand tempo ad accorgersi dell' errore et a mutare camino, si avesse potuto proseguire a leggere e a meditare. »
(2) Gioberti. Teorica Jel Sovmnnatuntîe, p. 370.
Ainsi la vie morale ne remonta pas en lui, non plus que la vie physique. En vain promenait-il son mal et sa tristesse de Rome à Bologne, de Bologne à Florence et de Florence à Naples , Léopardi se mourait par le corps et par l'âme. Ses os se ramollissaient et se déformaient, une maigreur extrême annonçait le tarissement des sources de la vie. Il ne digérait plus, respirait avec peine et sentait que dans ses veines se promenait lentement un sang appauvri. Il fallait travailler cependant, car la misère s'acharnait après lui ; et ses articles de revues, ses mémoires philosophiques, ses poésies, lui suffisaient à peine à lui procurer l'aliment d'une pauvre et précaire existence. A bout de souffle et de forces, il eût voulu pouvoir aller essayer de revivre sous un climat plus doux, mais il était en proie à un dénûment complet, et il eût préféré mourir que de courber son âme devant la nécessité, en faisant un honteux appel à la pitié.
A toute extrémité, Léopardi préféra s'adresser à son père : « Je crois, lui écrivit-il, que vous êtes persuadé « de tous les efforts que j'ai faits pendant sept ance nées pour me procurer les moyens de subsister par « moi-même. Vous savez que la destruction totale (( de ma santé est venue des fatigues de ces quatre « ans de travaux. Réduit à ne plus pouvoir ni lire « ni écrire ni penser, je n'ai point perdu courage, « et j'ai essayé de trouver encore quelque autre « moyen.... Aujourd'hui tout est fini.... Je ne sais « si la situation de ma famille vous permettra de « m'assigner une petite somme de douze écus par « mois. Avec douze écus on ne vit pas humai-
« nement; mais je ne cherche pas à vivre hu- (< mainemenl. Je m'imposerai de telles priva- « lions que douze écus me suffiront. Mieux vau- « drait la mort; mais la mort^ il faut l'attendre de
« Dieu Si elle était dans ma main, je prends
« Dieu à témoin que je ne vous aurais pas fait cette « demande.... »
Le père accorda ce qu'on lui demandait. Léopardi partit pour Naples en 1833, et il y passa trois ans. Auprès de lui était Antoine Raniéri, Tinséparable ami de ses dernières années, et duquel il disait que la foudre seule eût été capable de le séparer de lui. Trop faible pour converser, Léopardi s'était condamné à ne voir et n'entendre personne, entrant déjà dans le grand silence de la tombe.
« Je suis, disait-il, un tronc qui pense et qui pâtit. « La vie ne se révélait que par l'intelligence; et quand on le voyait se promener silencieusement, au coucher du soleil, au milieu des débris des villes ensevelies de Pompéï et d'Herculanum où l'attirait une sorte de conformité de destin, on l'eût pris facilement pour un fantôme antique sorti de ces ruines pour pleurer le passé.
11 partageait son temps entre Capodimonte et un petit casino sur la pente du Vésuve. La ]Margellina. Portici, Pausilippe, Pozzuoli, tous ces paysages élyséens où l'on voyait le poëte s'égarer à pas lents semblaient le raviver de leur beauté et de leurs souvenirs, autant que de leur air tiède et de leur lumière sereine. Mais 1 âme restait triste, et si, sur la montagne recouverte de lave, il rencontrait un pauvre geiuH
qui essayait d'y fixer sa racine, le poëte se reconnaissait dans le chétif arbuste et, le prenant pour le confident de ses sombres pensées et de ses plaintes : « Et toi aussi, lui disait-il, tu céderas à la puissance « du feu souterrain; tu plieras sous le fardeau, sans « que ta tête innocente résiste ; mais tu ne te courberas « pas en lâche suppliant devant l'oppresseur, et tu M ne te tourneras pas contre le ciel avec un orgueil « insensé (1). »
Mais l'orgueil insensé qu'il fallait accuser, était-ce l'effort de l'être faible qui demande et qui espère, ou celui de l'être infirme qui se roidit et se drape dans son infirmité? Léopardi s'obstina dans ce stoïcisme superbe, niant l'immortalité, protestant avant de mourir que cette philosophie qu'il nomme désespérée n'était pas le résultat de son état de souffrance, mais de sa conviction; et composant alors le chant de l'amour et de la mort^ avec le fameux vers de Ménandre pour, épigraphe : « Celui-là meurt jeune qui est aimé des dieux. » Cependant, par un contraste que nous avons déjà eu l'occasion de remarquer entre ses vers et ses lettres, il écrivait alors le 22 décembre 183G : « Adieu, mon excellent ami; « j'éprouve un continuel et bien vif désir de vous « embrasser , mais comment et où le pourrai-je satis- « faire? Je crains fort que ce ne soit seulement x,aT' « 'Accpof^sVjv }v£i[;-c5va (le long de la prairie d'Asphodèle) . « Parlez-moi de vos études et aimez-moi toujours : « adieu de tout cœur. »
'Ainsi, comme M. Sainte-Beuve en a fait la
(1) Léopardi. Le Genêt (la Ginestra).
remarque, à l'ami qu'il aurait voulu revoir et qu'il désespérait d'embrasser encore, Léopardi ne disait pas tout à fait non, et il lui donnait rendez-vous avec un sourire attendri et presque avec un peut-être d'espérance, parmi ces ombres homériques que les antiques croyances disaient être immortelles.
L'heure du départ était proche. Comme le choléra faisait de grands ravages à Naples, Ranieri se disposait à emmener son cher malade de Naples à Portici, lorsque le 14 juin 1839, à cinq heures de l'aprèsmidi, le malade expira presque subitement des suites du mal de poitrine qui le minait sourdement depuis de longues années. Un prêtre, appelé sur-le-champ, n'eut que le temps de lui donner une absolution, que Dieu puisse avoir ratifiée dans le ciel ! Son corps fut transporté dans l'église de San Vitale, hors de la grotte du Pausili-ppe, où il repose non loin de Sannazar et de Virgile.
Virgile, Léopardi ! Quelle étrange destinée a rapproché les tombes comme les noms de ces hommes si contrastant par leur génie, leurs œuvres et leur siècle, si pareils par de certaines fraternités de patrie, de pensées et de poésie! Tous les deux sont sortis presque de la même terre pour aller mourir au mêrne lieu. Tous les deux, ont souiïért, tous les deux sont morts jeunes; et malheureusement tous les deux n'ont pas craint de fouler aux pieds ces espérances en l'autre monde, aux-
quelles ils revenaient dans leurs meilleurs instants (1 ). Mais Virgile écrivait au sein de la lassitude d'un siècle de ténèbres, et, parmi ses erreurs, il levait quelquefois son regard prophétique vers la vérité dont il saluait l'aurore. Léopardiau contraire, né en pleine lumière, n'a su que méconnaître ou blasphémer la foi à laquelle il avait fait serment d'être fidèle. Il a accepté le rôle de poëte du néant, non point par conviction, mais par irritation; non point par sentiment profond, mais par orgueil, et aussi par le besoin de se venger de ses maux, en en rejettant la faute sur la fatalité qui a fait naître l'homme^ non pas pour vivre, dit-il, mais pour mourir. Car il en est venu là ; et l'on n'a pas l'idée de cette violence cruelle faite à tous nos instincts, si on n'a lu ce chant délirant de tristesse :
« Il semble que le but unique de l'être soit de « mourir: ce qui n'était pas ne pouvant pas mourir, « il fallait que les choses qui existent surgissent du (( néant. Bien certainement la cause de l'être n'est « pas la félicité, bien que toute créature animée se « propose le bonheur pour but de ses actes, sans ja- « mais l'atteindre; et c'est ainsi que toutes ses œuvres, « ses fatigues et ses peines ne sont dirigées que vers « cette fin unique de la nature qui est de mourir.
(( La mort ne nous est pas encore accordée ; seu- « lement il nous est donné par intervalles de jouir « d'un simulacre du trépas, car la vie ne pourrait
(1) Tant de vers religieux écrits par Virgile ne peuvent nous faire oublier ceux-ci pleins d'un rationalisme qui rappelle Lucrèce:
Félix qui potuit rerum cognosceie causas, Atque metus omnes et inexorabile fatum Subjecit pedibus, strepitumque Acherontis avari !
Georg., H, 41)0.
« pas se conserver si elle n'était pas fréquemment
« interrompue. La vie est de telle sorte que, pour la
« supporter, il est nécessaire de la déposer de temps
« en temps pour reprendre haleine et se rafraîchir
« par un avant-goût et une parcelle, pour ainsi dire,
« de la mort.
a Un temps viendra où l'univers et la nature elle-
« même seront éteints Du monde tout entier et de
M ses vicissitudes et des calamités infinies des choses
'c créées, il ne restera nul vestige, mais un silence
u nu et un calme profond rempliront l'immensité de
« l'espace. Ainsi ce mystère étonnant et effroyable
« de l'existence universelle, avant d'être expliqué ou
« entendu, se dissipera et s'évanouira (1). »
« Non, s'écriait jadis le poëte Jean-Paul Richter, comme s'il eût deviné le paradoxe insensé de Léopardi; non. Dieu n'a pas pu nous créer uniquement pour la souffrance, encore moins pour le néant, non, il ne Ta point dû —
« Pourquoi la vertu est-elle une chose trop élevée et trop sublime pour nous rendre parfaitement heureux? Pourquoi notre impuissance à conquérir les biens de la terre s'accroît-elle en proportion d'une certaine pureté de caractère? D'où nous vient cette lièvre lente qui consume notre poitrine, amour infini d'un objet infini, passion dévorante qui n'a d'espoir que dans la mort?
« Oui, quand tous les bois de cette terre seraient de myrtes et de roses, quand toutes les vallées seraient
(1) Léopardi. Le Chant du ccq.
des vallées de Campan, toutes les îles des îles Fortunées, tous les jardins des Élysées, et quand la joie sereine y brillerait dans tous les yeux, oui même alors il faudrait espérer dans l'immortalité. Mais, hélas I lorsque tant de maisons sont des maisons de deuil, tant de champs des champs de bataille, lorsque la pâleur couvre tant de visages, et que nous passons chaque jour devant tant de pauvres yeux flétris , rouges, déchirés, éteints, ah ! mon Dieu ! se pourraitil que la tombe, ce port de salut, fût le gouffre où tout doit s'abîmer ?
« Et lorsque, après des milliers et des milliers d'années, notre terre aurait péri par le voisinage incendiaire du soleil, lorsque tout bruit vivant se serait enseveli dans ses entrailles, voyez-vous Tesprit immortel, abaissant ses regards sur ce globe muet, se dire en contemplant ce grand champ mortuaire : M Sur cette sphère en cendres d'innombrables om- « bres ont gémi, ont pleuré; maintenant tout s'est « évanoui pour jamais!. » Mon, le ver torturé se redresserait alors pour dire au Créateur : « Tu n'as « pas pu me créer pour souffrir, tune le devais pas. » Et celui qui donne au ver le droit de parler ainsi, c'est le Tout-Puissant lui-même qui met en nous l'esprit de miséricorde et de bonté, et qui seul éveille en nos âmes ces aspirations et ces élans d'espérance vers lui(1). »
(1) Jean-Paul Richter. La vallée de Campan.