PRÉAMBULE
Il n'est question, depuis une vingtaine d'années, que de la volonté, de l'éducation et de la rééducation de la volonté. Philosophes, moralistes, pédagogues, thérapeutes n'ont que ce mot à la bouche, La croyance n'est qu'un acte de volonté, l'éducation morale se résume dans la formation de la volonté, les maladies nerveuses qui s'accompagnent de troubles psychiques et même physyques, les psycho-névroses et les névroses, ne sont que des maladies de la volonté. Et le pragmatisme américain, que nous désignons en Franco du nom de philosophie de l'action, n'est au fond qu'une philosophie de la volonté, puisqu'elle va jusqu'à prétendre que la vérité est ce qui réussit, que ce qui réussit est ce que nous croyons, et que ce que nous croyons est ce que nous voulons*
Il me semble qu'il y a là un abus, dont les conséquences peuvent être fâcheuses et pour la morale, et pour l'éducation, et pour la thérapeutique. Car on ne tient pas compte d'une chose, c'est que pour vouloir, il faut d'abord savoir et ce dont on est capable, et ce qui doit ôtre l'ait, ce qu'il est préférable de faire. Or cet acte de connaissance du moi et du monde extérieur, ce n'est pas la volonté qui peut nous la donner. Mais lorsqu'on
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vin PRÉAMBULE
l'a acquise, il faut être dans des conditions psycho-physiologiques spéciales pour agir en conséquence. Si ces conditions ne sont pas réalisées, s'il en existe au contraire de telles que les différents mobiles et motifs d'action soient dans un état d'équilibre instable, aucun choix, j'entends aucune prédominance de l'un d'eux capable de déterminer l'acte, ne peut se produire. Cet état d'équilibre instable de nos représentations, de nos sentiments, de nos émotions, de nos tendances, c'est le doute.
Ce n'est donc pas à cette entité chimérique et insaisissable, appelée la volonté, et qui se résout, 'quand on cherche à la définir, en volitions particulières, qu'il faut s'attaquer, c'est au doute lui-même, c'est-à-dire aux conditions psycho- physiologiques du doute, conditions consistant essentiellement dans l'état de l'émotivité et de la résistance cérébrale du sujet. Avant de songer à éduquer la volonté, à la fortifier, à la restaurer, il faut donc apprendre à éviter le doute d'abord, à le résoudre ensuite quand il a surgi.
Ce n'est pas d'un défaut de volonté que souffre notre époque, c'est d'incertitude et d'indécision, de doute en un mot, dont les conséquences au point de vue social sont plus graves encore qu'au point de vue individuel* C'est ce qui m'a engagé à étudier cette question dans mes leçons à l'Université Nouvelle de Bruxelles.
Boulogne-sur-Seine, décembre 1908.