CHAPITRE PREMIER CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Sommaire : Définitions. — Doute et certitude. — Doute et croyance. Doute et volonté. — Doute et aboulie. — Conclusions.
La connaissance, la certitude, la croyance, ont été, tant au point de vue psychologique que philosophique, l'objet de nombreuses études. On en a analysé avec le plus grand soin les conditions de formation, révolution, les fondements, et les rapports de leurs différents éléments entre eux et avec les autres phénomènes psychologiques. Il semblerait naturel qu'on eût procédé de même à l'égard de Tétat qui leur est opposé, à savoir le doute, que tout le monde a cependant éprouvé et est à même d'observer.
Il n'en est rien pourtant, et les auteurs qui s'en sont le plus occupés, les médecins, ne l'ont étudié que sous sa forme anormale, pathologique, qu'on a appelée la maladie du doute. Mais si on en a décrit avec un grand luxe de détails les différentes modalités, les conséquences et les complications, on a trop négligé d'établir ses rapports avec le Sollier. — Doute. 1
doute normal ou avec la croyance, et de tirer de la pathologie des enseignements pour la psychologie normale.
Pour comprendre le doute, il faut l'étudier depuis son état transitoire et rudimentaire jusqu'à celui où il est permanent et envahit tous les domaines de l'activité mentale. Une fois défini, il convient d'examiner son objet, les conditions de son apparition, son évolution, ses caractères, ses conséquences, ses rapports avec les diverses fonctions psychologiques, et enfin ses causes. Mais ce n'est pas tout, et après avoir décrit l'état de doute, il reste à montrer le douteur, avec ses caractères propres et ses réactions spéciales. Il faut essayer enfin d'interpréter la nature, le mécanisme de cet état psychologique, afin d'y porter remède, si possible.
Telle est la tâche que je me suis proposée.
Définitions. — Il est nécessaire de bien préciser d'abord ce que l'on doit entendre par le terme Doute. On en a, en effet, donné un certain nombre de synonymes qui ne sauraient être confondus avec lui, [tels que j: incertitude, indécision, indétermination, irrésolution, perplexité. Ces soi-disant synonymes marquent en réalité des caractères particuliers du doute. L'incertitude n'est que la]conséquence du doute au point de vue intellectuel et cognitif ; l'indétermination, l'irrésolution en sont également la conséquence, puisqu'on ne peut agir dans un sens ou dans l'autre que lorsque le doute a cessé et qu'un des termes en balance l'a emporté sur l'autre ; quant à la perplexité, c'est un des éléments moraux du doute, c'est le malaise spécial sans lequel il n'y a pas doute à proprement parler. Il n'y a pas, en réalité, de synonymes de [doute — lequel correspond à un état psycho-physiologique spécial et qui ne saurait être confondu avec aucun autre.
Les définitions qu'on en a données ne valent guère mieux
DÉPlMTln
411* lés synonyiut's, et riios sont généralement incomplètes par suite de l'idée qu'on se fait de la nature intellectuelle ou morale etvolitionnelle du doute. C'est ainsi qu'on a dît : * Le doute est un état dans lequel notre esprit se trouve quand il demeure en suspens entre deux jugements contraoires, sans avoir aucun moLirqui lui fasse adopter Fun plutôt que l'autre. »
Cette définition est manifestement insuffisante pour plusieurs raisons. D'abord elle ne tient pas compte de ce fait cependant très important que le doute n'est pas seulement un état psychologique, mais encore physiologique. Ensuite, s'il est vrai que le doule résulte souvent de jugements contradictoires qui se balancent, il s'en faut qu'il en soit toujours ainsi. 11 suffit que des jugements différents soient en présence pour que le doute naisse. Le doute ne se manifeste pas seulement à propos de jugements, mais à propos des sensations et des sentiments qui nous renseignent avec plus ou moins de netteté sur la réalité extérieure, et sur notre capacité personnelle,
Voici une autre définition du doute ; « C'est l'incertitude naturelle de la raison en face de propositions ou de systèmes dont la vérité ou l'erreur n'est pas suffisamment démontrée pour entraîner son adhésion, n Elle n'est pas moins insuffisante que la première. Elle ne tient aucun compte de l'élément moral» affectif, de l'état de doute, pour n'y voir que le côté intellectuel, rationaliste, qui est secondaire et le moins important. Elle est tout au plus bonne pour le doute philosophique et scientifique.
Du même ordre, et aussi insuffisante est celle-ci : « L«> doute est l'incertitude de Pâme qui hésite entre l'affirmation el la négation. » Mais le doute n'aboutit pas toujours a une affirmation ou à une négation. 11 aboutit le plus souvent à un choix» ou à un sentiment. L'incertitude n'est pas le doute. On peut être incertain d'une chose sans être
dans Tétat de doute. Tel est le cas d'une expérience en cours dont le résultat n'est pas encore définitif, d'une recherche quelconque qu'on poursuit et qui n'a pas encore abouti.
Pour qu'il y qit doute il faut qu'il s'y ajoute quelque autre chose que nous verrons l'accompagner constamment; c'est la lutte, le conflit entre les représentations, ou les sentiments, ou les tendances, entre les représentations et la réalité, ou entre les représentations et les tendances, les sentiments ou les connaissances, et non pas seulement comme semble l'admettre M. Ribot, à propos du doute dans l'amour, « entre deux tendances de la pensée, incompatibles et antagonistes sans conciliation possible, en une succession de jugements affirmatifs et négatifs sur le même sujet, sans qu'aucune conclusion puisse en sortir. » Je crois, au contraire, que l'état de doute ne porte pas seulement sur des tendances antagonistes, mais simplement diverses, et pas même toujours incompatibles.
Et lorsque je dis lutte ou conflit, c'est pour bien montrer, avec M. Ribot, que l'opposition entre les termes en présence n'est pas fixe, mais au contraire instable et se manifeste par un mouvement perpétuel qui fait à tout instant surgir au premier plan tel ou tel de ces termes, qui l'emporte pendant quelque temps, pour être bientôt submergé par un autre au moment même où une solution semblait intervenir.
Ce qui caractérise ce conflit, en effet, c'est, d'une part, que ses phases sont soumises à de continuelles oscillations, à une sorte de remous incessant, pendant lequel le sujet chez qui il se passe est incapable de discerner les motifs capables d'emporter sa croyance, ou les mobiles capables d'entraîner son action, et c'est, d'autre part, qu'il est pénible et s'accompagne d'un état affectif pouvant aller du simple malaise à l'inquiétude et à l'angoisse la plus intense.