ACTE PREMIER
TISDAL .
Quoi] vous seriez le célèbre docteur Swift, l’auteur de Gulliver f
SWIFT, avec bonhomie.
Vous m’avez lu?.. . Eh bien ! vous qui ôtes un homme sincère, parlez. Avez-vous été content?
Oh ! monsieur, vous êtes un grand génie !
SWIFT
Chut! Taisez-vous, flatteur. Nous sommes à Laracor, nous ne sommes pas à Londres. Ici, on ne flatte pas, on ne ment pas. Ah ! mon cher monsieur Tisdal, j’en ai assez, j’en ai trop de ces louanges vides, de cette admiration qui affame, au lieu de rassasier. Oui, je suis célèbre, c'est-à dire envié, haï, calomnié. Car, le plus clair de la gloire, c’est le droit d'être insulté par le premier venu.
TISDAL.
Ce découragement!...
SWIFT, vivement.
Découragé, non, mais éclairé, mais mécontent, du monde, et bien décidé à n’être plus la dupe des autres, ni de moi-môme. Je vous parlais de l’envie... Il y a encore d’autres dangers pour l’homme célèbre. . . La haine, du moins, donne des forces, elle double l'énergie... (Avec un soupir.) Mâis ces caresses, mais ces sourires mensongers du grand monde qui vous désarment cl qui vous livrent. . . voilà le péril !
TISDAI..
Je vois qu’il ne faut pas aller à Londres, pour prendre bonne opinion des hommes !
SWIFT
El des femmes donc ! Elles sont cent fois plus dangereuses. Leur frivolité n'est que le masque de leur perfidie. Et nous sommes trop heureux encore qu'elles ne nous trompent que pour leur compte!. .. car la politique, qui se sert de tout, et qui corrompt tout, trouve parfois en elles d'habiles auxiliaires. Plus d'une de ces belles dames, sous prétexte de sentiment, ne songe qu’à trafiquer de notre conscience. (Avec un soupir.) Oh ! les femmes !... (Il passe à gauche.) Quelles ennemies de notre devoir, de notre repos !
TISDAL, se récriant.
Oh ! docteur !
LE DOYEN DE SAINT-PATRICK SWIFT
Est-ce que vous seriez amoureux, M. Tisdal ?
TISDAL, embarrassé.
Monsieur. . . cette question . . .
SWIFT
Pardon ! je suis indiscret, brutal encore. . . ^ue voulez-vous? On n’a plus de franchise dans le monde qu’à ce prix-là... Gardez votre secret, si vous avez le malheur d’en avoir un ; je ne veux que vous aider de mes conseils. Car je les connais, moi, ces dangers que je vous signale. Ne coniiez pas à une femme la paix de votre âme!- (Avec é'an.) Il y en avait une â I.ondres! C’était bien la plus attrayante créature !... Tous les dons de la nature et de la fortune. . . Une jeune fille, digne en tous points du choix d’un honnête homme !... de la grâce et de l'énergie ! un caractère indépendant et une instruction! une intelligence! un esprit!... Elle faisait des vers, mon ami, des vers délicieux ! Eh bien ! toutes ces perfections, toute celte poésie étaient un leurre, un piège... où Walpole s’était promis de me faire tomber... Oui, moi!... C’est plus que mes conseils, c’est mon exemple que je vous donne... Cette Armide essayait de me séduire ! Mais, j’ai du monde une expérience que vous n’avez pu acquérir dans la solitude. Je ne suis pas de ceux auxquels la tête tourne au bord des abîmes. Dieu merci, j’ai toujours en réserve cette force de volonté (pii rompt les charmes et écarte les pièges!
Toutes les femmes ne font pas de la politique.
SWIFT
Non ; mais toutes font de la coquetterie, qui est une façon de politique sans but. . . Au surplus, nous avons le temps de disserter sur ce sujet, mon cher hôte. Je vous le répète, j’ai dit adieu à Londres pour toujours. Le chant des Sirènes ne viendra pas jusqu’ici, dans cette paisible retraite.,. Nous nous occuperons de la paroisse, nous vivrons en famille, et... comme vous êtes présentement mon aide-de-camp, mon maréchal-des-logis, vous allez me dire où je pourrai m’établir, sans vous gêner, et installer mes deux demoiselles, sans vous scandaliser.
TISDAL.
Rien de plus facile... Nous avons précisément, de l’autre côté