ACTE PREMIER
A propos, où êtes-vous donc, docteur Tisdal?... (Il remonte près de Tisdal.) Permettez que je vous présente (montrant Din- ^ley) mistriss Rebecca Dingley, autrement dite, dans l'intimité. Bec d'inglibus, devineresse incomparable, un vrai génie dans l’art de faire parler le valet de cœur et la dame de carreau.
MISTRISS DINGLEY, avec dignité.
Nous avons déjà l'honneur de connaître monsieur... de vue.
SWIFT
Oui, dé !
ESTHF.R .
Nous allons entendre prêcher Monsieur tous les dimanches.
SWIFT, donnant à Estber une petite tape sur la joue.
Il parle avec onction, n’est-ce pas?... Alors, je n’ai plus à vous présenter ce” mauvais sujet-là, docteur. A votre tour, vous avez entendu son petit sermon ; mais, si l'on vous a dit qu’elle se nommait Eslher Johnson, on vous a trompé, docteur, elle a un nom bien plus poétique: c'est Stella qu’ello se nomme ; et, si elle ose soutenir le contraire, je ne fais plus un seul vers pour elle. (Il redescend à gauche.)
, ESTHER, à Tisdal.
S’il vous a dit, Monsieur, qu’il s'appelait Jonathan Swift, il vous a trompé : c’est Presto qu’il se nomme.
SWIFT
C’est ainsi qu’une belle duchesse italienne a trouvé commode de traduire mon nom dans sa langue efféminée.
ESTHER, à Swift.
Et... rapportez-vous quelque nouveau surnom de Londres? Les belles dames qui vous ont retenu pendant dix-huit grands mois...
SWIFT
Quelles belles dames ?
ESTHF.R.
Oh ! je m’entends!... J'ai lu de vos poésies à une autre... qui m’a priç mon nom d’Eslher.
SWIFT
Eh! mais! ce nom, elle l’avait avant vous!
ESTHER
Mais, moi, j'avais place, avant elle, dans votre cœur, et, cette place, je ne la lui laisserai pas prendre. C’est bien assez. Monsieur, que vous lui ayez fait des vers comme à moi, et que,
LE DOYEN DE SAINT-PATRICK
comme à moi, vous lui ayez donné un nom poétique, le nom de Vanessa.
SWIFT
Il fallait bien lui trouver un autre nom, puisque vous lui contestez celui d’Esther.
ESTHER
Nous vous gardons, nous vous enfermons, nous vous tenons enchaîné, monsieur le grand homme! absolument comme Gulliver chez les Lilliputiens.
SWIFT, i Tisdal.
Laissez donc lire vos œuvres aux enfants, voilà comme ils en profitent !
TISDAL, à part.
Que de grâce et de naturel !...
SWIFT, à Esthrr.
Eh bien ! enchaînez-moi ! jamais captif n’aura moins regretté sa liberté !
ESTHER
Est ce bien -vrai? vous vous contenterez de nos... poules et de nos jeux de cartes?... de nos promenades et de nos bavardages? il n’y aura pas de regrets?... vous ne soupirerez plus après ce beau monde qui vous a gardé si longtemps?
Ne parlons plus de ces dix-huit mois d’exil, d’ennuis, d’intrigues dont j'ai honte ! J’ai bien mal employé mon temps de toute manière, ma pauvre Stella... et vous, avez-vous étudié... un peu?...
MISTRISS DINGLEY
Si elle a étudié!... ahl docteur, grondez-la, mais, cette fois, de se fatiguer les yeux. Nes’est-elle pas imaginé d’apprendre à faire les vers... comme vous?
SWIFT
Comme moil
ESTHER
Toutes les dames de Londres sont poètes ; j’ai essayé de le devenir... mais, je ne réussis guère... ohl vous vous moquerez, ce sera de l’esprit de province !
SWIFT
Ce sera de l’esprit, fait avec le cœurl... c'est le bon! mais, vous me donnez tout cela, enchanteresse, sans qu’il soit besoin do vous fatiguer les yeux à écrire ! Lire et comprendre, voilà