ACTE
SWIFT
Non pas. Ecrire c’est encore s’occuper des hommes, et, pour écrire, il faut avoir un but de rancune ou de gloriole à satisfaire. Je suis un bonhomme de recteur, affamé de repos, d'oisiveté, de vie contemplative, (il va à la croisée.) Croiriez-vous,
Tisdal, que je n’avais jamais remarqué qu'il pousse de l'herbe dans les champs? Maintenant je voudrais y dormir tout le jour.
TISDAL.
Il y a encore bien de la poésie dans votre dédain de la littérature !
SWIFT
Eh bien oui ! Les vrais poètes ne sont pas ceux qui font des vers, mais ceux qui n’ont pas besoin d’en faire pour savoir jouir de la nature. Quant à moi... il me semble que j’ai des ailes... depuis que j’ai jeté toutes mes plumes.
TISDAL.
Vous êtes heureux?
Oui, je le suis, et je veux qu’on le soit autour de moi. (il
s’assied près du bureau.)
TISDAL, hésitaol.
Si j’osais vous prendre au mol !
SWIFT, lui tendant la main. $
Faites, je ne suis pas homme à me dédire.
TISDAL.
Oh non ! c'est trop sérieux !
SWIFT
Eh bien I plus c'est sérieux, mon ami, plus vous devez compter sur moi.
TRISDAL.
J’ai si peur d’être indiscret 1
SWIFT
Vous, Tisdal, indiscret ! C’est me faire injure que de le penser. Vous avez une demande à me faire: voyons, bâtezvous! Parlez.
TISDAL, avec un grand effort.
M. Swift, j’ai l'honneur de vous demander la main de votre pupille.
SWIFT, se levant brusquement.
Hein 1 la main de...
LE DOYEN DE SAINT-PATRICK
J’aime miss Jonhson.
Elle ! une enfant !*
Je croyais que son âge...
TISDAL.
SWIFT
TISDAL.
SWIFT
Oui... mais une ignorance de la vie, du ménage! Et. c’est vous Tisdal ! vous un homme sérieux!
TISDAL.
Le bonheur que je demande au ciel est sérieux comme un devoir. Hélas ! c’est à moi qu'il manque bien des choses pour autoriser mes prétentions. Cependant, si le dévouement le plus absolu pouvait suffire.
SWIFT
Suffire!... suffire! on ne vit pas de sentiment. Esther n’a presque point de fortune.
TISDAL.
C’est ce qui m’avait donné i’espoir...
Voilà un beau raisonnement !... Moins la femme a d’argent, plus il en faut au iîiari 1 Et vous vous figurez qu’avec vos honoraires de suppléant !
TISDAL, d’une voix douce.
J’ai d’autres ressources...
SWIFT
Si vous avez un trésor caché !...
TISDAL, lui donnant la lettre qu’il lient à la main.
C’est en effet, un trésor pour moi que l’intérêt de Monseigneur.
SWIFT, après avoir lu.
Cent livres I... Je vous fais mon compliment,
TISDAL.
Puis-je espérer !
SWIFT, brusquement.
Mon Dieu ! moi je veux tout ce qu’on veut; ...et pourvu que ma pupille soit heureuse! pourvu qu’en vous mariait, vous ne mettiez pas vos biens en commun ; car si petit qu'il soit, Esther a un patrimoine, et vous n’avez rien que de viager.
TISDAL.
S’il ne faut qu’une condition aussi juste...
ai;tk h
Sans'doute... ; et pourvu qü’Esther dispose de sa rente sans contrôle;... pourvu qu’il lui soit alloué pour les dépenses de la maison une somme dont elle aura lé maniementexclusif;ah!... et qu’elle ait tout pouvoir sur les domestiques... et qu’elle garde . Dingley.
TISDAL.
Quelle marque de confiance puis-je refuser à celle qui m’aura confié le soin de son bonheur?
SWIFT, surpris.
Vous souscrivez à ces conditions?
• TISDAL.
J’y souscris. A présent?...
SWIFT, il passe à gauche.
Eh ! morbleu, un peu de patience ! Il faut encore que vous vous engagiezà me prendre pourarbiire de toutes les difficultés qui pourraient s’élever entre votre femme et vous.
TISDAL.
Un tel droit d’intervention !... Docteur, voilà qui est délicat. Le mariage émancipe les mineurs, et moi, à vingt-six ans, je me marierais pour me mettre en tutelle!.
SWIFT, vivement.
Vous refusez ?
TISDAL, de même.
J’accepte. Le choix de l’arbitre me rassure... Est-ce tout?
SWIFT, avec humeur.
Je n’en sais rien... Vous voulez que je vous improviso tout un code de félicité conjugale? Si j’avais su votre dessein, si miss Johnson m’avait fait l'honneur de me consulter...
TISDAL. *
Ce sera sa première pensée, j’en suis sûr, dès qu’elle connaîtra le vœu que j’ose former.
SWIFT
Comment! elle ne le connaît pas?... Alors, Monsieur, qqc veniez-vous faire ici?... Me prenez-vous pour un tuteur de co médie? Espérez-vous que j’ira'i violenter à votre profit les inclinations de ma pupille?... •
TISDAL.
A Dieu ne plaise ! Mais je n’avais pas voulu, sans votre agrément...
LE DOYEN DE SAINT-PATRICK
SWIFT
Eh ! Monsieur, on commence par le commencement, que diantre ! Voilà deux heures que vous me faites perdre à écouler des projets en l'air... Mon temps est précieux... Je n’ai pas encore pu seulement lire mes journaux ! Au revoir, M, Tisdal ! (il s’assied au bureau) Au revoir ! #
(Tisdal sort désespéré.)