ACTE
ESTHER
Oh ! M. Tisdal, moi qui ai pour vous l’amitié ia plus tendre!
TISDAL.
L’amitié ! un sentiment banal qui se donne à plusieurs !
ESTHER, avec élan.
N’est-ce pas ? Mieux vaudrait la haine !
TISDAL. à pari.
Comme elle l'aime !
ESTHER
Il ne faut pas m’en vouloir, mon bon monsieur Tisdal ; je souffre tant ! Il en aime une autre, il en aime une autre! (Elle
tombe sur le bras de Tisdal.)
TISDAL, la soutenant.
O mon Dieu ! Est-ce à moi que vous venez de terrasser, estce à moi que vous donnez à soutenir ce précieux fardeau ?... Pauvre enfant ! sa confiance me dicte mon devoir. Je croyais, à force d’amour, avoir mérité le bonheur avec elle. Insensé ! je méritais mieux que cela, puisque je suis ajVpelé ài souffrit et à me dévouer pour elle !
ESTHER
Que parlez-vous de bonheur! Il n’y en a plus. H en aime une autre, celte miss Vanbomrigh !... Elle est venue ici... je l’ai vue. Elle a quitté l’Angleterre pour le suivre, pour le chercher, pour l’emmener. Ah ! nous allons bien pleurer ensemble, mon ami!
TISDAL, faisant uw effort. '
Votre ami ! Oui, j'accepte ce nom ; je le réclame,, mademoiselle. Mais qui vous a dit que miss Vanhomrigh était une rivale?... N’y a-t-il pas dans ce monde d’autres intérêts que l’amour? Le docteur Swift est un homme politique... Nous l’oublions, nous; mais ses adversaires, cêux qui eh ont besoin ou qui en ont peur s’en souviennent. Miss Vanhomrigh est la nièce de lord Waipole !
ESTHER
Vous penseriez?... Oh ! non, non ; et quand je voudrais vous croire... n’est-il pas bien certain qu’il ne m’aime pas, qu’il ne m’aimera jamais, puisqu'il vous a permis de m’épouser?
TISDAL, avec effort.
Par excès de délicatesse, sans doute; pour vous laisser libre. Il
52 LE DOYEN DE SAINT— PATRICK
m'avait forl mal accueilli d’abord... Si vous l’aviez entendu !
ESTHER
Vous me donnez des espérances que vous n’avez pas !... Ah! si je pouvais vous croire !
TISDAL.
Il faut me croire, miss Johnson. M. Swift a quitté Londres et toutes les séductions qui pouvaient l’y retenir, pour vous et pour vous seule!... Depuis qu'il est ici, son unique pensée est votre bonheur... La démarche qu’il m’a autorisé à faire n’était qu’une épreuve.
Quoi! je pourrais être heureuse!... aimée de lui!... Mais vous, M. Tisdal?
TISDAL.
Moi !... Ne vous inquiétez pas de moi ! Il est plus d’un bonheur en amour ; et, au défaut du plus grand, de celui qui m’est interdit, et qui vous est réservé, c’en est un bien réel aussi que de se dévouer à ce qu'on aime. Vous m’acceptez pour confident... je ne suis pas fort à plaindre. Jo serai heureux... quand vous serez heureuse, c’est à-dire bientôt.
ESTHER, ravie.
Heureuse ! Je le suis déjà I... Ah! j’ai honte d’être si égoïste et devant vous I
TISDAL.
Soyez-le ! i*ie l’est pas qui veut : il faut espérer pour l’être.
(Swift appelle Patrick en dehors.)
ESTHER
Ah I mon ami, le voilà !... Il va la rejoindre !
TISDAL, résolûment.
Il n'ira pas. (Estlier sort par le fond.)
ESTHER
Il n’ira pas?
TISDAL.
Je vous le promets.