LE DU A G ON
sant allusion au Boncador même, qu'il avait eu occasion de voir dans les écuries de don Mariano, à Oajaca; ce diable de cheval, figurez-vous...
Des cris qui e'clalèren4; à la fois sur les bords du fleuve, sur le chemin de Huajapam et des deux côtés opposés du bois interrompirent le messager au moment où il allait raconter à don Rafaël les particularités de son propre cheval, et sans aucun doute préparer les voies à une reconnaissance complète entre le colonel et lui.
Tous deux interrogèrent du regard la contenance effrayée du Zapote.
— Diable! dit-il, c'est plus grave que je ne pensais.
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Les cris qui venaient de frapper Tair exprimaient l'allégresse et Tardeur de ceux qui entraient en chasse, et une implacable re'solution de ne pas faire de quartier. Cest ainsi que la trompe qui sonne la mort jette aux échos la condam-
nation du cerf. Ces cris avaient encore quelque chose de plus significatif, à en juger par d'étranges modulations qui les accompagnèrent au moment où on y répondait de l'extrémité du bois.
Le Zapote regarda fixement quelques secondes Tofiicier royaliste qui portait un chapeau de volontaire insurgé, une veste de soldat d'infanterie et un pantalon d'officier de cavalerie.
— Vous êtes un homme qui avez sauté
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à bas d'un arbre, reprit-il, je ne puis le nier; naais, à moins que ce ne soit un autre que vous, il y a dans le bois un royaliste qu'on va poursuivre a outrance.
— A mon tour je ne saurais nier que je sers la cause du roi , dit simplement don Rafaël.
— Ces cris, dont je connais la signification, indiquent qu'on doit prendre mort ou vif un royaliste caché quelque pan dans ces fourrés, continua le Zapote.
Ceux qui vous poursuivent vous ont donc déjà vu?
— J'ai tué hier soir deux des leurs à leur nez et à leur barbe.
— Alors je ne puis espérer vous faire passer comme mon compère que voici.
DK LA RIUNïî 293
pour un prisonnier ordinaire qui n'est ni royaliste ni insurgé.
— C'est douteux du moins.
— C'est de toute impossibilité, et je ne puis vous promettre qu'une chose : nonseulement de ne pas vous trahir au cas où nous parviendrons, mon compère et moi, à nous tirer de ce pas épineux, mais d'essayer de dépister ceux qui vous cherchent, car je commence à me lasser de ce métier de bandit, à une condition cependant.
— Laquelle? demanda le colonel.
— C'est que vous nous permettiez de vous fausser compagnie. Je ne puis rien pour vous sauver, vous le voyez. Vous ne pourriez que nous perdre sans profit pour
VOUS, OU nous empêcher de remettre à qui de droit le message dont nous sommes charges. D'un autre côté, bien que ce ne soit que depuis un instant, votre sort est lié au nôtre , et vous abandonner au milieu du danger, sans votre consentement, serait une lâcheté dont j'aime autant recevoir de vous l'absolution.
Il y avait dans les paroles du Zapote un accent de loyauté dont le colonel fut frappé malgré lui.
— Qu'à cela ne tienne, mon ami, dit résolument don Rafaël, je vous permets d'aller chercher fortune où bon vous semblera, et je souhaite même, ajouta-t-il en souriant, que vous puissiez arriver
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jusqu'à ce neveu avec le testament de son oncle.
Puis il dit d'un ton mélancolique :
— J'ai si peu de raison de tenir à la vie que je pense comme vous : un peu plus tôt, un peu plus tard, qu'importe ? Seulement, reprit-il avec un retour subit de bonne humeur, je tiens essentiellement à n'être pas pendu/
^ — Merci de votre permission, seigneur cavalier, répondit le Zapote; mais un mot encore avant de vous quitter: si vous m'en croyez, vous remonterez au sommet de cet arbre où personne ne songera que vous pouvez être.
— Non pas, je serais comme le jaguar poursuivi par les chiens sans pouvoir me
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défendre, et je veux, comme disent les Indiens, envoyer avant moi le plus d'ennemis possible pour me déblayer les terrains de chasse dans Tautre monde.
— Eh bien ! faites mieux , poursuivit le Zapote, marchez vers i'Ostuta. A la pointe méridionale de ce bois , sur les bords du fleuve et près du gué, il y a des fourrés de bambous fort épais, dans lesquels mon compère et moi nous aurions trouvé asile jusqu'au jugement dernier, s'il ne nous avait fallu aller à nos affaires; si vous pouvez y arriver, vous êtes sauvé.
— Ah ! ceci est préférable> dit le colonel, quoique depuis trois jours je commence à être las de me cacher. Adieu donc et bonne chance !
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Le Zapote et son compagnon, après s'être orientés, prirent la direction qui pouvait, par lin assez large détour, lés conduire vers In route de Huajapam , où le messager de Gerlrudis, sans se douter qu'il se séparait du colonel lui-même, espérait toujours le trouver dans le camp des royalistes, occupés à en faire le siège.
Quelques secondes après, l'épaisseur du bois les eut bientôt cachés aux yeux du colonel.
— Je suis, ma foi ! fâché de ne pas avoir demandé son nom, dit le compadre du Zapote à son compagnon au bout d'un quart d'heure de route silencieuse, il ne nous en aurait sans doute pas fait plus de mystère que de sa qualité, il paraît
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aussi i'ranc que brave. D'après sa tournure et malgré son costume, ce doit être quelque officier de Tarmée royaliste.
«— Bah I reprit le Zapote, le nom ne fait rien en pareille circonstance. Cest un homme perdu, et nous ne serions pas plus avancés de savoir comment il s'appelle. . ,
— Qui sait?
— Je suis fâché que nous n'ayons pas pu lui être utiles, voilà tout ; à présent, pensons à nous, c'est Tessentiel, car voistu? mon brave Gaspar, nous ne sommes pas encore hors de danger.
Les deux compagnons poursuivirent en se glissant le plus doucement possible à travers les fourrés que le soleil déjà
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plusélevé commençait a éclairer de ses rayons brûlants.
Une demi-heure s'écoula ainsi avant qu'ils entendissent de nouveau les voix de ceux qui s'avançaient dans le bois peu éloignés les uns des autres. Ces voix se turent bientôt.
Au milieu du silence qui régna alors, le Zapole distingua le craquement des buissons à quelque distance de lui, et, en avançant de ce côté, il aperçut un homme qui marchait avec précaution la carabine à la main ; puis, à dix pas de celui-ci, à sa droite et à sa gauche, sur la même ligne, deux autres hommes se glissant avec les mêmes précautions au travers les haliers.
Tous trois se faisaient de leur mieux un rempart de chacun des arbres qu'ils rencontraient. Le Zapote reconnut Tun d'eux.
— Eh! Perico ! cria-t-il.
— Qui m'appelle? reprit l'homme.
— Moi, Juan el Zapote.
— Tiens ! et par quel hasard ? demanda Perico.
— Je vais le le dire, reprit le Zapote avec une merveilleuse impudence, tu sauras d'abord que le capitaine...
— D'où viens-tu? demanda Perico.
— Du camp, de l'autre côté de l'Ostuta.
— Le capitaine a donc su que nous poursuivions un royaliste de ces bois?
— Comment cela? demanda le Zapote.
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— Figure-toi que nous avons battu ces bois toute la nuit à la recherche de ce coquin ; que de dix que nous étions, il n'en restait que huit, Suarez et Pacheco ayant été tués, et maintenant, si j'en juge par tous ces cris auxquels nous avons répondu, nous sommes au moins vingt.
En ce moment un autre homme se joignit aux trois que le Zapote venait de rencontrer. Un heureux hasard faisait que ces quatre hommes étaient précisément les mêmes qui avaient été chargés par Pépé Lobos de battre la partie du bois voisine de la route de Huajapam, et qui, n'ayant pas rencontré le vieuxTourrier Refino, ignoraient par conséquent
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que le Zapoto fût poursuivi comme déserteur.
— Maintenant, reprit celui-ci, que je t'ai dit pourquoi je me trouve ici envoyé en mission parle capitaine avec mon compère donGaspar, comme je suis très pressé...
— Le diable m'emporte si tu m'as rien dit de ta mission! s'écria Perico.
— Parbleu ! une mission secrète comme la mienne! Allons, adieu, je te le répète, je suis fort pressé.
— Avant de vous en aller» dit un des trois hommes qui étaient avec Perico, dites-nous si vous l'avez rencontré dans le bois.
— Qui ça ? le royaliste que vous poursuivez?
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— Sans doute l'enragé colonel?
— Je n'ai pas vu le moindre colonel enragé, reprit le Zapote.
— Eh caramba! le Colonel Très Villas, s'écria Perico, tu fais l'ignorant, espères-tu le prendre tout seul et gagner la prime de cinq cents piastres ?
— Le colonel Très Villas! s'écria à son tour Gaspar le messager.
— Cinq cents piastres de prime! ajouta le Zapote en portant la main à ses cheveux comme s'il allait s'en arracher une poignée.
— Eh! oui, parbleu! lui-même, dit Perico, un grand gaillard à moustaches noires, au feutre de même couleur, por-
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tant un pantalon à bandes d'or et une veste de soldat d'infanterie.
— Qui vous a lue deux hommes?
— Quatre, puisque Suarez et Pacheco n'ont plus reparu.
Il n'y avait plus à douter que l'homme qu'ils venaient de laisser derrière eux ne fût précisément celui qu'ils cherchaient pour lui remettre le message de Gerirudis, et le Zapote échang.^a avec Gaspard un regard de désappointement profond.
Un instant l'honnélelé de fraîche date de Tex-bandit chancela sur sa base encore mal assise, mais une prière muette de Gaspar et le souvenir de la foi jurée l'emportèrent dans son âme sur la cupidité déçue. ^
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— Je n'ai rien vu, dit-il sèchement, et vous me faites perdre mon tem ps; au revoir.
— Vête conDiosI (!) dit Perico.
Gaspar et le Zapote échangèrent un
dernier adieu avec les compagnons de Perico, et ils s'éloignèrent au pas d'abord, tant qu'ils furent en vue, puis à toute course quand ils se virent seuls.
Le principal était de se mettre en sûreté, sauf à se lamenter après d'une semblable déconvenue.
Quand ils se crurent à labri de toute poursuite dans la partie du bois située de l'autre côté de la route, le Zapote se jela sur la mousse d'une clairière avec un air de désolation profonde.
(1) Que Dieu te coDduise !
ni 20
soc LE DRAGON
— Qu*allonS'nous faire maintenant! dit lugubrement Gaspar.
Le Zapole gardait le silence des grandes émotions; puis se levant au bout d'une minute :
— Un coup superbe! s'écria-t-il , un coup rare; une bonne action !
— Tu en es capable?
— Nous en sommes capables tous deux!
Écoute, Compadrito, je suis connu de ceux qui bloquent l'hacienda del Valle, tu es connu de ceux qui la défendent; entrons-y. Une fois la, lu me fais passer pour un des serviteurs de ton maître don Mar iano.
— Ce serait possible, mon cherZapote, objecta naïvement Gaspar, si lu n'avais pas une diable de physionomie...
DE LA REINE oO"
— Je la composerai, cela me regarde, lu verras. Je demande une prime de mille piastres, si j'arrache le colonel, au risque de ma vie, au péril qui le menace; nous prenons cinquante hommes avec nous, je délivre le colonel, nous touchons la récompense promise et le prix de ton message par-dessus le marché. Qu'en dis-tu?
— Ce serait superbe, en effet.
— Ah ! la vertu, vois-tu, il n'y a rien de plus lucratif.
— Mais d'ici là le colonel sera pris ou tué.
— Peut-être que non, et puis, s'il est mort, nous tâcherons de prendre le capitaine. Coûte que coûte, il me faut une prime.
— A fait, le colonel aura peut-être
50S I-E DHAGON
réussi à gagner le fourré de bambous sur les bords du fleuve, reprit Gaspar. ~
— Dans deux heures, nous pouvons être de retour ici avec le renfort, courons, vite à l'hacienda.
Excités par cet espoir, les deux aventuriers reprirent courage et se dirigèrent le plus rapidement qu'il leur fut possible vers l'hacienda gardée par le lieutenant Veraegui.
Sans chercher à examiner si tout doit marcher au gré de leurs désirs, nous les laisserons aller pour retourner vers le colonel Très Villas.
Resté seul, don Rafaël envisagea froidement sa position. Il ne se dissimula pas que ses chances de salut ne fussent des
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|»liis douteuses, et que, à moins de quelque secours inattendu sur lequel il ne devait pas compter, il n'avait guère d'espoir d'échapper au sort qui le menaçait. Le soleil inondait d'une lumière éclatante le bois tout entier, qui lui servait d'asile. Ses rayons, déjà presque perpendiculaires, pénétraient jusqu'au cœur des fourrés, et cependant, avant qu'il se couchât, et que la nuit vînt de nouveau lui prêter ses ombres tutélaires, sept heures environ devaient encore s'écouler, car c'était précisément un des jours du solstice d'été, les jours les plus longs de l'année, ceux où sous les tropiques, une baguette fichée en terre ne projette* pas d'onibre.
310 L!t DRAGON
Combien alors don Rafaël regictla ce sommeil auquel il s'était abandonné, au lieu de profiter d'une partie de la nuit, afin de tenter un effort désespéré pour son salut! Il regretta non moins vivement de n'avoir pas révélé, quoiqu'il en pût advenir, son nom à ses deux compagnons d'un instant; peut-être Tespoir d'une forte récompense les eût-il engagés a essayer de pénétrer jusqu'à l'hacienda del Vaîlepour instruire lelieutenaiît Veraegui du danger que courait son chef.
Il était loin de se douter qu'un hasard providentiel se fût chargé de faire pour lui ce qu'une tardive réflexion lui suggérait maintenant.
En dépit du danger de sa position, don
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Rafaël, à jeun depuis longtemps, commençait à ressentir les atteintes de la faim; mais c'était ce dont il devait le moins s'inquiéter; Dans les bois des parties chaudes de FAmérique : Tanonier, le corosollier, Tahuacatier, et bien d'autres arbres encore, se couvrent spontanément et sans culture, de ces fruits savoureux qui servent à la nourriture de l'homme.
Une fois ces réflexions faites, le colonel n'était pas homme à se consumer en inutiles regrets, et il résolut d'agir.
Il hésita d'abord un instant sur ce qu'il devait faire de son cheval, et il semblait décidé à l'abandonner, mais il ne tarda pas à se convaincre de l'utilité qu'il en pouvait tirer en s'en faisant, dans sa
marche tortueuse à travers les bois, un rempart vivant et mobile derrière lequel il trouverait au besoin un abri contre la balle d*une carabine. Puis, s'il parvenait sain et sauf à la lisière du bois, il lui restait encore la ressource de s'élancer sur son dos et d'échapper comme la veille à la poursuite de ses ennemis. Il se disposa donc à aller le chercher.
Le hallier dans lequel il avait attaché le Roncador n'était pas fort éloigné de l'arbre sur lequel il avait passé la nuit; mais le profond silence qui régnait dans la forêt, qu'on aurait pu croire déserte, sans les cris qui s'étaient fait entendre un quart d'heure auparavant, lui fit sentir la nécessité de marcher avec précaution, le
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moindre froissement d'un buisson pouvant trahir sa présence.
Le colonel s'avançait donc en posant les pieds par terre le plus légèrement possible, lorsqu'un bruit vague de voix parvint à son oreille. 11 écouta quelque temps sans que ce bruit se rapprochât sensiblement de lui. Il se mit de nouveau en marche.
Il put enfin gagner le hallier, où il retrouva son cheval. Quoique brûlant de soif, et dévoré par la faim, le pauvre animal n'avait pas fait le moindre effort pour briser son licou.
' A l'approche de son maître, il fit entendre un hennissement joyeux qui retentit au loin.
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Malgré ce bruit, qui pouvaiule trahir et lui être si funeste, le colonel ressentit un mouvement de joie mêlée de tristesse en caressant son noble compagnon de danger, et il ne put en même temps s'empêcher d'éprouver un remords du rôle auquel il allait peut-être bientôt le destiner.
C'était néanmoins un de ces cas dans lesquels l'instinct de conservation de l'homme le porte souvent à faire ce que aon cœur désapprouve.
Afin de rendre ses mouvements plus faciles dans le labyrinthe formé par les ar* bres et les lianes, le colonel dessella son cheval et ne lui laissa que la bride pour le conduire à la main. 11 s'avança alors ré» solûment, en se guidant sur le soleil^ vers
la pointe méridionale du bois, qui aboutissait au gué de l'Ostuta.
Le conseil du Zapote lui parut bon à suivre, et il pensa que, s'il pouvait en effet parvenir à se cacher le reste du jour au milieu des bambous du fleuve, il lui serait facile, pendant la nuit, de gagner la grande route d'Oajaca pour revenir de là à rhacienda del Valle,
Chemin faisant, don Rafaël jeta encore le fourreau de son sabre, ainsi que son ceinturon, qui le gênaient, et, tenant d'une main sa lame nue, de l'autre la bride de son cheval, il continua sa marche le plus silencieusement possible, décidé à ne se servir de ses pistolets qu'à la dernière extrémité.
Cependant, le moment approchait où il allait être obligé de faire un d-ltour, car, au milieu du silence, il entendit, dans la direction qu'il suivait, des voix d'hommes qui s'appelaient et se répondaient, en s'invitant à marcher sur la même ligne, et à conserver leur distance pour former un plus large cercle.
Séparément, aucun de ceux qui le poursuivaient ne lui eût inspiré plus d'inquiétude sérieuse qu'un chasseur isolé n'en inspire au lion qui bat en retraite devant le nombre de ses ennemis, mais il savait bien que la meute entière des bandits d'Arroyo se précipiterait à la fois sur lui, et qu'il succomberait infailliblement.
Le colonel renonça donc à l'idée déses-
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pérée, im instant conçue, de marcher sur l'adversaire qui se trouverait le plus près de lui et de Tégorger sans bruit.
Il pensa, avec raison, qu'au milieu de bois épais comme ceux qui le cachaient, un homme résolu avait quelque avantage sur des ennemis obligés de s'avertir de la voix pour marcher ensemble et garder leur dislance. Tandis qu'ils signalaient l'endroit où ils se trouvaient, lui, en gardant le silence, leur laissait ignorer le lieu de sa retraite.
Les voix se rapprochaient de moment en moment, et don Rafaël écouta avec anxiété si d'autres voix ne se faisaient pas entendre d'un côté différent. H était a
craindre de n'éviter les uns que pour tomber dans les embûches des autres.
Le colonel ne connaissait pas le nombre de ses ennemis, mais, quel qu'il fût, il supposa que le cordon formé autour de lui pour le prendre ne pouvait être si serré, qu'il n'y eût quelque vide à travers lequel il pût s'échapper comme un oiseau qui passe par l'une des mailles du filet de Toiseleur.
Pendant que don Rafaël écoulait , comme écoute l'homme dont la vie dépend de la finesse de son oreille, il entendit, à quelque distance de lui, le bruit sonore et lointain du bec d'un pivert frappant sur un arbre mort.
Ce bruit est l'un de ceux qui se font le
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plus souvent entendre dans les vastes forêts d'Amérique. Uoiseau sauvage, occupé h chercher sa pâture, fait une chasse incessante aux vers logés dans Técorce des arbres morts ou dépéris, el les fait sortir de leur retraite en frappant sur le tronc à coup redoublés de son bec»
Le bruit que venait d'entendre le colonel était comme une voix amie qui lui disait que, du côté d'où elle partait, aucune créature humaine ne troublait la solitude de la forêt.
Don Rafaël, guidé par les coups cadencés que continuait de faire entendre Toiseau solitaire, se dirigea vers lui. Il était encore à quelque distance de son
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arbre, quand le pivert, effrayé par sa présence, s'envola h lire-d'aile.
Le fugitif s'arrêta et prêta Toreille, et, à sa grande joie, il entendit dans le lointain la voix de ses ennemis; il avait été dépassé par eux, et, à moins qu'ils ne revinssent sur leurs pas, ce qui n'était pas probable, ils allaient le chercher dans le centre du bois qu'il venait de quitter.
Pour mieux les tromper et augmenter encore sa sûreté, il s'avisa d'une ruse indienne.
Il ramassa deux branches de gayac sec, et, les frappant l'une contre Taulre, il imita à s'y méprendre le bruit cadencé des coups de bec du pivert.
Maître maintenant de reprendre la di-
rection qu'il avait été forcé d'abandonner, don Rafaël s'avança rapidement vers Te gué de rOsluta, s'arrêtant néanmoins de temps en temps pour faire dire encore à l'écho de la forêt le bruit tutélaire du bec de l'oiseau chasseur. ,^
Après une heure démarche environ, le colonel s'arrêta pour cueillir quelquesuns de ces fruits sauvages dont il avait été forcé jusqu'ici de se priver, de crainte de perdre un temps précieux a son salut. Pendant qu'il trompait ainsi sa faim et sa soif avec quelques anonas (1), il prêtait l'oreille avec délices à ces mille bruits vagues et indéfinissables qui n'interrom-
(1) Fruit de l'anouier,
paient qu'à peine le profond silence qui re'gnail autour de lui.
>^ Le milieu du jour était déjà dépassé, et^
le soleil commençait à lancer ses rayons
obliques, lorsque don Rafaël se leva et
reprit sa marche; puis bientôt, à travers
les derniers arbres du bois, il aperçut la
la nappe tranquille de TOstuta, coulant
sans bruit au milieu des hauts bambous
qui croissaient sur ses bords.
La brise agitait doucement les tiges élancées et les longues feuilles mobiles de ces verts fourrés où, le jour^ les caïmans se vautrent dans la vase du fleuve en attendant la fraîcheur de la nuit.
Dii; LA uiiiNE 525
C'élail là aussi que don Rafaël devait aller chercher, comme eiix^ un asile jusqu'au moment où Tobscurité lui permettrait de continuer sa course.
s^ Le colonel ne comptait pas attendre
dans le bois le retour de ceux qui rayaient-vainement poursuivi, et, une fois arrivé sur les bords du fleuve, il chercha à se rendre compte de ce qui se passait. Des derniers buissons de la lisière du bois aux bambous de l'Ostuta il n'y avait qu'un court espace à franchir , et il s'y hasarda.
La couleur jaunâtre des eaux, de petits remous écumeux que formait le fleuve en caressant dans son cours de nombreuses
plantes aquatiques, dont les larges feuilles et les fleurs s'étendaient mollement à sa surface, les ondulations de ses eaux autour de quelques grosses pierres jetées çà et là, tout indiquait à don Rafaël qu'il était près du gué où, deux ans auparavant, ses courses à la poursuite d'Arroyo l'avaient souvent conduit, et dont le Zapote lui avait parlé le matin.
Caché par les longues tiges des gigantesques roseaux, il put apercevoir de loin les tentes du camp de ce chef de bandits et- ses cavaliers galopant sur les bords opposés du fleuve. A cet aspect, ses passions fougueuses se réveillèrent, et il tendit d'un air de menace son poing
DK LA REINE 523
fermé vers remplacement occupé par le guérillero objet de toute sa haine.
Tout à coup, des cris, des pas de chevaux, qu'il entendit résonner dans le bois derrière lui, vinrent lui donner Talarme, C'étaient les cavaliers d'Arroyo qui rentraient au camp, désappointés de n'avoir pu trouver, au lieu du colonel et des deux autres fugitifs, que Suarez et Pacheco, sains et saufs, mais encore tout effrayés.
Il n'y avait pas une minute à perdre, et don Rafaël, écartant de la main les bambous, entra au plus épais du fourré humide, qui se referma au-dessus de sa tête; et quand, quelques moments après,
320 Lli nUAGON
les cavaliers passèrent au galop à peu de distance de sa retraite, la brise agitait tranquillement les panaches verdoyants des bambous sans laisser deviner à Toeil le plus clairvoyant la présence du fugitif qu'ils cachaient sous leur irtipéhétrable manteau.
Don Rafaël entendit bientôt les chevaux fouetter en marchant les eaux du fleuve, puis le bruit s'éteignit et fut ramplacé par un profond silence.
De mortelles heures se succédèrent
lentement les unes aux autres jusqu'au
moment où le soleil descendu à Thorizon
lança comme un dernier adieu aux ro-
" seaux du fleuve de longs rayons, aigus
Dlî LA IIKINE 527
comme des glaives de feu. Après avoir réfléchi pendant quelques instants les dernières lueurs du couchant, les eaux de rOstuta s'assombrirent, et leur miroir ne répéta plus que les myriades d'étoiles dont la voûle du ciel était parsemée.