LES CATACOMBES DE PARIS
Roman par ÉLSE BERTHET
Il est des choses dont tout le monde parle et que peu de personnes connaissent réellement. De ce nombre sont les vastes carrières qu'on appelle Catacombes de Paris, bien que ce nom convienne seulement à l'ossuaire qu'elles renferment. M. Elie Berthet, que la puissance de ses conceptions dramatiques et le charme pittoresque de ses descriptions ont placé parmi nos premiers romanciers, a eu l'Uée de descendre dans ces immenses souterrains , de les étudier avec soin et d'en dégager la sombre et mystérieuse poésie qu'ils renferment. L'ouvrage que nous offrons au public est le résultat de ses études et. de ses ténébreuses promenades sous le sol parisien.
Mais les Catacombes, avec l'ordre admirable qui règne aujourd'hui dans leurs lugubres détours, n'eussent pas ofTert au roman des ressources suffisantes. L'auteur est donc remonté jusqu'à l'époque où ces galeries furent, pour ainsi dire, découvertes, alors que leur délabrement compromettait la solidité d'une portion de Paris et que, chaque jour, à chaque heure, de nouveaux écroulements venaient consterner les quartiers de la rive gauche. En beaucoup d'endroits on peut encore observer l'état primitif des carrières; ces endroits s'appellent travaux des anciens. Il lui a donc été facile de se représenter les Catacombes telles qu'elles étaient au siècle dernier, et il a créé l'œuvre la plus curieuse, la plus dramatique, la plus saisissante qui soit jamais tombée de sa plume.
vu
Où le devoir e^t plut fort que l'amour.
L'occupation de l'île de la Roqueta
avait entraîné la reddition du fort d*A-
capulcoj et depuis le jour où, accompagné
de ses deux domestiques, le curé de Cara-
cuaro avait quitté son village, vingt-deux m 1
2 LE DR A r, ON
batailles qu'il avait gagnées lui avaient soumis tout le sud de la province de Mexico, depuis Tocéan Pacifique jusqu'à seize lieues de la capitale de la Nouvelle- Espagne.
Pendant que le général mexicain se prépare à étendre ses conquêtes jusque dans cette même province de Oajaca, où nous lavons vu pour la première fois, nous devons Fy précéder et lever le rideau sur d'autres scènes qui s'y passaient en cette même année 1812.
C'était par une ardente matinée du mois de juin : la saison des pluies n'avait pas encore commencé, et le soleil incendiait de ses rayons la plaine poudreuse de îluajapam. Une ceinture de collines loin-
m LA RKINÉ 5
taines, dont l'azur se confondait presque avec rimmuable azur du ciel mexicain, servait de cadre à l'un de ces tableaux de désolation et de deuil que le génie destructeur de rhornrae se plaît quelquefois à composer avec un art infernal.
Aussi loin que l'œil pouvait s'étendre, on voyait d'un côté de nombreux cavaliers battre la plaine déserte au milieu d'habitations saccagées ou fumantes encore du feu de l'incendie. Leurs chevaux, lancés avec rapidité au milieu des champs, broyaient sous leurs pieds de riches épis qui n'attendaient que la main du moissonneur épouvanté et mis en fuite. Le sol, foulé en tous sens, n'offrait plus qu'un amas confus de tiges brisées et éparses
♦ LU Dî^xr.ON
qno lo cavalier eût même dédaigné de donner en pâture à son cheval.
Des groupes serrés de noirs vautours, planant de tous côtés , indiquaient la place où des cadavres d'hommes et d'animaux étaient abandonnés à leur voracité.
D'un autre côté de la plaine, le drapeau espagnol flottait au-dessus des tentes d'un camp de l'armée royaliste, où achevaient de s'éteindre les feux des bivouacs de nuit, où les hennissements des chevaux se mêlaient au retentissement sourd des tambours et aux notes aiguës des clairons.
Plus loin encore, au-delà du camp espagnol et à deux portées de fusil de la
DE LA lUlLMi 5
ligne extérieure de ses reiranchemenls, s élevaient, au-dessus des maisons basses et plates d'une petite ville, les dômes et les clochers des églises, ébréchés par la bombe. Cette ville, ou plutôt ce bourg, était au pouvoir des insurgés.
De grossiers parapets de terre joignaient entre elles les maisons éparses, la plupart écroulées sous le canon, et formaient un front de fortifications incomplètes en face de celles du camp des royalistes. Enfin, l'espace de la plaine resté vide entre le camp espagnol et le bourg était jonché de cadavres presque tous mutilés.
Huajapam, c'est le nom du bourg, était défendu depuis cent juurs par le colonel
LE DUAGON
don Valerio Trujano, avec trois cents soldats contre les quinzo cents hommes d'une division espagnole commandée par le brigadier Bonavia, gouverneur de Oajaca, et les commandants Caldelas et Régules.
On a entendu le muletier ïrajano entonner d'une voix ferme devant Tinondatîon^ et quand il luttait contre sa violence, son De profundis et son In maniis ; il avait sans doute imposé son esprit religieux aux assiégés, car, de temps à autre, du sein de la ville morne et désolée, le son grave d'un chant religieux proféré par trois cents bouches, arrivait jusqu'au camp royaliste.
Dans un moment où les prêtres quit-
DK LA lu INE 7
taient l'autel pour le champ «le bataille, où rien dans leurs actions, dans leurs paroles, ne rappelait leur première profession, don Valerio Trujano reproduisait Fun des personnages les plus austères de nos guerres religieuses. 11 ressemblait à ces héros ascétiques , grands diseurs de patenôtres, dont Tépée toujours levée frappait sans pitié, et qui marchaient au combat en récitant la Bible. Peut-être même ressemblait-il mieux à l'un des héroïques templiers, alors que, fidèles encore à leur humble règle sans se soucier d'un vain renom, ils s'agenouillaient, avant le combat, en tace de Tennemi et chargeaient les Sarrazins en entonnant le célèbre psaume de l'ordre : Quare fre-
8 LE DUAGON
miierunt (jeniesy eux qui ne savaient IVémir de rien.
Tel était ce matin-là le tableau que présentait la pleine de Huajapam : des champs dévastés, des ruines, des cadavres partout, et la bannière royaliste en face du drapeau de l'insurrection.
Maintenant, avant de pénétrer dans la ville assiégée, nous jetterons un coup d*œil dans l'intérieur du camp des assié* géants.
Au commencement de cette matinée, deux des cavaliers qui battaient la plaine amenaient avec eux un homme et entrèrent dans le camp par le côté opposé à la ville de Huajapam.
Cet homme, qui était à cheval, portait le
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costume de vaquera^ c'est-à-dire le grand sombrero couvert d'une toile cirée, la veste et les calzoneras de peau de daim d'un rouge de brique, le zarape attaché au iroussequin de la selle et les longs éperons de fer. 11 se disait porteur d'un message pour le colonel don Rafaël Très Villas. De plus, il menait en laisse un beau cheval bai-brun.
Encore effrayé de la vue et de Todeur des cadavres disséminés sur la partie de la plaine qu'il venait de traverser, ce cheval faisait entendre de temps à autre une sorte de ronflement d'une nature toute particulière.
Les deux cavaliers, vêtus de l'uniforme de dragon, et la vaquera iraversèrcni une
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partie du camp et s'arrêtèrent devant une lente assez vaste auprès de laquelle un des assistentes (1) du colonel achevait d'étriller un autre cheval non moins beau ni moitts vigoureux que celui qu'on amenait au même instant.
— Quel est votre nom, Tami ? demanda Yassistente âu vaquera.
— Julian, répondit celui-ci. Je suis un des serviteurs de Thacienda del Valle, et j'apporte au colonel, qui en est le propriétaire, un message fort important pour lui.
— Bien ! dit Yassistente^ je vais avertir le colonel.
On s'apprêtait au camp à livrer un (1) SoldatS; domestiqués d'un officier.
DB tA KIINK H
quinzième assaut à la ville défendue par le colonel Trujano, et don Rafaël Très Villas achevait de s'habiller en grand uniforme pour assister au conseil de guerre qui devait précéder l'assaut, lorsque Vassistente pénétra sous la tente.
Au mot de message prononcé par le domestique militaire du colonel^ celui-eî ne put maîtriser un tressaillement subit ni empêcher qu'une pâleur mortelle ne couvrît ses traits.
— C'est bien ! répondit-il d'une voix qui trahissait son émotion; je connais cet homme , j'en réponds ; qu'on le laisse libre... Dans un instant vous le ferez entrer.
Vasmtenie sot ùi pour iransiiietlre eetle
12 LE DUAGON^.
réponse du colonel; les dragons qui avaient amené le vaquero s'éloignèrenl et le laissèrent seul attendre le moment où il pourrait délivrer son message.
Nous profiterons de cet instant d'attente pour dire de l'histoire de don Rafaël, depuis son départ au galop pour Oajaca jusqu'à ce jour, ce qu'il est bon qu'on n'ignore pas .
Quand la douleur causée par le meurtre de son père se fut un peu apaisée, quand le trouble mortel qu'il éprouvait depuis le terrible engagement qu'il avait pris envers lui-même commença à se calmer, une seule ligne de conduite s'offrir à sa pensée : ce fut d'aller trouver à Oajaca le cor](jraandant dn la province, le brigadier
don Bernardino Bonavia, et d'obtenir de lui un détachement pour se mettre à la poursuite des insurge's assassins de son père.
Malheureusement, malgré raccueil distingué que lui fit le général, Tesprit de fermentation était tel dans la ville de Oajaca, que les quinze cents hommes qu'il avait sous ses ordres suffisaient à peine pour la contenir. Don Rafaël ne put, en conséquence, décider Bonavia à affaiblir des forces déjà trop peu nombreuses.
Sur ces entrefaites, un capitaine espagnol, don Juan Antonio Caldelas, craignant les dangers auxquels étaient exposés ses compatriotes, s'occupait à former à ses frais, dans un petit endroit à peu
i4 LE DRAGON
de distance de Oajaca, une giierrilla en faveur de la cause espagnole. Don Rafaël, altéré de vengeance, n'hésita pas à se joindre au capitaine Caldelas, qui de son côté, faisait aussi ses préparatifs pour marcher contre Antonio Valdès.
Caldelas n'avait pas, comme don Rafaël, de motifs d'animosité personnelle contre le guérillero; mais il voulait, en détruisant sa troupe, anéantir l'esprit de révolte dont il s'était fait le propagateur et le soutien. Ce fut de grand cœur qu'il mit au service de la vengeance de don Rafaël la poignée d'hommes réunis sous ses ordres. Tous deux marchèrent contre l'insurgé et le joignirent au cerro (colline) de Chacahua, où l'ancien vaquera s'était
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retranché, et, malgré la résistance qu'ils trouvèrent ils parvinrent à le déloger de cette position, mais sans pouvoir réussir à sVmparer de sa personne.
Une quinzaine de jours s'écoulèrent en vaines poursuites jusqu'à ce que, enfin, après une action acharnée, les gens de Valdès, mis en fuite, ne le virent plus revenir à l'endroit assigné d'avance pour se rejoindre en cas de malbeur.
Ils n'entendirent plus parler de leur chef, qui, dès ce moment venait de disparaître pour ne plus se montrer. Valdès fuyait lorsqu'il entendit sur ses pas le souffle ardent et rauque d'un cheval lancé à fond de train après lui. C'était le bai-
i(j hv \)\\\c,os
brun (lu oapilaino Tros Villas, qui, en quelques bonds Teul bientôt atteint.
Une courte lutte s'engagea entre les deux cavaliers, et en dépit de son habileté équestre, le vaquera, enlevé de ses arçons par une main vigoureuse, fut jeté si rudement à terre quil n'eut pas la force d'empêcher le lazo du capitaine, aussi bon cavalier, aussi adroit qu'aucun des dompteurs de chevaux de son père, de s'abattre sur lui, de ï'étreindre et de l'entraîner attaché à son cheval.
Au bout de quelques minutes d'une course rapide, Valdès e'iail mort et ses plus dévoués partisans n'eussent jamais reconnu les traits défigurés de leur chef si une main n'eût écrit au-dessus de sa
tête, clouée à la porte de Yhacienda del Valle, et le nom du bandit et celui de rhomme qui avait tranché cette tête.
Cependant, quand les passions fougueuses du capitaine furent un peu cal»
mées par la mort de la première victime offerte aux mânes de son père, des sentiments qu'avait refoulés au fond de son cœur la soif de la vengeance reprirent peu à peu le dessus. Don Rafaël sentit le besoin de justifier sa conduite, inexplicable en apparence, aux yeux des habitants de rhacienda de las Palmas ; mais un juste orgueil Ten empêcha : un fils qui avait vengé son père devait-il être tenu d'excuser l'accomplissement d'un saint
devoir? Fallait-il qu'il se fît pardonner m 2
\H LE l>RAGON
(l'être devenu rennemi d'une cause qui ne pouvait plus d'^sormais être la sienne ? Le fier silence du capitaine devait achever de ruiner ses espérances, et rendre plus infranchissable encore la barrière élevée tout à coup entre son amour et son devoir.
La nouvelle de la mort de Valdès, apportée par un voyageur passant par l'hacienda, avec la teneur de Tinscription qui en révélait l'auteur, y tomba comme un coup de foudre. Par malheur, ce même voyageur n'avait pu apprendre à ses hôtes ce qu'il ignorait : le meurtre de don Luis Très Villas, cause de cette sanglante représallîe.
De ce moment, les habitants de l'hà-
Dlî LA RILINK iU
cienda ne considérèrent plus le capitaine que comme un traître qui, sous les dehors du plus pur patriotisme, avait caché ses ardentes sympathies pour les oppresseurs du pays qui l'avait vu naître.
Toutefois Tamour de Gertrudis avait entrepris la justification que dédaignait la fierté de don Rafaël.
— Oh! mon père! disait-elle au milieu de la douleur profonde qui la frappait, il est impossible que d'un jour à l'autre un message de don Rafaël ne nous explique pas sa conduite.
— Eh ! quand il l'expliquerait, répondait don Mariano, en serait-il moins un traîlre à son pays? Non! 11 sait que rien ne peut l'absoudre, et il n'osera même
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pas essayer de se faire pardonner son indigne eondiiite.
Le message, en effet, ne venait pas, et Gertrudis fut contrainte de dévorer ses larmes en silence. Cependant Taudacieux défi à Tinsurreclion que sa main avait inscrit sur la porte du domaine del Valle avait quelque chose de trop chevaleresque pour qu'il ne plaidât pas, quelque temps encore, la cause de Tabsent. Un moment même elle fut gagnée, car on venait d'apprendre enûn que la tête du chef insurgé n'avait fait que remplacer celle du père de don Rafaël, et que le sang avait payé le sang.
Si, en cet instant, le capitaine se fût présenté, don Mariano, il est vrai, n'eût
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sans doute pas consenti à contracter une alliance avec un transfuge de la cause de rémancipation mexicaine; mais une explication franche et sincère eût du moins écarté de l'esprit de Thacendero et de celui de sa fille toute idée de déloyauté et de trahison de la part de don Rafaël. Celui-ci, de son côté, ignorant que la mort de son père n'avait été connue à rhacienda que postérieurement à celle d'Antonio Valdès, négligea- tout naturellement la chance favorable qui s'offrait à son insu.
Combien d'irréparables malheurs n'ont eu pour point de départ que ce motif ; faute de s'entendre!
Les deux capitaines royalisti^s, Caldelas
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et don Rafaël, avaient fait de l'hacienda del Va lie 5 qu'ils avaient for ti fi e'e avec du canon fourni par le commandant de la province, une espèce de citadelle qui pouvait défier toutes les forces de l'insurreclion dans le pays.
Pendant ces courses acharnées à la poursuite des deux autres assassins de son père, Arroyo et Bocardo, don Rafaël laissait à Caldelas le soin de garder leur forteresse. Le capitaine Très Villas, n'écoutant plus que la voix de son cœur, avait fini par une transaction entre son amour et sa fierté. Repoussant l'idée d'un message, il avait résolu de se présenter personnellement à l'hacienda; mais, em-i porté par l'ardeur de sa vengeance, le
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capitaine, pour ne pas s'exposer h faiblir en revoyant Gerdrudis, avait remis néanmoins toute explication avec elle et son père jusqu'à l'accomplissement d'une partie du vœu téméraire que lui avait inspiré sa douleur filiale.
On n'oublie pas, en effet, qu'il avait fait serment, sur la tête de son père, d'arracher la vie à ses meurtriers et de chercher à noyer dans le sang cette insurrection cause de sa mort.
Mais ses efforts désespérés n'avaient abouti qu'à détruire homme à homme la troupe des deux assassins, ceux-ci échappant sans cesse à sa poursuite. Enfin, après plus de deux mois depuis la mort de Valdès, le bruit se répandit que Arroyo
et Bocado avaient quitté la province pour aller grossir l'armée d'Hidalgo avec les débris de leur guerrilla.
Don Rafaël regagna Thacienda del Valle, gardée par Caldelas. Pendant son absence, un ordre du général commandant Tarmée du vice-roi lui avait été expédié pour lui enjoindre d'aller reprendre son poste au régiment des dragons de la reine.
Avant d'obéir, quoique déjà il fût en retard, don Rafaël résolut de s'occuper un seul jour de ses affaires de cœur et de se rendre à las Palmas pour y courber son orgueil devant son amour.
Une justification devenait plus difficile alors qu'elle ne l'eût été deux mois aupa-
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ravanl aux yeux de don Mariano Silva.
Les apparences s'étaient converties en réalités, les soupçons en certitudes, et don Rafaël n'était plus pour lui qu'un renégat vulgaire. Quelques mots formulaient et résumaient l'opinion de l'hacendero à l'égard de don Rafaël, et ses mots retentissaient à chaque instant du jour aux oreilles de dona (iertrudis comme un triste présage désormais accompli.
— Ne pleure pas la défection de don Rafaël, disait don iMariano en essayant de tarir la source des larmes de sa fille; il mentait à sa maîtresse comme il mentait à son pays.
Et, chose étrange aux yeux du père !
Zb Lie i>KAGOi\
les larmes de sa lille n'en coulaient que plus abondantes et plus amères.
Cependant, telle était ralTection que don Mariano avait jadis voue'e à ce jeune officier, tels e'taient les trésors de tendresse entassés dans le cœur de Gertrudi$, que sans doute, en se présentant à r l'hacienda le front haut et resplendissant de Torgueil du devoir accompli, la franchise de son regard et la loyauté de ses paroles eussent dissipé bien des nuages. Malheureusement le sort avait décidé que don Rafaël ne franchirait plus, du moins comme ami, le seuil hospitalier de las Palmas.
Le capitaine avait été signalé dans la . «outrée comme un des ennemis les plus
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acharnés de rinsurrectiou, et, quoiqu'il n'y eût pas plus d'une lieue de distance entre les deux domaines del Valle et de las Palnias, donPiafaël avait jugé prudent de se faire accompagner dans le trajet par une demi-douzaine de ses cavaliers.
La précaution n'était pas inutile, comme on va voir.
Après avoir franchi la chaîne de collines dont le sommet, nous le rappelons, dominait les terrasses du bâtiment, don Rafaël et son escorte se présentèrent à la porte qui servait jadis de sortie sur ce côté. Cette porte était récemment murée^ et don Rafaël se mit en devoir de faire le tour de l'hacienda pour se présenter devant la grande entrée de l'esplanade; mais
à peine avait-il double Tun des angles du bâtiment que sa petite troupe se vit tout à coup cerne'e par une dizaine de cavaliers à figures féroces.
— Mort au traître! mort au coyote (1).
En même temps que ces cris retentissaient aux oreilles de don Rafaël surpris, Fim des agresseurs poussait si violemment du poitrail de son cheval le flanc de celui de Tofficier, que, pris du fort au faible, l'animal s'abattit avec son cavalier.
C'en était fait de don Rafaël si, avec l'agilité qui accompagnait chez lui la force herculéenne dont il était doué, il ne
(1) Chacal. C'est ainsi que les insurgés désignaient
les Espagnols.
DE LA RKINE 29
se fût dégagé des étriers, puis élancé d'un bohd sur le cheval de Tun des hommes de son escorte, qui, au même instant, tombait de sa selle poignardé par l'un des assaillants.
Ranimés par la voix de leur chef, qu'ils avaient cru mort, les cinq hommes qui restaient avec don Rafaël s'étaient fait jour malgré l'inégalité du nombre, puis s'étaient jetés dans les montagnes, où les insurgés n'avaient pas osé les suivre.
Un homme tué et son cheval bai-brun perdu, tel avait été le résultat matériel de la tentative du capitaine pour se justifier après deux mois de silence. 11 reprit la route de Thacienda del Valle.
Le fiel et la douleur gonflaient son
SO Mi DUAGON
cœur. Celle hacienda de las Palm as, donl il avait été l'hôte bien-airiié, ne renfermait plus à présent que des ennemis qui avaient soif de son sîing.
— C'est étrange, dit l'un des cavalhers. de l'escorte qui le suivait à distance, on prétendait qu'Arroyo et Bocardo avaient quitté le pays, et, si je ne me trompe...
— Ce sont bien eux, répondit le second cavalier; je les ai reconnus, mais je me suis bien gardé de le dire au capitaine. 11 est si enragé contre eux, que, s'il eût apjDris à quels hommes il venait d'échapper, nous n'aurions pu le décider à fuir devant eux.
Pendant ce temps, les agresseurs, désappointés, rentraient à l'hacienda.
DE LA REmE 51
— Triple sot, disait à Fun de ses compagnons un homme à la figure fe'roce et brutale, et aux membres épais comme son encolure de taureau, au lieu de le laisser pénétrer dans Thacienda, où, quand nous Taurlons tenu...
Arroyo, car c'était lui-même, acheva sa phrase par un formidable geste.
— Don Maiiano ne l'aurait pas permis, reprit son compagnon au corps grêle et à la figure astucieuse et féroce à la fois, comme celle de la fouine.
Ce personnage était Bocardo, Tassocié d'Arroyo.
— Nous nous serions passés de sa permission, reprit Arroyo avec un regard farouche; aussi bien nous ne sommes
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plus au sorvico do d«>n Mariano. Le temps est venu où les serviteurs doivent être les maîtres de leurs maîtres. Que m'importe à moi Fémancipation du pays? ce que je veux, c'est le pillage!
A ces mots, qui trahissaient les véritables sentiments du féroce insurgé, un éclair de rage brilla dans ses yeux.
— 11 va nous falloir fuir, maintenant, ajouta-t-il, car si cet enragé capitaine apprend que nous sommes ici, il n'est pas de motif au monde qui Tcmpcche de venir mettre le feu au quatre coins de cette hacienda pour nous y biûltr tout vifs!
Triple sot que je suis moi-même de t'avoir écouté.
— Qui eût pu prévoir qu'il nous échap-
Dli LA RKÏNL "37}
pat? répondit Bocardo, épouvanté de l'expression du visage de son associé.
— Toi ! s'écria le bandit.
Et, dominé par la fureur d'avoir laissé échapper son plus mortel ennemi, Arroyo tira son poignard et en frappa du manche un coup si violent dans la poitrine de Bocardo, que celui-ci tomba comme une masse de son cheval, avec un hurlement de douleur.
Laissant son compagnon se relever
comme il pourrait, le guérillero sembla
se raviser, et, précipitant son cheval par
la porte de Thacienda, il mit pied à terre
dans la cour et disparut dans le bâtiment,
sa carabine a la main.
Quelques minutes après, don Rafaël, m 3
34 I.K DKAffON
toujours pensif, montait la côte inclinée qui conduisait au sommet des collines, quand un coup de feu tiré de la terrasse de l'hacienda vint frapper mortellement celui des cavaliers qui était le plus près de lui.
Un sourire d'amère tristesse effleura les lèvres de don Rafaël, et une douleur aiguë pénétra jusqu'au fond de son cœur en comparant ce dernier adieu qu'il rececevait des habitants de l'hacienda à celui qui avait accompagné son départ deux mois auparavant. La balle venait de frapper précisément le cavalier qui avait jugé prudent de cacher à son capitaine le nom de deux de ses agresseurs.
— C'est Ârroyo qui a fait le coup! s'é-
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cira involontairement celui qui avait cru reconnaître le bandit.
— Arroyo est dans cette hacienda et vous ne me le disiez pas ! s'écria le capitaine avec un accent de fureur, tandis que ses moustaches se hérissaient comme celles du lion qui va fondre sur sa proie. — Je ne savais... je n'en étais pas certain... balbutia le cavalier.
Peu s'en fallut que, dans l'impétuosité de sa colère, don Rafaël ne le traitât plus rudement encore qu' Arroyo n*avait traité son associé. 11 se contint cependant, mais, sans réfléchir aux conséquences qui allaient en résulter, le fougueux capitaine dépêcha le cavalier le mieux monté de sa troupe avec l'ordre de lui ramener,
Ll>: UKAGON
sans perdre une seule minute, cinquante hommes bien armés, avec quelques pétards, pour faire sauter la porte de Thacienda.
Le cavalier partit au galop, et don Rafaël, se postant avec les trois hommes qui lui restaient derrière un pli de terrain qui les mettait à l'abri des balles, attendit le retour de son messager.
La chaleur de son sang ne tarda pas à se calmer, et il entrevit alors avec une douleur profonde l'acte d'hostilité qu'il allait accomplir contre le père de Gertr.udis.
Un violent combat se livrait chez lui entre des sentiments contraires et d'une puissafi ce presque égale. Qu'il persistât
DE LA RIINE 37
OU qu'il faiblît, c'était un sacrilège qu'il lui semblait commettre ; et cependant, la voix du devoir et celle de la passion parlaient aussi haut Tune que Tautre au fond de son cœur. Laquelle d^^s deux allait être écoutée ?
La lutte, aussi longue que violente entre ces deux antagonistes, n'était pas encore terminée quand le détachement arriva. Quoi qu'il pût en advenir, don Rafaël ne pouvait désormais reculer. Le devoir cette fois encore l'emporta.
L'officier lira son épée, se mit à la tête du détachement, et sur un signe de lui, le clairon sonna la marche et apprit aux habitants de l'hacienda qu'un corps
58 LE DUAGdi^ DE LA REINE
(le cavalerie franchissait la chaîne de collines.
Quelques minutes plus tard, le détachement se mit en rang devant l'esplanade; un cavalier s'avança, sonna de nouveau du clairon, et, au nom du capitaine de Tarmée royale, don Rafaël Très Villas, somma don Mariano Silva d'avoir à livrer, morts ou vifs, deux bandits jnsurgés, Arroyo ei Bocardo.
Cette sommation faite, don Rafaël, im-* mobile sur sa selle, mais le front pâle et le cœur bondissant, attendit la réponse de don Mariano à sa demande.
Le plus profond silence y répondit seul.
Oii l'amour e6t plu» fort que le doToir.
Outre les conséquences de sa résolution, déjà prévues par le capitaine Très Villas, il en était une à laquelle il n'avait pas pu songer.
40 Li: DUAGOiN
Un simple coup d'oeil jeté dans l'hacienda la rendra palpable au lecteur.
Dans le salon que nous connaissons déjà se trouvaient réunis don Mariano et ses deux filles, et leur position était de nature à justifier parfaitement le silence qui avait accueilli la sommation de Toffi- .cier joyaliste. Debout devant la porte, et le poignard à la main, Arroyo et Bocardo traçaient à l'hacendero la ligne de conduite qu'il devait suivre.
— Écoutez, seigneur don Mariano, disait le bandit du ton brutal qui lui était habituel, j'aime à croire que votre loyauté se refuserait à livrer les hôtes de votre toit.
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— C'est vrai, répondit don Mariano ; et vous pouvez être certain...
— Je le sais, vous refuserez de nous livrer; mais ce capitaine du diable fera sauter la porte et nous prendra, malgré vos cris. Or, voilà ce que je veux éviter.
— Connaissez-vous un moyen pour Fempêcher ?
— Sans doute, il y en a un fort simple. Ce coî/ofe de Belzébuth a été votre ami. Si en ma qualité de serviteur de votre maison... jadis... je suis bien instruit de ce qui s'y passe, il a, en outre, un faible pour la charmante dona Gertrudis, et, en conséquence, il aura égard au terrible danger que vous courez.
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— Un danger! Je ne vous comprends pas.
— Vous allez me comprendre, vous direz au capitaine que, s'il se décide à faire sauter la porte, il nous prendra en vie, sans aucun doute; mais que pour vous et vos deux filles, il ne trouvera que vos cadavres. Me comprenez-vous à présent ?
Les paroles d'Arroyo eurent pu être moins explicites : l'air de férocité répandu sur tous ses traits indiquaient assez sa pensée. Les deux filles de Thacendero se jetèrent avec effroi dans ses bras.
En ce moment, le son du clairon se'fit entendre de nouveau, et la voix mena-
lïE LA RLINE 43
çante du soldat arriva jusqu'aux oreilles des hôtes de Thacienda.
L'hacendero, tremblant sur le sort de ses deux filles, livrées sans défense à ces deux anciens vaqueras, dont les compagnons obstruaient le corridor, laissa passer encore sans réponse la seconde sommation déjà plus impérieuse que la première.
— Con mil demonios I s'écria le bandit; il n'y a pas tant à tergiverser ! Présentezvous à la fenêtre, si vous craignez de vous montrer face à face avec cet enragé capitaine, et dites-lui rondement la chose, sinon...
Le clairon qui, pour la troisième fois, jeta ses retentissantes menaces aux oreil-
44 LU DKAGON
les effrayées des deux jeunes filles, interrompit le bandit.
— A sac la maison des ennemis de l'Espagne! cria une voix mâle dont Tintonation porta dans l'âme de Gertrudis un tressaillement de terreur et de joie tout ensemble.
C'était la voix de don Rafaël.
— Encore un moment, s'écria don Mariano, en se présentant sur le péristyle qui surmontait le perron, et d'où son regard pénétrait jusqu'à la plaine, en même temps qu'il s'offrait lui-même à la vue de ceux du dehors; j'ai deux mots à dire au capitaine. Où est-il?
— Je suis ici, ne me voyez-vous pas ?
— Ah! pardon, dit l'hacendero avec
DK LA KlilNK /j5*
un sourire cramcrluine; je n'avais connu jusqu'ici le capiiaine Très Villas que comme un ami, et je ne le reconnaissais pas dans l'homme qui menace de ruine le toit de celui dont il a été rhôte...
A celte phrase imprudente, dont l'hacendero n'avait pu retenir l'ironie, une vive rougeur remplaça sur le front de de l'officier la pâleur dont il était couvert.
— Et moi, reprit-il. je ne vois plus en vous aujourd'hui qu'un fauteur de l'insurrection impie que j'ai juré d'étouffer, et que le maître d'une maison dont des bandits sont les hôtes. N'avez-vous pas entendu qu'il faut nie les livrer ?
ai) LK DRAGON
— En aucun cas je ne voudrais trahir ceux que j'ai promis de défendre, continua rhacendero, emporté malgré lui audelà des bornes qu'il s'était prescrites; mais, dans celui-ci, je ne suis pas libre de ma volonté, et je suis chargé de vous dire, de la part de ceux que vous poursuivez, qu'ils poignarderont mes deux enfants et moi avant de tomber entre vos mains. Noire vie répond de la leur maintenant, capitaine; c'est à vous de savoir si vous persistez toujours à vouloir qu'ils vous soient livrés.
L'amertume avait disparu du langage de l'hacendero, et ces derniers mots fnrent prononcés avec une fermeté digne
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el trist î dont l'accent retentit douloureusement au cœur du capitaine.
Un nuage obscurcit les yeux de don Rafaël à la pensée de Gerlrudis tombant sous le poignard des guérilleros, qu'il savait bien capaWes d'accomplir leur menace, et il fut presque heureux qu'un devoir d'humanité à remplir se présentât non moins impérieux que celui auquel il avait obéi jusqu'alors.
— Bien! dit-il après un court silence, car cette (bis sa feriiieté se trouvait vaincue à l'avance; portez au bandit qu'on nomme Arroyo la promesse solennelle qu'il n'aura rien à craindre , s'H se montre; je mels celte condition non pas
ail pardon, mais au sursis que rhnmanilé me l'ait un devoir d() lui accorder.
— Oh ! je n'ai pas besoin de votre parole ! s'écria impudemment le bandit en se montrant à côté de don Mariano; n'ai-je pas là-dedans des otages qui répondent mieux de ma vie ! Eh bien ! que voulez-vous à Atroyo, seigneur capitaine ?
Les veines du front gonflées, la lèvre frémissante et l'œil onflaniiné à la vue de l'un des assassins de son père, de l'homme qu*il avait si longtemps el si vainement poursuivi, du bandit enfin qu'il pouvait saisir vivant et qu'il devait laisser échapper, le capitaine eut besoin d'un moment