‹ Le dragon rougeChapitre 2 sur 4 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Né dans le Midi,] comme son nom de tournure languedocienne l'indique assez, le marquis Besson de Bès était le dernier de sa race, race illustre si l'éclat du sang résuhait de la quantité des richesses, et, à l'en croire, ses aïeux auraient sauvé plusieurs fois la monarchie. Mais, comme chaque famille noble se targue de la même prétention, nous nous permettrons quelques doutes a l'égard des services rendus par les Besson de Bès aux rois de France. Nous dirons qu'il fermait complètement sa généalogie; il était l'extrême racine d'un grand arbre, la goutte dernière et à demi desséchée d'un grand fleuve dont la source avait coulé longtemps. Les biens amassés par ses aïeux ayant roulé de âiajorat en majorât jusqu'à lui , presque sans altération, il comptait des propriétés immenses, et, à vrai dire, il ignorait lui-même cç qu'il possédait. Une fois il avait essayé de connaître le chiffre réel de ses biens ; mais la tête lui avait tourné, ainsi qu'il arrive à ceux qui, simples calculateurs, s'abîment, une fois dans leur vie, dans les profondeurs inhabituées d'un problème astronomique. Voyons, s'était-il dit, je possède dix-neuf maisons en Touraine, du chef de mon graud-père : je dis dix-oeuf paaispns ; vingt-trois pêchçries

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dans l'Anjou, de l'héritage de mon grand-oncle le commandeur ; douze fermes dans l'Orléanais et trois forêts dans le Quercy, du chef de ma tante ; huit châteaux en Auvergne, douaire de ma mère ; cinquante clos de beaux vignobles dans le Roussillon, par mon cousin, mort Tan dernier ; trois millions de pieds d'oliviers en Provence, laissés par feû mon père ; neuf vaisseaux k Cherbourg ; cinq cent cinquante mille livres de rentes sur la ville de Paris ; deux salines dans le Midi.... Puis encore... puis, poussant un bâillement d'ennui, le marquis Besson de Bès s'était endormi sur le reste de ses propriétés. Jamais il n'osa plus se mesurer avec les dangers de la même supputation. Il ne fut pas mieux payé de sa peine quand il chercha à s'orienter au milieu de cet océan illimité de richesses, en ayant toi\t simplement recours à l'énumération des noms de ses principaux régisseurs, fermiers, facteurs, intendants, employés. Jean Vezoul me fait passer par an, eut-il beau dire, trois cent sept mille livres tournois dix-sept sous neuf deniers ; Claude'Cabot, quatre-vingt mille livres trois sous; Jérôme Terre-Basse, six cent mille livres tout net, ce qui fait.... ce qui fait. . . . L'impatience le prit dès le début, et il ne revint plus sur le nom de ses hommes d'affaires. Puisqu'il lie calculait pas, on le volait, dira-t-on ; sans doute ; mais, s'il eût calculé, ne l'eût-on pas pareillement volé? Toute la différence à établir entre l'homme riche qui tient un compte exact de ses revenus, et l'homme riche au-dessus de ce souci , est en ceci : le premier sait qu'on le vole, l'autre ignore qu'il est volé.

En 4760 le marquis Besson de Bès avait près de trente ans. Vous avez dû voir son portrait dans une vente, par suiîe de quelque opulent décès, ou sur les tablettes de verre de ces bijoutiers, hommes de goût, qui ne se bornent pas à vendre des timbales d'argent aux nouveaux mariés. Recueillez vos souvenirs ; vous l'avez aperçu au fond d'un cadre ovale et d'or, entre un Neptune rose en porcelaine de Saxe, marqué au socle de la double épée bleue en croix, et une de ces assiettes pleines

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di fruits, pétries par les mains de feu de l'admirable Bernard de Pàltesy. Le marquis prodiguait son portrait; travers délicieux des gentilshommes du dix-huitième siècle, galanterie raffinée à la faveur de laquelle l'art du peintre, du ciseleur, vivait, et qui, quoique sans conséquence, donnait à la moindre familiarité sa pointe de mystère.

C'était une figure heureuse, celle du marquis Besson de Dès, longue, fière, un peu maigre; elle resta toujours maigre comme une preuve d'amour pour la grâce spirituelle de sa mère et comme un témoignage de respect envers les façons un peu superbes de ses aïeux paternels ; nez d'aigle, mais de jeune aigle, privé encore de toute rapacité ; la courbure ne craignait pas l'épreuve du profil. D'ailleurs, la vapeur lumineuse de* ses yeux bleus adoucissait l'expression de son visage et en attendrissait le contour un peu trop ciselé peut-être pour notre goût moderne. Sa bouche était faite pour lui, au contraire de tant de gens dont les traits semblent avoir été achetés de hasard et placés sans discernement ; elle était bien dessinée parce qu'elle cachait de jolies dents , une chose étant toujours la conséquence de l'autre. Les dames auraient désiré que ce fût tous les jours le premier de l'an en voyant cette bouche, les dames anglaises ; les dames françaises n'ont pas de ces idéeslà. Ce qui lui allait comme les ailes vont à un ange, c'était la poudre, celte superfluité* cette bizarrerie, cette monstruosité si l'on veut, mais cette monstruosité ravissante, et le linge, les dentelles à gros et petits bouillons, la dentelle, ce duvet de l'oiseau civilisé qu'on appelle l'homme de co'ur. Il y avait une originalité à tout jamais perdue, je le crains, dans le baiser de la jeune épouse se faisant un chemin entre ces touffes brodées, nuage de mousseline, et ces touffes parfumées, nuage de cheveux, quelques chose draérien, comme la rencontre du pigeon et de la colombe dans les airs. Dieu n'a pas créé la poudre; du moins, pour parler plus exactement, semble-t-il n'avoir pas créé les têtes pour être poudrées; on en convient;

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mais a-t-il créé davantage les jambes de l'homme pour les caleçons et les pantalons, les pieds do l'homme pour les chaussettes et les souliers, les épaules de l'homme pour ces tristes linceuls appelés habits, gilets, redingotes? Ne sont-ce pas autant de murs élevés devant la sensibilité que Dieu a bien et réellement départie à chacun de nous ? Car nous éprouvons par chaque point du corps, comme nous éprouvons avec les nerfs du nez et les papilles des lèvres. L'homme est tout lèvre, et nous l'avons fait tout pantalon.

Le teint du marquis Besson de Bès tirait sur le brun, quoique tout enfant ses cheveux jouassent le blond au point de tromper les conjectures de sa mère. Nous aurions souhaité que, d'après cette esquise, malheureusement trop imparfaite, on eût deviné le corps du marquis, délié, mais ferme, sa poitrine aisée, ses bras tombant avec grâce sur ses hanches, sa jambe à la chevalière, charmante, de l'aveu même des vieilles femmes, si difficiles en fait de jambes, surtout au temps où des bas de soie d'un jaune doré ou d'un bleu tendre ne dissimulaient aucune imperfection. Le marquis était un joli homme dans toute la perfection du mot.

C'est tout son grand-père à vingt ans, disait la grand-mère du marquis Besson de Bès, en suivant des yeux son petit-fils lorsqu'il allait au bal de la cour. Comment vérifier la justesse d'un tel éloge ? Bornons-nous à croire que le grand-père du marquis avait la main blanche, souple, un peu sèche, comme il convient d'ailleurs h un gentilhomme hé pour porter des bagues et manier hardiment une épée. Lui-même, lorsqu'il jouait au billard ou lorsqu'il mangeait une cuisse de poulet, il aimait à montrer sa main dans toute sa finesse et toute sa beauté.

Quoique son nom ne figtire ni dans les Mémoires secrets, ni danst l'Espion turc , il ne passa pas moins sa première jeunesse, il faut bien le dire, dans les coulisses de la Comédie italienne et sur le sopha des actrices. Si quelques aventures

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galantes le firent connaître pour un homme à la mode, il ne tomba jamais dans les cyniques excès d'un financier ou d'un traitant enrichi. Sa mauvaise réputation ne franchit pas la limite des paravents. Il aurait pu contracter un beau mariage ; mais , trop riche pour chercher à s'unir à une femme qui n'aurait été que riche,. et pas assez amoureux pour épouser une demoiselle pauvre, il resta garçon. Une sincère appréciation de ce qu'il valait lui apprit aussi combien il devait peu compter sur les vanités de la gloire. Les lettres exigent beaucoup d'activité, de courage, de résignation, autant d'efforts dont il se sentait incapable. La carrière des armes ne le séduisait pas davantage; avec raison il aimait beaucoup la vie , et d'ailleurs, sous Louis XV, les occasions de verser son sang à la guerre n'étaient pas communes. On ne sait pas tout ce qu'offre de difficultés et de peines le choix d'une profession, lorsque, tout ce que peuvent procurer d'avantages les professions, on le possède déjà par une naissance ou une fortune qui n'ont rien coûté : c'est là le tourment des riches et des puissants ; peu le connaissent, peu sont disposés à s'en attendrir.

Enfin , n'aimant aucune chose au point d'y sacrifier son existence ou sa liberté, le marquis se laissa aller naturellement à s'aimer lui-même'; il devint un parfait égoïste. Le soleil ne se leva plus que pour lui, la terre lui sembla créée pour réjouir ses yeux , caresser ses goûts , pour lui mûrir, chaque jour, chaque instant, une satisfaction nouvelle. Presque entièrement dégagé à trente ans des liens de toute parenté, il s'habitua , dans ce bon édredon d'égoïsme, à regarder les joies et les malheurs d'autrui comme un spectacle auquel il assistait en témoin indifférent, et, afin de n'avoir pàsà obéir à une seconde volonté lorsqu'il est déjà si difficile de suivre sa propre volonté, il eut l'habileté de ne contracter aucune amitié sérieuse. Cependant il fréquentait très-assidûment le monde , ce paradis des égoïstes, et il trouva un grand charme aux propos des sociétés, des cercles, des salons, où c'était une faveur de

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le recevoir ; car au talent, qui chaque jour s'en va, de bien raconter, il joignait le talent plus rare encore de savoir écouter, Le goût naturel, l'habitude, une connaissance infinie du monde, perfectionnèrent en lui ces deux facultés à un point dont rien ne surpassa jamais la hauteur. C'est avec un sourire de pitié tempéré toutefois par beaucoup de restrictions qu'il admettait qu'on fît l'éloge des écrivains de son temps, et ces écrivains étaient Rousseau , Voltaire , Montesquieu et Bufïon, Ils écrivent bien sans doute, mais ils écrivent sans cesse, pensait-il et se permettait- il aussi de dire. Je ne les aperçois jamais, ajoutait-il, qu'à travers un nuage d'encre; semblables aux poulets d'auberge, les sujets qu'ils traitent, tout bien assaisonnés qu'ils soient, laissent toujours poindre la plume. Dieu a fait la parole , et l'homme a fait l'écriture, Tous les événements sont morts, ajoutait-il, dès qu'ils sont écrits. S'il arrive un grand événement dans le monde, chacun s'en em~ pare pour le fouiller, l'expliquer, le commenter ; la raison de l'un le condamne ou l'approuve, l'esprit de l'autre le tourne à sa manière, l'imagination l'exagère, la peur le nie; il n'est pas un point de cette peau si élastique qu'on nomme un événement sur lequel la? conversation , cette abeille infatigable, ne bâtisse merveilleusement une ruche, Dès qu'on se tait, dès que la voix a fini son chant, alors viennent les fossoyeurs, les écrivains tumulaires, ceux qui enterrent l'événement dans te tombeau du livre.

Notre marquis avait encore d'autres idées sur la tache si spirituelle, si amusante de la parole ; nous les dirons peu k peu ; car ceci , nous l'espérons, n'est point un traité didactique de l'art de conter ; c'est la préface sans prétention d'une histoire qui l'exigeait. Pour avoir des sorbets il faut enfermer des fruits dans du plomb et entourer le plomb d'une grande quantité de glace.

Un beau jour, le marquis Besson de Bès perdit son dernier oncle ; il se frotta les mains et il s'écria: —Maintenant je ne

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suis plus neveu ! Dieu' soit loué ! C'était le dernier nœud qui rattachât à quelque chose ; qu'on juge si le nœud était fort.

Le lendemain il s'occupa de son grand voyage.

Ce n'était ni en Italie , ni en Angleterre, que le marquis se proposait d'aller ; c était partout, mais partout. On nous permettra de ne pas dire tout de suite dans quel but extraordinaire il conçut et chercha à réaliser ce projet gigantesque. Longtemps à l'avance il se munit de toutes les monnaies d'or et d'argent ayant cours sur le globe, et enferma dans son portefeuille une foule de lettres de crédit tirées de Vienne, de Paris, de Londres et des plus riches capitales. Aucun obstacle ne pouvait entraver son voyage. Chaque ambassadeur lui assura la protection de son souverain, et chaque souverain le recommanda aux autorités répandues sur la surface de ses États. Il fit mettre à sa disposition tous les moyens possibles de transport, chevaux, chaises de poste, voitures, mulets, palanquins, enfin tous les procédés de locomotion passés dans les habitudes des pays qu'il se proposait de visiter, là où ses équipages deviendraient inutiles.

La voiture destinée à le conduire partout où l'état des routes le permettrait était un modèle de construction, un chef-d'œuvre de la mécanique , tant sous le rapport de la commodité que sous celui de la vitesse et de la légèreté. Au moyen d'un ressort, une table ou un lit, à son choix , se déployait devant lui ; les encoignures renfermaient , Tune , un petit arsenal complet : fusils , pistolets , poignards , couteaux de chasse ; l'autre, la collection en vermeil de tous les objets nécesssaires à la toilette ; la troisième, des bijoux en grand nombre, petit trésor de gracieusetés à faire à ses hôtes futurs et à leurs filles ; dans la quatrième encoignure, il plaça ses trois ou quatre mille lettres de recommandation. Dans le fond de sa voiture, qui, à son gré, s'ouvrait à jour comme une calèche ou se fermait hermétiquement, étaient rangés dans du foin les meilleurs vins de France.

Dans les deux voitures de sa suite voyageaient son médecin, son intendant, son coiffeur, un cuisinier et ses aides, une lingère, un valet de chambre et deux ou trois personnes attachées au service de sa personne.

Son voyage occupa extraordinairement par ses préparatifs inusités l'attention du monde. On se demanda si le marquis projetait de découvrir une cinquième partie du monde ou le passage au nord entre l'Amérique et l'Asie.

Lorsqu'il eut reconnu par lui-même que rien n'avait été omis de ce qu'il jugeait propre à spn expédition , il fit ses visites d'adieu. Et ce fut alors seulement qu'on sut que le marquis Besson de Bès avait la ferme intention de ne pas rester moins de dix ans absent , délai jugé par lui à peine suffisant pour accomplir son vaste itinéraire. Les uns lui disaient : Monsieur le marquis , puisque vous allez au loin, rapporteznous , s'il vous platt , des gentilshommes moins impérieux, moins inutiles que ceux dont nous avons le bonheur d'être en possession? Les autres, des gentilshommes apparemment, lui disaient de leur côté : Ne pourriez-vous, monsieur le marquis, vous qui allez au pays des raretés, nous rapporter à votre retour des philosophes moins ennuyeux et moins pédants? Une jeune et charmante veuve, dont il n'avait pas voulu comprendre lès intentions trop conjugales , lui dit à l'oreille et en lui pressant la main sur l'escalier : Monsieur le marquis, puisque vous devez rester dix ans en voyage , n'oubliez pas , je vous prie, de me rapporter, au retour, une mèche de vos cheveux gris. Entendant cela, une femme de chambre ajouta : Tâchez, monsieur le marquis , de vous rapporter vous-même. C'est bien Je plus beau souhait qu'on puisse former en faveur de ceux'qui nous quittent. •

Le marquis donna une pièce d'or à la femme de chambre.

Prévenus du jour où le marquis Besson de Bès devait monter en vriiure, beaucoup d'oisifs s'attroupèrent devant la porte de son hôtel du faubourg Saint-Marceau , et, quoiqu'il ne fût que

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$ix heures du matin, tous le» voisins se mirent aux fenêtres. Il ne se montra pas fâché de cet empressement ; au contraire, et, imitant les rois et les marchands de vulnéraire, les plus grands faiseurs de salut qui soient au monde, il s'inclina à plusieurs reprises du haut du marche-pied de sa voiture. Les chevaux partirent, les trois voitures s'ébranlèrent, celle du marquis en tête , et elles se dirigèrent du côté de la barrière. Une demi* heure après elles couraient plus facilement sur la rçute de Fontainebleau.

Il ne faut envier les riches, s'il est permis d'envier, ni pour leurs tables , le plus funeste avantage que Dieu leur ait départi, ni pour la considération dont ils sont entourés, car l'ambition les ronge. Ont-ils une belle maison : ils soupirent après un hôtel ; ont-ils un hôtel : ils commettraient un crime pour avoir un palais ; sont-ils millionnaires : ils sont dévorés du désir d'être anoblis ; sont-ils nobles : ils voudraient être vieux nobles; sont-ils de race antique, car enfin cela arrive comme la queue arrive à nos chats, en se donnant tout simplement la peine d'attendre, ils ragent d'en savoir d'autres aussi vermoulus qu'eux. Mais il faut envier les riches à cause de la facilité ' qui leur est donnée de voyager, de changer à leur gré le séjour où l'on languit pour le séjour où l'on espère être heureux ; de passer en quelques jours de la ville à la campagne, du bois résineux à la mer immense, du ciel mélancolique au ciel ardent , du sol où la fraise rampe à terre entre les violettes , au sol où la vigne s'élance comme une flamme verte autour des arbres ; de voir de nouveaux visages et presque de nouvelles créatures , de vivre enfin comme d'autres rêvent; car si les voyages sont de beaux rêves, les rêves sont des voyages qu'on ne fait jamais.

A la descente de la Cour-de-France, terrible montagne que Louis XV entreprenait alors d'aplanir, les chevaux de la voiture où était le marquis s'emportèrent, et en un instant la voiture, les chevaux et le marquis roulèrent dans un des fossés

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des bas-côtés de la route. Ce fossé est encore aujourd'hui un abîme : qu'on juge ce qu'il était alors. Tout fut brisé, écrasé, pilé. Les chevaux étaient morts quand on les retira ; le mar- , quis avait perdu connaissance. Porté sur un brancard au château de Juvisy, il ne revint à lui que trois jours après , et ce fut pour entendre de la bouche des médecins qu'il lui serait prudent de faire son testament et de préparer son âme. On ignore s'il songea à l'un et à l'autre de ces deux sages avis ; mais trois semaines après il était debout et se promenait dans le salon de son hôtel du faubourg Saint-Marceau. Le marquis n'était pas guéri, mais il était hors de tout danger; il n'était pas guéri, et peut-être ne le sera-t-u jamais! De l'épouvantable secousse qu'il avait ressentie, il lui était resté une infirmité dont la science ne put se rendre compte. L'ébranlement du cerveau avait produit un phénomène étrange. La lumière du jour devint en horreur au marquis, qui perdit, au même instant où cette bizarrerie se fit en lui , la faculté du sommeil. Il ne put plus supporter que la lumière des -bougies pendant sa perpétuelle insomnie. Comme on s'aperçut, après des essais prudents, que le moindre rayon de la clarté naturelle du jour le blessait douloureusement, l'exaspérait au point de troubler ses facultés intellectuelles , on maçonna à l'intérieur de l'hôtel toutes les embrasures des fenêtres, et la porte de la rue fut doublée, afin que l'air lumineux n'arrivât pas dans les appartements par l'escalier. Jour et nuit des bougies et des lampes brûlèrent dans chaque pièce de l'hôtel , et le marquis n'en sortit plus.

Voilà comment se termina ce grand et merveilleux voyage du marquis Besson de Bès : il devait parcourir la terre, il , n'alla qu'à trois lieues/ de Paris ; il aurait voyagé pendant dix ans, il voyagea une heure et demie environ ; il aurait rapporté le trésor mystérieux qu'il allait chercher, et , pour revenir sur les paroles de la femme de chambre, il fut singulièrement heureux de se rapporter lui-même.

Voyez-le assis maintenant dans son fauteuil en velours bleu, regardant passer sur le cadran de sa pendule ces heures dont aucune ne lui laissait en passant une minute de sommeil. A la troisième nuit, ou , si l'on aime mieux , après soixante-douze heures de réflexions , il sonna son valet de chambre et lui dit : — Donnez-moi quarante-huit feuilles de papier k lettre.

Le marquis se mit à écrire.

Le lendemain, quarante-huit personnes attendaient le moment d'être introduites auprès du marquis Besson de Bès. A dix heures, if fut visible. Le premier qui se présenta fut l'abbé Dumartel. Se proposant de causer quelques minutes avec chacune des personnes appelées chez lui, le marquis , on le* comprendra , dut réduire chaque entretien à la plus grande concision.

r- Monsieur l'abbé, que faites -vous en ce moment-ci?

— Monsieur le marquis, j'ai entrepris un ouvrage colossal dans le but de prouver la supériorité de la théologie sur les autres sciences. Mon travail n'aura pas moins de vingt volumes grand in-folio, sur deux colonnes, avec commentaires.

— Vous ne le ferez jamais , reprit le marquis , c'est pourquoi vous me convenez à merveille. Je vous sais beaucoup de feu, beaucoup de pénétration et fort peu de patrimoine. Entrez, je vous prie, dans ce salon, et veuillez m'y attendre.

Ne sachant trop si le marquis le raillait ou lui adressait un compliment, l'abbé Dumartel passa dans le grand salon désigné.

Le valet de pied ouvrit ensuite la porte à madame d'Aubry. Aussitôt le marquis courut lui offrir un siège ; mais sans lui laisser le temps de se reconnaître il lui dit :

— Vous êtes lectrice chez une princesse hongroise oh vous gagnez à peine de quoi vous acheter les rubans roses dont elle exige que vous soyez parée pour avoir l'honneur de vous dire sa lectrice.

Madame d'Aubrv s'écria :

est un malheur ; mais les perdre toutes, quand on a de la bravoure , de l'intelligence et du métier comme vous en avez, c'est du génie.

— Vous savez , monsieur le marquis, que j'ai renoncé à en perdre davantage?

— Je le sais, et, pour cela , j'ai pris une première liberté, celle de vous inviter à passer chez moi, et j'en prends à l'instant même une seconde, celle de vous supplier de yous joindre aux personnes qui attendent k côté.

Ce fut le tour de M. de Courville.

— Que fais-tu maintenant pour vivre? lui demanda le marquis.

— Je tâche de ne pas mourir. Cela me réussit quelquefois.

— Et que sont devenus, dis-moi , ces grands airs, ces fins soupers, ces dames si épicées que tu menais en Espagne rien que pour qu'elles goûtassent au chocolat de Madrid , et en Italie daiis l'unique but de les régaler de glaces et de liqueurs froides?

— J'ai remplacé les glaces par le vin et rapproché l'Italie jusqu'aux barrières! répondit de Courville. Je voudrais être aimé pour moi-même maintenant.

— C'est le travers ordinaire de tous les hommes en devenant laids et vieux.

— Voudrais-tu me blesser ?

— Si peu, mon cher de Courville, que par moi tu vas ressaisir une partie de ton bonheur perdu.

— Que faut-il faire? grand Dieu !

— Je vais te le dire. Vas m'attendre dans ce salon.

— Introduisez quatre de ces dames ! dit ensuite le marquis à son valet.

Elles se présentèrent. C'étaient madame d£Lamberce, madame de Fondrecourt , madame d'Ormes.et madame de Vieux- Bourg.

— Ah I monsieur le marquis, s'écrièreut-clles toutes quatre

à la fois, nous devinons aisément pourquoi vous nous avez appelées chez vous. Moi, je dois trente mille livres à votre honorable oncle ; moi , vingt mille livres ; moi , autant ; moi , le double, mais...

— Mais je vous tiens quittes du tout, interrompit le marquis en rendant à chacune d'elles les titres de créance, et ne redoutez pas les conditions du reçu.

Elles se mirent à rire comme des folles.

— Je ne veux pas savoir par quels moyens vous aviez gagné la confiance de mon oncle, mais si vous voulez que son neveu devienne , non pas votre créancier, mais votre débiteur, cela dépend de vous.

Un silence universel exprima un consentement unanime.

— Il y a aimable société dans ce salon , ajouta le marquis ; votre place est donc marquée. Allez-y, je m'y rendrai , mesdames , dès que j'aurai reçu d'autres personnes qui attendent leur tour.

Les quatre dames se prêtèrent avec complaisance à cette invitation.

On voit par ce qui vient de se passer que le marquis, répandu, comme il a été dit, dans le monde fort beau et fort mêlé appelé le grand monde, possédait autant qu'un confesseur, qu'un employé de police'et qu'an généalogiste , le passé et le présent des personnes qu'il avait rassemblées dans son hôtel le même jour et à la même heure. C'est à dessein qu'il avait convoqué celles qui , par leurs intrigues, leurs passions, leur conduite irrégulière , leurs folies , leurs malheurs , classe toujours nombreuse en France, entraient parfaitement dans les conditions du projet qu'il avait conçu. 11 ne craignit de leur part aucune répugnance, pas d'hésitation, point de refus. Tous gens de qualités ou à peu près , les complices de son plan étaient , par leur position ou leur âge , entièrement libres de leurs actions.

De peur d'être fastidieux nous supprimons les fragments (Je

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dialogue qui s'échangèrent entre lui et les autres invités, ta cérémonie fut la même pour tous. Nous nous contenterons de donner les noms de ces personnes, lesquelles passèrent successivement d'un salon à l'autre, ainsi qu'avaient fait les précédentes. Ce furent, tpur à tour, les marquis, comtes et barons Drugon , Almeida , de Poncalier, de Tournabon , de Pignatel , de Bardoux, Sénéchal , Adhémar, d'Emer, d' Asfeh , Dalmain , de la Vrousse, delà Palue, deLioncellç, de Rosselniini , de Mirabel , 4'Ortta et de Moutmirail ; grands noms, hommes ruinés , auxquels il faut ajouter» pour compléter la liste et avoir sous la main toutes les pierres numérotées du vaste bâtiment k élever, les noms de mesdames de Rosay, d'Eurigny, de Sourdiau, de Pontajgu, de La Sorbière, de BoLchevreuse, de Taligpy, de Sainte-Claire, de Verville, de Germoise, d'Orhevillc, de Buzancy, d'Achevillier, de Vintry, de Méricourt, de Cointel, d'ivreux et de Cerneuil. En tout quarante-huit noms : vingtquatre noms de femmes, vingt-quatre noms d'hommes.

Quoiqu'ils ne fussent pas inconnus les uns aux autres, les quarante-huit invités ne trouvèrent pas dans le fait de leur assemblage, évidemment prémédité, la cause de leur rencontre. Leur impatience était vive ; mais, une fois tous réunis, ils n'eurent pas longtemps à soupirer après le mot de cette énigme.

J,e marquis Besson d§ Bès parut au milieu d'eux ; il les pria de s'asseoir et leur dit :

— Vous n'ignorez pas le fatal accident qui m'a empêché peut-être poSr toujours d'entreprendre mon grand voyage à travers le monde?

Ces flambeaux, ces lampes, ces bougies attestent mon malheur et son étrangeté. Je suis condamné à ne plus voir d'autre soleil que ces lumières et d'autre pays que cet hôtel. Dans ma triste réclusion j'ai déjà beaucoup songé aux moyens d'adouci mon infortune ; un m'a particulièrement arrêté. Abhorrant d'instinct et de raisonnement les livres, ces catafalques de la pensée , ces éjtouffoirs de toute imagination , j'ai pensé que

d'autres yeux pourraient, à beaucoup d'égards , suppléer mes yeux , et d'autres intelligences étudier pour le charme de la mienne. J'ai dû chercher enfin autour de moi ceux qui pourraient voyager k ma place, afin de me dire, au retour, avec la primeur de la nouveauté et comme si j'avais voyagé moi-même, tout ce qu'ils auront recueilli de curieux, d'étrange, d'émouvant, d'intéressant surtout.

Vous êtes ceux qu'après des comparaisons nombreuses j'ai distingués et choisis ; j'ai l'orgueil de croire à la supériorité de mes préférences. L'argent que j'aurais dépensé à moi seul en visitant le monde entier, vous le dépenserez partiellement chacun de votre côté. Les uns iront au Nord, les autres à, des points opposés; l'Espagne aura ses voyageurs, l'Italie les siens. Au lieu d'ambassadeurs j'aurai mes coureurs dans chaque contrée , et dans chaque contrée chacun de vous pourra séjourner pendant un espace de temps qui variera depuis deux mois jusqu'à deux ans, en sorte que, pendant quinze jours, j'aurai régulièrement un de vous près de moi, un de vous qui me racontera ce qu'il aura recueilli dans l'intention plus ou moins heureuse d'égayer ma solitude. Je ne vous demande que quinze jours de confidence sur deux ans d'une existence que je vais sans peine vous rendre mille fois plus agréable que celle que vous menez à Paris, où vous êtes loin d'être aussi favorisés que vous le méritez. Je vous connais tous. Avec de l'esprit, vous n'arrivez pas au milieu de tant de sots en pleine prospérité ; vous avez du talent, et vous ne savez à quoi l'employer. Vous êtes fiers avec raison, et pour cela vous faites des efforts surhumains , chaque matin , pour savoir comment , sans bastesse, vous dînerez le soir. Tous les plaisirs sont à votre porsée ; ils effleurent vos doigts, et vous ne touchez à aucun. Sous un visage riant vous cachez le désir , l'envie et la tristesse , souvent le désespoir.

Mon projet vous sauve tous : vous voyagerez comme de grands seigneurs, vous vivrez dans le meilleur monde, vous

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serez reçus partout avec distinction, a la faveur de mes reçonv mandations et k laide des sommes considérables que je mets à voire disposition.

II faut cela* Le conteur est Dieu ; comme l'apologue, qui n'est après tout qu'un coûte , le conte est un don venu de* immortels. Au conteur on doit la vie facile, la récompense abondante. Quel art est le sien I Comment eu parler assez dignement et trop l'élever au-dessus des autres? Qu'il faut avoir vécu I deviné 1 senti 1 aimé 1 haï 1 cherché 1 souffert 1 comparé 1 Qu'il faut avoir pénétré dans les âmes les plus simples, les plus viles, les plus pures ! Qu'il faut avoir d'adresse dans la main, de patience et de force dans le regard, pour saisir, embrasser entre ses deux bras les rires, les joies, les faussetés du monde, ses méchancetés et ses généreux penchants, pour les enfermer, les presser, les réduire ensuite sous la meule de la pensée, ainsi qu'on le ferait d'une botte de fleurs afin d'en extraire ce tout expressif, bref, enivrant, qu'on appelle tout simplement un ponte, le conte, essence de rose de la littérature 1 Si le proverbe 0§t la condensation exquise de l'histoire, la raison de tout un peuple quintescenciée dans la valeur de quelques mots , le conte est la condensation de tout ce qu'une société a eu de charmant et de terrible, de tragique et de gracieux dans la vie privée. L'histoire n'est le plus souvent qu'un mensonge sérieux ; )g conte ne peut se passer d'être vrai, sous peine de n'être rien du tout.

Jugez de l'estime où je vous tiens, ajouta le marquis, en définissant ainsi , en mettant h. un prix aussi haut le conteur et le conte. Vous dire qu'à travers les histoires du cœur humain dont vous allez remplir à. pleines gerbes ma solitude je poursuis une vérité, je cherche quelque chose de rare que j'aurais voulu découvrir moi-même, une espèce de trèfle à quatre feuilles, ce n'est pas compliquer votre mission, tout au plus est-ce vous engager à la remplir avec plus de sollicitude pour moi.

Ainsi vous {n'avez tous compris et vous acceptez tous. Dans

deux mois, à dater d'aujourd'hui , j'attendrai ici, à cette place, le premier de mes quarante-huit conteurs ; le second n'arrivera que dans deux mois et demi ; le troisième ne reparaîtra dans ce salon que dans trois mois ; enfin le dernier de vous ne reviendra que dans deux ans.

L'itinéraire progressif est dressé ; on y voit la destination de chacun de vous et le temps assigné à son voyage. Prenez-en connaissance, continua le marquis' en déroulant un grand tableau , afin de me dire si rien n'est à changer dans ce travail tout entier de ma main , et si j'ai bien saisi vos prédilections de climats et de mœurs.

Le marquis Besson de Bès se tut.

Aucun refus n'eut lieu, aucune observation ne se produisit; mais en revanche il faillit disparaître sous les caresses.

Le lendemain Paris comptait quarante-huit oisifs de moins dans ses murs, et un homme désastreusement riche, près de mourir d'ennui, s'était créé une espérance qui l'aiderait à supporter les langueurs de son mal.

Cet homme d'esprit avait tout simplement fait ce que font dans un autre but les épiciers en gros de la rue de la Verrerie. Ceux-ci envoient par toute la terre des commis voyageurs pour qu'en revenant ils leur rapportent de la cire, du café, du miel , du poivre , de la cochenille ; le marquis Besson de Bès avait chargé des commis voyageurs d'un autre ordre de lui rapporter des tableaux de mœurs, des épisodes intéressants de la vie des peuples, et il avait, outre le mérite de cette innovation , celui de s'honorer d'une noble action , en consacrant les revenus de ses incalculables millions k placer à leur rang naturel des esprits rares et observateurs.

L'abbé Dumartel fut celui des quarante-huit voyageurs destiné à revenir le premier à Paris , avec son tribut de conteur.

Telle est l'origine des quarante-huit coureurs du marquis Besson de Bès.

L'abbé Dumartel fut exact comme s'il se fût agi d'émarger

s»ir la feuille des bénéfices. Il reparut au bout de deux mois d'absence, et s'assit dans le bon fauteuil que le marquis Bessou de Bès avait attiré près de lui.

— Où êtes-vous allé , demanda-t-il à l'abbé Dumartel, pendant ces deux mois?

— Je ne suis pas sorti de Paris, monsieur le marquis.

— Fort bien !

— Y avez-vous rencontrée que vous cherchiez?

— Je le présume, répondit l'abbé avec modestie.

— Je vous écoute donc.

L'abbé Dumartel commença en ces termes.

Quand le comte de Canîlly fut envoyé en Pologne, non pas avec le titre officiel d'ambassadeuf, mais avec un titre analogue, et la mission plus militaire que politique de faire enseigner la tactique française à quelques régiments de l'armée polonaise, il emmena avec lui sa jeune fille Casimire et les deux fils de son meilleur ami, le marquis de Courtenay. L'un et l'autre remplissaient auprès de lui les fonctions d'aide-decamp. À vrai dire c'était une seule et même famille dont la sympathie et le mutuel attachement allaient encore s'accroître dans une contrée étrangère, au milieu des habitudes d'une société incontestablement hospitalière et cultivée, mais différente de la société française, malgré sos efforts pour l'imiter,

La nourrice de Casimire , qu'on* nommait Marine , était du voyage en Pologne.

Casimire de Canilly entrait alors dans sa quinzième année, et elle était déjà belle comme les filles de bonne race le sont à dix-huit ans. Si elle eût connu sa mère, elle eût sans doute beaucoup souffert de quitter la France pour aller si loin, car la frriogto était Considérablement plus loin, il y a ceht atis, qu'elle ne Test aujourd'hui, à cause des obstacles plus nom-* breux que les routes du Nord opposaient autrefois aux voyageurs. Mais Casimire n'avait pas connu sa mère. C'est une forte raison chez les femmes de moins regretter leur patrie, , lorsqu'elles n'y laissent pas leur mère. La comtesse de Canilly s'était pour ainsi dire enfuie du monde sous son voile de mariée ; elle était morte à la suite de la fièvre de lait, presque immédiatement après la naissance de sa fille. Cet événement plaça Casimire, dès le berceau, sous la tutelle absolue de son père, qui ne confia à personne le soin de son éducation ; il voulut commencer, poursuivre et achever lui-même cette œuvre difficile. L'esprit de système, autant que l'amour paternel, lui conseilla cette détermination. A beaucoup d'égards la prétention se présentait tout à l'avantage de la jeune Casimire. D'abord il l'aimait de l'immense amour dont il n'avait pu se désaltérer avec sa femme, et toute éducation qui part de l'affection et s'en inspire à chaque pas peut s'égarer en route, mais ht route est toujours douce à l'élève. M. de Canilly, caractère original et sérieux à la fois, d'uhe sève remuante et hardie sous une écorce sombre, aurait mérité, à une autre époque, d'être un sujet d'esquisse pour le pinceau du cardinal 'de Retz; ce qu'il lui fallait, c'était l'intrigue partout et toujours ; rien pour lui ne venait à bien sans l'intrigue, même les choses les plus naturelles. H eût intrigué pour que le soleil se levât.

Le cardinal de Richelieu avait fait école, en Europe, d'hommes politiques. Beaucoup d'opulents seigneurs , heureux et considérés, libres de vivre en souverains au fond de leurs terres

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ou éè fàirfe figure à la cour, s'exposaient, pour être des hommes politiques, à la confiscation de leurs biens et à la perte même de leur vie. De ce nombre était M. de Canilly , qui, riche fc millions, général par son titre, n'avait qu'à marcher lentement sur un si beau chemin de fortune et à ne s'occuper avec quelque souci que de l'avenir fort peu inquiétant de sa fille. Point. . . Ses jours» ses nuits se passaient à faire et à défaire dans sa tête, ou dans la société de politiques comme lui, le destin des couronnes, et à remonter et à démonter les royaumes, comme si la Providence ne les désorganisait pas assez vite et tout aussi habilement. 11 faut croire qu'il existe des prédispositions phrénologiques pour la politique comme il en est, dit-on, pour la poésie et la musique, et alors on s'explique comment autrefois les esprits, conduits par ces prédispositions fatales, n'ayant pas le journalisme pour se manifester et se répandre, se repliaient sur eux-mêmes, se nourrissaient de leurs penchants et finissaient par éclater, comme sous Louis XIII les grands conspirateurs Cinq-Mars et Montmorency.

Le comte de Canilly voulut créer sa fille à son image, la tailler à sa fantaisie, c'est-à-dire en faire une femme politique. L'éducation] qu'il lui donna ne s'écarta pas un seul jour de la ligne despotique de cette intention. Il l'enferma à doubles tours dans l'histoire, lui fit lire et commenter les moralistes de tous les âges et de toutes les nations, de préférence les plus subtils et dans un esprit tout à fait particulier à ses vues. Ramenant tout à son système, il allait au succès, n'importe par quel chemin : le succès avant tout. 11 inoculait cette doctrine à sa fille, en lui faisant lire et expliquer les traités de paix, l'initiant à la connaissance exacte des forces numériques de chaque nation, ainsi qu'on apprend aux autres enfants la danse et le dessin. Dire qu'il réussit du premier coup serait une erreur ; l'enfant s'obstina à rester enfant le plus possible. Elle quitta plus d'une fois TUe-Live, les commentaires de César, Machia* TO^-Qxefisticrn, pour courir aprèsjm papillon. Mais il n'est

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pas moins vrai de dire que ce qu'elle sut le mieux fat, "au bout du compte, ce que «m père lui avait enseigné, si ce n'est pas absolument ce qu'elle aima d'abord le mieux.

Marine, sa nourrice, fut, comme nous Tenons de le dire, du voyage en Pologne. C'était la fille d'un pécheur de Saint-Cloud et d une meunière de Nanterre. Elle avait alors trente-deux ans environ. Comme toutes les filles de la campagne, elle paraissait son âge. Belle, elle l'était à souhait, et on va juger si l'opinion devait être unanime sur ce point. Marine, la nourrice de Casimire, avait été choisie parmi les plus saines, les plus belles femmes de France pour être la nourrice de Louis XV. Un roi de France avait bu de son lait, ce qui nous semble un titre de noblesse aussi bien fondé qu'un autre. On verra l'orgueil qu'elle avait retenu de cette position à la cour. Elle était brune, souple comme une syrène, et sa tête d'amazone se posait au milieu d'un buste sur lequel le médecin de Molière, celui qui goûtait au lait des nourrices, n aurait pas voulu perdre ses droits. Un bonnet impertinent, dont la coiffe était petite et la dentelle longue de deux mains, flottait à tous vents sur ses cheveux, à la manière de Ninon en déshabillé. Elle avait causé l'amour et le désespoir de plus d'un courtisan aflriandé, mais elle était trop prudente pour gâter sa position. Son mari, dont elleétait séparée de corps et de biens, de biens surtout, car il avait mangé plus de trois fois ce qu'il avait apporté en une seule, avait consenti à la quitter, à condition qu'elle se conduirait honnêtement. Au premier bruit sur son compte il reviendrait vivre avec elle. Le cher homme ne pouvait inventer un meilleur moyen de préserver la vertu de sa femme. Cette menace aurait suffi pour la rendre sourde à toutes les faiblesses si Marine eût aimé autre chose au monde que les deux enfants dont elle avait été la nourrice : Louis XV et Casimire de Canilly. Voilà les deux uniques objets de son attachement, et pour lesquels elle eût donné tous les maris de ce monde. On suppose que 1» cour no gavait pas remerciée sans la recoin*

penser largement par des indemnités, des pensions, des cadeaux : Marine était assez riche pour acheter toutes les cabanes deSaint-Cloud. Elle ne restait donc au service de M. de Canilly que pour voir tous les jours sa chère Casimire. Casimire n'avait pas de mère, Marine n'avait pas d'enfants ; n'était-il pas naturel qu'elle passât sa vie auprès d'elle? Elle l'appelait souvent sa fille, malgré les grimaces et les remontrances de M. de Canilly, dont elle ne tenait aucun compte.

— Parbleu, comte, lui disait-elle, tu lui procures déjà tant de plaisir avec tes leçons, dont elle revient toujours le dos voûté, les doigts pleins d'encre et la figure je ne sais comment !

On voit par cette réponse assez familière que Marine tutoyait le comte. Marine tutoyait tout le monde à pleine bouche depuis qu'elle n'avait consenti à devenir la nourrice du petit-fils du grand Dauphin, du futur roi Louis XV, qu'à la condition de tutoyer son nourrisson. Sa prétention, jugée d'abord intolérable par les grandes dames gouvernantes, discutée sérieusement en conseil des ministres et des princes, avait fini par passer. On aima mieux fermer les yeux sur une tâche d'huile faite à l'étiquette que perdre la plus belle nourrice de France. La femme qui tutoyait un futur souverain ne pouvait descendre de cette familiarité pour parier avec plus de respect aux autres. Elle disait tu aux parents du roi, aux maréchaux, aux confesseurs, aux membres du parlement, aux archevêques, aux ambassadeurs, qui s'amusaient beaucoup de cette licence grammaticale fort unique dans son genre.

Or pendant la route elle se prit un jour à dire : — Ah ça ! comte, où nous mènes- tu, depuis un mois que tu nous fais cirer ce parquet de glace ?

— Tu le sais bien, on te Ta dit cent fois, à Varsovie, la capitale de la Pologne, répondit le comte de Canilly.

-^ Eh bien! jaune mieux Saint-Cloud, la capitale du bois de Boulogne, On n'a pas besoin d'aller le chercher si loii).

Qu'est-ce que tu as donc fait au régent pour qu'il vt'ait envoyé ici ?

— Mais, sotte, tu ne comprends donc pas que c'est un honneur insigne qu'il me fait en m'en voyant en Pologne?

— Tu appelles cela de l'honneur I Tu as déjà manqué perdre le nez pour l'avoir mis une fois à la portière par ce froid qui avalerait le Mont- Valérien ; ces deux jeunes gens n'ont pas cessé d'être bleus depuis huit jours ; moi, je tousse comme celui qui tient l'encensoir, et cette chère enfant sera comme moi enrhumée pour toute sa vie. Tu appelles cela un honneur! répéta Marine, dont la sortie burlesque n'était pas aussi dépourvue de sens qu'elle en avait l'air.

Il est vrai, et le comte lui-même ne se faisait pas illusion, que le duc d'Orléans l'envoyait en Pologne comme il l'aurait envoyé au diable, s'il était d'usage qu'on eût des représentants auprès de cette puissance du premier ordre. Il avait seulement coloré d'un titre honorable le demi-exil du comte de Canilly, dont il n'aimait ni l'esprit, ni le caractère, ni le visage. Le comte évita le plus possible, depuis ce jour-là, d'entrer en explication avec Marine sur les motifs et les prérogatives de sa mission.

Mais elle, chaque fois qu'elle entendait crier la nuit un loup dans les bois qu'on traversait, elle éveillait le comte pour lui dire: ^

— Comte, je crois que nous sommes arrivés ; j'entends le cri des marchandes de plaisir de Varsovie.

— Âh ! mon Dieu 1 mon Dieu ! se reprenait-elle en appuyant sur son épaule la tête de Casimire, ne serions-nous pas mieux dans notre bonne ville de Paris , à entendre sonner les heures au clocher de notre paroisse? Y a-t-il du bon senç à venir se perdre au milieu des loups qui sont par milliers ici comme des goujons en Seine ? ,

Les deux Gis du marquis de Courtenay, qui étaient de quel* ques années plus âgés que Casimire, s'attachèrent, pendant ce

voyage» à rivaliser auprès d'elle de soins et de tendresse. L'aîné, qui ne prit que plus tard, à la mort de leur père, le titre de marquis , emporta avec lui, en Pologne, tout le faux esprit et la fade galanterie des premières années de la Régence, et , au lieu de le rendre ridicule, ce travers le fit bien venir dans ce pays de dissipations, de fêtes et d'orgies aristocratiques, pays en tout temps copiste fidèle, par on ne sait quel mystère de l'organisation nationale, des travers et des iûéchants usages de la France. On l'accepta comme un modèle à, suivre, on le mit sur un socle en biscuit, et le modèle fit de son mieux pour mériter cette apothéose. Il fut l'âme de toutes les fêtes qui se donnaient à Varsovie, qu'il inonda d'une autre Yistule de parfums à la reine, de madrigaux et de sonnets.

Son frère, moins âgé que lui de trois ans, appelé le commandeur dans sa famille, n'envia pas ce genre de gloire; il resta ce qu'il était, c'est-à-dire un militaire studieux, s'occupant de sa profession avec l'austérité du devoir. Ses efforts secondèrent extraordinairement, dans sa mission, M. de Canilly, qui, de son côté, la négligea beaucoup pour sonder, ce qui n'était pas sa mission, les prétentions de l'Autriche et de la Russie sur la Pologne, regardée déjà d'un œil de convoitise par les aigles aux becs crochus de ces deux puissances. La Pologne dut, en quelques mois, au jeune commandeur, la fortification de plusieurs places importantes et la création de deux régiments d'infanterie d'après le système français.

Il est triste de dire que , des deux frères , le plus aimé, le plus recherché de la société polonaise ne fut pas le jeune homme aux utiles travaux, aux dures veilles, à la vie simple et retirée; ce fut l'autre, le rimailleur musqué, le coureur d'aventures, le BoufQers des ruelles. On oublia même plus d'une fois d'inviter celui-ci aux fêtes dont l'autre était le héros : on le trouvait trop sévère ; il ne dansait pas, ne jouait jamais. Qu'était-il venu faire en Pologne ?

Ces différents accueils ne refroidirent pas l'amitié du corn* mândeur pour son frère aîné, le marquis de Courtenay. C'est que cette amitié, d'abord innée au cœur noble, au cœur excellent du commandeur, s'augmentait en lui d'un respect pour ainsi dire fanatique envers son frère, et cela tout simplement parce que son frère était l'atné, le gardien du nom, l'héritier du titre ; l'aîné ! mot magique dont on ne sait plus aujourd'hui l'immense valeur. L'alné voulait dire le père, qui voulait dire Dieu ; l'aîné voulait dire, par conséquent, l'anneau le plus solide entre le passé de la race et son avenir ; l'aîné voulait «nfin dire l'honneur de la maison : chaque famille était une monarchie dont l'aîné était le roi.

Et comme autrefois on respectait le roi malgré ses écarts et ses fautes, voyant à travers lui le principe monarchique qui

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ne variait pas, le «commandeur aimait et vénérait son frère, malgré sa frivolité, ses dissipations et ses folies. Jamais il ne lui adressa le moindre reproche, et plus d'une fois, au contraire, il couvrit un défaut très-grand chez son frère, impardonnable surtout chez un gentilhomme, avec un tact et une délicatesse qu on pourrait appeler sublime.

Ils étaient installés depuis plusieurs mois à Varsovi«.

Un soir d'hiver, entre autres, que la terre était alourdie d'un demi-pied de neige, le commandeur, après avoir, selon son habitude, veillé une partie de la nuit à tracer des plans de géométrie, jeta indifféremment les yeux sur les lettres qu'il avait reçues dans la journée. Parmi ces lettres il trouva une invitation de la belle princesse Zymirska h une soirée qu'elle donnait. Il n'était guère que minuit. Le commandeur essuya ses pinceaux et ses plumes, jeta un manteau sur son habit, d'uniforme, et, avec l'indulgence d'un homme (^'esprit qui accepte un sacrifice de complaisance, il sortit pour se rendre à la soirée de la princesse.

Quand il entra dans les salons de la princesse, il trouva la folle société dans une animation extraordinaire, et pourtant la musique et la danse avaient cessé. Avant qu'il se fût informé des motifs de cette trêve bruyante, plusieurs jeunes seigneurs, encore chauds de l'ivresse du bal, vinrent lui dire en l'entourant : — Vous ne devinez donc pas ce qui nous rend si préoccupés en ce moment? — Moi, je ne devine pas, messieurs, leur répondit le commandeur ; je vous avoue que je ne me suis occupé depuis que je suis ici que de l'absence de mon frère. — , C'est précisément de votre frère que nous nous occupons aussi, lui fut-il répondu, toujours avec la même gaîté énigmatique. Sachez donc que depuis huit jours une louve vient chaque soir hurler jusqu'aux portes de Varsovie et épouvanter nos vassaurT Aucun d'eux n'a osé se mesurer avec elle. Elle est énorme, elle a faim; orç ne l'approche pas très-facilement.

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~ Qu'ont de commua mon frère et cettejouve ? demanda le commandeur.

— Il y a de commun, dit Casimire en se levant de sa place et en venant, charmante enfant toute parée du bal, se mêler k la conversation, que ces messieurs, bien contre mon avis, obi croyez-le bien, ont tiré au sort pour savoir celui d'entre eux qui, seulement armé d'une paire de pistolets et d'une épée, irait appeler en combat singulier cette louve furieuse, afin de la tuer et d'en apporter les quatre pattes et la tète à une demoiselle de l'assemblée.

— Je devine, interrompit le commandeur, dont le visage ne trahit pas la pénible contrariété qu'il éprouva: le sort a désigné mon frère pour aller tuer la louve ou s'en faire dévorer.

— C'est parfaitement cela, s'écrièrent les jeunes seigneurs polonais, race en tout temps de papillons héroïques, gens qui courent à la mort p daqpant. A lui l'honneur de la victoire, reprirent-ils. Il sera embrassé par la dame aux pieds de laquelle il déposera son sanglant trophée.

— J'ai voulu m'opposer à cette imprudence, dit Casimire, mais ces dames et ces messieurs m'ont blâmée de ma faiblesse, et d'ailleurs monsieur votre frère ne m'a pas écoutée ; enfiikil est sorti il y a déjà deux heures pour aller tuer la louve.

— Vous auriez eu tort de le retenir, dit le commandeur. Mon frère est brave, et c'est un devoir de sortir avec honneur d'une telle partie une fois qu'on y est engagé. Seulement, messieurs, ajouta le commandeur, opposant le calme à la légèreté de ses auditeurs, vous avez oublié une circonstance dont je dois vous faire part.

— Quelle est cette circonstance? Serait-ce que vous craindriez, monsieur le commandeur, que la louve ne parût pas ce soir, par ce beau froid qu'il fait et ce tapis de neige qui va de Varsovie au pôle ? N'ayez pas cette crainte, monsieur le commandeur. Dans la journée nous avons fait jeter un cheval mort à l'endroit de la plaine où la louve a l'habitude

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de se rendre, et son souper l'attend elle n'y manquera pas.

— Ce n'est pu cela, répliqua le* commandeur. Mes (maux de stratégie m'obligent depuis un mois à me promener souvent autour de Varsovie. Hier, attardé par mes observations, je me suis trouvé encore assez loin de la ville au moment où la nuit venait ; elle était déjà assez sombre lorsque j'ai entendu pousser à quelques vingt pas devant moi des hurlements affreux.

— C'était la louve ! c'était la louve ! s'écrièrent les jeunes Polonais.

— C'était mieux que cela, reprit le commandeur, toujours avec la même tranquillité ; c'étaient un loup et une louve, tous deux d'une taille monstrueuse. Je les ai vus comme je vous vois, et je puis vous assurer que six de vos plus forts vassaux n'en viendraient pas à bout avec leurs couteaux et leurs fourches.

— Un loup et une louve ! dirent avec effroi les jeunes gens ; mais nous avons donc envoyé votre frère à la mort? Ah I ceci ne sera pas. Un homme pour une louve, c'est déjà beaucoup, c est déjà assez téméraire ; mais un homme contre une louve et un loup, c'est un assassinat. Messieurs, dit celui qui avait parlé, je cours prêter assistance à M. le marquis de Courtenay.

— Arrêtez I dit le commandeur ; c'est moi qui vais au secours de mon frère ; vous ne voudriez pas me priver de ce danger, et, comme étranger, de cet honneur, si je sors avec lui de ce danger.

— Monsieur le commandeur, prenez du moins mon cheval.

— Je l'accepte.

Le cheval que montait le commandeur piétinait déjà dans la neige.

Casimire était placée à cet heureux commencement de la vie , entre les frontières de l'enfance et celles de la puberté. Son front, son nez , ses lèvres, tout l'arc de son visage, d'une blancheur solide» offrait le renflement de la fleur près de passer

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de l'état de bouton à l'épanouissement. On sentait sous cette enveloppe fraîche grandir, travailler, fermenter le germe de la jeunesse et de la beauté. Les feuilles semblaient impatientes de sortir, d'éclater. Un sourire pouvait faire entr'ouvrir cette bouche encore prise par les coins , un sentiment inconnu déchirer les tendres charnières de ces deux yeux noirs, dont la langueur n'était encore que de la curiosité, de la réflexion, de l'étonnement , faire palpiter les ailes de ce nez qui n'avaient frémi jusqu'ici qu'au contact d'un fruit aimé, et faire battre ce sein né d'hier comme les petits du ramier. La robe de soie blanche aux quadrilles bleus, dans laquelle Casimire était étroitement serrée par le haut, se ballonnait à la jupe, et ses grandes manches flottaient. Ce costume, sérieux et pomponné à la fois , moitié Médicis , moitié Watteau , lui allait à ravir. Elle ressemblait, ainsi vêtue , à ces graves et jolies compositions de l'école espagnole, fiers portraits appelés par les peintres du titre symbolique de dame Tubéreuse, de demoiselle Anémone.

Arrivé, en quelques minutes d'un galop serré, à' la plaine où se rendait chaque soir la louve, le commandeur entendit les cris lugubres, les déchirements gutturaux, les aboiements affamés de la bête.

II poussa plus avant.

Sous un arbre et à deux ou trois cents pas du terrain sur lequel la louve était en train de dépecer le cheval mort, le commandeur aperçut comme un homme qui tremblait, et l'ombre de cet homme tremblait sur la neige. Le commandeur alla vers cette ombre ; l'homme était son frère.

— Donnez-moi au plus vite vos pistolets, lui dit-il, et prenez mon manteau. Le vôtre ne vous suffit pas ; vous avez froid : c'est le froid qui vous fait trembler. Montez sur ce cheval, je vous l'ordonne, je vous en prie, mon frère.

■ — Mais...

Son épée nue sous le bras gauche, un pistolet armé dans 1»

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main droite , l'autre à sa ceinture , le commandeur alla droit à la louve. La bête n'entendit pas tout de suite venir à elle, tant les os du cheval craquaient avec bruit sous ses dents. Cependant elle finit par entendre ou par sentir. Sa surprise ne fut pas de l'effroi ; elle posa une patte sur le ventre fe demi décharné du cheval , tourna la tête sans tourner le corps , et darda deux rayons rouges sur le visage du commandeur.

Le commandeur s'était arrêté à dix pas environ de la louve. L'animal ne mangeait plus, il regardait toujours. On l'entendait respirer, et sa respiration, visible comme celle d'un cheval , au sortir de ses naseaux , l'hiver, courut chaude et brune sur la couche mate de la neige. A travers ce brouillard qu'elle fit , elle passa la tête. Ce fut comme une auréole tout ensanglantée par le rouge de ses yeux, ronds comme deux cerises. On voyait luire ses dents, auxquelles pendillaient des lambeaux du souper.

Le commandeur fit feu.

La balle du pistolet brisa toutes les dents de face de la louve, qui hurla et se dressa horriblement sur ses pattes de derrière.

Son ventre était velu comme celui d'un ours, et ses nerfs, qu'on voyait, étaient tendus comme des cordes. Retombée sur elle-même, la louve enfonça trois fois dans la neige ; au quatrième bond elle faillit étouffer de son haleine formidable le commandeur qui , à bout portant , lâcha la détente de son se« cond pistolet.

Le coup ne fut pas mortel.

L'animal enfonça alors ses ongles dans l'épaule gauche du commandeur.

11 y eut dans l'air un hurlement et un cri.

La louve avait poussé ce hurlement parce que le commandeur, après avoir rejeté la jambe droite en arrière et pris du champ avec son bras droit , avait plongé son épée tout entière, dans le gosier de la louve. Elle était morte.

Le commandeur courut aussitôt vers son frère et lui dit :

— Voilà votre affaire : vous avez tué la louve, entendez-vous? Marchons I la société de madame la princesse Zymirska nous attend. Une petite pl&ce Je vous prie, sur la croupe du cheval.

Après avoir attaché la louve à la queue du cheval, le commandeur et son frère rentrèrent dans Varsovie.

Us arrivèrent en quelques minutes à l'hôtel de la princesse Zymirska, où ils étaient attendus avec anxiété.

— Messieurs, dit le commandeur en présentant son frère à l'assemblée, je vous ramène le vainqueur. Voilà la louve! 11 la montra étendue, le poil plein de neige et de sang, dans l'antichambre. Je suis arrivé trop tard sur le champ de bataille. Mon brave frère avait tué la louve, et le loup était déjà parti.

Le marquis de Gourtenay alla recevoir un baiser de Casimire, ainsi que l'avait exigé madame la princesse Zymirska.

Pour cacher le sang dont son épaule était rougie , le commandeur s'enveloppa dans son manteau. Une demi-heure après il demanda la permission de se retirer.

Le marquis de Courtenay fut le héros de la soirée, qui se prolongea jusqu'au jour.

Par cet exemple, et mille autres qu'on citerait, on voit que la vie du commandeur était une perpétuelle et silencieuse surveillance exercée sur la débilité morale et physique de son frère af né , le marquis , beaucoup trop évaporé pour remarquer la beauté de ce dévouement.

Cependant , si le commandeur n'avait pas d'autre moyen de voiler la triste individualité du marquis que d'accourir sans bruit pour réparer ses fautes ou l'empêcher d'en commettre , il n'usait pas de la même discrétion envers mademoiselle de Canilly, aux prises avec la brillante corruption de la société où son pêne, trop absorbé par ses spéculations politiques, ne sentait pas le danger de la laisser. Quand M. de Canilly l'avait gardée pendant une journée entière, auprès de lui , dans son cabinet, lui ayant fait lire sa correspondance avec toutes les fortes têtes politiques de l'Europe , tas de brouillons, de mécontents, de dupes ou d'espions, il croyait sa tàcbe de père noblement finie, et il ne s'inquiétait guère de savoir dans quel sens se détendrait l'arc qu'il avait si longtemps tendu. Malheureusement pour Casimire, elle comprenait, comme en se jouant, toutes les difficultés auxquelles son père l'initiait. La jeunesse, feu dont l'essence est de dévorer, fait passion de tout.

Casimire apporta d'abord de l'obéissance à ces travaux méditatifs, puis de l'habitude; enfin elle y prit goût, de même qu'on prend goût aux échecs après les avoir cent fois maudits et s'y être brisé la tête. Son père se servait de son style rapide et clair pour rédiger des Mémoires sur toutes les questions qui lui passaient par la tête ; Réduction de l'impôt , Bqlance du

crédit public , Alliance avec les puissances du Midi, Moyen d'augmenter la force des armées, et une foule d'autres écrits dont il inondait les cabinets des ministres qui ne les lisaient pas toujours, et qui n'ont jamais aimé, du reste, les fonctionnaires qui écrivent.

Le comte de Cauilly pouvait avoir alors quarante-neuf ans. Sa figure rappelait celle du Dante. Calcinés par les feux de l'ambition, ses traits portaient l'empreinte des macérations morales auxquelles cette passion terrible soumet les âmes. Ses joues , son front , son cou , ses mains nerveuses , semblaient avoir jauni à la fumée des guerres civiles. C'était un de ces hommes qui brûlent noir. Le parchemin de son front tombait dans un dernier pli sur la double arcade de ses sourcils, moitié noirs, moitié blancs, et ses yeux, toujours jeunes, illuminaient la voûte de ces deux corridors sombres. Us étaient spirituels et violents sous un brouillard mélancolique. Que de déceptions t que de mépris 1 que de colère étouffée on apercevait sous lé globe de ces yeux d'origine italienne 1 11 y avait l'enfer du poëte florentin, mais rien qui rappelât les ombres de son purgatoire et surtout les placidités de son paradis. Comme le nez aquilin du poète, celui du comte s'abattait sur des lèvres fines et fermées, ainsi que le sont les petites lèvres de la couleuvre. Elles étaient d'un dessin sinueux et semblaient ne pas finir. Sous ce masque vieux de fatigue, énergique de passion, s'allongeait un cou d'une maigreur cannelée et qui portait comme au bout d'une pique la tête dont il était surmonté. Le reste du corps rentrait dans l'harmonie du visage. C'éta . le plus beau type de ces hommes historiques qui apparaissent au peuple le jour où le balcon du palais d'un duc ou d'un roi s'ouvre au coup de vent d'une révolution, et qu'il en tombe une voix qui dit :

— Justice est faite !

On voyait eu lui , dans des membres inquiets et pourtant délicats comme ceux des gentilshommes, toute la banale activité du peuple et toute la supériorité de l'aristocratie. C'était

l'aristocrate révolutionnaire. Son moral s'était moulé sur son corps, qui, ainsi que son moral, tenait debout par l'effet d'un perpétuel artifice. C'était une ambition percée de deux yeux et montée sur deux jambes. Un grand costume noir, sillonné de vieilles broderies d'or, couvrait le comte sans l'habiller. Il n'avait pas plus d'habit que de corps. On apercevait des façons de vêtements autour d une chose qui ne s'en doutait pas.

Tel était le père de Casimire de Canilly.

11 enfonçait sans pitié les jolis doigts roses de Casimire dans l'encre , et il lui faisait noircir le plus possible du papier. Il parvint donc , au gré de ses vœux , h voiler d'une teinte sérieuse les traits les plus gracieux du monde , et à rétrécir un esprit facile, un cœur où il y avait place pour les plus belles qualités. Mais il avait voulu l'élever lui-même, l'aigle voulait un aiglon, et remplacer, par les leçons de sa science profonde, les enseignements d'une mère ou d'une institutrice. M. de Canilly restait presque toujours d'un degré au-dessus ou au-dessous de la ligne réelle de l'éducation. Cette différence, dont il ne s'apercevait pas, n'est pas moins que la confusion de toute harmonie, de tout ordre, de toute vérité.

Ainsi, avec l'intention de rendre sa fille prudente, il la rendait fine, et il aboutissait à lui donner de la dissimulation, au lieu de la prévoyance ; de l'égoïsme au lieu de la réserve ; de la dureté au lieu de la justice, du calcul au lieu de la raison, et à lui faire préférer le succès, que ne doivent jamais, connaître les femmes, au bonheur même.

Pénétré de l'opinion que chaque créature est constamment entourée d'ennemis ardents à l'empêcher de vivre, surtout dans l'ordre social, il avait réduit en maximes toute l'expérience dont il prétendait doter sa fille avant de la lancer, & Paris, sur la grande mer de la cour et du monde.

Voici quelques-unes des maximes enseignées, par le comlç de Canilly, à sa fille Casimire.

Le monde est une caverne d'hommes de proie, qui s'entre* dévorent sans pitié.

La pitié est une infirmité de l'esprit, qui finit par gagner le cœur, si l'on n'y prend garde.

S'il y avait deux existences, il faudrait à tout prix en consacrer une au bien, afin de savoir si l'autre s'en trouverait mieux. Mais il n'y en a qu'une.

11 faut donc s'arranger pour être heureux pendant qu'on vit.

Qu'est-ce que le bonheur? La satisfaction physique et morale de soi-même. Tout ce qu'on peut dire ensuite se compose de sophismcs, de paradoxes et de mensonges.

Ne pas faire le mal pour le mal , c'est trop empereur romain. D'ailleurs , notre éducation y répugne et nos habitudes en souffrent; donc le mal est mal pour cela et à cause de cela.

Il y a beaucoup de malheureux , mais beaucoup plus de maladroite. Le bonheur est donc un art; il faut le connaître.

Où trouve-t-on le bonheur ? Partout où le désir ne rencontre pas d'obstacles qu'il ne puisse vaincre. Mais s'il n'y avait pas d'obstacle, hypothèse absurde, il.n'y aurait pas de désir.

Le bonheur se compose donc en partie de difficultés vaincues.

Les difficultés sont infinies parce que l'homme est l'ennemi de l'homme : le laboureur envie le laboureur, l'ouvrier déteste l'ouvrier, l'homme de cour hait l'homme de cour.

Cependant le lion ne mange pas le lion , la mouche ne tue

pa* la tnouche. C'est qae l'homme est plus cruel que le lion et moins sensé que la mouche. Qu'y faire?

Vous êtes gentilhomme, mourez tel.

Dans tout vrai gentilhomme , il y a l'étoffe d'un roi.

Un roi n'est qu'un gentilhomme en place.

dhaaMaaa aa

Tout gentilhomme doit servir son roi, parce que c'est comme s'il se servait lui-même.

Tout gentilhomme qui se révolte contre son roi a tort... s'il ne réussit pas.

S'il réussit, il a vaincu au même titre que Hugues Capet. Il a raison.

Qu'est-ce que la cour ? Un paradis quand on la voit de loin ; un enfer lorsqu'on y est.

À qui faut- il plaire quand on veut s'y maintenir ? Mais au diable. Le diable ce n'est ,pas le roi. Qu'est-ce donc?

C'est ce qui est en faveur.

Savoir ce qui est en faveur.

Rarement le roi; parfois la reine, les dames d'honneur; souvent le ministre ; souvent un singe ou un petit chien.

À la cour, il est quelquefois nécessaire d'avoir un sexe, jamais un cœur.

On peut avoir de bonnes moeurs à la cour, mais il faut qu'on le dise bien haut, parce qu'alors les autres n'y croient pas , et l'on est estimé par eux comme si l'on n'en avait point.

Ne pas obliger les petites gens : elles ne peuvent que vous remercier.

Toujours ou ne jamais sourire. 11 n'y a pas de pont entre ces deux abîmes.

Mazarin riait toujours, Richelieu ne riait jamais.

La cour n'est pas un palais, c'est un pays. C'est une langue k part , des mœurs à part. Cela est si vrai que la naissance d'un enfant y est presque toujours un scandale.

Est-ce mal? Non. Parler chinois n'est pas un mal. Adorer Jes gens qui vous tournent le dos se voit dans certains pays ; il faut se conformer aux mœurs et aux usages des nations.

Ce pays est celui des gentilshommes ; c'est h çux à y vivre le plus commodément possible.

Quels sont vos ennemis à la cour? Tous ceux qui le sont et tous ceux qui ne le sont pas , parce que ceux-ci laissent faire ceux-là. La différence est imperceptible.

A la cour, celui qui cache le mieux son esprit est celui qui en a le plus. Les hyènes cachent leurs dents.

Le cœur est un muscle comme tout autre muscle ; il ne faut pas plus le fatiguer que ceux du bras.

Une jolie femme, qui, en trois ans, n'a pas fait son chemin à la cour, ne le fera jamais.

Que peut faire une jolie femme à la cour? — De l'intrigue.

Si elle aime sérieusement , elle est perdue ; si elle n'aime pas du tout, elle l'est également.

Son influence se mesure à la quantité de protégés qu'elle a et d'ennemis qu'elle s'attire.

Ses décorations , ses titres , ses pensions sont les pensions, les titres, les décorations accordés h ses favoris.

Par peur de voir sa réputation compromise elle ne doit pas céder aux menaces ; du jour où elle fléchit , elle est morte : c'est une plante.

Autant vaudrait pour elle se noyer que d'épouser un homme qui ne fut pas de qualité. S'il était possible, il faudrait que l'épagneul d'une femme de cour fût gentilhomme.

Son mari doit être son admirateur dans le monde , un inconnu pour elle à la cour, tout ce qu'il pourra ailleurs et le reste du temps. .

Elle ne doit pas être jalouse de son mari ; s'ils sont jaloux l'un de l'autre , ils seront l'un h l'autre leur plus mortel ennemi. On les trouvera étranglés avec leur chemise.

C'est cruel , mais c'est ainsi. Il est indispensable que l'un soit le jouet , la victime de l'autre , du moins aux yeux du monde. De préférence , c'est le mari qui doit être la victime; C'est à lui à s'arranger pour n'être que ridicule.

Le plus beau côté d'une femme bien en cour est de savoir rendre un service tout simplement , et de paraître éprouver une contrariété très-vive lorsqu'elle feint de ne pouvoir obliger. Par ce moyen on la croira très-généreuse quand elle n'agira qu'avec réflexion.

La femme qui oblige avec enthousiasme fait trop de cas de la personne et pas assez de la chose. Elle fait douter par là de la valeur du service.

42 LE DRAGON ftOUGi.

Elle gardera son crédit pour faire parvenir ses enfante. C'est la seule faveur qu'on ne lui reprochera pas, parce qu'ils seront toujours jugés trop médiocres pour arriver par eux-mêmes.

Si jamais une femme arrive à conseiller un ministre , la loi salique sera détruite ; il y a plus, pendant un règne, le roi sera exclu du trône.

Elle sera d'autant plus forte qu'on ne la verra pas. Déjà, du temps de Nuraa, la nymphe Egérie se cachait dans le feuillage pour enseigner à ce prince l'art de gouverner. Cette anecdote est une allégorie , et cette allégorie renferme un grand sens.

Elle connaîtra bien les hommes , et elle n'oubliera pas ces vérités éternelles qui n'ont plus besoin de confirmation.

Tous les hommes sont ambitieux ; aucun n'est incorruptible. Aucun n'est aussi fort que sa haine : il s'agit d'attendre la fin de la tempête.

Il ne faut compter sur la discrétion d'aucun d'eux. On ne doit leur confier que ce qu'on veut répandre.

Cn homme peut déshonorer un autre homme ; une femme n'a que la ressource de faire tuer ou d'oublier l'homme qui l'a outragée.

Une femme qui se met dans la nécessité de pardonner un outrage a mérité de le recevoir.

Une femme qui n'a pas le caractère plus élevé qu'un homme l'a infiniment au dessous.

Les femmes qui deviennent les maltresses d'un roi sont

comme ces enfants qui , lorsqu'on leur demande s'ils veulent des sucreries, répondent : — J'en veux trop.

La maîtresse d'un roi est arrivée au sommet des Cordillières : il faut qu'elle étouffe, il n'y a plus d'air ; ou qu'elle se précipite, il n'y a plus d'espace,

Elle n'est plus à personne, pas même au roi.

Toutes les maîtresses des rois ont vécu misérablement et sont mortes dans le mépris. C'est la plus inutile des prostitutions.

Si l'on n'a pas encore érigé de statue aux femmes , c'est qu'on ne peut pas les représenter nues. Qu'elles jugent par là à quoi tient la célébrité l

Les hommes ont ou croient avoir des amis ; les femmes n'ont que des amants, ou elles n'ont rien.

Une femme de cour qui n'est plus jolie est un tableau dont la peinture n'existe plus. C'est une toile d'emballage.

Le cœur d'une jeune femme doit être un diamant , c'est-àdire un bouclier et une parure, une séduction et une impénétrabilité.

Un projet devant toujours en masquer un autre, plus le projet qu'on affiche paraît vrai, plus l'autre est à couvert.

Un jour Marine entra dans le cabinet de M. de Canilly, et sans plus de façon elle se carra dans un fauteuil , en face de celui du comte.

— Tu ne verrais pas, commença-t-elle par lui dire, non tu ne verrais pas , monsieur le comte , avec toute ta science , la statue de saint Christophe entre les deux tours de Notre-Dame, la Samaritaine sur le Pont-Neuf, et un bœuf nageant dans ton bouillon.

— Ma chère Marine , répondit le comte, le temps est trop précieux pour le perdre en paraboles.

— Paraboles ou fariboles, tu t'occupes plus, reprit Marine, de ce qui se passe dans le ménage du grand-turc que chez toi.

— Et que se passe-t-il donc chez moi?

— Il se passe , monsieur le comte , que notre fille maigrit , comme lorsque je la sevrai.

— Casimire n'est pourtant pas malade !

— Tu crois donc que les jeunes filles ne sont malades que quand elles ont la goutte. Elles ne sont pas malades de cette manière-là. Elles jnaDgent et elles sont malades, elles dorment et elles sont très-malades.

LX DRAGON ROUGB. i5

— Mais elle a encore été au bal cette semaine , s'écria le comte ; elle doit y aller demain !

— C'est que les jeunes filles dansent et qu'elles sont malades. La preuve , c'est que notre Casimire danse comme une Bohémienne, et qu'elle maigrit , je te le répète, comme un oiseau après la mue, et qu'elle jaunit comme une feuille de vigne un mois après les vendanges.

— Et quel est son mal, savant médecin ? demanda M. de Canilly.

— Son mal, c'est d'abord quinze ans ; son mal, c'est qu'elle est jolie à miracles; son mal, c'est qu'elle ne sait pas son mal.

— Quel diable de propos me tiens-tu là?

— J'ai eu quinze ans, monsieur le comte, reprit Marine, et quand je revenais du bal de Viroflay, où j'avais vu des vignerons d'une belle venue , des meuniers qui m'avaient dit des choses agréables en dansant, je me trouvais tout chose.

— Qu'esk-ce que tu entends par tout chose ?

— Mais oui , tout chose ; je rêvassais encore du bal et des violons dans mon lit ; j'avais des épingles sous les talons, et il me semblait que j'allais cueillir de la blanche épine, le long du bois de Meudon, avec je ne sais plus qui ; mais j'étais tout heureuse et toute pantoise en me réveillant. Je faisais mal l'ouvrage ; j'arrosais à côté de la plante ; je mettais le foin dans le seau et je salais jusqu'à douze fois la soupe de mon père.

— Et qu'avais-tu, grosse folle?

— J'avais le mal de notre Casimire.

— Mais, encore une fois, me diras-tu quel est ce mal?

— Ne le sachant pas moi-même, je m'adressai à une de mes amies, à Rose, la batelière.

— Et qu'est-ce qu'elle te dit?

— Elle me dit comme cela que cela prenait de la même manière à toutes les jeunes filles. J'étais sur le point d'avoir de l'amour pour quelqu'un. Le feu n'avait pas encore pris au bois sec, mais cela commençait "à pétiller. C'est qu'elle ne sç

trompait pas d'un brin. Oui ! et, vrai comme j'ai donné le plus pur de mon lait à celui qui sera un jour notre bon roi Louis XV, je n'étais pas à quatre enjambées de l'amour. Les bals de l'arrière-saison revinrent, et crac I je fus prise au traquenard, sans pouvoir remuer ni pieds ni pattes : j'étais courbaturée d'amour. J'aimais. Rose, la batelière , avait raison, et moi j'ai raison aussi quand je te dis que notre Casimire a quelque chose d'approchant.

— Casimire oserait aimer ! elle si sérieuse et si froide, quand elle a tant d'occupations graves dans la tête!... Tu déraisonnes, Marine.

— Oh I notre bonne Dame de Nanterre 1 Tu te figures donc, monsieur le comte, qu elle viendrait te demander la permission d'aimer un de ces gentils messieurs qui ont des yeux bleus comme des poissons.

— Voyons, voyons, reprit le comte ; je n'admets pas qu'une Canilly éprouve une faiblesse coupable pour un étranger.

— Bon 1 tu crois donc qu'elle demandera à un jeune homme . de son goût, avant de l'aimer, si son terroir produit du blé ou du sarrasin?

— Je me serais bien aperçu pourtant.. • v

— Toi , t'apercevoir ! Mais tu la laisses libre d'aller où il lui plaît, de bal en bal, de fête en fête ! Ce n'est pas moi, qu on relègue dans l'antichambre avec les pelisses et les manchons, qui peux voir, dans le bal, celui qui lui serre la main, ou celui qui, en dansant, lui parle de tout autre chose que de la danse.

— Oui , reprit soucieusement le comte de Canilly» forcé, par le gros bon sens de la nourrice, à s'avouer qu'il avait pu fort bien apprendre à sa fille comment on se conduisait à la cour, mais non comment on évitait une passion; oui, je ne la surveille pas assez. Je crois que mes occupations m'ont trop empêché jusqu'ici de l'accompagner dans le monde. Mais, s'interrompit-il aussitôt, il me semble que j'ai chargé MM. de Courtçnay d'être ses cavaliers, de me remplacer enfin.

— Tiens ! c'est vrai, reprit la nourrice avec un air de bonhomie, ces messieurs te remplacent ; je n'y pensais pas. Mais tu sais que le commandeur, n'ayant pas un penchant trèsdécidé pour les bals, ne sert pas souvent de cavalier à ta fille ; je crois même qu'il ne Ta jamais accompagnée.

— Mais l'autre, interrompit vivement M. de Canilly, est un fou, un diable, qui a déjà bien du mal à se conduire lui-même.

— C'est mon avis , répondit Marine ; mais je ne vois que lui qui, jusqu'ici, l'ait accompagnée.

— Je n'en savais rien, murmura le comte, amené tout doucement par la nourrice à ouvrir enfin les yeux et l'entendement aux choses sérieuses de sa maison ; il faudra que je parle àCasimire...

— Et que lui diras- tu ?

— Que je veux qu'elle n'aille nulle part avec le marquis de Courtenay , dont il m'est revenu des histoires fort peu édifiantes depuis notre séjour ici.

— Mais alors, s'ils cessent de se montrer ensemble, on dira dans le monde qu'il s'est passé , entre elle et lui , des choses qui ne sont pas.

— Que s'est-il passé ?

— Mais rien ! rien ! reprit Marine ; c'est une supposition ; je la fais uniquement pour te dire, monsieur le comte, qu'il n'est pas toujours prudent d'empêcher ce qu'on aurait dû défendre d'abord.

— Cela est profondément vrai en politique, reprit le comte, surpris, au plus beau moment d'une question de famille, par sa manie de mêler la politique à tout.

— Politique ou non, il n'importe, dit Marine. Toujours estil vrai que M. le marquis est un fin pèlerin, dont les coquilles ne m'inspirent pas beaucoup de confiance.

— Est-ce qu'il y aurait quelque chose entre elle et lui?... Te serais-tu aperçue?...

— Mon Dieu I non. Tantôt, monsieur le comte, tu n'allais

pas du tout, maintenant tu vas trop vite ; ty es comme le bateau de mon oncle le passeur.

~» Mais enfin, si Casimire aime...

— Je crois cela, par exemple, reprit Marine.

— Ah ! tu le crois I Alors tu sais qui elle aime ?

— Non !

*— Tu le sais...

— Non! mais je le saurai.

— Moi, je le sais, s'écria le comte, par un de ces revirements qui lui étaient familiers, je sais qui elle aime. «

— Et qui est-ce danc?

— Ah! tête romanesque, se reprit-il, imagination que je croyais avoir domptée !

— Mais qui aime-t-elle, enfin?

— C'est mon secret, répondit le comte en se frottant les mains ; c'est mon secret !

— Puisque cela est ainsi, dit Marine, je n'ai plus rien à te dire. C'est bien. Mais que vas-tu faire? l'empêcher d'aller dans le monde avec le marquis de Courtenay?

— Dieu m'en garde! laissons-la aller avec lui. Ne dérangeons rien. Va, repose-toi sur moi.

— A la bonne heure, dit Marine en s'en allant, h la bonne heure !

— Qui m'eût dit, s écria le comte, le bras en l'air, que Ca^ simire aimât M. de Marescreux sur la simple peinture que je lui ai faite de sa personne !

Un heureux contre-poids à tant de faux principes professés par le comte de Canilly, c'était la confiance affectueuse de Casimire dans les conseils du jeune commandeur de Courtenay. Elle oubliait les enseignements de son père ; elle se raréfiait dès qu'elle écoutait les paroles franches de cette âme saine comme l'air de la mer. Le commandeur n'approuvait pas qu'on fit de la vie un antre où chacun cherche à égorger son ennemi. Ce mot d'ennemi lui était h peine connu ; il ne consentait à, voir que des adversaires dans les hommes dont les intérêts différaient des siens ; aussi n'aimait-il pas M. de Canilly, quoiqu'il reconnût en lui une grande science de pénétration, malheureusement poussée trop loin. Il souffrait beaucoup de lui voir prendre tant d'ascendant sur l'esprit de Casimire ; il craignait que sa vie entière ne se ressentit des effets de cette tutelle. « Non, disait-il à Casimire dans leurs charmants entretiens qui prenaient de jour en jour une couleur plus tendre ; non, le monde n'est pas, comme on voudrait vous le persuader, une société de trompeurs et de trompés. Il existe peut-être des âmes malheureuses tourmentées du désir de mal faire, mais elles forment le petit nombre, et le meilleur moyen de déjouer leurs embûches, c'est encore d'être bon ; il faut l'être constamment, à tout prix, ne s'éclairer que de la bonté dans

tous les actes de la vie. Cette bonté que vous saurez avoir, Casimire, car vous en portez en vous les précieux germes, vous fera plus heureuse que toutes les victoires remportées par les calculs de l'adresse et de la défiance. >

Comme il n'aimait pas plus à débiter des maximes morales qu'à écouter des maximes politiques, le jeune commandeur bornait à ces brèves observations les conseils qu'il croyait devoir à l'inexpérience de Casimire. Il préférait l'arracher brusquement, à certaines heures du jour, à l'atmosphère pernicieuse dans laquelle son père l'étouffait, et l'entraîner, po»r opérer une vive diversion, au fond des vertes solitudes des campagnes de Varsovie. Ils allaient se promener à cheval dans les bois, et, dans ces courses salutaires, Casimire renouvelait son sang et ses pensées ; elles étaient son plaisir favori. D'ailleurs quelle jeune personne polonaise n'excellait pas dans l'exercice du cheval? Le commandeur était son maître d'équitation : les leçons se prenaient en secret, parce qu'à l'exemple des grands hommes Casimire, toujours de l'avis de son père, ne voulait pas qu'on aperçût la moindre trace d'étude dans les talents dont on la louait, mystère qui grandit le personnage aux yeux du monde, ami du merveilleux.

À certain jour convenu entre eux, Casimire par uû chemin, le commandeur par un autre, se rencontraient dans la campagne à quelque distance de la ville. Une fois, entre autres, le commandeur avait fait tenir à sa disposition un jeune cheval de l'Ukraine dont il voulait connaître les défauts et les qualités avant^de le laisser monter à Casimire.

— Je le monterai la première, s'écria Casimire en le voyant ; c'est un honneur que je dois à sa rare beauté.

— Après moi, s'il vous plaît, mon élève. Le premier péril m'appartient.

— " Que craignez-vous, mon cher maître? dit Casimire; et elle coulait sa jolie main dans la noire et luisante crinière du cheval. S'il se cabre, je le relèverai ; s'il m'emporte, je le lais-

serai courir ; il faudra bien qu'il s'arrête ; s'il rue, je m'élancerai à son cou et nous bondirons ensemble. D'ailleurs, ne serez- vous pas à mes côtés ?

Le commandeur hocha la tête.

Comme Casimire insistait : — Eh bien ! nous le monterons tous les deux, dit-il ; nous le dresserons ensemble.

Le traité fut accepté. A côté de la selle un coussin fut placé sur la croupe du cheval, qui partit aussitôt qu'il sentit le poids des deux cavaliers. Il flairait sans doute au loin les gras pâturages de l'Ukraine , car il galopait avec une frénésie telle que les arbres passaient comme des visions. Quoique rapide à l'excès, le mouvement était si doux que le commandeur s'occupait h peine des rênes.Casimire, assise derrière lui, avait appuyé la main sur son épaule droite ; de l'autre elle agitait une petite cravache. Ils couraient dans le fond d'un ravin dont ils n'apercevaient pas le bout. Le vent de la course et le vent dans les branches des bouleaux leur faisaient une harmonie délicieuse à entendre. En s'évasant tout à coup vers leur droite, le ravin leur laissa voir, au bas d'un terrain incliné, un torrent qui coulait à deux cents pas devant eux. Deux cents pas pour ce démon de cheval, qui avait des ailes, qu'était-ce ? Le commandeur tend les rênes pour arrêter ; le cheval continue à courir comme s'il était seul , nu, en liberté. Le torrent était effroyablement large, ce que les deux cavaliers voyaient en s approchant. Nouvelle contraction des rênes, même insensibilité du cheval.

— Nous sommes perdus 1 dit le commandeur h. Casimire. Franchir le torrçnt à cheval, c'est un danger affreux*; nous laisser glisser à terre, c'est norfs briser.

— En ce cas, dit Casimire, je saute h terre.

— Mais c'est la mort, vous dis-je.

— Je préfère celle-ci.

Casimire allait sauter.

Le commandeur la retient contre lui en l'entourant de son

5Î LS DBÀGON ROUGE.

bras gauche, tandis que sa main droite saisissait désespérément la crinière du cheval arrivé au bord du torrent.

Le cheval s'élance.

Un instant on put voir en l'air Casimire coulant le long du flanc du cheval, la pointe de ses pieds rayant l'eau, retenue seulement par le bras du commandeur : deux figures pâles, de l'écume au-dessous. Le cheval tomba dans l'eau, car aucune force possible ne l'eût fait s'élancer jusqu'à l'autre bord. Il enfonça dans un sable doux. Il resta étourdi, mais debout ; il n'était pas blessé.

Casimire et le commandeur gagnèrent facilement le rivage en tirant le cheval derrière eux.

— Pourquoi vouliez-vous sauter à bas du cheval ? demanda le commandeur à Casimire ; vous vous seriez brisée en tombant.

— Parce que, si Ton eût trouvé nos deux cadavres dans le torrent, répondit-elle, on eût dit que c'était un suicide par amour, que nous nous aimions.

— Et mieux vaut se briser le crâne, n'est-ce pas ? dit le commandeur.

Casimire ne répondit pas. Assise sur le sable près du commandeur, qui se tenait debout, elle s'occupait à réparer le désordre de sa toilette.

Le commandeur entrait dans sa dix-huitième année. Un beau front couronnait son visage d'une gravité naturelle. Ses traits étaient un peu pointus, fins, sans maigreur. Très-rapprochés, ses yeux, d'un bleu décidé, avaient un mouvement tranquille et long : ils exprimaient le penchant à la réflexion plutôt qu'à la mélancolie. Son nez hardi était celui des Condés. Une ligne franche dessinait ses lèvres légèrement rebondies, comme chez toutes les personnes dont la bonté résulte de l'intelligence. Sa tête tournait avec aisance sur des épaules bien attachées. Le commandeur était de la taille déliée des chevaliers, mot qui dessine et qui peint,

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Ce fut dans l'intervalle intime qui succéda à l'animation du danger qu'ils avaient couru que le commandeur parla à Casimire de ses projets prochains. La paix de la France avec les autres nations laissait peu pressentir qu'il pourrait un jour appliquer à sa défense ses études stratégiques. Dans cette persuasion, il avait arrêté d'aller offrir ses services à l'empereur d'Allemagne dont les années attendaient la fonte des neiges pour marcher contre la Turquie, et assiéger Belgrade, réputé imprenable.

Simple volontaire, le commandeur bornait son ambition à voir se réaliser sur le champ de bataille les calculs médités par lui dans l'ombre du cabinet. Que les autres entrent, l'épée à la main, dans] la forteresse conquise ! que les populations les implorent sur leur passage ! moi, dit-il, je dois me contenter de Tunique satisfaction d'avoir indiqué avec mon compas l'en* droit où la bombe s'est abattue. Peut-être deviendrai-je sousofficier dans cette campagne, ajouta-t-il, si les généraux de Sa Majesté Impériale daignent faire attention à moi. J'irai ensuite demander du service à la Suède qui n'en a pas fini, dit-on, avec le Danemark. Je pourrai bien avoir alors vingt-huit ans. Après cela...

— Après cela? répéta Casimire, ne trouvant pas apparemment que le commandeur étendait assez loin les prévisions.

— Eh bien I répondit le commandeur, je me retirerai dans la terre de Courtenay , dans le vieux château de notre famille, et j'obtiendrai, je l'espère, de mon frère atné, la jouissance d'une aile tranquille. Là je travaillerai, tout le reste ma vie, à mon grand système de fortifications.

— Vous ne vous marierez donc jamais?

— Me marier ! répondit, d'un air doux et résigné, le commandeur, et comme l'eût fait un prisonnier à qui l'on eût dit en passant sous sa croisée grillée : Pourquoi ne vous promenezvous pas lorsque le temps est si beau? Mon frère, le marquis, est l'aîné ; il a tous les biens. Je suis aussi puissamment pauvre

qu'il est puissamment riche. A quelle femme voulez-vous que je propose d'associer sa vie à la mienne, dans ces temps où la richesse est si recherchée, où briller est tout?

— Mais je suis riche, moi ! je suis très-riche, s1 écria Casi~ mire en se levant, et qui, dans ce cri qui lui échappa, découvrit tout l'amour qu'elle ressentait pour le jeune commandeur.

— Ah I loué soit Dieu ! l'interrompit celui-ci, M. de Canilly, votre père, n'a pas encore flétri votre âme avec sa politique. Vous êtes généreuse, vous êtes bonne. Il n'osa pas ajouter : Et vous ne craignez pas d'avouer que vous m'aimez.

-r~Il ne s'agit ni de moi ni de mon père, reprit sèchement Casimire ; je ne sais pourquoi vous l'accusez ainsi. Son visage et sa voix avaient complètement changé en un instant ; c'étaient le son de voix et l'expression de visage de M. de Canilly.

D'un mouvement rapide, elle s'élança sur le cheval ; elle attendit que le commandeur y reprit sa place. Ils partirent de nouveau, mais cette fois il n'y avait rien à craindre. Les chevaux sont comme les hommes : rien ne les dompte comme une chute.

Bouleversé par les dernières paroles qu'il venait d'entendre, le commandeur ne croyait pas ramener la même personne. Il ne remarquait pas qu'en allant Casimire avait seulement posé la main sur son épaule, et qu'au retour il était entouré par les bras de Casimire.

Sans l'influence de M. de Canilly, cette belle (leur qui s'appelait Casimire, serait parvenue, grâce à l'appui du sage commandeur, à la plus riche éclosion. L'amour la rendait déjà rêveuse et réfléchie; un jeune homme avait surpris son aveu, et, de son côté, elle ne doutait pas de l'amour de ce jeune homme pour elle. Malheureusement, plus sa raison se développait, plus son père cherchait k s'en emparer. 11 la retenait de plus longues heures auprès de lui. Persuasif, sophiste habile sans croire l'être, causeur entraînant, comme le sont presque toutes les personnes de cour, il s'insinuait dans son âme par toutes les voies. Aux endroits résistants, il faisait entrer les coins de fer de l'ambition. Puis il se mettait lui-même en scène. Pouvait-il vieillir dans le poste lointain où on l'avait relégué comme pour masquer une disgrâce? Se croyant indispensable, il s'imaginait avoir beaucoup d'ennemis k la cour, auprès du régent; orgueil de tous les ambitieux, qui ne voient pas que leur plus acharné ennemi c'est eux-mêmes. Il attaquait de nouveau sa fille par la vanité, et cette vanité, lui seul la lui avait donnée, imitant ces soldats d'artillerie qui, dans les loisirs des garnisons, élèvent la nuit des redoutes qu'ils prennent eux-mêmes le lendemain. 11 lui montrait autour d'elle de jeu* nés filles polonaises presque toutes qualifiées de princesses,

Qu'était-elle en comparaison avec son titre de vicomtesse qui la rendait tout au plus digne d'épouser un jour quelque comte ruiné? Et encore, lui disait-il, nous sommes ici dans un désert ; que serions-nous, jugez-en vous-même, si nous figurions dans une cour d'Allemagne, ou en Espagne, au sein de la grandesse castillane? Je ne sais pas, en vérité, ce que nous deviendrions. Je veux donner une poussée à ma race qui n'a pas marché depuis un siècle. Je veux être grand pour éblouir un gendre, et mettre ensuite, par une substitution dont on ne peut me refuser le droit, toutes les dignités que j'aurai acquises sur la tête de votre futur fils atné. Je sais que j'ai beaucoup d'ennemis, — toujours ses ennemis ! — mais nous les vaincrons, si vous m'aidez. Pourquoi ne m'aideriez-vous pas? N'est-ce pas à votre bonheur que je travaille?

— Le moment est à la fin venu, dit-il un jour à Casimire, en l'entraînant mystérieusement dans l'endroit le plus retiré de son cabinet, de vous révéler l'œuvre immense à laquelle ma sollicitude pour vous me fait travailler sans relâche depuis un an.

Le comte s'était assuré que personne ne viendrait les déranger pendant le grave entretien qu'il allait avoir avec sa fille.

Il ferma la porte à double tour, et, après avoir fait asseoir Casimire près d'une table sur laquelle étaient des monceaux de vieux parchemins, plusieurs liasses de papier, quelques médailles d'argent et de cuivre, un cachet et un antique nobiliaire, il lui dit :

— J'ai besoin de vous recommander avant toutes choses la plus inviolable discrétion.

— Mon père, répondit Casimire, comme vous êtes ému !

— C'est que la confiance que je place en vous, Casimire, est au-dessus de tout. S'il transpirait un mot de la confidence que je vais Vous faire, je serais exposé aux plus grands dangers.

— Au nom du Ciel, mon père, ne me dites rien de plus ; ne me confiez pas de secret. J'ai peur de vous entendre.

— Rassur;ez-vous, lui dit le comte de Canilly, comme il s'agit aussi et avant tout de vôtre intérêt, j'ai foi entière en votre discrétion.

Le bon père laissait paraître le bout d'oreille de Machiavel.

— Écoutez, Casimire! Vous savez que je suis depuis deux ans en correspondance suivie avec M. de Marescreux?

— Oui, mon père; ce riche négociant du Béarn, un marchand de laines...

M. de Canilly alla tirer sur la porte, quoique déjà fermée, la portière de gro£ lampas.

— Oui, mon père, vous vous écrivez au sujet de certaines marchandises de contrebande , qu'il fait passer , pour votre compte, du Béarn en Espagne, et de certaines autres marchandises pareillement prohibées, dont il facilite le passage d'Espagne en France. Vous êtes associés enfin.

— Oui, nous sommes associés, ainsi que vous le dites; mais ce que vous avez ignoré jusqu'ici, continua le comte de Canilly, c'est que ces ignobles termes de marchandises dont nous affectons de nous servir dans nos lettres, offrent un sens tout différent dans nos pensées. Ils nous permettent de nous entretenir, à l'abri de tout soupçon, d'un vaste projet politique dont lui et moi sommes les principaux instruments.

— C'est peut-être une conspiration? demanda Casimire, dont l'œil darda.

— Nous allons faire de l'histoire, ma fille ! Casimire frémissait de curiosité.

— Mais de l'histoire à la manière des anciens. Il s'agit de rois, de royaumes, de changements de dynastie.

— De rois, de royaumes, de changements de dynastie, murmurait Casimire, traversée par le courant électrique qui sortait de tout les pores de son père quand elle l'écoutait,

— Quel roi voulez- vous changer? demanda-t-elle ?

— Vous savez, répondit M. de Canilly, que le duc d'Orléans a usurpé la régence sur le duc du Maine à qui elle revenait de droit par le testament du feu roi Louis XIV. Des partis se sont formés à l'occasion de cette usurpation. Je suis, je n'ai pas besoin de vous l'apprendre , pour le duc du Maine , appui constant de notre famille, mon protecteur, prêt à faire pour nous...

— Mais, mon père, interrompit naïvement Casimire, c'est le régent qui vous a envoyé en Pologne ; vous avez prêté serment...

— Aussi, reprit M. de Canilly avec un embarras mal déguisé, lui serai-je fidèle en Pologne. Mais vous ne connaissez encore que la moitié de mon secret. 11 prit la main émue de sa fille. — Casimire, quoi que je vous dise, n'oubliez pas que c'est mon amour pour vous, mon désir de vous assurer un avenir grand comme vous êtes belle et intelligente, ma fille, qui m'a fait prendre part à cette immense affaire.

t Casimire montait sur cette mer ambitieuse, gonflée par le souffle de son père, comme s'élève un petit bateau quand vient la marée.

— Le régent, continua M. de Canilly, est peu aimé...

— De vous particulièrement.

— Est-ce que Ton conspire pour les autres? Nous allons le renverser, entendez-vous?

Une décoloration foudroyante indiqua l'émotion dont fut saisi M. de Canilly en prononçant ces paroles. Ce bronze frissonna; deux gouttes de sueur froide se formèrent à ses tempes. Il répéta :

— Nous allons le renverser.

— Mais, mon père, je ne vois pas encore ce qui vous en reviendra, dit Casimire, dont l'attention, on le voit, était plus que gagnée à la cause de son père, puisque l'imprudente se laissait aller i demander des explications sur un projet qu'elle

aurait repoussé si elle n'eût pas été élevée à se jouer avec ces couleuvres appelées questions politiques*

— Ce qui me reviendra? répliqua le comte ; tout ce que je voudrai. Ecoutez-moi bien !

Au sortir du spectacle, à minuit, dix hommes enlèveront le régent ; ils sont décidés, ils sont prêts.

— Us sont prêts I L'affaire est donc...

— Tout est prêt, vous dis-je, continua le comte. Ils le mettent dans une voiture et le roulent vers l'Espagne.

— Ils traverseront toute la France, et vous croyez ?. . .

— Chère enfant, lui dit M. de Canilly, il sera plus difficile de lui faire traverser le boulevard et le faubourg Saint- Jacques que la France entière. C'est le moins qui est difficile'en politique, le plus n'est rien. Retenez cela.

— Et qui sera régent en France, quand vous aurez conduit en Espagne le duc d'Orléans ?

— Vous y voilà 1 Mais le roi d'Espagne, qui sera forcé de reconnaître nos services de deux manières, et comme régent de France et comme roi d'Espagne. C'est immense , c'est incalculable de récompense. C'est la mer.

— Mais il me semble, répliqua Casimire, que vous oubliez Louis XV, qui sera roi dans quelques années. Tenez, ce monsieur de Marescreux vous a peut-être compromis...

— Vous vous trompez, c'est moi qui, connaissant M. de Marescreux, l'ai désigné comme l'homme le plus capable, par sa position entre la France et l'Espagne, de compléter l'enlèvement du régent au moment décisif de l'affaire. Eveillés trop tard pour le défendre à Paris, les amfs du régent courront aux frontières pour le délivrer ; ils se rendront tous à l'entrée de l'Espagne, aux limites des deux pays. Là un homme de résolution nous était indispensable, un homme assez délibéré pour ne pas donner aux défenseurs du régent te temps de déjouer l'entreprise. Je l'ai trouvé ; c'est M. de Marescreux, un ambitieux subalterne.

— Mais, mon père, si cet homme vous trahit?

— Lui ! Si nous réussissons, il devient duc de Béarn et de la Navarre. Et savez-vous qui le fera duc de Navarre ?

M* de Canilly regarda sa fille dans les yeux.

— Apparemment le roi d'Espagne, devenu régent de France

— Ce sera le roi de Navarre lui-même.

— Mais depuis Henri IV, il n'y a d'autres rois de Navarre, mon père, que les rois de France, il me semble?

— On fera un nouveau roi pour un nouveau royaume de Navarre, et ce nouveau roi fera sa fille reine, car elle pourra alors monter sur tous les trônes, puisque Henri IV est bien monté sur celui de France. n

— Mon père! mon père! s'écria Casimîre,, moitié ivre d'orgueil et moitié courbée sous la peur du danger auquel s'exposait son père ; songez, encore une fois, qu'il y a un roi de France à Paris.

— Eh ! mon Dieu ! qui veut l'empêcher d'arriver ?

— Mais si jamais le roi d'Espagne devient régent, croyezvous, mon père, qu'à la majorité du jeune roi il consente à descendre du trône où on l'aura provisoirement appelé ?

— Eh bien ! si cela arrivait, nous conspirerions contre lui, répondit M. de Canilly, qu'une conspiration de plus n'arrêtait pas, et nous aurions la gloire de replacer Louis XV sur le trône de ses aïeux. Autres conspirations, autres honneurs. Les choses se passent de roi à roi. Le monde politique, continuât-il avec emphase, est porté sur cette grande mer toujours pleine de triomphes et de naufrages. Mais rassurez-vous, ma fille, sur mon compte ; jamais conspiration ne se sera mieux passée : ce n'est qu'un simple coup de main. Dans trois mois, dans trois mois ! vous pouvez être la fille du roi de Navarre, ce qui n'est, après tout, qu'un grand honneur, et non absolument *un coup de foudre à étonner l'univers, car les Canilly ont été comtes souverains en Italie, avant Othon.

M. de Canilly dénoua aussitôt les papiers et déroula les parchemins posés sur la table.

— Voilà qui prouve, clair comme la lumière du jour, nos droits souverains depuis le huitième siècle. Les Canilly ont régné en Italie, à titre de roi ou même d'empereur, jusqu'à l'usurpation d'Othon-le-Grand, arrivée en 951 . Lisez ce passage de l'historien Luitprand, lisez encore celui-ci de la Chronique de Frodoard. Que dites-vous de ce témoignage de Muratori?

Les papiers et les parchemins passaient sous les yeux fascinés de Casimire, toute bouleversée de cet excès de grandeur dont elle ne soupçonnait pas sa race. Les leçons du commandeur étaient déjà bien loin !

— Je ne vous ai pas tout montré ; des années, continua le comte, n'y suffiraient pas. Mais jetez un coup d'œil sur ces titres tous divers, tous irrécusables, prouvant notre glorieuse asjeendance à travers les siècles. Auprès de nous, comme antiquité, que sont les Hohan, les Montmorency? Des Bourbons, je ne vous en parle pas. Mais lisez toujours! Voilà un traité d'alliance passé entre les ducs de Ferrare et les Canilly, au XIIIe siècle. Hein? Examinez encore cette médaille, qui fut une monnaie au XIe siècle ; n'y voyez-vous pas un C? Ce C, c'est Canilly. Nous battions monnaie." La souveraineté des Canilly est empreinte partout.

Le cœur de Casimire grossissait à chacune des paroles ambitieuses de son père, dont la pantomime vraiment admirable se réglait sur la vivacité de ses propres paroles. Elle se voyait, reine, revêtue du manteau de velours, parlant à ses sujets, la couronne en tête.

— Comprenez-vous, comprenez-vous, maintenant? s'écriat-il en croisant ses bras, si je dois entrer, si je puis me dispenser d'entrer dans cette conspiration, y prendre une partde lion, et attendre d'immenses profits ? C'est un roi qui va conspirer avec un roi contre un régent. Quelle partie! Le moins qu'il puisse m'en revenir, c'est une couronne. Celle de Navarre est

petite, modeste, je le sais, mais je la veux pour votre tête qu'elle fera jolie et précieuse, mignonne et royale comme celle de Marguerite de Navarre. Ètes-vous contente, ma souveraine? dit ensuite le comte de Canilly en prenant dans ses deux mains la tête de sa fille, et en l'embrassant avec la royale familiarité de Priam ou d'Henri IV.

— Si je suis contente, mon père; mais vous me rendrez folle !

— Gardez au contraire toute votre raison , reprit M. de Canilly, gardez tout votre sang-froid pour m'aidcr à frapper le grand coup , le coup de Charles Martel. Je vais m'expliquer.

Vous sentez, d'après tout ce que je viens de vous apprendre, combien mofréloignement des frontières de l'Espagne et de la France nuirait à l'exécution de nos projets.

— Vous partiriez ?

— Secrètement.

— Je tremble, mon père; ce départ...

— Pourquoi cela? Àvez-vous pensé qu'on cueillait une couronne comme on soulève de terre un panier de fraises? Point de faiblesse. Je partirai demain pour la France. Je vais à Paris. Mes amis sont prévenus. Je les vois ; nous nous entendons ; je fais route aussitôt pour la frontière. Tout calculé avec eux, j'arriverai dans le Béarn le jour où le régent sera enlevé à Paris. Pendant les dix jours qu'il mettra à faire son voyage, je préparerai nos amis des frontières àbien lerecevoir. Dès qu'il aura franchi les dernières limites de la France, dès qu'il sera en Espagne, je regarde la besogne comme finie pour nous. Le reste est l'affaire du roi Philippe V. On proclame bientôt sa régence, et je n'ai plus qu'à attendre le prix de ma coopération à ce grand acte politique, le plus hardi de l'histoire moderne. J'estime que dans quelques mois je serai roi de Navarre et installé avec vous dans ma nouvelle cour.

— Ohl alors, s'écria Casimire, vous songerez à MM. de Courtenay, qui nous sont attachés, mon père, avec tant de zèle, tant d'affection.

LE DRAGON ROCGE. Ç3

— On fera quelque chose pour eux, répondit M. de Canilly avec la dignité discrète d'un nouveau souverain, jaloux de ne pas trop se compromettre par des promesses inopportunes. Il se croyait arrivé; il avait déjà comme un besoin d'ingratitude.

— Venons, reprit-il, à ce que j'attends de vous. Vous écrivez également bien le français et l'espagnol. Prenez toute la nuit pour rédiger dans ces deux langues un manifeste que je ré pandrai aux frontières dès que le régent les aura passées. Distinguez-vous ; c'est une œuvre historique, une pièce qui restera. Je compte sur l'élévation de votre style. Peignez avec chaleur, avec force, brièvement, à la Tacite, l'état d'avilissement où était la France sous le sceptre du régent et la prospérité dont elle jouira sous celui si beau., si légitime, du roi d'Espagne. Votre plume vous vaut cette fois une couronne. Avouez enfin que l'éducation que vous avez reçue, que les leçons que votre père vous a données ont porté d'admirables fruits. Que seriez-vous sans moi? répondez! La fille d'un comte? Par moi vous êtes la fille d'un roi de Navarre. Mais une difficulté reste encore à vaincre, et celle-là vous regarde.

— Moi?

— Vous-même. Vous me demandiez, il n'y a qu'un instant, si M. de Marescreux ne pouvait pas me trahir en conspirant avec moi pour renverser le régent; moi je ne crains rien, vous ai-je répondu ; mais lui, je dois vous le dire à présent, exige de ma part de bonnes garanties de complicité. Il se méfie de moi, c'est trop juste. Connaissant le gros de l'humanité, il veut me lier à lui, il veut se lier à moi d'une manière indissoluble. Soupçonnez-vous par quel moyen ?

— Mais pas encore, mon père.

— Vous ne devinez donc pas à qui je destine ce charmant portrait, d'une si parfaite ressemblance ? demanda le comte en montrant à Casimire le portrait qu'avait fait d'elle, il y avait à peine quelques mois, le commandeur de Courtenay.

— Mon portrait I Vous le destineriez à quelqu'un *

64 LB DEÀOON ROCGE.

— Je l'emporte dans le Béarn pour le donner au fils ataé de M. de M ares creux, ce beau jeune homme dont je vous ai déjà tant parlé et que vous épouserez afin d'unir k jamais nos deux familles. Son père veut ce mariage, et moi...

— Vous ne le voudrez pas, mon père, Je n'ai jamais vu, je ne connais pas le fils de M. deMarescreux...

— Qu'importe ? dit M. de Canilly .

— Je ne l'aime pas.

— Est-ce qu'on exige que vous l'aimiez? C'est une alliance politique.

— Mais si je l'épouse sans l'aimer je serai malheureuse...

— Est-ce que les princesses se marient par amour? Où en seraient-elles? S'agit-il d'un roman ou d'une affaire? Au reste, puisque vous ne voulez pas qu'elle se fasse, cofltinua-til, n'en parlons plus. Renonçons aux grandeurs assurées ; enterrons-nous dans ce pays de neige. Je vais écrire k M. de Marescreux que, ne pouvant vous décider k donner (a main à son fils aîné, je retire ma parole. Ce n'est pas tout encore ; il est de mon honneur d'avertir mes amis de Paris de ne plus compter sur moi, dagir sans mon concours, rendu impossible par votre refus d'épouser le fils de M. de Marescreux. Et lui aussi est compromis avec nous dans la même affaire 1 C'est dur, c'est douloureux; mais qu'y faire? Oui, ma carrière est finie ; elle est fermée, murée. J'avais pourtant quelque chose dans la tête ! Je mourrai obscur ! J'espère du moins mourir bientôt! Qui m'eût dit cela? s'écria le comte, baisant k genoux, les yeux pleins de larmes, les mains tremblantes de respect, les vieux parchemins, les médailles, les cachets jetés sur la table. Ne rien laisser après moi ! Oh ! c'est une ignominie à laquelle je ne survivrai pas.1 Que ne puis-je mourir en ce moment, entouré de ces nobles reliques de nos aïeux! Que d'honneurs ils m'ont laissés, k moi qui ne leur rend que des larmes !

— Mon père!...

— Laissez-moi pleurer !

— Mon père!...

— Ne me disputez pas le bonheur de me plaindre, ne troublez pas la majesté du désespoir.

— Mon père, j'épouserai M. de Marescreux, je l'épouserai ! Le comte se leva en éclatant de rire.

Casimire crut que la douleur avait rendu son père fou ; elle répéta :

— J'épouserai M. de Marescreux , vous dis-je, j'épouserai qui vous voudrez.

Le comte riait toujours.. Il n'y avait plus trace de douleur ni de larmes sur son visage.

— Folle ! cent fois folle I mais non, vous ne l'épouserez pas. Il faut donc tout vous dire? Comment! comment! vous avez pu supposer que la fille d'un prince souverain, comme je vais l'être, deviendrait, de mon consentement, la femme d'un simple duc, que j'aurai fait moi-même? Vous n'avez donc pas vu le piège où je vous entraînais? Ah! votre peu de progrès me fait peur. Quelle ignorance absolue du cœur humain elle dévoile 1 Mais il faut seulement laisser croire à M. de Marescreux que vous consentez à devenir l'épouse de son fils aîné ; nous trouverons ensuite mille moyens d'éluder notre promesse avan t le jour de l'exécution.

- — Mais ces pleurs que vous avez répandus, mon père ! . . .

— C'est une leçon que je vous donnais. Cherchez-les, ces pleurs.

— J'ai cru...

— Ne croyez jamais, doutez, doutez. Ah ! vous croyez encore aux larmes !• Alors je désespère de vous.

Casimire regardait son père avec une joie hébétée.

— Allons ! allons ! prenez une plume, et écrivez au bas de ce portrait, comme le désire M. de Marescreux, offert par moi, Casimire de Canilly, à M. de Marescreux. Puis , laissez , je vpus le répète , s'accomplir les événements, et vous verrez à

quoi engagent les événements une fois accomplis. Je croyais n'avoir pas besoin de vous apprendre ces choses-là.

— Ah ! mon père, que je vous remercie 1 s'écria Casimire sans s'arrêter à la grave inconséquence d'un tel procédé, ne voyant que la joie de ne pas se marier avec le fils de M. de Marescreux.

— A l'avenir ne tombez plus dans de semblables fautes, reprit M. de Canilly. Songez toujours que ce qu'on dit doit cacher ce qu'on ne dit pas, et que ce qu'on ne dit pas apprend, bien souvent, à celui qui sait écouter, l'objet dont on veut lui faire un mystère. Et méfiez-vous surtout des hommes qui pieu* rent.

— Mon père...

— Vous aimez I reprit M. de Canilly, sans paraître attacher la moindre importance à cette accusation, tant il voyait, lui, homme sérieux, peu de gravité aux caprices du cœur. Voilà ce que vous ne m'avez pas dit. Me suis-je trompé?

— Est-on jamais bien sûr, mon père, de ne pas se tromper dans les sentiments qu'on croit éprouver?

— Vous êtes enfin dans le vrai maintenant, répondit le père de Casimire , qui recevait en bonne monnaie d'hypocrisie ce qu'il avait donné en lingots d'hypocrisie.

— Quoi qu'il en soit, àcheva-t-il, écrivez en bas de ce portrait les mots dont nous sommes convenus.

Casimire obéit.

— Adieu , ma fille ; travaillez à votre manifeste. Je vous laisse à vos grandes inspirations.

M. de Canilly sortit du cabinet, où il laissa Casimire, le feu dans la tête, l'ambition dans le cœur, la plume à la main.

Abandonnée à elle-même , la jeune fille posa la plume sur la table et pensa à celui sans lequel elle ne voulait pas être heureuse, au jeune commandeur de Courtenay, Quelle fête pour elle le jour de la réussite des projets de son père ! Qu'elle est impatiente déjà de voir arriver ce jour , quoique son père

Ll DKÀG0N ftOUGl. 67

l'annonce comme si prochain ! Car elle ira,, dire an commanmandenr : Oui, je fus ambitieuse, mais je ne l'ai été que pour vous. Cela m'a valu des titres, des. provinces , une souveraineté. Prenez! prenez! partageons! ou plutôt ne me laissez rien, ne me conservez que votre amour et quelque reconnais* sance. Elle aurait souhaité que le commandeur fût encore plus effacé, plus modeste, pour aller le chercher dans son humilité et le conduire , elle, les mains sur ses yeux, jusqu'à l'endroit le plus haut, le plus lumineux de la prospérité , et l'éblouir alors, r inonder de la grande clarté de la fortune, tandis qu'elle serait aux pieds de son roi, de son cher obligé.

Elle était au fond de ces beaux pays de rêves que parcourt tout éveillée la jeunesse, lorsque la portière fut doucement soulevée. Casimire n'avait rien entendu. Le commandeur s'avança jusqu'à deux pas de la table, où , les coudes appuyés, ayant sous ses yeux le manifeste commencé, Casimire pensait à celui qui était derrière elle.. A sa voix elle sortit brusquement de ses réflexions et cacha avec son mouchoir la feuille de papier à moitié écrite.

— La porte était donc ouverte?

— Vous vouliez donc qu'elle fût fermée pour tout le monde?

— Mais non, restez ! dit Casimire. C'est que je pensais que mon père m'avait enfermée; il m'avait dit... il voulait..

— Enfermée! redit le jeune commandeur, comme une prisonnière !

— Oh ! non , mais comme un secrétaire, dont le maître ne veut pas que les pensées soient troublées.

— Je me retire donc.

— Vous savez bien que la défense ne peut s'étendre jusqu'à vous.

— C'est donc un secret?

— Pas le moins du monde, dit Casimire en rougissant. Mais d'où vient, demanda-t-elle à son tour, que vous avez pris ce costume sous lequel je ne vous ai jamais vu ?

— Ce costume est celui que portent les soldats attachés au corps royal des mineurs de l'armée allemande. Dès aujourd'hui j'appartiens à l'Autriche.

— Dès aujourd'hui? reprit Casimire, qui sentit faiblir son cœur; mais vous n'aviez, il me semble, que le simple projet d'offrir vos services à cette puissance? Je n'avais vu dans cette intention qu'un... qu'un projet, enfin.

C'était une résolution sérieuse, dit le commandeur. Depuis que je me suis ouvert à vous, j'ai sollicité à la cour de Vienne, et ma demande a été favorablement accueillie. J'ai reçu l'ordre de partir sur-le-champ pour le corps d'armée rassemblé en Hongrie et destiné à faire le siège de Belgrade , sous les ordres du fameux prince Eugène.

— Si tôt ! s'écria Casimire en froissant le mouchoir jeté sur le manifeste ; si tôt !

— Oui, j'ai été heureux, mademoiselle.

— Quel bonheur ! dit Casimire ; celui d'aller se faire tuer par les Turcs !

— Par les Turcs ou par les Russes, peu importe, au fond, pourvu que ce soit bravement et pour la défense du prince.

— Monsieur le commandeur, reprit Casimire après un assez long repos, j'ai de tristes pressentiments.

— Pourquoi cela ? dit le commandeur en s'asseyant près de Casimire.

— Us me viennent en vous voyant si découragé. Si vous voyiez comme vous êtes pâle!

— J'aurais tort de vous le cacher, dit M. de Courtenay, j'éprouve en ce moment deux douleurs bien vives: l'une... il s'arrêta.

— L'une? demanda Casimire à voix basse.

— Vous la connaissez , puisque je viens vous faire mes adieux.

— Oh I monsieur de Courtenay, ne partez pas ! ne partez pas l Casimire avait tendu la main au commandeur.

Celui-ci s'agenouilla et approcha de ses lèvres, avec autant de respect que d'amour, la main de Cagimire.

— Et après cette preuve d'affection me direz-vous encore de ne pas partir? De quel titre , songez-y , aurais-je jamais le droit de me prévaloir, si je ne m'efforçais d'acquérir la répu-r tation d'un brave militaire? Je ne puis être que militaire. Et qu'est-ce qu'un soldat qui n'a pas couru les dangers de sa profession? Quelle opinion auriez- vous, vous-même, Casimire, de ma personne , si je n'allais chercher dans le feu mon grade d'officier?

— Mais sans courir k la guerre , sans vous exposer à mille dangers, tous affreux , presque tous mortels , mon Dieu < vous pouvez vous élever bien plus haut.

• — Et comment cela ? demanda le commandeur, qui fut étrangement surpris de ce cri spontané de sincérité parti du cœur de Casimire.

— Comment cela? reprit-elle en touchant au manifeste... Mais elle se souvint du serment qu'elle avait fait à son père, et elle retira aussitôt sa main, comme si elle eût touché à du feu. Oui, vous avez raison départir, se reprit-elle; je ne sais ce que je dis ; et vous , pardonnez à mon trouble. Femme , je ne comprends pas comme vous les graves nécessités de risquer sa vie pour se faire un nom ; amie de votre caractère simple, de votre austérité, je. . .

— Mon amie, enfin...,' interrompit le commandeur.

— A ce titre , reprit Casimire toute voilée de timidité, vous concevez que je n'ai pas tout mon calme, tout mon sang-froid. En vous perdant, moi, je perds...

— Ah ! ces larmes ! ces larmes 1 s'écria le commandeur, me crient qu'il faut que je me rende digne de vous. Je chercherai la mort partout ; je m'exposerai le plus possible , afin d'attirer l'attention de mes chefs , afin qu'il leur soit impossible de ne pas me rendre justice, une justice éclatante. Je veux revenir... Ah ! si vous pleurez ainsi , je ne partirai pas , s'écria le corn-

— Contre la France I oh I non, jamais I Le régent m'abreuvât-il d'outrages, la cour fit-elle briser mes armes à coups de hache par le bourreau, tons les biens de notre maison fussentils injustement expropriés, ma tête et celle de mon frère fussent-elles mises à prix, je n'irai jamais, pour me venger, offrir à l'étranger mon épée et mon bras contre la France I

Casimire pâlissait.

— Ceux qui ne pensent pas ainsi , ceux qui tournent leur colère contre la patrie innocente de leurs malheurs , ceux-là ont oublié , dans un moment de délire , leur ciel , leur nom, leur Dieu,. leur mère.

Casimire pâlissait.

— Le grand Condé a couvert de sa gloire la honte d'avoir pris les armes une fois contre sa patrie ; mais il faut s'appeler Condé pour ne pas mourir sous un aussi lourd déshonneur. Les peuples ont pu le pardonner, mais l'histoire le sait, l'histoire l'a écrit ; Tel jour, le grand Condé fut un grand coupable. Voilà ce que l'histoire n'a pas oublié ; si elle lui a laissé le nom de Grand, c'est qu'il s'est trouvé un Bourbon dont la trahison avait acquitté d'avance celle du grand Condé.

Casimire pâlit.

— Quant aux autres , ils n'ont pas même le droit de faire valoir leur trahison de second ordre auprès de l'étranger qui les emploie ; quand ils ont fini leur besogne d'encre ou de sang, on les paye avec de l'or s'ils ont réussi , ou on les pend entre les deux frontières s ils n'ont pas mené à bonne fin leurs trahisons. Voilà ce que je pense de ceux qui servent l'étranger contre leur pays.

Casimire tomba au pied du fauteuil sur lequel elle était assise.

— Oh ! mon Dieu 1 qu'ai-jc dit, s'écria le commandeur, qui ait pu vous émouvoir ainsi? Casimire I Casimire 1 peut-être aîje froissé en vous quelque sympathie honorable, quelque triste souvenir de famille. Je vous en demande pardon à genoux.

LE DRAGON ttOttGK. 73

— Il n'y a jamais eu de traître dans ma famille , dit d'une voix tout à la fois fière et mourante Casimire en rouvrant les yeux. Le mal que j'ai ressenti n'a pas de cause sérieuse; rassurez-vous , mon ami , je suis mieux. Depuis quelques jours, à.la même heure de l'après-midi, j'éprouve de semblables faiblesses.

Casimire s'était remise dans son fauteuil. Pendant quelques minutes elle laissa sa main dans celle du commandeur, et leurs yeux se confièrent les dernières douleurs de la séparation ,# celles dont la bouche ne peut pas rendre les nuances profondes.

— Mais adieu, dit Casimire, adieu donc, puisque vous êtes décidé à nous quitter ; adieu, monsieur le commandeur; je vous attendrai.

— Ce mouchoir que vous avez baigné de vos larmes...

— Prenez-le, dit Casimire en le donnant au commandeur et en faisant tomber, comme par mégarde , sous la table , le papier qu'il cachait.

— Vous m'attendrez ! dit le commandeur en imprimant un baiser sur le mouchoir, et si je ne reviens plus ?

— Alors , répondit Casimire , ce sera à moi à aller vous trouver ; et Casimire de Canilly tient toutes ses promesses.

— Tant d'amour ! s'écria le commandeur.

— Tant d'amitié , répliqua Casimire, éteignant ainsi le cri du commandeur sous une distinction glacée. De l'amour ! Vous aurais-je abusé par mes paroles, mal comprises, mal interprétées? Avec un ami d'enfance, avec un protégé de mon père, avec un enfant de la famille , je n'ai pas craint d'ouvrir, d'épancher mon cœur, au moment d'une séparation pénible. Ah ! monsieur le commandeur, l'amitié n'a donc pas de regrets, d'espérances , que mes regrets , que mes espérances aient été pris pour de l'amour ?

— Mais vos larmes, ces larmes que j'ai vues couler?. ..

— Vous vous êtes trompé , monsieur le commandeur, je ne pleurais pas.

74 LE DÏLÀGÛN ROUGE.

On voit que la leçon de M. de Canilly n'avait pas tardé à porter ses fruits.

Le commandeur était muet , foudroyé. Il balbutia enfin :

— Je rougis de mon erreur ; veuillez me la pardonner, mademoiselle. La première fois que je vous ai parlé d'amour aura été la dernière. C'est cette amitié d'enfance qui m'a trompé, cette douce liaison de tant de jours, de tant d'années, entre votre famillç et moi; ce sont aussi ces regrets si bons, si sincères, donnés par vous à mon départ , et ces larmes que ^maintenant je n'aurais pas voulu avoir vues, que j'ai cru avoir vues, qui ont causé ma douloureuse surprise. Encore une fois, pardonnez- moi, au nom de cette pure amitié dont vous ne vous défendez point... Oui, cette amitié me suffira... Elle me consolera... elle me soutiendra du moins...

— Oh ! cette amitié vous appartient tout entière, interrompit Casimire au moins aussi émue que le commandeur.

Pauvres jeunes gens qui ne voyaient pas combien ils se trompaient l'un et l'autre, celle-ci en mettant un mot faible sur une passion forte, absolue, celui-ci en croyant que véritablement il s'était mépris.

Ils se trompaient tous deux sans doute, mais Casimirq avait moins de sincérité; au fond, elle voulait se tromper; elle revenait à froid, elle se ressouvenait d'une leçon de son père , qu'elle récitait encore mal ; elle s'essayait aux dangereuses expériences du sophisme en face d'un homme trop jeune, trop neuf pour n'être pas pris, tandis que lui , ce jeune homme, le loyal commandeur, était vrai, convaincu, et réellement désolé de la rétractation pourtant si tardive, si gauche, si empruntée de mademoiselle de Canilly. N'en avait-elle pas dit et laissé croire vingt fois trop , pour autoriser le doute sur le nom qui convenait à, sa tendresse, pour qu'il lui fût permis ensuite de venir donner le change sur cette tendresse, d'abord si franche, si peu retenue?

Enfin, étourdi d'un coup si inattendu, le jeune commandeur

LE DRAGON ROUCT5. 75

demanda en tremblant à Casimire si elle l'autorisait à lui écrire pendant son séjour à l'armée.

— Je vous le permets de grand cœur, répondit Casimire ; mais je n'ai pas besoin de vous dire que vos lettres , puisqu'elles ne passeront pas par les mains de mon père, devront se borner à me donner des nouvelles de votre santé et à me parler des événements du siège auquel vous allez prendre part. Mes vœux vous accompagneront.

— Vous serez obéie, mademoiselle, murmura le commanrdeur, qui se retira à pas lents , les yeux dirigés sur les yeux de Casimire.

Casimire, sous l'impression du rôle naïvement faux qu'elle avait joué, resta les yeux tristement fixés sur la portière agitée par la sortie du commandeur.

Comme la nuit venait, Casimire, après quelques larmes données au souvenir de cette scène ou .plutôt de ce combat , se souvint du travail que son père lui avait commandé. Ce fut avec un dégoût profond qu'elle se baissa pour prendre la feuille tombée sous la table, où, dans ce moment, elle aurait voulu la laisser, et qu'elle reprit la plume. Les malédictions proférées par le commandeur contre les traîtres retentissaient encore à ses oreilles ; peu à peu , cependant , l'esprit, cet esclave de l'habitude, se laissa dompter, caresser, adoucir, et la plume courut sans hésitation jusqu'au bout de sa tâche.

La chaleur de la tête opéra, comme chez tous les écrivains, une réaction au cœur, et Casimire partagea avec moins de force les convictions du commandeur ; comme c'était pour lui qu'elle les faisait plier en ce moment, elle le trouva d'abord exalté, enfin dur, enfin injuste. Toute la nuit son cerveau bouillonna. Au jour, quand M. de Canilly se présenta de nouveau au cabinet, le manifeste était écrit dans les deux langues, ainsi qu'il l'avait désiré. L'un et l'autre, le manifeste français et le manifeste espagnol, furent trouvés parfaits.

— C'est bien cela ! s'écria avec enthousiasme M. de Canilly ; je vois à la netteté de vos idées que vous n'avez par été dérangée. Vous avez même agrandi mon inspiration. Maintenant il ne vous reste plus qu'à attendre la récompense de votre dévouement si plein de génie.

— Mon père, lui dit Casimire en se levant pour aller se reposer, il n'y a jamais eu de traître dans notre famille, n'est-ce pas?

— Quelle idée avez-vous là? Nous comptons des empereurs et des rois dans notre race, je crois voufe l'avoir dit, mais des traîtres, pas encore. D'ailleurs les traîtres sont ceux qui n'ont pas réussi ; ils auraient mérité un autre nom si leurs mesures, mieux prises , les eussent fait triompher. Vous n'êtes plus à douter de cette, vérité-là , une des moins contestables parmi celles que je vous ai enseignées.

N'en oubliez aucune, poursuivit le comte en appuyant la main gauche sur l'épaule de sa fille et en posant un doigt de la main droite sur le front rose et soumis de cette élève de sa politique. Je ne vais plus être là pour vous conseiller ; que le souvenir de mes leçons me remplace auprès de vous. Conduisez-vous comme si vous ne deviez plus me revoir. Soyez en garde contre votre esprit, contre votre cœur ; épiez leurs mou-

vements, pour les réprimer. Ne laissez jamais surprendre votre raison, ne vous abondonnez même à ses conseils qu'après l'avoir longtemps retenue entre la crainte et la réflexion. Voyezvous, vous êtes entourée de pièges, et j'ai trop peu de temps à demeurer avec vous pour ne pas vous rappeler brutalement mes conseils de huit années. Défiez-vous de l'amour, ce poison étendu sur tout ce que touchent les femmes ; méfiez-vous de la pitié, de la reconnaissance, de la bonté, de l'amitié; ce sont autant de flatteurs qui nous détrônent en nous soulevant doucement dans leurs bras. Le terrain où ils livrent combat aux femmes va de dix-huit à trente ans. Elles y perdent presque toutes la vie, faute de prévoyance et d'armes. Je vous ai armée : défendez-vous. Ces mauvaises années passées, que d'années ne reste-t-il pas à l'ambition, et comme elles sont bien remplies quand on les entame sans les infirmités, les blessures, les regrets, que laissent les passions !

Voyez-vous I répéta-t-il encore en se concentrant de plus en plus à mesure qu'approchait le moment de quitter sa fille, son élève; voyez-vous, Casimire, il n'y a que Dieu au ciel, nous au monde. Ce qui est autour de nous doit nous servir comme nous servent diversement les choses physiques mises par la nature à notre portée et à notre usage Que fait-on des arbres ? On les abat et on fait des ponts. 11 y a des êtres qu'il faut abattre, les coucher, puis passer dessus : ils sont nés arbres. Que fait-on des rochers ? On les taille et on s'en fait, pierre k pierre, des forteresses, des palais ; ainsi d'une foule d'hommes qui n'ont chacun que la valeur isolée d'une pierre ; réunissez-les , joignez-les et employez-les à votre sûreté , k votre bien-être ; d'autres sont les sables de la mer : on les jette devant soi pour marcher plus mollement et couvrir ses ennemis de poussière ; d autres sont les goutfes d'eau d'un fleuve : on les laisse passer en masse sans même leur demander leur nom, pourvu qu'ils nous portent sur l'autre rive ; d'autres sont des oiseaux : ils en ont le plumage et la voix, ou des fleurs, comme

elles virant peu,» mais parfumant l'air : on jouit de leurs chante, on admire leur éclat; mais quand ceux-là meurent, on les renouvelle ; quand celles-ci sont passées* on en envoie chercher d'autres au marché. Quelle incroyable erreur > quelle bizarre fantaisie de se faire l'esclave de l'oiseau, de la fleur, de la pierro et de l'arbre ! Tout est pour nous. Que chacun en dise autant, et que le plus fort l'emporte I Le plus fort, c'est le plus adroit. Nous serons nous-mêmes, dans peu, un exemple de cette vérité que nous n'avons pas inventée, que nous avons trouvée en venant au monde. Tous nos ennemis seront dispersés et vous vous assiérez sur le velours d'un trône. A quoi devrons-nous cela ? A l'emploi des facultés supérieures dont nous sommes doués et à la direction prudente, attentive, que nous leur avons donnée. Je vous laisse pour adieu, Casimire, termina solennellement le comte, une espérance grande comme notre race.

Cette pompeuse phrase tomba avec un baiser plus mystérieux que tendre» plus politique que paternel > sur le front fasciné de Casimire.

M. de Canilly, ayant aperçu quelques larmes autour des paupières de sa fille, s'écria :

— Ah ! mon Dieu I vous oubliez déjà mes leçons ? Les reines ne pleurent pas.

Le soir de ce jour, le commandeur quitta Varsovie pour aller combattre les Turcs, et M. de Canilly sortait par une autre porte dé la ville pour aller renverser le régent qui occupait le trône de France, en vertu de l'autorité des parlements, c'està-dire en vertu de l'autorité la plus légitime.

Le commandeur de Courtenay n'était qu'un obscur militaire, mais M. de Canilly avait la prétention d'être un profond politique:

Dès que l'un et l'autfp» le comte et le commandeur, furent partis de Varsovie, le marquis de Courtenay, resté seul, poussa un profond soupir de contentement, releva la tête, et s'écria * dans une joyeuse expansion ;

LE DRAGON ROUGB. 79

— Enfin ! je puis maintenant en tonte liberté tenter me* projets de séduction sur la charmante Casimire. A l'œuvre! à l'œuvre donc !

Le départ du comte de Canilly coïncidait avec un événement notable dans la vie du marquis de Courtenay. Ayant atteint sa majorité, il rentra dans la jouissance de ses biens, dont les re-> venus étaient au moins aussi grands que son désir d'en disposer. Maître de sa fortune, débarrassé de la demi-tutelle du comte de Canilly, de la présence de son frère le commandeur, dont la gravité le retenait malgré lui dans certaines limites, il ne vit plus d'obstacle à son goût pour la dépense. Il acheta le plus bel hôtel de Varsovie, l'agrandit de plusieurs bâtiments et de plusieurs jardins, et le monta sur un pied tout à fait royal. On lui envoya de Paris les tapisseries, les meubles et la vaisselle à la mode.

Par le faste, la variété, le nombre de ses équipages, le marquis jeta dans l'admiration les plus élégants seigneurs. Certes, Henri 111 lui-même , pendant son séjour de roi à Varsovie, n'avait jamais déployé un luxe si effronté. C'est que Henri IU

n'avait jamais été aussi riche que le marquis de Courtenay, dont l'ambition, ambition qui ressemblait déjà un peu à de la folie, consistait à rappeler, sans désavantage, la magnificence de Louis XIV. Pas moins. Ce modèle désespérant fut le sien. Le marquis se composa une cour; sauf le titre de roi, il prit toutes les manières et toutes les allures d'un roi. Il eut des pages» des lecteurs, des musiciens, des poètes. Les campagnes du marquis de Courtenay ne pouvant être encore reproduites comme celles de Louis XIV, des peintres retracèrent sur les murs les sujets mythologiques les plus gracieux. S'il ne conquit pas de royaumes, il songea du moins à s'immortaliser par des fêtes dignes de rivaliser avec celles du monarque fastueux de Versailles.

Une femme étant le meilleur guide à prendre pour décorer une maison, le marquis de Courtenay ne voulut rien faire sans consulter Casimire. Son goût fut sa loi. Elle choisit les étoffes, adopta les couleurs, commanda en souveraine sur toutes choses. Des poignées d'or passaient par ses mains et se convertissaient en pendules, en tapis, en ameublements exquis.

Au fond du cœur, Casimire n'était pas fâchée de donner un aliment à la langueur de ses pensées, toutes tournées vers celui qui n'était plus là. Nouvelle Pénélope, cette occupation frivole, imposée à son esprit par le marquis de Courtenay, était la broderie de ses veilles. Seulement son œuvre n était pas détruite le jour. Elle devait lui faire, au contraire, le plus grand honneur dans l'opinion des dames polonaises, impatientes de voir arriver le moment où elles applaudiraient au goût et à l'adresse d'une Parisienne. C'est dans la plus profonde impénétrabilité qu'elle conduisit les travaux dont l'avait chargée le marquis, adroit à profiter de l'isolement où il l'avait mise pour l'entretenir des journées entières de ses propos adorables, superfins et musqués. 11 débitait en une matinée plus de galanteries que n'en disait en un an son frère le commandeur. C'est seulement lorsqu'il n'était pas auprès d'elle, hanneton

LE DRAGON HOUGE. 81

sans cesse bourdonnant, que Casimire pensait, le front dans ses deux mains, à son père, en route vers la France, à son gravé ami, à son affectueux conseiller, qu'elle voyait toujours debout, devant elle, comme au moment de leur adieu, les yeux humides de larmes, le visage pâle et la main appuyée sur le ponimèau de Son épée. Elle collait alors son visage mélancolique aux carreaux de la croisée, et son regard se prolongeait sur le sol de neige qull foulait si loin d'elle. Oti était-il? Que faisaitil en ce moment? Pensait- il à elle comme elle pensait à lui? Quand reviendrait-il? Pourquoi le corps ne peut-il s'attacher au corps, pourquoi l'ombre ne peut-elle suivre l'ombre, comme l'âme, pensait-elle, s'attache à l'âme, malgré les distances? Sa rêverie était tout à coup brisée par un bruit du dedans. Le marteau du tapissier tombait par terre ; on accordait un clavecin ; le marquis revenait en fredonnant quelque air de sa façon. Casimire rentrait bien vite ses soupirs et ses tristes réflexions, et reprenait sa tâche interrompue.

Le marquis de Courtenay avait alors vingt ans, et il ne paraissait avoir aucun âge, tant il était frêle de corps, délicat de figure : il tenait de l'enfant et du vieillard. Son front étroit, ses joues amincies, son menton pointu lui donnaient l'aspect un peu oiseau, signe notable de frivolité, de bizarrerie, de faible intelligence. La distinction, une certaine vivacité, un cliquetis brillant dans le regard, le vernis même de la jeunesse ne sauvaient pas là pauvreté de ce visage, spirituel comme un bon mot, mais maigre aussi comme la plupart des bons mots. Toute l'exquise élégance de ses habits de soie, toute la finesse et la blancheur du linge étaient impuissantes à dissimuler la maigreur du marquis. Son corps était une ligne droite, une règle parfaitement habillée. Il n'avait ni épaules ni hanches, et, quoi qu'il f!t, ses jambes rappelaient celles du cerf.

Son pied pourtant était joli, bien dessiné, et, chose rare chez un homme de son organisation, sa main n'était pas sans grâce. Il n'est pas de soins, il est vrai, cjû'il n'apportât à faire valoir

ces deux extrémités de sachétive personne. Du reste, il luttait souvent avec succès contre l'ingratitude de sa nature ; il se coiffait avec goût, s'habillait avec un art infini ; il travaillait ses ongles et sa peau comme une coquette sur le retour. Comme chez tous les hommes sans barbe, il y avait aussi de la vieille femme en lui. Il était causeur, médisant, indiscret, plus fin qu'habile, magnifique sans générosité. Il avait des envies plutôt que des goûts, et des besoins qu'il prenait pour des passions. Si Ton insiste sur quelques avantages et les nombreuses imperfections de son physique et de son caractère, c'est qu'il était la millième preuve d'un fait qui n'a jamais été dit, malgré sa triste évidence.

Ce fait est celui-ci : c'est que, dans chaque famille noble un peu ancienne, et cette règle n'a pas d'exception, il se trouve, par suite d'épuisement des races un fou, ou un imbécile, ou un idiot, presque toujours un bossu. Tout sang qui ne se croise pas se vicie : voilà pourquoi les mulâtresses sont si belles, et les femmes issues de vieilles races, souvent si imparfaites par quelque côté. Victime de cet affaiblissement physique et moral, le marquis de Courtenay était placé aux limites de la difformité et de la folie, sans qu'on pût dire, à ce moment de sa vie, qu'il fût fou ou difforme.

— Ma toute reine, disait-il un jour à Casimire, nous ferons à nous deux un chef-d'œuvre. Nous rajeunirons Versailles ; nous réformerons, nous corrigerons Versailles. Ah ! si j'étais né Louis XIV 1

— Mais tu serais mort maintenant, répondit Marine présente à cet entretion.

— Tu as raison ; en effet, Marine, il vaut mieux que je sois tel que je suis. Admirez-vous beaucoup Louis XIV? demandat-il ensuite à Casimire, avec un accent qui pouvait bien donner cette signification à ses paroles: C'est que je me pique beaucoup de ressembler à Louis XIV. Et il se reprit aussitôt pour ajouter : A quelle époque de sa vie le trouvez-vous digne de vous?

— En posant sur la table les deux lais de velours dont elle assortissait les nuances, Casimire répondit : Je le trouve digne de lui lorsqu'il aimait mademoiselle de La Vallière,

— Ah 1 vraiment, dit le marquis de Courtenay embarrassé de savoir s'il n'y avait aucune allusiod directe à sa personne dans cette réponse. Pourriez-vous me dire pour quel motif vous donnez la préférence k cette époque de sa vie? Serait-ce parce que ce fut pour mademoiselle de La Vallière qu'il entreprit de construire le château de Versailles?

Le marquis leva ensuite les yeux, et les promena autour de lui comme pour établir une comparaison silencieuse entre son hôtel et la création de Louis XIV. 11 allait au-devant de l'allusion, puisque l'allusion ne venait pas assez vite k son gré.

— Non, répliqua Casimire, mais parce qu'il fut grand, généreux, délicat, tant qu'il resta fidèle k mademoiselle de La Vallière, la plus douce et la plus intéressante passion de sa vie.

— Est fidèle qui peut et non qui veut, dit le marquis de Courtenay.

— Vous l'approuvez donc d'avoir oublié cette charmante femme, de l'avoir fait languir et mourir au fond d'un cloître après l'avoir tant aimée?

— C'est moi, reprit Marine, qui me serais ainsi enfermée dans une cave pour pleurer du matin au soir ce garnement-là ! J'aurais commencé par arracher les yeux k la Montespan afin de me soulager un peu, purs j'aurais dit son fait au monarque.

— Eh I la tigresse 1

— Pas moins, murmura Marine

— Vous n'entendez rien aux passions, vous autres femmes ; vous croyez...

— Et qui donc y entendra quelque chose? interrompit Marine.

— Le coeur s'agite longtemps avant de se fixer, dit le marquis avec l'intention de demander une excuse pour les légèretés de la jeunesse, les siennes comprises. Ce ne sont pas les pre-

84 LE DRAGON nOUGt.

miërèd amours qui sont le* meilleures, ajotrta-t-il ; elle* sent comme les premières dent g, il tout qu'elles tombent.

— Voilà Ufce histoire ! s'écria Marine ; à ce compte on changerait trois fois, quatre fois, tant que les dents tomberaient. Ne l'écoute pas, Casimirc ; c'est un chat de gouttière, notre marquis, qui voudrait faire venir l'habitude d'aller rôder sur les toits, parce qu'il ne peut pas rester les pattes croisées, assis auprès du feu.

— Du tout! du tout! Si c'est de moi qu'il s'agit, je dis que je cherche et que je trouverai une passion constante. Là dessus il roucoula un couplet de romance dont il avait oublié l'air et les paroles.

— Âh! mon Dieu ! fit Marine en poussant un gros soupir.

— Quant à Louis XIV, reprit le marquis, je l'excuse, et j'ai des raisons pour cela; j'excuserais de même mademoiselle de La Vallière si elle avait ainié un autre homme après avoir donné ou cru ddôner son cœur à Louis XIV.

— Je présume, dit Casimire, que sa mémoire n'a pas besoin de notre indulgence.

— Qui n'a pas besoin d'indulgence? s'écria le marquÛL Ecoutez plutôt : mon grand-père, Hector de Conrtenay, page de Louis XIV, me racontait un jour, auprès du feu, un trait peu connu de la vie du grand roi. Mademoiselle de La Val Hère y puisqu'il â'agit d'elle, était depuis dix ans au couvent, aux Carmélites dé la rue Saint-Jacques.

— Dix ans ! interrompit Marine. A bout de dix jours seulement j'aurais mangé la sœur tourrière, la mère abbesse, le parloir et les grilles.

— Tais-toi, Marine; monsieur le marquis parle...

— Pourquoi n'ai-jc pas été cette La Vallière? moi ! Quand je pense qu'il y a des femmes dont on fait tout ce qu'on veut.

— Tu es bien trop grosse pour cela, ma uourîriee, dit le marquis à Marine.

— Déjà que madame de Montespan n'était pas grosse, n'est*

LS DRAGON ROBGfe. 65

ce pas? J'en connais plus d'un qui se croit Louis XIV, et à qui il manque autre chose qu'une couronne pour lui ressembler.

— Continuez, mpîisieur le marquis, je vous en prie.

— Puisque vous le permettez. Mon grand-père était donc de service, un soit1 d'été, dans les appartements de Louis XIV. Minuit avait sonné depuis longtemps ; le roi, suivant son habitude, avait caressé ses chiens ; il n'avait plus qu'à se mettre au lit, lorsqu'il fit appeler mon grand-père. « Monsieur de Courteûay, lui dit-il, allez ordonner qu'on fasse avancer sans bruit, jusqu'au perron du château, la voiture d'un de mes gens, la plus simple, revenez ensuite, et disposez-vous à me suivrç. >

'Mon grand-père obéit.

Tout se passa en silence.

Le roi et mon grand-père, son page, montèrent en voiture, et le cocher, à qui le roi avait parlé tout bas, se mit en dévoir de les conduire. C'était par une belle nuit du mois d'août.

On traversa la Seine, on remonta les quais jusqu'au delà du Pont-Neuf; la voiture s'enfonça ensuite dans une infinité de petites rues noires et silencieuses. Au bout d'une demi-heure environ , la voiture s'arrêta à la porte d'un vaste bâtiment sombre dont les ailes prenaient à elles seules une centaine de pas sur la longueur de la rue. Cette rue, mon grand-père ne le sut pas tout de suite, était la rue Saint-Jacques, et cette grande et triste maison, lé couvent des Carmélites où, depuis dix ans, mademoiselle de La Vallière s'était volontairement cloîtrée. Depuis dix ans Louis XIV ne l'avait pas vue. Un retour sur le passé, une fantaisie royale, née au milieu d'une nuit d'insomnie, lui avait inspiré le désir (et les désirs du roi ne souffraient pas de retardement) de voit mademoiselle de La Vallière, qu'autrefois il ne pouvait se passer de voir un seul jour.

Casimire poussa un soupir, et, quoique cette histoire ne fût pas racontée avec la délicatesse de ton d'Une Lafayette, elle

rattachait beaucoup. Il s'agissait d'amour et d'absence ; comment n'aurait-elle pas écouté avec intérêt?

— Ma fille, tu ne travailles pas, lui dit Marine. Ces rideaux ne seront pas posés aujourd'hui si tu apportes tant d'attention à ce conte de fée.

D'une main Casimire fit signe à Marine de se taire ; de l'autre elle engagea le marquis de Courtenay à poursuivre.

— Je disais donc que le roi et mademoiselle de La Vallière ne s'étaient pas vus depuis dix ans. Louis XIV, devant les ordres duquel tout pliait, pénétra dans le couvent des Carmélites comme il serait entré chez lui, et fit aussitôt dire à mademoiselle de La Vallière qu'on l'attendait au jardin.

Mon grand-père avait suivi le roi.

Devant la façade intérieure du couvent s'étendait une double allée de marronniers , dont l'épais feuillage formait une large bordure d'ombre. C'est là que le roi , enveloppé d'un mantelet de satin couleur de muraille et adossé contre un arbre, se plaça pour attendre, après avoir fait signe à son page de s'éloigner.

Le page s'élança dans les allées du jardin, illuminé à cette heure de la nuit, d'un magnifique clair de lune.

— Casimire ! Casimire ! les rideaux ne seront pas posés aujourd'hui , ma mignonne.

— Silence I Marine, silence !

— Curieux comme un page, mon grand-père eût bien désiré être témoin de cette singulière 'entrevue du roi et de son ancienne favorite...

— Ne vit-il rien, n'entendit-il rien? demanda brusquement Casimire.

— Mais il n'osait cependant s'approcher des marronniers sous lesquels il présumait qu'étaient le roi et mademoiselle de La Vallière, poursuivit le marquis de Courtenay. Que fit-il ?

— Oui, que fit-il ? dit Casimire.

— 11 alla se cacher au fond du jardin derrière un bosquet

LE DRAGON HOCGE. 87

de lauriers-roses, et là il tira sa flûte, instrument dont il jouait à merveille, et il exécuta un air langoureux , tendre , et qui sans doute paraissait plus tendre encore dans l'éloignement où se trouvaient le roi et sa charmante compagne.

— Tiens I voilà que j'écoute , moi aussi, dit Marine. Ils ne seront pas posés d'aujourd'hui ces rideaux.

— Dès que le roi et mademoiselle de La Vallière eurent été frappés de la mélodie nocturne de ces sons , ils sortirent de l'allée de marronniers et entrèrent dans le jardin, comme pour . chercher de quel endroit ils partaient à cette heure de la nuit, quand tout dormait. Ils se dirigèrent d'abord vers le point du bosquet où était le page; mais celui-ci, affaiblissant adroitement les sons , changeant de place avec précaution , trompa leur attention , et , après les avoir jetés dans mille doutes , il les vit venir vers un endroit solitaire du jardin, entièrement éclairé par la lune. Là les attendait le page , qui ne jouait plus de la flûte depuis quelques instants.

— Et il les vit bien? demanda Casimire.

— Oh ! parfaitement, et comme eux-mêmes ne s'étaient pas encore vus pendant cette nuit, qui les réunissait après dix ans d'absence et pour la dernière fois de leur vie.

— Ils s'assirent près dune fontaine dont le trophée de marbre se perdait dans du lierre et dont le bassin était presque couvert sous des touffes de gazon. On n'a soin de rien dans les couvents, excepté des légumes et des fruits, de ce qirt se mange. Mais l'architecture...

— Qu'est-ce que ça nous fait que ton architecture, marquis, dit Marine. Tu en parleras une autre fois; c'est de la bagatelle. Voyons vite ce que se dirent le tourtereau et la colombe ; je grille. Dame ! ils en avaient à se dire depuis dix ans !

— Il faut bien que je parle de cette fontaine, dit le marquis de Courtenay, puisque mon grand-père se cacha derrière. A travers le feuillage, il vit que le roi tenait dans sa main la main de mademoiselle de La Vallière , dont le visage exposé

&8 LE DttAGOK ROUGE.

aux rayotiS de la lune était de la blancheur de celui d'un fantôme.

— Pauvre femme ! murmura Casimire ; elle souffrait tant, elle avait tant souffert !

— Le roi, reprit le marquis, regardait avec une pitié touchante mademoiselle de La Vallière; celle-ci examinait le roi avec uiiè candeur angélique. Le page irespirait à peine f de peur de faite le moindre bruit ; aussi entendait-il toutes leurs paroles j quoiqu'elles fussent prononcées à voix basse et comme on eii laisse échapper pendant le sommeil.

Le roi disait :

— Oui, je vous trouve un peu changée > puisque vous tenez si fort à ce que je vous le dise. Vous aviez les cheveux plus longs, sinon plus beaux, il me semble; c'est qu'on vous les aura coupés en entrant dans cette maison.

— On ne me lés a pas coupés , disait d'une voix triste mademoiselle de La Vallière ; je ne les ai jamais eu plus longs.

— En vérité ! ajouta le roi , là main posée sur la tête de la Carmélite ; j'aurais juré que vous les aviez plus longs que madame de... Le roi s'arrêta.

Il y eut un silence de quelques minutes pendant lesquelles le page n'entendit que l'eau de la fontaine tombant goutte à goutte dans la conque du bassin.

— N'est-il pas vrai aussi, reprit enfin mademoiselle dç La Vallière, que je parle avec moins de facilité qu'autrefois?

— Pourquoi cela? Je ne m'aperçois pas. . .

— Vous ne voulez pas voir que j'ai perdu les dents de face.

— Vous les aviez trop belles pour cela, dit le roi ; oh ! non. . .

— Je ne les eus jamais belles, reprit la Carmélite. Aux soins que je prenais de lés cacher, au supplice que je m'imposais pour ne pas les montrer en riant , la cour ne se doutait pas que je les eusse... gâtées...

— Je ne m'en étais jamais aperçu, dit le roi avec l'accent d'une parfaite sincérité.

— Vous n'en douterez pas» maintenant» dit la Carmélite qui se mit à rire.

Cet éclat de rire fit mal ; on sentait , au froid glacial de la confidence, que le roi n'avait presque plus besoin d'indications pour être de l'avis de mademoiselle de La Vallière sur la différence apportée par le temps aux charmes qu'il avait tant aimés et fait vanter par ses poëtes , ou plutôt qu'il n'avait vus qu'avec les yeux de son imagination.

— À ma pâleur près , continua la nonne , je vous apparais aujourd'hui comme j'étais il y a dix ans. Il n'y a que nos cœurs de changés, peut-être, ajouta-t-elle d'une voix étouffée.

— Nos cœurs changés! s'écria la roi avec une chaleur trop exagérée pour être vraie , mais qui n'empêcha pas la repentie de dire à son tour :

— Je me souviens que vous aimiez en moi jusqu'aux nombreuses taches de petite vérole semées sur mon visage.

— Vous, creusée de la petite vérole !

— Je n'aurais pas plus pu vous le cacher que d'autres défauts sur lesquels vous aviez l'indulgence de fermer les yeux. Ces taches y sont encore ; du reste, voyez-les I

— J'ai aimé tout cela , semblait dire le roi par son silence. Cependant, reprenait-il avec la contrainte d'un amant descendu des hauteurs brûlantes de l'amour dans les plaines glacées de la politesse, cependant vous étiez la plus belle de ma cour, la plus gracieuse, oui, la plus gracieuse.

Pour toute réponse à cette dernière flatterie , la Carmélite se leva, prit le roi par le bras et lui fit faire quelques pas avec elle devant le bassin.

— N'est-ce pas que je ne boite pas davantage? dit-elle, en s'asseyant , au roi qui resta debout devant elle , et muet de voir à quoi se réduisait l'idole de ses anciens jours.

— Non , vous ne boitez pas davantage , répéta machinalement le roi , à qui le cœur manqua pour dire : Vous n'avez jamais boité.

*<> ls Dragon eougè.

Àprfc* ces révélations, il ne restait f>lus qu'un désir au roi : c'était probablement celui de quitter au plus vite le couvent des Carmélites. Soti fatal orgueil lui souffla une question dont un homme plus adroit se fût gardé d'être l'écho. El moi, me trouverons changé? detaanda-t-il à mademoiselle de La Val- Hère* avec l'assurance d'un hotoffle qu'on comparait tous lesl jours au soleil.

Mademoiselle de La Vallière gardait le silence) et ce silence ne plut pas au roi.

— Mais enfin 1 . . . répéta le roi.

— Vous avez pris de l'embonpoint , bégaya-fr-elle , beau* coup d'embonpoint.

Un outrage public n'eût pas plus profondément blessé le roi. De l'embonpoint! Il était devenu gras» lui qui voulait passer pour la plus jolie taille de sa cour. Avec le calme de ceux qui n'ont plus rien à attendre de l'opinion du monde sur la terre, mademoiselle de La Vallière ajouta :

— * Et je vous trouve le teint fort échauffé ; vous avez rougi.

Roiige et gras ! Le roi dut se maudire au fond de l'âme de la fantaisie d'être venu chercher de si mortifiantes vérités au fond du couvent des Carmélites.

Après quelques autres propos décousus , le roi , troublé par la contrariété de ces révélations, le roi, qui ne comprenait pas comment il avait pu aimer jusqu'à l'adoration mademoiselle de La Vallière, prit congé d'elle avec plus de respect que d'affection; et s'il y avait du regret dans sa voix, c'était plutôt le regret d'être venu que celui de s'en aller;

Telle est l'histoire racontée par mon grand-père, acheva de dire le marquis de Gourtenay, de mon grand-père qui ne manquait pas d'ajouter en terminant son récit :

— Ceci prouve , mon enfant , qu'on ne se voit jamais tel qu'on s'était vli, et que ce qu'on a de mieux & faire, quand on a été amants, c'est Je ne plus se revoir.

— Ton histoire ne me déplaît pas trop, dit Marine en repre*

liant son travail , mais tu aurais mieux fait de la garder dans ta poche, puisqu'elle a bouleversé le visage de ma Casimire. Viens ici, grande enfant. Qu'est-ce que cela te fait, à toi, cette histoire-là, pour t'émouvoir ainsi? Tu n'aimeras jamais un Louis XIY, s'il plaît à Dieu.

— On ne sait pas, dit le marquis , on ne sait pas.

— On le sait fort bien, répliqua Marine. En tout cas , notre Casimire ne serait pas pour son nez. Quoi qu'il en soit , mes rideaux ne seront pas prêts aujourd'hui

Enfin, tapissé, meublé, orné, doré du haut en bas, l'hôtel du marquis de Courtenay, après deux mois de réparations et d'embellissements, n'attendit plus que des yeux pour l'admireï.

Et quatid le temple fut prêt pour recevoir le dieu , quand le nouveau Versailles parut digne de loger l'autre Louis XIV, le marquis de Courtenay voulut célébrer son installation par une fête digne de perpétuer le Souvenir d'un si bel événement.

Cette fête devait exercer une grande séduction sur l'esprit de mademoiselle de Canilly, pensait le marquis de Courtenay, qui, pour y briller d'un éclat fabuleux, s'était procuré l'habit porté par Louis XIV le jour où il reçut les ambassadeurs de la sérénissime république de Venise.

La noblesse polonaise fut prévenue que le marquis de Courtenay donnerait un bal historique où Ton ne serait reçu que sous le costume d'un personnage célèbre à quelque titre dans l'histoire. C'était là une immense préoccupation jetée en appât à l'oisiveté polonaise, la plus parfaite de l'univers quand elle n'est pas interrompue par la guerre. Pour la première fois, peut-être, les jeunes seigneurs de Varsovie ouvrirent les annales des peuples, et cela pour y découvrir, non des exemples à suivre, de fortes leçons à méditer, mais des formes d'habits et des cottes de maille à imiter artistement. Un mois entier on n'entendit que le cri du velours ou du brocard fendu par les ciseaux. Pendant ce temps la Russie , ouvrière matineuse, s'agrandissait dans tous les sens, grâce à l'activité, à la sagesse, au génie du czar Pierre Ier.

Ce fut une soirée dont le souvenir restera longtemps , celle où les portes de l'hôtel du marquis de Courtenay s'ouvrirent k cette élégante société polonaise, fière et bizarre dans ses fourrures, sous ses colbacs, orientale, scythe et quelque peu française, et qu'on vit monter par des escaliers de marbre , sous des arceaux de feuilles et de fleurs , à travers des nuages de parfums, ces délicieuses jeunes filles polonaises, pétries avec de la neige , des rayons de la lune et des feuilles de rose. Si

Casimire ne les surpassait pas en beauté, elle se distinguait d'elles par un caractère de physionomie plus accentué , plus expressif; elle devenait Espagnole au milieu de ces aurores boréales qu'on admire, mais qu'on oublie aussitôt.

Pleine de mépris et de raillerie pour les lourdes habitudes germaniques, la brillante réunion ressuscite la France sous le ciel de la Pologne. Les portes du palais vont se fermer, et l'empereur d'Allemagne lui-même n'en franchirait pas le seuil sans la permission du mattre , et cette permission lui serait peut-être refusée ; tout au plus l'accorderait-on au souverain, mais non à l'Allemand. Exclusion générale de tout ce qui est allemand, homme blond, cœur de neige; loin, bien loin de la table et de l'intimité, ces ours fauves qui eussent sali les tapis et fait tourner les vins de Bourgogne, qui eussent terni l'éclat des lumières par leur souffle épais.

Nous sommes en France, et même dans le midi de cette contrée. Une température molle emplit le palais ; égale partout, elle pénètre, mêlée de parfums, dans les appartements ouverts pour la recevoir. Elle circule entre des myrtes à l'odeur amère et des tiges de jasmin d'Arabie.

La langue des enchantements serait impuissante à rendre la magnificence du coup-d'œil qu'offrirent , quand ils furent pleins, tous les salons de l'hôtel Courtenay, éclairés par mille rameaux d'argent chargés de bougies. A la variété des costumes et des coiffures , on ne savait dire au juste si l'on était à Versailles dans la grande galerie, à Vienne dans le palais des Césars ou à Gonstantinople dans les salons du harem.

Le marquis de Courtenay , qui ne s'était jamais tant cru Louis XIV, se promenait de pièce en pièce avec la satisfaction majestueuse du grand roi.

Les nobles invités cherchèrent d'abord pourquoi le marquis avait croisé la première lettre de son nom avec une lettre semblable, — deux C, brodés avec de l'or et de la soie, — sur le fond des médaillons placés le long des tentures. Ils appri-

94 LE DRAGON ROtlGK.

rent que le marquis de Courtenay avait voulu rendre hommage à Casimire de Canilly en associant le chiffre de cette noble demoiselle au sien. Ainsi , Courtenay et Canilly se lisaient, brillaient partout , témoignage d'exquise galanterie dont la réserve française de nos jours se formaliserait à coup sûr.

À deux heures les domestiques vinrent annoncer le souper. Tous les convives passèrent alors dans une vaste salle garnie, le long des murs , des principaux arbustes des pays méridionaux. Les citrons doux, les oranges , les pêches pouvaient se cueillir sur la branche.

Tout rappelle la France : cette longue table , qui revient plusieurs fois sur elle-même ; cette nappe brodée à jour, luxe inouï chez les peuples du Nord ; ces plats, d'une argile transparente, pétrie à Sèvres ; ces sièges légers, épigrammes contre les sièges de chêne fournis par l'Allemagne ; ces flacons , à travers lesquels on voit rougir le vin comme on voit passer un sang pur derrière uije belle peau; ces masses d'argenterie découpée par Martin, le fameux Martin ; ces mets légers d'où s'exhalent tous les parfums des mordantes épices de l'Orient , le safran, le poivre, le piment, la cannelle, stimulants précieux qui volatilisent le sang, le poussent au front et le changent en saillies de feu, en étincelles qui partent du regard, en flammes qui coulent des lèvres. Les vins surtout proclament la domination de la France ; ils nuancent de leurs couleurs chatoyantes les verres de Bohême dans la main des convives, qui ne resteront pas au-dessous de la réputation proverbiale conquise déjà à leur peu de sobriété.

Le marquis avait fait venir de Paris les légumes dont les pays du Nord sont privés , raffinement ruineux imité depuis par plus d'un seigneur polonais qui , semblable au gourmand de la Bible, a vendu son droit d'aînesse et tous ses droits possibles pour décorer sa table de petits pois et de haricots verts.

Le souper se prolonge, c'est-à-dire qu'il doit durer jusqu'au jour,

LB DftÀQON ROttCj*. 6S

De la droite k la gauche du marquis de Courtenay, chaque cavalier est le voisin officieux d'une dame. Ces dames sent belles ; leurs joues s'allument; leurs dents brillent en touchant le cristal plein d'un vin chaud, plein des mille lueurs répandues ; vin et lueurs elles semblent tout boire, et leur imagination se colore de ces feux et de ces clartés, comme font leurs diamants. Les diamants serpentent entre leurs cheveux ; il$ entourent leurs bras pour les rendre plus pâles et plus doux ; ils brûlent à leurs oreilles comme des lampes aux deux côtés d'une madone.

Peçchées sur leurs beaux cavaliers aux cheveux dorés , an visage long, à la barbe de gazelle, elles les raillent, les désespèrent, les ramènent ; elles les tiennent sous leur domination par leur magnétique regard.

Le marquis de Courtenay est là comme le roi David, auquel il fallait cinq mille femmes pour réchauffer les extrémités. Il ne lui faut pas cinq ipille femmes ; mais cette vie et cette so-? ciété lui sont devenues indispensables , à lui, jeune vieillard, gâté par les fêtes ; il ne vit bien que dans la nuit et à table ; heureux des excès des autres ; de moitié , par la pensée , dans ce qui se dit de spirituel autour de lui. Comme il représente bien la France ! Du reste, le mépris pour les autres nations est si profond que celui des convives qui, dans l'ivresse» s'oublierait au point de ne pas s'exprimer en français, serait sur-le-champ exilé de la table.

Un mets plus précieux encore fut offert par le marquis de Courtenay, supérieur, en cette circonstance, au roi Louis XIV lui-même. Au dessert , des domestiques apportèrent une aiguière pleine do la nouvelle monnaie d'or frappée, pour la première fois, à l'effigie de Louis XV. Montrant aussitôt l'usage qu'il désirait qu'on Ht de ce mets, peu habituellement servi sur la table même des riches, le marquis plongea sa main dans l'aiguière et la retira remplie de pièces de vingt-quatre livres et 4e quarante-huit livres. Il pria avec instance qu'on

96 LB DRAGON UOUGE*

Timitât ; on céda h ses prières. Peu de mains restèrent oisives. Les poches se gorgeaient d'or avec une agilité prodigieuse. En un instant l'aiguière fut vide. Alors le marquis , poussant un ressort placé sous le fond de l'aiguière, souleva une corbeille en filigrane d'argent chargée de pierreries, superbe dédommagement offert aux dames qui n'avaient pas pris part à la curée des pièces d'or. Détachée de son piédestal, la corbeille passa de main en main , et chaque belle convive put contenter son désir et son goût. On manqua naturellement d'expressions pour louer la rare magnificence du marquis de Courtenay, arrivé au comble de l'orgueil. Son regard passait alternativement de la contemplation admirative de sa propre personne à, Casimire de Canilly ; il prétendait reporter sur elle toute la gloire de cette royale soirée.

On peut se faire une idée du degré d'ivresse auquel s'élevaient les têtes à cette suprême période du souper par l'excès d'enthousiasme qu'inspira Casimire aux jeunes gens. Se souvenant des habitudes de leurs aïeux de deux siècles, beaucoup plus Scythes qu'eux, ils tirèrent leurs poignards et se sillonnèrent les uns la joue, les autres le front. Le sang courut sur plus d'une main et sur plus d'une poitrine. Casimire ne put empêcher ce sanglant hommage qu'on lui adressait. Ce n'était pas trop que de répandre son sang pour elle sur le tapis d'un bal ; qu'elle jugeât par là ce qu'on ferait pour sa beauté dans le champ-clos d'un tournois, s'il y avait encore eu des tournois. Le marquis de Courtenay ne déchira rien. L'habit de Louis XIV voulait être respecté. Qu'il était grotesquement majestueux sous cet habit dont l'ampleur l'inondait ! On eût dit la principauté de Monaco se promenant dans la vaste monarchie de Louis XIV.

Après le souper, les danses reprirent avec plus de feu et d'abandon.

Ce fut dans un intermède que le marquis, prenant Casimire parxla main, la présenta lentement aux groupes d'invités ran-

gés sur une doublé haie ; Casimire avait été la reine de la fête par l'éclat de sa beauté, le choix de sa radieuse toilette et les soins beaucoup trop marqués dont elle avait été l'objet de la part du marquis. Tant de preuves d'attention l'avaient éblouie. Cette autre existence lui avait rendu toute la frivolité irréfléchie de son âge. Son cœur, que son père lui avait dénoncé comme un ennemi , céda le pas à son esprit , et son esprit ne résista pas au choc répété de tant de flatteries. Elle se souvint bien mieux, pendant le cours de cette nuit, des leçons de grandeur données par son père que des sages conseils du commandeur, qui, en ce moment peut-être, était courbé sur l'affût d'un canon , épiant dans l'ombre , et les pieds dans la boue, les manœuvres de l'ennemi.

Chaque parole de Casimire avait été répétée de bouche en bouche comme celle d'une reine ; chacun de ses pas, lorsqu'elle avait dansé, avait été un sujet d'applaudissement.

Elle fut tout h fait vaincue quand , passant devant mille beaux jeunes gens enthousiastes, mille femmes respectueuses et souriantes , elle reçut leurs saluts et leurs compliments , tous adressés ou à sa grâce, ou à son esprit , ou à sa beauté, ou à sa naissance , ou à elle , ou à sa nation , dont elle était appelée le type et le modèle. Elle avait goûté imprudemment à cette ivresse ; elle la buvait maintenant à longs traits. Des lèvres le poison avait passé dans l'âme. Son apprentissage de reine, couronné de tant de succès , lui apprenait combien elle était propre à le devenir plus réellement un jour. Le marquis l'entretenait tout bas dans les mêmes illusions. Lui et elle, lui disait-il, c'était Louis XIV traversant les galeries de Versailles, mademoiselle de Lavallière sous le bras. Une dernière galanterie mit le comble au délire de Casimire, appelée par le hasard d'un nom polonais ; les jeunes gens lui demandèrent sa ceinture bleue. Ils la taillèrent aussitôt en mille pièces avec la pointe de leurs poignards, et chacun d'eux s'en fit un ruban qu'il noua à la boutonnière. Un ordre nouveau fut improvisé ;

Tordre de la ceinture bleue s'associa, dans leurs pensées galantes etehevclaresques, à Tordre du Porte-Glaive. Les jeunes femmes, de leur côté, sollicitèrent de Casimire la couronne de oses qu'elle portait. Elle la leur donna, et les petites roses de sa guirlande devinrent, comme la ceinture bleue, un emblème d'affection créé pour perpétuer le souvenir de cette resplendissante fête.

Afin d'en mieux graver le souvenir dans la mémoire des invités, le marquis, toujours d'après Louis XIV, distribua, vers la tin de la nuit, des médailles portant d'un côté cette inscription : Installation du marquis de Courtenay dam son palais à Varsovie, et de F autre côté, sous une couronne de marquis, son chiffre et celui de mademoiselle de Canilly. On se souviendrait de cette soirée comme d'une victoire remportée sur l'ennemi, comme d'un mariage de souverain.

Il résulta de cette large place faite par le marquis de Courtenay à Casimire dans les surprises de son admirable soirée, de T accueil qu'elle reçut et auquel il n'était pas du tout étranger, courtois conspirateur entouré de complices, de cette présentation solennelle dont Casimire n'avait pas calculé les suites, qu'on se dit tout bas dans les salons du marquis, et tout haut le lendemain dans les cercles de Varsovie, que M. de Courtenay et mademoiselle de Canilly, pour qui la fête avait été évidemment donnée, étaient destinés l'un à l'autre et qu'on ne pouvait mieux se convenir.

C'est précisément ce qu'avait voulu faire dire le marquis de Courtenay en affichant Casimire à cette soirée avec autant d'éclat que peu de mesure.

La fête finit au jour, c'est-à-dire à midi, si toutefois Ton peut dire qu'une fête polonaise ait jamais fini.

Quand Casimire rentra chez elle, Marine courut à sa rencontre en lui disant tout essoufflée : Sais-tu ce qu'il y a, petite? une lettre du commandeur. Tiens !

Quoique Casimire eût affecté de recevoir avec froideur, des mains de sa nourrice, la lettre du commandeur, elle se hâta de Touvrir dès qu'elle fut rentrée dans son appartement. Son premier mouvement, après y avoir jeté un coup d'oeil, marqua le dépit de la voir si peu chargée d'écriture. Le contenu se bornait à une seule page. Que dire en si peu de lignes? On avait été bien avare de son temps ! Mais, par un retour sur ellemême, elle se souvint des paroles glacées avec lesquelles elle avait accueilli les derniers mots d'adieu du commandeur, et elle le justifia presque au moment même où elle l'accusait.

La lettre du commandeur disait :

« Mademoiselle,

• Les Impériaux sont maîtres de Belgrade, cette place formidable occupée depuis plusieurs années par les Turcs. L'Europe chrétienne et civilisée doit ce prodigieux fait d'armes au prince Eugène, qui a renouvelé, k cette occasion, celui de l'immortel Jean Sobieski. Écrite sous la tente du grand-visir, cette lettre vous parviendra, grâce aux moyens dont j'ai disposé,

400 LE DRAGON ROHGE.

vingt-quatre heures avant que la nouvelle qu'elle renferme soit connue à Varsovie. J'ai voulu vous ménager la joie d'annoncer vous-même, la première, cette grande victoire à nos amis. Monsieur le comte, voire père, y verra toutes les conséquences politiques qu'il est habitué à tirer des événements. Permettez-moi de me croire plus heureux que tout le monde de cette victoire, puisqu'elle m'a donné le droit de vous écrire.

t Je suis, mademoiselle,

« Votre très-humble et très-dévoué serviteur, « Le commandeur de Courtenày. v •

Pas un mot affectueux ! s'écria Casimire en froissant la lettre du commandeur. Je ne suis rien dans ses souvenirs. Les convenances ont dicté cette lettre ; elle est écrite tout simplement k Mlle de Canilly : Casimire est oubliée. Rien pour moi 1 Pourtant j'ai peine à comprendre cette indifférence après ces signes de douleur au moment de son départ: ses indécisions, sa pâleur, ses regrets, ses larmes. Ahl c'est moi seule que je dois accuser ; je lui avais dit de ne m'écrire que sur les événements de la guerre : il m'a obéi. — Pourquoi m'a-t-il obéi? J'aurais voulu qu'il ne parlât que de moi ou de lui dans cette lettre.

Casimire reprit la lettre du commandeur, et quand elle eut relu cette phrasé : « Elle vous parviendra, grâce aux moyens dont j'ai disposé, vingt-quatre heures avant que la nouvelle qu'elle renferme soit connue à Varsovie, » elle se dit, en examinant la date : — Huit jours seulement pour venir de Belgrade, quand le courrier ordinaire de l'État en met douze! Quelle effrayante rapidité ! Oh 1 l'envoi de cette lettre, portée de distance en distance par des Tatars, lui a coûté, j'en suis sûre, plus de dix mille livres, lui, si peu riche! Âh! ceci, rien que ceci, trahit tout le bonheur qu'il a eu à m'écrire. Il a donné tout ce qu'il portait d'argent avec lui pour que j'aie la joie d'annoncer cette nouvelle à Varsovie ! N'est-ce pas assez s'occuper de moi? Que puis-je vouloir de plus? Et cette victoire, dit-il encore, le fait

plus heureux que tout le monde, parce qu'elle lui donne le droit de m'écrire. Ah ! je n'ai pas voulu le comprendre ! Ingrate ! ingrate 1 Mais, monsieur de Courtenay, dit-elle, vous ne me parlez pas de vous. Pourquoi ce silence ? Où étiez-vous pendant la bataille? Qu'avez-vous fait ?

Une- ligne était restée cachée dans un pli au bas de la lettre. Casimire, en la déployant dans toute son étendue, lut cette ligne oubliée; elle leva les yeux au Ciel. Cette ligne ne contenait que ces mots :

« P. S. J'ai fait mon devoir comme les autres. »

Casimire répéta avec une émotion qui s'éleva jusqu'à la tendresse maternelle : — Il a fait son devoir comme les autres !

Quelle sublime modestie ! murmura-t-elle avec onction ; il me dit cela comme une chose indifférente, oubliée dans le cours de sa lettre. Oh! oui, il a fait son devoir! Je sais ce qu'un tel mot signifie dans sa bouche. Pourvu, mon Dieu! qu'il n'ait pas été blessé.

Mais s'il était blessé, répéta-t-eHe, il me le dirait. Non, il ne me le dirait pas ! Mais, s'il était blessé, son écriture serait changée, inégale, altérée, et c'est son écriture ordinaire. Ah ! j'aurais été fâchée qu'il s'occupât davantage de moi, puisqu'il me parle si peu de lui. Il est modeste, il est réservé, il m'aime !

La porte de la chambre s'ouvrit, la tête de Marine parut :

— Eh bien ! sommes-nous contente, ma fille? Le commandeur se porte-t-il bien?

— Bien, répondit Casimire en ployant tranquillement la lettre et la repoussant dans un tiroir du secrétaire.

— Que te dit-il?

— Peu de choses. Nous en causerons plus tard.

Casimire n'aurait pas dormi davantage, n'eût-elle pas encore été dérangée quelques heures après par Marine.

— Que tiens-tu là? lui dit Casimire, qui semblait dormir le yeux ouverts, tant elle rêvait profondément.

c— Une lettre encore; mais quant à celle-là, ma foi ! je ne

puis deviner ni qui l'envoie, ni d'où elle vient. On Ta trouvée dans la boîte, et elle est sans timbre.

— Donne, et dis que dans une heure je tne lèverai pour dtner. Va, Marine.

— Cela commande comme une princesse, dit Marine. En vérité, je crois que je lui prêterais mes joues si elle voulait me souffleter.

*— On vous obéit, mademoiselle; on vous obéit.

Et, tournant la tête à chaque pas pour admirer sa Casimire enfoncée dans la molle épaisseur de son oreiller, Marine quitta la chambre.

—-De mon père! dit Casimire après avoir examiné un angle de la lettre où se trouvait probablement un signe particulier convenu entre elle et M. de Canilly.

« Tout marche à souhait, mademoiselle ma fille, et comme au gré de nos désirs. De Varsovie à Paris j'ai voyagé sans accident. Dans les villes que j'ai traversées, j'ai été assez heureux pour ne me heurter à aucun visage de connaissance, choc dangereux, rencontre funeste dans ma position, ne voulant ni voir ni être vu, et ne voulant cependant pas trop me cacher dans les hôtelleries où j'étais forcé de descendre. Une fois à Paris, j'ai couru chez nos amis, qui, prévenus de mon arrivée, m'attendaient la nuit dans une petite maison des faubourgs.

« Ils étaient tous réunis. J'ai reçu leurs compliments sur la supériorité de mes vues et leur approbation entière. De mon côté j'ai été charmé de leur inébranlable résolution. Nous n'avons pas eu la plus légère difficulté à débattre. Notre correspondance avait aplani d'avance tous les obstacles.

« Ceci fait votre éloge , mademoiselle de Canilly, et vous prouve, une fois pour toujours, combien la langue diplomatique est la clef qui ouvre sans bruit les plus difficiles mystères; car cette correspondance, si je l'ai un peu dirigée, j'en conviens, elle vous doit sa forme. Rien donc n'a été changé par nos amis au plan que je vous avais soumis. Dans dix jours,

LB DRAGON feOUGB* 403

à compter d'aujourd'hui où je vous écris , c'est-à-dire peu d'heures avant mon départ pour le Béarn, le Régent sera enlevé au sortir de l'Opéra. Le reste se fera avec la même exactitude prévue et arrêtée. Je serai auprès de M. de Marescreux et de ses deux fils lorsque le Régent leur sera livré par l'escorte française chargée de le remettre k l'escorte espagnole. Et c'est alors que je lui dirai : c Quoique monseigneur ne m'ait pas « jugé digne d'être ambassadeur en Espagne, je ne me crois t pas moins obligé , comme roi de Navarre , de lui faire les c honneurs de mes États. > Je l'accompagnerai ensuite jusqu'aux limites de la Navarre avec toutes les marques de dignité dues à un prince du sang. Les souverains peuvent réciproquement s'exiler, se faire égorger si leurs intérêts l'exigent, mais il leur est défendu d'oublier, les uns envers les autres, le respect qu'ils méritent, même sur l'échafaud.

« Quand la fortune qui, jusqu'ici, nous a si généreusement aidés, Voudrait nous abandonner, je cherche, mademoiselle de Canilly, comment elle s'y prendrait pour réussir* Nous n'avons mis dans notre conspiration que des gens de qualité, pleins d'estime les uns envers les autres, autant que liés par la haine et le mépris contre leur ennemi commun, le Régent. Serions- nous découverts, supposition impossible; serionsnous pris, crainte hors de toute raison, quel tribunal oserait, je ne dis pas nous condamner, mais nous juger, quand nous avons pour chef le roi d'Espagne, Philippe V, son premier ministre Albéroni, son ambassadeur, le comte de Cellamare, et un fils et une belle-fille de Louis XIV, le due et la duchesse du Maine ? On ne touche pas à un cheveu de ces têtes-là. Ceci soit dît, mademoiselle de Canilly, pour vous rassurer sur certaines terreurs fort mal fondées dont je vous ai vue émue le jour où je vous mis dans la confidence de notre projet. J'espère que votre cœur s'est remis de ces petites frayeurs, indignes de votre naissance et du caractère d'airain que je vous ai donné.

« Soyez toute à l'espérance d'une réussite prochaine, infail-

lible, glorieuse. Si cette lettre s adresse furtivement h une conjurée, la prochaine parlera à une reine. Celle-ci vous a été jetée par une main mystérieuse, l'autre vous sera portée par un ambassadeur, n'en doutez pas. Votre voyage sera un triomphe jusqu'en Navarre, où je vous attends. Vous serez logée dans e palais d'Henri-le-Grand, dans celui de ce descendant des ducs d'Àlbret ; et soyez persuadée, mademoiselle ma fille, que vous aurez une cour, même avant d'avoir des meubles.

c J'ai pensé qu'il serait convenable de donner à M. de Marescreux, le jour de mon couronnement, le titre de connétable, parce qu'il est très-ambitieux. Cette haute distinction, la plus haute de toutes, m'assurerait deux fins également bonnes : la première de ne plus lui laisser qu'une seule ambition à exercer contre moi, celle de me détrôner ; la seconde, d'avoir le droit de le faire décapiter en place publique s'il s'armait jamais pour la soutenir. Nous n'en viendrons pas, je l'espère, à cette dure extrémité. '

« Pensez à son fils aîné, mais avec les restrictions que j'ai émises, c'est-à-dire avec la faculté qui vous est laissée de retirer votre promesse si vous ne vous sentez pas l'envie de la remplir. J'insiste un peu plus sur l'opportunité de cette union depuis que j'ai appris à. mon arrivée à Paris que M. de Marescreux, aussi Espagnol au moins que Français, jouissait d'une influence extraordinaire en Navarre; nous devons le ménager.

c II ne faut pas écarter tout de suite ceux qui nous ont aidés à monter sur un trône : c'est d'un mauvais exemple.

« Ne refusez sa main qu'avec la plus grande circonspection. D'ailleurs, qui aimeriez-vous? puisque je suis obligé de descendre à causer de ces misères avec vous, pour complaire à des traditions de faiblesse dont vous êtes, j'en suis sûr, entièrement exempte. Qui aimeriez-vous? serait-ce M. le marquis de Courtenay, dont la fortune, quoique considérable, couvre à peine les ridicules? Je ne vois que lui assez près de vous pour avoir éveillé en votre esprit quelque intérêt d'habitude, que

LE BRAGBN ROUGI. 405

vous aurez tassement pris pour une passion. Eh bien 1 jamais je ne croirai que vous, si belle, mademoiselle de Canilly, si intelligente et si riche, puissiez, ayant un pied sur la première marche du trône, prendre peur mari uii homme incapable de s'élever à la hauteur de votre caractère; et je dirais de votre génie, si je n'étais votre père.

« Si vous l'aimez, 'continuez à l'aimer, rien ne s'y oppose, mais ne l'épousez pas.

c Qui vous ferait un reproche d'agir ainsi ? Ce n'est pas moi ; quant à l'opitaion du monde, n'y songez plus ; vous allée entrer dans une sphère où les choses, il en est ainsi, changent de signification et de nom. Je ne sais en ce moment si jamais Marguerite de Navarre a été mariée, mais je crois me souvenir qu'elle a beaucoup aimé.

c Je n'ai point de fils ; c'est à vous à m'en tenir lieu comme appui, comme conseil, comme ami. Jugez si j'attends beaucoup de vous, mademoiselle de Canilly.

c Toutes les ambitions vont bientôt nous être permises. Un trône touche à tous les trônes. Être roi I oui 1 c'est beau, c'est enivrant la puissance LÉtre parmi les hommes un de ces rares élus dont toutes les pensées s'exécutent. Les pensées d'un roi, fantaisies de Dieu ! Creuser des bassins dans des plaines 'stériles et y appeler de loin avec la mer les flottes de toutes les nations, abaisser les montagnes [qui gênent le soleil, peindre enfin sur la terre une civilisation nouvelle, comme le ferait un peintre sur la toile. Disposer de la vie des peuples pour faire sa propre vie grande et admirée, et si merveilleusement unique que, lorsque tout a péri, après trois mille ans d'existence, hommes, cultes, lois, on reste seul, debout, au milieu des ruines d'un empire, et posé, le sceptre.à la main, sur un cheval de bronze. Àhl oui, cela est beau, cela est digne d'envie, mademoiselle de Canilly. *

Casimire se leva sur son séant, toute frémissante d'enthousiasme, et ses deux mains errèrent sur sa tête comme peur y

retenir sa raison et y chercher les perles d'une couronne.

c Adieu, lut-elle encore, adieu ! Dans une heure j'aurai quitté Paris ; dans une heure je serai en route vers mon nouveau royaume. Je vais, mademoiselle de Cariilly, vous annoncer à votre peuple comme le plus humble de vos sujets.

c Votre père, qui se dit pour la dernière fois,

« Comte de Canïlly. »

— Mon Dieu ! s'écria Casimire, dans moins d'un mois il me faudra quitter cette ville où je n'attendrai pas le retour de monsieur le "commandeur. Je ne le verrai plus, je ne le verrai plus ! Mon Dieu 1 je me sens déjà malheureuse ; serais-je déjà reine ?

— Ma fille, vint dire Marine, voilà trois fois bien comptées que je viens te chercher pour dîner. Nous avons aujourd'hui un gigot braisé, et il faut que cela soit mangé chaud.

— Manger I murmura dédaigneusement Casimire.

— Mais oui, manger; est-ce que tu aurais perdu l'appétit en dormant ?

— Dormir! dit tout bas Casimire, avec la même pitié ironique. Mais descends, je te suis, bonne Marine. ~

— Je ne dirai pas qu'on me l'a changée en nourrice puisque je l'ai nourrie, murmura de son côté Marine, mais toujours est-il qu'elle m'étonne bien depuis quelques jours.

Le premier mouvement de Casimire, aussitôt après avoir reçu la lettre du commandeur de Courtenay, avait été de transmettre la nouvelle de la prise de Belgrade au gouverneur de Varsovie, pour, qu'il la publiât dans toute la ville. Son cœur palpita d'un orgueil bien naturel en pensant qu'on ne manquerait pas de savoir dans le monde qu'elle l'avait connue la première, et qu'on lui devrait le mérite de la première révélation. Elle avait déjà copié rapidement la lettre du commandeur, elle approchait la main du cordon de sonnette pour appeler le domestique chargé de la porter au gouverneur de Varsovie, lorsqu'une

pensée arrêta cette main déjà levée, et lai fit tourner de l'autre main la feuille de papier placée devant elle. — Qu'allais^e faire? Non ! il ne convient pas, dit-elle, qu'on sache ici que je suis en correspondance suivie avec M. le commandeur de Courtenay ; que la fille du comte de Canilly est à ce point liée avec un jeune homme. Je n'enverrai pas cette lettre à monsieur le gouverneur. On saura sans moi un fait qui ne peut tarder après tout à se répandre. Ainsi, gardons mon secret, se dit-elle encore , en déchirant par petits morceaux la lettre écrite par elle ; gardons-le. Je n'ai rien su , je ne sais rien. Le feu de ses yeux s'éteignit comme un tison dans Peau : sa bouche, émue d'abord par l'enthousiasme, se ferma, et son visage, si animé un instant auparavant, reprit son calme ordinaire. Qu'elle eût paru belle, ainsi fardée par la contrainte , aux yeux de M. le comte de Canilly, son père!

Le surlendemain , la prise de Belgrade n'était pas encore connue à Varsovie, où Ion attendait les nouvelles du siège avec la plus sérieuse anxiété , ce qui n'empêchait pas Varsovie de se livrer à tomes sortes de plaisirs. Sa fastueuse

108 1B DRACOtt ROtJG*.

aristocratie, qui comptait les jours par les fêtes, s'était rendue en foule ce jour là au théâtre pour assister à la représentation d'une pièce nouvelle. Casimire et le marquis de Gourtenay occupaient une loge au fond de la salle, et, à vrai dire, ils étaient les héros de la soirée; car, pour rendre hom-% mage à la nation française et reconnaître une partie des politesses du marquis, les seigneurs polonais avaient, cç soir-là, demandé un spectacle tout français. De toutes les distances de la salle, on leur envoyait en arrivant des saluts gracieux.

La tragédie était jouée, et l'entracte après lequel devait commencer la comédie expirait au bruit des conversations particulières. Le rideau se leva enfin ; mais, au lieu d'un acteur, ce fut un officier du la couronne qui, vêtu de son grand uniforme, un papier à la main, parut, salua le noble public, et sollicita par son attitude l'attention de l'assemblée. On Técouta :

Nobles seigneurs, dit-il,

c Belgrade est au pouvoir des chrétiens. »

A ces premiers mots, des cris de bonheur éclatèrent avec une violence volcanique; on eût dit, en effet, que le Vésuve faisait sauter dans les airs sa première lave.

D'un mouvement unanime, tout le monde s'était levé et chaque front s'était découvert.

L'officier de la couronne recommença sa première phrase :

< Belgrade est au pouvoir des chrétiens. *

Les applaudissements recommencèrent avec la même énergie.

Le lecteur officiel poursuivit cependant :

c C'est après un siège des plus pénibles que cette placeforte, si importante à enlever, a été occupée par les troupes de Sa Majesté impériale. Un incident, rare à la guerre, en a compliqué les difficultés : par une circonstance imprévue, l'armée du prince Eugène s'est trouvée à la fois assiégeante et assiégée, attaquant les Turcs renfermes dans leur forteresse,

et attaquée elle-même par une autre armée turque, accourue au secours des assiégés.

. Les nobles spectateurs , tous militaires» à peu près sans exception , frémirent d'attention sur la triple ligne des galeries.

c Le prince Eugène, continua le lecteur, a vaincu les enc nemis du dehors et les ennemis du dedans par sa tactique c éprouvée et par le courage infatigable de ses soldats : le c même siège lui a valu deux victoires. *

c Tous les officiers polonais présents au siège de Belgrade c ont fait leur devoir. Voici les noms de ceux que l'histoire c doit conserver dans ses pages, à l'honneur de notre patrie. * A mesure que les noms tombaient un à un de la bouche de l'officier de la couronne, il se produisait dans l'air des acclamations triomphales ; on courait embrasser dans les loges la famille de ceux qui étaient mentionnés avec gloire.

Après cette énumération, si chère au cœur des spectatrices, on pensait que l'officier de la couronne allait se retirer. Il fit un second appel au recueillement de la salle.

c Un incident des plus honorables, des plus glorieux, reprit c le lecteur, a marqué le cours de ce siège, un des plus méc morables dont la postérité gardera le souvenir. *

Le silence de la salle eut dans ce moment quelque chose de l'épaisseur de la nuit, c Pour enlever la principale redoute, continua l'officier de la couronne, on avait déjà, pendant la nuit, attaché le mineur aux flancs de la forteresse, malgré la surveillance des sentinelles, la largeur des fossés, et de nombreux obstacles de résistance ; on s'était ensuite retiré. Le mineur travaillait depuis trois jours à se creuser un trou dans la pierre pour y établir la jnine destinée à faire sauter la redoute et favoriser le passage des troupes impériales , lorsque les Turcs, redevenus maîtres des écluses, lâchèrent les eaux dans les fossés, qui se trouvèrent pleins en quelques heures. Ainsi le

Lfi DRAGON BOUGE.

mineur, délaissé par les assiégeants , eut à peine le temps de s'enfermer dans le trou qu'il s'était pratiqué dans le mur de la forteresse. Caché dans la terre, pressé par L'eau des fossés, entendant rouler sur sa tète les canons des Turcs , il n'en continua pas moins à miner jour et nuit, armé uniquement de sa lampe. >

Un murmure d'étonnement et d'effroi circula dans la salle, c Au bout de deux jours, le prince Eugène, ayant repoussé les Turcs dont il avait subi l'agression , reprit les travaux du siège de Belgrade. Les eaux forent de nouveau détournées, et c'est alors qu'on vit sortir des fentes de la forteresse le mineur forcément abandonné dans son travail; son travail était fini. L'armée admira tant de fermeté d'âme, tant de courage. Quelques heures après , le feu fut communiqué à la mine, qui, en éclatant , entraîna les gros murs de la redoute , et, par cette brèche ouverte , l'armée s'introduisit victorieuse dans la forteresse. La place était prise, c Ce mineur, acheva le lecteur officiel, ce jeune volontaire qui, en récompense de ses grands services, n'a voulu accepter aucun grade, prétendant qu'il avait longtemps à se signaler par de semblables actions avant d'égaler la renommée de ses aïeux, est un jeune ingénieur français : c'est M. le commandeur dé Courtenay. »

Un cri d'aigle partit du fond de la loge vers laquelle toute la salle avait déjà tourné les yeux.

Une jeune femme, Casimir e, pâle, superbe d abandon, sublime d'oubli, avait poussé ce cri qui avait traversé tous les cœurs. Quand Casimire réfléchit sur cette inconvenance , il n'était plus temps, elle était commise ; mais elle seule pouvait voir du mal dans cet élan qu'on n'avait remarqué que parce qu'il était l'énergique expression de la salle entière ; car, à ce nom du commandeur de Courtenay, à ce nom si connu , si respecté de la jeunesse de Varsovie , trois frénétiques salves d'applaudissements avaient retenti.

Tous les spectateurs étaient donc tournés vers la loge -du marquis de Courtenay comme pour lui faire partager l'hommage qu'on adressait à son frère. Casimire tremblait sur ses jambes ; elle pâlissait, elle souriait, elle remerciait , elle avait peur de laisser trop voir sa joie, elle ne savait plus qu'en faire ; elle ne savait plus où en étaient son corps ni son âme.

Ingénieux , exigeant, comme il Test toujours dans ses moments d'abandon , le public voulut que ce bonheur, arrivé au marquis de Courtenay dans la personne de son frère, fût pour ainsi dire la cause d une joie plus grande encore; il voulut qu'il embrassât Gasimire de Canilly, destinée , du reste , dans l'esprit de tout le monde , surtout depuis le Yameux bal, à devenir la femme du marquis. Casimire baissa la tête lorsque le marquis lui demanda avec respect si elle consentait à se soumettre à cette exigence de l'assemblée.

Le silence de Casimire , si peu maîtresse d'elle en ce moment, fut pris pour un consentement, et le marquis l'embrassa an bruit des applaudissements de toute la salle, qui passa avec une égale facilité de l'enivrement de la gloire à l'enthousiasme de la galanterie.

On comprend que le spectacle finit avec cet épisode plus intéressant, plus vrai qu'aucune pièce du répertoire.

Ce fut une belle soirée dans les souvenirs de Varsovie, ce fat la plus agitée des nuits pour le marquis de Courtenay. En embrassant Casimire il avait senti redoubler son amour pour elle, et, du moment où elle devenait si active et si vraie, cette passion le poussait k savoir si enfin il était aimé.

Tandis que Casimire rentrait chez elle , diversement émue de ces honneurs rendus au commandeur de Courtenay, de cette embrassade publique à laquelle elle s'était vue forcée de se soumettre , et , préoccupée surtout de la joie imprudente dont elle n'avait pu retenir le cri, le marquis, en se retirant, pensait, assis dans le fond de sa voiture, à Casimire, à Casimire seule. Le visage de mademoiselle de Canilly était devant ses

yeux, près de ses lèvres ; il pensait qu'il l'aimait , et, quoique trop confiant en lui-même pour douter de l'amour de made^ moiselle de Canilly pour lui , il souffrait comme il n'avait pas encore souffert de sa vie*

Arrivée chez elle , Casimire s'écria , dans la plus profonde agitation : Tant de gloire ! et il n'en dit rien dans sa lettre. Sa lettre n'a plus le même sens pour moi. Je ne puis croire à tant de modestie ; la modestie ne va pas si loin dans le cœur d'un jeune homme à son premier succès. Je me suis trompée , ou plutôt ma première pensée était juste; j'ai eu tort de rejeter cette impression trop naturelle, trop soudaine, pour n'être pas vraie. Il m'a oubliée pour la gloire, pour la renommée dont il ne connaissait pas encore les charmes. Voilà ce qu'il aime, voilà ce qu'il attendait en courant loin de moi risquer sa vie : un nom retentissant, porté de bouche en bouche, salué en plein théâtre. Il ma fait seulement la faveur de m'apprendre qu'il n'était pas mort ; il a gardé pour les autres le spectacle de son illustration. J'ai vu ce soir mille femmes aussi heureuses, aussi Gères que moi de sa célébrité ; comme si sa gloire, comme si tout ce qui le touche ne m'appartenait pas. Que suis-je de plus qu'elles? Je ne veux pas de ce partage. Il n'aimera que moi, ou je ne veux plus être aimée. Obscur, on me l'eût laissé tout entier ; illustre , je n'ai qu'une faible part de son attention ; moi qui l'aimais tant quand personne ne le remarquait encore, moi qui l'eusse préféré à de plus nobles que lui. Àh ! pourquoi suis-je privée de cette générosité où je puisais tant de bonheur et de sécurité?

En roulant dans sa tête ses pensées de jalousie , sentiment dont elle éprouvait pour la première fois les atteintes , Casimire s'assit devant une table et elle écrivit, au bruit de ses émotions, les lignes suivantes :

« Monsieur le commandeur, « 11 est bien heureux pour moi d'apprendre par la voix pu-

c blique, d'avoir su en plein théâtre , la part qui me revient « dans la victoire remportée par les troupes de sa majesté c impériale sur l'armée turque. Si je n'étais pas allée au théâc tre ce soir-là, ce soir même (car c est au sortir du spectacle < où votre nom a été proclamé que j'ai le plaisir de vous c écrire), je ne' saurais pas, je n'aurais jamais su peut-être c de quelle manière honorable vous vous êtes conduit au c siège de Belgrade. Votre réserve à mon égard , avec des i apparences modestes, j'en conviens, m'a étonnée, elle m'a f blessée, et ces larmes qui tombent sur mon écriture... »

Des larmes! s'écria Gasimire en froissant le papier sur lequel elle écrivait ; des larmes ! quand j'ai à me plaindre !

Elle déchira* le papier déjà froissé et le jeta dans la cheminée.

D'une main non moins convulsive, elle recommença ainsi :

c Monsieur le commandeur,

f Comme vous n'aimez pas beaucoup, je m'en suis con- « vaincue, à écrire de longues lettres , je vais vous conseiller c un moyen pour abréger encore votre tâche épistolaire. Dist pensez-vous totalement de m'écrire, puisque sans Vous je « puis apprendre, dans une salle de spectacle , par l'organe c d'un officier de la couronne, les exploits dont vous vous ilf lustrez à l'armée. Cette publicité , glorieuse pour vous et f pour vos amis, ne vous laisse plus rien à faire et vous offre t un moyen sûr de vous délivrer de l'ennui de raconter vousc même vos prouesses. »

De l'ironie maintenant ! dit Casimire en s'interrompant une seconde fois ; de l'ironie I il me croira blessée. Pas plus d'ironie que de larmes 1 La seconde lettre fut déchirée. Une troisième feuille se couvrait déjà de ces mots sous la plume de mademoiselle de Canilly :

c Monsieur le commandeur, t Je vous remercie d'avoir été si exact à m' écrire, dès Tins-

c tant où vous avez eu un motif pour le faire, et je vous re- « mer ci e, en outre , de m'avoir si obligeamment écoutée en c occupant plus particulièrement mon attention du résultat si c grand du siège de Belgrade. Vous avez fait ainsi que je le c désirais. Continuez , dans vos prochaines lettres , si vous « m'en destinez encore, à m'entretenir de ces choses sérieuf ses , les seules sur lesquelles je veux que vous mettiez en « frais votre complaisance pour moi... »

— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Gasimire dans un triste découragement, me voilà enfin arrivée à la fausseté. Cette troisième lettre alla en morceaux se joindre aux morceaux des autres lettres sur les cendres de la cheminée.

Elle se promena ensuite dans une extrême agitation d'un bout à l'autre du salon , cherchant les moyens de faire savoir au commandeur l'état de son âme, sans s'abaisser, sans monter au ton indigne de la colore , sans descendre à l'ironie, sans se souiller par la fausseté.

Après quelques minutes de course irritante, elle plia en quatre une autre feuille de papier à lettres , qu'elle essaya de glisser dans une enveloppe ; elle l'en retira aussitôt, la déplia, et n'écrivit que ce seul mot dans le carré blanc formé par les plis : Revenez!

Cette fois la lettre fut pliée, cachetée et remise avec une précipitation nerveuse à un domestique pour qu'il allât surle-champ la jeter dans la boite du gouverneur, chargé de faire parvenir à l'armée , avec ses dépêches , les lettres des habitants.

— Et maintenant nous verrons, dit-elle, en tombant de lassitude dans un fauteuil , nous verrons si c'est la gloire qu'il aime mieux que moi, ou si c'est moi qu'il préfère à la gloire...

Cette nuit devait être une nuit bien agitée aussi pour le marquis de Courtenay ; elle dévoila à ce corps, chétif et frivole comme celui d'un oiseau , qu'il avait un cœur, du moins une passion dans sa poitrine, encore plus étroite que sa tête ; passion née dans les amusements de la vanité, au bruit des fêtes, légère d'abord comme la flamme d'un caprice, développée ensuite de jour en jour , et devenue enfin itnpérieuse , comme toute passion encouragée. L'étincelle s'était grossie en incendie.

Le marquis mit du point d'honneur à ne pas s'opposer a l'opinion du monde, qui, entre une foule déjeunes gens remarquables, le regardait comme l'adorateur préféré de Casimire. Comment repousser une réputation si flatteuse pour sa vanité? On la lui imposa, il la garda par amour-propre. Plus tard il crut la justifier, la mériter par la supériorité de ses qualités personnelles. Malheureusement pour lui, il céda à cette complaisance orgueilleuse, juste à une époque où Casimire n'exigeait pas de difficiles efforts pour exciter l'admiration. Ainsi le marquis de Courtenay fut victime de la comédie à laquelle il s'était prêté, et, semblable à ces acteurs surpris, emportés par leur rôle, il finit par mettre du siea , par aimer véritablement d'amour.

La soirée, dont nous avons dit les détails, acheva de perdre sa raison, en lui apprenant combien on le supposait avancé dans l'affection de Gasimire , puisqu'on n'avait pas craint de les forcer l'un et l'autre à une espèce d'engagement , de fiançailles publiques. Il se demandait, en se rendant à son hôtel, si mademoiselle de CaniUy avait remarqué cet amour et ce qu'il pouvait en espérer. Des doutes lui venaient, à présent qu'il avait besoin d'une certitude : celle dont il avait cru s'amuser comme d'une enfant, comme un tuteur de sa pupille, se parer aux jours de fête, était devenue tout à coup une jeune fille admirablement belle , riche de ses propres sentiments, maltresse d'elle-même , et quand , par déférence envers le monde, elle avait prêté ses joues sans taches aux lèvres du marquis, celui-ci n'avait pas interprété tout à fait à son avantage le silence, la froideur, la docilité même dont il avait été frappé, malgré son étourderie ordinaire.

Le marquis rentrait chez lui avec la blessure faite à son cœur et à sa raison ; car, chez les êtres faibles, la distance est courte entre la raison et le cœur. L'amour, le doute, la crainte l'accablaient de questions. Il se livrait en lui d'épouvantables tempêtes , d'autant plus vives qu'elles agissaient dans un espace resserré. Les tempêtes sur les lacs sont les plus terribles.

Lorsque sa voiture se fut arrêtée devant son palais et que le domestique eut ouvert la portière.

— Non l je ne descends pas , lui dit le marquis de Courtenay ; qu'on me conduise sur-le-champ chez M. de CaniUy. Allez vite !

— La portière fut aussitôt refermée, et la voiture, à l'étonnement des valets déjà accourus pour éclairer le passage du marquis sous la voûte, tourna et s'éloigna avec vitesse.

Elle arriva bientôt devant l'hôtel de M. de CaniUy, dont les portes venaient à peine de se fermer sur la voiture qui avait ramené Casimire.

Comme tout le monde était encore éveillé dans l'hôtel , le

marquis s'introduisit sans trop d'obstacle jusqu'au salon où ou lui dit que venait d'entrer mademoiselle de Canilly ; celleci , pourtant , parut fort étonnée de cette visite à une heure si avancée de la nuit, et à peine remise.du trouble^qu'plle avait ressenti au spectacle.

Le marquis avait repris son air léger.

— Savez-vous ce qui m'amène chez vous?

— Non, monsieur le marquis.

— Un secret.

— Je présume qu'il est peu grave, répondit Çasimire , car vous auriez eu le temps de me le confier au spectacle.

— Il est très-grave, au contraire» mademoiselle, répliqua le marquis qui jeta les yeux vers la porte pour s assurer qu'elle était fermée.

— S'il est grave , il n'est pas triste en tout cas. Vous me semblez d'une excessive gaîlô.

— Écoutez-moi.

— Volontiers.

— Je suis très-riche, vous le savez.

— Oui, monsieur le marquis.

— Je veux partager ma fortune avec une femme que j'aime.

— C'est fort généreux, c'est de l'argent bien placé, si celle que vous aimez n'est pas riche, répliqua Çasimire.

— Si celle que vous aimex n'est pas riche, arrêta la volubilité fébrile du marquis.

Il comprit qu'il parlait à une jeune fille dont il n'éblouirait pas l'imagination avec des paillettes d'or, puisqu'elle était au moins aussi riche que lui.

— Ah ! il ne s'agit pas de générosité, se reprit-il un peu troublé, mais il s'agit de bonheur pour moi. Je veux me marier.

— En quoi mes conseils pourront-ils vous être utiles , m onsieur le marquis, dans une telle affaire ?

— Ce n'est pas seulement de vos conseils que j'ai besoin, mais de votre consentement.

— De mon consentement ?

-7- C'est à vous que je prétends offrir mon nom et ma main.

Après avoir ouvert ses yeux avec un grand étonnement, Casimire abaissa, avec autant de reflexion au moins que de modestie, ses longues paupières.

— Si vous n'avez aucun motif d'éloigner mes vœux, reprit le marquis , consentez , je vous prie , à m'écouter quelques instants. Je vous ai paru dissipé, frivole, mon Dieu I j'en conviens ; je crois que je le serai toute ma vie ; mais si vous m'acceptez ainsi , pourquoi me reprocherais -je cela comme un crime ? Si je voulais devenir grave, je ne parviendrais qu'à paraître ridicule, et je ne passe que pour léger. Quelques femmes, beaucoup même, me pardonneraient ces défauts de caractère, si je les demandais en mariage, mais aucune d'elles n'a le droit d'être aussi exigeante que vous, et voilà pourquoi je dois être sincère avec vous, Casimire. Comment essaierais-je, d'ailleurs, de^ie pas l'être? Nous vivons ensemble depuis plusieurs années. Vous me connaissez comme une sœur connaît son frère. Quand je vous promettrais de me réformer, de lire du matin au soir, d'exercer ma pensée sur des sujets graves, de devenir un de ces hommes politiques en si haute estime dans l'opinion de monsieur votre père, vous ne me croiriez pas.

Si vous pouvez aimer un homme qui raffole de chevaux, des chiens, des fêtes, du bruit, de la chasse , qui abhorre le travail et la pensée autant que la maladie et la mort, qui ne se connaît qu'en habits nouveaux, en équipages nouveaux, en ameublements nouveaux , qui n'est rien qu'un gentilhomme fort inutile , né pour le plaisir, mais pourtant assez facile à vivre; enfin, sans tant en dire, si vous pouvez m'aimer, ou m'aimer assez pour m'épouser, ajouta le marquis , répondezmoi, car je suis venu ici inquiet, triste, défiant, et résolu cependant. Je vous aime; vous plaît-il d'être marquise de Courtenay, et quand vous convient-il de l'être? dans un mois, dans un an , jamais? Oh ! ne dites pas jamais 1 dit le pauvre et suffi-

sant marquis, ayant gardé tout son sérieux, amassé tout ce qu'il y avait de vrai dans son affection pour la dernière phrase de sa confidence décousue , qu'il ferma ainsi par un cri.

Depuis le premier mot un peu clair du marquis jusqu'au moment où elle lui répondit, Casimire remua plus d'une pierre dans ce vaste bâtiment de doctrines bâti dans sa tête par son père.

— Quoique je trouve un peu bizarre l'heure de votre confidence et fort imprévu le motif qui l'a amenée, répondit Casimire, je ne suis pas aussi décourageante que vous avez paru le craindre. Si je ne dois compte de mes sentiments à personne, je me dois les conseils de mon père aavnt même de chercher a savoir si j'éprouve des sentiments d'affection pour quelqu'un. Mon père est mon guide, vous le savez. Mon père...

— Oh ! interrompit le marquis, il est bien entendu que je ne veux rien faire sans l'agrément de monsieur le comte, sur la bienveillance duquel vous ne voudriez pas peut-être m'empecher de compter. Je lui écrirai, j'attendrai son retour, j'apporterai tous les ménagements, j'userai de toutes les convenances voulues , pourvu que vous me laissiez entrevoir l'espérance de ne pas contrarier ses vues, si elles sont d'accord avec les miennes.

Maîtresse d'elle-même, Casimire pensa que rien n'effacerait mieux l'impression qu'elle avait pu produire par sa joie immodérée, ses cris soudains, son enthousiasme, il y avait quelques heures, en entendant proclamer au théâtre le nom du commandeur de Courtenay, comme de persuader adroitement a la société polonaise qu'elle n'était pas entièrement insensible aux douces sollicitations du marquis de Courtenay. Cette facile condescendance envers la passion d'un extravagant, dont il ne resterait rien au bout de quelques jours, lui sembla un prétexte tout simple et tout naturel pour dérouter ceux qui auraient conclu, de la scène donnée en plein public, qu'elle aimait le commandeur et non le marquis son frère. Ce moyen

rentrait dans la catégorie de ceux dont son père lui avait vanté l'excellence, l'infaillibilité. Oh ! si Casimire avait deviné la portée de l'arme qu'elle allait manier si témérairement, et dans quel cœur irait pénétrer la balle empoisonnée qu'elle roulait avec tant de légèreté entre ses doigts I

— Vous n'exigez pas de moi, monsieur le marquis, repritelle enfin en souriant, que je réponde autrement que par le silence à tout ce qu'il vous plaira de me dire après ce que je vous ai déjà dit.

— Oh ! je vous comprends et je vous remercie, s'écria le marquis de Courtenay. Il n'y a plus, entre nous, comme arbitre de nos destinées, que M. le comte de Canilly, et je m'en flatte, continua le marquis dont la voix s'éclaircit comme celle de l'oiseau au retour du beau temps, il ne me sera pas trop défavorable. 11 connaît ma famille, ma noblesse ; il sait tout ce que mes revenus m'assurent de crédit dans le monde et à. la cour ; je puis donc espérer. Malheureusement, de la gamme de la joie le marquis passa vite à celle de la fatuité ; il fallait s'y attendre. Je parlerai avec franchise, reprit-il; je m'atr tendais au bonheur de ne pas me voir entièrement repoussé par vous.

Si le marquis avait pu soulever le masque que Casimire venait de mettre sur son visage depuis sa résolution de feindre, comme il eût vite retiré ces dernières paroles I

— Sans ingratitude pouviez-vous oublier, reprit-il, tout ce que je viens de faire pour mériter votre attention ?

— Et quoi ? demanda Casimire.

— Cette fête. . .

— En vérité elle était d'un goût...

— Elle était pour vous, uniquement pour vous. — Pour moi?

— Sans doute.

— Vous auriez dû, alors, m'en avertir.

— Et pourquoi?

La pensée de Casimire fut : Parce que je n'y serais pas allée; mais elle répondit :

— Parce que je vous en aurais déjà remercié.

— Mais songez, ajouta le marquis, que nous en aurons tous les hivers de semblables, quand nous serons mariés; de plus belles encore, car vous les ordonnerez seule en souveraine. Je veux avoir dans mon palais un théâtre où nous jouerons la comédie, Topera, le ballet. Quelle heureuse vie I Louis XIV a vécu ainsi quarante ans, les plus belles années de sa vie. Tout a été perdu pour lui, bonheur, joies, amours, dès qu'il a voulu faire la guerre. Moi je ne ferai pas la guerre.

— Et à qui la déclarerait votre majesté ?

— Je ne la ferais pas, bien entendu, si je pouvais la faire, répondit le marquis. Mais je suis un peu souverain ici. Est-ce que cet éclat né vous a pas séduite ? Il vous appartiendra tout entier dans peu. Vous n'aurez pas de rivale en palais, en chevaux, en domestiques. N'est-ce pas là le bonheur?

— Monsieur le marquis, interrompit Casimire, à deux heures après minuit, les gens qui rêvent dorment.

— Oh ! je ne dors pas, je ne rêve pas, s'écria le marquis.

— Ce n'est pas cela que j'ai voulu dire, reprit Casimire, qui avait très-exactement dit ce qu'elle avait pensé. J'ai voulu dire qu'à deux heures après minuit...

— Je comprends... à deux heures après minuit, s'écria le marquis, il est temps daller dormir, je me retire. C'est que tout m'effraie, ajouta-t-il en prenant son chapeau, un mot, un signe, un rien. Je suis comme quand on aime, n'est-ce pas?

— Je n'en sais rien, dit Casimire.

— Méchante ! mais vous avez raison de feindre. Nous autres, jeunes gentilshommes, nous sommes trop portés à croire qu'on nous adore. Un peu de sévérité nous est due. Pas trop ! n'est-ce pas, ma charmante Casimire, pas trop?

— Bonsoir! monsieur le marquis.

— Bonne nuit, mon espérance 1

La porte du salon n'était pas encore retombée sur son autre moitié que Casimire murmura :

— Le fat!

— Allons, dit le marquis en roulant dans les rues désertes de Varsovie, j'étais un grand fou de douter un instant de mon succès auprès de Casimire. Où diable avais-je pris ces doutes, ces scrupules, ces craintes? J'avais trop mauvaise opinion de moi-même; on ne se démolit pas ainsi. Après avoir semé il n'est pas si extraordinaire de recueillir. Devant les pas de Casimire j'ai semé la galanterie, le plaisir, les fêtes, le bonheur; je moissonne l'affection, la tendresse, l'amour. C'est qu'elle est vraiment belle mademoiselle de Canilly, vraiment très-belle ! Comment se fait-il, pourtant, qu'elle n ait pas aimé jusqu'ici ? Mate qui me dit, après tout, qu'elle n'a pas aimé? Mais qui» encore? Moi I pardieu ! ,

La morale de Casimire, en se développant, tendait constamment, on a pu le voir, à se placer, dans cet état de lutte, entre son cœur et les doctrines de son père : elle allait au bien lorsqu'elle écoutait son cœur ; elle tombait dans le faux quand elle

se conduisait à la clarté de ces doctrines. Plus elle avançait en âge, et plus cette collision intérieure occupait de l'espace et prenait de la force.

Ce n'était pas avec la défiance de l'artiste que son père avait travaillé une matière tendre et précieuse, mais avec la brutalité d'un sophiste, avec le marteau et sur l'enclume. Elle était bossuée de faux enseignements. Les opinions, les sentiments, les croyances adoptaient des inégalités et des creux en étant répandus dans ce moule altéré, et plus ce qui s'y versait était ardent, et plus les difformités s'y modelaient avec ténacité. Aussi Casimire, n'eut-elle pas plus tôt écrit sa laconique lettre au commandeur de Courtenay, qu'elle se repentit de la lui avoir envoyée. Mais il n'était plus temps, cette fois, de la détruire ; elle suivrait sa destinée. Rien au monde ne pouvait plus la lui rendre. Sa lettre volait dans la valise du courrier aux frontières de la Turquie, pour ne s'arrêter que dans les mains du commandeur.

Au lieu de la réjouir, cette pensée tourmentait maintenant Casimire nuit et jour. Quelle opinion concevrait-il d'elle, en découvrant sous cette injonction formelle, impérative et brève : Revenez ! un amour désormais impossible à feindre ou k nier? Pourquoijnier ou feindre, se reprenait-elle, quand rabattement, qui suivait chacun de ces combats, ramenait le calme à son cœur. Elle lui avait dit ce qu'elle pensait, elle lui avait confié tout ce qu'elle éprouvait ; ou était le mal? où étaiîla honte, le danger? Doux miel, ces paroles s'aigrissaient à la moindre réaction de sa sombre éducation sur son charmant naturel, et d'autres raisonnements ne manquaient pas d'accourir. — Pourquoi, murmurait-elle, tout entier à elle en partant, le commandeur ne l'aurait-il pas oubliée dans des occupations plus sévères, peut-être aussi dans ces résidences où le cœur des officiers est tant exposé à la séduction de jeunes femmes étran" gères? Quel effet produirait alors la lettre, s'il en était ainsi? un sourire de vanité, une compassion humiliante. Quand elle

en arrivait, de fiction en fiction, à cette conséquence désespérée, Casimire aurait volontiers donné tout ce qu'elle possédait pour retirer sa lettre, cette lettre qu'elle eût peut-être renvoyée au même instant au jeune commandeur de Gourtenay.

Ce déchirement perpétuel avait fini par nuire à sa santé; elle ne vivait presque plus que de# fruits, et passait ses journées assise dans un fauteuil, les mains croisées sur sa poitrine» les yeux rêveurs. Son abattement n'avait pas échappé à l'œil vigilant de Marine, qui, en femme douée d'un grand sens, savait combien il y a peu à faire pour détourner ce mal qui cherche les jeunes filles à l'époque où elles aiment. Marine n'en doutait plus ; Casimire aimait, et quelque effort qu'eût fait depuis quelques jours la fille de M. de Canilly pour ne pas laisser paraître le redoublement de son mal, Marine savait aussi qui elle aimait. Après tout, avait-elle dit en réunissant ses réflexions et en les résumant d'un mot, le mâle vaut la femelle. Il nous convient. J'entrevois un beau nourrisson dans l'avenir.

— Marine, lui dit à quelque temps de là Casimire en plaçant des fleurs dans le col gracieux de deux magnifiques vases de Chine venus de la Tartarie en Pologne avec des pillages de guerre, Marine, crois-tu aux cartes?

— Ma fille, répondit Marine, j'y croyais avant d'être nourrice, mais, depuis, je' n'y crois plus autant.

— Pourquoi cela, folle?

— N'est-il pas vrai, répondit Marine, qu'une femme ne peut guère mettre au monde qu'un garçon ou qu'une fille? Eh bien ! j'ai vu presque toujours se tromper du tout au tout, ceux qui disaient : C'est une fille, — car alors il venait un garçon ; — ou bien : C'est un garçon, — car alors il naissait une fille. Pourtant ce n'est que pair ou impair, pois ou fève. Comment veux-tu que les cartes.... Mais, s'interrompit Marine, est-ce que tu tiendrais à savoir si celui qui tu épouseras est brun ou blond, grand ou petit; si....

—Mon Dieu, non! dit Casimire; j'ai écrit à une de mes

amies, à Paris, et je voudrais tout simplement savoir, en attendant la réponse, si ma lettre lui causera autant de plaisir que j'en ai goûté moi-même à la lui écrire. Tantôt je me dis oui, tantôt je me dis non. N'est-ce pas, Marine, que c'est ennuyeux de vivre ainsi ? C'est pourtant assez naturel de faire des calculs, n'est-ce pas, nourrice? On ne sait pas comment deviennent nos amis quand on les perd de vue. 11 faut se défier, il faut toujours craindre, il faut s'attendre à les retrouver changés d'esprit autant que de visage. Cela fait.. . .

— Cela fait, dit Marine, que je vais te raconter une petite histoire, non pas de ma grand'tante, mais une histoire plus fraîche que j'ai vue et que j'ai entendue; je t'avais déjà nourrie à ce moment.

— Raconte, dit Casimire, avec un soupir et en continuant d'assembler des fleurs de ses doigts délicats et pâles. — Un conte de nourrice.

Donnez-vous bien du mal , se serait douloureusement écrié M. de Canilly, s'il eût été témoin de cet entretien, enseignez à votre enfant le fort et le faible de la politique, mettez-lui le cœur humain dans la main, faites, enfin, d'une femme, à la sueur de vos veilles, un La Rochefoucauld et un Machiavel, pour qu'elle aille dire ensuite à une nourrice : Tire-moi les cartes!

— C'est un conte de nourrice et de nourrisson, reprit Marine : t II y a huit ans, ce n'est pas vieux comme les tours Notre-Dame, tu vois bien, je fus appelée à la cour pour attendre le moment où madame la duchesse de Bourgogne, la bellefille du grand-dauphin, accoucherait; Monseigneur le dauphin était déjà mort à cette époque. Le duc de Bourgogne, son fils, aurait par conséquent régné après Louis XIV, s'il eût vécu. Mais il n'en devait pas être ainsi. Or, le duc de Bourgogne, qui était bon comme le bon pain de Nanterre, me voulut pour la nourrice de son futur enfant, parce qu'il m'avait vue à la porte du parc de Saint-Cloud un jour où je donnais à téter à la fille du duc Alvarës, mon avant-dernière, Quoique les médc-

cins de monseigneur ne voulussent pas de moi, tout bonnement parce qu'ils ne m'avaient pas choisie, lui persista et il l'emporta sur eux. Us trouvaient, les uns, que j'avais le lait trop doux, les autres trop nourrissant; enfin, je ne leur convenais pas. M. de Fénelon, qui était le bon Dieu même sur la terre, un saint homme d'archevêque qui n'aurait pas craint de bercer le premier enfant venu pendant un jour entier, M. de Fénelon leur coupa la musette à tous en leur disant : < La princ cipale qualité de la nourrice est quelle plaise à l'accouchée. • Voilà parler comme un livre, et il en faisait de beaux livres, M. de Fénelon, pour son élève, monseigneur le duc de Bourgogne, celui qui allait être le père de je ne sais quoi. J'aurais sauté au cou de ce brave M. de Fénelon. La duchesse, qui écoutait tout du fond de son lit, où l'on exigeait qu'elle restât, quoique, si je n'avais pas eu plus de mal qu'elle, je serais allée couler la lessive, me dit ; — Quel est ton nom ma mie? — Je me nomme Marine, pour vous servir, madame la duchesse. — Eli I bien, Marine, tu nie plais ; tu aimeras bien mon enfant, n'est-ce pas ? ajouta-t-elle. — Si je l'aimerai 1 Dieu du ciel 1 Et le bon duc se mit à sourire de ma mine en disant cela. Ce jour-là, je retournai chez moi à Saint-Cloud, car j'avais été présentée à Versailles ; je retournai chez moi dans la voiture de M. de Condé, dont le maître-nez ne m'est jamais revenu. Marin, mon mari, ne voulait plus me reconnaître; il tournait autour de moi comme un chat autour d'un cuisinier qui revient du marché.

— Est-ce que tu dors, ma mignonne? s'interrompit Marine, en s'adressant à Casimire ; tu as les yeux ouverts comme une poule qui les tient fermés.

— Je t'écoute, Marine, je t'écoute.

« Or, le lendemain, le duc de Bourgogne me prit à part et me dit toujours devant M. de Fénelon, qui l'approuvait de la tête : — Ma bonne Marine, fais de mon enfant, quand il sera né, ce que tu ferais du plus pauvre enfant du royaume ; et

M. de Fénelon ajouta, en prenant la main de monseigneur : — Quoiqu'il sera roi de France un jour. — Àh 1 pour cela, m'écriai-je, monsieur l'archevêque, oh ! pour cela, vous ne savez pas plus que moi si ce sera un roi ou une reine, quoique vous parliez le latin avec l'aisance de mon mari à avaler un verre de vin de Suresne. — Et monseigneur me demanda la-dessus : Si je ne savais pas un peu de quel sexe serait l'enfant qu'allait lui donner madame la duchesse. — Ce sera, je crois, un garçon, répondis-je. L'œil est clair, le teint est beau, l'humeur est gaie.

Le duc tira sa montre de sa poche et me l'offrit — Vous oubliez la chaîne, monseigneur, lui fit remarquer M. de Fénelon. Et monseigneur me donna la montre avec la chaîne.

Le surlendemain, dans la nuit, la duchesse commença à éprouver les fortes douleurs. Entre deux crises, elle me dit tout bas, — cette chère âme, qui est en plein paradis : — Marine, je verrai certainement a ta mine quel enfant ce sera. Je me hâtai de répondre à la duchesse que je la défiais de voir cela à ma mine, car je ne laissais jamais rien supposer, sachant, en un tel moment, combien une pareille inconséquence pouvait porter de préjudice à la santé d'une femme en couches. De son côté, le duc de Bourgogne, qui avait tout entendu, dit à M. de Fénelon : < Je suis sûr que, si c'est un garçon, Marine ne le dira pas, c'est vrai, mais elle le criera de toutes ses forces, parce qu'il n'y a pas de femme au monde qui, en pareil cas, eût la fiiculté de se taire. — Et moi, je suis sûr que vous vous trompez, monseigneur, lui dit M. de Fénelon, qui prit le parti des nourrices. »

Quel homme du bon Dieul Qui est-ce qui l'a nourri, celui-là?

— Cette histoire te plaît-elle, mignonne?

— Mais oui, répondit complaisamment Casimire, dont les doigts roulaient une belle tulipe orangée. Mais pourquoi me fais- tu cette histoire ?

— Pourquoi? Mais c'est ma réponse. Tu me demandais tan-

tôt si tu avais bien ou mal fait d'écrire à ton amie de Paris et ce qu'il en arriverait? Et ceci et cela? Tu vas le voir, curieuse.

— Ah ! c'est la réponse, répliqua Casimire avec un doux sourire qui pouvait bien signifier : — Elle est un peu longue, la réponse ; mais je l'écouterai pourtant jusqu'au bout.

— Une dame d'honneur, reprit Marine, me tira ensuite à l'écart, et me dit : Nourrice, la duchesse va accoucher ; je serais bien heureuse et bien récompensée, si je pouvais la première annoncer au duc de Bourgogne que Dieu lui a envoyé un garçon. Voilà quarante louis pour toi : si c'est un garçon, baisse la tête ; si ce n'est pas un £arçon, retire-la en arrière. Et moi je lui dis oui.

Après ce fut une femme de chambre qui tint me dire : Marine, si c'est un garçon, afin que je l'annonce la première à M. le duc, crie-moi : « Ma fille, chauffe-moi vite un linge. » — Et prends ce beau diamant que tu garderas en souvenir de moi.

M. le duc de Noailles, qui s'était présenté sur ces entrefaites, me dit aussi, tout bas, derrière un paravent : Nourrice, ton mari sera mon premier garde-chasse toute sa vie, si tu veux m'âvertir que la duchesse a fait un garçon : « Dieu soit loué ! t'écrieras-tu, madame la duchesse est délivrée. * Je comprendrai.

J'acceptai l'offre de M. de Noailles, de même que j'avais accepté celles des autres.

Enfin, dix autres personnes de marque me firent d'avance des cadeaux magnifiques, chacune d'elles pour savoir de moi avant tout le monde, dès que la duchesse serait accouchée, si elle avait fait un garçon.

Les douleurs pressant de plus en plus la duchesse, le duc ordonna qu'on introduisit les princes, comme il est d'usage, afin qu'ils jugeassent de leurs propres yeux si l'enfant venu à la lumière était bien né de la duchesse.

Comme le médecin, par grand respect, semblait avoir peur

de toucher tant seulement aux draps de la duchesse, je dis à cette pauvre souffrante : « Criez comme une marchande à la halle, si vous voulez être délivrée. • M. deFénelon, m'ayant entendue de la pièce voisine, me cria : Bien dit ! nourrice I Voilà une vraie femme, ajouta-t-il encore avant de reprendre ses prières, car le saint homme priait depuis les premières douleurs de madame la duchesse.

— M'écoutes-tu, ma gelinotte?

— Oui! oui I Mais quelle histoire me fais -tu là?

— Ne veux-tu pas que je la finisse ? '

— Si bien 1 puisque tu l'as commencée.

— Enfin, reprit Marine, j'avais l'enfant dans mon tablier. Monseigneur ! dis-je au duc tout blême et tout tremblant, si c'était un autre enfant, je mettrais du vin dans sa bouche.

Le duc hésitait à répondre.

'c Fais, ma bonne nourrice, > s'écria M. de Fénelon. Aussitôt je remplis ma bouche de vin que je lui soufflai. L'enfant se pourlécha comme un petit chat.

Le duc était triste, parce qu'il ne savait pas quel était l'enfant que sa femme lui donnait.

Je fais à droite et à gauche mes signes convenus, et voilà que tout le monde vient saluer le duc de Bourgogne, qui était père d'un beau garçon. Chacun croyait lui annoncer seul cette nouvelle. Le duc ne fut pas moins content, et il n'en récompensa pas moins chacun largement pour son zèle.

Ce petit enfant fut Louis XV, que nous aurons un jour pour roi.

—Et la duchesse de Bourgogne? demanda Casimire.

— La duchesse de Bourgogne, ma belle Casimire, la duchesse, les yeux en pleurs, les bras levés, ne sachant pas encore si elle avait un garçon ou une fille s'écria : « Quel que soit l'enfant que vous m'avez donné, mon Dieu, je vous remercie 1 > Ainsi, ma bonne et chère petite, il faut faire ce qu'on

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doit, selon que le cœur vous dit, souffrir sa souffrance, et toujours remercier le bon Dieu, quoi qu'il arrrive.

Casimire k qui, en ce moment, ces paroles convenaient comme le baume convient à la blessure, tendit, tout émue, les mains à sa nourrice ; et ce jour-là, raffermie par ce doux épanchement, elle mangea de meilleur appétit, et elle goûta, la nuit qui le suivit, un sommeil paisible.

Si Casimire avait oublié sa dernière entrevue avec le marquis de Courtenay, et plus complètement oublié encore les espérances de mariage qu'elle lui avait laissé concevoir en se jouant, dans le but de donner le change à l'opinion, le marquis k de Courtenay, qui n'avait eu aucune raison de subtiliser avec son propre bonheur, de mettre en doute les paroles de Casimire, n'avait plus songé, , dès ce moment, qu'aux préparatifs du mariage.

Ses jours et ses nuits n'étaient occupés que de l'éclat extraordinaire qu'il projetait d'imprimer à cette fête, espèce de couronnement impérial de sa glorieuse personne. Il écrivit coup sur coup à Paris ; il chargea ses fournisseurs, éclairés de l'avis

LE DRAGON fcOUGfe. 434

de ses amis de cour, de lui envoyer, sans s'arrêter aux obstacles du prix, an ameublement exactement pareil à celui que le régent, voulant faire une surprise à Louis XV, le jour où il sortirait de la tutelle de son gouverneur, avait commandé en secret pour les appartements de Versailles. Ce n'était pas moins qu'un million à dépenser en tapisseries, en dorures, en tableaux, en peintures, sans parler des immenses frais de transport de tous ces meubles à travers l'Allemagne. 11 fit acheter aux Gobelins un tapis d'une richesse de travail incomparable, représentant les principales vues du parc de Versailles. La manufacture de porcelaines de Sèvres, vaincue par l'énorme somme d'argent qu'il offrit, consentit à lui fabriquer douze sujets mythologiques destinés à parer les encoignures de ses salons. Enfin, il n'est pas de chefs-d'œuvre de bronze ou de marbre, en vogue à Paris au moment où il se disposait à s'unir à mademoiselle de Canilly, qu'il ne parvint à se procurer. A force d'enrichir ce temple, il finit, comme cela arrive k tous les crédules, par devenir fanatique de la divinité qu'il comptait y placer.

Quand il crut que son mariage avec mademoiselle de Canilly ne tarderait pas à se conclure, il le fit circuler à la cour de Versailles et annoncer au prône de Notre-Dame, par l'archevêque de Paris lui-même, un des proches parents de son oncle maternel, gouverneur du Perche. Enfin, le marquis, dans la joie de ses espérances si près de se réaliser, écrivit ainsi h son frère le commandeur :

c Monsieur le commandeur,

t Vous n'avez plus le droit de vous croire le plus original de la famille, vous qui, sans nécessité, allez chercher la mort dans les pays étrangers, quand vous êtes à peu près sûr de l'obtenir chez vous, en vous donnant la peine d'attendre. En ma qualité d'aîné, j'ai la prétention de vous surpasser en extravagance. Ma foi ! il n'y a plus à se dédire. Vous ne devinez

pas?... eh bien! mon cher commandeur, je me suis senti le courage d'imiter nos aïeux... Je me marie... Voilà, me direz* vous, une singulière fantaisie, une capucinade amusante ; riez* en avec vos camarades, faites-en rire même les Turcs dans leurs barbes, si vous ne les leur ayez pas entièrement arrachées ; mais c'est un plongeon k peu près fait ; je dis bien k peu près, car, lorsque cette ébouriffante nouvelle vous arrivera, je serai sur le point de marcher k l'autel... oui, de marcher à l'autel.

t Me voyez-vous, flanqué d'un bouquet d'oranger, k genoux entre deux chérubins, et jurant d'être toujours fidèle k madame la marquise, votre belle-sœur, s'il vous platt. Parole d'honneur, je [me marie par amour... Je suis trop homme du . monde... trop de mon siècle, pour me flatter d'une passion romanesque ; mais, en vérité, j'éprouve une affection réelle en me précipitant dans l'abîme du mariage. J'ai jeté le plus de roses et de duvet de cygne que j'ai pu au fond de cet abîme. Je veux dire que\les fêtes vont se succéder dans mon palais, que de frère à frère il me serait permis de comparer k Versailles, si Versailles était achevé. Mon convoi funèbre ne laissera rien k désirer. Puissiez-vous, pour distraire vos veillées de bivouacs, voir passer les jolies femmes que j'aurai à mes noces, et en retenir quelques-unes par les rubans de leurs ceintures. Je veux qu'on boivelrois fois par nuit k votre santé... c'est tout ce que je puis faire pour vous k la distance où vous vous tenez ; comptez sur ma promesse et sur la Pologne.

c Mais je suis un profond étourdi, sur ma parole, voilk cinq minutes que je vous fatigue de mon mariage, et je ne vous ai pas encore dit qui j'épousais.

c Si vous eussiez été k Varsovie dans ces derniers temps, je n'aurais pas manqué de vous consulter sur le choix qu'il m'a convenu de faire, et k coup sûr vous l'eussiez approuvé ; car, peu porté, comme vous m'avez toujours paru, k serrer le nœud conjugal, il vous est k peu près indifférent de savoir qui Ton

épouse, quand, par hasard, on épouse. Mais vous n'étiez pas là. Oui, mon cher commandeur, c'est elle, ouvrez les yeux, relisez son nom, recommencez la phrase, c'est Gasimire de Canilly que j'épouse, Gasimire destinée à être dans quelques jours madame la marquise de Gourtenay.

t Or, je vous en fais juge, mon valeureux commandeur, pouvais-je mieux m'adresser? Devais-je souffrir qu'un Polonais, qu'un Tartare, car tout Polonais est un peu Tartare au dessert, devint l'époux de la Française la plus distinguée, de la Parisienne la plus accomplie de notre époque? J'aurais été un grand coupable. Je devais un peu me sacrifier; sacrifice adorable I car, entre nous, je ne sais si vous l'avez remarqué, j'ai toujours eu un doux faible pour la fille de M. de Canilly.

€ Vous dire que Casimire m'adore, serait afficher une prétention au-dessus de mon mérite ; mais je crois approcher de la vérité, en vous assurant qu'elle m'aime comme je n'aurais jamais osé l'espérer, moi, excessivement inférieur aux précieuses qualités dont elle est remplie. Vous savez si, avec son intelligence, trop haute même pour me permettre de l'apprécier, elle était en droit de choisir un mari parmi tous les jeunes seigneurs polonais empressés autour d'elle. Je penche donc à croire que, si sa préférence s'est arrêtée sur moi, c'est qu'elle a laissé aller son cœur où il a voulu la conduire. J'ai été élu par inspiration, comme les papes dont on ne sait comment amener et justifier la nomination.

< Maintenant que l'événement touche à, sa fin, je puis dire, après avoir été assez modeste avec vous, que Casimire eût pu tomber plus mal. Je lui prépare une existence que peu d'hommes auraient eu les moyens, sinon le désir, de lui rendre aussi brillante. Je la présenterai successivement à toutes les cours de l'Europe où, grâce à mon nom, je suis sûr de l'accueil qui l'attend. Sa vanité sera satisfaite au delà de ses rêves et de ses illusions. Elle est femme, elle aimera le plaisir : eh bien I de retour à Paris, où nous finirons par nous fixer, je la ferai reine

de la mode. Je lui inspirerai le goût de la frivolité, du spectacle, .des bals, des plaisirs, afin qu'elle perde certaines idées par trop sauvages que son père lui a mises dans la tête ; nous serons, elle et moi, deux vrais compagnons de plaisir. Un règne de charmantes dissipations s'annonce pour la France. Dans quelques années, nous aurons un jeune roi à la tête des gentilshommes français. Jeune roi, jeune cour, jolies femmes, fins soupers ; nous entrons en dansant dans le siècle.

c Adieu, commandeur, battez- vous bien, tandis que je vais tâcher d'avoir des héritiers de notre nom, de peur que, si ce glorieux nom ne reposait qu'en vous, il ne fût coupé en deux par un boulet. Dieu écarte une telle calamité, ne fût-ce que pour exaucer un vœu bien cher à mon cœur, celui de vous voir tenir sur les fonts baptismaux le premier enfant que j'aurai de Casimire.

f Votre frère,

c Marquis de Courtenay. »

Une double anxiété- s'emparait du cœur de Casimire à mesure que les jours se succédaient. Où était son père absent de*

puis plus de trois mois? Était-il parti de Paris le jour qu'il avait indiqué sur sa première, sjir sa seule lettre? Était-il arrivé sans accident dans le Bé&rn, chez M. de Marescreux? D'un autre côté, silence absolu du commandeur qui, depuis un mois, avait dû recevoir la lettre de Casimire, cette lettre si inquiétante pour son repos. Il pouvait ne l'avoir pas reçue, s'il avait suivi le corps d'armée allemand qui, ainsi que. le marquaient les gazettes de Vienne, avait reçu l'ordre de descendre le Danube efcd'occuper le centre de la Yalachic. Alors Casimire devait se préparer a des mois, à des années de silence. Casimire essuya promptement quelques larmes ; on entrait chez elle : c'était l'heureux marquis de Courtenay.

— Félicitons-nous, s'écria-t-il en jetant son chapeau, sa canne et ses gants, Babel est à sa fin, nous touchous au ciel. Vous avez l'air de ne pas comprendre, ma divine.

— Je l'avoue, je ne vous comprends pas, monsieur le marquis.

— De quoi peut-il être question, quand je suis harassé comme un serf qui revient de la corvée, si ce n'est des changements, des améliorations, des embellissements, des prodiges de mon palais? Je n'en puis plus. C'est que rien ne se ferait sans moi ; il faut que je monte à l'échelle avec les peintres, que je coure sur les échafaudages avec les maçons, que je presse le serrurier, que je gourmande les ébénistes. Aussi voyez comme ils m'ont arrangé. Mais, comme je vous le disais dans la joie démon âme, l'œuvre marche à son parfait accomplissement, et certes elle me fera honneur, n'est-ce pas ? dans l'opinion de la personne qui l'inspire.

— Assurément, répondit Casimire, qui n'avait pas saisi un seul mot de tout ce qu'avait débité le marquis en s'époussetant, en se brossant, en s'essuyant.

11 reprit en croisant ses jambes :

— Mais reste le boudoir, le temple de la divinité, et là-dessus il faut s'entendre. Mon avis seul ne suffit pas. La chose

est de la plus haute importance. Est-ce le jaune-tanné ou le vert-gai que vous préférez ?

— Pourquoi faire ? demanda Casimire.

— Mais ^our faire un boudoir, répondit le marquis ; je croyais Tavoir assez clairement énoncé. J'ai le plaisir de vous demander si, pour décorer un boudoir, c'est au satin jaune-tanné ou au satin vert-gai que votre bon goût accorde la préférence. Le jaune-tanné a son mérite, je n'en disconviens pas ; il prêle une valeur très-grande aux blondes, il les dore radieusement, il semble les envelopper d'une auréole de lumière ; cependant le vert-gai a ses nombreux partisans.

— Un boudoir ! épela avec distraction Casimire.

— Mais oui, un boudoir. Comment le comprenez-vous ?

— Je le comprends , répondit Casimire , tempéré l'hiver, agréablement aéré l'été.

— Vous vous moquez fort plaisamment de moi, reprit le marquis de Courtenay ; c'est charmant en vérité. Je m'épuise, depuis un quart d'heure, à vous exposer les avantages partiliers de chacune des deux couleurs les plus convenables à un boudoir, et vous me répondez par le chaud et le froid.

— Oh ! pardon, dit Casimire, pardon, monsieur le marquis ; mais je vous ai parfaitement écouté. Vous me consultez sur le choix des couleurs le mieux en harmonie avec le caractère d'un boudoir. Je suis de votre avis : la meilleure nuance est celle que vous avez choisie; c'est le bleu.

— Le bleu ! s'écria le marquis ; le bleu 1 il n'a pas été question de bleu. Vous ne me parûtes jamais si préoccupée qu'aujourd'hui, sur mon âme ! Puisque ce sujet-là ne peut captiver votre attention, passons k un autre sujet, dit le marquis. Que dites-vous de ces perles et de ces diamants ? poursuivit le marquis de Courtenay en sortant de sa poche trois écrins qu'il se hâta d'ouvrir et qu'il vida sur la table.

— Ce collier est superbe, dit Casimire. Que ces perles sont d'une admirable rondeur !

— Tant mieux, s'écria le marquis. Et cette ceinture d'émeraudes ?

— Éblouissante, monsieur le marquis.

— Et cette couronne de marquise ?

— La couronne de France seule est plus riche, mais elle n'est pas plus belle.

— Je suis orgueilleux, repris le marquis, d'avoir fait un choix si conforme k vos goûts.

— Vous êtes trop bon, monsieur le marquis ; mais par quel caprice vous êtes-vous mis si fort en dépenses de diamants et de joailleries ?

— Un caprice, un caprice l répéta le marquis de Courtenay. Eh quoi! vous ne devinez pas à qui sont destinées ces trop faibles marques d'une galanterie qui n'est qu'un devoir? Mais c'est à vous, mon idole, ma toute parfaite, que ces diamants appartiennent.

— A moi !

— Cet étonnement. . .

— A moi, dites-vous !

— Et à qui donc voutez-vous que je les destine? C'est un cadeau de noces, c'est le mien.

— Vous vous mariez donc, monsieur le marquis ?

— Au nom du ciel ! ne me désespérez pas avec toutes ces surprises; c'est assez feindre, c'est trop feindre une ignorance qui me blesse, qui me. . .

— Mais parlez ! parlez ! s'écria Casimiré.

— Que faut-il que je dise ? que me reste-t-il k vous apprendre? dit profondément désolé le marquis. N'est-il pas arrêté que nous nous marierons dès le retour de M. comte de Canilly, votre père ; que nous tiendrons tout prêt pour un consentement qui ne peut nous manquer ?

— Nous marier I nous deux ! s'écria Casimiré avec une désolante naïveté; nous deux t

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